CONAN IV. — LES PLANTA GENETS. — GEOFFROI II
Oonan III avait épousé Malhililc. lillf de Henri I", roi d'Angleterre; il en avait * eu un lils cl une fille, Hoël et Bertlie. Il Soupçonnant Slatliililc d'infidélité, il renia Hoël en mourant (1148), cl ce désaveu alluma une guerre civile d'un demi-siècle. C'est cette guerre fatale B qui devait livrer la Bretagne à l'Angleterre.
Hoël. maigre sa flétrissure, lut reconnu par les villes de Nantes cl de
•m I.A Bit K TAU NE ANCIENNE
Ouimper. Mais la ville de Hernies reeonnutEmlon de Porrhoét, second mari île Berlhc. Le premier mari de cette princesse, non moins galante que Ma- Ihilde, avait été Alain le Noir, (ils d'Etienne de Penthièvre, et possesseur du comté de Hichemond en Angleterre. Il restait de cette union un fils nommé Conan et deux (illes, dont l'une, Constance, nous occupera tout à l'heure. Tandis qu'Eudon et Hoël se battaient. « survint un troisième larron, » GeolTroi d'Anjou, frère du roi d'Angleterre Henri II. lequel franchit d'emblée les portes de Nantes, — portes toujours ouvertes, comme on voit, du côté de la France, et toujours fermées du côté de l'Armorique. De la France, en effet, le grand fleuve apportait aux Nantais le commerce et ses trésors, la civilisation et ses douceurs; de l'Armorique, aucontrairc.il1> n'attendaient que la haine et le mépris des anciens Celtes, qui reniaient assez justement les Franço-Brclons de la Loire. Malheureusement, en se donnant à (icoffroi, Nantes ouvrit la Bretagne aux rois d'Angleterre, .i res insatiables Plantagenets. qui absorbaient déjà le Maine. laTouraineet l'Anjou. Mais auparavant un quatrième compétiteur devait évincer tous les autres : ce fut Oman IV, ce fils de Berlhc et d'Alain le Noir (i 156) Maître de Nantes par l'expulsion d'Hoël et par la mort de Geoffroi, Conan fut d'abord vaincu par Eudon, son beau-père, puis il le vainquit à son tour, et fut proclamé duc de Bretagne.
A peine couronné, Conan IV devint indigne de la couronne. Il appela le roi d'Angleterre en Bretagne contre les seigneurs bretons, et lui céda lâchement le comté de Nantes (1 158). Henri H confisqua en outre le comté de Richemond. possédé en Angleterre par les ancêtres de Conan depuis la conquête de Guillaume. La Bretagne était perdue, si Eudon n'eût quitté la cour de Louis le Jeune, où il s'était réfugié, et n'eût soulevé le pays de Vannesct la Cornouaille contre son indigne parent. Conan se vit alors réduit au comté de Bennes. Le roi d'Angleterre lui avait enlevé une partie de ses États, et le roi de France protégeait le rival qui lui disputait le reste.
L'alliance d'Eudon et des seigneurs bretons avec la France n'avait pas d'autre fondement que leur haine contre l'Angleterre; car c'est de ce moment-là que date cette haine ardente qui ne s'éteindra plus entre les deux Bretagnes, unies autrefois par une si généreuse fraternité. Désormais les Anglo-Normands seront aussi odieux aux Bretons que les Anglo-Saxons eux-mêmes : le nom commun de Saozon restera aux uns et aux autres, comme l'expression du mépris national Cette hostilité rougira de sang les Ilots de la Manche et les côtes des deux pays; et nos Celtes bas Bretons ne reconnaîtront plus pour frères au delà du détroit, que ces fidèles habitants du pays de Galles, qu'ils iront saluer en leur langue maternelle après une séparation de plus de mille ans.
L'n singulier roman d'amour faillit détourner le cours de cette terrible histoire, l'ne sieur de Conan. celte princesse Constance dont nous avons
parle, digne (il le de Bcrllie cl digne petite-fille de Malhildc, s'éprit de la plus folle passion pour le roi de France, Louis VU, le Jeune, qu'elle n'avait jamais vu. Ayant appris la mort de sa seconde femme, elle lui demanda d'être la troisième par la lettre suivante, que les historiens ont défigurée, et que nous traduisons littéralement (H 60) :
« A Louis, vénérable et excellent roideFrance, Constance, fille d'Alain, comte des Bretons (Alain le Noir). — Lien de salut et d'amitié.
«Je désire faire connaître à votre dignité que depuis longtemps je ne pense qu'à vous. Plusieurs m'ont offert des présents d'amour, je les ai tous refusés. Mais s'il plaisait à votre libéralité d'envoyer à celle qui vous chérit plus qu'elle ne peut le dire le moindre gage d'amour, ne fût-ce qu'un anneau, il me serait plus cher que le prix du monde entier. Je vous rends grâces d'avoir reçu mon messager avec tant d'honneur. S'il y avait dans nos parages quelque chose qui pût vous agréer, oiseaux de chasse, chevaux ou chiens, je vous conjure de me le faire savoir tout de suite par le porteur. Soyez sûr que si la fortune ne m'accordait pas l'objet le plus élevé de mes désirs, j'aimerais mieux épouser le dernier des vôtres que de devenir reine d'Écosse : je le prouverai par l'effet. Dès que mon frère le comte C... (Conan) sera revenu d'Angleterre, j'irai faire mes dévotions à Saint-Denis, moins pour prier Dieu que pour jouir de votre présence. Vale utvaleam. »
Tant d'avances furent sans effet, puisque Constance devint dans la suite vicomtesse de Hohan ; mais on ne peut s'empêcher de remarquer avec M. Daruque, si ce mariage avait eu lieu, le roi de France n'aurait pas soutenu les seigneurs bretons qui faisaient la guerre à son beau- frère, et n'aurait pas souffert que le roi d'Angleterre dépouillât Conan en feignant de le protéger. Cependant toute la Bretagne était à sac et à sang. Pendant que leur duc les trahissait, les seigneurs se déchiraient entre eux. Le vicomte du Faou surprit dans une embuscade cl enferma à Châlcaulin le vicomte Hervé de Léon, un des plus grands capitaines de ce temps-là. Hamon, son fils, évéque de Saint-Pol, arma le duc et les seigneurs pour venger son père; si bien que, vaincus et prisonniers à leur tour, le vicomte du Faou et ses complices moururent de faim et de misère à Daoulas (1165). A peine délivrés, Hervé de Léon et Guyomarc'h, son fils, rentrèrent dans la faction d'Eudon contre Conan. Nouvelle ligue et nouvelle guerre : les seigneurs unis pillèrent et ravagèrent les terres du duc. Tout plia sous l'effort de leurs armes.
L'imbécile Conan ne sentit pas que le seul moyen d'échapper à tant d'ennemis élail de les rallier contre Henri 11 pour le salut commun ; il ne sut que « regagner, en fuyant, l'Angleterre, » et se mettre à la merci de son ambitieux protecteur. Les effets de cette lâcheté « furent dix ans de guerre, l'expulsion définitive d'Kudon, les châteaux démolis, le pays ravagé. \et évèqucs assassinés, les villes de Josselin et de Fougères
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détruites, le lier» delà population emporté par une horrible ramine1, enfin un changement de dynastie.»
Après avoir ouvert dix fois le cœur de ses Kl. il - aux Anglais, Conan n'avait plus à leur donner que sa propre couronne. 11 la donna à Geoffroi, troisième tils de Henri II, en lui fiançant Constance, sa propre et unique fille, âgée de cinq ans (1106). Après quoi, laissant Henri 11 gouverner ou plutôt écraser la Bretagne au nom de son fils, lui-même se contenta d'une honteuse retraite dans lccomtcdeGuinguamp, où il mourut ignoré en 1470.
«L'histoire, s'écrie avec raison M. Daru, ne saurait imprimer trop profondément la flétrissure sur le front des princes assez lâches pour livrera l'étranger les peuples que la Providence leur a commis ; mais aussi elle ne saurait rappeler trop souvent aux grands les funestes eiïets de leur ambition et de leurs discordes. »
Ainsi donc honte à Conan, qui oublia « qu'il en est de la souveraineté comme de l'honneur, qu'il faut savoir la défendre soi-même et jusqu'au bout,» mais aussi honte aux seigneurs dont l'orgueil ruina leur pays, et en facilita la conquête! Honte à ces Bretons indignes qui s'abaissèrent jusqu'aux pieds du vainqueur, empressés de lui porter les premiers leur hommage ! Honte à ces prêtres dégénérés qui « saluèrent comme un envoyé de Dieu le très-pieux roi Henri, et bénirent le jour où le Seigneur, dans sa miséricorde, avait enfin visité la Bretagne 1 ! »
Heureusement, il est des noms glorieux qu'il faut excepter de cet ana- • thème. Comme au temps desWarok et des Gurwan, l'indépendance bretonne eut encore ses héros dans cette crise fatale... L'indomptable Eudon forma une nouvelle ligue contre Henri 11 avec Olivier de Dinan. Rolland, son cousin, Gcoffroi de Montfort et autres dignes seigneurs. Guyomarc'h, fils d'Hervé de Léon, se souvint qu'il descendait du roi Morvan, et ne céda qu'après une vaillante résistance. Mais le plus intrépide de tous fut le seigneur dcFougères. Haoul 11, « baron dcFougères par la gràcede Dieu» (c'est ainsi qu'il signait), était le rejeton direct et le sixième successeur d'un fils de Bérenger, l'ancien comte de Rennes, auquel celte baronnic avait été donnée en apanage. Après avoir servi tour à tour Eudon et Conan, Raoul, en voyant
1 Tain valida fuit famés quod homincs terra vesccbanlur, cl quod eliam proprios evisoeraue fibo* d coctos oomedisse asserunt, il quod maxima corpora niortuoruin per vicos el plaleas et via* jacebant. quia vis eral qui sepeliret.
Pendant cette famine, le setier d avoine coula jusqu'à cinquante sols, c'est-à-diro Irois marcs cl su onces d'argent. (Le marc valait alors treize sols quai re deniers), a Cette famine, dit D Murice, fui précédée d'une pluie de sang dans le diocèse de Bol. On y vil des ruisseaux «le sang couler d une fontaine et le pain coupé verser du sang en abondance. Nous laissons aux naturalistes l'examen de ce» prodiges, ajoute le Bénédictin. Si c'étaient des signes avant-coureurs de la guerre, ils n'étaient pas trompeurs. Mais il ne fallait point de miracles pour apprendre aux Bretons ce qu'ils éprouvaient depuis longtemps
1 (.Mjam tandem misericors Bominus temporibus Hcnrici piissimi régis Angloriiui per .-ju» .luxdwni cl consilium pariterque dominium risilavit ( Rotomm m PUMX, t XIII. p .Vit» j
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arriver les Anglais, ou plutôt les Brabançons de Henri II ', se retranche tlans sa ville. Les Anglais, en effet, les assaillent si vigoureusement, qu'ils en chassent le baron cl incitent la place à feu et à sang. Ils croyaient Raoul vaincu : mais voilà qu'il reparait à la tète d'une Iroupe de gentilshommes braves comme lui- mémo, enlève aux étrangers les châteaux de Saint- James et du Tilleul, et les bal à l'endroit qui s'appelle encore le Mal util ère. Puis il reprend sa bonne ville de Fougères, il en relève les remparts, et l'ail creuser dans la forèl prochaine un asile souterrain pour les meubles et les trésors de ses bourgeois Au moment où ces malheureux sortaient des murailles, ils sont surpris et accablés par l'ennemi. Raoul s'élance de la . place, les délivre et marche triomphant jusqu'à Dol. qu'il enlève aux Anglais. Repliés sur Combourg, il les en chasse encore. Enfin le baron et sa petite troupe osent présenter la bataille à l'armée du roi d'Angleterre : c'était abuser de l'héroïsme, et tout abus est fatal. Kaoul paye sa sublime folie par des Ilots de sang. Presque tous ses soldats se font tuer autour de lui ; lui-même, après avoir joué sa vie de mille manières, regagne avec quarante chevaliers la tour de Dol. Henri II accourt l'assiéger en personne, voulant saisir de sa main une lelle proie. Mais Kaoul aime mieux sacrifier >a race que sa haine : il livre ses deux (ils en otage, el continue la guerre dans les bois, à la manière de Warok et de Morvan.
Voici, suivant Koger de Howcdcn, les noms des prisonniers faits à la bataille de Combourg et au siège de Dol i nous laissons à l'auteur cité la responsabilité de l'orthographe) : « Asculphe de Saiiil-Ililaire..., Guillaume Patri, Palri de Lalaudc, Aimeri de Falaise. Geoffroi Farci. Guillaume de Kulent, Kaoul de Sens, Jean le Boutciller. le voyer de Dol, Guillaume des Loges. Guillaume de Lamotte, Koberl de Tréhan, Payen Cornu, Renaud Pincson. Renaud de Champlambert. Kudon le Bâtard, Hugues, comte de Chcstcr, Hamon L'Epine, Robert et Ingérant Patrie. Kichard de Louvecot, Guvon Goyon , Olivier de la Koche, Alain de Tiuleniae, Giron de Châteaugiron , Philippe de Landcvi , Guillaume de Geron , Juhel de Mayenne , Geoffroi de la Boissière. Kcnaud de la Marche, le Marchis. Hervé de Vitré, Hamelin de Slesué. Guillaume de Saint-Bricc, Guillaume du Châtelicr, Guillaume d'Orange, Robert le Boutciller, Henri de Gray, Geoffroi L'Abbé, 4. Chaoursin, J. de Brohêrec, Hugues Avenel. Hamelin des Préaux. Sowal de Bazougcs, Henri et Philippe de Sainl-Hilaire, Guillaume de Miniac,
« Avcnlurirr» TaiMiil métier de Ij guerre. On les appelait Umin>v»vs. parce que In plupjrt étaient <!u Urabanl. On les nommait aussi uoitiehs, « à cause «le leur manière de vivre, qui lis niellait toujours en route pour aller tuer, brûler el piller a
* Kt non pour le* bourgeois ciu-mèmes, coinnie l'ont dit tous les historiens, en se copiant les uns le* autres, suivant l'usage. Nous avons visité ce* souterrains, connus sous le nom de (.r.iutns ut L»sdm\ Us étaient évidemment trop petits pour contenir les « liouclies inutiles « de Fougères. On sait maintenant que Kaoul envoyait telle population à un de ses châteaux, dont remplacement se nomme encore le ChMel dans les Ira.litions du pay*.
goo la bket\(;nk anciknnk.
Klio d'Aubigné. Henri de Galincs, Henri de Saint-Kliennc, Guillaume de La Chapelle, Boger des Loges, ('.ni lia urne du Bois-Bérengcr. Robert de l'Epinay, Haoul Hiiffin.
Après avoir rasé les châteaux de Bretagne, hrùlé les villes, massacré les harons, en digue Plantagenct, Henri II mit le eomhle à ses fureurs par une infamie. Obligé de repasser sans eesse de la petite à la grande Bretagne (ou il domptait les derniers Celles Gallois en faisant arracher les yeux à leur* tilsel couper le nez à leurs lilles), il avait emmené en otage la fille d'Endon ( I lC8|, sa propre cousine germaine, la jeune et charmante princesse . Alix. « Rien n'égalait, disent les chroniqueurs, la beauté, la candeur, la grâce de celle fleur «le Bretagne... » Kh bien, le farouche Henri, apprenant que la ligue d'Eudon se relevait après son départ, se vengea du père en ravissant l'honneur à la fille. Comme l'hermine qu'une lâche fait mourir. Alix expira, dit-on. le jour même 1 1 HiK). A celte terrible nouvelle, Kudon poussa un cri qui souleva toute la Bretagne. Henri reparut, le fer et la flamme à la main ; il ravagea tout le comté de Porrhoët, renversa le château de Josselin, s'empara de Vannes, d'Auray. d'une partie de la Cornouaillc. prit le château de Hedé, rasa celui de Tinleniac, et désola tout le pay« depuis Dinan jusqu'à Saint-Malo.
Alors la Brclagne accablée se tourna vers le roi de France: mais Louis le Jeune ne comprit pas son rôle, ou ne sut point le remplir. Kn vain, dans une conférence entre les deux rois à la Ferlé-Bernard. Kudon, face à face avec le violateur de sa fille, le convainquit de trahison, d'adultère et d'inceste, ut proditor, ut adttlter, ni incestus: en vain, les Kcossais, les Gallois, les Gascons et les Poitevins proposèrent à Louis de s'unir avec lui aux Bretons contre leur exécré suzerain d'Angleterre; en vain, dans une seconde assemblée à iMontmirail, dans le Perche, le jour de l'Kpiphanie, 1168, Henri II parut accorder à Louis Vil tous les gages de paix qu'on lui demanda; ces deux entrevues, et surtout la dernière, furent de ces hautes comédies « par lesquelles les acteurs politiques croient imposer au monde. » Les deuv rois, dans leur réconciliation prétendue, prodiguèrent de belles paroles aux Bretons, mais disposèrent au fond de la Bretagne « comme d'un bien qui n'avait plus de maitre. » Voici, du reste, comment fut jouée la scène. « Le roi d'Angleterre, accompagné de ses Irois lils, Henri au court-mantel, Richard et Geoffroi, se présenta devant le roi de France. — Monseigneur et mon roi. lui dit-il, en ce jour où trois rois de la terre vinrent offrir leurs hommages au Boi des Bois, je mets à voire disposition moi, mes enfants, mes terres, nies forces, mes trésors, pour en user et abuser à votre toloulé. les retenir ou les donner à qui et comme il vous plaira. Louis lui répondit : — Puisque ce Boi qui recul les offrandes des trois Mages vous a inspiré ainsi, que vos lils se présentent, et qu'ils tiennent désormais de ma bénignité toutes les terres qu'ils possèdent. — Alors Henri au courl-mautcl
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s'avança, et Ht hommage au roi pour le comté d'Anjou. le Maine et la Bretagne il Pavait déjà l'ait pour la Normandie ; après quoi il reçut à son tour l'hommage de son frère (îeofl'roi pour la Bretagne, qui lui était remise à titre d "arrière-fier. Ainsi on avait soin de constater, par celle cérémonie, que la Bretagne continuait d'être sous la mouvance de la Normandie, m
Le résultat de cette comédie fut le couronnement de GeolTroi 11 à Bennes, et la soumission de la plupart des seigneurs au nouveau duc. à peine âge de dix ans. Ceux qui refusèrent l' hommage « abandonnèrent leurs châteaux en cendres, et se réfugièrent dans les forêts. » préférant la misère à l'esclavage. Quant à Eudon, Henri « porta de nouveau le fer et le feu dans ses terres. » le lit condamner comme rebelle et dépouiller de tous ses hiens; de sorte que le chef de la branche cadette de Bretagne, l'homme qui avait possédé le plus grand fief de son pays, et qui avait été due de cette province, mourut en exil, pauvre seigneur de deux paroisses!...
Ainsi achevait de s'abaisser, sous une puissance étrangère, la longue indépendance de ces anciens comtes bretons, successeurs «les chefs gaulois, naguère encore souverains sur leurs domaines, et dont le duc n'était pour ainsi dire que le mandataireet le généralissime. Importées d'Angleterre avec GeolTroi, les institutions monarchiques ne laisseront plus se relever celle haute aristocratie bretonne, à laquelle la maison de France viendra bientôt porter le dernier coup.
Un prince anglais portail la couronne do Nominoé: mais telle était la force du droit, que nous trouvons dans un acte relatif au prieuré de Lchon. el dans une donation à l'abbaye de Bon-Bcpos | Actes de Bretagne), la princesse Constance, femme de Gcoffroi, reconnue par lui-même tantôt pour comtesse, tantôt pour duchesse île Bretagne. Ce fait est d'autant plus remarquable que GeolTroi n'épousa Constance que longtemps après, en 1 182.
Du reste, la dernière heure de l'indépendance bretonne n'était pas près «le sonner de sitôl encore, tai vieille Armoriquc devait tour à tour échapper à l'Angleterre en s'unissanl à la France, et échapper à la France en s'unissent à l'Angleterre, jusqu'au jour où elle se donnerait enlin tout entière à la France. L'œuvre de Henri II, cimentée par le sang, s'écroula dans le sang. L'homme qui avait perdu tant de membres de sa famille fui perdu à son lour par sa famille elle-même. Pour qu'il ne manquai pas un malheur et pas un crime à l'histoire des Planlagenets, Henri H et ses dignes (ils passèrent leur vie à se déchirer entre eux. Dans ces dissensions sanglantes, GeolTroi H n'hésita pas à s'allier à la France contre l'Angelcrre. Sa haine lilialc l'y poussait autant que la force des choses. A qui lui reprochait ses révoltes contre son père et ses frères : — C'est la loi de notre race, répondait-il. que pères cl enfants s'exècrent entre eux. Pendant six ans que dura celle guerre impie, on ne vit les trois frères s'aborder que pour méditer le parricide. On vit Henri II disputer à son fils ce trône de Brc-
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tagne.où il l'avait élevé do sa main; on vit la reine d'Angleterre, habillée cil homme, errer d'un parti à l'autre . tour a lour prisonnière de sou mari et de ses enfanls; on vit enfin les archers de (Ieoiïroi viser le cœur de son père, et traverser deux fois sa colle d'armes de leurs (lèches.
En 1 182. (ieoiïroi saccageait, avec Henri son frère. l'Aquitaine cl le Poitou. Henri II leur envoie Maurice de Craun et d'autres seigneurs : ces ambassadeurs voient massacrer une parlie de leurs gens. .lérome de Montreuil et Olivier du l'ont subissent le même sort en présence de (.ieoiïroi lui-même. Alors les Brabançons de Henri II assiègent et enlèvent Hennés; (ieoiïroi les en chasse après deux sièges: mais ces hriginds laissent la moitié de la ville en cendres (1 1>C>|. Après une feinte réconciliation. Geoffroi veut détacher l'Anjou des vastes possessions de son père. H va chercher des secours près de son allié Philippe-Auguste, qui avait succédé à Louis le Jeune. Mais c'était là que la mort l'attendait. « Il es toit avec Maurice de Montaigu — Olivier de Vie, Maurice de Lire, sénéchal de Nantes, Robert de Blo, Guillaume de Clisson et (motard du Lorroir. Philippe le reçut avec de grandes marques de joie, d'estime et de tendresse. Le duc était de tous ses plaisirs ; mais ces plaisirs lui furent funestes : il tomba dans un tournoi sous les pieds des chevaux, et fui emporté dans sa maison, tout brisé. Philippe, affligé, au delà de ce qu'on peut dire, d'un accident si fâcheux, assembla les plus fameux médecins de Paris, et leur donna ordre d'employer toute l'habileté de leur art pour la guérison du jeune prince. Tous leurs soins n'empêchèrent pas qu'une dyssenterie, succédant à la douleur de sa chute, ne l'enlevât à l'âge de 28 ans. le lOd'aonst 1180. »
Philippe-Auguste, qui aimail beaucoup («eoffroi, le lit enterrer solennellement à Notre-Dame de Paris, devant le grand autel. La Bretagne ne réclama point ses restes, et elle lit bien ; le (ils de Henri II n'était pas digne de reposer en terre bretonne '.
Le règne de Geoffroi II avait été marqué par la célèbre assemblée des barons, connue sous le nom d'Assise du comte Geoffroi11 (1 185). et dans laquelle il fut décidé que les héritages nobles ne seraient plus partagés entre les enfanls, mais appartiendraient totalement à l'aîné, qui placerait et doterait convenablement les cadets 3. Cette loi d'aînesse sauva du démembre-
1 Lcbaud, p. 185 — Ciiron. vhimw, p. 901. — Acte* de Bretagne, t. I, col. 150, G21. 63t. — Robcrtus dp Monto. — Durhesne, I. IV. p. 725, op. 451. — Histoire de Fihsce, t XVI, p. 25 — — Uaru, Histoire de Bretagse. t I. p. 500, pic. — Kpître de Jean de Salisbury, Historié!» dbFmvt. t. XVI, p. 5K> et 595. Ailes, l. I, col. 705-700. — Lobincau, Precve* (1182].
1 Les princes bretons 8'appelaieiil abri alternativement ducs et comtes, et In différence n'était pa« autre entre ces deux litres que précédemment entre les titres de roi* et de ducs. Les maîtres des grands fiefs s'appelaient ducs à la léle des armées, et comtes pour rendn* la justiee.
s I. Que, en bironie et en liei de chevaliers, ne fussent fêles parties des ores en avant I ne fui fait partage désormais). Mais l ainzné tennzl entérinement [entièrement) la scignoric et porveist aus joveignor», et l'or trovast ce que mestier lors scroit selon son poier (pouvoir).
II. A de certes telcs choses que les joveignors tenoient lors en terres ou en deniers tendraient
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nient les grandes maisons et les grands domaines, et maintint les familles nobles en état de fournir au duc leur contingent pour la guerre. Klle ne Tut pas néanmoins toujours observée dans toute la Bretagne, et plus d'un grand seigneur la viola (notamment les vicomtes de Rohan), en partageant avant sa mort son héritage entre ses lils. — L'Assise de Geoffroi porte la signature et le sceau de la duchesse Constance,
Huit années avant cette Assise, une ordonnance des barons avait interdit aux créanciers des nobles de faire saisir les biens des vassaux de leurs débiteurs, autorisant seulement la saisie des rentes dues à ces mêmes nobles par ces mêmes vassaux. On voit combien une telle mesure était équitable et libérale.
Enfin le règne de Geoffroi fut marqué, disent les Bénédictins, par le voyage en Palestine « d'un nombre prodigieux de seigneurs anglais, normands, angevins, manceaux. tourangeaux et bretons » 1 185). I /histoire ne nous a point conservé les noms de ces derniers, si ce n'est celui d'Uemon- Lcspinc, qui. pour se disposer à la sainte guerre, rendit, en 1 182. quelques terres au mont Saint-Michel.
CONSTANCE. - ARTHUR l«r.
L'héritière de Gonan IV, la veuve de Geoffroi II. Constance restait avec une fille nommée Eléonorc ; mais elle déclara immédiatement qu'elle était grosse. Qu'on se figure donc l'attente des trois partis qui divisaient alors la Bretagne : celui du roi d'Angleterre, celui du roi de France, et celui des Bretons indépendants.
Enfin, le 31) avril 1187, jour de Pâques, Constance mit au monde un fils. Le sauveur de la Bretagne ressuscitait le même jour que le Sauveur du monde! Comment peindre la joie des Bretons à cette grande nouvelle? Depuis Nantes jusqu'à Saint-Pol-de-Léon, toute église fut remplie d'encens, de chants et de prières ; toute chapelle se vit ornée de feuilles et de fleurs; toute vierge des bois, tout patron des saintes fontaines, reçurent un habit neuf et un cierge.
Henri II prétendit infliger son nom au nouveau-né ; mais tout d'une voix la Bretagne le nomma Aiithlr. Les nations sont comme les individus : les illusions de l'enfance les bercent jusque dans l'âge mûr. Le fameux Arthur de la Table-Bonde, le compagnon d'Hoël le Grand n'était pas mort, disait le peuple avec les bardes. Guéri par les fées de ses glorieuses blessures, c'était lui-même qui. sous la forme d'un enfant, revenait après des siècles affranchir la Bretagne. Ainsi plus d'étrangers, plus d'Anglais ! Vive Arthur.
tant comme ils vivraient, (• le* licir* (héritiers) de roux qui lenoicnt terres, lenissenl t elles A tousjors mais: é le* lieirs de ceux qui auraient deniers é non pas terres, ne les .111 raie ni pis après |..r* |» res f Trsdurtioii de l'Assisr m Gformov, \rrliive* de Vitra, I» Moiiee1,
294 LA BHKTAUMK ANCIENNE.
duc des Bretons ': Kn vain le Plantngcnct, furieux, pava les moines de (îlastonbury pour déclarer qu'ils avaient trouvé le tombeau d'Arthur : les acclamations populaires couvrirent la parole des moines comme telle du roi.
Henri II reparut alors en Bretagne, et l'enthousiasme dut cédera la force. Cependant, les Klats assemblés à Nantes conservèrent à la mère d 'Arthur le titre et les pouvoirs de duchesse, gouvernant au nom de sou tils jusqu'à sa majorité : mais le IMnntagcncI vint à bout de la jeune douairière, eu lui imposant pour mari un simple seigneur anglais, Baoul ou Rauulphe. comte dcChesler, pelit-lils par sa mère d'un bâtard de Henri 1". Cet usurpateur s'intitula duc de Bretagne et comte de RicttCmont. La haine que lui vouèrent les seigneurs bretons les fit passer en masse au service du roi de France. Enfin Henri H « venu du diable, s'en retourna au diable |H89i. maudissant ses enfants et le jour qui l'avait vu naître. » Deux serviteurs dont il avait suborné les femmes, dirent quelques écrivains, l'étranglèrent avec le licou d'un mulet. Aussitôt les Bretons chassèrent Raoul du IrÔnc et du lit de Constance, et celle-ci gouverna sept ans « en son propre nom.»
Le successeur de Henri H, Richard, dit Cœur-dc-Lion, beau-frère de Constance et oncle d'Arthur, débuta par un voyage à la Terre-Sainte avec Philippe-Auguste (1190). C'est la croisade portée la troisième sur notre liste. Aux noms inscrits dans les salles de Versailles il faut ajouter ceux de Raoul de Fougères, de Juhel de Mayenne, d'André de Vitré et d'Adam de Léon, qui mourut au siège d'Acre.
Voici un monument de cette expédition, que nous choisissons entre plusieurs autres', — comme particulièrement caractéristique, et relatif à une des maisons les plus nationales de la Bretagne. C'est l'acte d'emprunt con-
1 Ce lilre est un de ceux qu'on a découvert», en 1842, dans le cabinet de M. Courtois et qui ont démontré d une manière irrécusable la présence aux croisades de plus de soixante familles encore existantes. Ecrit» devant Tyr, JalT.i, Ihmicltc, Sainl-Jeaii-d'Aere, etc., à linéiques pas de la tente de Philippe- Auguste , de Richard Cœur-de-I.ion, de saint Louis, ces titres sont presque tous, comme celui que nous citons, des actes d'emprunts contractés par les chevaliers au comptoir de divers banquiers et négociants italiens. Les villes commerçant» d'Italie, dit le vicomte Walsh, Gènes. Venise, Sienne, etc. [et l'on pourrait en dire autant de beaucoup de villes française* et même bretonnes, telle* que la ville de Nantes), envisageaient les croisades au point de vue du négoce : elles trafiquaient avec les ebefs des Trais d'expéditions, et louaient des v.iisseaux pour le transport des armées Les commerçants de ces cités industrieuses étaient eut rainés par l'appât du gain jusqu'au fond de la Palestine. Il» prenaient l'argent des croisés, tandis que les S«rras;ns prenaient leur sang ... Les caractères de ce» titres sont fort beaux, et prouvent combien, dans ces temps reculés et avant l'invention de ( imprimerie, l'art de l'écriture était perfectionné. Au bas du titre est suspendu le sceau du chevalier, rattaché par une bandelette de parchemin; les bandelettes y sont toujours, niais le sceau manque au plu» grand nombre. Quelquefois le lilre n'a pas plus d'un pouce de surface. On trouve l'explication de cette exiguïté dans une série de petits trous qu on observe tout autour : les préteurs les cachaient et le» cousaient dans la doublure de leurs vêlements, afin de les sauver dans les périlleuses rencontres où ils pouvaient se trouver Ces négociants italiens ne se doutaient guère, quand ils passaient avec imjrhevaher* ces marchés écrits en latin harlnre, que leur tiafic créait pour la posl.'-nté de» litrf* de noblrMC et de c'oirr.
L\ HHETAIi NE ANCIENNE. 21«
tracté à Juppé par (îiiolhcnoc de Bruc et ses trois compagnon!, a\ec le banquier italien Bcrtono. Nous traduisons sur l'original lalin : « ()// i/ foil connu de tous ceux qui les présentes lettres verront, que nous,
GcKTHtKOC DE BlUJC, Al.U.N HE PoNTBtUAÎfD, JlllEE DE FllEMIGON et IUoiL DE
Lakcu, chevaliers, avons reçu solidairement de liertono de fioscoro et de ses ussiicics citoyens de Pise. cent cinquante marcs d'argent \ qui devront être rendus à la Toussaint prochaine, promettant de bonne foi, après avoir
l-rëté serment sur un missel, que nous restituerons intégralement tous les dommage* que pourrait causer audit Rertono le défaut de payement de ladite somme.
« Fait ù Joppé, le tend» main de la Saint-André, l'an du Seigneur 1 1ÎM . »
Au dos est écrit, en écriture du temps : De C L mardi argenti; et en ••triture italienne moderne : Prœstit lioscoro. XLVII.
Richard et Philippe-Auguste profitèrent de leur courte alliance pour disposer «lu duc et du duché de Bretagne. Ils décidèrent par un traité que la Bretagne continuerait de relever des ducs de Normandie, à condition que ceux-ci feraient hommage de l'une et de l'autre province aux rois de
1 Pour emprunter sur leur Imuiiic fui de chevaliers, dans un pays éloigné comme la Palestine, une Miuirni' ainsi considér.ililc pour l'époque, il l.illail que fttictlieiinc de Unir cl ses compagnons tanvol un
rmc fon élevé ifanttrw pays, el une p oeil ion étnincnle à la ctoîmkm'.
mi I. A BNKTAGNK ANCIENNE.
France. Kn même temps Richard, passant à Messine, abusa de la lionne loi de Tanerède, roi de Sicile, au point de fiancer le jeune Arthur à la fille de ce monarque. Il alla jusqu'à designer « son cher neveu de Bretagne» comme son successeur au trône d'Angleterre, — le tout pour escamoter les vingt mille onces d'or, dot de la princesse de Sicile. On voit que Richard joignait l'esprit rusé du renard au cœur valeureux du lion. Cet indigne succès ne lui profita guère. Jeté par un naufrage sur les côtes de l'Adriatique, après quelques brillants exploits en Terre-Sainte, il traversa. déguisé. Ie3 terres de l'empereur d'Allemagne, Henri VI, « prince gueux, féroce, avare, » et son ennemi mortel ; il fut reconnu dans uneauberge.au moment où il tournait la broche, arrêté par le duc d'Autriche, vendu à l'Empereur, jeté dans une prison, retrouvé, comme on sait, par Blondel, son page, et délivré enfin, par un traité honteux, des malheurs qui l'ont rendu populaire (1195). De retour en Angleterre, il y trouva deux partis à combattre. Celui de son frère cadet, Jean-sans-Terre, ainsi nommé à cause du dénûment où l'avait laissé sa famille, et celui des Anglo-Bretons, qui, prenant au pied de la lettre le traité de Messine, reconnaissaient Arthur de Bretagne comme héritier présomptif de la couronne d'Angleterre (1104). Ilichard retrouva son courage pour triompher de ce double obstacle, et raffermit son trône par un nouveau pacte avec la Franco (1105).
Cependant l'habile Constance avait associé son jeune fils au gouvernement, et l'avait fait déclarer duc de Bretagne par les Étals assembles à Bennes (1196) l. Irrité de ces actes d'indépendance, Richard tend un guelapens à la duchesse; il déchaîne contre elle Raoul de Chesler, qui l'enlève et l'enferme à Saint-Jacques-de-Beuvron. A celle nouvelle, les barons accourent près du jeune duc. Hubert, évèquc de Bennes, va consulter de leur part la duchesse captive. — Bc m places-moi près de mon fils, s'écrie la noble mère, et ne vous occupez que de lui : « quant à ma personne, qu'il en soit ce qu'à Dieu plaira. Je serai toujours bien, pourvu qu'Arthur soit en sùrelé sous la garde à ses bons subjels. » Toutefois Bichard promet aux Bretons l'élargissement de Constance; mais il gagne le temps d'assembler les milices brabançonnes, celte digne création de Henri II; et lorsqu'on le somme de tenir sa parole, il lance le fer et le feu sur la Bretagne. » UM"
« Un savant, <|ui honore aujourd'hui la Ilrct.ip. > par ses actions autant que par *e* M. A. Baron ilu Taya, s'exprime ainsi sur cet événement dans un opuscule intitulé, Tueus. H««*e.Mrs héthosm ctives : a C'cftl à S.iiut-Malo de Beignon qu'un jeune prim e, l'amour de la Brctrti>f- w après la mort de son père et portant le beau nom d'Arthur, recul le serment de plusieurs prantls H*" saux Le jour de l'Assomption de l'ait 1190, ou rit à Saint-Malo de Bci^mm, Herbert, évèquc de R****' Geffroi, évèquc de Nantes, Josseliii, évèque île Saiul-Brieue. Guehcnoc, évèquc de Vannes. Al*"1, t"mU' de l'enthièvre et de Gocllo, Juharl de Mayenne, Guihomar et Hervé de Léon, André de Vitre. fieW* de Fougères, lils de Raoul qui était mort outre-mer. Alain le jeune de Bolian, Guillaume »lc 1>^kM GcfTroi de Chasteaubrient. l'éan de Maleslroit. Amaun .le Monlfort. Alain de Chasleamiir»» *» ^ lippe son frère, Guillaume de La Guerclic, Henri Salmon. Hervé Hagoumnni. »
LA URRTA lîNK ANCIENNE. 207
même s'y transporte pendant le carême, cl sans rcspccl pour ce saint temps, pendant le» jours consacres à la passion du Sauveur, il fait mourir loul ce qui tombe sous ses mains : » il brûle et rase les places, incendie les forcis, renverse les châteaux sur les chaumières, poursuit les paysans jusqu'au fond des cavernes, asphyxiant dans la fumée ceux que le glaive ne peut atteindre.
Honneur aux barons qui sauvèrent encore une fois la patrie ! Honneur aux seigneurs de Dinan, de Rohan, de Léon, de Fougères, de Montforl, du Faou, de Dol, de Lohéac, de Vitré, de Malestroil et à tant d'autres ! Honneur aux bandes de la Cornouaille. du Léonais et du Morbihan, qui rappelèrent l'héroïsme indomptable des soldats de Warok, d'Hocl cl de Barbc- Torle. Chefs et soldats, groupés autour du jeune Arthur, l'arrachent d'abord aux fureurs de Richard, et le mettent en sûreté dans le château de Brest (1107): puis Alain de Dinan, l'âme du parti national, brûle la place de Ilonlfort. qui s'était ouverte au tyran. Enfin les petites armées bretonnes, réunies à Carhaix, écrasent du même coup Anglais, routiers, col-
tereaux el Brabançons. Mais ces misérables se retirent, pillant encore, égorgeant et ravageant tout sur leur passage '.
Mors Gui henoe. évêque de Vannes, gouverneur d'Arthur, le conduit à la cour de France et le met sous la garde de Philippe-Auguste. On juge avec quel empressement celui-ci accepta un pareil gage ! Déclarant aussitôt la
1 Conduites par Tournehan el Marcadet, les troupes de Rirhaid n'étaient, dit un hittorieo, qu'une dhrision de CC4 innée! de bripind* qui désolaient alors h France, de qucl<|Ue nom qu'on le* appelât,
guerre à Bichard, ii l'attire hors île la Bretagne en assiégeant Aninale; les Bretons y rejoignent les Français. Richard et Alain de Dinan luttent corps à corps au milieu d'une bataille générale; et transpercé par ce seigneur, vaincu pour la seconde fois, presque mort de ses blessures, Cœnr-tle-Liou s'éloigne avec le reste de son armée. Malheureusement ce reste suffisail encore à sa vengeance, et la Bretagne est de nouveau mise à feu et à san;.
Ces sanglantes convulsions ne pouvaient durer : la politique vint y mettre un terme ; et la Bretagne passa des vicissitudes de la guerre aux caprices de la diplomatie. L'ambition de Philippe devenait suspecte aux seigneurs: ils firent la paix avec Richard, et arrachèrent Constance aux griffes du lion. On les vit même ô instabilité des hommes!) comblés de faveurs par le Plantagenet , se liguer avec lui contre le roi de France (1198. Ils surent heureusement enlever à celui-ci la personne d'Arthur, et l'on vit cet enfant accueilli dans le camp de son oncle, où naguère il eut été massacré.
Ainsi tournait la roue de la Fortune : Richard Arthur et Constance paraissaient d'accord. Philippe-Auguste était devenu l'ennemi commun. Une nouvelle révolution ne se lit pas attendre. Le signal en fut la mort de Bichard. Il périt d'un coup de flèche devant un château du Limousin.au milieu de toute une garnison qu'il avait fait pendre, face à face avec son meurtrier, écorché vif au pied de son lit (1199). Celte mort changeait toute la face des choses. Bichard ne laissait point d'enfants. Qui donc recueillerait, avec la riche couronne d'Angleterre, ces belles proies des Planlagenets, la Normandie, le Maine, la Ton rai ne, l'Aquitaine et l'Anjou? Arthur y avait droit par sa naissance (comme représentant de son père Geoffroy), et en vertu du traité de Messine. Mais Jean-sans-Tcrrc, méprisant ce rival de douze ans, produisit un testament vrai ou faux, et se (il reconnaître en Angleterre et en Normandie pour héritier de Richard. Pendant ce temps-là. le Maine, la Tourainc et l'Anjou saluaient Arthur roi d'Angleterre.
Au milieu de ce conflit, on sent qu'un roi comme Philippe-Auguste ne demeura pas oisif. C'était l'occasion de décider enfin à qui des Capels et des Planlagcncts resterait la meilleure part de la France. Arthur, maigre la légitimité de ses prétentions, ne comptait pas sérieusement dans celle affaire. Heureusement pour Philippe, Jean-sans-Terre était un ri\al indigne de lui Partagé entre tous les vices, ce dernier ne sut que tramer «les complots, ravager des provinces et assassiner un enfant.
Brabançons, milliers ou tôlcrcauï. « l,i plupart (l outre eux parlaient une langue étrangère; il* vivaient en méi ivanls, n'allant jamais à la messe et ne donnant aucun signe île religion, même qainA iU habitaient un lieu privilégié, qui se garantissait île leurs déprédations par une contribution régulièrement acquittée. Dès qu'ils étaient en campagne, ils massacraient de préférence les prêtres et le> moines, pillaient les églises, commettaient d'horribles sacrilèges, profanaient les rases sacrés, et k livraient à des abominations que l'imagination concevrait a peine, m Tels étaient le* scélérat* que llichard avaient déchaînés contre h Hretagne
LA BRETAGNK ANCIENNE. ->99
Au moine n I même où il retrouvait la protection douteuse du roi de France, le jeune duc de Bretagne perdit la protection plus sûre de sa mère, à qui une fatale inconstance de cœur lit prendre pour troisième mari le vicomte Guy de Thouars; de sorte qu'oulre une duchesse régnante, il y eut pour ainsi dire deux ducs en Bretagne.
Bcmis au Mans entre les mains de Philippe, Arthur lui lit hommage pour sea nouveaux Elals. et eu rcrul le titre de chevalier. Bientôt Jcan-sans- Terre parut avec deux armées à la fois; il prit le .Mans et Angers, en brilla les maisons et en vendit les habitants à l'encan. Ce Tut alors que l'ambition du roi de France se trahit dans les faibles secours qu'il offrit à son protégé. « H aidait bien Guillaume des Boches, sénéchal d'Anjou et général de la petite armée bretonne, à prendre çà et là quelques chàleaux; mais à peine occupés, il ordonnai! qu'ils fussent démolis:» ne voulant pas laisser plus de puissance au duc de Bretagne qu'au roi d'Angleterre.
Le seul profit qu'Arthur retira de cette expédition fut l'habit de chanoine, dont on l'affubla à Saint-Martin de Tours, comme seigneur temporel des évèques de Bretagne; — privilège qui fut conservé à tous ses successeurs, avec le rang dans le chœur immédiatement après les rois de France.
On reconnaît, à cette ironique faveur, que la question de la métropole de l)ol venait de se résoudre au détriment de la Bretagne. Voici quelle avait été l'issue de ce fameux procès. Et d'abord rappelons qu'il tirait son origine de l'installation à Dol de saint Satnson, premier archevêque d'York (sixième siècle), et qu'il durait depuis le roi Hoël le Grand, qui, secouant le premier toute obédience étrangère, avait déclaré le clergé breton indépendant, et les successeurs de Samson Ier archevêques de Bretagne. Vingt fois, comme on a vu, le petit synode bas breton avait bravé les foudres spirituelles cl temporelles. Les protestations, contestations, altercations et excommunication! échangées à cet égard tiennent une place énorme dans les Actes de Bretagne. Il s'ensuivit des guerres, des traités de paix, des alliances et des ruptures entre les princes français et bretons. Une simple concession sur ce point d'honneur perdit, on s'en souvient, le roi Salomon.
Suivant que la Bretagne ou la France était en faveur ou en disgrâce auprès de la cour de Borne, les évèques de Dol recevaient ou ne recevaient pas le litre d'archevêque et le pallium archiépiscopal. Ainsi Grégoire VII, pour mortifier le roi de France, «envoya cet insigne à Evcn , abbé de Saint- Melaine, en l'élevant au siège de Dol. » annonçant que les droits de celle métropole venaient d'èlre reconnus par un synode, et ordonnant de porler obéissance audit Evcn comme métropolitain, jusqu'à ce que l'affaire eût été examinée par un légat. » Dans toutes les décisions pour ou contre les archevêques de Dol, il y avait quelque restriction semblable.
En 1093, Urbain II. à son tour, concéda le pallium au prélat de Dol, -nus la réserve des droits du métropolitain de Tours. Et puis à peine ce
la hiieta<;ne ancienne.
même Urbain II rclirail-il 00 qu'il avait accordé, que son successeur
Pascal 11 renvoya le pallient i Baldrik. Innocent II en lit au-
dc l'Église bretonne, ce serait le déshériter comme un lâche, lui roi de France, déflorer son diadème et le fouler aux pieds. Le pape céda enfin, el le 1" juin 1199, après six siècles de résistance héroïque, l'archevêque de Dol fut réduit à l'état de suffraganl, et tous les évoques bretons retombèrent sous l'obédience de Tours. — Le trente-neuvième et dernier archevêque de Dol fut Jean de la Mouche.
Ainsi la Bretagne perdait, l'un après l'autre, les fleurons de sa vieille couronne, et tel fut le prix dont Arthur I" paya l'habit de chanoine héréditaire à Saint-Martin !
Lorsque Philippe eut assez effrayé Jcan-sans-Terre avec le fantôme d'Arlluir, ne jugeant plus cette comédie utile, il abandonna son protégé (1200). Il est vrai que nombre de barons avaient prévenu sa défection en lui tournant le dos. ce qui lui servit de prétexte pour sacrilicr la Bretagne.
Par le traité conclu entre Philippe et Jean-sans-Tcrrc, à Boutavant. le 22 mai 1200, Jean fut maintenu dans les Étals de son frère Richard, el Arthur se vit indignement déshérité. « Il fallut que le pauvre enfant reconnût Jean pour roi d'Angleterre, pour duc de Normandie, pour maître de la Touraine, du Maine et de l'Anjou; qu'il lui fit hommage de la Bretagne en face du roi de France, et qu'il se reconnût lui-même son vassal, son
tant. Il est vrai que Lucien II, en 11i4, lit tout le contraire; mais les évéques de basse Bretagne fermèrent l'oreille suivant l'usage. Adrien IV et Lucien III vinrent les fortifier en imitant Urbain et Pascal: si bien que, tantôt reconnus, tantôt désavoués, les archevêques de Dol auraient indéfiniment gardé leur indépendance, si la résolution de Philippe-Auguste n'eût coupé court aux tergiversations de la cour de Borne.
tenait le jeune Arthur en sa puissance. Philippe déclara à Innocent III que maintenir plusIonglcmpsTindépcndance
Profilant du moment où il
homme, Mil justiciable. » Tant il est vrai, s'écrie d'Argcnlré, que « les puissants n'ont respect à nulle conscience et révérence de Dieu, se servant de serments et promesses pour amuser les plus simples, et surprendre, à leur avantage, ceux qui s'y tient au pied levé. »
Jcati-sans-Terrc s'engageait toutefois à laisser Arthur sous la garde de Philippe-Auguste. Mais ce n'était là qu'une dernière trahison de celui-ci. dit un auteur contemporain, car un article secret du traité assurait au roi de France toutes les terres que le roi d'Angleterre possédait dans le conlioent, pour le cas où Jean -sans-Terre mourrait sans héritiers directs. Kt voilà qui explique à merveille l'alliance des deux rivaux au détriment d'Arthur. Une autre preuve de la mauvaise foi du traité de Boulavant, c'est qu'il n'y est pas même parlé de Constance, qui était cependant encore la véritable duchesse de Bretagne, tant que durait la minorité d'Arthur. Du reste, cette princesse disparut du inonde, comme de la politique, à la fin de l'année suivante (1201), âgée à peine de trente-neuf ans, laissant à Guy de Thouars trois tilles, dont l'une portera le duché dans la maison de France. Sans autre appui désormais que son jeune courage, Arthur alla se faire couronner solennellement à Rennes, et recevoir les serments des barons et des évèqucs; puis il entra, tête levée, au milieu des acclamations, dans celte carrière de gloire annoncée par tant de prophètes... et qui dérobait sa tombe à quelques pas du début !
Les passions, comme la fortune, se jouent des plus profondes combinaisons politiques. Philippe et Jean se méfiaient trop l'un de l'autre pour demeurer d'accord. Dès l'an t202. ils recommençaient à guerroyer, et l'intérêt de Philippe le ramenait vers le duc de Bretagne. 11 le reçut à Cou mai, dans son camp; il lui promit la main de sa fille Marie, il lui rendit toutes les provinces qu'il lui avait enlevées, et il l'envoya les reprendre... à la tète de deux cents hommes d'armes.
Arthur paya tant de faveurs par ce fameux hommage à Philippe, qui divise depuis six cents ans les historiens de la Bretagne, après avoir divisé pendant trois siècles les souverains des deux pays. Tous conviennent que l'hommage fut lige pour le Poitou, le Maine, la Touraine et l'Anjou: mais les uns soutiennent qu'il fut simple pour la Bretagne, les autres qu'il fut lige comme pour le reste. Nous examinerons tout à l'heure celte question, qui fera couler des flots de sang breton et français'.
Quoi qu'il en soil, cinq cents chevaliers cl quatre mille hommes de pied énumérés dans le poème de Guillaume le Breton vinrent, de tous les points de l'Armorique, grossir la petite armée d'Arthur. Ce prince n'avait pas encore seize ans; qu'on juge de son ardeur au moment de faire ses premières
1 A l'égard de la Normandie, l'hommage d'Arthur fut conçu en ces termes significatifs : a Pour ce •|uî concerne ma Normandie, monseigneur le roi de France gardera ce qu'il lui plaira de tout ce qu'il a pris, et de ce qu'il pourra prendre encore avec le secours de Dieu ■
urines, mais qu'on juge aussi de son inexpérience ! 11 donna la preuve de l'uncct de l'autre, en courant assiéger. M irebeau dans le Poitou, sans attendre (|iic sou armée fût au complet. Il espérait surprendre dans celte ville un précieux otage, Aliénor d'Aquitaine, son aïeule et son implacable adversaire. La victoire est femme : elle sourit d'abord à la jeunesse, mais c'est pour la trahir aussitôt. Tel fut le sort d'Arthur. Entourer la ville, ouvrir la brèche, s'y élancer l'épée à la main, tout cela réussit à merveille; mais il fallait enlever de même une grosse tour, dernier asile d'Aliénor, et Jeansans-Terrc eut le temps d'arriver avec des forces redoutables. Les assiégeants de la tour se trouvèrent assiégés dans la ville. Cependant tant do jeunes braves n'eussent point cédé, si la trahison ne se fut mise de la partie. Elle était peut-être d'avance au camp des Anglais, en la personne d'Emcry de Thouars et de Guillaume Des Hoches. Le fait est que, sachant les intelligences de cclllî-ci dans la place, Jcan-sans-Terre, qui, suivant la maxime du Spartiate Kysandre, amusait les hommes avec des paroles, comme les enfants avec des osselets, fit venir Guillaume dans sa tente, et lui dit :
« N'est-ce pas calamité que gens faits pour se choyer comme bons parents et familiers, se jettent en tel destourbicr, par faute de soy entendre et convenir? Voici Aliénor, ma très-redoubtéc mère, mal courtoisement enserrée en une lour que peuvent rompre engins de guerre, où elle n'a déduits que de cris cl pleurs de meshaignés Jblcssés), et Arthur, mon beau neveu, qui un jour sera honneur de chevalerie , s'en va droit en avant, cuidanl que rien lui puisse nuire, faisant de batailles festes el jeux. Moy-même. Jean, son seigneur et roy, qui pourroit bien d'un coup lui tollir ce qui lui reste de vie à vivre pour longue que elle soit, je suis ici asteure (à cette heureià temporiser et à essayer tous ménagements convenables, attendant possible que ces gens d'armes, que il a mandés au loin, viegnent et me relancent comme un regïiard aux toiles. Ne sçaurais-tu expédient pour amener les choses à bien? N'as-tu soubvenir de quelque ami favorable du parti de mon beau neveu qui le puisse ayder à paix recouvrer, etguerdon demoy obtenir?» Des Hoches réfléchît un instant, puis il répondit : « Le seul guerdon désirable, c'est l'honneur que j'ay de servir mon seigneur, mais je le supplie de m'octroyer un don. — Je te l'accorde, dit Jean-sans-Tcrre, et sur l'âme de mon père. — A doue, répliqua Des Roches, demain le jeune et gentil duc et lous ces beaux seigneurs qui le gardent de vous, seront voslreset à voslre commandement : mais je réclame le don que vous m'avez octroyé. C'est que aucun des assiégés ne sera ou emprisonné, ou à mort envoyé; que monseigneur Arthur sera de vous traité et choyé comme bon el honorable neveu; et que vous lui rclaissercz de ses biens ce que les seigneurs de la cour jugeront luy appartenir. — Oui, deà, reprit Jean, tu ne demandes que cela ? Or, je le l'ai accordé, et n'en sera mie retranché. »
A ces paroles, Jcan-sans-Terre joignit tous les serments possibles, dérla-
rant ses vassaux déliés de son obéissance s'il manquai! à ses engagements, et se soumettant lui-même à tout ce que mérite un perfide et un ennemi public.
Là-dessus, Guillaume s'introduisit au camp des Bretons dans la nuit du ."îl juillet au 1" août, et tous les chevaliers d'Arthur furent surpris au lit comme lui-même. Or, Jean ne se vil pas plutôt maître de leurs personnes, qu'au mépris de tout honneur, il les fit jeter en prison. Vingt-deux des plus illustres y moururent de faim. Des Hoches et Guy de Thouars, indignés ou menacés à leur tour, allèrent offrir leur épée à Philippe- Auguste. Le premier ne tarda pas à se faire ermite.
Tombé ainsi du trône dans les fers. Arthur fut conduit au château de Falaise, séparé de tout ce qui l'aimait et gardé à vue, ayant un triple anneau rivé aux pieds : triplices annulas circa pedes habem. .lean-sans-Terre essaya par mille moyens de le faire renoncer à ses droits; mais, s'il faut en croire les chroniqueurs, Arthur fut inébranlable. « Abandonne, disait Jean, de fausses prétentions à des couronnes que oneques ne porteras. Suis-jc pas ton oncle? je te ferai part d'héritage comme ton seigneur et te donnerai mon amitié. — Ton amitié? répondit le jeune duc; mieux me vaudrait la haine du roi de France : avec chevalier loyal toujours y a remède de générosité. — C'est folie de s'y fier, beau neveu; les rois de France naissent ennemis des Plantagenels. — Philippe a placé la couronne sur mon front ; il fut mon parrain de chevalerie; il m'a baillé sa tille en foi de mariage. — Kl tu ne l'épouseras meshui ! Nos tours sont fortes; il n'y a ici rien qui résiste à ma volonté. — Jamais tours m épées ne me rendront assez lâche que de redire au droit que je tiens de mon père après Dieu ; ce fut Geoffroi. votre frère ainé, aujourd'hui devant le Seigneur. Angleterre. Touraine. Anjou, Guyenne, sont miens de son chef, et Bretagne de l'estoc de ma mère; jamais je n'y renoncerai que par la mort. — Ainsi sera donc, beau neveu, dil Jean. » Et, dès ce moment, la perte d'Arthur fut résolue.
Le roi d'Angleterre chercha partout des assassins sans pouvoir en trouver. Ses plus dévoués serviteurs, en vain tentés par ses promesses, lui répondirent qu'ils étaient gentilshommes et non pas bourreaux. Doux d'entre eux s'enfuirent de sa cour, de peur de céder à ses exécrables instances. La jeunesse cl le noble caractère d'Arthur lui faisaient des amis jusqu'au fond de son cachol. Le gouverneur même chargé de sa garde, William Bruce, chambellan de Jcan-sans-Tcrre (et ce n'est pas une des moindres gloires de ce nom glorieux), sentit un reste de sang breton bouillonner dans ses veines, et n'hésita pas à risquer sa vie pour sauver celle de son prisonnier. Le roi était parvenu à gagner au poids de l'or quelques écuyers, qui s'étaient engagés à infliger au duc de Bretagne le supplice d'Abailard, et de plus à lui crever les yeux. Ces misérables s'introduisent près d'Arthur sous prétexte de lui porter des consolations. Le confiant jeune homme leur tend une main amie... Mais il reconnaît bientôt leur infâme dessein... Dans la pre-
:m LA BKETUiNE ANCIENNE.
mière épouvante, il lomb6 à leurs pieds, il les supplie avec larmes... Ces cœuit «le fer {t'amollissent... ils hésitent un instant. Alors le fils des rois bretons échappe à leurs viles étreintes; il se relève intrépide et terrible: il met en pièces le banc qui devait servira sa mutilation, et, armé d'un morceau de ce banc, il écarte ses bourreaux jusqu'à l'arrivée de William Bruce, tlclui-ci chasse à coups d'épée les envoyés de Jcan-sans-Terre . et mêle des larmes de honte aux pleurs de son captif.
Le roi d'Angleterre résolut dès lors de ne s'en rapporter qu'à lui-même: il enleva Arthur à son généreux gardien, et, le conduisant « comme l'agneau qu'on mène à la boucherie,» il le lit transporter au château de Rouen.
En délivrant Arthur à Jean, au milieu de tous les barons qui l'aceomnagnaient : — Je ne sais pas, monseigneur, dit William Bruce, ce que tloil devenir voire neveu que voilà; mais tous ces seigneurs me seront témoins que je vous le rends sain de corps; et je souhaite qu'il n'ait pas plus de sujet de se plaindre de ceux à qui vous en allez confier la garde qu'il n'en a de se plaindre de moi.
Toutefois, avant d'exécuter son projet, le roi Jean se flatta de conquérir la Bretagne (1205). Il prit donc et fortifia Dol, ravagea le pays de Fougères et tout le nord du diocèse de Rennes. Mais il dut bientôt lâcher celte proie pour voler au secours de ses provinces attaquées par Philippe-Auguste. Ce fut dans la rage que lui causèrent les victoires de ce prince qu'il se retourna contre le «lue de Bretagne.
Le 3 avril 1205, jour du jeudi saint. Jean se cacha dans les bois de iMoulincau sur la Seine, au-dessous de Rouen. Il étouffa dans le vin le reste tic ses remords et les dernières révoltes du sang. Puis il monta sur un bateau, et se rendit au pied de la tour où l'on gardait Arthur. Il l'envoya chercher par son écuyer, Pierre de Maulac, gentilhomme poitevin, qu'il récompensa dans la suite par un riche mariage. Arthur, affaibli par la souffrance elle chagrin, eut quelque peine à gagner le rivage.
« — Venez çà, beau neveu, dit son oncle en lui tendant la main, veut voir le jour que tant vous aimez; je vous rends libre comme l'air, et veux moi-même vous octroyer un royaume à gouverner. »
Mais le roi parlait du jour, et la nuit tombait sombre et terrible. Il parlail «le liberté, cl ses doigts serraient ceux du captif comme des anneaux do fer... Les fumées de l'ivresse et la lièvre du sang donnaient une expression diabolique à son sourire. Un affreux pressentiment glace le cœur d'Arthur. Il s'arrête tremblant sur le bord du bateau... Alors Maulac et le roi l'aideul à embarquer, et tous trois reprennent le chemin de Moulineau. Maître entin de sa proie, le tigre ne dissimule plus. Les regards farouches de Jean, l'heure et le lieu, le mystère et la solitude, tout annonce au pauvre prince sa destinée... Mourir à dix-sept ans, et mourir assassiné, sans les pleurs d'une mère et les consolations d'un ami, après avoir mis le pied sur deuv
trônes cl rêvé une longue vie loule pleine de gloire ! Quel courage résisterait à une pareille épreuve? Arthur tombe à genoux devant Jcan-sans- Terrc ; le duc de Bretagne se traîne aux pieds du monarque anglais; le neveu baise en pleurant les mains de son oncle. Il ne demande plus justice, mais pitié! Ce n'est plus une couronne, c'est la vie qu'il implore! Lorsque Jean s'était gorgé de vin, sans doute il prévoyait cette scène... S'il n'eût pas été assourdi et aveuglé par l'ivresse, les prières et les larmes d'Arthur l'eussent désarmé; mais, dans son abrutissement Féroce, ces prières même el ces larmes ne liront qu'exaspérer sa rage. Sentant peut-être quelque chose remuer au fond de sou âme, et redoutant l'éveil du remords et du sang, il ordonne à son neveu de se taire el de se relever... Arthur insiste avec sanglots... Jean le saisit par les cheveux. Arthur pousse des cris lamentables... Jean lire sa longue épéc... Les cris recommencent... Le roi ordonne à.Maulac de frapper. .Mais Maulac n'csl pas ivre, lui; l'horreur a paralysé son bras. C'csl alors que Jean se pVéeipito sur Arthur, lui passe son épée au
travers du corps, la retire fumante el ensanglantée; puis, comme le taureau excilé par l'écarlalc, recommence à frapper sans voir, cl fend la tète de sa victime. Comme si tant de coups n'eussent pas suffi pour tuer un enfant, le monstre fit jeter le cadavre dans la rivière, avec une grosse pierre au cou. Ainsi finit Arthur I", roi d'Angleterre, dur de Bretagne et de Normandie, comte du Maine, de la Touraine, de l'Aquitaine el do l'Anjou ; « prince de belle figure el de bello espérance, duquel on voyait s'ép;iudre la semence de toutes vertus généreuses et de valeur. » Le lendemain, «les
pécheurs trouvèrent son corps dans leurs filets, cl portèrent cette pèche royale au prieur de Notre-Dame du Prè, qui l'inhuma secrètement
ALIX. - CUV DE TflOUARS
Malgré les efforts de Jean pour cacher son crime, la fatale nouvelle traversa rapidement la Bretagne et la France. Aussitôt les prélats et les barons s'assemblèrent à Vannes, pour aviser au salut du pays. Ces États, les plus solennels qu'on eût encore vus, déférèrent le gouvernement à Guy de Thouars, beau-père d'Arthur et veuf de Constance, seulement comme tuteur d'Alix, tille aînée de cette princesse. Guy n'en prit pas moins le titre de duc de Bretagne ; mais ce titre n'appartenait réellement ni à lui ni à sa fille ; il appartenait à Eléonorc, sœur aînée d'Arthur, que les rois d'Angleterre retenaient depuis quarante ans au couvent de Bristol. — On verra que ce précieux otage ne leur servit à rien. L'iirtérèt commun de la Bretagne et de Philippe-Auguste était de fermer la Bretagne aux Plantagencls en élevant Alix au détriment d'Éléonoro.
Mais il fallait d'abord venger Arthur et châtier Jean-sans-Terrc : Philippe ne perdit pas cette occasion d'écraser son rival. Ministre empressé de la vengeance publique, il cita le roi Jean devant les pairs du royaume (les hauts barons relevant immédiatement de la couronne), pour répondre, comme vassal de cette même couronne, à l'accusation de parricide portée contre lui. Le coupable se garda bien de comparaître: il se borna à se faire défendre par la cour de Rome, comme croisé, vassal de l'Église et armé de l'onction sainte. Mais il n'en fut pas moins condamné, la preuve de son crime étant faite, à la perte de la vie et à la confiscation, suivant la loi féodale, au profit du roi de France son suzerain, de tous ses Étals situés dans le royaume.
Pendant qu'on rendait celte sentence contre lui, Jean-sans-Terre se faisait sacrer pour la quatrième fois, comme si l'huile sainte eût pu effacer le sang qu'il portait au front ; puis il allait se vautrer en Normandie dans l'intempérance et la luxure, faisant jouer et danser autour de lui des baladins et des femmes, fermant les yeux aux malheurs de ses peuples, à la prise de ses villes, à sa propre honte. « ne craignant, comme dit d'Argentré, ni Dieu ni son honneur.» Si on venail lui annoncer que Philippe-Auguste lui avait enlevé une province, que les Français traînaient les gouverneurs de ses for-
» 1). Moritc, t I. p 119. eti — Gervas Ikn.bcrn. ad anmh 1186. — Historiens de Fran.e, Vir » Hum ||, t. XVII, p 477 — Id . p 515. 507,579 — In t. XVIII. p 87 — lu.. t. XIV, p 597,644. 704. — In., PRÉr*ir, p. xi. — Unpard, Histoire d'Angleteme, t. Il, p. 511, elc. — D'Arpmtrr. HiMiNKr. oc Bretacse, p 259. elc. —Guillaume le Breton, I'hiuppéiie, p. 150, lit. V — The5ai"ew awc- DOTom» «le HarlCMN et Durand, l III, p. 850. — Archives de Nantes, armoire K. raille V — Mathieu Tari» — Hetueil de» Historien» de Fninee, t XVII
LA BHETAUîSE ANCIENNE. 507
leresses à la queue de leurs chevaux: — Laissez-les faire, répondait-il en vidant sa coupe, ce qu'ils m'auront pris en un an, je le leur reprendrai en un jour.
Ainsi Philippe, exécutant la sentence des pairs, acheva sans peine la conquête de la Normandie. L'Anjou, le Maine, la Tourainc cl le Poitou ne lui coûtèrent pas davantage, et le dernier Plantagcnel, arraché à ses festins dans sa dernière ville, n'eut plus qu'à s'enfuir honteusement en Angleterre.
Pendant ce temps-là, les intrépides alliés du roi de France, Guy de Thouars et les Bretons n'étaient point restés oisifs: ils avaient repris Dol, enlevé et brûlé leMont-Sainl-Michcl par un jour de morte-eau, et rendu à la Normandie tous les maux qu'elle avait faits à la Bretagne 1 1204» '.
Or, quelle fut pour les Bretons la récompense de tant de secours et l'issue de tant de révolutions? Au lieu de relever de la France par la Normandie, ils relevèrent directement de la France, cl voilà lout.
Aussi, Guy de Thouars. peu satisfait de la reconnaissance de Philippe- Auguste, inconstant d'ailleurs en sa qualité de Poitevin, et entraîné par son frère Emery, volage partisan de tout le monde, ne tarda pas à renouer des négociations avec ce Planlagcnct qu'il avait si rudement combattu. Cette faiblesse fut le signal de sa perte. Instruit bientôt de ces intrigues. Philippe châtia tout à la fois et sans pitié les deux frères : — Emery, en mettant à feu et à sang ses domaines, et Guy, en lui enlevant la tutelle d'Alix, déclarée duchesse au mépris des droits d'Kléonore î 1206).
Quant à Jcan-sans-Tcrrc, il finit comme il avait commencé, par des lâchetés et des crimes. Chassé une troisième fois de la Bretagne, où il était revenu la torche à la main pour disparaître au premier combat, exécré jusque chez lui par tous ses barons d'Angleterre, il s'avisa de les forcer de lui livrer leurs filles en otage. L'épouse de William Bruce parut ici digne de lui-même : «Votre maître a tué son propre neveu, répondit-elle aux envoyés du roi, dites-lui que je ne lui confierai pas mes enfants ! » Jean se vengea
1 Philippe cunvoqui pour CCI çuerres |du>ieurs monstre* ( revue» ) dos duc», comtes, chevalier» cl seigneurs sujets à son osl Los Bn-tons qui compirurcnt a la monstre de Pâques (1*205) Turent Guy de Thouars, comte de Bretignc ; Alain, comte du Penlhièvre; Guyomarc h et Hervé de Léon : Payen de Maleslroit ; Eudon, comte de Porrhoet ; Josschu île Hohau, Baoul et Guillaume de Monlfort. Pierre de Lobéac; Bouaud, vicomte de Donnes; Guillaume de la Guerche, Erard de Brain, André de Vitré. Gi'cdTroy et Guillaume de Fougères, GeolTroi et Alain de Château-Giron. Guillaume et Alemand d'Aubigné, Juhel de Mayenne, Olivier de Uinan, Jean de Bol, Geoffroy de l'Espine, Olivier de Tinténiae, Hervé de Beaumortier, Geoffroy de Chateaubriand, Geofl'roi d'Anccnis, Guillaume de Clisson et Guillaume, son lit» ; Guillaume du Plessis, Bernard de Machecou, llarsculphc de Un/. Olivier de La Roche. Eudon du Pont, Geoffroi de Hilhenc, Guillaume et Rolland de Rieux
Outre les expéditions de Normandie, tous ces seigneurs, quitifiés de hannerets dans le nïlc de la monstre, prirent une part glorieuse aux sièges de Loches et deChinon, dernières places de Jeansans-Terre en Touraine. Ce Tut à Chinon qu ils délivrèrent ce fameux Conan de Léon, qui, d'un couu de poing, cassait la tète d'un homme et assommiit un cheval
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bientôt en incarcérant la mère et en faisant mourir de faim un de ses tils. Hier, il s'attaqua à Dieu lui-inéme dans la personne de ses ministres. Le pape Innocent III l'excommunia, le déclara décliu du trône, et chargea Philippe d'exécuter ce jugement en s'emparant de l'Angleterre. L'assassin d'Arthur n'échappa à ce châtiment suprême qu'en inféodant son royaume au sainl-siége, à la charge de mille marcs sterling par an.
Réduit cependant par son tcrrihlc suzerain au vain litre de régent, Guy de Thouars ne garda pas même le pouvoir de marier sa fille. Philippe songea d'abord, suivant le désir des barons, à disposer de celle-ci en faveur de Henri d'Avaugour, Dis d'Alain, comte de Tréguicr, chef de la maison de Penthièvre, et remontant par le célèbre Guryvan, comte de Iteunes. jusqu'aux anciens rois du pays. Guy deThouars, lui-même, se soumit à relever ainsi la branche cadette de Bretagne en la rattachant à la branche ainée; le contrai fut dressé à Paris, et les états convoqués à Lamballe... Mais les auteurs de ce projet avaient compté sans l'âge des deux époux. Alix avait sepl ans et Henri n'en avait que quatre. Outre celle disproportion, le duché retombait indéliiiimenl dans les régences, et puis Philippe réfléchit qu'une alliance aussi nationale pouvait restaurer l'indépendance bretonne: il détruisit donc son propre ouvrage, en mariant Alix à un cadet de la maison de France, Pierre de Dreux, arrière-pclil-hls de Louis le Gros (1212)'.
Les droits d'Kléonore se trouvant ainsi définitivement annulés, celle victime de sa naissance resta jusqu'à sa mort au couvent de Bristol, gardée à vue par des gens d'armes. Guy de Thouars mourut peu de temps après le mariage de sa fille, laissant la réputation d'un brave homme de guerre, meilleur lieutenant (pie capitaine, préférant le repos à la gloire, et plus inconstant qu'ambitieux. Avant que la couronne de Bretagne passât dans • la maison de France (1210-1211), quelques Bretons avaient pris part à la croisade contre les Albigeois ; entre autres, André de Vitré, Eon ou Eudon de Ponlchâtcau, Simon de Monlfort, etc.
Voici quelles furent les conditions du mariage d'Alix : Pierre de Dreux n'apportait qu'un beau nom sans puissance à l'enfant qui lui donnait le duché de Bretagne et le comté de Bichcmont. Ou le dota des seigneuries de Fèrc-cn-Tardcnois, de Pontoisc, de Brie-Comtc-Kobert, de Ghaillv el de Longjumeau. Il brisa les armes de sa maison d'un quartier d'hermine, ce qui lui a fait attribuer par plusieurs historiens l'introduction de l'hermine sur 1 ecu de Bretagne. Mais plus de deux siècles auparavant. dit une chronique de Saint-Brieuc citée par LcBaud, il y avait en Bretagne une
1 Le Khi I, Uistoirc Ml BaKTAGXE, p. 209. — U'Argentiv, p. 264, etc. — Mathieu l'iris, p 208 — lligurd, t. V, d'Andr.; Ducheanc. — Guillaume le Breton, Historiens de France, t. XVH, p 81. — U. Morice, liv. II. — Ados de Bretagne, t. I, p. 82. — Chronique de Siint-Bertiti, par Jean d'Iprc» [Recuit «le« Historiens de Kranre. t XIII. p 469.)
L A IUIKTAUNE ANCIEN NK. 3<M»
monnaie figurant d'un tôle deux hermines el une croix, et de l'autre trois hermines, avec celte légende : Monetu Allant, Dei yracid Britonum ducis. Il est donc probable que les ducs portaient dès lors les hermines pleines comme Jean III les reprit dans la suite, en retranchant les armes de Dreux. Philippe ne s'oublia pas lui-même dans le contrat de Pierre de Dreux. Le nouveau duc de Bretagne dut faire à la couronne de France l'hommage lige, si opiniâtrement refusé par ses prédécesseurs ; — Alain ne put recevoir le serment des Bretons qu'avec celte clause « sauf la lidélilé du lui de France, noire sire. » C'csl le moment d'examiner cette grave question de l'hommage des ducs de Bretagne aux rois de France.
.Nous avons déjà indiqué, au chapitre VII, la différence de l'hommage franc, simple reconnaissance de la supériorité d'un suzerain, laquelle ne regardait que le fief, et de l'hommage lige qui regardait la personne en même temps que le lief. Voici les cérémonies et l'explication détaillée de l'un et de l'autre. On rendait l'hommage simple ou franc, debout, l'épéc au côté, les mains sur l'Kvangilc, cl avec le baiser. L'hommage lige s'appelait ainsi, disent quelques écrivains, à cause d'un ancien usage de lier le pouce du vassal et de lui serrer les mains dans celles de son seigneur, pour indiquer qu'il était lié par son serment. Ou rendait cet hommage nu-tete, à genoux, les mains jointes, sans épée, sans ceinture et sans éperons. « Le vassal lige s'engageait au prince de lui conserver la vie et les membres, qu'il serait en sûreté dans les forteresses qu'il lui confierait; el il y avait même de ces châteaux qu'on appelait spécialement fiefs jurable s, parce que le vassal, outre l'hommage et le serment commun de fidélité, en faisait un en parliculier d'ouvrir les portes de la forteresse en lout temps à son seigneur, soil qu'il fûl en guerre ou en paix, paeatus vel non pacalus, et soit qu'il s'y présentât à la tclc de son armée, ou avec sa maison et ses seuls domestiques, ad'magnam vel ad parvam vim. Quelques-uns de ces vassaux en devaient sortir quand le prince y entrait ; d'aulres pouvaient y rester. Quelquefois ils n'étaient tenus simplement que de souffrir, à chaque mutation de souverain, qu'on arborât ses enseignes sur les tours, el qu'on y fit trois fois sou cri de guerre : toutes différences qui variaient suivant la nalure différente des inféodations. Le vassal qui prétait le serment lige était obligé de servir le seigneur en personne, et envers tous et contre tous qui peuvent vivre et mourir, excepté son père, et tant en guerre que par jugement, c'est-à-dire à servir d'assesseur pour juger les causes de ses égaux, conformément à l'institution de la justice des pairs. » Ceci posé, l'hommage des ducs de Bretagne aux rois de France, en tant que ducs de Bretagne, élail-il généralement simple ou lige? Malgré l'abbé de Vertot, et avec Hevin, Pèlerin, Daru, etc., on peut répondre que cet hommage était généralement simple, au litre qu'on vient de dire.
Kn effet, les jurisconsultes ne distinguent que deux sortes d'hommages
310 LA BBBTAUNB ANCIENNE.
liges-: l'hommage de fief [féodale), et l'hommage de service (vbsequiale). Or, les princes bretons ne devaient pas au roi de France l'hommage de fief, puisque la Bretagne Formait un État avant qu'il fût question de la France, puisqu'elle n'avait jamais été démembrée de la couronne, et puisque jamais ses ducs ou ses comtes n'avaient reçu d'investiture féodale. Ils devaient moins encore l'hommage de service, car les rois de France eux-mêmes l'ont reconnu « par quatre lettres de non-préjudice, » eu 1328, 1383, 1386 et 1411, lettres dont les originaux figuraient, au temps d'Hévin. parmi les litres des ducs conservés au château de Nantes. Ces actes établissent formellement que, lorsque les duc3de Bretagne ont amené leurs vassaux aux rois dp France, il a été stipulé que c'était de leur part pure gratitude et bienveillance, qu'on ne pourrait à l'avenir en induire « aucun droit, coutume ou servitude. « L'hommage rendu par les ducs de Bretagne aux rois de France comme dites de Bretagne, ne pouvait donc être autre chose que cet hommage simple, nommé par les jurisconsultes « hommage de paix, d'alliance et de confédération m ofTert par tout prince plus faible à tout prince plus puissant dans la hiérarchie féodale. Se dominatiom subdit et confœderatur, disent les historiens du temps.
Si ces expressions « il se soumet à la puissance et fait un traité » avaient signifié l'assujettissement complet de l'hommage lige, il est évident que les ducs de Bretagne n'auraient pas conservé leur souveraineté comme ils la conservèrent. Cependant, ces mêmes expressions, quelque générales qu'elles soient, impliquent une certaine soumission, il faut bien en convenir. Jusqu'où s'étendait cette soumission? Les traités seuls pourraient nous l'apprendre, et ces traités n'existent plus.
Ceux qui prétendent que l'hommage des ducs était féodalcment lige, n'ont pour s'appuyer que l'hommage d'Arthur à Philippe-Auguste, eu 1202, et celui de Pierre de Dreux au môme prince, en 1*212, renouvelé à saint Louis, en 1231 .
Mais d'abord, il n'est pas bien prouvé que l'hommage d'Arthur ait été lige pour la Bretagne comme il le fut pour la Tourainc, le Maine et l'Anjou. Le propre chapelain de Philippe-Auguste, Guillaume le Breton, ne mentionne point la Bretagne en rapportant l'hommage d'Arthur dans son livre De (jestis Philippi Augrnti. Cependant, quand bien même Arthur eût fait hommage lige pour la Bretagne, que signifierait, vis-à-vis de mille contradictions historiques, cet hommage rendu par un enfant de quinze ans à un roi dont il habitait la cour et faisait toutes les volontés ; — hommage radicalement nul d'ailleurs, puisque la seule maîtresse du duché. Constance, mère d'Arthur et véritable duchesse de Bretagne, vivait encore?
Quant aux hommages de Pierre de Dreux, ils s'expliquent d'une autre manière et par les plus simples lois de la féodalité. Pierre de Dreux avait tous ses biens situés en France avant de gouverner la Bretagne. Revêtu du titre
de duc, d'abord et seulement comme mari d'Alix, héritière d'Arthur et de Constance, puis comme garde bail lis tre au nom de son (ils Jean le Roux (à qui nous le verrons remettre la couronne à sa majorité, pour redevenir le simple chevalier Pierre de Braine), il ne possédait aucun droit de son chef dans le duché. Ce ne fut donc point comme duc de Bretagne, mais comme vassal et sujet de Philippe-Auguste et de saint Louis, qu'il fit hommage lige à ces princes. Ainsi du moins l'entendirent toujours ses successeurs et souvent les rois de France eux-mêmes. Que l'intérêt et l'ambition de Philippe, de Louis IX et de quelques-uns de leurs héritiers l'aient entendu autrement, quoi de plus naturel sans doute, mais aussi quoi de moins peremptoire? On appréciera, d'ailleurs, en quelles circonstances eut lieu l'hommage fait à saint Louis. Pierre de Dreux s'était ligue avec d'autres princes contre ce monarque pour des réclamations toutes personnelles. Vaincu et forcé de demander la paix . on juge quelles conditions il dut subir. Mais dans l'infériorité même de celte position, Louis IX, tout en lui imposant un hommage envers et contre tous, « s'obligea, pour sa part, de lui conserver l'exercice et la possession de ses droits royaux, supériorités, prérogatives et noblesse. » — Qui ne reconnaîtrait, dans une telle restriction, les franchises particulières de la Bretagne? Que signifient ces termes de supériorités et droits royaux, si ce n'est la souveraineté même? Et ces autres termes du trailé, dit Ilévin : Solum et in solidum ab antiquis temporibus pertineutia, ne désignent-ils pas cette souveraineté plus clairement encore, « puisqu'ils prouvent que ces droits royaux appartenaient au duc ou pin lut à son fils, exclusivement à tout autre? »
l'ne dernière preuve de la franchise de l'hommage des ducs en général l, et en tant que ducs de Bretagne, c'est cet hommage si différent que leurs propres v assaux leur rendaient ainsi : — Plus proche au duc qu'à nul autre, contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir. Les Bretons auraient-ils parlé de la sorte, s'ils avaient reconnu les rois de France pour suzerains, du moins après les Établissements de saint Louis?
Toutes ces raisons furent si puissantes, même sur l'esprit des rois de France les plus hostiles à la Bretagne, que. lorsqu'on voulut imposer l'hommage lige à Jean IV, dit le Conquérant, sur le refus péremptoire de ce vainqueur d'Auray, « on prit le tempérament » de recevoir son serment en termes généraux : — Tel que nos prédécesseurs, ducs de Bretagne, dit ce prince aux rois Charles V et Charles VI, ont fait hommage a vos prédé-
1 On sent pourquoi nous appuyons sur ce mol «iÉsÉHU.r.iir.NT. Quelle règle, en effet, est sans exceptions dans les choses humaines? Si, comme Arthur et Pierre Maurlerc, certains durs de Bretagne fonl aux rois de France des hommages dont la forme ou la teneur rappelle en quelque façon l'hommage lige. tf axAk ne seront que les exceptions à la règle. Encore verrons-nous queres prétendus hommages liges M'ront toujours sujets n contestation, et ne feront point la loi pour les successeurs, jusqu'au règne de François 11. dernier dur.
31i LA BRETAGNE ANCIENNE.
cesseurs, rois de France, tel je vous le fais en ce moment. Et les rois répondaicnl : — Je reçois votre hommage, sauf mon droit et {'autrui. \jc duc donnait ensuite au monarque le « baiser d'honneur; » le tout, dit Devin, sans faire nul serment de fidélité, sans quitter l'épéc ni les éperons, sans ployer le genou, ni même incliner la trie.
Sommés d'expliquer le sens qu'ils attachaient aux termes qu'on vient de lire, les ducs Arthur 11 cl François II répondirent formellement qu'il* n'avaient point entendu rendre l'hommage lige.
Il nous semble qu'après des raisons aussi plausibles, la mauvaise foi seule pourrait soutenir qu'en droit comme en fait, l'hommage des ducs de Bretagne aux rois de France n'était pas généralement le simple hommage d'alliance et de confédération.
Au milieu des guerres de plus en plus sanglantes que cette question va soulever, jusqu'au mariage de la reine Anne, assez de fleurons tomberont de la vieille couronne de Bretagne, pour qu'on lui laisse du moins le plus cher et le plus glorieux de tous, celui de la nationautê.