‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 54 sur 103 · JEAN DE MOKTFORT ET CHARLES DE BLOIS (SUITE). - BERTRAND DU CUESCUN · texte numérisé non relu

JEAN DE MOKTFORT ET CHARLES DE BLOIS (SUITE). - BERTRAND DU CUESCUN

Lt victoire des Trente donna un peu de repos à la Bretagne, et les deux partis firent trêve jusqu'à l'année suivante. Charles de Blois put quitter ses fers en livrant à Edouard des otages, qui furent conduits à Londres par Beauinanoir, Yves Charruel, Penhoûet , Saint-IVrn . Martin de Krehicres et Bertrand Du Cueselin.

Ce jeune ëcuyer, t|ui va bientôt remplir la scène où il parait pour la seconde fois, était fils dr Roberl Du Cuesclin, simple chevalier, w?ijjiieur de la Molle-Broon, entre Lamlnille

rm LA BRETAGNE ANCIENNE.

et Montauban, el de Jeanne deMalemains, noble demoiselle de Normandie.

Les Un Guesclin avaient moins de fortune que de noblesse, mais leur noblesse était des plus anciennes : un de leurs aïeux avait suivi Alain Ferment en Palestine. Bertrand naquit à la Molle-Broon en 1520. Il eut pour pamîn le seigneur de Saint-Pern. 11 était l'ainéde quatre fils, dont l'un. Olivier, fut son compagnon d'armes, el devint après lui connétable de Castille. Son père avait encore six filles, ce qui faisait en tout dix enfants. Une telle lignée n'était pas propre a l'enricbir. Aussi les commencement de Bertrand furent-ils très-modestes, sinon très-édiliants. La nature n'avait pas fait pour lui plus que la fortune.

Je eroi* qu'il n'esl si lai ! île. Rennes a Dinan : Camus éloilel noir, uuloslru et manant,

comme dit le naïf Cuvclier, son biograpbc en trente mille vers. Ajoutez une taille courte et tant soit peu tortue, des yeux verdâtres. des bras d'acier, des pieds et des mains de fer : voilà le personnage. Ces pieds et ces mains, toutefois, avaient de la race, el trahissaient le gentilhomme par une certaine finesse. Quant au caractère, c'était le plus hargneux compagnon qui se pût voir. Toujours en noise et en guerre, toujours battant ou battu. Il marchait à peine qu'il jouait déjà du bâton. Il devint la terreur des domestiques de son père et de tous les habitants du pays. Il ne sortait jamais sans une armée de vauriens et de va-nu-pieds, querelleurs et insolents à son exemple. Il les rangeait en deux troupes et les faisait guerroyer à mort. Ou bien, il s'en allait avec eux picorer aux environs, vendre son butin à Bennes, et revenait au logis, sanglant et déchiré des pieds à la (etc. L'enfant devinait déjà ce grand art de la guerre que devait ressusciter le connétable. Celte indomptable humeur le rendait odieux même à ses parents, même à sa mère !... « Ils s'en allaient, désirant

Qu'il fût mort ou noyé dedans une eau courant, »

L'n jour qu'il rentrait plus furieux et plus écloppé que de coutume, ayanl riposté par force bàtonuadcs aux quolibets que lui valait sa laideur, il trouva toute la famille

• Très-bien assise à table el mangeant un cliapon. .

Suivant l'usage, on l'envoya dîner dans un coin de la salle, et le seul assaisonnement de son repas fut un redoublement de plaisanteries. Le vasevtait plein ; il déborda : — Place à votre aîné ! s'écrie-t-il en bousculaul frères el sœurs, et en s'asscyant au haut bout de la table. Puis, se ruant sur les plats, « il prend à plein poing, » dévore « comme un charreton, » brave les remontrances de sa mère, et finit par renverser d'un coup de pied table, service et convives.

Sa mère, éperdue, le maudissait plus que jamais, lorsqu'enlre, dit II*

chroniqueur, une religieuse, amie de la maison , à qui son père, médecin juif, avait enseigné l'astrologie. Elle aperçoit Bertrand «assis sur le planchier, » voit toute la salle en désordre et demande ce qu'il y a. La dame Du Gucsclin lui raconte sa peine. — Consolez-vous, reprend la sainte femme, en reconnaissant au front martial du vaurien le signe des grandes destinées; cet enfant que vous maudissez.

Il est lK>ni du Dieu qui souffrit passion.

Il viendra un jour en perfection, sera le premier homme de France, « et n'aura son pareil en tout le firmament. » Parlant ainsi, elle prend la main de Bertrand, le relève, le caresse, le met sur ses genoux et admire la noble fierté de son regard. C'était la première fois qu'il se voyait à pareille fête. Sa reconnaissance fut telle, car il avait déjà le cœur grand, qu'il voulut de ses mains servir la bonne religieuse. Violent jusque dans sa douceur, il arrache aux varlels plats et hanaps , et verse si copieusement à boire à sa bienfaitrice, qu'il répand un flot de vin sur la table. Cependant la prédiction de la devineresse et le mouvement généreux de l'enfant faisaient pleurer de joie la mère étonnée... — Dieu vous en veuille ouïr! s'écriat-elle; et ordonnant à chacun de respecter son fils, elle «le vêtit désormais proprement,» et le traita comme l'ainé de la maison.

Bertrand n'en fut ni mieux tenu ni plus sage. Général sans armée, il allait sur la grande route provoquer le premier passant, corps à corps. Il n'avait pas neuf ans, et déjà il terrassait un homme. Quant à ceux de son âge, il en renversait dix les uns sur les autres. Les blessés allaient se faire panser à leurs mères. Les mères se plaignirent au seigneur Du Gucsclin. Le seigneur Du Guesclin enferma Bertrand.

Il resta quatre mois en prison ; mais un beau matin, la servante qui lui apportait à manger laissa la porte entr'ouverte. Bertrand lui passe sur le corps et l'enferme à sa place. 11 rencontre un valet de ferme avec un cheval de charrue: il saute à poil sur le cheval, salue le valet d'un éclat de rire, et arrive à Bennes chez un de ses oncles.

Ce brave homme était un vieux batailleur, fait pour comprendre un tel neveu. « 11 convient, et c'est droit, jeunesse soit passée, dit-il à Bertrand : nous avons du bon vin et de la chair salée, dont tu oras assez tant qu'il ora durée. » Et voilà notre gaillard buvant et mangeant, ferraillant et chevauchant, jurant et sacrant du matin au soir avec son digne oncle; tous deux bons diables au fond, jetant l'argent à poignée et donnant aux pauvres la moitié de leur manteau.

« Il n'avuit que treize ans quand ainsi se menoil. »

Les gentilshommes d'alors n'avaient pas seuls leurs tournois; le peuple avait aussi les siens. Les Bretons ont toujours lutté et lutteront tou-

vu LA BRETAGNE ANCIENNE.

jours, l'nc grande lutte avait donc lieu à Bennes un dimanche. Le prix de la victoire était un chapeau orne de cent plumes. Qu'on juge si Bertrand sentait griller ses poings ! Mais sa tante, pour le détourner du péril, s'avisa de le mener au sermon. Par houheur, elle ouhlia de l'attacher à sa chaise. Entre l'exnrde et le premier point, elle se détourne : plus de Bertrand! Le drôle s'était esquivé. Il fend la presse, il court, il arrive au tournoi populaire. Justement la fête allait finir. L'n champion, douze fois vainqueur, attendait fièrement un dernier rival. Bertrand s'avance, et les voilà aux prises. Longtemps leurs muscles frémissent, leurs mains s'cnlre-choqucnt. leurs pieds nerveux éhranlent le sol. Enfin le jeune Du Gucsclin, par un effort convulsif, enlève son adversaire et le renverse sur le dos. Mais luimême lomhe en triomphant, et il se déchire le genou sur une pierre. Sa chute fut si douloureuse, qu'il fallut le relever pour lui donner le chapeau à plumes. Il le remet noblement à son rival, et se fait porter chez un barbier voisin. Pansé là tant bien que mal, il rentre clopin-clopant, se met au lit avec la fièvre, et, pour compenser le sermon qu'il a perdu, en essuie un de la façon de sa tante, en trois points interminables.

Bientôt il fut sur pied. Son oncle le rendit à son père un peu plus raisonnable. Celui-ci lui donna un roussin et le mena aux tournois du pays. On se figure les éblouisscmcnts du jeune homme au bruit des fanfares et des applaudissements, à la vue des lances volant en éclats, des armures jetant mille étincelles, des casques roulant dans la poussière ! Malheureusement, il voyait aussi que récompenses cl baisers d'honneur étaient distribués par les dames; et il se disait en soupirant : — Moi qui suis si laid, quelle dame osera m'embrasser?

Il ne savait pas qu'il pourrait dire un jour : —Quelle dame ne serait fière de me couronner, moi qui suis si glorieux?

Enfin il trouva l'occasion de montrer tout ce qu'il valait. On célébrait à Bennes, par un grand tournoi, le mariage de Jeanne de Penthièvre. Le seigneur Du Guesclin faisait partie des tenants. Bertrand assistait à la fête monté sur son roussin. Triste équipage et plus triste rôle pour tant d'ambition ! Mais qu'y faire ? Agé de dix-sept ans à peine , il n'avait encore ni armure ni cheval de bataille. Quand il vit les belles dames défiler sur leurs palefrois, les chevaliers s'avancer dans la lice, les écharpes et les bannières flotter au vent, les hérauts compter et afficher les armoiries, les juges du camp occuper les échafauds tapissés de haute lice, les concurrents chevaucher les uns contre les autres, les coursiers secouer leurs harnais de velours, les pétillements de l'acier, le chatoiement de la soie, l'éclat de l'or et de l'argent se confondre et se multiplier sous les rayons du soleil, Bertrand oublia son misérable équipage, et se mêla par la pensée aux joutes les plus brillantes... Mais bientôt voilà que les quolibets de la foule le rejettent du ciel sur la terre. C'est à qui raillera sa monture et son costume.

son visage cl sa tournure... Les lions mots appellent les bous. mots... Le* insultes se croisent en tout sons, le» rires éveillent les riros... Chacun montre an doi^t le pauvre cavali» r

Qui se va Chevauchant le cheval d'un meunier !

Oh! comment peindre la honte, la douleur, le désespoir, la rage, le délire de Bertrand ? Oh ! s'il pouvait monter le cheval de ce champion qui se relire, s'il tenait d'une main son écu et de l'autre sa lance !...

Mais, par Dieu, c'est le ciel qui l'inspire ! ce champion est justement un de ses parents. Bertrand fend la presse et suit le gentilhomme. Il arrive sur ses pas jusqu'à son hôtellerie... Il le voit déposer son casque et son armure : il s'élance et tombe à ses genoux... — Oh ! monseigneur, ayez pitié de moi ! Par tous les saints du paradis, prêtez-moi une heure seulement votre cheval et vos armes ! et pour cette heure, je vous donnerai ma vie entière. Quel chevalier n'eût été touché d'une prière semblable? « — Oui dea, vous armerai, mon ami, dit à Bertrand le bon sire; mais souvenezvous que jamais combattant n'a vu le dos de ma cuirasse.» DuGuesclin ne put répondre qu'en baisant la main qui lui donnait des armes. L'instant d'après, il traversait au galop les rues de Bennes; et, la lance au poing, la visière basse, il entrait au tournoi. I n des plus rudes champions est le pre-

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mier qu'il défie. Les trompcUcs sonnent, et les deux rivaux s'élancent. D'un seul choc, Bertrand tue le cheval et culbute le cavalier. Celui-ci demande le nom de son vainqueur : le vainqueur répond par quinze victoires pareilles. Jamais on n'avait vu tant de force et tant d'adresse. Les plus vieux joiilenrs s'enthousiasment; toutes les écharpes volent, toutes les mains applaudissent. Ceux qui raillaient Bertrand tout à l'heure le saluent, sans le savoir, de mille acclamations. Cependant, qui triomphera du terrible inconnu? Le seigneur Du Guesclin, en sa qualité de tenant du tournoi, s'avance en personne pour venger les chevaliers de Bennes. Mais son fils a reconnu l'écusson paternel... Il baisse sa lance jusqu'à terre et s'incline avec respect sur les arçons. Cette action met l'élonnement au comble. Chacun veut absolument connaître le «champion aventureux : » c'est le nom qu'on lui donne. Un chevalier normand, fameux par son habileté, se charge de lui enlever sa visière. Bu premier coup, en effet, il décoiffe Bertrand; mais celui-ci se surpasse par un dernier exploit. Passant tout près de son rival, il le saisit du bras gauche, l'enlève de dessus la selle et le renverse dans l'arène. Ace tour de force, plus encore qu'à son visage, tout le inonde a reconnu le jeune Dutiuesclin. Son père, ivre de joie, l'embrasse au milieu des applaudissements :

Ci'i les, beau lils, cl 1 1 — il » je vous acerlilie One je vous donnerai, ne vous en fa unirai mie. Or. argent et chevaux, tout à votre baillie, Pour aller, tout partout. acipicrir vaillandie.

Kl déclare d'une voix unanime «le mieux faisant,» Bertrand reçoit le prix des joutes, qui était un cygne d'argent de grandeur naturelle.

A partir de ce jour, il se déclara champion de Charles de Blots ; il eut un cheval, des armes, voire une petite troupe, et quelle troupe ! Elle se composait de soixante compagnons plus ou moins nobles, mais tous « bons voleurs, » intrépides comme leurs épées, aventureux comme leur destin. Avec cette bande. Du Guesclin fit la guerre de partisan; c'est-à-dire qu'il battît la campagne au hasard, la hache au col et l'épée à la main, ferraillant et 0a* raudant un peu partout, détroussant au passage les amis de Montforl. cl souvent aussi les voyageurs, quand la solde était en retard : embusqué le jour dans les défilés et dans les chemins creux, passant la nuit dans les forêts, après le partage du butin! Si Bertrand se trouvait au dépourvu, il rendait visite à sa mère ; il lui volait son argenterie, son or et ses bijoux, et revenait quelques jours après lui rendre

Pour un denier vinyt sols de ce qu'il emporta,

Mais les ennemis par excellence du futur connétable, c'étaient les Anglais! Il lui fallait au moins la vie d'un Anglais par jour. Il se fût rangé du

LA BRETAGNE ANCIENNE. V.Ki

parti de Blois seulement pour frapper sur les Saxons, à ce cri de NûTHE- Dame Ciescu.n ! qui devait être son dernier soupir.

Cependant notre capitaine se lassa de coucher à la belle étoile : il lui fallut des châteaux. Il venait, d'ailleurs, de recevoir la chevalerie à Montimiran, des mains d'Elatre du Marest, et sa troupe s'était grossie de maint soldat, heureux de quitter ses drapeaux pour le suivre. « Adonc, comme il estoit dans les bois de Teille, il apprit d'un espion qu'il avoit envoyé aux nouvelles, que Robert de Dlancboiirg (Bcmbroug, un lils ou frère de celui de Mi-Voie), chevalier anglois qui commandoit au château de Fougeray. étoit sorti avec une partie de sa garnison pour harceler les troupes de Charles de Dlois. Aussitôt Bertrand prit et (it prendre à toute sa compagnie des habits de toile par-dessus leur armes, et chargea les uns de fagots, les autres de bourrées et de bûches; et lui-même, avec son faix de bois, leur montrant l'exemple, s'approcha du château après avoir partagé son monde en quatre bandes. Le guet, les ayant apperçus, sonna du cor pour avertir. Il y en avoit dans la compagnie de Bertrand qui parurent étonnés: niais comme il s'exposoit le premier à tout, et qu'il promettoit avec assurance qu'ils alloicnt être maîtres du château, ils n'osèrent faire paraître la peur qu'ils avoient. Ceux du château prirent les Bretons pour autant de bûcherons qui cherchoienl le débit de leur bois. Comme les Anglois en avoient besoin, le portier, accompagné de trois autres seulement, baissa le pont et ouvrit la porte. Aussitôt Bertrand et ceux qui le suivoient y jeltèrent leur charge pour empêcher qu'on ne la refermât. Bertrand, tirant l'épéc, tua sur-le-champ le portier, et s'écria : Guesclin! Les Anglois, s'appercevant alors de la surprise, s'assemblèrent au nombre de deux cents, et commencèrent à donner sur Bertrand et sur sa troupe, les uns à coupsde main et les autres à coups de trait, entr'aulres un écuyeranglois armé d'une hache, qui tua l'un des compagnons de Bertrand ; mais Bertrand le lui rendit aussitôt, le tuant lui-même d'un coup d'épée. Puis, saisissant sa hache et criant Guesclin ! \\ mena les Anglois battant jusqu'à une étable, d'où les Anglois, reprenant peu à peu le dessus, commençaient à se rendre maîtres des Bretons, lorsqu'une troupe d'hommes d'armes du parti de Charles de Blois se présenta pour entrer dans le château. Ceux qui gardoient la porte leur dirent courageusement qu'ils s'arrêtassent s'ils n'étoient des bienveillants de Charles de Blois, parce que Bertrand Dutîuesclin étoit dans le château avec cinq cents hommes aux armes avec les Anglois. Ceux-ci répondirent qu'ils étoient ennemis des Anglois, et qu'ils venoient aider Bertrand. S'écrianl aussitôt Guesclin ! ils entrèrent et se joignirent aux autres Bretons, qui étoient réduits à de grandes extrémités. Guesclin ' se trouva surpris agréablement d'un secours auquel il ne s'altendoit point, et ne sachant à qui l'attribuer, il rroyoit que ce ne pouvoit être que son père. I n chevalier de la bande, qui connoissoit Bertrand, fendit la presse,

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et l'ayant dégagé, lui crioit sans cesse : Bertrand , tuirrz-moi. Lutin lou.» les Augluis lurent tués, et le château lui rendu à Bertrand: après quoi les Bretons levèrent le pont et s'enfermèrent pour prendre un peu de repos. On eut beaucoup de peine à faire résoudre Bertrand à soulTrir i|iie l'on regardai ses plaies pour les panser. Pendant qu'ils maugcoienl, on vint leur dire que Blancbourg et ses gens éloient en chemin pour revenir à Fougeray. Les Bretons, sortant aussitôt au devant, lui livrèrent combal et le tuèrent avec tous ceux des siens qui ne prirent pas la fuite; ensuite de quoi Bertrand demeura maître du château de Fougcray. Cette affaire lit du bruit, et Du Guesclin fut dès lors regardé comme le premier chevalier de son temps. »

Chevalier n'était pas le mot: et c'est à tort que la plupart des historiens ont fait de notre héros le type de la chevalerie de son époque. La chevalerie, dégénérée de longue main, consistait alors à se battre pour se battre, au nom et sous la couleur d'une dame. La gloire cl les honneurs, les prix et les chansons étaient pour celui qui donnait les plus brillants coups d'épée, qui jouait le plus généreusement sa vie, qui faisait à ses propres dépens le plus beau jeu à ses adversaires. Il n'importait guère à quel parti demeurait la victoire. Le vaincu, détenu gracieusement sur parole, était souvent plus honoré et plus fêté que le vainqueur lui-même. De là ces mots qui reviennent sans cesse d'armes et de prison courtoises; de là cette fraternité et celle cordialité jusqu'au milieu des plus sanglantes boucheries. Les Bretons n'avaient jamais guère été dupes de cette chevalerie de théâtre. Ils l'avaient bien prouvé au combat des Trente et dans mille autres occasions. Du Guesclin vint justement porter le dernier coup aux conventions de la courtoisie militaire. \\ ne lit point du champ de bataille une parade de jouteurs. La guerre fut pour lui une science et non pas un jeu de hasard. Combattant pour des résultats positifs et non pour une vaine renommée, se souciant peu de fournir quelques couplets aux chansons des ménestrels, il s'occupa d'ajouter à la richesse et à la puissance de son pays, de laisser dans l'histoire de France une page sérieuse et durable. Quand il avait la hache au poing, c'était pour tuer son ennemi. Quand il assaillait une ville ou un château, c'était pour s'en saisir à tout prix. Il faisait, en un mot, « la guerre bonne cl rude, » comme il l'a dit lui-même; il ressuscitait le véritable génie militaire, par cette alliance de l'audace et de la ruse, de la force ouverte et de la stratégie, qui est devenue depuis tout l'art des combats, et que nul peut-être n'a menée plus haut que Du Guesclin. Aussi chatouilleux que qui que ce fùl sur les questions personnelles, particulièrement dans sa jeunesse, on le vit descendre en champ clos contre tout venant, — surtout contre tout Anglais! — Mais le point * d'honneur individuel appliqué aux armées lui sembla toujours une niaiserie. Chevalier scrupuleux dans un duel, il n'était plus que général dans

une bataille. Alors tout lui était bon pour réussir. Quoiqu'il lut terrible en rase campagne et invincible corps à corps, « il aimait Je prédilection les surprises nocturnes, les embuscades, les stratagèmes où se déployait son esprit inventif; il aimait à combiner ses mouvements, à étudier les accidents du terrain, à mettre à profit toutes les circonstances qui pouvaient influer sur le sort des armes. » Cependant ce capitaine qui savait si bien « prévoir et pourvoir, » cet esprit de ressource « et d'engins si subtils, » se laissa souvent emporter dans la mêlée par sa tête bretonne, si avant et si loin, que deux fois il fut pris et dut payer sa rançon.

La guerre marchait toujours, et l'Angleterre achevait d'asservir la France. Plus fatale encore que le désastre de Crécy. la bataille de Poitiers venait de livrer à Édouard le roi Jean, ses deux fils et presque toute sa noblesse. En revanche, sur la fin de 135G. Charles de Blois redevint libre, non sans promettre cent mille florins d'or (environ onze cent mille francs d'aujourd'hui), ni sans laisser ses deux (ils à sa place, comme otages et garanties de sa rançon. «Mais depuis eut tant à faire, à payer soudoyers, à soutenir son estât, que il non chalia ses en fans. »

Au moment même où le mari de Jeanne de l'enthièvre reprenait la direction de son parti, le jeune lils de Monlforl paraissait en Bretagne avec le duc de Lancastrc, cousin germain d'Kdouard. La guerre passait ainsi il'une génération à l'autre, et menaçait de devenir éternelle.

L'année suivante vit le mémorable siège de Rennes, défendue par Penhoël le Boiteux contre Lancastrc et le jeune Montfort, avec quinze cents hommes. Du Guesclin s'était embusqué dans les bois voisins, d'où il harcelait (finalement» les Anglais. Ceux-ci, ne pouvant enlever la place, la minèrent. Mais les Rennois éventèrent la ruse, et ensevelirent les Anglais dans leur piège. Alors Lancastrc affama la ville et imagina une autre ruse. Il répandit près des remparts deux mille pourceaux, pour tenter les habitants et les surprendre s'ils sortaient. Mais le Boiteux (it pendre une truie vivante à un pont-levis. Les cris de cette bêle attirent tous les pourceaux, le pont-levis tombe à point, la truie détachée s'enfuit dans la ville, et toifte la troupe grognante entre à la suite. On juge si les Rennois firent un joyeux dîner.

De là, suivant Lohineau, le proverbe : Un tel nous a donné du lard, pour dire : Il nous a joué un bon tour.

Mais une population affamée ne pouvait vivre longtemps avec deux mille pourceaux. Les habitants s'assemblèrent, et décidèrent que l'un d'eux irait demander des secours à Charles de Blois. Or, il fallait traverser le camp ennemi, et personne ne s'offrait pour ce voyage. «Alors un bourgeois qui avait trois filles et cinq garçons, et rien de quoi leur donner à manger, ne craignant plus de perdre une vie qu'il lui était impossible de conserver davantage, voulut bien se charger de cette dangereuse commission, pourvu

que lu ville mil soin de ses enfants. On lui accorda avec joie ce qu'il demandait: et pour favoriser son entreprise, le Boiteux lit une sortie avec quelques gens d'armes à cheval ; le bourgeois les suivait à pied, comme s'il se fût échappé secrètement de la v ille à la faveur de cette sortie. L'intention du Boiteux n'étant que «le mettre le bourgeois dehors, il battit en retraite quand les Anglais l'eurent joint : et ayant fait rentrer tout son monde, il lit lever le pont et fermer la porte. Il ne resta dehors que le bourgeois, qui, ayant été pris des ennemis, demanda qu'on le menât au duc de Lancastrc.On l'y conduisit, et il lui fit entendre que les assiégés étaient dans la dernière extrémité, mais qu'ils attendaient pour le lendemain un convoi de vivres escorté de quatre mille Allemands que Charles de Blois conduisait : et que si le duc voulait se mettre en embuscade, il les surprendrait et profiterait de leurs dépouilles.

« Le duc ajouta foi trop légèrement aux paroles du bourgeois, et Gt marcher dès le soir même la plus grande partie de ses troupes du côté que le prétendu secours devait arriver. Ceux de la ville ne contribuèrent pas peu à l'entretenir dans l'erreur par les démonstrations de joie qu'ils tirent paraître. Cependant, comme dans le mouvement du camp on ne prenait pas garde au bourgeois, il s'échappa d'entre les ennemis, et par des sentiers détournés prit la route de Nantes. La nuit l'ayant surpris, il se retira pour la passer à couvert dans une maison abandonnée. Comme il était près d'en sortir à la pointe du jour, il rencontra Bertrand Du Gucsclin, qui le prit d'abord pour un espion, et menaça de lui couper la tète s'il ne lui disait la vérité. Le bourgeois lui apprit ce qui se passait, et s'offrit de retourner avec lui. »

Bertrand fut si joyeux qu'il résolut de sauver Rennes. Dès le point du jour il donne sur le camp des Anglais, il abat ou brûle les tentes, et fait un tel carnage, que Lancaslre croit avoir vingt mille hommes sur les bras. Cependant Du Gucsclin pousse droit aux provisions : il tue ceux qui les défendent, enlève les charretées de grain, de viande, de vins et de légumes, et arrive en ferraillant jusqu'à la ville, qui le reçoit avec mille acclamations. Les portes se referment. Les Anglais arrivent trop tard; le tour était joué. Porté en triomphe à la maison de son oncle, ce bon vieux compagnon de ses premières prouesses. Du Gucsclin assemble les charretiers, les fait payer richement et leur commande deux choses : la première, d'aller saluer «le sa part le duc de Lancaslre, et la seconde, de ne plus amener de vivres aux Anglais sous peine de mort.

Les charretiers remplirent fidèlement leur commission : — « Sire due. dirent-ils au prince anglais, Bertrand se recommande à vous, cl jure par Dieu qu'il vous verra le plutôt qu'il pourra, et a assez à vivre lui et ses «eus; et quand il vous plaira des vins de la cité, il vous en enverra, et du hosehel aussi, pour vous adoucir voir* en'iir.»

Loin de s'offenser d'un toi message, Lancastre, épris d'adiiiirnliun. voulut connaître son vainqueur. Il envoya un hérault inviter à dîner Bertrand Du Guesclin. Grande surprise du hêrault à la vue de notre capitaine ,

Bien semblable à brigand qui les marchands épie.

Mais le brigand . plus riche qu'il n'en avait l'air, avec sa cotlc noire de poussière et de sang, donne à l'Anglais un jupon de soie tout neuf, y joint cent florins d'or, se fait répéter le message,

Car lire ne scavoit, écrire ne conter,

puis endossant sa plus riche armure, s'élançant sur son plus beau cheval, il se rend au camp des Anglais avec quatre bons compagnons.

— « Veei comme il est gros et noir, disaient les Anglais, en le regardant de travers, et comme il a les poings carrés ! Il est fort et puissant. Mal est qui le porta , car il nous a fait des maux et fera bien encore. »

Lancastre fit grand'cbèrc à Du Guesclin , et chercha à l'attirer au parti de Montfort. — Le droit de Charles de Hlois est douteux, messire Bertrand ; il en coûtera pour l'établir la vie à cent mille hommes. (Il eût pu dire le double.) — Tant mieux, repartit Du Guesclin; ceux qui demeureront en seront plus riches. Le prince ne put s'empêcher de rire; mais reprenant son sérieux, il proposa au capitaine le commandement de sa propre armée.

Bertrand le regarda «comme un lion irrité,» et lui déclara qu'il ne savait pas trahir. Ce fut alors que Guillaume Bembourg, autre fils de celui de Mi-Voie, vint proposer à Du Guesclin de rompre avec lui trois fers de glaive, trois fers de hache et trois fers de dague :

El quand Herlraivl IVil, sans nul dctrieincnl, S'en vint au chevalier et par la main le prenl : liiausire, grand merci; or sacliiez-le vraiment, Vous en demande/, trois?— six, >i liosoin \ous prenl.

Le combat fut fixé au lendemain, et Bertrand promit d'y figurer sur un cheval de prix qu'il reçut de Lancastre.

Le Boiteux et les Bennois s'efforcèrent de dissuader le capitaine d'aller à ce rendez-vous. « Les Anglois, disaient-ils, tiennent peu les convenants.» Pour toute réponse, Bertrand s'arma, entendit la messe, prit une soupe au vin « moult poignante, » et monta ù cheval. En vain sa tante, celte bonne tante qui le menait au sermon, le supplia encore de rester: — timbrasse/, moi du moins, beau neveu! — Dame, allez en voslrehostel baiser vostre mari, et faites que tantost le diner soit appresté.

Bertrand et Bembroug joutèrent devant toute l'armée anglaise. Après avoir percé l'écu et la colle de mailles de l'Anglais: — Continuons-nous? lui dit le Brclon; je vous préviens que désormais « le diable y sera. » — Continuons, répondit Bembourg. Et cette fois Bertrand lui passa sa lame au travers du corps.— Après quoi il salua Lancastre. et s'en retourna à Bennes.

Il défendit si habilement la ville, qu'une nouvelle trêve étant survenue. Laneastre leva le sit'^c (1557).

l'as plus que les précédentes, celte trêve n'empêcha les aventuriers «le tous les partis de promener le fer et le feu dans les campagnes. Le roi Jean était captif, la France subissait à la fois les troubles de la régence et les horreurs de la guerre. Quant à la pauvre Bretagne, elle était pressurée par Rlois et par Monlfort.qui l'accablaient de subsides, — par les Anglais, les Français, les Navarrois, les Brabançons, qui la pillaient comme terre conquise. — par ses propres seigneurs ruinés , qui extorquaient leurs revenus à l'aide de la potence, — par ses paysans sans asile et sans pain, obligés de se faire brigands pour vivre. Les plus patients ou les plus heures* achetaient à l'ennemi, par des contributions exorbitantes, le droit de cultiver leurs terres et d'y faire la récolte.

Les rois do France, d'Angleterre et de Navarre n'ayant pu s'entendre pourlerminer tant de maux, laguerre recommença en 4550. Laneastre revint en Bretagne avec le jeune Montfort, et assiégea Dinan. Du Gucsclin fut encore le héros de ce siège. On avait fait une trêve, cl Olivier, le frère de Bertrand, en profitait pour « prendre l'air » ; ce fut lui-même qui fut pris et rançonné par le déloyal Thomas de Cantorbéry, le tout en haine et vengeance de Bertrand. On juge de la fureur de celui-ci à cette nouvelle. Il court à la lente de Lancastre; il le trouve jouant aux échecs avec le fameux capitaine Chandos, devant le jeune Monlfort. Pembrok, Knolle et autres seigneurs.— Bertrand, dit le duc, soyez le bien-venu, « vous huverez de mon vin. » — Je ne boirai ni ne mangerai qu'on ne m'ait rendu mon frère, répond Guesclin. » Et il raconte la trahison de Cantorbéry. Mandé par Lancastre, Cantorbéry refuse satisfaction, et jette son gage de bataille. Bertrand le relève, déclare l'Anglais faux et traître chevalier : « —El tel vous prouverai ou mourrai de ma honte, car je ne mangerai que trois soupes au vin, au nom de la Sainte-Trinité, jusqu'à tant que le gage soit fait. »

Les amis du capitaine voulaient encore empêcher ce combat, lorsqu'une illustre damoiselle de la ville, Tiphaine Bagucnel, fille de Bobin Baguenel et de Jeanne de Dinan, héritière de la Bellièrc, rassura tous les esprits, en prophétisant la victoire de Du Guesclin. Aussi remarquable par son esprit que par ses grâces, Tiphaine avait mérité le surnom de fée, tant elle était savante et habile devineresse. Notre héros fut le seul qui so moqua de la prédiction : « — Vaa, dit-il à l'envoyé qui la lui annonçait, fol et bien chétif qui se fie aux femmes! Il n'est pas moult soubtil ; car il n'y a en lui de sens néant plus que en une berbiz. »

Bertrand ne devait pas toujours rire ainsi de la sage Tiphaine. car, cinq ans après, il la prenait pour femme, et « il donnait tant à l'amour » qu'elle fut obligée de lui rappeler sa gloire.

Le duel de Du Guesclin et de Cantorbéry fut marqué par des particularités

LA il R ETA G NE ANCIENNE. SOI

peignent l»ien les mœurs de l'époque. D'abord il oui lion dans la ville bloquée, devant les assiégés ot les assiégeants, sur celte belle place do Dinan, qui s'appelle encore le Champ Du Guesclin. Introduit sur olages avec sa cour, Lancastre présidait à l'action comme à une l'oie. Eu face de lui siégeait Penhoël le Boiteux, qui lui disputait Dinan comme il lui avait disputé Rennes: tout à Contour nobles et bourgeois, dames et chevaliers, se tenaient rangés sur des éebafauds tendus do tapisseries.

Quand les deux champions parurent, on reconnut à leur contenance le traître et l'homme d'honneur. L'Anglais pressentit sa défaite, et fit proposer un accommodement.— Qu'il me rende mon frère sans rançon, répondit Bertrand, et que lui-même se rende à moi devant tous.

Son épt'e à In main, par la pointe ogutsêe.

Les amis do (lantorbéry repoussèrent celle humiliation. A la bonne heure ! reprit Du Guesclin.

Car on doit plus donpier la m<>rl que vilainie.

Les réponses rendues, le perfide Anglais « pria Knolle et (irançon de le sauver si Bertrand avait le dessus; mais do ne l'empescher point de tuer Bertrand si la victoire estoit pour lui. » Ce qu'ils lui promirent, dit Lobineau. Incontinent, les deux champions coururent l'un contre l'autre, la lance en arrêt. « Ils la rompirent tous deux sur le bouclier l'un de l'autre, sans se blesser, et au retour se battirent Cépée à la main, d'estoc et de taille. Ils furent longtemps sans se tirer de sang; enfin l'épée échappa des mains de l'Anglais et tomba à terre. Bertrand, prenant un peu de carrière, descendit de cheval, ramassa l'épée de l'Anglais, et la jeta hors du champ de bataille. L'Anglais, très-irrité de cet accident, se défendit de son mieux avec le couteau. Bertrand, qui était à pied, s'écria : Faux, trahistre, descendez de voslre cheval, ou tout en l'heure sera tué, car telle est ma volonté. L'Anglais n'en voulut rien faire, et se mil à courir autour du camp pour lasser Guesclin, qui, ne pouvant le suivre comme il l'eût voulu, à cause de ses armes, s'assit à terre et se désarma les genoux elles jambes. L'Anglais, le voyant dans cette posture, fondit sur lui dans le dessein de lui faire passer son cheval sur le corps ; mais Guesclin enfonça un coup d'estoc dans le ventre du cheval, qui, se sentant blessé, jeta le cavalier à terre. Aussitôt Bertrand courut sur lui, lui délaça le heaume et lui donna de si grands coups de pommeau d'épée et de gantelet sur le visage, que le sang coulait sur ses armes et lui bouchait les yeux. Cantorbéry était mort sans dix Anglais qui accoururent à son aide. — Laissez-moi, disait Bertrand, beaux seigneurs, laissez-moi ma victoire appointer. Mais Knolle le suppliant : — Bertrand, je vous requiers que vous bailliez votre champion au duc. et

•il

i02 LA BRETAGNE ANCIENNE

voici voslrc capitaine qui vous en prie. Gucsclin reparlil : — Quand je l'orrai parlé, je lui répondrai du faire ou du laisser. Aussitôt le Boiteux lui dit la même chose que Robert Knolle, et Gucsclin leur accorda ce qu'ils de-

mandaient. Le duc remercia Bertrand de sa courtoisie, condamna l'Anglais adonner à Olivier Du Gucsclin mille livres, remit à Bertrand le cheval et les armes du traître, et le chassa de sa cour en disant : « — Je n'ai cure de gens qui fassent trahison, point ne l'avons accoustumé en notre païs; mais le jardin est bel et noble où ourlyc ne peut venir en sa saison. >» Ayant ensuite remis Olivier entre les mains de son frère, il s'en retourna dans le camp et renvoya les otages. Cantorbéry fut emporté hors du champ, couché sur une claie, et jeté, comme félon, par-dessus les lices.

Le duel de Dinan fut une des dernières concessions de Du Guesclin aux préjugés de la chevalerie. Désormais le soldat et le chef de bande se Ut capitaine cl général d'armée. Une courte trêve, signée en Bretagne (1359- 1301), lui permit d'aller avec ses compagnons' montrer à la France ce

' « Enlre ces compagnons de Du Gucsclin, dit Lol>ineau,on en cile cinquante-deux qui le suivirent depuis dans toutes ses conquêtes. Ce sont : Eon et Olivier de .Mauni, frères; Bertrand et Jean de Bcaumont, frères; Fiaslin de Husson, seigneur de Duce, qui avait épouse Clémence, SUHir de Bertrand ; Henri de Plcdran, Jean de Coôlquen, Y von Charruel, Nicolas IVvnH. Raoul Tesson. Pierre de Bois-Bouc\el, Kerrimel, Guillaume de Kimenerch, Geoffroi

qu'il valait. Ses exploits au siège de Mclun lui méritèrent le gouvernement de Pontarlier, où ses grandes destinées ne devaient pas le laisser longtemps.

Sur ces entrefaites, Edouard et Jean signèrent le traité de Brétigny (1560). Le roi de France livrait pour sa rançon Montrcuil et Calais, le Limousin, le Poitou, la Saintonge, l'Aunis, l'Angoumois, le Périgord, le Bouergue, le Quercy. l'Agenais et le Bigorre. En revanche, le roi d'Angleterre renonçait à la Normandie, à l'Anjou, au Maine, à la Touraine, et à la Bretagne. Quant à la guerre de succession, les deux rois se déclaraient arbitres entre Blois et .Montfort. Mais s'ils ne pouvaient les mettre d'accord, — curieuse dérision ! — « ils demeuraient libres de les aider comme devant, sans se brouiller entre eux-mêmes. » En tout cas l'hommage de la Bretagne resterait à la France.

Une pareille paix n'était bonne qu'à rallumer la guerre. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Apres les vaines conférences de Calais et de Saint- Onier, les deux partis bretons se remirent à raser les châteaux et à brûler les villages. Jean de Montfort, qui conduisait pour la première fois ses affaires, se montra digne du nom qu'il portait. Charles de Blois ayant fait prendre Carhaix par Du Guesclin, et mis le siège devant Bcchercl, le jeune comte accourut avec son frère d'armes, Olivier de Clisson, dont la renommée commençait à balancer celle de Du Guesclin. Ses autres capitaines étaient du Chastel, Trésiguidy, Cadoudal, Chandos, Knolle, Herpedane, Gauthier Hiiet, etc. — Contre-assiégé par ces redoutables champions, et privé de vivres et de fourrages, Charles de Blois proposa déjouer la couronne de Bretagne dans les plaines d'Evran. Déjà les deux armées étaient en présence et allaient sonner la charge, lorsque les évèques bretons jetèrent entre les épées nues leurs hâtons de pasteurs, et décidèrent les deux rivaux à se partager la province à l'amiable : à Montfort Nantes, cl à Blois Bennes. Toux deux, chose étrange, y consentirent. La paix était signée et jurée sur l'Evangile, les otages donnés de part et d'autre ; on n'attendait plus que la ratification de Jeanne de Penthièvrc (1565).

Mais lorsque cette femme altièrc apprit qu'on lui enlevait la moitié de la Bretagne : «Tout ou rien! s'écria-t-elle, plutôt me mettre en pièces que de diviser ma Bretagne! « Et elle commença maintenant d'être fort en colère, disant franchement que ledict de Bloys, son mary, faisait trop bon

son frère, Gourgox, deux Davi, Eou le Moine, deux frères Pean, Tbihaud de la Rivière, Raoul de Coëtquen, deux frères de la Chapelle, Jean de Ilirel, Th. Boulier, Geoffroi Garel, Jean Hongar, Uamon Leraul, Bruzevtlli, Maillechat, Chesnaic, Cardevilli, Jean Bouexière, Jean •l'Oranges, deux frères de Langan, Bertrand de Saint-Pern, Robcrtde Pleguen, Jean Ruffler, Guillaume de Quebriac, Olivier de Porcon, le Bouteiller du pays de Dol, Alain du Parc, Plumaugal, Philippe Lardaux, Bomillé de Saint-Brieuc, Jean Gouyon, Monlhourcher, Simon deLilrè, Angoulevenl, de Lorgeril. » Cetle noble famille, que nous avons déjà vue sur la liste des croisades, est honorée aujourd'hui, par la plume de M. Hippolvle de I.orgeril, comme elle l'etaii jartis par l'épée du compagnon rte Du Guesclin.

LA BHETAUNE ANCIENNE.

marché de ce qui n'estait pas à luy, et qu'il n'y alloit rien du sien; et lui écrivit, et rcmanda : Qu'elle l'avoit prié de deffendre son héritage, comme il devoit, parce qu'il en valoit la peine, et que tant de gens de bien y estoient morts à soustenir son droict, et tant de sang espandu ; qu'il ne devoit pas avoir mis en arbitrage chose si propre à elle, et laissée par ses prédécesseurs, ayant les armes au poing pour prendre ln raison de ceux ausqucls il ne touchoil guère de leur honneur. La (in de la lettre fut : Kl bien vous ferez ce qu'il vous plaira, je ne suis qu'une femme et ne puis mieux, mais plustost j'y perdrois la vie, et deux si je les avois, que d'avoir consenti à chose si rcproclmble à la honte des miens et de ceux qui s'en ressentiront un jour, quoy que vous en pensiez faire. Et avec ces paroles se misl à pleurer; ce que voyant, le porteur des lettres en fist son rapport.»

Charles de Blois demeura « fort confus et triste, » mais il se soumit aux volontés de sa femme, et la guerre recommença (1304).

Furieux à juste titre contre un rival qui venait de lui manquer de foi, le jeune Montfort refusa de rendre Du Gucsclin, qu'il avait reçu en otage. Mais assez justement aussi, Bertrand ne put se résigner à expier la faiblesse de son prince, et il trouva moyen de s'évader, disant qu'il allait guerroyer avec le régent de France « de peur d'oublier le métier. »

Il l'avait si peu oublié, qu'il enleva coup sur coup à Montfort, ou plutôt aux Anglais, les châteaux de Pestivien et de Trogof, dans le pays de Guinguamp.

Il est vrai que ce fut à son corps défendant. Voici l'aventure. Les deux places appartenaient à ce Boger David à qui Edouard avait fait épouser la douairière de Bohan. Les garnisons qu'il y avait mises désolaient et saccageaient le pays à dix lieues à la ronde. Entre autres barbaries, le commandant de Pestivien faisait crever les yeux ou couper les poings à tous les habitants qui tombaient en son pouvoir. Les bourgeois de Guinguamp. voyant Du Guesclin traverser leur ville, le conjurèrent de les délivrer de ce fléau. Attendu par le régent et lié par sa promesse, Du Gucsclin refusa et se remit en marche avec sa suite. Mais les bourgeois, décidés à le retenir à tout prix, tirent lever les ponts et l'enfermèrent avec eux. Grande fut d'abord la colère du capitaine, et les bourgeois allaient en sentir les effets... Mais ils se jetèrent à ses pieds avec de telles supplications et de telles larmes, ils l'appelèrent tant et si bien Y homme de Dieu, le sauveur de la Bretagne, que Bertrand s'attendrit et promit de chasser les Anglais.

Quelques jours après, en effet, Trogof et Pestivien étaient enlevés d'assaut, et le pays de Guinguamp délivré des soldats de Boger David.

Un poète populaire a composé sur ce rapide exploit de Du Guesclin deux ballades, qui ont été recueillies par M. de La Villemarqué sur les lieux même. En voici la traduction, telle que nous la communique notre M va ni compatriote. L'auteur, usant do si»n droit poétique, a personnifié la popu

LA lilt ET A G NE ANCIENNE. 405

lulioii de (jiiinguaiup dans une filleule de du Gueseliu, vengée par ee héros des outrages du gouverneur de Trogof, lils do Hoger David.

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