CONAN III
Le long règne de Conan 111 (1112-1148) est marqué par des guerres civiles et religieuses, et par deux événements dont l'un fut aussi fatal à la Bretagne que l'autre devait être heureux pour l'Europe. Le premier est le traité de Gisors (f 113), par lequel Louis le Gros, roi de France, reconnut la suzeraineté du roi Henri d'Angleterre, comme duc de Normandie, non plus seulement sur une portion de la Bretagne, mais sur la Bretagne tout entière. Le second n'est autre que l'établissement des municipalités, et l'affranchissement des communes, en France, en Allemagne et en Angleterre. (Nous ne disons point en Bretagne, on va voir pourquoi.) Quant aux guerres civiles, l'une s'alluma entre les moines de Redon et ceux de Quimpcrlé pour la possession de Bclle-Islc en mer ; elle dura cent quarante ans. et elle a trouvé son historien. (Voir la collection de D. Bouquet, tome XIV.) L'autre eut lieu entre divers princes de cette redoutable maison des Pcnlhièvre. La troisième enfin fut une lutte de Conan lui-même contre plusieurs barons féroces, tels que le vicomte dcDongcs, Olivier de Pont-Château (1127), et Robert de Vitré (1136). Imploré par les vassaux de ce dernier. Conan ne parvint qu'à s'en faire battre, et les vassaux furent quilles pour payer les frais de la guerre.
Celle protection accordée par le duc de Bretagne aux sujets opprimés de quelques seigneurs, a causé Terreur des historiens qui ont déclaré qu'à l'exemple des rois de France et d'Angleterre, Conan III avait affranchi les communes de Bretagne. Ces historiens n'ont pas pris garde que cette protection-là même prouve une seule chose : c'est que les vexations qui la provoquaient étaient tout exceptionnelles, et ne résultaient point d'un droit exerce régulièrement par les seigneurs. On apprendra tout à l'heure, par notre tableau des institutions bretonnes, que nos aïeux avaient une organisation municipale longtemps avant Conan III, puisque celte organisation tenait à la constitution même du pays. « L'histoire de Bretagne, dit judicieusement M. de Courson, n'offre point d'exemples de communes révoltées venant imposer des lois à une aristocratie tyrannique : n'importe, on a voulu y trouver un prince libérateur des communes asservies. Il y avait pourtant une (lift ici] lié. c'est que, suivant la coutume du pays, le souverain ne pouvait promulguer aucune loi nouvelle ni abroger aucune coutume ancienne sans le consentement formel des barons. Or nous doutons que Conan III, prince fort débonnaire, ait jamais songé à tenter contre les seigneurs la lutte où plus tard Mauclcrc lui-même succomba, malgré toute son habileté ! Nos dépôts d'archives, soit publics, soit particuliers, ne renferment aucun acte qui témoigne d'un pareil fait. »
C'est donc méconnaître à la fois les temps et les lieux, que de comparer Conan III, duc de Bretagne, à Louis le Gros, roi de France. L'œuvre du premier ne fut point une création, mais une réforme. Il ne constitua point une bourgeoisie qui élail déjà puissamment constituée (l'Église ayant passé par là) ; il ne fit que défendre cette constitution même contre les oppresseurs cilés plus haut, il ne lit que la consolider par des lois qui soulagèrent les petits en réprimant les grands, et qui ajoutèrent par conséquent au pouvoir ducal une nouvelle force et une nouvelle popularité. Parcxcmplc, il déclara qu'il abandonnait, pour lui et pour ses héritiers, le droit qui autorisait les seigneurs à recueillir les successions des serfs : et M. Daru a raison d'aflirmer que depuis cette époque l'esclavage, proprement dit, n'exista plus en Bretagne. Il y avait été apporté par les institutions étrangères ; il en fut repoussé par les institutions nationales. Les vassaux, sans doute, n'en subirent pas moins le fardeau des mille redevances féodales ; mais jamais ce fardeau n'écrasa les paysans de Bretagne, comme il écrasait les serfs de France. Notre tabloau des coutumes bretonnes donnera une idée de celle différence profonde. Outre son droit à l'héritage des serfs, Conan renonça à cet épouvantable droit de bris et naufrage qui s'exerçait sur les côtes de Bretagne, au détriment des malheureux naufragés; mais, en dépit de l'excommunication lancée par le concile de Nantes [W21), ses successeurs et les seigneurs bretons n'imitèrent point ce noble exemple, ta lin du règne de Conan III vil la plus étrange parodie des réforma-
iSS LA BRETAGNE ANCIENNE.
lions religieuses qui en avaient marqué le commencement ; celte comédie lut donnée à l'Armoriquc par un gentilhomme de Loudéac, le fameux Kon de l'Kloile, « épine née parmi les roses, » dit d'Argeulré. La biographie «le cet illuminé n'est pas le chapitre le moins curieux de l'histoire de ce tempslà. Ki m de l'Kloile s'était fuit ermite dans la Ibrét de Broceliando. Là. l'esprit de Merlin (l'esprit de la magie) lui apparut et lui recommanda d'écouter attentivement les paroles chantées à l'ofiicc divin. Kon se rend au monastère le plus proche, entend la messe et les vêpres, et remarque ces mois répétés par le prêtre : « Pev eitm (on prononçait alors eou) qui ventums est jiulicarc vivos et mortuos : par celui qui doit venir juger les vivants et les morts. »> Peu BON! Pau Éo>>! C'est lui que désigne l'Kcrilurc! Il élait le lils de Dieu sans le savoir ! Le momcnlcst venu de juger les vivants cl les morts. Le brave homme se décide à commencer par les vivants. Dès lors voilà maître Kon qui s'enfonce dans l'abîme de la magie. Il parcourt en prêchant les campagnes, accompagné, dit la chronique, d'un esprit qui lui procure à volonlé « or, argent, vcslemcnls précieux, chevaux, oiseaux, viandes délicates, enfin tout ce qui peut contenter un homme. » On conçoit qu'une telle puissance lui fit bientôt une armée de disciples... Tout ce qu'il y avait en Bretagne de gens sans aveu, sans asile et sans foi le suivit de « banquets en banquets, cl s'établit avec lui dans la forêt de Rroceliande. Mais si ces drôles ne manquoienldc rien, dit judicieusement Ix>bincau, ce n'estoit point sortilège, ni magie ; c'est qu'ils pilloient les églises et les couvenls, » se parant et se gorgeantdes dépouilles du sanctuaire. Ils se nommaient tous comme il convenait aux campagnons du fils de Dieu, celui-ci la Saijesse, celui-là le Jugement, un aulro la S ience, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Devenu ainsi redoutable et « malaisé à mettre à la raison, voire aux magistrats, combattant, contredisant et répugnant tant qu'il pouvoit le clergé, évéques et prélats, et donnant des affaires au duc lui-même, » Éon poursuivit longtemps le cour? de ses jongleries. « Il se transportoit de place en aulrc si soubdainemciit, qu'il esloil aisé à voir que le diable le portoit, et se inoolroit en divers lieux inhabitez parmi des fosses en (erre ; et lors ses parents, ou les hommes de marque le venaient voir : il nionslroil une circonstance autour de luy d'une clarté extraordinaire et inaccoustuméc : tellement que ceux qui l'approchoient, voyant celte fantastique gloire, s'en esprenoient, et vcnoient à la suilc, gagnez de cette apparence. » Un jour un des siens le vint voir pour le cuider réduire à la catholique : mais il luy rnonstra des richesses, et argent monnoyé, plus que deux rois n'en eussent fourny. luy offrant de prendre ce qu'il vouldroit : mais c'estoit illusion diabolique. Un gentilhomme fut présent de la suitte de l'autre précédent, lequel voyant un bel espervier à un des suyvans de ce prophète, le demanda, et luy estant donné, comme il suyvoil son maistre, ccsl épervier de la main le sorra si fort, qu'il lut contraint par le commandement de son maistrê de le jelter bas : mais
LA BRETAGNE ANCIENNE. IKil
il ne sccul, cl s'envola l'cspcrvicr, lonaul son homme pendu par le poing, qui uneques depuis ne fui vcu. comme dit Guillaume de Ncnberg. » Bref. Kon jugea si bien les vivants cl les morts, qu'il fut jugé à son lour ; mais il ne fallut pas pour cela moins que le pape en personne. Sa Sainteté Kugène étant venue présider le concile de Ilcims, désira voir et entendre Kon de l'Ktoilc. Leduc de Bretagne surprit, non sans peine, le lilsde Dieu, et l'envoya pieds et poings liés au concile. «Interrogé en pleine compagnie, il fut recognu qu'il estoit fort ignorantdes lettres, mais qu'il avoit de vray communication avec les malins esprits, qui l'abusoient, et ses disciples, faisans apparoir toutes belles choses. Interrogé qu'il estoit, il respondil : Ego mm Ule qui renturus est judicare mot et mortttos, et seculum per itjnem. Le pape l'interrogeant luy apperecul un baston à la main, qui luy sembla en la personne de cest homme avoir quelque signification; il estoit fourchu sur le haut, et avoit quelques singularités, il lui demanda ce que vouloil dire ce baston, il respondit que c'estoit une chose de grand mystère. — Toutes oreilles ne sont pas faites pour le comprendre, ajouta-t-il, mais les vôtres me semblent assez grandes et confectionnées à point. Kt il déclara que quand il tenait ce bâton, «la fourche à mont, que lors Dieu ne tenoit plus que les deux parts du monde, et il tenoit la tierce, que Dieu lui quictoil : mais s'il tenoit la fourche en terre, lors tenant les deux parts du monde, il laissoit le tiers à Dieu. I notant ccsle forceneric toute l'assemblée se prit à rire, et ne fut jugé autre que pris de son cerveau : mais de peur qu'il rctournnsl. comme devant, séduire le peuple, il fut envoyé en une prison estroictcmenl, et depuis ne vescul guères, mourant avec son bon sens. »
Les disciples d'Kon étaient « si bien confirmés en son erreur, » que l'emprisonnement et la conversion de leur maître ne tirent que les exalter jusqu'à la frénésie. « Si y eut-il de la peine à exterminer en Bretagne nombre infinyde tels hermilcs venus desa secte, qui s'esloieul parquez eu la forest de Brckilian, Loudeac, et autres, qui y tinrent si opiniastremeut, qu'on eut du travail à les prendre, brusler, bannir et défaire, tant vaut l'erreur eu esprits reprouvez et possédés du malin... Il en fut pris un, qui estoit celui qui s'appelloit Jugement, lequel estant condamné au feu, comme on le menoît exécuter, meuaçoit de l'ire et vengeance de Dieu ceux qui le leuoient, et plusieurs fois en le menant, disoit : 0 terre, fends-toi ! Comme si la terre cust dû s'ouvrir au commandement de ce monstre, et engloutir ceux qui le tenoient ; tant estoient profondément surpris et persuadez des mauvais esprits qui les laissoienl toutefois au besoin, les ayans menez au dernier pas. »
Hais l'homme de Bretagne qui fit le plus de bruit dans ce siècle et dans le monde entier, l'astre qui éclipsa toutes ces étoiles, l'orateur qui (it taire toutes ces voix , ce fut Pierre Abailard si célèbre par sou génie, par ses
» Il Mgiuit Aiwklabd M'Argcutn; àècUtt avoir « ainsi vcu son svmç en fort pciilc leUre au Ui>
amours et par ses erreurs. Lui-même nous a raconté la meilleure partie de sou histoire dans une lettre immortelle. Nous ne prendrons donc ici la parole, que lorsque nous ne pourrons la lui laisser.
PIERRE AB Al LARD.
Né au Pallol (anciennement Palais), près de Nantes, eu 1079. Pierre Ahailard était le lils atné d'un gentilhomme du nom de Bérengcr, qui, contre les usages de son époque, avait du goût pour les belles-lettres et les faisait enseigner à ses enfants. Le jeune Pierre apprit donc à penser, à lire et à écrire, avant d'apprendre à manier les armes; et sa vocation l'entrainanl aux études, il renonça à son droit d'ainesse pour s'appliquer entièrement à la dialectique. Jeune et noble, aimable et beau, tournant et chantant mieux que personne les vers d'amour, il eût pu devenir la fleur des chevaliers ou le roi des trouvères: il aima mieux èlrc le premier philosophe de sou temps. Animé d'une émulation toute péripatéticienne, il apprend d'abord tout ce qu'on peut apprendre en province, puis il passe, à Paris, de l'école du nominal Hoscclin à celle du réaliste Guillaume de Champcaux*. Il attaque cl bat son maitre en pleine séance : infantlum ! il se fait chasser de la cité royale, et, professant à son tour, « il établit son camp » sur le mont Sainte-Geneviève, aux portes de Paris. Il n'avait que vingt ans ! Tout à coup il s'aperçoit qu'il ne sait rien encore... El voilà le rhéteur qui se fait théologien : voilà le maitre redevenu écolier, sous l'illustre Anselme de Lion. Mais il faut voir avec quel imperturbable coup d'œil l'élève adolescent sonde la nullité du professeur septuagénaire! «J'allai donctrouver ce vieillard, qui
.l'un acte on parchemin, lire des archives Je l'ahimc de Homeraii. près Angers, u ; I l'Argent ré. I. IV. c. 4». p 235.)
1 « Une immense curiosité agitait l'esprit humain, qui sortait rajeuni cl vigoureux des limbes de la barbarie ; la jeunesse affluait dans les écoles, en proie à nue fermentation ardente ; ce n'étaient qui: tlisputcs sur l'essence des choses, sur la substance et les phénomènes, et déjà se formaient ces deux grandes sectes philosophiques qui prirent plus tard les noms de îuausna (ou réaux, beau») et de mojisacx, et <|ui ont rempli tout le moyen âge de leurs querelles. Les formes pédantesques, la dialectique obscure, subtile, tortueuse, les arguties bizarres dont se hérissa la scolasliquc, ont rebuté bien des écrivains modernes et leur ont fait méconnaître la gravité de la question p«»sée entre ces deux partis : les ftfuOTM n'admettaient de réauté que dans ce qu'ils nommaient les osivnftMK, c'eat è Un dans les idées générales et les êtres collectifs ; ils tendaient à nier la réalité des êtres individuels et à ne leur accorder qu'une existence purement phénoménale cl apparente ; les soamex, au contraire, ne voyaient dans les idées générales et les êtres collectifs que des mois (mm»), que des abstractions inventées par notre espril, et les individus avaient seuls, à leurs yeux, une existence réelle. La doctrine des réalistes menait au panthéisme, c'est-à-dire à l'absorption de tous les èlres particuliers dans l'être absolu ; la doctrine des nominaux conduisait au rationalisme, au protestantisme ou inémc an matérialisme, i»
Nous aurions donc grand tort, comme le fait observer le docteur Guépin, de sourire de la scolastique du moyen âge. Le débat qui divisait Ahailard et ses maîtres se continue encore parmi nous. Lc loml est resté le même, la Tonne seule a changé Heureusement , ajouterons-nous, les matérialistes et I» panthéistes d'aujourd'hui ne sont p is moins Wdwieuscnieiil liallus que ceux du douzième siècle.
devait plutôt à la routine qu'à son génie ou à sa mémoire s.i grande réputation. Si vous alliez frappera sa porte et le consulter sur quelque difficulté, vos doutes s'augmentaient, vous reveniez plus incertain qu'auparavant. Admirable pour de simples auditeurs, il était nul en présence d'un adversaire. Il avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous ses belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. Lorsqu'il allumait son feu, il remplissait sa maison de fumée, il ne l'éclairait point de lumière. Son arbre, tout en feuillage, présentait de loin un aspect imposant, mais quand on venait à l'examiner de plus près, on trouvait qu'il était stérile. Je m'en étais approché pour recueillir du fruit; je reconnus que c'était le figuier maudit par le Seigneur, ou le vieux chêne auquel Lucain compare Pompée dans ces vers : « L'ombre d'un grand nom était seule debout, comme un chéno altier dans une campagne fertile. »
Abailard allait traiter Anselme comme Champcaux, mais son nouvel adversaire lui répondit comme l'autre, en le chassant de la ville. Ainsi voyageait, comme il le dit lui-même, ce chevalier errant de la dialectique, démontant d'école en école les plus renommés champions, « n'ayant renoncé à l'escrime des tournois que par amour pour les combats de la parole. » Les ignorants seigneurs souriaient de voir un des leurs désarçonner ainsi les clercs les mieux ferrés; mais que de haine et d'envie s'amassait chez ceux-ci pour les mauvais jours de leur rival. Le fait est que nul érudit et nul orateur ne pouvait jouter alors contre Abailard .« Il estoit, dit d'Argentré, si exercé et prest de sa démonstration dialectique, que, depuis qu'on venoit à la dispute, il cnvcloppoit son homme on ses syllogismes et colcetions, tellement qu'il ne pouvoit échapper » «Un jour, dit Abailard. après la séance de controverse, il arriva que nous devisions entre élèves : et l'un d'eux m'ayant demandé insidieusement ce que je pensais de la lecture des livres saints, moi, qui n'avais encore étudié que la physique, je répondisque c'était la plus salutaire des lectures, puisqu'elle nous instruit au salut de notre âme, mais que j'étais extrêmement étonné de voir que des gens lettres ne se contentassent point, pour ex pli quer la Bible, du texte et même de la glose, et qu'ils eussent encore besoin d'un autre secours Le rire fut presque général. On me demanda si je me sentais la force cl la hardiesse d'entreprendre une pareille tâche. Je répondis que j'étais prêt, s'ils voulaient, à en faire l'épreuve. S'écrianl alors et riant de plus belle ; Certes, dirent-ils, nous y consentons de grand coMir. — Eh bien î dis-je à mon tour, qu'on cherche et qu'on me donne un passage difficile de l'Écriture avec un seul commentateur, et je soutiendrai le défi. Ils s'accordèrent tous à choisir l'obscure prophétie d'Lzéchiel. Prenant donc le livre, je les invitai aussitôt à venir entendre dès le lendemain mon commentaire. Alors, prodiguant les conseils à un homme qui n'en voulait point, ils me disaient que l'entreprise était grave et qu'il ne fallait pas l'aborder précipitamment, que je devais prendre mon temps et méditer
192 LA RRETACNE ANCIENNE.
mou interprétation à loisir. Je répondis fièrement que d'habitude je ne procédais point par la longueur du travail, mais par la vertu de mon esprit : et j'ajoutai ou que je relirais ma parole, ou qu'ils viendraient entendra mon explication le lendemain menu». — Il faut avouer que ma première leçon réunit peu d'auditeurs ; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme, qui. pour ainsi dire, n'avait jamais ouvert les livres saints, se mesurer avec eux si témérairement. Cependant tous « eux qui m'entendirent furent si charmés de cette première séance, qu'ils la prônèrent dans les termes les plus pompeux et me pressèrent de donner suite à mou commentaire en suivant la même méthode. L'affaire tit du bruit. Ceux qui n'avaient point assisté à la première leçon accoururent en foule à
la seconde et à la troisième, et tous se montraient également empressés de transcrire mes premières explications, à commencer par celles de la première séance '. »
Vainqueur à Meluu cl à Corbctl, comme à Paris et à Lion, tout à coup le mal du pays prend Ahailard ; il va se guérir sur les coteaux de la Loire, revient à Paris, retourne à Meluu, reparaît à Paris, cl professe enfin triomphalement au cloître Notre-Dame.
Jamais, depuis les temps du Portique et de l'Académie, pareil spectacle n'avait élé donné au monde. « De tous les pays de l'Kglisc latine et de Home même accouraient des milliers d'élèves, avides d'entendre l'éloquence d'Ahailard. Paris voyait afllucr dans ses murs une population nouvelle qui ne
• Ldlre d'Almlanl it un ami (Hoir i»: jh» muheiïi*. ] Manu>rril "iiHTi «le la tîiMk.lln"-«]iio rojaV l'iililuilion fie SI. K. OiMoul, arec introduction pr SI. Guîitit. l'atis, l.oriilm, 1X44.
LA lï II K TA G NE ANCIENNE. 105
ton naissait de maille et de prinec que le nouvel écolâlre de la cathédrale; et les bords de la Seine, naguère encore à demi barbares, ne retentissaient plus que de paroles qui semblaient échappées aux échos de la Grèce, »
Ce fut alors que l'Amour trouva le pied d'argile de ce colosse, et le lit i rouler de toute sa hauteur, aux furieux applaudissements de ses ennemis.
« L'enthousiasme excité par mes deux cours ayant prodigieusement multiplié le nombre de mes élèves, j'avais à profusion l'argent et la gloire
.Mais la prospérité enfle toujours les sots : la sécurité en ce monde énerve la vigueur de l'âme, et en brise facilement les ressorts par les ait rails dissolvants de la chair. Me regardant désormais comme le seul philosophe sur terre, cl ne redoutant plus rien de l'avenir, je commençai à lâcher la bride à mes passions, moi qui avais toujours vécu dans la plus grande continence ; et plus je m'étais avancé dans le chemin de la philosophie et de la science sacrée, plus je m'éloignais par l'impureté de ma vie, et des philosophes cl des saints; ciir il est certain que les philosophes, et à plus forte raison les saints, je veux dire ceux qui appliquent leur cœur aux exhortations de l'Kcrilurc, ont surtout été admirés à cause de leur chasteté. J 'étais donc dévoré tout entier par la lièvre de l'orgueil cl de la luxure, lorsque la grâce divine vint me guérir malgré moi de mes deux maladies; de la luxure d'abord, ensuite de l'orgueil : de la luxure, en me privant des moyens de la satisfaire, cl de l'orgueil, qui me venait principalement de ma science selon la parole de l'Apôtre : la science enfle le cœur) en m'humiliant par la destruction de ce fameux livre dont j'étais si lier.
a 11 existait à Paris une jeune fille nommée Héloisc. Elle était nièce d'un chanoine appelé Fulbert, qui, dans sa tendresse pour elle, n'avait rien négligé pour lui donner l'éducation la plus complète et la plus brillante. Sa beauté n'était point vulgaire, et la profondeur de sa science la plaçait sans contredit au premier rang. Cetle qualité si rare dans les femmes jetait encore un plus vif éelat dans une personne d'un âge si tendre. Aussi son nom était-il déjà répandu dans tout le royaume. La voyant donc parée de toutes les séductions qui d'ordinaire allèchent les amants, je songeai à l'attirer dans une liaison galante, et j'étais certain de réussir. Mon nom était si grand alors, les grâces de la jeunesse et la perfection des formes me donnaient sur les autres hommes une supériorité si peu douteuse, que je pouvais offrir indistinctement mon hommage à toutes les femmes : chacune d'elles se serait crue honorée de mon amour, et je n'avais à craindre aucun refus. »
Six cents ans après, chose curieuse! l'iufatuation de J.-J. Housseau disait la même chose, après le succès de la Nouvelle Héloïse.
«Je me persuadai donc sins peine que la jeune fille consentirait à mes vaux. L'étendue de sou savoir et son zèle pour l'étude redoublaient encore mes espérances. Même séparés, nous pourrions être ensemble au moyen
d'un commerce de lettres. Le papier dirait bien des choses avec plus de hardiesse que la bouche ne pourrait le faire, et ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux. Tout enflammé d'amour pour celle jeune fille, je ne cherchai donc plus que l'occasion de m'en rapprocher, de la familiariser avec moi pnr des rapports journaliers, cl de l'amener ainsi plus facilement à céder. Pour y parvenir, j'employai auprès de l'oncle Fulbert l'intervention de quelques-uns de ses amis. Ils l'engagèrent à me prendre dans sa maison, qui élait très-voisine de mon école, moyennant une pension qu'il fixerait lui-même. Je disais, pourmolifs apparents. que le tracas des affaires domestiques nuisait à mes éludes, et qu'un train de maison exigeait des dépenses très-onéreuses. Fulbert était très-avare, et curieusement attentif à faciliter les progrès de sa nièce dans la science des belles-lettres. En flattant ces deux passions, j'atteignis aussitôt mon but. et j'obtins ce que je désirais : le vieillard séduit ne put résister à l'appât du gain et à l'espoir secret de voir sa nièce profiter de ma présence pour son instruction. Il me pressa même des plus instantes sollicitations à cet égard. Enfin il se montra plus accommodant que je n'avais osé m'en flatter, et servit lui-même mou amour. Il confia entièrement Héloisc à ma direction, avec prière de consacrer à l'instruire tous les instants que me laisserait l'école, m'autorisent à la voir à toute heure du jour et de la nuit, et, si je la trouvais négligente, à la châtier sévèrement. Si j'admirai la bonhomie et la simplicité du chanoine, d'un autre côté, en pensant à moi, je ne fus pas moins étonné que s'il confiait une tendre brebis à un loup affamé. En mettant Héloïse à ma discrétion, pour l'instruire et même pour la châtier sévèrement, que faisait-il autre chose que de me donner toute licence et de m'olïrir des occasions de triompher, lors même qu'Héloïse ne partagerait pas mes sentiments? En effet, si les caresses étaient inutiles, n'avais-jc pas les menaces et les coups pour la réduire? Mais deux considérations écartaient de l'esprit de Fulbert tout soupçon injurieux, la tendresse qu'il avait pour sa nièce, et mon ancienne réputation de continence. Pour tout dire en un mol. nous fûmes réunis d'abord par le même toit, ensuite par le cœur. Sous le prétexte de l'étude, nous étions tout entiers à l'amour. Loin de tous les regards, l'amour s'applaudissait de nos retraites studieuses. Les livres étaient ouverts, mais il y avait plus de paroles d'amour que de leçons de sagesse, plus de baisers que de maximes. Sœjiius ad sinus quant ad libros reducebiinlur manu s. L'amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne le dirigeait sur les pages savantes des auteurs. Pour éloigner le soupçon, j'allais jusqu'à la frapper.... Coups donnés par l'amour et non par la colère, par la tendresse et non par la haine, et plus doux mille fois que tous les baumes qui auraient pu les guérir. Que vous dirai-je? dans notre ardeur, nous passâmes par toutes les phases et tous les degré* de l'amour. Ces joies, si nouvelles pour nous, nous
les partagions avec délire, cl nous ne nous lassions jamais. Le plaisir roc dominait tellement, que je ne pouvais plus me livrer à la philosophie, ni donner mes soins à mon école. C'était pour moi un ennui mortel de me rendre à mes exercices ou d'y rester. Je faisais mes leçons avec ahandon et tiédeur: mon esprit ne produisait rien. Je ne parlais plus d'inspiration, mais de mémoire; je me bornais à être l'écho des anciennes traditions, et s'il m'arrivait de composer des vers, c'étaient des chansons d'amour et non des axiomes de philosophie. De ces vers, la plupart, comme vous le savez, sont devenus populaires et sont encore chantés dans beaucoup de pays, surtout des personnes dont la vie était charmée par les mêmes sentiments à l'époque où ils parurent. »
Hàlons-nous de le dire, si le crime d'Héloisc fut une faille digne de tous le» pardons, la faute d'Abailard fut un crime inexcusable. Mien ne le condamne plus sévèrement, d'ailleurs, que les aveux qu'on vient de lire. «Vous parlerai-je, dit-il ailleurs, de la débauche et des désordres qui ont précédé notre mariage, de la trahison affreuse dont j'ai usé envers votre oncle, en vous séduisant si honteusement? » A côté de la tendre abnégation, de retenir] dévouement, de la passion sublime et sans bornes, que nous allons voir respirer dans toute la conduite et dans toutes les paroles d'IIéloise, quelle perlide adresse, quelle orgueilleuse pédanterie, quelle grossière concupiscence chez son amant, ou plutôt chez son séducteur ; jusqu'au jour où. frappé dans son corps par la main de Dieu, son cœur s'élèvera à la bailleur de celui d'Héloisc !.. . Mais justement ce jour terrible approche ; laissons le coupable raconter son châtiment et sa conversion.
«Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés.... lorsque Fulbert apprit (oui. Oh! qu'elle fut amère la douleur qu'il ressentit à cette découverte! qu'elle fut déchirante aussi la séparation des deux amants! quelles furent ma rougeur cl nia confusion ! De quel cœur brisé je gémissais sur l'aflliclion de cette chère enfant! et quel orage de chagrin souleva dans son âme le déshonneur dont j'élais publiquement couvert! Dans le coup terrible qui nous frappait, chacun de nous s'oubliait lui-même pour plaindre l'autre. Chacun de nous déplorait une seule infortune, et ce n'était pas la sienne. — Mais la séparation des corps resserrait pour nous les étreintes de l'Ame. Notre amour, privé de ses jouissances, s'irritait comme la flamme. Le calice de la honte une fois épuisé, le scandale ne nous retenait plus, car nous n'avions guère senti les flagellations de la honte devant le charme irrésistible du bonheur. Il nous arriva donc ce que la mythologie raconte de Mars et de Vénus quand ils furent surpris. Peu de temps après, Héloïsc sentit qu'elle était mère; et, dans le transport de son allégresse, elle me l'écrivit sur-le-champ pour me consulter sur les mesures qu'il fallait prendre à ce sujet. Une nuit, pendant l'absence de Fulbert, jr l'habillai en reliuieuse. je l'enlevai fnrti veinent de la maison de son
m la I!iu:tai;m; a nui en xk.
oncle, cl je Li lis passer sans délai en Bretagne, où elle resla chez ma sœur jusqu'au jour où elle donna naissance à un lils, qu'elle nomma Astrolabe. — Mais Fulbert ! après son relour. il faillit devenir fou. Personne ne peut savoir la tempête de fureur qui bouillonnait en lui. Pour exprimer son accablement et sa boute, il faudrait les avoir éprouvés soi-même. Mais que faire conlre moi 7 Quelles embûches me lendre?... Il l'ignorait. S'il me luail. ou qu'il me blessât seulement dans quelque parlie du corps, il craignait avant tout que sa nièce chérie ne fut victime de la vengeance des miens en Bretagne. Faire main basse sur moi et me réduire en charlre privée, c'était chose impraticable ; car je me tenais soigneusement en garde contre toute surprise, persuadé que j'élais que le chanoine était homme à lout entreprendre s'il était le plus fort ou s'il croyait l'être. Enfin, louché de compassion par l'excès de sa douleur, et m'accusant moi-même du vol que lui avait fait mon amour comme la dernière «les trahisons, j'allai trouver Fulbert. Je le suppliai, je lui promis toutes les réparations qu'il exigerait. J'affirmai que ma conduite ne surprendrait personne de tous ceux qui avaient éprouvé la puissance de l'amour, ou qui se rappelleraient avec quelle chute immense les plus grands hommes avaient été renversés par les femmes dès le commencement du monde. Kt, pour mieux l'apaiser encore, je lui offris une satisfaction qui dépassait toutes ses espérances, en lui proposant d'épouser celle que j'avais séduite, pourvu toutefois que mou mariage fût tenu secret, alin de ne pas nuire à ma réputation. Il y consentit : il m'engagea sa foi cl la foi de ses amis, et scella de ses embrassemenls la réconciliation que je sollicitais ; mais c'était pour mieux me trahir. — Je retournai aussitôt en Bretagne, d'où je ramenai mon amante pour en faire ma femme. »
Le voyageur qui visite les sites romantiques de Clisson, après avoir dépassé le portail de la Garenne, cl suivi les charmants détours de la Sèvre, arrive par un sentier tournant à une grotte naturelle, située à micôte. Tout le pays donne à celte grotle le nom d'IIéloïsc1 ; c'est là. dit-on.
• Le Souvenir l!o cette IfdloÛM suffi! pour animer tout le paysage à nos yeux, ilit Kdouard Hicher ( Voyage hass 1 \ Luiur-hiéiuKtiRK ). On considère avec plu» d'ntlcndrissenienl celle rivière qui. sans doute, a réfléchi sou image. Il semble que l'air qu'on respira est celui qu'elle a respiré. La nature parait arnir là une Ame qui répond à l:i notre. Ce que nous éprouvons dans ces lieux, Hélouo Fi éprouvé : elle a senti, admiré et rêvé comme nous — Ce nom consacré, c était lui seul que cette grotte •levait offrir I. inscription qu'on y lit est peut-être inutile; car le sentiment est toujours plus pronipl que la parole » — Voici du reste celte inscription qui porte le cachet «le l.i médiocre poésie de l Kinpire :
Iléloîse peut-être erra sur ce rivage,
Qiiiind , aux yeux des jaloux dérobant sou séjour,
llans les murs du Pallet elle vint mettre au jour
Lu lils, cher et malheureux gajre Ile ses plaisirs furlil's et de son lendre MKHU
Peut-être, en ce réduit sauvage ,
LA Bit K TA UNE AXCIKKXK. H»7
lin elle allait s'asseoir et rêver à son rlier Abailard; c'est là qu'il vinl h rejoimlrc et que tous deux se consolèrent devant la nature de la méchanceté des nommes. Cette tradition n'a pas d'autre rondement qu'un souvenir
poétique; mais, si c'est une illusion, qui oserait en détruire le charme?
« Cependant, loin de goûter mon projet de mariage, Héloïsc le repoussa entièrement, et fit valoir, pour m'en dissuader, deux raisons principales, le péril et le déshonneur auxquels j'allais m'exposer, jurant qu'elle ne pourrait jamais se pardonner de m'a voir ohéi — Combien ne seraitil pas inconvenant et déplorable, s'ccriail-ellc, de voir un homme que la nature avait créé pour le monde entier asservi et consacré à une seule femme! Et elle ajoutait : Quel rapport peut-il y avoir entre les écoles et le tracas des domestiques? entre les pupitres et les berceaux? les stylets ou plumes et les fuseaux? Kst-il un homme enfin qui, livré aux méditations philosophiques ou religieuses, puisse supporter les vagissement.» de l'enfance, les niaiseries des nourrices qui la consolent, le désordre cl l'agila-
Ni'iilc, plus d'une lois, cil*' vint aouinrer, Kl portier lilircinciil la douceur «le plcurt-r :
l'cul-Olre , sur te roc assise,
i ii' iOv.nl •'< sou malheur,
.l'y vvm iv\<m :iii>m. j'y veux remplit iimu rtrni Il il <lt»n\ ••iHivi'iiii .rili'ltn'«r
tinn des valets et des suivantes qui composent la maison? Rappelez-vous, continuait-elle, que Socrate a été marié, et par quel outrageux accident il expia d'abord cette tache imprimée à la philosophie, afin que sou exemple servit à rendre les hommes plus prudents à l'avenir. Ce trait n'a pas échappé à Jérôme dans son livre I" contre Jovinicn, où il parle de Socrate: « Un jour, après avoir impassiblement soutenu un torrent d'injures que Xantippc faisait pleuvoir sur lui d'un étage supérieur, il se sentit arrosé d'une eau fétide. Pour toute réponse, il dit en s'essuyant la tête : Je savais bienque ce tonnerrcamèneraitde la pluie. » Elle me représentait encore combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, ajoutant que le titre d'amante serait à la fois infiniment plus précieux pour elle et plus honorable pour moi que celui d'épouse: elle voulait me conserver seulement par une faveur de ma tendresse, et non pas me tenir enchaîné par le lien conjugal. D'ailleurs nos séparations momentanées répandraient sur nos rapprochements d'autant plus de charme, qu'ils seraient plus rares. Enfin, voyant que tous ses efforts pour me convaincre et me faire changer de résolution venaient se briser contre ma sottise, et ne pouvant se résoudre à heurter de front ma volonté, elle termina ainsi dans les soupirs et dans les larmes : « C'est la seule chose qui nous reste à faire, dit-elle, pour nous perdre tous deux et nous préparer des chagrins aussi grands que l'amour qui les aura précédés. » En cette circonstance, comme tout le. monde l'a reconnu, l'es, prit de prophétie ne lui manqua pas. — Nous recommandons à ma sœur notre jeune fils, et nous revenons secrètement à Paris. Quelques jours plus tard, après avoir passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l'aube du matin, nous reçûmes la bénédiction nuptiale en présence de l'oncle d'Héloïsc et de plusieurs de ses amis et des nôtres. Ensuite nous nous retirâmes séparément et avec le même mystère, et nous ne nous vîmes plus désormais que rarement et en cachette, pour dissimuler le mieux possible ce qui c'était passé. Mais l'oncle d'Héloïsc et les personnes de sa famille, cherchant à laver l'affront qu'ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée. Héloïsc, au contraire, protestait hautement contre ces allégations, et jurait que rien n'était si faux. Exaspéré par cette conduite, Fulbert accablait sa nièce de mauvais traitements, ce qui me décida, lorsque j'en fus informé, à l'envoyer à l'abbaye des nonnes d'Argentcuil, près Paris, où elle avait été élevée et instruite dans sa première jeunesse. Je lui fis prendre aussi, à l'exception du voile, les habits de religion qui étaient en harmonie avec l'état monastique. A celle nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensèrent que je les avais pris pour dupes, et que je mettais Héloïse au couvent pour m'en débarrasser. Outres d'indignation, ils conspirèrent contre moi et résolurent de me punir. La nuit, un de mes serviteurs, corrompu à prix d'or, les fit pénétrer dans une chambre retirée de ma maison, où je repo-
sais, el me livra pendant mon sommeil à leur vengeance : vengeance si barbare et si avilissante, et dont le monde accueillit la nouvelle avec un profond étonnement : Eis videlicet corporis met partibus ampntatis, quitta itl quod planyebant commiseram. »
Cet abominable attentat fut à la fois la mort et la résurrection d'Abailard. Après les premiers moments de honte et de douleur, laissant la ville entière attroupée devant sa porte, fuyant les doléances irritantes de ses élèves et l'ignominieuse curiosité du public, il courut s'enfermer dans l'ombre du cloître. Là, son esprit s'élança, plus puissant et plus majestueux, du tombeau qui venait en quelque sorte d'engloutir son corps. L'amant charnel el le rhéteur plein de lui-même devinrent le plus sublime des orateurs et le plus admirable des amis. Les sens, el non le cœur, l'avaient d'abord attaché à Héloïse; clic le lui dit souvent : Libidinis ordor potins quam amor. Il l'aima désormais avec son «une, et quelle Ame! Comme il aima aussi désormais la science pour elle-même. Il y a donc une grande injustice à poursuivre Abailard du reproche de froideur et d'ingratitude jusque sous les voûtes de Cluni, de Rhuys cl du Faraclet. C'est au contraire au seuil de ces saintes demeures qu'il trouva pour celle qui n'avail été jusque-là que sa victime et son instrument, celte tendre cl profonde pitié, celte complaisante et inépuisable effusion, cette abnégation qui impose silence à sa propre douleur pour calmer celle de l'être adoré : en un mot cet amour de père, de frère et d'amant tout ensemble, qui nous lait regarder cet homme avec une compassion mêlée d'enthousiasme, lorsque sentant les choses de ce monde s'écrouler sous ses pieds, il étreint Héloïse de ses bras de martyr pour l'emporter avec lui jusqu'au ciel.
Toutefois, celle transformation d'Abailard ne se fit pas en un jour. La boute, il en convient, plutôt que la dévotion, le poussa d'abord au couvent; l'égoïsme de son premier amour survécut dans l'égoïsmc de sa jalousie. N'osant laisser libre la femme qui ne pouvait plus lui appartenir, et se souvenant « que l'épouse de Loth avait regardé en arrière, » il exigea qu' Héloïse prit le voile en même temps que lui-même, et elle consomma ce sacrifice avec son héroïsme ordinaire. *
m Nous revêtîmes donc lous deux l'habit sacré, moi dans l'abbaye de Saint-Denis, elle dans le monastère d'Argenteuil, dont j'ai parlé plus haut. Une foule de personnes voulurent soustraire sa jeunesse au joug de la règle monacale, en l'effrayant par la perspective d'un insupportable supplice : tous les efforts de leur pitié furent inutiles; elle ne répondit qu'en laissant échapper comme elle put, entre les larmes et les sanglots, cette plainte de Cornclie, dans Lucain : « 0 noble époux ! ma couche fatale ne devait pas le recevoir! Ma fortune avait-elle donc ce droit sur une tête si haute? Quelle fureur impie m'a poussée dans tes bras, si je devais causer ton malheur? .Maintenant tu vas rire vengé; mais mon cœur va au-devant
•iiHi LA BRETAtiNfi ANCIENNE.
du sacrifice. .. » — En prononçant ces paroles, elle marcha vers l'autel, reçut le voile bénit par l'évèquc, et fit publiquement profession. »
A partir de ce moment, la vie d'Abaihrd et d'Iléloïse n'est plus que douleur et gloire. Abailard avait fui le monde; le monde accourt à lui. Cette jeunesse habituée «à l'entendre vient le chercher en foule dans «on cloître.... » Les logements ne suffisent pas à les recevoir, le pays à les nourrir. » Et. voyanldc nouveau leurs écoles désertées pour la solitude d'Abailard, les ennemis qui l'ont frappé dans son corps jurent de le Frapper jusque dans son âme. Son grand livre sur la Tiumtk est dénoncé au concile de Soissons (1121). Le peuple ameuté lapide ses disciples, accusés d'avoir enseigné trois Dieux. Kt condamné lui-même sans être entendu, il brûle publiquement de sa main sou chef-d'œuvre, et se voit incarcéré pour la vie à l'abbaye de Saint-Médard. Mais telle avait été l'animosité de ses juges, que leur propre président, le légal du pape, désavouant ouvertement leur sentence, rendit la liberté à leur victime. Retourné à Saint-Denis, de nouvelles haines l'en chassent.... Il se réfugie à Saint-Ayoul. de Provins: on lui dispute encore cet asile; et banni de tous les monastères, il est réduit à se construire de ses mains un oratoire près de Nogent-sur-Scine, au diocèse deTroyes. Cet oratoire devait devenir le célèbre Paraclet.
« Ma retraite ne fut pas plutôt connue, que mes disciples accoururent de toutes paris, abandonnant les villes et les châteaux pour habiter une campagne déserte, se construisant des cabanes pour suppléer à leurs maisons spacieuses, renonçant aux mets délicats pour vivre seulement de pain et d'herbes sauvages, remplaçant leurs lits moelleux par le chaume et la mousse, et leurs tables par des tertres de gazon.... Ce fut surtout l'excès de ma pauvreté qui me lit ouvrir de nouveau une école, car je n'avais pas la force de labourer la terre, et je rougissais de mendier. Ayant donc recours à l'art que j'avais cultivé, pour remplacer l'ouvrage de mes mains je fus obligé de faire ofiiee de ma langue. De leur côté, mes disciples pourvoyaient d'eux-mêmes à tout ce qui m'était nécessaire, soit pour In nourriture, le vêtement, la culture des champs ou les frais de construction, aliu qu'aucun soin domestique ne vint me distraire de l'étude. Mais comme notre oratoire pouvait «à peine contenir une faible partie de mes élèves, ils se trouvèrent dans la nécessité de l'agrandir, et ils le rebâtirent d'une manière plus solide en pierre et en bois. Cet oratoire avait été fondé au nom de la Sainte-Trinité, et plus lard il lui avait aussi été dédié: cependant, comme j'y étais venu en fugitif, cl qu'au milieu de mon profond désespoir la bonté divine m'avait envoyé en cet endroit des consolations qui me permirent de respirer un peu : en mémoire de ce bienfait, je lui donnai le nom de Paraclet (Consolateur . J'étais caché de corps en ce lieu, mais par ma renommée je parcourais tout l'univers. Mon nom retentissait comme c< l te fiction poétique, l'écho, qui fait beaucoup de bruit, mais qui
h » point de corps, (le bruit inextinguible réveilla encore une fois les ennemis d'A lin ila ni Et ce fut alors qu'espérant trouver le repos sur la
terre natale, il s'enfuit jusqu'aux sombres rivages du Morbihan. La communauté de Rhuys, fondée jadis, comme on l'a vu. par saint Gildas, dit le Sage, venait de perdre son chef, et de choisir Abailard pour le remplacer. Il part à la hàtc. Il arrive tout ému. L'air breton dilate sa poitrine oppressée. La vue de la mer relève son âme abattue vers l'infini. Bercé par ses harmonies éternelles, il va enlin rêver en paix sur cette côte abandonnée, à sa chère Héloïse, à ses livres immortels, aux vérités célestes qu'il poursuit ici-bas. — Laissons parler son terrible désenchantement.
« Souvent j'avais songé à fuir la persécution de mes ennemis en allant vivre chrétiennement sur quelque terre infidèle. Eh bien, je tombai au couvent de Rhuys. entre les mains meurtrières de chrétiens et de moines mille
fois pires et plus féroces que les païens... ("était un pays barbare, dont la langue m'était inconnue, et les moines ne dissimulaient nullement leur vie honteuse et leurs mœurs indomptables au milieu d'une population brutale et sauvage. Ainsi donc, semblable à un homme qui, à la vue d'un glaive levé sur lui, se lance de terreur au fond d'un précipice où il se brisera, et, pour retarder d'une seconde cette mort qui le presse, va tomber dans les brns de celle qui l'attend, je m'élançai sciemment d'un péril dans un autre; et là. sur le rivage de l'Océan aux voix effrayantes, la terre manquant à ma fuite, je répétais souvent dans mes prières : « Des extrémités de la terre j'ai crié vers vous. Seigneur, tandis que mon ro>ur était dans l'angoisse. » Je ne pense pas. en effet, que personne ignore aujourd'hui à quels tourments
*tt LA BRETAtiHB ANCIENNE.
affreux mon cœur était nuit et jour en proie, lorsque je songeais aux périb qui menaçaient à la fois mon âme el mon corps. Hélas! pourquoi avoir entrepris de gouverner ces moines indisciplinés? Si je tentais de les faire rentrer dans la vie régulière qu'ils avaient fait vœu d'observer, il m'était impossible de \ivre : j'en avais la certitude; que si, au contraire, je ne faisais pas tous mes efforts pour accomplir cette tâche, j'encourais la damnation éternelle. Ce n'est pas tout. Le seigneur du pays, qui avait un pouvoir souverain, exerçait depuis longtemps sur l'abbaye une autorité tyrannique, et, profilant du désordre qui régnait au monastère pour usurper la propriété de toutes les terres adjacentes à l'abbaye, il Taisait peser sur les moines des exactions plus lourdes que celles mêmes dont les Juifs tributaires étaient accablés. Les moines m'obsédaient par leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse leur distribuer, et chacun s'en prenait aux débris de son propre patrimoine pour se soutenir, lui et ses femmes, avec ses fils et ses li 1 les . ^'on contents de se réjouir dp mes cruels embarras, ils faisaient encore main basse sur tout ce qu'ils pouvaient emporter, afin de compromettre mon administration et de me forcer ainsi, soit à relâcher la discipline, soit à me retirer tout à fait. Et personne autour de moi pour me venir en aide ! Toute la horde de la contrée était également sans loi ni règle : l'antipathie de nos mœurs me réduisait à une solitude complète. Au dehors, le hobereau et ses satellites ne cessaient de tn'opprimer, au dedans les frères me dressaient des embûches, de sorte que la parole de l'apôtre semblait avoir été écrite spécialement pour moi : • Au dehors les combats, au dedans les craintes. »
Telle était la situation désespérée d'Abailard. lorsque le véritable Paraelet. le consolateur invoqué par lui-même, vint suspendre un peu tant ùV douleurs... Chassées du couvent d'Argenteuil par les moines de Saint-Denis, qui s'étaient emparés de leur demeure et de leurs terres, les religieuses dont Héloïse était devenue prieure se trouvaient sans asile. A cette nouvelle. Abailard s'élance du monastère de Ithuys, et court offrira sa sœur en Dieu le Parade! abandonné. Lui-même y reçoit et y installe le pieux troupeau d'Héloise. La donation, approuvée par l'évèque, est confirmée par le papr. Cl bientôt la piété publique enrichit le pauvre sanctuaire.
«l ine. seule année multiplia les biens de la terre pour Héloïse et ses sœurs, plus, je crois, que cent années ne l'auraient fait par moi-même. Car. de même que le sexe des femmes est plus faible que le nôtre, aussi leur dé: tresse est plus touchante et attendrit plus facilement les cœurs, el comme aux hommes leur vertu est aussi plus agréable à Dieu. Or. le Seigneur d.in* sa bonté pour notre chère sœur, qui dirigeait ses compagnes, lui accorda de trouver grâce devant les yeux de tout le monde. Les évèques la chérissaient comme leur fille, les abbés comme une sœur, les laïques comme leui mère: et tous admiraient également sa fervente piété . sa sagesse et son
incomparable douceur eu toutes choses. Kllc se laissait voir rarement, et se tenait renfermée dans sa cellule pour se livrer sans partage à ses méditations saintes ; mais toutes les personnes du dehors n'en sollicitaient qu'avec plus d'ardeur sa présence et les pieuses instructions de son entretien. »
Cependant la calomnie, « pire que l'acier tranchant , » ne laissa pas Abailard tranquille au l'a racle t. a Malgré l'esprit de charité qui dirigeait mes démarches, mes ennemis, avec leur noirceur accoutumée, en tirèrent les conjectures les plus infâmes. Ou voyait bien, disaient ils, que j'étais encore dominé par l'attrait de certains plaisirs charnels puisque je ne pouvais supporter, ni un jour ni une heure, l'absence de la femme que j'avais tanl aimée. ■ KITrayc désormais de la moindre attaque, » sensible à la moindre blessure, il s'en retourna défendre sa vie contre les horribles moines delihuys
• Combien de fois n'ont-ils pas essayé de m'empoisonner, comme ou lit à l'égard de saint Benoit! La même cause qui le força d'abandonner son troupeau pervers pouvait m'autoriser à suivre l'exemple d'un si grand pasteur: car s'exposer à un péril certain, c'est peut-être tenter témérairement le ciel plutôt que l'aimer; c'est peut-être un véritable suicide Toutefois je me contentai d'euiplojer toute la vigilance dont j'étais capable, à me préserver des pièges de toute nature qu'ils me tendaient chaque jour. Je ne m'en Hais plus qu'à moi-même dans le choix de ma nourriture et de ma boisson. Alors ils tentèrent de se défaire de moi à l'autel même, pendant le saint sacrifice, en jetant du poison dans le calice. In autre jour, que j'étais venu à Nantes visiter le comte dans sa maladie, et que j'étais logé chez un de mes frères consanguins, ils voulurent m'empoisonner par la main d'un serviteur de ma suite, persuadés que dans la maison de mon frère je serais moins en garde contre une pareille trahison. Mais le ciel voulut que je ne louchasse point aux aliments qui m'avaient élé préparés, et un frère que j'avais amené avec moi de l'abbaye, en ayant mangé sans le savoir, mourut sur-le-champ. Le serviteur qui avait exécuté leur projet, épouvanté par le témoignage de sa conscience et par la preuve résultant du fait même, prit aussitôt la fuite. Dès lors personne ne pouvant plus douter de leurs desseins criminels, je commençai à prendre ouvertement toutes les précautions possibles contre leurs embûches : je m'absentais souvent de l'abbaye, et je séjournais dans les obédiences au milieu d'un petit nombre de frères. S'ils apprenaient que je dusse passer en quelque endroit, ils apostaient, pour me tuer, sur les routes et dans les sentiers, des brigands gagnés à prix d'or. — A travers tous ces périls un accident vint me surprendre : je tombai un jour de ma monture; et la main du Seigneur me frappa rudement, car j'eus le canal du col brisé; et celte fracture m'abattit et m'affaiblit bien plus encore que mou premier malheur. — Quelquefois je les réprimais par l'excommunication: mais ils violaient bientôt leur parole et leurs serments. Ht dernièrement, après l'expulsion de ceux qui m'avaient paru les plu*
dangereux, étant rentré a l'abbaye, et me confiant au reste de* frères ijui m'inspiraient moins de soupçons, je les trouvai encore pires que les autre* Il ne s'agissait déjà plus de poison ; c'était le poignard qui s'aiguisait contre mon sein, lorsque je parvins à leur échapper, à grand'peiue toutefois, et quoique ma fuite fût protégée par un des grands du pays. »
Toutes les fois qu'Ahnilard s'échappait de Hhuys . c'était pour voler
au Paraclel. l/asile qu'il avait ouvert à Héloïse le protégeait à son toui A la prière de celle-ci.il donna à ses religieuses celle règle admirable. « dans laquelle, dit Lohincau. on ne sait si on doit plus louer l'érudition de l'auteur, ou sa discrétion et la solidité de son jugement. Il va sans dire que la femme y était placée au-dessus de l'homme, comme à Fontevrault. C'était un monastère double, de religieuses sous une abbcsse.et de moines sous un abbé. « avec toutes les précautions nécessaires pour fermer la bouche aux médisants. » Soumise à l'abbé pour les seuls exercice! religieux, l'abbesse était sa supérieure en toute chose temporelle. EnlM .mires points remarquables de la règle du Paraelet. on trouve ceux-ci l'abbesse ne parlait à l'abbé qu'en présence de deux ou trois sœurs : - le* vierges consacrées portaient une croix blanche >ur leur voile mm : — l'une d'entre elles avait soin de ce qui regarde le sanctuaire: — l'abbess pour toute distinction, était ensevelie dans un ciliée, tandis que !» - sœurs l'étaient dans leur habit de dessus; — l'abbesse el le> religieuses d<
maine lavaient les pieds de la communauté. Il u'\ avait sur l'autel ai ■
autre image que le crucifix. — On ne lisait à l'office divin que I I., i ilm ^ainlP. — <)n lisait les Pères nu réfectoire el nu chapitre. Il se faisait uni communion générale trois foi* l'an, n Noël, h Pâques et .1 la Pentecôte fin
L \ BRETAGNE AMilli N Mi. 20i»
s'y préparai! par trois jouis de confession et de jeûne au pain et à l'eau Le reste n'était autre chose que la règle de Saint-Benoit. Sous cette règle sainte, le Paraclct vit naître autour de ses murs d'autres cornent* semblables... Héloiso ouvrit une grande école de théologie, de grec cl d'Hébreu, professés par elle-même : si bien que dans la suite elle fut pro clamée chef d'ordre par le pape.
Ce Fut entre Ahailard, supérieur de Saiiit-tî ildus de Lihuys, el Uélotsc, abbesse du Paraclet, que s'échangèrent les rameuses lettres (jui ont Tait •le ccï> deux noms le symbole des pures amours: et qui sont, eu effet, le plus merveilleux testament de l'amour et du génie, Sou>> la plume d'A liailard. s'amassent toutes les ombres de la douleur, avec ce rayon d'en haut sur lequel descend l'espérance, comme dans les portraits d 'anachorètes peints par les vieux mailres espagnols. Si nous ave/, aimé. >i vous jU7 souffert, penchez-vous sur ce texte mort, et vous y sentirez palpiter l.i \ie. Au milieu deebaque page ruisselle un torrent de larmes. Sous clia- <|iie phrase s'entr'ouvre une plaie immense. A travers chaque mot suinte mi» goutte de sueur ou de poison. Oh! que cet homme a bien le droit de demander aux passants, comme Jérémic : Connaissez-vous une souffrance égale à ma souffrance? Malheur aux cœurs placés qui n'ont pas l'intelligence du langage d'Abailard, qui osent reprocher au moine défaillant de ltliu\s la dureté du brillant séducteur d'Héloïsc! Ceux qui ne trouvent pu* ce calme apparent de l'homme de Dieu plus terrible que l'agitation de l'amant, ceux qui ne devinent pas l'agonie d'une àme blessée à mort soua le pieux arrangement de ces admirables sermons, ceux-là n'entendraient pas, au milieu du silence de la nuit, lésâmes des trépassés gémir dans les cimetières...
Dans les lettres d'Héloïse, au contraire, la douleur et la passion éclatent i chaque ligne. \i le remords, ni la pénitence, ni la pensée du ciel ne peuuni comprimer cette tendre explosion. Rien ne saurait faire oublier à Ij femme d' \hailard ses heures d'ivresse : elle a beau contempler Dieu. 1 II- ne le \ oit qu'à travers son époux. Toutes ses lettres pourraient se ré Mimer par ce verset du Cantique des Cantiques : Lœva rjus sul> capite meo, '! dexttra iilius amplesabilur me. Et, chose incroyable, jamais celle pa» Mon qui bouleverse son àme ne jette le moindre trouble dans son style. Ses belles phrases délitent devant vous avec la grâce éternelle des nymphes du Parthénon ! Au pa-sage le plus brûlant et le plus voluptueux, s'élève toujours comme un nuage de pudique encens, qui dérobe la nonne agenouillée devant l'autel.... Mais ce qui met Héloise au-dessus de toute admiration, c'csl cette foi de l'amour en lui-même, que rien ne peut ébranler. <|ui ne saurai! rougir de ses plus grands écarts. Jamais la nature et la destinée de la femme n'ont été plus magnifiquement exprimées. Iléloïse marche jusqu'au bout dans son amour pour *on mari, avec la confiance n Hn< mainte qui accomplit la loi de Dieu.
SIMî LA IIIIETACNK WUI.wi.
Quelques passage» de ce» lettres immortelles eu diront plu» que loute>>
nos réflexions. Voici comment elle supplie A bai lard de lui écrire, el i'
meut elle lui rappelle tes titres à cette consolation :
» Cher, cher vous le savez et personne ne l'ignore, en vous perdant j'ai tout perdu : le crime infâme qui vous a ravi à ma tendresse m'a aussi enlevée à moi-môme; niais en songea ni à vous, la grandeur de ma perle 6*el face encore dans l'incomparable douleur que je ressens de nous avoir ainsi perdu. Plus mes peines sonl poignantes, plus elles réclament une cous» lation efficace. Kt ce n'est point d'une autre personne, c'est de voua ao« je l'attends, aliu que de la source de nu s chagrins découle aussi le bienfait de la guérison. Vous seul pouvez m'allrister, seul me rendre joyeuse ou endormir mes souffrances. Vous > êtes seul obligé, car j'ai comblé, je puis le dire, la mesure de vos volontés, et. plutôt «pic de tes coutrariet en quoi que ce lût. j'ai eu le eourage de me perdre moi-même pour vous obéir, J'ai encore été plus loin ; et, par un merveilleux effort, mon amour s'est égaré dans sou délire au point de sacrilier, sans nulle espérance de retour, le seul 'objet de ses vieux ardents. Sur votre ordre, en effet, j'ai pris net un autre cœur un autre habit, pour vous montrer, par ce sacrifice éclatant, que vous étiez l'unique maître de mou corps aussi bien «pie de ntOU cœur. Jamais, Dieu le sait, je n'ai cherché autre chose eu vous que vous* même. C'est vous, vous seul, mm vos biens (pie j'aimais. Je n'ai point consulté les droits du mariage, ni le douaire, ni mes plaisirs ou un - Ml lontés; c'est les vôtres, vous le savez bien, que je me suis étudiée a faire. Quoique le nom d'épouse soit jugé plus saint cl plus solide, nu autre aurait toujours été plus doux a mon cœur, celui de votre maîtresse, el, le dirai-je sans vous choquer, convubinœ ici tcorti... l ocabulum : espé< rant que, plus je mêlerais humble et petite, plus je m'élèverais en et eu faveur auprès de vous, et que, bornée à ce rôle, j'entraverais moins vos glorieuses destinées, .le vous remercie de n'avoir point oublié tout à fait mes sentiments à cet égard dans la lettre adressée à votre nui poui sa consolation. Vous n'avez pas dédaigné d'y rappeler quclques-una des motifs par lesquels je m'efforçais de vous détourner de ce fatal liyuiém mais vous avez passé sous silence presque toutes les raisons qui me faisaient préférer l'amour au mariage, la liberté à des liens indissolubles, h prends Dieu à témoin que si Auguste, maître suprême de l'univers, m'avait offert l'insigne honneur de son alliance, en mettant pour toujours ii mes pieds l'empire du inonde, j'aurais accepté avec plus de joie el d'oriMieil le nom de votre courtisane que le titre d'impératrice. Car ni les richesses ni la puissance ne constituent la supériorité d'un homme : 13 c e*! l'effet «le la fortune, ici du mérite. La femme qui épouse |ilu> ï0« huiliers un riche qu'un pauvre, et qui cherche dans un mari sou rsiUJ ' Epistola llcloissw Mjihim rit <!•' Bilili"lliëi|ut; in\:ii« , |*ublicaliul) E. (Wdwl
plutôt que lui-même, que celle femme le sache bien, elle est à vemlrc; Assurément celle que la pente d'un pareil calcul conduit au mariage peut prétendre au prix du marché, non pas à une tendre reconnaissance, car il est bien certain qu'elle suit la fortune, et non la personne de son mari , et qu'elle regrette encore de ne pouvoir se prostituer à un plus riche acheteur !
« Mais ce que l'erreur persuade aux autres femmes, la vérité la plus manifeste nie l'avait démontré. Ces qualités, que les yeux d'une épouse peuvent seuls découvrir dans son mari, éclataient en vous d'une manière si victorieuse, qu'elles ne laissaient rien à faire à mon imagination; je vous voyais avec les yeux du monde entier. De sorte que mon amour était d'autant plus véritable qu'il élait loin de reposer sur l'illusion. Quels rois, quels philosophes pouvaient égaler votre renommée? Quelle contrée, quelle cité, quel village ne vous appelait de ses vœux impatients? Paraissicz-vous en public, chacun se précipitait pour vous apercevoir, et. le col tendu, vous suivait au départ de ses yeux avides. Quelle épouse, quelle jeune fille ne brûlait pour vous en voire absence et ne s'embrasait à votre vue? Quelle reine ou quelle princesse n'a point envie mon bonheur? Vous possédiez, surtout deux talents qui devaient vous conquérir toutes les femmes : le charme du langage et celui de la voix. Je ne crois pas que ces agréments se soient jamais rencontrés dans un autre philosophe à un degré semblable. C'est ainsi que, pour vous délasser de vos travaux philosophiques, vous avez compose, comme en vous jouant, une foule de vers et de chants amoureux, dont les pensées poétiques et les grâces musicales trouvèrent partout des échos. Votre nom volait de bouche en bouehe, et vos vers restaient gravés dans la mémoire des plus ignorants par la douceur de vos mélodies. Aussi combien le cœur des femmes a soupiré pour vous! Mais, comme la plus grande partie de ces vers chaulaient nos amours, mon nom ne larda pas à devenir célèbre, el la jalousie des femmes fut enflammée. Quels avantages de l'esprit ou du corps n'embellissaient à l'envi votre jeunesse? Quelle femme, jalouse alors de mon bonheur, aujourd'hui que je suis privée de tant de délices, ne se laisserait point arracher quelque pilié pour mon infortune? Qui donc, homme ou femme, pourrait me refuser sa compassion? La haine elle-même s'attendrirait sur mon sort !...
« Par ce Dieu même auquel vous vous êtes consacré, je vous conjure de me rendre votre présence «le la manière qui vous est possible, c'esl-à-dire parla vertu consolatrice de quelque lettre. Aul refois, lorsque vous vouliez m'enlrainer dans les jouissances mondaines, vous me visitiez sans cesse par vos lettres ; chaque jour vos chansons plaçaient dans toutes les bouches votre Héloïse; toutes les places, toutes les maisons retentissaient "le mon nom. N'est-ce pas aujourd'hui un plus saint emploi pour votre éloquence de me porter vers le ciel, (pie de me provoquer jadis à de profanes plaisirs? Adieu, vous êtes tout pour moi...
20< l.A BHETAGMÎ AÎSC1ENNK.
« Plaise an i iel que je fasse une digne pénitence du crime d'avoir cause votre perle! cl que la longueur de mes expiation* puisse balancer les douleurs de votre supplice! (> que vous avez souffert un moment dans votr< corps, je veux le souffrir toute ma vie dans la contrition de mon âme : du moins, après cette juste satisfaction . si quelqu'un peut encore se plaindre, ce sera Dieu, nou pas vous! Mais s'il faut vous découvrir toute ma faiblesse et toute ma misère, je ne puis trouver dans mon cœur un repentir capable d'apaiser le Seigneur. Ulcérée par l'outrage dont vous êtes victime, toujours je l'accuse d'un excès de miaulé; toujours rebelle à sa volonté, loin de l'apaiser par mes remords et ma pénitence, je ne fais que l'offenser par le murmure de mes indignations. Est-ce là faire réellement pénitence, qui lles que soient les austérités du corps, si l'âme ne ccssp de fermenter et continue d'étreindre son péché avec amour? Il est facile de eonfesscr se s fautes et de s'en accuser, ou même d'affliger son corps par tics peines extérieures. Mais ce qui est très-difficile, c'est d'arracher son a me aux regrets d'un ineffable bonheur!... »
Si dans l'accablement de ses douleurs Abailard a laissé tomber les mots rie mort prochaine : — «©cher ! cher! s'écrie Héloïse. comment volnneui a-l-il pensé de telles choses, comment votre bouche les a-t-elle prononcer* '.' Grâce! grâce! mon maître! ne creusez point m»s peines, déjà trop profondes! Cher bicu-aiiné, la seule pensée de notre mort, c'est déjà la morl pour nous, l'ilié pour vos tilles! pitié pour celle qui est toute a vous seul ! Laissez à nos frayeurs l'espérance ! Oh! Dieu m'a été cruel au delà de toute imagination! 0 clémence inclémente i ô rigoureuse indulgence! oh! malheureuse «les malheureuses! infortunée des infortunées!..,
« Que je suis loin de votre repentir et de votre tranquillité. Le Dieu vengeur lésait: toute ma vie, j'ai plus redouté de vous offenser que de l'offenser lut-méiuc. (l'est à \ous bien plus qu'à lui que j'ai désiré de plaire.... N'ayez donc pas tant de confiance en moi. de peur que vous ne cessiez de me secourir! Non. je ne suis pas guérie; ne me privez donc pas de la douceur du remède. Non. je ne suis pas forte, ne différez dont pas de me venir en aide. La fougue de la passion, une jeunesse qui loujours palpite, et la tant douce expérience que j'ai faite du bonheur m'aiguillonnent sans relâche... le ne puis me défendre d'aimer et de rappelei c bonheur qui ne reviendra [dus. (les souvenirs enveloppent mes pas IU poursuivent nies yeux de leurs scènes adorées. L'éternel mirage plane encore avec toutes ses illusions sur mes nuits frémissantes. Pendant la solennité même du divin sacrifice, ces tableaux charmants captivent tellement mon eccur, nue j'en suis occupée plus que de la .sainte oraison. Ne m'envoyez donc point au combat ; je ne cherche pas la couronne de la victoire : Il me siiflil d'éviter le danger. One Dieu me place avec vous dans le moindre coin du l'aradi*. je serai satisfaite. »
Telle élail I aine d'Héloise, la plus grande âme qui ait jamais aimé!... Personne ne nous reprochera la longueur de ces détails : l'histoire d'une telle femme ne vaut-elle pas l'histoire d'un prince ou d'un guerrier; que suntles combats de la lancect del'épée près des eniubatsduca'ur d'Héloïse?
Or, pendant que ces lettres volaient du Paraclet à Sainl-Gildas, un nouvel orage, le plus terrible de tous, se formait sur la tète d'Ahailard. Il avait repris plusieurs fois son enseignement, plus renommé que jamais, et cité encore en 1 130 par Jean de Salishury. comme «celui du plus illustre, du plus admirable et du premier de tous les docteurs!... m D'un autre côté, ses ouvrages, notamment sa nouvelle Théologie chrétienne, parcouraient le inonde à grand bruit. « Ils passent les mers et volent au delà des Alpes, écrivait l'abbé de Saint-Thierry, on les public, on les enseigne, on les soutient librement. Sa Théologie est en fureur jusque dans Rome : les écoliers, non-seulement dans les écoles, mais dans les carrefours, et non-seulement les écoliers, mais les enfants, les simples d'esprit, dissertent en tout lieu, touchant la sainte Trinité !... Il fouille enfin jusqu'aux entrailles les secrets éternels de Dieu !... » Telle était, en effet, l'audace du génie d'Ahailard. et ce fut là sa grande faute : il prétendait expliquer la foi par la raison, la religion par la philosophie, la morale par l'humanité. En un mot, il émancipait l'intelligence humaine, eu lui donnant le droit d'examiner les choses divines. Il relevait l'esprit de l'homme agenouillé devant les mystères catholiques, et, soulevant le voile sacré du tabernacle, il disait à tous, non plus : Croyez pour comprendre; mais bien : Comprenez pour croire :la foi est l'estimation des choses invisibles. Si une telle doctrine ne faisait que fortifier les esprits éminents, comme Abailard. on sent combien elle était périlleuse pour les esprits inférieurs, et quelles profanations elle entraînait dans la pratique. Chacun pouvait discuter et, pour ainsi dire, manier les choses saintes. Les mystères les plus redoutables étaient abordés face à face. Le sanctuaire était enlevé de force. Le saint des saints traînait dans la rue.
L'homme qui fut le plus vivement ému de ce scandale dominait alors l'Kglisc entière du fond de l'abbaye de Clairvnux. On a reconnu le grand saint Bernard, l'apôtre de la foi par excellence. Prévenu et frappé par lui-même des dangers de la libre interprétation d'Ahailard, il obéit à sa conscience en le dénonçant au pape, comme son adversaire obéit à la sienne en défendant ses doctrines.
Depuis les premiers temps du christianisme, l'Occident n'avait pas vu de spectacle plus solennel. Abailard trouvait enfin un rival qui allait devenir son maître. Toute la chrétienté fut attentive à ce combat de géants. On vit le camp des philosophes se ranger derrière l'abbé de Rhuys, le camp des ascétiques se grouper autour de l'abbé de Clairvaux : et, justice admirable à r«*ndie aux deux partis, la foi était la même chez les uns et chez, les autres
ZI
•210 LA BHETAUNE ANCIENNE.
Tout était contraste entre Abailard et Bernard, dans la vie comme dans les doctrines. Né à Dijon en 1001, douze ans avant son rival, Bernard de Fontaines, élève de la puissante maison de Citeaux, était une nature contemplative cl tendre, chez laquelle l'esprit avait d'abord dompté les sens, au point d'avoir pris tout plaisir en horreur. — Bernard, qu'es-tu venu Taire ici-bas? se demandait-il dès l'enfance, en aspirant déjà vers l'inconnu. A vingt-deux ans. il entraîne au cloître avec lui son père, sa mère, ses Frères, son oncle et ses amis. De là, l'odeur de sa sainteté se répand malgré lui dans le inonde. Les rois le consultent; mitres et tiares sont déposées à ses pieds. Il refuse tout honneur pour s'humilier, toute joie pour souffrir: mais il devient omnipotent malgré lui-même. Il fait sortir et rentrer les armées du roi de France. Un schisme éclate-t-il entre deux papes, il prend Innocent par la main, et fait tomber à genoux l'Italie entière... On accourt baiser sa robe. Des miracles marquent tous ses pas. Et au milieu de tant de bruit et de grandeur, il ne cesse de converser avec Dieu sur les hauteurs de l'extase. Il côtoie tout un jour le lac de Lausanne, et le soir il en demande le chemin. De quoi vit-il? On l'ignore... Son estomac rejette tout aliment. Il puise ses forces dans la Bible et l'Évangile. Pâle et maigre, nerveux et blanchi avant l'âge, cet homme, qui «pouvait à peine se tenir debout. » avait prêché la croisade à cent mille âmes. El quelles prédications que les siennes! C'était, dit son biographe latin, comme une loi de fou qui sortait de sa bouche. Après ses sermons, ses auditeurs couraient par milliers aux monastères. Il fallut fonder à Juilli un couvent pour les femmes dont les maris avaient suivi Bernard à Citeaux et à Clairvaux. Lorsqu'il passait, les mères attachaient leurs enfants, les femmes retenaient leurs maris, de peur qu'il ne les leur enlevât par ses paroles. Et lui, quand il avait jeté à la multitude ce charme terrible, il revenait à sa Voilée d'Absinthe, s'enfermer dans sa petite loge de feuilles et de broussailles.
Cette loge était trop voisine du Paraclet, pour le malheur d'Abailard. Dans une première visite, Bernard fut frappé de la sagesse et de la piété d'Héloïse... Mais bientôt un mot changé à l'oraison dominicale vint éveiller ses soupçons. De là l'examen rigoureux des livres d'Abailard et sa traduction devant le concile de Sens (1140) en présence du roi de France, dos comtes de Champagne cl de Ncvcrs, d'une foule d'eveques et d'abbés. Abailard et Bernard joutèrent publiquement d'éloquence... et pour la première fois Abailard fut vaincu ! Cet esprit qui avait toujours triomphé de la violence, devait succomber à la modération... Bernard parla en Père de l'Église, et Abailard n'osa se défendre en orateur... « Son beau génie se troubla devant le sens droit et le caractère sacre de son adversaire... » Il fut condamné, mais il emporta l'admiration de Bernard lui-même. Recueilli à Cluni par l'abbé Pierre le Vénérable, sa soumission lui mérita bientôt !•• pardon de l'Eglise et l'amitié de son saint accusateur. Il trouva enfin quel-
que* jours de repos; et, <le peur de nouveaux troubles, il alla chercher en Dieu la paix éternelle, le 21 avril 1142. à l'âge de soixante-trois ans'.
Il y avait longtemps qu'Ahailard avait adressé à Héloïse ce testament sublime: « Prouvez à votre époux, éloigné de voire présence, toute la sincérité de votre tendresse, en ajoutant à vos heures canoniales la prière suivante : Préservez, mon Dieu, de tout danger votre serviteur qui espère eu vous, etc.. Et si le Seigneur me livre aux mains de mes persécuteurs, enseveli ou abandonné, que mon corps, je vous en supplie, soit transporté par vous dans votre cimetière... Et témoignez-moi, quand je serai mort, combien vous m'avez chéri vivant, par le secours particulier de vos prières. »
Dès qu'Héloïse apprit la fatale nouvelle, elle demanda le corps de son époux à Pierre le Vénérable... Gloire à jamais à l'homme de Dieu, qui répondit par ces paroles de tendre compassion :
«Moi. Pierre, abbé de Cluni, qui ai admis Pierre A bai lard comme moine, et qui ai concédé son corps, transporté furtivement, à Héloïse, abbesse du Paraclct ; par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je déclare d'office Abailard absous de tous ses péchés*. »
Héloïse déposa sur le tombeau de son mari cette absolution écrite et scellée de la main de Pierre le Vénérable; et vingt et un ans après, âgée aussi de soixante-trois ans, elle descendit dans le même tombeau.
On lit dans une vieille chronique de Saint- Martin de Tours (Canonial* Stmcti Martini Turonensis% in ehronko ad annum ncil): « Héloïse avait fait graver ce distique sur le tombeau d'Abailard :
»>t >»ti-> ii mru> : «tri * hic jm et ab.ci.ihm>, ut sou MTCTT -i m h i iiiihiiih mut. » i Vn iH>in suffit à la gloire de ce tombeau : ci— jrïl Pierre Abailard ; Seul il a su tout ce <|u'il est possible de savoir. »
«On rapporte que, touchant à sa dernière heure, elle ordonna que son corps fût déposé, après sa mort, dans le tombeau du son mari. Sa volonté fut exécutée. Mais quand elle fut portée dans le tombeau, et que le cercueil Tut ouvert, Abailard, qui était mort longues années auparavant, étendit les bras vers elle pour la recevoir, et les referma dans cet embrassement. EUvatis brachiis illam recepit, et ita eam amplexatus brachiasuaslritu:it. »
Sauvés de la destruction en 1792 par la piété publique, les restes d'Héloïse et d'Abailard ont été successivement transférés à Nogent, au Musée français de Paris, au mont-de-piété, au cimetière de Mont-Louis, et enfin au cimetière du Père-Lachaise, où ils reposent dans l'élégante chapelle construite par M. Alex. Lcnoir avec les débris du Paraclet.
1 Lobincau, 140, etc — Flcury, llwr. Eccil»., t. XIII, p. 507 — Abailard, Ubkr CMUUMntm muam, p 10 — Michelcl, IIist i» Fiu\ce, I II, p. 288. et llr.uonsc Khstoi ,»:, I, p 45.
1 Le pietu abbé ajoutait «laits m lettre qu'il s'occuperait de l'avenir d'Astrolabe, fil* d'Iléloixc et ■I Abailard Astrolabe obtint, en effet, un ranonirat à Nantes, ter* 1150
iii LA HKKTVCNK ANCIENXK.
Après six cent quatre-vingts ans l'amour apporte encore chaque malin des couronnes à ces mânes immortels. De toutes nos légendes amoureuses, relie d'Ahailard el d'Héloïse est la seule qui ail survécu dans le cœur du peuple.
l'ne telle gloire ne vaut-elle pas bien celle d'avoir fondé l'université de Paris, cette école de l'Europe, el d'avoir été. avec sainl Bernard, dans l'ordre intellectuel, le plus grand personnage du douzième siècle?
Pour retomber d'Abailard à Conan le Gros, il nous reste à rappeler que la seconde croisade avait eu lieu vers 1I4T>. sous la conduite du jeune roi de France Louis VII. Malgré les troubles du pays, les Bretons que nous avons nommés, el quelques autres dont les noms sont restés inconnus, « furent généreusement de la partie, romme dit Lobineau, mais ni eux ni les autres n'en rapportèrent beaucoup de gloire, par un secret de la Providenrr qu'il ne nous esl pas permis de pénétrer.» On sait, en effet, que cette malheureuse expédition n'eut d'autre résultat qu'une victoire de Louis VU prés du Méandre, rt la destruction do l'armée française et allemande.
flHMMTKK SKHTIKMK.
<t«Ti«f. Fi.ii>»L : — TaMeaade la Krame. — I.» K».«mmi u> r.> Bnu\r.\r. : — 0»U- d'Ilix-NWa.— I f h rut» t; <Tnrr.— Ltt têUéu l.r Lirrf d* Juge, — All.E! \ el r'tEFS. — Maisons (eiklalev — Lft m ni uaroi -
LesofUrier* des durs. - Le* Rni«rl 1rs Ores : — Klals, — tinmeruninMii.— Cainr.- Los nnoits r Korrn \ : — pTrrotatues des barons et des sri^neors, — Impôts cl Juridiction*. — tiiierres pri»ees. — Jusliee*,— Parlement. — Droits diïoi s. — I.» i un n fric : — Cages. — Keu»ors. — Chevaliers, — Tournois, — Cosl il me* de> nobles,— Seeaiix,— Armoiries — Lf; Ci nint: - K»e«jnes, — Chapitre*, — Chanoines. — Reeleur», — Vicaires, rte. — Rniils effle*iaMi<ines. — I.r.s \|,um< ; — Leurs bienfaits, — Lear* droits, — la*nr puissance, — Leurs désordre*. — llabureliiiem. — l.r.s v,«n\ :— Vavassenrs, — Pa>*ans. — Lu Krumsoi le Vithr.F. —Seieneesel Sri-. — Commet re. - Marine — Mrenrs ei Cvigcs
SYSTKMK FKODAL.
Avamt d'exposer les institutions et les mœurs qui avaient remplace ou plutôt qui avaient complété en Bretagne 1rs institutions et les mœurs gauloises; en un mot, avant de tracer le tableau que nous avons promis des développements de la féodalité chez nos aïeux, depuis la colonisation 1ht tonne jusqu'à la tin du onzième siècle, nous devons expliquer en peu de mots ce qu'était la féodalité en général ;on comprendra mieux ■'fisiiitr ce qu'elle fut particulièrement on Bretagne, et quelle differerne |trnfnnrie séparait, à cet égard, la Bretagne île la France,
•2li LA BRKTAtîNt: AXClKNMi.
u N*avcz-vous pas quelquefois admire, dit M. Montcil dans son inimitable langage, celle grande vitre ronde, cette grande rose qui ronronne la principale porlc de l'église de Saint-Marlin de Tours? N'avez-vous pas remarqué qu'elle était composée d'autres roses moins grandes, composées elles-mêmes d'aulrcs roses moins grandes encore, qui en contenaient un grand nombre de petites, remplies de verres de diverses couleurs? C'est l'image de la grande monarchie féodale sous-divisée en monarchies moins grandes, en fiefs de la couronne sous-divisés en d'autres monarchies moins grandes encore, en arrière-fiefs qui renferment ce nombre infini de petites monarchies, c'est-à-dire de simples fiefs, de simples seigneuries, où se trouve le peuple dans diverses conditions, dans divers états. Concevez maintenant l'admirable ordonnance de ce système : le peuple, les seigneurs du peuple, les seigneurs des seigneurs du peuple, les barons, les seigneurs des barons, les comtes, le seigneur des comtes, le seigneur de tous les seigneurs, le chef-seigneur, le seigneur souverain, le roi. Voyez comme à cet ordre tiennent ces nombreux liens qui unissent les hommes entre eux. qui multiplient leurs mutuels rapports de bienveillance et d amitié, qui établissent entre tous les membres de l'Klat, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis le roi jusqu'au plus pauvre serf, un continuel commerce de services reçus et rendus; car si les serfs et les tenanciers sont obligés de donner une partie de leur blé, de leur vin, de leurs bestiaux et de leur travail a leur seigneur, à son tour leur seigneur est oblige de défendre les champs, les vignes, les troupeaux et la personne des serfs et des tenanciers, et de les secourir dans leurs pertes, leurs accidents et leurs malheurs. En même temps, si le seigneur est obligé, d'un autre côté, à servir de ses armes et de ses conseils le baron, à son tour le baron est obligé de protéger le seigneur contre la malveillance, les usurpations et les attaques des autres seigneurs : mêmes obligations du baron envers le comte, du comte envers le baron, du comte envers le roi, du roi envers le comte. Et, chose admirable! l'effet nécessaire de celte grande combinaison politique, c'est le bonheur de chacun en particulier et de tous en général. En effet, le roi, étant propriétaire des fiefs des comtes, a intérêt que les comtés soient riches et prospèrent; les comtes ont le même intérêt à l'égard des baronnies, les barons à l'égard des seigneuries, les seigneurs à l'égard des serfs, des tenanciers, c'est-à-dire du peuple. lMus ce peuple sera bien nourri, bien vêtu, plus il sera riche, ou, ce qui revient au même, plus il sera heureux, plus le seigneur sera lui-même riche et heureux : ainsi en remontant.
« Qui ne voit que, dans cette merveilleuse hiérarchie, tous les chefs ont les mains liées pour faire le mal, pour détériorer leur fief, et qu'ils ont les mains entièrement libres pour faire le bien, pour améliorer leur fief. qui. de différentes manières, appartient à différents maîtres? m
Voilà l'ensemble du système féodal défini de main de maître. Il nous reste à en rappeler l'origine et à en détailler les effets.
Cette origine, nous l'avons montrée clairement dans les vieilles institutions de la Gaule cl surtout des deux Brelagucs, dans celte vaste association des clients et des patrons, dans celle hiérarchie des princes, des hommes libres, des ambacles, des quasi-esclaves, pene servorum, et des esclaves proprement dits ; dans celte division de la Gaule en cités, en bourgs, en villages, en familles, en factions superposées les unes aux autres; dans celte distinction des terres libres (alleux) et des terres servilcs; dans cette limitation des pouvoirs des rois par les assemblées des nobles; enfin dans ce dévouement de l'homme à l'homme qui, le christianisme aidant, devait enfanter la chevalerie.
Quand la conquête et la civilisation romaines passèrent comme un torrent sur cet état de choses, elles le modifièrent profondément sans doute, mais on a vu qu'elles ne purent l'anéantir. L'Armorique et l'ilc de Bretagne surtout, on s'en souvient, gardèrent le germe puissant de la féodalité sous la culture latine. Puis vinrent la dissolution de l'Empire et les invasions barbares qui bouleversèrent toute l'Europe. Pendant celte époque de transition, il n'y eut, pour ainsi dire, pas de société dans la Gaule. Hommes et choses furent confondus, six siècles durant, dans un chaos inextricable. Philosophie grecque, théologie chrétienne et théocratie druidique, royauté impériale et germanique, aristocratie gauloise cl frankc, municipalités et assemblées nationales, lois romaines et barbares, leudes etahrimans, curialcs et colons, prêtres et laïques, vainqueurs et vaincus, tout se trouvait dans un état de Uucluation continuel, s 'amalgamant ou se combattant nu hasard, vivant au jour le jour, et se transformant à chaque aventure, comme la mer sous un coup de vent. En lin Charlemagne parut, qui, pour un moment, rallia tous ces éléments autour de son sceptre impérial. Mais bien mieux que Charlemagne lui-même, et après le démembrement de ses vastes Etats, la religion qui avait sauvé l'homme, le christianisme, vint sauver aussi la société. L'Église, qui avait donné la Gaule à Clovis, donna le système féodal à l'Europe. Elle prit les restes de la civilisation romaine, les commencements de la civilisation germanique , et réveillant par-dessus tout le vieil esprit gaulois de confédération et de hiérarchie,de dévouement et de solidarité, elle formation pas une constitution Ose et régulière, non pas un code écrit et juré, mais un assemblage de coutumes si justement adaptées aux hommes et aux choses du moyen âge, qu'elles reçurent universellement la consécration de l'usage.
Les nations qui, de tant de fractions hétérogènes, de tant de pctils et grands liefs, devaient former, en s Hiufianl de siècle en siècle, la monarchie française, se composèrent d'abord des aristocraties cléricale et laïque. « toutes deux nombreuses, égab-s. lières de leurs propriétés. d<* leurs