INVASIONS BARBARES
Attila est la barbarie incarnée, comme l'invasion des Huns fut le résumé des invasions barbares. C/esl donc le moment de jeter un rapide coup d'oeil sur ces invasions, océan déborde depuis plusieurs siècles, et qui bat enfin les rivages de l'Armorique.
Par delà le vieux monde celte et ibère, devenu le monde romain, s'étendait le monde immense et indompté du Nord : cette Germanie que nous avons vue naître à côté de la Celtique, au berceau du genre humain. Après avoir longtemps pressé les communes frontières, ce monde du Nord, tout jeune et tout neuf, «levait passer sur les ruines du monde antique, eu même temps que la religion de Jésus-Christ. — comme ces alluvions terribles et fécondes qui disposent la terre pour les semailles du laboureur.
1 Gonstnil . in Vit» 8. (ii n* , Il c. 2-5. — Ucdi, I I. Ilorw»; , >' I — h Morue. I II - Amm Minoll . Mil. '} llniuMni i Mm-McI, Hit. m l"r.\^i.
Les mœurs desCermains ne différaient guère de cellesdesGaulois. Ils* menaient l.i vie pastorale et guerrière, eummiinc à tous les peuples primitifs : « leurs demeures, dit Tacite, ne sont point rapprochées ; une rivière relient celui-ci, un bois captive celui-là. » Le domaine de chacun s'étend jusqu'où il peut jeter son marteau. Ce marteau de Thor était le signe de la propriété germanique. Peuples sans villes, et partant dieux sans temples. Le cheval est sacré pour eux. comme le bœuf pour les Celles; leurs prêtres habitent également les forêts; les elfes ou fées ?ont leurs druidesses; c'est à eux qu'appartient la fameuse Velléda. Ils honorent dans les vierges quelque chose de divin; ils immolent des victimes humaines. Ils ont leur paradis, NVahalla, où les braves, devenus immortels, se battent tout le jour et soupeut toute la nuit. Eux aussi sont grands et robustes; ils ont la peau blanche, les cheveux ardents, la prunelle azurée, le regard farouche, ta voix rude et retentissante; ils portent des sayons de peau, attachés avec des épines, des bottes de cuir et des manteaux de fourrures; leurs femmes vont la poitrine et les bras nus, en robes de lin teintes de pourpre ; leurs festins sont longs et orageux ; ils vivent de chasse et de pillage, du prix glorieux du sang et non du prix honteux de la sueur... Tacite vante leur hospitalité et la chasteté de leur jeunesse (sera juvenum venus). Leurs Htfs i petites personnes) avaient le sort des obœrati. Comme les chevaliers du moyen âge, les Germains étaient reçus guerriers avec une sorte de pompe. Leurs armes étaient la framéc, demi-pique au fer aigu, le bouclier peint, le scramasax (couteau-poignard), et le trait, qu'ils lançaient admirablement. Familles et tribus confédérées, ils avaient leur conseil uationa)(mall ou mal* len ). leurs bardils ou chants de guerre; leurs dévoués à la vie à la mort, qu'ils appelaient des fidèles ; leurs divers chefs ( rik, heretoyhe, konituj ), leurs magistrats et leurs notables électifs [graf et rekin-buryh).
Par où donc le Germain différait-il du Gaulois? Par le caractère moral. On a vu l'impétuosité, l'inquiétude indocile, la loquacité et la personnalité du Gaulois : le Germain était lent, indécis, concentré, impersonnel, éminemment disciplinante, et n'avait d'activité qu'en masse, à la suite de ses chefs de guerre. Ce caractère n'est-il pas encore celui de l'Allemagne? Ivresse généreuse et grande force sanguine dans la jeunesse, et puis quelque chose de la puissance du bœuf et de l'éléphant, avec cette indécision du regard et de la parole, qui est le signe distinclif de la race. Au milieu de tout cela, poésie sans bornes et rêverie sans fond : mysticisme et idéalité.
Hertu (la Terre ou la Nature ), dit la cosmogonie germanique, engendra Mann (l'Homme), lequel engendra Tentsch (le Teuton), tige des trois branches allemandes : \a Herminn (le Guerrier); 2° Inijehv (le Jeune), et ô" hlev (le Coureur). 1° Les (ils d'IIerminn, Hcrminungs, formaient la confédération swève : les Semnons, les Lombards, les Angles, les .Markomens, les Kwads. les peuples swéo-golhiqucs ( Suédois, Norvégiens. Goths .
les Wandales, louto la Germanie centrale el orientale. T Les Inghewungs, (ils de Inghev, bordaient la mer du Nord, des bouches du Rhin à celles de l'Elbe; ils comprenaient les Frisons, les Haukes (d'Hawk. hameçon: peuple pêcheur), les Danois, cl peut-être les Scandinaves. .T Enfin les Istcwungs, fils d'Istcv, ou Germains occidentaux, couvraient tout le Khin. et touchaient à la Gaule par cent lieues de frontières. Ceux-là nous intéresseront pas excellence, cl nous en traiterons en particulier, car c'est d'entre eux surtout que sortira la confédération des Frank» ( hommes rudes), nos rudes vainqueurs, en effet.
Une force inconnue poussa tous ces barbares contre le monde romain : à pied, à cheval, en chariots, traînés par des cerfs ou des rennes, portés surdos chameaux, bercés sur des boucliers, flottant sur des barques de cuir ou d'écorec, nus ou couverts de peaux de bêles, de colliers et de bracelets, chevelus ou rasés, hostoyant épars. ou formés en coins, combattant .sur les arbres ou dans les bras de leurs dieux. — Nous ne savons où nous allons, disaient les Wandales... Nous marchons par ordre d'en haut, divino jiusu. Ils étaient, en effet, les aveugles agents du dessein providentiel, les conscrits du Dieu des armées, le déluge d'hommes chargé de renouveler la terre, comme autrefois le déluge des eaux. Genserik a fait d'immenses préparatifs; il s'embarque après son armée : « A quels peuples portes-tu la guerre? lui demande le pilote. — Aux peuples qui ont irrité Dieu, » répond le barbare. lTn ermite arrête Alarik marchant vers Home : « Laissemoi passer, dit le roi, quelqu'un me pousse à saccager celte ville. » Outre celte impulsion providentielle, un double aimant attirait les Barbares : l'or et la femme: ils se ruaient au pillage de l'Empire comme à une immense orgie. On sait l'ardeur féroce de la plupart des Germains pour les voluptés de la chair; ils les rêvaient jusqu'à leur dernier soupir, sur le champ de bataille, quand la Walkirie venait cueillir la fleur de leur âme entre leurs lèvres inanimées... Toute l'armée d'Attila aspirait à mourir comme lui sur le sein d'une femme. La cupidité germanique était pire encore. Genserik emporta duCapitolc plusieurs millions de talents. Alarik exigea, pour la rançon de Rome, cinq mille livres pesant d'or, trente mille livres d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écariate, les statues d'or du Courage et de la Verlu, les dépouilles de tous les dieux cl de tous les temples. Les chariots des Goths et des Huns, les barques des Saxons el des Wandales, enlevèrent tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient entassé depuis des siècles. « Ce fut, dit M. de Chateaubriand, comme un déménagement du monde. » Le trésor des Goths se composait de cent bassins remplis d'or, de perles, de diamants, de calices, de patènes, d'un plat d'or ciselé, pesant cinq cents livres; d'une table formée d'une seule émeraude, entourée de trois rangs de perles, soutenue par soiiantccinq pieds d'or massif, incrustés de pierreries. On croirait lire un conte
la-breta<;m ANCIENNE. •>;,
arabe, si luul cela n'était garanti par des témoins oculaires. « Car. ajoute noire illustre compatriote, il y avait alors des historiens qui fouillaient tomme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles ; eux et moi prenant pour table, dans 1 édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos tètes. »
Qu'on se figure rétonncmeul et l'effroi des Romains, lorsqu'ils virent toutes ces hordes sauvages fondre à la fois ou successivement sur l'Empire. Ici. c'étaient les Goths décharnés, couverts de lambeaux de toile et du peaux dégoûtantes; là le Saxon, a aux yeux d'azur, ferme sur les fiols et chancelant sur la terre; » là l'Hérulc, aux joues verdàlres, «qui labourait le fond de l'Océan et disputait de couleur avec les algues.» LeBurgonde, «haut de sept pieds, » buvait la cervoise dans le crâne du centurion. Le Sarrasin, a loul velu, et nu jusqu'à la ceinture, collait ses lèvres au gosier de l'ennemi, et suçait le sang avec un cri rauque et lugubre. •» Vêtu de mailles en fer. des pieds à la tête, le Danois, frappé dans le combat. » tombait, riait et mourait. » Les Thurings « pendaient les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, attachaient les jeunes filles par les bras au cou de leurs chevaux, les clouaient à la terre avec des pieux, et les broyaient sous les roues de leurs charrettes. « Ces peuples différaient ou se ressemblaient par leurs quaJités comme par leurs défauts. Les Col lis, dit Sal vieil, sont fourbes, mais tempérants ; les Allamands impudiques, mais sincères ; les Franks menteurs, mais hospitaliers; les Saxoii6 cruels, mais contents de peu ; les Huns étaient colères, capricieux, lascifs et par-dessus tout avares.
Il faudrait un volume pour peindre les ravages exercés par les Barbare* dans toutes les provinces de l'Empire. » Plus l'herbe est serrée, mieux elle se fauche, » disaient ces abatleurs d'hommes. Ils fauchèrent, en effet, le tiers, peut-être la moitié de la population de l'Europe et d'une partie de l'Asie. Ce qu'avait épargné la guerre, la peste cl la famine ne l'épargnaient point. Elles arrivèrent après les Golhs dans le Pont, dans l'Asie Mineure et dans la Grèce, dont elles firent leur proie pendant quinze ans de suite. • Il mourut jusqu'à cinq mille personnes par jour dans la même ville. » Les Allamands détruisirent en Gaule quarante-cinq cités; les habitants ne cultivaient plus que les terres encloses de remparts. L'invasion de 412 balaya les dix-sept provinces de la Gaule, » chassant devant elle, comme un troupeau, sénateurs et matrones, maîtres et esclaves, hommes et femmes, enfants et vieillards. » En Espagne, on n'apercevait plus que quelques huttes plantées sur les débris des métropoles. Les bêles, rassasiées de cadavres, attaquaient le reste des vivants. Idacc rapporte que les hommes se mangeaient entre eux, et qu'une mère, qui avait quatre enfants, les dévora tous. Les deux Thraces étaient devenues un déserl semé d'ossements blanchis. La ville natale de Constantin n'offrait qu'un monceau de pierres,
entouré do squelettes, et habité par des mourants. L'Afrique, dit l'auteur des Études historiques, « fut écorchéc par les Vandales, comme elle l'est par le soleil dans ses sables stériles. » L'Ilalic souffrit à elle seule autant que les autres provinces ensemble, car tous ces torrents n'en Crent qu'un pour se précipiter sur elle. « Rome, dit saint Jérôme, devint le tombeau des peuples dont elle avait clé le berceau. La lumière des nations fut éteinte : en coupant la tète de l'Empire on abattit celle du monde. Là, les femmes ne purent sauver les enfants suspendus à leurs mamelles qu'en faisant rentrer dans leur sein le fruit qui venait d'en sortir. » Là, continue Procope, pas un édilicc ne demeura debout ou entier. La population tomba de trois millions d'àmes au-dessous de quatre-vingt mille.
Nous avons raconté l'invasion saxonne en Bretagne. En voici le tableau tracé par Gildas. « D'une mer à l'autre, la main sacrilège des Barbares venus de l'Orient promena l'incendie : ce ne fut qu'après avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge jusqu'à l'Océan occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au choc du bélier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens des temples, les prêtres et le peuple, périrent par le fer ou par le feu. l ue tour vénérable à voir s'élève au milieu des places publiques; elle tombe : les fragments de murs, les pierres, les sacrés autels, les trom;ons de cadavres, pétris et mêlés avec du sang, ressemblent à du marc écrasé sous un horrible pressoir. Quelques malheureux échappés à ces désastres étoient atteints cl égorgés dans les montagnes; d'autres poussés par la faim, revenoient et se livroient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui passoit pour une grâce signalée. »
Une des lois galloises, que nous étudierons, peint toulc la misère où resta plongée l'île de Bretagne. « Aucune compensation ne sera exigée, dit celte loi, pour le vol du lait de jument, de chienne et de châtie »
Attila et les Huns étaient dignes de personnifier tant d'horreurs et d'épouvantes. Attila, ou plutôt Elzel , comme il s'appelait dans sa langue, semblerait moins un personnage historique qu'un symbole de destruclion , si tous les historiens ne s'accordaient sur son existence, si Prisais n'avouait, en tremblant, qu'il l'a vu face à face. Laid comme le péché, lascif comme la bêle, «absorbant comme le feu cl l'eau, » cet homme était né pour l'effroi de la terre, et fut justement surnommé le fléau de Dieu. Il était de petite taille, avait une carrure énorme, une tête plus énorme encore, la barbe rare, les cheveux gras, le nez camus, le leint basané, le fronl large, les yeux comme deux trous ardents (magis puncta
1 Chateaubriand, Éud. iiist. — Amni., is AriT.. I. XXXI, c. 1C. — Mallot, Isth. » i.'Hut. w Dusmi . r. 19 — Grog. Tur , I. III, c. 7. — Salvian., de Gibkrv Dei, I. VII, p. 250 — Vopisc , n Vit. Armu».v — Zozim , de Bn.i. Vas»., 1. 1, p. 188. — l'rocop . H«t \x\o ,11— Gilda*. de Kinn. Brit - Ircrs W»ur», I. III, c 3, p. 207-260
quam lumina). 11 croyait à sa mission el marchait d'un pas sûr à l'empire du monde. Une biche fantastique lui avait ouvert le chemin des Palus-Méotides.l'n pâtre trouva un cimeterre sous les pieds sanglants de sa génisse, el courut le porter au roi tartarc : « Je jure, dit-il, sur cette arme envoyée par les dieux, que nul ne sera jamais mon maître! » Il disait encore : a L'éloile tombe devant moi, la terre tremble; je suis le marteau de l'univers.» {Stella cadit, t fil us tremit ; en etjo maliens orbts. ) — L'herbe ne croit plus, aj ou tait-il, partout où mon cheval a passé. Quand les empereurs devinrent ses tributaires, il les appelait ses généraux; il les fil peindre chargés de sacs d'or qu'ils répandaient au pied de son (roue. Il envoyait dire à Théodose et à Valcnlinien : — Attila, voire maître, vous ordonne de lui préparer un palais. A sa table, décrite par Prisais, il se faisait servir dans des plats de bois des mets grossiers, laissant les vases d'or et d'argent à ses officiers et à ses soldats. Des mimes et des farceurs amusaient ceux-ci par mille grimaces; tandis qu'Attila, grave cl ramassé, fourbe et cruel, recevait les envoyés «les empereurs, el daignait en buvant faire grâce à leurs
augustes maîtres... On voyait, à son insouciance hautaine, qu'il s'ennuyait dans les cités closes et dans les palais de marbre conquis par ses armes, qu'il regrettait son grand village oriental, aux mille tentes, aux cent couleurs, animé par son troupeau de jeunes femmes, ombragé de bois épais, cnloilré des vertes prairies du Danube, gardé par les rois, ses esclaves, el
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d'où il s'élançait sur le monde avec son immense cavalerie, grossie d'innombrables bandes germaniques.
Les Huns d'Attila étaient barbares entre tous les Barbares. Il faut voir dans Jornandès le portrait de ces cavaliers au col épais, aux joues découpetées, au teint noir, aux larges épaules, à la tête en forme de boule, os et rhair pétris au hasard, d'où sortait une voix grêle comme la voix des oiseaux carnassiers. Ils vivaient de lait aigri, d'herbes sauvages et crues, de viandes sanglantes échauffées sous la selle. Si le vin leur manquait, ils buvaient le sang de leurs chevaux. Vêtus de toiles colorees.de peaux de rats réunis et nouées sur l'épaule, coiffés de lourds bonnets de fourrure, chaussés de tuyaux en cuir de chèvre; ils causaient, mangeaient, se battaient, commerçaient, dormaient sur leurs montures. Derrière eux, des chariots (rainaient leurs tentes, leurs femmes et leurs enfants V
Lorsqu'une telle armée, conduite par un tel homme, apparut dans les Gaules ;450), le vent de la terreur souffla depuis l'Océan jusqu'aux Alpes, depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées. Des présages sanglants se lurent au ciel, dit PévÔque Idace, la terre trembla aux approches du fléau de Dieu, la lune s'éclipsa vers l'Orient; au couchant, parut une comète énorme, au nord, le ciel devint tout rouge, et fut sillonné de lignes de feu, comme des lames resplendissantes. On raconta que des sorcières accouplées aux démons, dans les déserts de la Scythie, avaient donné naissance à ces horribles Huns. Ce qui était trop certain, c'est que les sujets d'Attila agglomérés en monarchie conquérante depuis leur entrée en Europe, formaient un empire barbare aussi puissant que l'empire romain lui-même : c'est que toutes les populations tarlarcs. sarmales, leutoniques, reconnaissant Attila pour roi des rois, étaient accourues à sou appel par cinq et six cent mille, des plus sombres profondeurs de la Germanie; c'est que l'immense forêt Hercinienne, tombant sous les haches de ces barbares, s'était transformée rn barques innombrables pour effectuer le passage du Hhin.
Attila fut poussé sur la Gaule par les intrigues du Vandale Genserik. qui s'en fil un bouclier tout-puissant, et par ses propres ressentiments contre Ai lius, protecteur d'un roi Frank qu'il voulait déposséder. Le palliée, surnommé I* Atlas de la Gaule, la soutint eu effet merveilleusement sur le penchant de sa ruine. Non moins habile à réunir qu'à diviser les peuples, profilant de leur effroi pour les coaliser contre l'ennemi commun, il leur donna rendez-vous sur les bords de la Loire. Là, les Romains vinrent de tous les points de l'Empire; les Burgondes, de l'Isère et du Rhône : les Franks, de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin ; les Saxons, les Sarmates, les Ripuaires, de leurs diverses colonies; enfin, les Bretons armoricains, des rivages de l'Océan. Etrange et formidable armée, image du chaos de l'Empire à cette époque: mais composée de soldats d'autant plus invin-
• Pristus, HtsT Bm*T , I, 66. — JorrunHK m Rkms (km ., r 35. - Idem, c 2*.
LA BRETAGNE ANCIENNE- m
cibles qu'ils l'étaient devenus en se battant les uns contre les autres!
Cependant Attila avait commencé la désolation de la Gaule ; Dieu seul détournait son bras de quelques villes privilégiées. Metz fut prise et brûlée la veille de Pâques. «Saint Loup, disent les légendes, sauva Troyes, et prit sur Etzel la même influence que saint Germain sur Eokarik. A Paris, tout le monde voulait s'enfuir, quand Geneviève, la sainte recluse, sortant de sa cellule, annonça au nom du ciel que « les Huns se détourneraient de la ville. »» Prenant en effet du nord-est au sud-ouest, ils se dirigèrent sur Orléans, qu'ils croyaient surprendre. Mais l'évèque Aniauus ( saint Aignan) veillait sur ses lidèles. Ecoutons Grégoire de Tours.
Comme les babilants d'Orléans demandaient à grands cris ce qu'il fallait faire : « Priez à deux genoux et avec larmes. » dit Anianus. Et ils obéirent aussitôt. « Regardez du haut des murailles, reprit le pasteur, si la miséricorde de Dieu vient nous secourir. >» El ils regardèrenl, mais ne virent que l'armée des ennemis, grande et agitée comme la mer. Et ils prièrent de nouveau. « Regardez derechef. » dit l'évèque. Mais ils ne virent que leurs tours croulant sous les béliers... « Priez encore, et le Seigneur va paraitre.»
Et ils prièrent à grande plainte Mais déjà les Huns entraient à cheval
dans la ville, massacrant, brûlantet violant tout : quand Anianus vit comme un nuage s'élever de terre, il s'écria : « Voici le secours du Seigneur!... » En effet, c'était Aétius avec ses Romains, ses Germains et ses Bretons, qui accouraient sauver Orléans. Après un sanglant combat autour de la ville et dans la ville même, la cavalerie d'Altila, reculant pour la première fois, replia ses vastes ailes vers la Seine et la Marne.
Les confédérés suivirent la retraite du roi des rois, et le sort du monde fut joué dans les champs calalauniques (en Champagne). Jamais terre, dit Jornandès, n'avait été foulée aux pieds de tant de peuples réunis. Le combat commença entre les Franks et les Gépidcs qui s'entr'égorgèrenl toute une nuit dans l'ombre : le soleil, en se levant, éclaira quinze mille cadavres. Après cette escarmouche, Attila hésitait à tirer le cimeterre attaché à son flanc parles dieux, lorsque ses sorciers cl ses prêtres lui annoncèrent que le grand chef des ennemis mourrait dans la bataille. Aussitôt les hordes «.'ébranlèrent au son des tambours tarlares et des trompes eu cornes d'auroch. Une chose terrible, attestée par l'histoire, c'est que les deux armée*se rangèrent de façon à opposer les Franks aux Franks. les Visigoths aux Visigoths, les Burgondes aux Burgondes. Nos Bretons furent peut-être les seuls qui n'eurent point à frapper des frères dans ce prodigieux égorgeinent. Pendant tout le jour et toute la nuit, ce fut comme deux océans il'hommes qui choquèrent leurs flots acharnes. Ils labourèrent une province entière de leurs lourbillous de chevaux et de soldats. « Lutte horrible, immense, inouïe, dit Jornandès. Il s'y lit des exploits que l'œil humain n'avail jamais vus... On mourut des deux parts dans des massacres incal-
culablcs. Les vieillards racontent qu'un petit ruisseau qui coulait par là devint un fleuve de sang. » Le roi Théoderik tomba sous le torrent de ses cavaliers visigoths, qui l'écrasèrent sans l'apercevoir, et n'apprirent sa mort que le lendemain, en ne le voyant plus à leur tète... Aëtius, perdu dans les ténèbres avec une faible escorte, erra longtemps au hasard, entre ses ennemis et ses amis, sans savoir s'il était vaincu ou vainqueur.
Les premiers rayons du jour vinrent enfin lui apprendre qu'il avait sauvé la Gaule. Cent soixante-cinq mille cadavres, selon Jornandès, trois cent mille suivant Idace, couvraient les champs catalauniqucs. Une partie de l'armée d'Attila fuyait à perle de vue dans le Nord. Le reste protégeait le roi des rois derrière les barricades de son camp. Attila voulut d'abord s'ensevelir dans son désastre: il fit empiler une montagne de selles de chevaux, et s'y élança la torche à la main, «afin que le seigneur de tant de nations ne tombât ni mort ni vivant aux mains de «es ennemis. » Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'il vit ses vainqueurs se retirer, le silence envahir la plaine et ses derniers soldats demeurer seuls autour de son bûcher ! Aëlius, disent Grégoire de Tours et Jornandès, avait empêché les Goths d'exterminer les Huns, de peur que les premiers n'héritassent de la puissance des seconds. Quoi qu'il en fut, Attila consentit à vivre, et reprit le chemin de la Germanie, en méditant une nouvelle invasion. Convaincu de la puissance surnaturelle de saint Loup, il se fit conduire jusqu'au Hhin par cet évéque, admirable trait de l'histoire de ces temps ; puis, quand le maître n'eut plus besoin delà sauvegarde dû captif, il le remit respectueusement en liberté.
On sait qu'Attila ne tarda guère à se venger de la Gaule sur l'Italie (459). Pour donner une idée de l'atrocité de celte vengeance, il suffit de rapporter une tradition citée par Damascius . dernier mot du conte populaire sur ces guerres d'extermination... Dans une bataille aux portes de Rome, dit la sinistre allégorie, Romains et Barbares périrent tous, les uns par les autres; mais quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et durant trois jours et trois nuits les morts se battirent avec la même rage que les vivants. Il était écrit cependant qu'Attila n'entrerait pas à Rome : saint Léon l'arrêta avec le signe de la croix, comme saint Loup.
L'année suivante, le roi des rois mourait d'ivresse cl de volupté, le sqirde ses noces. Ses cavaliers chantèrent ses louanges en caracolant autour de son corps, et partagèrent un grand festin sur son triple cercuejl d'or, d'argent et de fer; puis ils l'enterrèrent secrètement et dans l'ombre avec des drapeaux ennemis et des armes splendides. Pour s'assurer de la discrétion des ensevelisseurs.on les jeta dans la fosse avec l'enseveli. Celte nuit-là, dit Priscus, l'empereur Marcien vit en rêve, à Conslantinople, l'arc brisé d'Attila.
Les fils et les sujets du roi des Huns se divisèrent et périrent les uns par les autres. Il ne resta de celte avalanche de Barbares dans les Gaules qu'un sol bouleversé comme par la charrue , el disputé par
LA BBETAUN8 ANCIENNE. lui
les dernières trihus germaines, comme par des bataillons de semeurs
«Et quand enfin, dit M. de Chateaubriand, la poussière qui s'êtoit élevée sous les pieds de tant d'armées, qui étoit sortie de l'écroulement de tant de villes, fut retombée; alors ou aperçut une Choix, cl au pied de celte croix un monde nouveau. Quelques piètres, l'Evangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitoient la société au milieu des tombeaux. »
Alors aussi, la (îaule se sépara de l'Empire, comme un vivant qui se détacherait d'un mort (457); et porté sur le bouclier de ses soldats, appuyé sur «cette croix qui faisait vaincre,» un des plus petits chefs des bandes germaniques, le mérovingien Clovis (Chlodowig), fonda le royaume de France... Mais nous le trouverons bientôt avec sesEranks aux portes de la Bretagne : retournons au pays avec les Armoricains vainqueurs d'Attila.