CHAPITRE NEUVIÈME
La Naisox de Fiiasce : Pierre I" [M n cuu). — Ses lunes avec les é vèqnes et avec les baron». — Bataille df Cluieaubriant. — Guerres île Maudire a vit la reiue Blanche, a\cc Thibault de Champagne, avec saint Louis. — Duxiekes tnoiMOts. — La ballade de Jeanne de Buhan. — Jeax |« ( le Boix ). - S*-s ordonnante*. - Jevx II. — Ravages des Anglais en Bretagne — Progrès de la douiinàiion française. - Ordonnances.— Aiworn 11. — Bomttois ai* Etat».- Jeax III (lk Box).— Collèges bretons. - L'ascie.xre coutche.— Jr.vxxE de Pestmiëvrk et Jevx i>e Momwkt. — Période bernique. — Guerre de vingt-quatre ans. — ■eMfafi s'empare du durhé. — lî est condamné a ConOans et arrête a Nantes. — Charles de Blois il les Français. — Jbvsxr de MntmotT el les Anglais. — Guerre générale — Villes prises et reprises.— Nantes, Bennes Vanne*, rte — Les deux sièges d'Hennebon. — Combat naval à Guer- ■Mej.— Trêve. — Clisson décapite. — Mort de Monlfort. — Cbarles de Blois pris a la Roehe ■ de Pentblevre et Jeanne de Monlfort continuent la guerre.
LA M AISON DE FRANCK. - PIERRE I" i MAUCLERC).
C'est presque toujours un malheur d'elle l'homme le plus spirituel de son siècle : Pierre de Dreux en fournit la preuve. En voulant devancer ses contemporains, il se lit écraser par eux. Ses principales luttes furent Vontre le clergé, dont son éducation »j \^Z?lui avait révélé les abus el les intrigues: v et c'est là, suivant les uns, ce qui lui ^\ a valu le surnom de Mauclcrc (mauvais clerc); suivant d'autres, il fut ainsi nommé parce qu'il renonça à l'état ecclésiastique, auquel on l'avait destiné. Le fait est. qu'élevé dans les
écoles do Paris, avec la plus grande distinction, nourri des belles-lettres cl des sciences, versé dans la dialectique au point d'intimider les plus habiles théologiens, Pierre I" porta sur le trône les qualités et les lumières qui font le bonheur ou le malheur des peuples, suivant qu'elles sont bien ou mal employées. Tous les historiens s'accordent n dire que Pierre les employa mal ; mais tous les historiens appartiennent au clergé, ce grand ennemi du mauvais clerc. Sans prétendre justifier absolument ce prince, nous croyons que son défaut fut celui des grands» hommes, l'ambition: que la fausseté de sa position doit atténuer celle de sa conduite: que son plus grand crime, en un mot. fut de ne pas réussir. Appelé à gouverner un pays dont il ignorait les coutumes et les mœurs, plein de celte confiance en luimême, que devait lui donner sa supériorité d'esprit, Pierre de Dreux vil d'abord sa couronne dominée par deux puissances rivales : les seigneurs cl les évêquçs. Il essaya naturellement de les abaisser, comme avait fait Nominoé pour les évèqucs, comme devait faire Louis XI pour les seigneurs, mais il n'était plus temps d'imiter Nominoë; il n'était pas temps de devancer Louis XI. Un seul homme, d'ailleurs, ne pouvait suffire à celte double entreprise. Voila pourquoi, non moins ferme et no*n moins habile que ces deux princes. Pierre de Dreux succomba cependant. Le granit de la vieille constitution bretonne retomba de tout son poids sur ce Sisyphe étranger. Mais l'histoire doit lui tenir compte de l'audace même de son entreprise, et ne pas oublier que le méchant clerc eut pour adversaires un grand saint, Louis IX, et l'Kglise elle-même, cette mère de tous les saints.
Nous avons exposé les énormes privilèges des evêques et des abbés de Bretagne1; ces privilèges s'étaient accrus à tel point, que l'autorité des ducs n'était plus rien dans les villes épiscopalcs. Pour attaquer de front ces abus, Pierre saisit une excellente occasion. Jean-sans-Terre avait reparu sur le continent et menaçait Nantes. Le duc fortifia cette ville, creusa des fossés, éleva des remparts. Il fallut, pour expédier ces travaux, raser plusieurs maisons, dont quelques-unes appartenaient au clergé. Opposition de Pévèque de Nantes, homme intrépide, médiocre et entêté. Le duc passa outre et s'en trouva bien, car Nantes n'échappa à Jcan-sans-Terrc que grâce à ces moyens de défense. Pierre abusa peut-être de son droit en refusant d'indemniser l'évèque. Mais celui-ci, dont le dommage fut évalué à deux cents livres, avait tort de crier plus haut que les habitants, dont la perte montait jusqu'à deux mille cinq cents livres (1214).
L'année suivante, ce fut le tour de levêque de Dol. En confirmant ses privilèges, Pierre se réserva les droits d'ost cl de ressort, c'est-à-dire d'en-
« Un abbé de Saint-Melaine, Ambriochan, était, dès le neuvième siècle, souverain dans son a\An\c Tous les actes passés dans le ressort de sa justice étaient signés de son nom et datés « nt i/mÉr m son coi'vcnsEUEST. v — Un autre abbé, relui de kerjean, arail accumulé tant de bénéfices, qu i sa ruort. le pape, effrayé de la multitude de demandes qui plurent à Home, rrut que tous les abbés de Brela?n< étaient morts en même temps { Actes pe Routasse. )
LA BRETAUME AMCIBNHS. 31 fi
rôlement cl de justice en appel. L'évêque jeta feu et flammes. Bientôt l'évêque de Nantes excommunia le duc, et l'accusa, en cour de Home. « de se réserver le monopole du sel, du bois et même du pain; de maltraiter les vassaux de l'Eglise, cl de faire emprisonner les clercs. Le roi de France attisa ces discordes qui affaiblissaient la Bretagne. Le métropolitain de Tours, impatient d'userd'un pouvoir suspendu pendant six siècles, confirma et promulgua l'excommunication de Mauclcrc; si bien que celui-ci, malgré sa défense, se vit condamné par le pape à des réparations et à des restitutions considérables. Il ne perdit pas courage cependant, et il le montra bientôt à l'évêque de Hennés. Pour la seconde fois, il fut excommunié, et le pape le menaça de délier ses sujets de leur serment.
Ce fut alors que Pierre, s'babituant à ces foudres, résolut de détruire ses» deux ennemis l'un par l'autre, et souleva la noblesse contre le clergé. Il eut l'adresse de faire entrer tous les barons dans ses vues, et les usurpations ecclésiastiques furent combattues pied à pied. On se souvient que sous Conan III. en 1 127, les seigneurs avaient renoncé aux successions mobilières de leurs vassaux. Les clercs s'étaient adroitement substitués aux seigneurs en prélevant le tiers de ces successions, sous le titre de tierçaye ou de jugement (les morts. Les barons, assemblés à Nantes, interdirent la perception de ce droit, ainsi que le past nuptial, droit de mariage qui s'élevait parfois jusqu'à quarante sols d'argent (cent vingt francs de notre monnaie;, et tous les magislrats jurèrent d'y tenir la main. Aussitôt, nouvelles excommunications lancées par les évèques de Hennés, de Saint-Brieuc, de Saiut-Malo, de Dol, de Tréguier, non-seulement contre le duc et les barons, mais contre tous ceux qui les secondaient. On voit que la querelle arrivait aux extrémités. Fort de la régularitéde sa conduite et de l'assentiment général, Pierre riposta par la confiscation des régales ou du temporel des trois évèques, les élimina de leurs sièges, suspendit la perception des dîmes, cassa les donations faites au clergé, et parlant au nom des canons les plus autbenliqiics, appela ses adversaires « vendeurs de sacrements, maquignons de eboses saintes et marchands de prières. » Alors le scandale fut au comble. « I^es anatbèmes fondirent de toutes parts, les églises furent fermées, le service divin interrompu, tous les sacrements refusés, à l'exception du baptême, les alliés du duc absous de leurs promesses, ses sujets déliés de leurs serments. » C'était frapper une multitude pour atteindre un homme. Heureusement de pareilles mesures étaient inexécutables. En effet, les évèques n'avaient d'autre instrument que l'autorité temporelle pour forcer les excommuniés à la soumission. Or ici, tous les ministres de l'autorité temporelle étant excommuniés en bloc, la. sentence ne put trouver d'exécuteurs. On sent que ni Mauclerc ni les barons ne s'exécutèrent euxmêmes. Tout au contraire, le duc reçut les excommuniés à sa cour, les maintint dans leursdroils et leurs privilèges, leur rendit et leur lit remire la jus-
lice comme aux meilleurs chrétien». Lcsévèques n'eurent donc pour appui que le pape, mais le pape frappait de bien loin pour atteindre la Bretagne.
Mauclerc abusa de cette victoire passagère. Sous prétexte de forlilier le* villes, il y parqua les clercs comme un troupeau. Il (il investir les mimc'huu pour y saisir les victimes de ses rigueurs. Il alla jusqu'à murer les portes des églises, forçant ainsi ceux qu'il poursuivait à .se sauver ou â mourir dr faim. Il alla plus loin encore, dit Mathieu Paris : « Un riche bourgeois de Hennés passait pour prêter son argent à usure; il en reçut des reproches publics de l'évêque, qui l'invita sévèrement à s'amender. Il n'en lit rien. Le prélat l'excommunia. Bientôt après, le prud'homme tomba malade et mourut sans confession. Sa femme et ses enfants présentèrent son corps à la sépulture. Le curé refusa d'inhumer un excommunié, dévolu sans remis «ion aux peines éternelles. La famille en pleurs alla se jeter aux pieds de .Mauclerc. Le prince ne put d'abord que l'engager à présenter requête, et il prit des informations sur la réalité du fait. Les enfants et la veuve ne tardèrent pas ù lui remettre leur supplique, qu'il appointa en ordonnant au curé d'enterrer le cadavre. Le curé refusa positivement d'obéir. Cependant les journées s'écoulaient, le corps tombait en pourriture. cl il s'en exhalait une odeur si infecte, que les voisins allèrent se plaindre au curé, le priant en grâce de lui accorder la sépulture, au moins pour l'amour d'eux, qui n'étaient pas excommuniés. Le curé leur répondit a qu'ils méritaient tous de crever comme des chiens ; qu'il les connaissait bien: qu'ils ne valaient pas mieux que le mort ; et que semblable canaille n'entrerait ni m terre sainte ni en paradis. » Le peuple, qui jusque-là s'était conleuté de plaindre la famille désolée, se souleva cl demanda en tumulte la punition de l'ecclésiastique. Le duc, furieux de son obstination, s'emporta de telle sorte, qu'il envoya sur les lieux plusieurs de ses ofliciers avec ordre d'fOiployer la force pour enterrer le cadavre, et de menacer le curé «le l'enterrer luimême avec le mort, s'il s'avisait d'y mettre opposition. Le curé fui obligé de céder. »
Mauclerc aurait triomphé par celte obstination, s'il tut pu l'exercer quelque temps encore. ..Mais tout à coupon le vit céder aux insinuations dr la cour de Home, rendre aux clercs la plupart de ces droits et de ces bienqu'il leur avait enlevés si résolument, faire reconstruire les églises, et n cevoir à ce prix l'absolution de son audace. Pourquoi ce revirement extraordinaire? Parce que le second ennemi du duc, cette noblesse avec laquelle il avait abattu le clergé, venait de se soulever à son tour, plus terrible qiC le clergé lui-même. Ici commencent les plus grands combats, mais aussi les plus grandes fautes de Mauclerc.
Pendant qu'il frappait d'une main le clergé, de l'autre il avait voulu frapper la noblesse. Prétendant que le droit de bris cl les brefs de conduite rt de sauvetage étaient des droits royaux, il eu avait interdit l'usage aux
.LA BRETAGNE ANCIKNNK. 317
vicomtes do Léon. Ceux-ci rappelèrent la cession de t es droils, laite à leur maison par Hoël II, et se défendirent «de fait et de main » dans leurs bois et dans leurs rochers. Attaquer les prérogatives d'un seul baron, c'était attaquer celles de tous les autres, c'était toucher au palladium de la Bretagne. Hue foule de seigneurs se levèrent donc, et firent cause commune avec le vicomte de Léon : Rohan et ses frères, Soudan du Faon, Hervé du Pont, Amaury de Craon, sénéchal d'Anjou, Jean de Montoire. comte de Vendôme, Hardouin de Maille, plusieurs autres seigneurs du Maine et de la Normandie, et toute cette redoutable maison des Penlhièvre. rivaux acharnés de Mauclerc, depuis qu'il leur avait enlevé la main d'Alix et la couronne. Telle fut la ligue à laquelle le duc opposa les barons d'Avaugour. de Vitré, de Fougères, de Chaleaubriant, de Dol, d'Acigné, de Châteaugiron. Les deux partis luttèrent pendant deux années, au milieu des horreurs de la famine, et terminèrent enlin leurs débals dans la grande bataille de Chaleaubriant, le 5 mars 1223. « Le combat cl chamaillis. dit d'Argentré, fut fort et ferme: et ne s'épargnèrent point, en telle sorte qu'il en fut tué par terre bon nombre. C'cstoicnt mêmes armes, même sang, même cœur; la terre fut incontinent couverte d'hommes morts. » La faiblesse de leurs alliés manteaux et normands perdit les confédérés, ■ en ouvrant, par leur fuite, le flanc des gens de cheval, lesquels furent incontinent couverts de flèches et contraints de faire large, laissant la fortune au duc Pierre, qui, d'ailleurs, avait hardiment payé de sa personne. » Malgré celte victoire, Mauclerc sentit qu'il avait tenté l'impossible, et en recevant la soumission des vicomtes de Léon, il les rétablit dans leurs droits, sauf quelques modifications de forme.
Ce fut alors que Pierre songea à se fortifier par des alliances extérieures, et d'abord par un second mariage. Veuf d'Alix après sept ans d'union, il voulut épouser la lillc du comte de Hainaut, du vivant de son mari le comte de Flandre. Le roi de France Louis VIII s'opposa à cet étrange projet, et Mauclerc en garda une rancune éternelle. Dissimulant toutefois jusqu'à bonne occasion, il s'unit à Louis contre l'Angleterre, enleva Chateauceau au brigand Crc.«pin, prit part à la nouvelle croisade contre les Albigeois ( les Bretons avaient déjà marché contre eux en 1210 et 1219), sauva la garnison de Marmaudc, que l'évèquc de Xainlcs voulait faire mas.acrer; bâtit la citadelle de Saint-Aubin-du-Cormier, qui ne tarda pas à devenir une ville, grâce aux franchises qu'il y attacha, et se trouva prêt à se venger de la cour de France, quand la mort de Louis \1II laissa sur le trône une femme cl un enfant, la reine Blanche de Castille cl saint Louis.
L'ambition de Mauclerc lui lil alors oublier qu'il devait la couronne de Bretagne à un roi de France, cl qu'il était lui-même de la maison de France. Il s'était déjà ligué, sous le règne précédent, avec les comtes de Champagne et de la Marche, le du< d'Aquitaine, plusieurs seigneurs du Poitou et le roi
5l« LA BRETAGNE ANCIENNE.
d'Angleterre. Cette fois il quitta son duché et conféra ouvertement à Curtroy avec les ennemis de la reine Blanche, L'habile régente conjura ce premier orage en stipulant à Vendôme le mariage de la tille du duc avec Jean, frère de Louis l\, à des conditions plus avantageuses pour Mauclerc que pour elle-même et pour la Bretagne. Mauclerc, en effet, devait garder pendant quatorze ans, jusqu'à la majorité de son gendre, les importantes villes qui formaient son apanage: Angers, Bauge, Bcaufort et le Mans. Kn retour, il se séparait du roi d'Angleterre et du duc de Guyenne, et accordait, en certains cas civils, l'appel au parlement du roi de France des jugements rendus par les tribunaux de Bretagne. C'est ici que Pierre dépassait ses propres droits et portait atteinte à l'indépendance du duché. Mais que lui importait l'indépendance de ce duché dont il n'était que l'administrateur pendant la minorité du fils que lui avait laissé Alix ( 1227-1228)?
Du reste, le traité de Vendôme fut rompu dès l'année suivante par une nouvelle conspiration dans laquelle entra le duc de Bretagne, à l'effet d'enlever la régence à Blanche de Castille, et de s'emparer du jeune roi près d'Orléans. Mais un des conjurés, le comte de Champagne (c'était le galant Thibault, connu par ses chansons ), prévint la reine Blanche, dont il était amoureux ; si bien que le coup manqua. Les complices de Thibault se vengèrent de la trahison en se tournant tous contre lui. Il suspendit leurs coups en promettant d'épouser, pour se rattacher au complot, cette même fille de Mauclerc déjà fiancée au frère du roi (lequel, du reste, venait de mourir). Déjà le contrat était fait, la princesse arrivait en Champagne, Pierre et ses . témoins étaient en route, lorsque Thibault reçut deBlanche la Icttrcsuivantc:
«Sire, conte de Champaingne, le roy a entendu que vous avez convenances au conte Perron ( Pierre) de Brelaingne que vous prenrez sa fille par mariage. Si vous mande le roy, que se vous ne voulez perdre quanque vous avez au royaume de France, que vous ne le faites; car vous sçavez que le conte de Brelaingne a pis fait au roy que nul homme qui vive. Si cher que avez tout tant que aimez au royaume de France, ne le failles pas, et la raison pour quoij vous sçavez bien. »
Celle lettre, et surtout ces derniers mots, désarmèrent encore une fois le platonique amanl de la régente. 11 retira sa parole, tout fut rompu; et Mauclerc, furieux, se jeta sur la Champagne avec tous ses alliés. « Le déconfort, dit Joinville, fust tel au conte de Champaingne, que lui-même ardait ses villes devant la venue des barons, pour ce qu'ils ne les trouvassent garnies. » H brûla ainsi Épernay, Vertus et Sczanne. Enfin Blanche et le jeune roi vinrent à son aide; et levant le siège de Troyes, les alliés s'éloignèrent (1229) Désarmé, mais non vaincu, tournant le dos à tout rapprochement, Mauclerc courut demander des secours au roi d'Angleterre. Henri III, qu'il reçut solennellement à Saint-Malo : on dit même qu'il lui lit hommage de la Bretagne et le reconnut pour roi de France, tant le* res-
i. a n ii e r \ <; n e a n o i e n n e. su»
sentiments peuvent égarer la raison! Le fait est qu'une cour des pairs, assemblée à Melun, déclara le duc coupable de félonie et déchu de la garde du duché de Bretagne. Mais l'accusé n'avait pas même été entendu, Blanche avant renvoyé ses avocats et déchiré sa défense écrite par lui-même. A sou lour la sage reine allait trop loin; Louis IX le lui fit sentir en désapprouvant ces rigueurs par son absence.
Une guerre de quatre ans s'ensuivit. Blanche et le roi vinrent en personne assiéger Bellesme. dans le Perche, une «les plus fortes places de l'apanage de Mauclerc. Là parut devant Louis IX, de la part du duc, un chevalier du Temple, I lardon m de Kerdreac'k, lequel, le casque en tête, l'épée à la main, déclara au roi que Pierre Mauclerc n'était plus son homme, qu'il lui rendait son hommage et qu'il le défiait. Le templier fut loué de son audace, mais la ville fut prise, Blanche voulait faire pendre les assiégés: saint Louis leur fit grâce. La régente continua la guerre; elle détacha du due nombre de barons mécontents; elle entrava facilement l'union des Bretons et des Anglais, dont la haine s'accroissait de jour en jour; elle paralysa ceux-ci en Bretagne, au moyen du propre ministre de Henri II. Hubert Dubourg, dont elle payait la trahison; mais elle ne put empêcher que toute sou armée ne fut désemparée dans une embuscade par Pierre de Dreux et le comte de Chester. Il en résulta une trêve de trois ans, signée à Saint- Aubin-du-Cormicr, le 4 juillet 1231 .
En 1234, les hostilités recommencèrent. Henri III envoya de nouveaux secours à Pierre 1". Les comtes alliés de Louis IX eurent le même sort que leurs prédécesseurs; et le roi se disposait à venir les venger en personne, lorsque l'animosité des Bretons contre les Anglais et les épidémies qui décimaient ces derniers, enlevant au duc la plupart de ses défenseurs, le laissèrent à la merci du roi de France. Ce fut alors qu'il alla se jeter aux genoux de ce prince, la corde au cou, s'il faut en croire Mathieu Paris et les historiens anglais, qu'il lui fit hommage lige cl signa le ruineux traité de saint Louis (1235). Henri III répondit à cette nouvelle infidélité eu confisquant le comté de Hichemond et tout ce que le duc possédait en Angleterre. Aussitôt Mauclerc arme des navires, se fait corsaire dans la Manche et rentre à Nantes avec des prises considérables. Mais au même instant tous les barons de Bretagne, armés du traité de saint Louis et de leurs vieilles rancunes contre Mauclerc, réclament, celui-ci le droit de fortifier ses châteaux, celui-là le droit de bris; les uns la justice sans appel, les autres le droit de régale pendant les vacances des bénéfices; si bien qu'accablé par tous ses ennemis à la fois, Pierre 1er marie Jean son fils à Blanche de Champagne, et sa 011c Yolande à Hugues de la Marche, assemble solennellement les États, dépose la couronne sur la tète de Jean \" (1257), et part pour la terre sainte sous le nom de Pierre de Brainc, chevalier. Par habitude. cependant, ou l'appela jusqu'à sa mort comte de Bretagne.
Mauclerc l'excommunié reçut du pape le commandement de la croisade de 125<). Il s'y couvrit de gloire sans pouvoir épargner à des milliers de braves les horreurs delà captivité. Instruit de ces malheurs au fond de la Bretagne, le comte de Cornouaillc engagea ses terres, quêta pour les prisonniers de la Palestine, et parvint à les délivrer du long martyre qu'ils subissaient aux mainsdesinlidèlcs.>Tcufansaprès,Ic25aoûll248,Mauclerc repartit avec saint Louis pour la terre sainte, en compagnie des nombreux seigneurs de Bretagne que nous avons désignés' ; il fut glorieusement blessé au fatal combat de la Massoure. «A nous vint, dit Joinville, le conte Pierre de lîretaingnc, et estoit navré d'une espéc parmi le visage, si que le sanc li ebeoil en la bouche: sus un bas cheval bien fourni seoit; ses renés avoil gollées sur Parce n de la selle et les tenoit à ses deux mains, pour ce que sa gent qui estoil darrière, qui moult le pressoil ne le gettassent du pas. Dieu sembloit que il les prisast pou ; car quand il crac boit le sanc de la bom be, il disoit : Vois, pour le chief Dieu, avez veu de ces rihauds?» Pri> par les iulidèles et racheté par saint Louis, Pierre mourut sur mer en regagnant la France. Le due Jean, son fils, envoya chercher son corps et le lit inhumer en grande pompe à l'abbaye de Saint-lvcd-dc-Brainc, près de Soissons. Outre ses talents politiques et militaires, Pierre de Dreux composait des (lia usons qui rivalisaient avec celles deThibault de Champagne2.
M. de La Villemarqué a recueilli et nous communique un chant populaire relatif à la croisade de 1239. Ce chant est, sans contredit, une des plus poétiques découvertes de notre savant compatriote; il peut passer à
i Tandis que tous les compagnons tle saint Louis, pour passer de Chypre à Damiettc, s "adressaient aux négociants italiens dont nous avons parlé plus haut, Hauclcrc et ses Bretons — ceci n'est - il pa< caractéristique? — trouvent dans cette île un Breton, un Nantais, membre de cette fjmille Hcr%é que nous signalions tout à l'heure : et les voilà tous séparés du reste de la croisade et embarqué» avec leur compatriote. — L'acte latin passé a cet effet entre Hervé et Pierre de Brame est conçu en ces terme* :
•t Qu'il soit connu de tous ceux qui tes présentes verront, que moi, Pierre de Braine, chevalier, ayant pleine confiance en la prudence île Hervé, marinier de Nantes et propriétaire du navire l» Pémiimi m: I ii 1 1 je donne audit Hervé plein pouvoir de traiter, de conveuir, pour moi et eu mon nom. avec certains maîtres de navires, du prix de mou passage à Damiettc, promettant de ratifier sur tous les points tout ce qui aura été fait par momlit procurateur sur cette affaire, tant pour moi-même cl ma famille que pour tous les chevaliers et écuyers de Bretagne qui voyagent avec moi, et dont les conventions sont, sans exception, placées sous la sauvegarde de ma foi.
u F.n loi de quoi, j*ai corroboré les présentes de mon sceau. Fait à Lymisso. l'an de notre Seigneur ttc r.xux. nu mois d'avril. » — Sceau équestre en cire jaune et sur queue de parchemin. Un remarque un éihhîikté sur l'écu du chevalier; légende, sieiu.va. Le conlre-sccl porte ex tca ÉanocETi, *unuscqCARTlU d'hkhrine; légende, sEOirrv* «mm. »
» D. Morice, liv IV. — D Lobincau. liv. VII. — D Argenlré, liv. V — Actes de Bretagne, t I". colonnes 473, MH , 808, 1078, 79 cl 80. — Ciihomqce asostme de Tocm ( Historiens de France, L XVIII, p. 318. — Archives de Nantes, armoire F, cassette A. — Ilévin, Cousclt. MB lacoctthe de Bret*«*e, p. 181).— Joinville, Histoue de IUR Loris. — Collection de Martenne, t. I, p 1239. - Chromqte ne hosastéhe d A»i*es. (Historiens de Fraine. I XVIII, p 582. — Histoire de la Po<Lsie nu>ç*Be. par l'abbé HflMWII, p. 152
LA BUE l'A»; N E ANCIENNE. 321
bon droit |>our le modèle du genre. L'histoire est trop heureuse de rompre par d'aussi aimables digressions la monotonie de ses récits guerriers.
JEANNE DE nOHAN.
« Parmi les compagnons de Pierre Mauclerc se trouvait un baron que les Bretons appelaient dans leur langue Mazé Traonioliz, et les Français Mathieu de Beauvau. Il était lils de René, seigneur de Bcauvau, connétable de Naples, et avait épousé, en l'année 1230, Jeanne de Rohan, fille d'Alain, sixième du nom. vicomte de Rohan, etd'Isabeau de Léon. L'histoirede leurs aventures fait le sujet de la touchante ballade dont voici la traduction :
I II était une gentille enfant de la famille de Rohan ; il n'y avait plus d'autre fille qu'elle ;
D'autre tille qu'elle à marier, en ce temps-là. dans la maison.
Entre douze et treize ans. elle consentit à prendre un mari.
Elle consentit à choisir entre les barons et les chevaliers.
Entre les chevaliers et les barons qui venaient chaque jour la voir
Aucun d'eux ne lui plut davantage que le seigneur baron .Mazé,
Que le seigneur de Traonioliz, homme puissant venu d'Italie.
Celui-là sut plaire à son cœur par sa loyauté et sa courtoisie.
Le bonheur des époux dura trois ans et demi.
Alors fut portée à tout le monde la nouvelle de la guerre d'Orient.
« Comme je suis du plus noble sang, il me faut partir des premiers;
Donc, puisqu'il le faut, mon cousin, je te confie ma femme;
Je le confie ma femme et mou fils, aie bien soin d'eux, bon clerc. »
Le lendemain, comme il partait, au lever de l'aurore, bien monté, équipé, et alerte.
Voici venir la dame, qui descendit, eu pleurant, les degrés du perron.
Elle descendait avec son enfant dans ses bras, et sanglotait, la bonne dame
S'élant approchée de son mari, elle embrassa son genou ;
Elle embrassa son genou et l'arrosa de ses larmes.
« Mon cher seigneur, je vous en supplie! au nom du ciel, ne me quittez pas »
Le seigneur, ému de pitié, lui tendit la main.
Kt il l'enleva de terre dans ses bras, et la fit asseoir «levant lui.
II la fit asseoir sur son cheval, cl la serra entre ses bras.
« Chère petite Jeanne, ne pleure pas; je serai de retour dans l'année. » Puis il prit son enfant de dessus les genoux de sa douce épouse ; Il le prit entre ses bras, et le regarda avec tant d'amour !
« N'est-ce pas, mon fils, que quand tu seras grand, vu viendras à la guerre avec ton père? »
Lorsqu'il sortit de la cour, grands et petits pleuraient amèrement . Petits et grands, tout le monde pleurait ; mais le clerc, lui, ne pleurai! pas II. Le clerc perfide ainsi parlait à la jeune dame un matin : « Voici que l'année est finie, et la guerre aussi, je présume'?
1 Effectivement, mi Imhii d'un .m de guerre, une tivv«- lui conclue entre les Swrwins et les chrétien-, Joui l.i |Ju(url » ewl»ar.|»k n ul » Joi^n- |.<uir revenir en Europe, 1*2*1
LA BWKT A(i>K A \C I fc.\ M K.
Voici que la guerre est Unie, el il lie revient pas céans. Répondez-moi, ma cousine, ma clame, que dit votre cœur?
Est-ce à présent la mode pour 1er, jeunes femmes de rester veine», bien que leurs maris soient vivants?
— Tais-toi. misérable clerc, ton cœur est plein d'impures pensées Si mou mari était ici, il le romprait les membres, h
Quand le clerc l'entendit, il se rendit secrètement au chenil. Où. avisant le lévrier favori du seigneur, il lui coupa la gorge Et après l'avoir tué, il écrivit avec le sang.
II écrivit une lettre au seigneur et la lui adressa à l'armée.
Et celte lettre portait ceci ; « Voire femme, cher seigneur, est eu peine : Elle est très en peine, votre chère petite femme, à cause d'un malheur qui e^l arrivé.
Elle est allée chasser la biche, el voire lévrier fauve est crevé. » Le baron, ayant lu la lettre, y lit celle réponse :
* Dites à ma femme de ne pas se chagriner, nous avons de l'argent assez : Si mon lévrier fauve est mort, eh bien, j'en achèterai un autre à mou retour (Qu'elle n'aille pourtant pas Irop souvent chasser la biche, car les chasseurs -oui dérangés. »
III Le méchant clerc vint trouver la dame une seconde l'ois.
« Vous perde/, ma dame, votre beauté, à pleurer ainsi nuit el jour!
— Je me soucie peu de ma btaulé quand mou époux ne revient pas
— S il ne revient pas, voire époux, c'est qu'il est remarié ou mort : En Orient il y a de belles lillcs. et elles ont beaucoup d'argent ;
En Orient ou fait la guerre, un grand nombre, hélas! y périssent. S il est remarié, maudissez-le ; s il est mort, oubliez-le.
— S il est remarié, je mourrai; je mourrai, s'il est mort!
— Ou ne jette pas le coffre au feu parce qu'on en a perdu la clef.
I ue clef neuve, sur ma parole, vaut bien mieux qu'une vieille ch'f
— Retire-toi, infâme clerc, la langue esl gangrenée par l'iinpudicité » Quand le clerc l'entendit, il se rendit secrètement à l'écurie.
II y trouva le coursier favori du seigneur, le plus beau cheval qu'il y eût dans UMll le pays ;
Il élait blanc comme un œuf, et plus doux encore au toucher: léger comme un
oiseau, plein de cœur el de feu ; El jamais il n'avait mangé d'autre fourrage que de la lande pilée et «lu seigle vert. Le clerc, l'ayant bien avisé, lui enfonça sou poignard dans le poitrail. Quand il l'eut abattu, il manda au baron :
« LU second malheur vient d'arriver au château ne vous fâchez pas, cher seigent Au retour d'une fête de nuit, votre coursier s'est cassé la jambe. « Le baron répondit : * Est-il bien possible que mon cheval se soit tué ! Mon cheval est lué! mon lév l ier crevé ! cousin clerc, conseillez mieux ma femme.
Toutefois, ne la grondez pas trop ; mais qu'elle n'aille plus aux fêles de nuit : Ce ne sont pas seulement les janibesdes chevaux, ce sont les unions qu'on y brise • IV. Quelque temps après, le clerc revint à la charge m Vous m Obéirez, ma dame, ou vous mourrez!
— J'aime mieux mourir mille fois que d'offenser Dieu une seule fois » A ces mots, le clerc impudique ne se posséda pin» de rage
Il déiNiina son poignard et le lui lam a à la lète
LA BRETAGNE ANf.lKNN K
Mjis l'Ange blanc de ia dame détourna le coup, et l'arme alla frapper le mur Kl la pauvre femme ile s'enfuir cl île fermer la parle derrière elle. Kl lui «le ressaisir son poignard, furieux rumine un chien enrage ; Kl de descendre les escaliers, deux à deux. Mois à Irois : Kl droit à la chambre de la nourrice, où l'enfant dormait doucement L'enfant v était seul, un liras hors du berceau : Un de ses petits bras pendant, l'autre ployé" sous sa lèlc. Son petit cœur était découvert Hélas! pauvre mère, vous allez pleurer! Kl puis le clerc remonta : et il écrivit en noir et en rouge, Il écrivit tout d'une haleine au seigneur : « Hàtez-vous ! hâtez-vous de re\enir' Hàlez-vous, seigneur, de revenir au château pour y rétablir l'ordre Votre chien est mort et votre coursier blanc ; mais ce n'est pas cela qui me désole le plus :
On esl pas cela qui vous désolera le plus vous-même . votre petit enfant héla». ! il est mort !
La grande truie l'a dévoré pendant que votre femme était au bal; Au bal avec le meunier, son galant, qui plante un rosier au château » V Q«Kind le baron reçut la lettre, il revenait du combat ; Il revenait vers son pays au son joyeux des trompettes. A mesure qu'il lisait, s'enflammait sa colère. Lorsqu'il eut achevé de lire, il froissa la lettre entre ses mains. Kl il la déchira avec les dents, et il en foula les morceaux aux pieds de son cheval • Vile en Bretagne ! plus vile donc, écuyer. ou je vous passe ma lame au travers du corps ! •
Kn arrivant au château, il frappa Irois coups à la porte de la cour;
A la porle rie la cour il frappa trois coups qui firent tressaillir tout le monde
Quand le clerc l'entendit, il courut lui ouvrir.
■ Comment donc, clerc maudit, ne t'avais-je pas confié ma femme ! » Kt il enfonça dans la bouche ouverte du clerc sa lame, dont le fer ressortit par la nuque.
Kl de monter les escaliers et de s'élancer dans la chambre de sa femme :
Kt avant qu'elle put dire un mol. il la perça de son épée.
M. ■ Seigneur prêtre, dites-moi : qu'avez-vous vu au château?
— J'ai vu une douleur (elle qu'il n'en fut jamais sur la terre ;
J'ai vu mourir une martyre; et le bourreau, son mari, prêt à expirer de regret
— Seigneur prêtre, dites-moi : qu'avez-vous vu au carrefour?
— J'ai vu une charogne déterrée en proie aux chiens et aux corbeaux.
— Kt qu'avez-vous vu au cimetière, à la clarté de la lune et des étoiles?
— J'ai vu une dame vêtue de blanc, assise sur une tombe nouvelle; Sur ses genoux, un bel enfant portant une blessure au cœur.
A sa droite un lévrier fauve, un coursier blanc à sa gauche :
Le premier la gorge coupée, le second le poitrail percé;
Kt ils allongeaient la têle, et ils léchaient ses mains douces.
Kl elle les caressait l'un après l'autre en souriaul ;
Kl l'enfant, comme s'il eut été jaloux, caressait lui-même sa mère.
Tanl que la lune se coucha, el je ne vis plus rien ;
Mais j'entendis le rossignol chanter le chant du paradis »
Si la voix du peuple est la voix de Dieu, H si les clercs de ce leinps-la
ressemblaient au clerc «le la ilamc de llolian, il n'en faudrait pas davantage pour justifier Pierre do Dreux.