VI. Rogerson a été tué. Le château de Trogoff est pris
Elle est prise la forteresse de l'oppresseur : bonne leçon pour les Anglais ! Pour les Anglais bonne leçon I bonne nouvelle pour les Bretons!
SIÉtJE DE PESTIVIEN.
I. Un grand ch;Ueau s'élève au milieu des bois de Mael ; une eau profonde l'entoure : à chaque angle se dresse une tour.
Dans la cour d'honneur est un puits rempli d'ossements, dont le monceau devient chaque jour de plus en plus haut.
Sur la barre du puils s'abattent les corbeaux, et ils descendent au fond en croassant, pour y chercher pâture.
Le pont du château facilement tombe, mais plus facilement se lève: quiconque y entre n'en sort plus.
IL A travers la terre «les Anglais chevauchait un noble écuyer, un jeune voyageur
appelé Jean de Pontorson.
Comme il passait le soir près de leur forteresse, il demanda l'hospilalité au chef
des sentinelles.
« — Descendez, cavalier, descendez ; entrez au château, et mettez votre cheval à l'écurie.
Il mangera de l'orge et du foin tout son soûl, tandis que vous souperez à table avec nous. »
Or, tandis qu'il soupait à table avec les hommes d'armes, ils ne parlèrent pas plus
que s'ils eussent été muets ; Seulement ils dirent à une jeune fille : « Moule/., Biganna, pour faire le lit du sci -
gneur que voilà. »
Quand vin! l'heure de s'aller coucher, le jeune cavalier alla se reposer. Le seigneur Jean de Pontorson dans sa chambre chaulait, en déposant son cor
d'ivoire sur le banc de son lit.
1 — Biganna , ma gent ille sœur, dites- moi : Pourquoi me regardez-vous en soupirant '
— Si vous saviez ce que je sais, cher seigneur, si vous étiez à ma place, vous me regarderiez de même en soupirant.
En soupirant, oh! oui; car vous auriez pitié de moi : dessous votre oreiller il y a un poignard !
Le sang du troisième homme qu'il a tué n'est pas encore séché : hélas ! seigneur
chevalier, vous serez le quatrième !
Votre argent, votre or et vos armes, tous vos effets, à l'exception de votre cheval
à la crinière fauve, sont sous clef.»
Et le cavalier de glisser la main sous l'oreiller et de retirer le poignard, el il était
rougi de sang.
« — Biganna, chère sœur, sauve-moi la vie, et je te ferai riche de cinq cenls mis de rente.
— Je vous remercie, seigneur: dites-moi seulement une chose : Éles-vous marié ou ne l'êtes- vous pas?
— Je ne veux, Biganna, vous tromper en aucune sorte : voilà quinze jours que je suis marié.
Mais j'ai trois frères qui valent mieux que moi : s'il plaît à votre cœur, vous en aurez le choix.
— Rien ne plall à mon cœur, ni homme ni argent : à mon cœur rien ne plaît que vous, mon beau seigneur.
Suivez- moi. Le pont du château ne nous arrêtera pas: il ne nous arrêtera pas, le
portier, c'est mon frère de lait.»
En sortant de la cour le cavalier disait : « Montez, ma sœur, en croupe derrière
mon cheval,
Et allons à Guinguamp trouver les gens du roi ; allons savoir s'il était juste que je perdisse la vie;
Allons à Guinguamp chercher mon droit seigneur Gueselin, qu'il vienne mettre le
siège devant Peslivien. >• III. i — Habitants de Guinguamp, je vous salue, je vous salue avec respect : et
mon seigneur Guesclin, où est il par ici .'
Mis LA BRETAGNE ANCIENNE.
— Si c'est le soigneur Guesclin que vous cherchez, cavalier, vous le trouverez dans la Tour-Plaie, dans la grand'salle des Barons. »
lin passant le seuil de la salle, Jean «le Ponlorson alla droil au seigneur Guesclin : « gUe la grAce de Dieu soit avec vous, seigneur, et que Dieu vous protège, el protégez vous-même qui est votre vassal.
— Que la grâce de Dieu soit avec vous-même qui parlez si courtoisement ; celui que Dieu protège doit proléger les autres
Mais que vous faut-il ? ditos-le-n.oi en peu de mots.
— 11 me faut quelqu'un qui vienne à Ixnit de Pcstivien.
Il y a là des Anglais qui oppriment ceux du pa\s. cl qui étendent leurs ravages »
plus de sept lieues à la ronde; lit quiconque y entre est tué sans pitié : n'était celle jeune fille, j étais tué aussi. J'étais aussi tué comme tant d'autres: j'ai sur moi le poignard encore rouno
regardez ! »
Du Guesclin s'écria : « Par les saints de Bretagne! tant qu'il y aura un Anglais en
vie. il n'y aura ni paix ni loi !
Qu'on équipe mon cheval et qu'on m'arme à I instant, et à l'œuvre! el voyons si
cela peut durer. »
IV. Le gouverneur du chAteau demandait en raillant, du haut des créneaux, au seigneur Guesclin :
« — Ksl-co que vous venez au bal ? que vous êtes ainsi équipés vous et vos soldats.
— Oui, par ma foi. seigneur, nous venons à un bal, non toutefois pour danser, mais pour faire danser:
Pour vous faire danser un branle qui ne finira pas de sitôt ; quand nous serons
lassés, les démons prendront notre place. » Au premier assaut le; murailles tombèrent, et le chAteau trembla jusqu'en ses
fondements ;
Au second assaut, trois des tours s'écroulèrent, et deux cents hommes furent tués, el deux cents autres encore:
Au troisième assaut, les portes furent enfoncées, et les Bretons entrèrent, et le château fut pris.
Y. Le château est maintenant détruit ; le sol a élé fort bien éeobué; le laboureur
y passe la charrue en chantant :
« —Quoique Jean l'Anglais soit un traître, il ne régnera pas en Bretagne, tant que
seront debout les rochers de la colline de Macl. »
Kn ce temps-là, le roi Jean II mourut dans les fers qu'il avait repris loyalement; et sous le nom de Charles Y, la France vil monter au trône un uV ses rois les plus éclairés. La haute intelligence de Charles se révéla tout d'abord en choisissant Du Guesclin pour instrument. Un pareil bras, dirigé par une pareille tète, devait sauver la France.
Appelé par son nouveau maître. Du Guesclin accourt avec ces indomptables Bretons qui le suivaient partout. Il joint sur la Seine le maréchal Boucieaut , digne général d'un tel capitaine. Ils enlèvent aux Anglais cl aux Navarrois, leur alliés. Mantes et Melun, où nos Bretons « s'en donnent à cœur-joie. » Puis Bertrand se met aux champs conlrc le captai de Buch. ce fameux chevalier gascon, chef des possessions navarroises. Il le ron-
conlrc sur les hauteurs deGoeberel, à deux lieues d'Evrcux, et gagne avec sa petite armée, au eri de Notre-Dame Cuesclin! celte victoire qui rendit l'espoir à la France au moment où elle sacrait son roi, cl qui lui valut à luimôme le litre de maréchal de Normandie et le riche comté de Longuevillr (mai 1304)'.
En relevant la France, les exploits de Du Guesclin relevaient Charles de Blois. Il amena à celui-ci, dans la ville de Nantes, les vainqueurs de Cochcrel, et ce fut à qui accourrait sous ses glorieux étendards. « Si vinrent à Nantes moult harons de Bretagne, qui conseillèrent à monseigneur Charles de chevaucher droit vers le comte de Montfort. »
Ce départ fut solennel : chacun sentait que le destin de la Bretagne allait enlin se décider. Avant de rejoindre Charles, les harons s'étaient agenouillés dans les chapelles de leurs châteaux . les soldats dans les chapelles de
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leurs villages, et tous avaient fait vœu de mourir « pour avoir fin de la guerre. » — « Monseigneur, dit Jeanne de Penthièvre à son mari, en I embrassant, vous en allez défendre et garder mon héritage et le vôtre (car ce qui est mien est vôtre), lequel monseigneur Jean de Montfort nous empêche et a empêché un grand temps à tort et sans cause: ce sait Dieu et aussi les barons de Bretagne, qui ci sont, comment j'en suis droite héritière: si vous prie chèrement que nulle ordonnance, ni composition de traité, ni «l'accord ne vcuilliez faire ni descendre que le cor ps de la duché de Bretagne ne nous demeure. »
Cuit un (îoyoïi -Mut i^noii iiui purlail IYtfinbrd <!«• Du <;ucm Iiii ii Corlu n-I.
Le jeune Monlfort, après avoir pris le château de Sucinio el la Roche- Dorricn, assiégeait alors Auray. L'illustre Jean Chandos le joignit avec deux cents lances el une troupe d'archers; le reste de son « host »» se composa il de Bas-Bretons, d'Anglais, de Navarrois, el de ces aventuriers île diverses nations qu'on appelaitde longue maintes compagnies. Après Monlfort et Chandos, les principaux chefs étaient Olivier de Clisson, Robert Knolle, Eustached'Aubcrticourt, Hue de Caverlcy, Gautier lluel, Matthieu de (îournay, etc. Le lout ne se montait pas à plus de deux mille hommes d'armes cl de mille archers.
L'armée de Charles de Mois s'élcvail presque au double, el ne se composait que de cavaliers, sous les ordres de la plus haute noblesse de France el de Bretagne. Outre Du Guesclin cl ceux que nous avons nommés, on y voyait les seigneurs de Rohan, de Léon, de Dinan, de Ricux, de Kcrgorlay. de Raiz, de Rochefort, de Tourneminc, d'Ancenis, de Malestroit, de Quintiu, d'Avaugour, de Lohéac, du Pont, de Bcaumanoir, Kustache de In (toussaye(ou Moussayc\ chevalier; Olivier de Mauni, Kon de Mauni, Guillaume de Launoi , chevalier; Guillaume Boistel, Guillaume de Broon.lc Moine di> Bétune, quiavaitélépagcdeGuesclin;Geoffroi Budc, SilvcstredelaFeuillée. son oncle; Garbonnct; le chevalier Vert; Louis de Challons , Philippe de Beaujeu.Guérindc Fonligny, bourguignon ; Henri de Picrreforl, savoyard: Aimar de Poitiers, Jean de Vienne, le sire de Paz ou de Poiz, savoyards: Louis de Valois et presque tous les barons, non-seulement de la Bretagne gallot, mais de la Bretagne bretonnante.
En voyant une telle armée, conduite par Du Guesclin, s'avancer conlre les faibles troupes de Monlfort, qui n'eût juré que Charles de Blois allait devenir duc de Bretagne? Aussi les conseillers de son jeune rival proposèrenl d'abord la paix et remirent sur le tapis le traité d'Kvran. Charles, « moult doux cl courtois, » et relevé à peine d'une longue maladie, cùl volontiers condescendu à ecl arrangement, mais « il estoit si bouté de sa femme el des chevaliers de son parti, qu'il ne s'en put relraire ni dissimuler. »
— Plùl à Dieu, s'écria-t-il cependant, que le différend se pût vider entre mon adversaire et moi, sans que tant de monde en mourût !
VA puis celte tetc superstitieuse était bouleversée par un réve. « Il avait cm voir un faucon pèlerin qui venait d'au delà de la mer, accompagné de plusieurs éperviers, lequel, volant en l'air, fondait sur un aigle, suivi de même d'un grand nombre d'autres oiseaux de proie, le faisait tomber à terre et lui lirait la cervelle de la tète. 11 raconta ce songe à ses barons. L'un d'eux lui dit, pour le rassurer, qu'il était le faucon lui-même, et qu'il viendrait au-dessus de ses besoignes ; mais cette explication favorable ne le rassura pas entièrement. »
Décidés à vaincre ou à mourir, les soldats de Montforl se réjouissaient au contraire on attendant le combat. Quand ils apprirent que Charles avait
LA B H E T AUNE ANCIENNE. fil
traversé Bennes, lait ses revues ù Josselin.ct qu'il approchait « Jurement, avec les plus belles gens d'armes et les mieux ordonnées que on eul oucques vues essir de France, ils commencèrent à mettre leurs armures à point et à Fourbir leurs lances, dagues, haches plates, hanhergeons , heaumes, bassinets, visières, épéeset toutes manières de harnais. »
L'a veille de la bataille, Gautier Huet sortit des rangs anglais et alla délier le plus adroit des Bretons. Hervé de Kergoet s'avança contre lui, le renversa, lui rendit courtoisement son cheval el ses armes, et le renvoya libre en lui disant : A demain !
Enfin le jour décisif arriva. C'était le dimanche 20 septembre 1504, jour de la Saint-Michel. Le théâtre du combat s'étendait depuis la ville d'Auray jusqu'au bourg de Sainte-Anne et au delà, « par grandes bruyères. » Les Anglo-Bretons occupaient les hauteurs, et les Franco-Bretons la plaine. Un étroit ruisseau les séparait.
Suivant les conseils de Du Guesclin, Charles de Blois divisa son armée en trois corps ou «batailles,» et une arrière-garde. Le premier corps, tout breton, fut confié à Du Guesclin iui-mèine. Le second, formé des Français, obéit aux comtes d'Auxcrrc et de Joigny. Le troisième, encore breton, Charles se le réserva. C'est là qu'étaient les seigneurs de Rohan, de Léon, d'Ancenis, de Malestroit, d'Avaugour, de Dinan, etc. Les sires de Baiz, de Hieux, de Tourneminc, du Pont, etc., commandaient l'arrière-garde.
Charles galopait de rang en rang, protestant de son bon droit et criant aux chefs et aux soldais : — « Mes seigneurs et amis, s'il platftl à Dieu, nous aurons aujourd'hui bonne journée; et si Dieu veut que nous l'ayons, je vous récompenserai de toutes les peines que vous avez prises pour moi, et le peuple sera délivré des misères et oppressions qu'il a endurées jusqu'à présent el endure journellement. »
Montfort, dirigé de son côté parChandos, forma également trois batailles et une arrière-garde. A la première bataille il plaça Hoberl Knolles, Gautier Huet et Richard Bruslé; à la seconde, Clisson, d'Auberlicourt cl Gournay; à la troisième, il demeura avec Chandos pour tenir tête eu personne à Charles de Blois. 11 fallut supplier l'intrépide Cavcrley pour lui faire accepter l'arrière-garde. Chandos avait remarqué «durement» les trois belles « batailles » de DuGucsclin, et il ne put s'empècher dédire : — « Si Dieu m'aist (aide) il appert hui que toute lleur d'honneur el de chevalerie est par delà avec grand sens et belle ordonnance. »
Froissai t prétend qu'une dernière tentative d'accommodement précoda la bataille et qu'elle vint cette fois du parti de Charles, par l'illustre organe du maréchal de Beaumanoir. « — Messire Jean Chandos, dit le baron de Bretagne au général anglais, je vous prie pour Dieu que nous mettions d'accord ces deux seigneurs; car ce soroit trop grand'pilié si tant de lionnes «eus comme il y a ici se navroient pour leurs opinions soutenir. »
Mais Chandos répondit qu'il était trop tard, que Montforl refusait la paix comme on la lui avait refusée « qu'il vouloit demeurer duc de Bretagne ou mourir en la place. » — Eh bien donc, que Dieu soit juge ! reprit Beautnanoir, « car monseigneur de Blois n'a pas moins grand'volonté de combattre que monseigneur de Montfort ! » El les deux ambassadeurs rapportèrent ces paroles à leurs princes.
Charles de Blois « mua de couleur » et s'écria : « — Du droit, soil-il à qui Dieu le sait !» — « Adonc fit-il passer avant bannières et gens d'armes, au nom de Dieu et de monseigneur saint Yves î
— Par monseigneur saint Georges! s'écriait en même temps le jeune Montfort, Dieu veuille aider au bon droit!... Malo morj quam fœdaki . Et Malo ! fut le cri de guerre de tous ses soldats.
Suivant Guillaume de Saint-André, qui était là sans doute, les compagnons de Montfort proposèrent à ceux de Charles de remettre le combat au lendemain pour ne pas se battre un dimanche, proposition qui fut repoussée hautement « comme marque de timidité. » Alors Jean, rassemblant ses capitaines, leur montra de loin Charles paré des hermines, et leur demanda une dernière fois s'ils jugeaient sa cause bonne. Tous ayant répondu oui d'une seule voix, il les embrassa en les priant de songer à leurs âmes, sentit sur sa joue des larmes qu'il essuya brusquement, fit le signe de la croix « depuis la tète jusqu'aux genoux, » baisa la terre en élevant son cœur à Dieu, et ordonna aux cors et aux trompettes de sonner la charge.
Quant aux dévotions de Charles de Blois, elles avaient duré tout le jour précédent et presque toute la nuit : messes, prières, disciplines, communions, jeûnes, rien n'y avait manqué.
Comme au combat des Trente, comme à Cocherel et comme en mainte autre bataille de ce temps-là, les cavaliers mirent pied à terre, pour manier à deux mains leurs armes pesantes et s'épargner d'être écrasés par les chutes de cheval.
« Un petit devant primes s'approchèrent les batailles; dequoi ce fut très belle chose à regarder, comme je l'ouïs dire à ceux qui y furent et qui vus les avoient; car les François étoient aussi serrés et aussi joints que on ne put mie jeter une pomme qu'elle ne cheist (tombât) sur un bassinet ou sur une lance. Et portoit chacun homme d'armes son glaive droit devant lui. retaillé à la mesure de cinq pieds, et une hache forte, dure et acérée, à (avec) petit manche, à son coté ou à son col. Et s'en venoient ainsi tout bellement le pas, chacun sire à son arroy et entre ses gens, et sa bannière devant lui ou son pennon, avisés de ce qu'ils dévoient faire. Et aussi d'autre part les Anglais étoient très faticement (régulièrement) ordonnés. »
Le premier choc eut lieu entre les Bretons de Du Guesclin et les compagnies de Robert Knollcs. Bientôt, les seigneurs des deux partis portèrent l'une contre l'autre les deux bannières ducales. « Là eut de première reu-
contre fort boutis (choc) des lances et fort estrif (lutte) et dur. Bien est vérité que les archers trairent ( tirèrent) du commencement ; mais leur trait ne greva néant aux François ; car ils étoient trop bien armés et fort et bien paveschiez (abrités) contre le trait. Si jetèrent ces archers leurs arcs jus (à bas), qui étoient fort compagnons et légers, et se boutèrent entre les gens, de leur côté, et puis s'en vinrent à ces François qui portoient ces haches. Si s'adressèrent à eux de grand'volonté et tollèrent (ôtèrenl) de commencement à plusieurs leurs haches, de quoi ils se combattirent depuis bien et hardiment. Là furent faites mainte lutte, mainte prise, et mainte rescousse (délivrance): et sachez que qui étoitchù (tombé) à terre, c'étoit fort du relever, si il n'étoit trop bien secouru, n
Enfin, ta bataille de Charles de Blois s'adressa « droitemcnt » à la bataille de Jean de Montfort, et la mêlée devint générale. Une prédiction ayant annoncé la mort de celui qui porterait les hermines, on rapporte que Montfort donna une de ses cottes d'armes à un de ses écuyers. Ce faux duc allait criant partout : « Drctagnc ! où es-tu, Charles de Blois? Viens ça ! je le la chalinge! » Excité par cet appel, et croyant voir Montfort en personne, Charles de Blois courut à lui, cl le frappa si rudement de sa hache d'acier, qu'il l'élendit par terre. Chandos et K nulles, dans la même illusion, s'élancèrent à la rescousse, » et il se fit une rude bataille autour du blessé... Charles de Blois, croyant avoir frappé son rival, criait :« Bretagne! or est mort icelui de Montfort par qui j'ai été ainsi grevé. » La nouvelle allait se répandre et se confirmer, lorsque le véritable Montfort, paré des véritables hermines,vint désenchanter ses ennemis et ranimer ses amis, en tombant, l'épée à la main, sur le bataillon de Charles de Blois '. m Là, de rechef, se combattirent François et Bretons d'un lez (côté) moult vaillamment et très hardiment des haches qu'ils portoient et qu'ils tenoient. Là fut rnessire Charles de Blois, durement bon chevalier et qui vaillamment et hardiment se combattit; et assembla (attaqua) à ses ennemis de grand'-
1 Suivant quelques historiens, les deux concurrents avaient cherché à se donner le change et à éluder la prophétie fatale en couvrant d'hermines plusieurs de leurs écuyers. Suivant quelques autres, Charles de Blois se serait refusé à ce stratagème par esprit de religion. Sil faut en croire M. Bodin ( ttecherches sur Angers), un bahitatit de Saumur, M. JoufTrault, possède le vêtement que portail Charles de Blois à la bataille d'Auray. C'est un pourpoint de soie blanche, brochée d'or, dont le dessin se compose d'octogones remplis alternativement, les uns d'un lion, les autres d'un aigle. Les petits carrés forntés par la réunion des octogones sont occupés par une croix ; il est ouaté et doublé de toile blanche; les manches sont larges par le bautet très-étroites au poignet ; elles sont fendues par-dessous, jusqu'à la moitié supérieure du bras ; chacune se fermait par vingt boutons d'or ; on en comptait trente-huit sur le devant du pourpoint, les boutonnières sont de soie verte. On voit plusieurs taches de sang a la doublure de la manche gauche près de l'épaule. Il y a sur ce pourpoint deux inscriptions sur parchemin cousues l'une à côté de l'autre ;on ne peut plus lire que quelques mots de celle qui parait la plus ancienne; mais ils suffisent |>our prouver que l'autre en est une copie; la voici : « C'est le pourpoint du S. Charles de Blois, tué à la bataille d'Auray par Jean de Montfort, son compétiteur au duché de Bretagne, le 29 septembre t3<;i »
volonté. Kt aussi fui bon chevalier son adversaire le comte de Montfort. Chacun y entendoit ainsi que pour lui. Si conseilloit Chandos messire Jcau de Montfort tant qu'il pouvoit, disant : « — Faites ainsi et ainsi ; tirezvous de ce côté et de cette part. »
Toute la noblesse française, anglaise et bretonne était aux prises autour des deux rivaux. Olivier de Clisson, en ouvrant les rangs ennemis à grands coups de hache, en reçut un qui lui creva l'œil et « continua comme auparavant. » Le comte d'Auxcrre, voyant tous ses pennons et toutes ses bannières renversés par Chandos, allait faire panser ses blessures lorsqu'un Anglais lui porta sur la tète un coup qui remplit de sang sa visière au point qu'il en devint aveugle. Il lui fallut rendre son épée. D'autre part. Du Guesclin broyait les Anglais de son marteau de fer au cri Notre -Daine! et marchait depuis une heure, abattant tout devant lui. Chandos avisa ce rude moissonneur, et laissa Charles de Blois pour attaquer l'âme de son parti. On se ligure quelle fut la bataille entre deux pareils champions ! « Là se firent merveilles d'armes et fut donné maint pesant horion de ces haches, et fendu et effondré maint bassinet et maint homme navré à mort. » Bertrand fut attaqué par devant et par derrière et enfin jeté à bas à coups d'estoc. Mais la Iloussaye, Charles de Dinan, et le chevalier Vert le redressèrent; et, aux yeux de Chandos, Charles de Dinan, d'un coup qu'il porta à Richard de Cantorbéry, son beau-frère, lui mit la cervelle au vent. Chandos, irrité, anima les siens à le venger. Du Guesclin s'attacha à lui, el Bcaumanoir à Gautier Hucl, chevalier anglais, qui fut abattu à coups de lances et de haches, et eût été tué sur la place sans Olivier de Clisson qui le releva el dit à Bcaumanoir: «Beaumanoir, Bcaumanoir, vous ne pouvez coiitr'cster, rendez-vous tantost, car miculx vous voulsist aider au duc que d'être à Charles pour grever vos amis. »
D'un bout à l'autre du champ de bataille, on se « navroit » au milieu de discours pareils, comme dans les combats d'Homère, au bruit des appels et des défis, des cris de guerre et des cris de détresse.
Cependant une grande faute avait été commise du côte de Charles de Blois. Son arrière-garde, au lieu de se tenir à l'écart, s'était jetée dans l'action, emportée par l'ardeur de ses chefs. Un succès passager s'ensuivit, mais ce succès donna la victoire à Montfort. Tandis que les Français troublaient ainsi « le bel arroi » où les avait mis Du Guesclin, la réserve de Chandos, s'élançant à propos sur les pas de Caverley, vint tomber avec ses forces toutes fraîches sur des ennemis déjà sans haleine et sans ordre. Une affreuse confusion paralysa dès ce moment les derniers efforts de Du Guesclin ; et la supériorité numérique des Franco-Bretons ne servit plus qu'à hâter leur défaite. « Tous se mirent en fuite, chacun du mieux qu'il put pour se sauver ; excepté aucuns bons chevaliers et écuyers de Bretagne, qui ne vouloient mie laisser leur seigneur monseigneur Charles de Blois : mais
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avoienl plus cher à mourir que reproché leur fust fuite. Si se recueillirent et rallièrent autour de lui et se combattirent depuis moult vaillamment et très àprement ; et là fut fait mainte grand'appertise d'armes ; et se tint ledit messire Charles de Blois et ceux qui délcz (près) lui étoient une espace de temps, en eux défendant et combattant ; mais finalement ils ne se purent tant tenir qu'ils ne fussent déroutés par force d'armes ; car la plus grande partie des Anglois convcrsoicnt(arrivoient) celte part. Là fut la bannière de messire Charles de Blois conquise et jetée par terre, et celui occis qui la portoit. » Ce fut alors que Charles de Blois reçut la mort, « en bon convine (ordre), dit Froissart, le visage sur ses ennemis ; et fut occis à sa droite un sien fils bâtard, qui s'appclloit Jean de Blois, appert homme d'armes durement, et qui tua celui qui avait tue son père. »
Mais Froissart, suivant son usage, a voulu laver les Anglais d'un meurtre exécuté froidement. Selon tous les autres historiens, Charles de Blois. voyant sa bannière prise et son armée en déroute, s'était rendu à merci. Or, de l'aveu de Froissart lui-même, « il avoit été ordonné en l'ost des Anglois. au malin, que si on venoit au-dessus de la bataille et que messire Charles de Blois fût trouvé en la place, on ne le devoit point prendre eu nulle rançon, mais occire. Kl ainsi, en cas semblable, les François et les Bretons avoient ordonné de messire Jean de Monlfort, car en ce jour ils vouloienl avoir tin de bataille et de guerre. » En exécution de cette convention réciproque, un soldat anglais égorgea Charles de Blois d'un coup de dague, appliqué si violemment « que le fer sortil d'un demi-pied au delà du cou.» Cependant, s'il faut en croire un ancien auteur, le prince eut encore la force de dire : — «Vraiz Dieu! pardonnez-moi la mort des bonnes gens qui cy meurent pour moi. J'ai gnerrié longtemps outre ma voulonté, et par l'enhorlenient de ma femme, qui toujours m'a donné à entendre que j'avoie très-bon droit. » Mais il n'est guère croyable, comme le fait observer Lohineau. qu'un homme blessé à mort ait prononcé tant de paroles. Suivant un témoin oculaire, Charles de Blois ne fit que lever les mains au ciel, en disant : llaa! Domine Deus! Après quoi il expira, et fut dépouillé par les Anglais. On trouva sous ses riches vêlements un horrible cilice, et ce tissu de cordes armées d'épingles, dont il se labourait les chairs.
Cette fatale nouvelle acheva la déroute des Franco-Brelons. Clisson donna le signal de la boucherie, en criant: — La journée est à nous! Du Guesclin lui-même. Du Guesclin perdit l'espérance. '< Voyant les troupes de Charles se rompre de toutes parts, il se souvint que Tiphainc la Fée, son épouse, lui avoit marqué de certains jours comme malheureux, et que celui-ci en étoit un ; ce qui acheva de le décourager Mais si cette réllexion donna quelque lieu à la superstition de se glisser dans son esprit, elle n'en donna pointa lu crainte dans sou cœur. Au contraire, voyant tout son parti sans ressource, il se battit en vrai désespéré, qui ne souhaitoil plus que de ven-
drc chèrement sa fie, cl après de» efforts prodigieux, n'ayant enfin plus ni lance, ni hache, ni marteau, ni épée, las et blessé, il fut obligé de se rendre à fdiandos. »
Les vainqueurs poursuivirent et » meurtrirent » les vaincus jusqu'à Vannes, et au delà. « Lors eut, quand ce vint à la chasse et à In fuite, grand'mortalité, grand'occisioii et grand'déconliture, cl maint bon chevalier et activer fut pris et mis en grand'meschef. Là fut toule la fleur de chevalerie de Bretagne, pour le temps et pour la journée, morts ou pris; car moult petit de «vus d'honneur échappèrent à la mort, qui ne fussent pris, et par espécial les hannerels de Bretagne, que leurs vainqueurs enfermé* rent dans t es imprenables donjons défendus par des ponls-levis à chaînes de fer et par les rochers de l'Océan.