LA FILLEULE DE DU GO ESC LIN
I. Le soleil paraît; le jour luit; la rosée brille sur les épines blauehes de la haie; De la haie élevée du grand château de TrogofT, où les Anglais règnenl encore. La rosée brille sur les fleurs de lepinaie; à celte vue le soleil se voile; Car. en vérité, ce n'est pas la rosée du ciel, c'est une rosée de sang; De sang pur qu'a verse Rogerson, le plus méchant (ils d'Anglais qu'il y ail dans la vallée.
U. h — Loïzaïk, ma belle enfant, vous êtes alerte et diligente; Vous vous lèverez demain de grand matin pour aller porter du lait aux laboureurs qui travaillent à l'écobue.
— Cbère petite mère, si vous m'aimez, ne m'envoyez pas à l'écobue; A l'écobue ne m'envoyez pas, vous feriez jaser les mauvaises langues. Envoyez -y ma sœur aînée ou ma j>clilesœur Franseza.
Chère petite mère, je vous en prie : Rogerson me guette.
— Vous guettera qui voudra; on vous attend, vous irez.
Vous vous lèverez avant le jour, le seigneur sera encore au lit. «
III. Loïzaïk disait à son père et à sa mère le lendemain matin : Kn prenant son pot au lait, Loïzaïk disait :
• — Adieu, mère; adieu, père; mes deux yeux ne vous verront plus. • Adieu, ma sœur aînée; adieu, ma petite sœur Franséza. » Or, comme la gentille enfant allait au champ par la vallée, Proprette, légère, pieds nus, son pot au lait sur la téte, Rogerson, du haut de la tour du château, la vil qui cheminait au loin. « — Eveille-toi, mon page, et lève-toi vite, que nous allions clwisser un lièvre; Chasser un levraut blanc qui porte un pot au lait sur la tète.»
IV. Quand la jeune fille passa le long des douves du château, le seigneur était à l'attendre,
A l'attendre auprès du ponl-lcvis; tant qu'elle tressaillit d'épouvante,
D'épouvante en l'apercevant, et renversa son pot au lait.
Voyant cela, la pauvre petite fille se mit à pleurer amèrement.
« — Taisez-vous, ma sœur, ne pleurez pas ; on vous donnera tin autre pol au lait
Approchez, et venez déjeuner avec moi, en attendant qu'on le prépare.
— Beau seigneur, je vous remercie; j'ai déjeuné, bien déjeuné.
— Alors, venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs. Venez cueillir une guirlande pour orner votre pol au lait.
— Je ne porte pas de fleurs ; je suis en deuil celte année.
— Alors, venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une braise.
— Je n'irai pas manger de fraises ; sous les feuilles il y a «les couleuvres. J'entends l'appel des laboureurs : ils disent que je suis paresseuse.
lis demandent où je suis restée avec; mon j>ot au lait caillé.
— Vous allez sortir à l'instant, votre pot au lait va être prêt; on s'en occupe, Loïzaïk, venez voir à la laiterie. »
En franchissant le seuil du château, la jeune fille tressaillit ; La pauvre petite devint blanche comme neige en entendant la porte se fermer derrière elle.
— — Ma chère enfant, n ayez pas peur, je tic vnu* ferai aucun outrage.
«Oti
LA DRETAuNE ANCIENNE.
— Si vous ne songez pas à m'outragcr, pourquoi changez-vous de couleur?
— Si je change de couleur, c'est que l'air du matin est vif.
— Ce n'est pas, seigneur, Pair vif du malin, c'est le mauvais désir qui vous fait pâlir.
— Taisez-vous, petite sotte; venez au fruitier choisir un fruit. » Quand ils furent dans le fruitier, elle prit une pomme rouge.
— Seigneur Rogerson, donnez-moi, s'il vous plaît, un couteau , Donnez-moi un couteau pour peler cette pomme?
— Si vous désirez, un couteau, descendez à la cuisine, et vous en trouverez. Il y en a un sur la table de chêne, qui a été aiguisé ce malin. »
l ."i/„ uk dit au vieux cuisinier en entrant :
« — Cher cuisinier, je vous en supplie, délivrez-moi ! faites-moi sortir!
— Hélas ! ma fille, je ne le puis; le pont du château est levé. »
V. Cependant, Rogerson demandait à son page, à quelque temps de là : « — Où donc reste Loïzaïk, qu'elle ne revient pas ici?
— Elle est en bas sur le seuil de la porte, noyée dans une mare de sang, Le grand couteau de cuisine dans le cœur, et appelant son parrain :
« Le seigneur Guesclin, mon parrain, celui-là me vengera ! »
— Mon bon petit page, ne dis mol ; viens me la couper par morceaux dans un panier,
Kt j'irai la jeler dans la rivière, demain, quand chantera l'alouette. »
Or, en revenant delà rivière, il rencontra le parrain de la jeune fille,
Il rencontra le seigneur Guesclin, la face verte comme l'oseille.
« — Rogerson, dites-moi, d'où venez-vous avec ce panier ? •
— Je viens de la rivière, de noyer quelques petits chats.
— 11 n'est pas celui de chats noyés le sang qui coule de votre panier I Seigneur l'Anglais, répondez-moi : n'avez-vous pas vu Loïzaïk ?
— Je n'ai pas vu Loïzaïk depuis le pardon de Notre-Dame du Ghéodel.
— Tu mens, traître, car lu l'as tuée hier soir 1
Tu déshonores la noblesse autant que la chevalerie. »
Rogerson, à ces mots, dégaina son épée :
* — Tu vas voir à l'instant si je déshonore la noblesse ;
Tu vas voir à l'instant, vassal, si je suis indigne du nom de chevalier.
Or sus ! or sus ! pas de quartier î en garde, si tu as du loisir î
— J'ai eu du loisir et j'en ai pour jouer au jeu des combats avec des hommes de cœur;
J'ai joué à ee jeu et jouerai, mais non certes avec des assassins de filles ; Eli quelque endroil que j'en rencontre, je les assomme comme des chiens I » En achevant ces mots, il éleva sa grande épée,
El il en frappa un tel coupsur la tète de l'Anglais, qu'il le fendit en deux quartiers.