VLAIN BARBE-TORTE —GEOFFROY V
Fils de Malhuedoi, comte de Polie r. et d'une lillc d'Alain le Grand, Alain Barbc-Torte, IV du nom, avait suivi sa famille en Angleterre. Là, il attendit que l'âge lui permît de se faire connaître, et lorsqu'il eut vingt ans, il se mit à l'œuvre. \\ s'élance d'abord du fond de son exil, en 957, avec les émigrés bretons, et. reprend son comté matrimonial de Vannes. Repoussé par Guillaume Longue-Épée, fils et successeur de Rollon, il retourne en Angleterre, asile des princes détrônés. L'année suivante, il débarque àCaucale; il bat les Normands à Dol, il les bat à Saint-Brieuc ; et les Bretons, accourus autour de leur sauveur, le reconnaissent pour souverain, sous le nom de duc de Bhetagise ((lux, conducteur). Il les conduit, en effet, de victoire en victoire, jusqu'à Nantes, dernier rempart des pirates, et il entreprend de les chasser de la Loire. Ecoutons la chronique.
« Alain trouva les Normands logés au pré Saint-Aignan, en grande multitude, si combattit Alain contre eux. Mais les Normans prisant peu sa force le chassèrent jusqu'à la sommité de la montagne, où Alain résidant, grandement las et travaillé, souffrant soif merveilleuse, commença à plorei
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griefveinent cl par humbles prières appeler l'aide de la benoiste vierge Marie, mère de nostre Seigneur, qu'elle luy daignât ouvrir une fontaine d'eau dont luy et ses chevaliers abreuvés reprinsseht leurs forces. Lesquelles prières oyes par la vierge Marie, elle luy ouvrit à son vouloir une fontaine qui encore est appclléc la fontaine Sainctc-Maric, de laquelle luy el les siens suffisemment rafraischis et rccréei, recouvrèrent leur vertu et retournèrent vaillans à la bataille. Si assaillirent fermement les Normans et leur résistant aigrement, les occircnl et detranchirent, fors ceux qui s'enfuirent, » emportant leur butin dans leurs vaisseaux.
Cette victoire d'Alain fut suivie d'un douloureux triomphe. En entrant dans cette grande ville de Nantes, saccagée el brûlée tant de fois, désertée par ses habitants depuis trente années, il n'y trouva plus rien debout, ni rien d'entier. Restes de murailles noircies par la flamme, longues herbes dans les rues qu'avait arrosées le sang, ruines de toute sorte, entourées de lierre, peuplées de serpents et de hiboux, injures du fer, êu temps et du feu ; telle était la plus belle cité de Bretagne. Alain et ses soldats ne purent voir celte désolation sans verser des larmes. Au milieu de tant de décombres, ils ne reconnaissaient pas même les églises, et ne savaient où s'agenouiller pour remercier Dieu de leur victoire. Le jeune duc chercha longtemps, sans la trouver, la cathédrale; enfin, il vit ses arceaux brisés se découper dans leciel... Mais la roule qu'avaient battue tant de pèlerins était encombrée de ronces et d'épines... Alain ne parvint au saint lieu qu'en ouvrant ces broussailles avec son épée teinte du sang infidèle (9~>8).
Eh bien, comme ces amants qui chérissent d'autant plus la femme qu'ils ont sauvée, Alain se prit pour la ville de Nantes d'une tendresse miséricordieuse: la trouvant belle encore sous ses ruines, il s'en fit le restaurateur et recommença l'œuvre de Félix. Il déblaya les rues, releva les églises et
les maisons, rebâtit les chaussées,* rappela les navires sur la Loire, les citoyens dans la cité, les seigneurs dans les châteaux forts, et fixa enfin sa résidence à Nantes, if lit de cette ville — chose notable — un lieu d'asile où tout serf devenait libre et ne pouvait plus être réclamé par son maître.
Vainqueur des Normands de la Loire, Alain fil la paix avec les Normands de la Seine, recouvra les États d'Alain le Grand, sauf Dol, Avranchcs et le Cotenlin, et mourut en 052, après un règne de vingt-trois ans.
Jusqu'à l'avéncmcnt d'Alain Barbc-Torle, le régime aristocratique avait persisté dans les institutions de la Bretagne, et l'élection avait lutté avec l'hérédité dans la succession des chefs ou rois suprêmes. A partir d'Alain Biirbc-Torlc, l'autorité souveraine devint exclusivement héréditaire, et le gouvernement prit de plus en plus la forme monarchique. Nous allons voir le litre de duc de Bretagne disputé aux comtes de Bennes, descendants de Gurwan, non-seulement par les (ils légitimes d'Alain, mais encore et avec succès par plusieurs générations de bâtards de celle maison de Pohcr.
La terre de Bretagne était vouée à une alternative d'union glorieuse cl de funesle division. La mort d'Alain IV fut encore un signal de discordes.
952. Foulques le Bon, comte d'Anjou, et Thibaut le Tricheur, comte de Blois, beau-frère de Barbe-Torlc. se disputent la tutelle de Drogon. son unique héritier légitime. Foulques, surnommé le Bon par antiphrase, épouse la veuve d'Alain, entre à main armée en Bretagne, dépouille indignement son pupille, et, dit la chronique de Nantes, l'étouffé dans un bain froid, en lui jetant de l'eau bouillante sur la tête. Aussi lâche, d'ailleurs, qu'avare et cruel, il n'ose même pas profiter de son crime. Nantes, reprise par les Normands, l'appelle inutilement à son secours.
— Ah ! s'écrie la veuve de Barbe-Torle, on voit bien que le grand pieu qui fermait la Loire aux Normands est renversé !
055. Délivrés par leur seul courage et par la force de leur château, les Nantais se vengent de Foulques en se donnant à Hoël IV, fils naturel d^Vlain, lequel réunit les comtés de Vannes cl de Nantes. Hoël cède l'évèché tic celle dernière ville à son frère Gwcrek. second bâtard d'Alain. Cependant, le comte de Bennes, Conan F, dit le Tors, petit-fils de Gurwan, descendant de Nominoé par les femmes, prétend régner sur toute la Bretagne, comme seul héritier légitime du roi Salomon 111. Galuron. gentilhomme rennois. vient terminer le différend. Passant de la cour do Conan à celle d'Hocl, il gagne la confiance de celui-ci. Or, un jour que le comle de Nantes chassait le cerf, il quitte sa suite pour dire les vêpres avec son chapelain. Galuron descend de cheval, comme pour rajuster sa selle, puis il se jette sur le prince sans défense, lui passe sa lance au travers du corps et disparait.
070. Que fait alors l'évèque Gwcrek, frère d'Hoél? Il dépose la crosse cl la milre, se marie, prend la ronronne cl l'épée. et marche contre Conan. Il
LA BREÏAGNE ANCIENNE. Mi"
l'attaque avec plus de valeur que de succès, dans les landes de Conqucreuil (Conqucrcuc |, puis il revient à son église de Nantes, où il meurt en 990, empoisonné, dit la chronique, par la lancette d'un moine nécromancien. Son fils unique, Alain V, lui survit à peine. Vivement soupçonné de tous ces crimes, Conan s'empare alors de Nantes et croit régner enfin sans rivaux. Mais il oubliait qu'Hoël IV. le bâtard d'Alain Barbe-Torte, avait lui-même laissé deux bâtards. FoulqucsNera, comte d'Anjou, ennemi mortel de Conan. accourt protéger ces derniers descendants de la maison de Poher; il déclare Judicacl, l'un d'eux, comte de Nantc», et une nouvelle bataille ensanglante la plaine de Conqucreuil. Conan fait creuser un grand fossé qu'il recouvre de branchages (et dont on voit encore les traces dans la célèbre lande) ; puis, au premier signal, il fuit devant la cavalerie angevine, qui tombe dans le piège et reçoit une grêle de flèches. Mais bien que renversé lui-même, Foulques se relève furieux, rallie et ranime ses gens, enfonce l'armée bretonne, cl voit Conan mordre la poussière. Il installe aussitôt Judicacl à Nantes, non sans exiger l'hommage pour le comté (992).
Or. les autres comtes Bretons luttaient déjà pour des hommages pareils avec les ducs de Normandie ; Geoffroy 1", fils et successeur de Conan, trouva que c'était là trop d'hommages; il se déclara résolument duc de Bretagne, se fit reconnaître par Judicacl. et s'allia conlrc Foulques au duc Richard de Normandie, dont il épousa la sœur, Havoise (996).
Cependant un orage plus terrible grondait sur la Bretagne. Beaucoup de nobles, surtout dans le comté nantais, profitaient des guerres civiles pour accabler les paysans d'exactions. Les paysans, poussés à bout, se révoltèrent, et leducGcoffroy fut leur première victime. Après seize annéesde violence et de tyrannie, Geoffroy avait voulu, selon l'usage, faire sa paix avec le ciel. 11 combla de présents les abbayes de Buys, de Locminé cl quelques autres; puis, laissant le gouvernement à sa femme, la prudente Havoise. il entreprit le pèlerinage de la terre sainte, qui commençait à devenir à la mode. Il partit donc avec l'évèque de Nantes, Gautier... Mais tous deux bornèrent leur voyage à Borne. Les Bretons, dit la chronique, apprirent le retour de Geoffroy, en voyant ses légions d'exaetcurs recueillir l'impôt de joyeuse advenue, récemment inventé par les fiscaux des seigneurs qui revenaient ruinés de Jérusalem. Les premiers produits de cet impôt furent solennellement présentés au duc. à son entrée en Bretagne. La scène se passait sur la place d'un village. Le prince, entouré de sa cour, « prenoit des rafraîchissements sous une tente de toile blanche, décorée de rameaux verds cl regardoit les tours d'un jongleur amené là pour le divertir. »> A l'autre bout de la |flacc, autour d'une croix de pierre, les fiscaux recevaient le contingent de chaque famille, et vendaient les meubles et hardes de ceux qui n'avaient point d'argent. Tout à coup un grand bruit et un lira ml tumulte s'élèvent de ce groupe menaçant et plaintif. « lue pauvre
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veuve venait de payer sa taxe, niais il lui manquait deux deniers. » Kl le promet aux cxaclcurs tic Hier pour eux sa quenouille et de leur donner le prix de son travail: promesse inutile! Les exacteurs envoyèrent leurs gens saisir le lit de la malheureuse; et voilà ce qui avait excité l'indignation des assistants. Celte rumeur parvient jusqu'au duc, qui mande auprès de lui la veuve. Elle était retournée à sa chaumière et rapportait une poule noire, qu'elle allait oiïrir aux collecteurs. L'oiseau de proie que le duc tenait sur le poing (c'était alors la marque distinctive des grands, la fauconnerie étant le premier des arts après la guerre) aperçoit la poule de la pauvre femme, s'élance dessus, l'enlève et la dépèce dans les airs. (Quelques plumes sont tout ce qui reste à la misérable de sa dernière espérance... Ses cris et ses pleurs se perdent au milieu des éclats de rire de la cour, et le duc repart avec ses barons, abandonnant aux fiscaux leur victime... Mais avant lui-même celle-ci avait pris sa course... Cachée derrière un buisson, elle guette Geoffroy d'un œil étincclanl. et quand il passe, elle lui lance une pierre qui lui brise la tète (1008).
IVArgentrc rapporte, et on trouve dans les Actes de Bretagne, le texte d'un moine, qui fait de la meurtrière de Geoffroy sa propre hôtesse.