‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 30 sur 103 · CHEF SAINT LOTIS · texte numérisé non relu

CHEF SAINT LOTIS

Jean lw, dit le Roux, duc de Bretagne : d'hermine plein. Guillaume H, de Bruc : d'argent, à la rose à six l'eu il les de gueules, boutonnée d'or.

Prégent II, sire de Coetivy : lascé d'or et de sable.

Pierre de Kergorlay : vairé d'or et de gueules.

Geoffroy de Rostrenen : d'hermine à trois fasces de gueules.

Alain Fcrgcnt et ses compagnons se distinguèrent, disent leschrouiques, dans trois grandes batailles, et arrivèrent des premiers au tombeau de Jésus-Christ, le jour de la prise de Jérusalem.

Pendant que les croisés, l'épée à la main, se sanctifiaient en Orient, Dieu suscita en Occident des hommes apostoliques, pour combattre par le glaive de la parole. « les dérèglements du clergé, l'orgueil des grands et les désordres du peuple. » La porte était ouverte aux réformes, elles allaient pénétrer de toutes parts dans le monde (codai. Ix*s plus illustres de ces

apôtres, en Lielagne, furent Raoul de la Fustaie.Vilal de Morlain, Bernard d'Abbevillc, et surtout Robert d'Arbrissel.

Fils' et petit-lils de prêtre, Robert, lorsqu'il devint prêtre lui-même, résolut de laver sa tache originelle en purgeant le clergé tout entier. H commença par épuiser la science «des maîtres de sa province: » et n'y trouvant plus personne «qui pût rien lui apprendre, » il alla satisfaire à Paris son insatiable soif d'instruction. A son retour, il devint arcliiprêtrc de Sylvestre de la liuerche, qui lui confia tout le soin de son évêché de Rennes. « Robert était d'une sauté vigoureuse, agréable dans ses discours, humble sans faiblesse, éclairé, charitable, entreprenant sans indiscrétion, cloquent et persuasif. Pendant quatre ans, il lit une guerre acharnée aux simoniaques, aux laïques détenteurs des biens du clergé, aux mariages criminels, et surtout aux mariages des prêtres... Mais quand son évêque fut mort, une ligue ennemie étouffa son zèle, et les persécutions le chassèrent de la Bretagne. Retiré dans la forêt de Craon, sur les confins de l'Anjou, avec un seul compagnon, il s'abandonna, dans la prière et la pénitence, «à toute» les impressions de l'esprit de Dieu, qui voulait faire de lui un nouveau Jean- Baptiste. La terre toute nue fut son lit, un cilice très- rude lui couvrit le corps; il renonça pour toujours au vin, aux viandes délicates, et presque au sommeil, et n'employa plus les lumières de son esprit qu'à mortifier le vieil homme. » Bientôt le bruit de sa sainteté attira une foule de pénitents; son éloquence les fixa près de lui, et, en peu d'années, toutes les forêts limitrophes du Maine, de la Normandie, de la Bretagne et de l'Anjou furent peuplées des compagnons de Robert. Rien de plus étrange que la composition et la vie de celte armée d'anachorètes. Les illustres pécheurs y affluaient. Une multitude de femmes perdues y pleuraient comme autant de Madeleines. La duchesse de Bretagne y venait écouter Robert. On y trouvait enfin une reine de France, celte Bertradc célèbre par ses débauches et ses deux maris. Foulques d'Anjou et Philippe T. « L'austérité de tous ces solitaires, dit Lobincau, était surprenante. On peut juger, du reste, par cette seule circonstance, que c'était un ragoût réservé pour les grandes fêtes, de cuire les légumes (qui estoient presque leur unique nourriture), et d'y mettre un peu de sel pour les assaisonner. Ils vivaient du travail de leurs mains, et le travail ne les empêchait point de prier nuit et jour. Ils s'habillaient de peaux, par esprit de pénitence et de pauvreté. Enfin l'on ne nous a rien dit de la vie austère des anciens moines de la Thébaîde et de Seté, que ceux-ci n'aient rendu croyable par une vie aussi rude et aussi mortifiée. » Robert entraîna cette « grande foule d'âmes qui cherchaient Dieu, » jusqu'à Fontevrault, près de Saumur, où il fonda l'ordre célèbre qui a gardé ce nom. Il y rangea trois mille hommes et femmes sous la règle de saint Benoit : — avec cette remarquable particularité, que les hommes riaient subordonnés aux femmes; que logés autour du couvent habité par

celles-ci. ils n'étaient en quelque façon que leurs serviteurs el leurs chapelains: qu'ils recevaient « toutes les nécessités de la vie des mains de l'ahhesse, » vénérée par eux à l'égal d'une mère. Robert lui-même donnait l'exemple de ce profond respect pour les épouses du Sauveur, en prenant le litre modeste « d'homme d'affaires des dames religieuses. L'Église a consacré cette institution hardie, et ses heureux développements ont fait voir « que c'estoit une rouvre de Dieu. » Trente riches abbayes, ouvertes à l'ordre de Fnntevrault, sont venues attester la « pieuse générosité des Bretons et l'apostolique succès de Robert d'Àrbrissel. »

Ainsi se relevait au moyen âge la femme si abaissée dans les âges antiques. Elle allait passer des cours d'amour aux conseils des rois, à la tête des armées. Œuvre admirable du catholicisme : la grâce remplaçai! la loi. Les statues de la Vierge peuplaient les églises.

Cependant, comme tout grand homme, le précurseur de ce mouvement. Robert, eut des ennemis, il fut accusé par Marbodus', évêque de Rennes, et par Geoffroy, abbé de Vendôme, d'avoir quitté le clergé séculier « pour

1 « Quodam die, cum venisset Rotomagum, lupanar ingrr ssus, sodonsque ad forum, pintes calefarlurus, a meretricibus cireumriatur, animante* cum causa forniraudi CMC iniTi-riMUT! Sert pnodicanto eo Tprba Tila?, ae ntiscricorriiam Christi ois promittenle, una e meretricibus, rjuac raMeri* pnraral, dixil pi : * Qui e* lu qui talia loqueris? scias pro cerlo quia per vicinti qoinquo annos qui bus hanc domum a<l perpetranda scelera sum ingressa, nunquam aliquis advotiil qui do Ueo loquorclur, vpI de eju« miserieordia prxsumere nos raccrol. Tamen si m: iront vera eue, clc. Stalint cas de civilale edutil, cl ad cronium cum ois pâtirions perrexit, inique, poracta pœmlcntin, Cbrisio féliciter tratnmi- «rt. » ( Manuscrit do l'abbaye de VauW de Cemay. cité par Baylc ]

■ Fœminarum quasdam, ul dicitur, nimis familiariter tecum hahitare permillis, et cum ipsis etiam et inter ip*as nortu fréquenter cubare non erubescis Hoc si modo agis, tel aliquando egisli, novtim et inauditum. seri infructunsum, martyrii penu* inveimti... Muliorum quibusdam, sicul fuma sparsit, et nos anle dixiinus, ?a?pe privatim loqueris et earum accubitu novo martyrii génère cruriaris. » [Lettre de GoolTroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel. }

« Taeeo de jurenensis qnas sine examine religionem professas, mutnta reste per diversas cellulas, protinus inclusisti. Hujus igitur facti Icmeritatem ntiserabilis eiitus pn>bal ; alise enim, urgente partit, fraeti* ergastulis, elup<a* sunt: alix in ipsis ergastulis pepr-romnl. • ( Clypeus nascentis ordinis fonlebraldensis, t. I, p. 09. )

» Mulierum cohabitationc diccris plusamare. lias creo non solum toniiiniiii mensa per dicm, sed, et rommuni accubitu per noctem dignaris, ut roferunt. » (Lettre de Marbodus. Nos lecteurs diront à nos lectriros pour |uoi nous nr pouvons traduire ce latin du pieux évoque ;

courir après les femmes. » On lui reprocha la mauvaise conduite tle ses compagnons des deux sexes : les accouchements puhlics de ses pénitentes, les vagissements des nouveau-nés, mêlés aux louanges du Seigneur, et le martyre étrange qu'il imposait à sa propre chair, à l'exemple des anciens diacres de Carthage.

Mais le moyen de croire capable de toiles folies, s'écrie Lohineau. «un homme qui s'accusait en mourant, comme d'un péché considérable, d'avoir souhaité du beau temps quand il faisait de la pluie, et de la pluie quand il faisait du beau temps?» A toutes ces calomnies, ajoutc-t-il. il ne faut point d'autre réponse que les propres paroles de l'abbé de Vendôme : Que c'eut un emploi très-difficile de conduire des femmes! Du reste. Geoffroy lui-même se rétracta, et devint le meilleur ami du créateur de Fontevrault.

Après une vie pleine « de grandes réformations, » le bienheureux Robert d'Arbrissel mourut dans le Bcrri. en 1117.

Alain Fergenlet le duc Robert étaient revenus de la terre sainte vers 1 101 . Ce dernier trouva son frère Henri assis sur le trône d'Angleterre, à la place de Guillaume le Roux qui venait de mourir; et il fit au nouveau roi cette terrible guerre qui se termina par la bataille de Tynchebrai (HOfi). Une cavalerie nombreuse, fournie par Alain Fergent à Henri, assura la victoire à ce prince, qui s'empara de Robert et l'enferma jusqu'à sa mort. Guillaume d'Aubigné. du pays de Dol, brilla particulièrement dans cette affaire. Pour éviter d'être écrasés par le poids de leurs armes, en vidant les arçons, plusieurs chevaliers combattirent à pied, ce qui deviendra bientôt un usage assez général.

Peu de temps après, Alain Fergent, pris d'un mal dangereux, «dégoûté du trône, de la guerre et du inonde, h alla finir ses jours sous le froc, à Saint-Sauveur de Redon, qu'il combla de richesses; « résolution assez ordinaire aux grands seigneurs de ce temps-là. lorsqu'ils se sentaient attaqués d'une maladie mortelle, mais qu'ils ne gardaient pas tous, comme fit le duc, s'ils revenaient en santé. La plupart, en effet, stipulaient dans leurs maladies, que leur vœu serait nul, s'ils n'en mouraient pas. »

Les bénédictins nous ont conservé le portrait cl le costume d'Alain Forgent. Il avait une taille moyenne, une figure sombre, une santé fragile; il portait habituellement une grande robe à ramages, une petite fraise à tuyaux, et un bonnet de fourrure, d'où pendait une sorte d'écharpe.

Ce prince eut le triple mérite du courage, de la piété et de la sagesse. On lui doit une excellente administration de la justice en Bretagne, et la réorganisation des États, qui avaient beaucoup souffert des guerres extérieures et civiles.

« Il restablit, dit Albert, de Morlaix, le grand parlement de Bretagne, où il s'assit en son estât royal; à sa dextre. un peu plus bas, le prince Conan. comte de Nantes ; Geoffroy, comte de Pcnthievre, et Esticnnc.son frère: aux

LA BRETAGNE ANCIENNE. IK'i

pieds du dur le chancelier, à costé le seigneur de Guémcnc tenant un coessin de drap d'or, et sur iceluy la couronne ducale à hauts d'or, et de l'autre costé le grand escuyer de Bretagne, le seigneur de Blossac portant l'espéc ducallc; après les seigneurs du sang, Baldric. archevesque de Dol. suivv des evesques de Rennes. Nantes, Saint-Malo, Cornoûaillc, Vannes. Saiiit-Dricuc, Léon, Tréguicr, vingt-deux abbe/., les neuf barons de Bretagne à main sencslrc, les bannerels et députez des chapitres et bonnes villes: el en celte assemblée il fil des loix, ordonnances et edicts très-uliles pour le bien de son estai. »

Après la niorl de Constance, sa première femme, Alain Fergent avait épousé l'aimable cl pieuse Ermengardc, lille du comlc d'Anjou, fondatrice iln monastère tic Buzay. cnlrc Nantes et l'aimhœuf, honorée par Albert le I ira ml du titre de bienheureuse. Son portrait a été trouvé, comme celui de

son mari, à Saint-Sauveur de Redon, i Elle csloit d'une taille Irès-dcliée. elle «voit le teint fort blanc, les yeux grands, la bouche de m es me ; ses habits, quoiqu'clle'fit profession de piété, n'avoient rien qui ne répondit à la dignité qu'elle occupoit; l'or et les pierreries brilloicnl dans sa coiffure, elle avoit la gorge nue suivant la mode du temps, elle porloildes colliers de prix, des ébahies d'or, des roses de diamans, des fourrures délicates, des estoffes rares. Mais si elle s'habilloit comme les autres dames, pour soutenir

la dignité de son rang, clic leur apprenoit, par sa conduite, qu'il n'y a rien de grand que Dieu, et que tout le reste n'est rien. »

A l'exemple de son mari, la duchesse Krmeugardc ensevelit sa vieillesse au couvent. Elle Tut déclarée par Hubert d'Arbrissel la plus parfaite de ses disciples, et eut l'honneur de correspondre avec le grand saint Bernard. Elle avait eu d'Alain trois enfants. Conan III, dit le Gros, leur aîné, fut dur de Bretagne après la retraite de son père. Le cadet, Geoffroy le Roux, mourut dans la terre sainte, après s'y être distingué avec les trois chevaliers bretons Guyomarc'h de Léon, Rivallon de Dinan et Gervais de Dol.

Il faudrait de longues pages pour énumérer les nobles familles bretonnes qui fleurirent à l'époque d'Alain Fergenl : les seigneurs de Porhoët, de Hohan, de Ricux, de Fougères, de Léon, de Lohéac, de Drue, de Malcslroit, de Retz, de Tourncininc. d'Hcnnebon, de Chateaubriand, de Dol, de Dinan. de Vitré, d'Acigné, d'Anccnis, de Rougé, de la Roche -Bernard, de Beaumanoir, de Tinlcniac, de Chàlcaugiron, de Clisson, et tant d'autres, dont les illustres noms vont se presser sous notre plume.

D'ici au quinzième siècle, tous les nobles, depuis le duc jusqu'aux simples chevaliers, porteront en Bretagne, comme en France et en Angleterre, le titre générique de barons ; ce qui n'empêchera pas les vicomtes et autres seigneuries de se découper dans les anciens comtés-souverains, au profil de quelques grandes familles. Ces familles, comme toutes les familles titrées, se reconnaîtront désormais aux surnoms empruntés à leurs terres.

Page 1