‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 58 sur 103 · JEAN IV LE CONQUÉRANT · texte numérisé non relu

JEAN IV LE CONQUÉRANT

En apprenant la mort de Charles de Hlois. un héroïque délire s'était emparé des nobles hrelons, ses partisans, cl presque tous voulurent mourir sur le champ de bataille. On y vil tomber, entre autres, les seigneurs Charles de Dinan, de Léon, d'Ancenis, d'Avaugour, de Lohéac, Jean III de Kergorlay, « qui réputa à honneur de périr ensemble avec son prince1, » du Pont, de Boisboissc), de Kergouët, etc., etc. Les principaux prisonniers, outre Du Gucsclin. furent les seigneurs de Rohan, du Faou, de Raiz, Henri le Malcslroit, dcRochcforl, de Rieux, deMonlforl, de Monlauban, de Tour-

• Celle famille de Kergorlay, dans laquelle la «délité el le dévouement sont demeurés hérélilaires jusqu'à nos jours , a cela de naiticulirremenl illustre qu'elle a donné de son sang an\

nomme, de Roaumanoir. de Coatmen, de Léon, de Laval, de Châtillon, de Mauni. de Riville, de Franvillc, de Raineval, de Hautcrencllc cl une foule d'autres gentilshommes bretons et français.

En somme, un témoin oculaire, Guillaume de Saint-André, affirme que la journée d'Auray coûta au parti de Rlois près de mille morts, tant chevaliers qu'écuyers, et quinze cent vingt-neuf prisonniers, dont deux comtes, vingt-sept seigneurs et quinze cents hommes d'armes. Le même témoin déclare que Montfort ne perdit pas vingt hommes, et l'on est tenté de le croire en voyant les historiens étrangers ne porter qu'à six ou sept le nombre des Anglais tués dans la bataille.

deux premières tiges royales de l'Europe : au* Bourbons et aux Stuarts. Nous en trouvons la preuve dans la généalogie et la descendance du seigneur de Kergorlay, tué près de Charles de BloU. Celle généalogie mérite d'être consignée dans l'histoire de Bretagne : ». Pierre, sire de Kergorlay, accompagna le duc de Bretagne à la croisade de 1278, et épousa Thomase de Lanvaux.

2. Jean, sire de Kergorlay, leur fils, épousa N. d Avaugour, dame de Frénédour.

3. Pierre, sire de Kergorlay, leur fils, épousa Jeanne de Roban.

4. Jeau, sire de Kergorlay, leur fils, épousa Jeanne de Rieux.

5. Jean, sire de Kergorlay, leur fils, qui l'ut tué à la bataille d'Auray en 1364, avait épousé

Marie de Léon.

6. Jeanne de Kergorlay. dame de Kergorlay, leur fille aînée et principale héritière, épousa

le sire de Montfort-Gaél.

7. Jean de Montfort, sire de Kergorlay, leur fils, mourut avant son père, et avait épousé, eo

1401, Anne de Laval, dame et héritière de Laval, dont il prit le nom, le cri et les armes.

8. Jeanne de Montfoi l-Laval, leur fille aînée, épousa, en 1424, Louis de Bourbon, comte de

9. Jean de Bourbon, comte de Vendôme, leur fils, épousa Isabelle de Beauvau.

10. François de Bourbon, comle de Vendôme, leur fils, épousa Marie de Luxembourg.

11. Charles de Bourbon, duc de Vendôme, leur fils, épousa Frauçoise d'Alençon.

12. Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, leur fils, épousa Jeanne d'Albrel, reine de Na-

ît bis. Antoinette de Bourbon, fille de François de Bourbon, comle de Vendôme, et de Marie de Luxembourg (voir cidessus), épousa Claude de Lorraine, duc de Guise.

12 bis. Marie de Guise, leur fille, épousa Jacques V, roi d'Ecosse.

13 bis. Marie Sluart, reine d'Ecosse, leur fille, épousa Henri Stuarl, son cousin.

14 bis. Jacques VI, roi d'Ecosse, leur fils, devint, en 1603, roi d'Angleterre cl d'Irlande, par la mort de la reine Elisabeth, dont il élait le plus proche parent, et prit alors le titre de roi de la Grande-Bretagne sous le nom de Jacques I«. Il épousa Anne de Danemark.

15. Elisabeth Sluart, leur fille, épousa Frédéric V, élecleur palatin, qui fui passagèrement roi de Bohème.

16. Sophie, palaline, leur fille, épousa Ernesl-Auguslc, élecleur de Hanovre.

21. Leur fils Tut Georges 1". roi d'Angleterre. Elc. Voir, pour les lilres el preuves de celle généalogie, la chronique de Froissart, récit de la halaille d'Auray; édition Buchon, t. IV, année 1364; — B. d'Argeniré, liv. VI, chap. LV, édition de 1588; — Augustin du Par, Histoire généalogique, etc., in-fol., deuxième parlie,p.3ô. 117. 718; - D. Lobineau, Histoire de Bretagne, t. I™, p. 261, 314;— là., t. Il, col. 412, 439, 440, 710 (extrait de Guillaume de Saint-André) ; D. Motice.l. I", p. Il, (95,311, 492; — ld.. Preuves, t. II, préface, p. 28, col. 324; t. I«, 1113, 1114, 1241, 1232, 1530, 1561, 1564, 1625. - Id , p. 16 des Tables généalogiques ; — Le Baud, llist. de Bretagne Chroniques de Vitre, ch. I.XVIII, p. 68, 73; - le Père Anselme, Histoire générale, t. III, p. 6, 29, 322 323, 524

13. Leur lils fut Henri IV, roi de France et de Navarre, qui épousa Marie de Medicis.

1 LLouUXIll.ioi JcFrance el de Navarre, épousa Anne d'Autriche. Etc.

« Après la grande déconfiture, les chefs anglo-bretons n'entendirent plus à chasser, mais en laissèrent convenir leurs gens. Si se Irairent (rendirent) d'un lez (côté) le comte de Montfort, messire Jean Chandos, messire Robert Canollc (Knolles), messire Eustachc d'Aubrccicourt, messire Mathieu de Gournay, messire Jean Boursier (Bourchier), messire Gauthier Huct. messire Hue de Cavrelêc (Cavcrley), messire Richart Hurle (Burley), messire Richard Tanton (Taunton) et plusieurs autres, et s'en vinrent omhroicr (mettre à l'ombre) du long d'une haie, et se commencèrent à désarmer; car ils virent bien que la journée étoit pour eux. Si mirent les aucuns leurs bannières et leurs pennons à cette haie, et les armes de Bretagne tout en haut sur un buisson, pour rallier leurs gens. Adonc se trairent (rendirent), messire Jean Chandos, messire Robert Canolle (Knolles), messire Hue de Cavrelié (Cavcrley) cl aucuns chevaliers devers messire Jean de Montfort, et lui dirent en riant : — « Sire, louez Dieu, et si faites bonne chère, car vous avez hui conquis l'héritage de Rretagne. » Il les inclina moult doucement, et puis parla que tous l'ouïrent : — « Messire Jean Chandos, cette bonne aventure m'est avenu par le grand sens et prouesse de vous; et ce scais-je de vérité, et aussi le secivent (savent) tous ceux qui ci sont; si vous prie, buvez à monhanap (coupe), u Adonc lui lendit un flacon plein devin où il avoit bu pour lui rafraîchir, et lui dit encore en lui donnant: — «Après Dieu, je vous en dois savoir plus grand gré que à tout le monde. » En ces paroles revint le sire de Clisson tout échauffé et enflammé, cl avoit moult longuement poursuivi ses ennemis : à (avec) peine s'en étoit-il pu partir, et ramenoil ses gens et grand'foison de prisonniers. Si se trairent (rendirent) tantôt par devers le comte de Montfort elles chevaliers qui là étoient. et descendit jus (à bas) de son coursier, et s'en vint rafraîchir de lez (près) eux. Pendant qu'ils étoient en cet état, revinrent deux chevaliers et deux hérauts qui avaient cherchié (cherché) les morts, pour savoir que messire Charles de Blois étoit devenu ; car ils n'étoient point surs si il étoit mort ou non. Si dirent ainsi tout en haut : — « Monseigneur, faites bonne chère, car nous avons vu votre adversaire, messire Charles de Blois, mort.» A ces paroles se leva le comte de Montfort, et dit qu'il le vouloit aller voir, et que il avoit grand désir de le voir autant mort comme vif. Si s'en allèrent avecques lui les chevaliers qui là étoient. Quand ils furent venus jusques au lieu où Charles gissoit, tourné à part et couvert d'une large (bouclier) Montfort le fit découvrir, et puis le regarda moult piteusement et pensa une espace, et puis dit : — « Ha! monseigneur Charles, monseigneur Charles, beau cousin, comme pour votre opinion maintenir sont avenus en Bretagne maints grands meschefs! Si Dieu m'aist (aide), il me déplaît quand je vous trouve ainsi, si être pût (eut pu) autrement.» Et lors commença à larmoyer. Adonc le tira arrière messire Jean Chandos et lui dit : — « Sire, sire, parlons de ri et regrarioz (remerciez) Dieu de la belle aventure que vous avez ; car

sans la mort de ecllui-ei ne pouviez-vons venir à l'héritage de Bretagne. » Adonc ordonna lecomle que messire Cliarlesde Blois fût porté à Gntngamp; et incontinent il fut ainsi fait, et là fut cnsévely moult révéreinment. »

Ainsi périt Charles de Blois, et avec lui la cause de Jeanne de PenthièV vre. Des partisans nombreux 1 et toujours croissants de celte cause, à peine restait-il « un homme de valeur » qui ne fut mort ou captif. S'il faut en croire les plus graves historiens, il n'y eut pas jusqu'au chien du comte de Blois dont la fidélité ne le trahit à Auray. « Estant les deux armées en teste, il se dit une chose difficile à croire, escrite toutesfois, qu'il y eut un lévrier mignon, qui suivoil ledict de Bloys par tout, elle tenoit à sa cham-

bre; lequel au mesinc tempsque les armées esloient prestes à joindre, abandonnant son maislre s'en vinl en l'armée du comte de Montfort, et comme h

' Ils avaient été si nombreux, en effet, qu'on trouve encore en basse Bretatfne une multilul.- •le familles surnommées alors Blois {Dleaz), et qui ont partie ce nom jnsqu'à nos jours. Voici, d'après les Actes de Bretagne, la liste des plu illustres narli-ans lie Charles de Blois. oulnceux que BOUS avons déjà désignés : Guillaume II de Bruc, pa>é |M>ur trois hommes d'arnu *

LA BH ET Ali N E ANCIENNE. Jil

l'eiisl connu le vint caresser entre luus les autres, armé qu'il éloit cotllDic son maistre, et lui mist les deux pieds de devant sur l'arçon; dont plusieurs prinrent présage de la fortune très passante de l'un à l'autre. Il se list un pareil exemple des François devant Novarc, aussi d'un roi d'Angleterre. C'estoit la biche de Sertorius. »

Le jeune Monlfort signala sa victoiro par une ordonnance faite pour aller droit au cœur des Bretons. Il accorda à ses ennemis comme à ses amis une trêve de trois jours, « pour recueillir les morts sur les champs, et les ensevelir en terre sainte. » Ces devoirs remplis, il occupa Aura} . reçut les soumissions du sire de Malcstroit pour sa terre et sa ville, prit li- don, Jugon. Dinan, et assiégea Quimper.

C'est là qu'il reçut les propositions de paix de l'archevêque de Rciniâ et du maréchal de Boucicaut, ambassadeurs de Charles V.

Le roi de France était trop clairvoyant pour ne pas mesurer d'un coup d'œil toute la portée de la bataille d'Auray, et trop sage pour s'obstiner à soutenir la veuve de Charles de Blois et ses enfants, prisonniers d'Edouard. Il s'agissait d'ailleurs, en se tournant à propos vers Monlfort. de l'empêcher de reporter l'hommage de la Bretagne au roi d'Angleterre, auquel il ne devait que trop ce tribut de reconnaissance. Telle était la mission des envoyés de Charles V. Ils ne la remplirent pas sans peine, car les conférences durèrent plusieurs mois. On sent que Monlfort ne put se déterminer sans l'avis d'Edouard, son beau pèro et son protecteur. La réponse de celui-ci fut tout autre qu'on eût pu Patteudre. Vieux et las de la guerre, frappé de l'invincible aversion qui repoussait les Anglais de la Bretagne, il conseilla la modération à son gendre, l'engageant « à bâiller quelque compensation à madame de Blois, pourvu qu'il eût la duché entière. » Au commencement de 1505, les représentais de Monlfort et de Jeanne de Pcnlhièvre, des rois de France et d'Angleterre s'assemblèrent à Gucraude, « lieu qui fut choisi à cause du carême, afin d'y avoir le poisson plus abondamment. » Toute la Bretagne était en prière dans les églises pour obtenir la paix du ciel. Les cris et les larmes de ce peuple aux abois parvinrent jusqu'aux hommes puissants qui allaient décider de sou sort. Cependant, les prétentions de Jeanne de Penlhièvrc étaient si hau-

(Mont ret de la maison de Penthièvre); Briant de Chateaubriand, Silvestre de Quencquen, le sire de Rouge el de Derval, qui avait dans sa compagnie Guy d'Apremmit, RoIktI de Beaumont. Robert de Montrelaix, Jean de Belocaiac. Guillaume de Preauvé, Jean et Guillaume Arthur, et Jamet sénéchal ; — Jean de Beaumanoir. qui avait sous lui le vicomte de Coalmen. Eoti du Pontou, Rolland de Lescoët, Berjean et Coëtulian ; - Jean G* yon, qui commandait une compagnie en 1351; -Veron deRougé, Jean de Monlboureher. Uuet de Keraulret, Pierre Foucault ;— Jean Raguenel, quiavail avec lui, en 1356, Raoul Gicquel, Guillaume de Halle, Olivier du Fail, de Saint-Nervé, de Moutgermant, de Poix, Du Guesclin, etc.; Jean de Longan, l ierre Augier, le sire de Rochefort, de la Iloussaye, Gruel, GifTard, Quedillac, Lalxiissiére, Le Prévost, Boulier de Trenguen, de Quelenec, de Kerambarl, Bodrimont, du Bois, Tomelin. Brel.ant. Ferron. La Feuillce, Roussel, de Kermorvan. (U. Morice et D. Lobincau.)

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tu in es, que, le jour du vendredi saint, les conférences se rompirent tout à coup. Mais à cette nouvelle, les masses populaires, victimes inertes et passives jusqu'alors, s'émurent en criant qu'il était temps d'en finir avec une guerre où elles n'avaient que du sang à verser pour l'ambition des princes. Montfort sentit qu'il y allait de sa popularité; il fit quelques prudents sacrifices, et le traité deGuérande fut signé et juré la veille de Pâques 1505. en l'église de Saint-Aubin *. Par ce traité, qui terminait trop lard une guerre de vingt-quatre ans, Jean IV de Montfort, reconnu duc de Bretagne, s'engagea d'aller faire hommage à Charles V, roi de France, son suzerain. Le comté de Penthièvre et la vicomté de Limoges furent octroyés à la veuve de Charles de Blois, avec une rente de 10,000 livres; et la succession de la Bretagne fut déclarée réversible sur la tète de l'aîné de ses fils, dans le cas où Montfort décéderait sans héritier mâle. — En attendant une telle chance, le malheureux prince et ses frères restèrent prisonniers à Londres, et furent les seuls qui ne profilèrent point d'un traité conclu à leur préjudice. Quant à l'Angleterre, elle gardait en France le vaste duché d'Aquitaine, et le prince de Galles vint tenir à Bordeaux une cour non moins somptueuse que celle de Charles Y à Paris.

On voit que la morale du fait accompli ne date pas de nos jours, qu'elle a dominé de tout temps la politique des gouvernements et des rois.

Au milieu de ces triomphes du jeune Montfort, qu'était devenue sa glorieuse mère, et quelle fut la lin de l'héroïne d'Hennebont? Le silence de tous les historiens à cet égard est un crime dont nous n'avons pas voulu nous rendre complice. Malheureusement nous n'avons pu découvrir, sur la mystérieuse disparition de Jeanne de Montfort, qu'un seul titre cité par M. deCourson.ct tiré delà collection de Rymer (tome V, page 418). C'est une ordonnance du roi Edouard à « son fidèle » Willelm Frank, constable du château de Tykill, au sujet des dépenses de la comtesse de Montfort et de sa mai ■ son, pendant son séjour présent et futur en ce château. Il faut observer, avee M. de Courson, que le château de Tykill était situé dans le comté d'York, à cinquante lieues de Londres, cl que cependant, à l'époque même de l'ordonnance, Jeanne de Montfort possédait en Angleterre le comté de Hiche-

• • Les parties jurèrent, premièrement parla foi de leurs corps, entre les mains de l'archevêque de Reims ; puis en touchant les Évangiles; enlin, pour plus grande sûreté, en levant la main devant le saint sacrement, qui fut par ordre de l'archevêque, mis exprès sur le graml autel de Sainl-Aubin deGuérande. Le comtede Montfort jura de cette sorte tur son àme, et les procureurs de Jeanne de Bretagne juièrent sur l'âme de la dame.

«Les abbés de Redon et de Prières; Jean, vicomle de Rohan ; Olivier de Clisson; Jean, sire de Rieux ; le sire de Maleslroil ; Thibaut de Blossac: Jean de Saint-Gilles ; Bonabes de Callac ; Jean de Bavelen, chevalier; et Pierre de La Salle, firent le même serment à genoux et le» mains levées devant le saiul sacrement. L'évèque de Saint-Brieuc jura au«si de la même manière en son propre et privé nom, et ensuite les autres procureurs de madame Jeanne; aussi bien que Guillaume de Latimer, Robert de Neuville, Thomas Prieur, Simon de Burlai, Jean d'Évreuxet Jean Basset, chevaliers anglais. » II). Lobineau, Mil. de Dret., I. I", p. 380.1

moiil. — Pourquoi donc cel exil ou plutôt ccl emprisonnement d'une femme mêlée naguère à toute entreprise, loin de son propre fils et loin de la cour de Londres? Sans doute parce que Edouard redoutait l'opposition de l'habile et courageuse comtesse « aux projets de celte politique anglaise dont son pupille devait être un jour la victime.» Ce qui parait certain, et nous le disons à la honte d'Edouard , c'est que l'héroïne d'IIcnncbont mourut enfermée à Tykill '.

Un autre personnage que l'histoire de Bretagne ne saurait oublier, et qui, après avoir passé sur cette terre en faisant du bien, comme IcChrist, était mort au commencement de ce désastreux quatorzième siècle; c'est le bienheureux Yves Hélory, le patron des avocats, le miroir des juges, le modèle des prêtres, le saint le plus populaire du calendrier breton. Nous n'avons pas voulu mêler sa pacifique biographie aux horreurs de la guerre, mais il est toujours temps de revenir sur nos traces pour un pareil sujet.

Né de parents nobles, sous le règne de Jean le Roux, au manoir de Kermartin, près Tréguier, Yves Helory fut élevé très-savamment à Orléans, à Paris et à Rennes, dans les décrétâtes, la théologie scolastiquc, le droit civil et le droit canon. D'abord officiai (juge ecclésiastique) à Rennes, puis à Tréguier, sous l'évêque Alain de Bruc, puis curé des paroisses de Tredrez et de Lohennech, la veuve et l'orphelin n'eurent jamais d'avocat plus habile et plus dévoué, les fidèles de pasteur plus éloquent, les pauvres de bienfaiteur plus généreux. On en jugera par les traits suivants cités par notre pieux Albert de Morlaix. Commençons par son «chef-d'œuvre d'avocat» : sa fameuse plaidoirie pour la veuve de Tours.

Avec son zèle ordinaire, il étoit venu jusqu'en cette ville poursuivre une cause en appel, et il logeoit chez une veuve assez riche, laquelle entra un jour en pleurant dans sa chambre, et lui parla ainsi : — «Ah ! monsieur, mon cher hôte, je suis ruinée sans remède, par un meschant garnement qui a plaidé contre moy, et seray demain condamnée à luy payer douze cens écus

1 Voici les autorités que nous avons consultées avec un soin particulier pour celte grande «uenre île Blois et de Montforl; nous avons cru devoir les réunir à la fin de notre récit pour n'en pas sus|>endre l'intérêt par des interruptions trop fréquentes :— D. Morice, 1. 1", |. Vif. — Actes de Bretagne, 1. I", col. 141 1 à 1679. — D'Argeniré, livres VI et VII. — Lobineau, 1. 1", liv. ix et x, p. 511-378. — [d., Preuve», p. 479, 485, 489, 490, 491, 492, 497, 535, etc.— Froissard, édit. Buchon, in-8», t. III et IV ( y compris les Additions).— Alberl-le-Grand, éd. Kerdanel. — Chroniques de Bretagne, par Alain Bouchard, col. t09, etc. — Chronique de Flandre. — Chronique en vers, de Guillaume de Saint-André. — Contin. Nangis. — Tillet, t. II, p. 222. — Le Baud, p. 276, etc. - Titres du roi, a" 42, 43, 4t. — Informat, pour la canonisation de Charles de Blois, témoins 40,35, 41, 46, 38, 49, 9. 10, 27, 31, 15 . - Polyd. Verg. — Knjglon. — Chronique des faits du roi Philippe, citée par Le Baud. - Annales de l'église de Dol. — Chronique manuscrite de Jean de Saint-Paul. — Histoires de Bertrand Du Guesclin, par Duchatelet, par Lefèvre, par Ménard, par Frémiuville. — Chronique de Du Guesclin , par Cuvelier, publiée |wr M. E. Cbarriére, 2 vol. in-4». — Chartrier de Nantes, armoire O, case C, n° 22. — Actes de Rgmer, t. VI, p. 101-106, 13, 26. — Id., I. V, p. 397, 403,556. - Th. Walsingbam. - llist. tfAngt., par Lingard, |. IV, p. 59, etc.

•l'or, à lort et sans cause.» S. Yves la consola, l'exhortant d'avoir sa confiance en Dieu, lequel ne l'abandonncroit pas, en son affliction, et la pria de luy faire entendre son affaire, luy promettant de l'assister en tout ce qu'il pourroit. — « Monsieur, dit-elle, il y a environ deux mois que deux hommes accoutrez en marchands vinrent loger céans, et d'arrivée me donnèrent à garder une grande bougettede cuir fermée à clef, fort pesante, et médirent que je ne la baillasse à l'un d'eux que l'autre ne fust présent: ce que je leur promis faire. A cinq ou six jours de là. comme j'estois à la porte de céans, ils passèrent parla rue, avec trois ou quatre autres marchands, et médirent : — «Adieu, mon hôtesse, accommodez-nous bien à soupper, et dévalèrenl la rue. » Peu après, l'un d'eux s'en retourna à mon logis, et me dist : — « Mon hôtesse, baillez-moi un peu la bougette ; car nous allons faire un payement avec ces marchands que vous voyez là. » — Moy, qui ne pensois qu'à la bonne foy, luy baillai la bougette, laquelle il emporta ; et jamais depuis ne le vis. L'autre marchand s'en retourna céans, le soir, et me demanda si j'avois veu son compagnon ? — « Non, dis-je, je ne l'ay point veu depuis que je luy ai baillé la bougette.» — «Comment, dit-il, la bougette! La luy avez-vous baillée ! Ah ! me voilà ruiné et rendu pauvre pour jamais ! Ce n'est pas ce que vous nous aviez promis, quand nous vous la baillasmes; je m'en plaindray à la justice. » Et, de fait, monsieur, il m'a fait adjourner devant le lieutenant du baillif de Tourainc, et a, par serment, affirmé qu'en sa bougette y avoit douze cents pièces d'or et quelques lettres et cédilles de conséquence quand elle me fust baillée, et est le procèz en tel terme que demain, je dois avoir sentence. » S. Yves, l'ayant paisiblement escoutée. luy dist : « Mon hôtesse, faites-moi venir vostre advocat, et que je parle à luy. » L'advocat venu, raconta le tout au saint, ainsi que la femme luy avoit dist : ce qu'ayant entendu et conféré là-dessus, saint Yves obtint de l'advocat qu'il plaidcroil cette cause pour son hôtesse. Le lendemain, saint Yves se trouva en l'audiancc avec la veuve ; et, après que la cause eust esté par ordonnance du juge apellée, saint Y ves, pour la dame défenderesse, requist de voir en face son adverse partie, lequel ayant comparu, et Pestât auquel estoil le procès récité (car plus ne restoil qu'à prononcer la sentence), saint Yves parla pour son hôtesse, disant : « Monsieur le juge, nous avons à vous montrer un nouveau fait qui est péremptoire à la décizion du procès : C'est que la défenderesse a fait telle diligence et si bonne poursuitte depuis le dernier apointement prins en la cause, que la bougette dont est question a esté trouvée, et elle l'exhibera quand par justice il sera ordonné. » L'advocat du demandeur requist que, tout présentement, elle exhibast la bougette en jugement, autrement qu'il ne servoit de rien d'alléguer ce nouveau fail, pour empescher la prononciation de la sentence : « Seigneur juge, dist saint Yves, le fait positif du demandeur est que luy et son compagnon, en baillant la bougette à la défenderesse, leur hôtesse.

LA BHETAIÎNL ANCIENNE.

la chargèrent de ne la bailler à l'un d'eux que l'autre ne fust présent, et, pour ce, fasse le demandeur venir son compagnon, et bien volontiers la défenderesse exhibera la bougelte, tous deux présens. » Sur quoi le juge apoinla et déclara que l'hôtesse ne scroit point obligée de rendre la bougette que tous deux ne fussent présens. La sentence ainsi donnée, le demandeur se trouva bien estonné, devint pasle et commença à trembler ; de quoy toute la compagnie resta fort estonnée : ce que voyant le juge, par soupçon, le fist saisir et serrer en prison, où il fust si bien poursuivi contre luy, qu'ayant trouvé que c'estoit un pipeur, qui pour tromper et voler cette pauvre veuve lui avait baillé une bougelte pleine de vieux clous et de ferrailles, il fust, à trois jours de là, pendu et eslranglé au gibet de Tours. »

o Saint Yves nourrissoit beaucoup d'orphelins; instruisoit les uns en sa maison, mettoit les autres en pension chez des maistres ouvriers pour apprendre mestier, lesquels il salarisoit de son propre argent. Son bonheur était de servir de ses mains, à sa propre table, les plus misérables men-

diants. Voyant plusieurs pauvres fort mal vcsliis. il leur bailla la pluspart de ses babils, de sorte qu'il luy fallut s'envelopper dans un loudicr, attendant qu'on luy en eus! apporté d'autres. Une autre fois, il fist la même chose; et mieux. Comme un jour son coiisturier luy fust venu vestir une robbccl capuchon gris, il appcrçcul en la cour un pauvre à demy nnd; il ne le put endurer; mais, retenant ses vieux habits, luy donna cet accoustrement neuf. Allant une fois à l'église, disant son bréviaire, un pauvre luy demanda l'aumosne; n'ayant que lui donner, il tira sou eapu-

m LA BRETAGNE ANCIENNE.

chonctlcluidonna.il visitoil souvent les malades, nommément les pauvres et nécessiteux, les consoloit et les assistoil: il leur administroil les sacrements, les y disposant avec grand soin et charité. Il ensevelissoil de ses propres mains les corps des pauvres qui décédoient tant en l'hospital que chez lui, ès maisons particulières, les enveloppant en des suaires blancs siens, et les portant à la sépulture aydé de quelques autres pieuses personnes. Un pauvre estant arrivé trop tard à Kcrmarlin et n'osant frapper à la porte se coucha auprès et y passa la nuit. Saint Yves, sortant de bon matin , le trouvant là, le fist entrer, le revestit de ses propres habits, luy donna bien à disner et à souper, le fist coucher en un bon lit. alla se coucher au mesme lieu où il l'avait trouvé et y passa la nuit. » Il fallait entendre saint Yves prêcher en breton, en français ou en latin jusqu'à trois et quatre fois par jour, dans sa paroisse, dans les paroisses voisines, à Tréguier. à la suite de monseigneur dcBruc son évèque, partout enfin ! « Il s'adonnoit avec une telle ferveur et attention d'esprit à ce saint et apostolique office, que souvent il en oublioit le boire et le manger; et, estant de retour au logis, le soir, après avoir preschétout le jour, ne se pouvoit presque tenir sur bout tant il C3toit foible. On a remarqué qu'à un vendredy saint, il prescha la passion en sept diverses églises. Prêchant une fois à Loc-Kouan en Cornouaillcs, le sicurde Coat-Pont,escuyer, sortit de l'église comme il montait en chaire, sans se soucier d'entendre le sermon ; saint Yves le voyant, dit :

— S'il y avoitici ici trois ou quatre filles avec un trompette du diable (il cntendoitpar là les sonneurs) il y seroit demeuré ; mais non pas pourouyr la parole de Dieu : lequel je prie de le punir en cette vie, et ne luy réserver la peine deue à cette offense en l'autre.» Ce qui fut incontinent fait, car ledit gentil-homme devintparalytique, et ne fut guéry de ce mal qu'après la mort de saint Yves. — Il obtint la santé à son sépulchre. »

Après une longue vie employée de la sorte. Yves Helory mourut en 130ô. sous Jean II, en odeur de sainteté, et aux miracles qu'il avait opérés de son vivant, se joignirent les miracles opérés sur son tombeau.

Un pauvre diable, condamné à la corde, invoque saint Yves du haut de la potence, et le bourreau ne peut venir à bout de l'étrangler. — Un gentilhomme tombe à l'eau avec son cheval et ses bagages : une simple prière le ramène au bord, lui, sa monture et sa valise, où étaient des papiers inestimables. — Un enfant de Lannion se noie sur la cote à deux lieues de la maison paternelle; on apporte son corps à sa mère qui le ressuscite en le vouant à saint Yves. — «Qu'as-tu vu dans l'autre monde? lui dernanda-t-elle.

— J'ai vu, répond il, un seigneur vêtu de blanc, qui m'a pris parla main, et m'a tiré du fond de la mer. »

Ces miracles se multipliant de jour en jour, tous les Bretons réclamèrent la canonisation de leur compatriote, par l'entremise et l'organe du bon du» Jean III. Le légat et la commission nommée par le pape entendirent trois

cenls témoins; et comme ces interrogatoires multipliés retardaient l'arrêt du synode, le clergé de Tréguicr le devança hardiment, en célébrant en pleine cathédrale la fête de saint Yves. Lorsqu'cnfin la canonisation fut prononcée en 1548, saint Yves était déjà honoré et invoqué publiquement dans toute la Bretagne. Telle devint alors la vogue des pèlerinages à son tombeau, qu'elle lit tomber, comme on l'a déjà dit, les pèlerinages à Rome, et nuisit même aux derniers voyages en Palestine.

Cette dévotion s'est continuée jusqu'à nos jours. Les Bretons vont encore honorer, à Tréguicr, la tète de saint Yves, conservée à côté des reliques de saint Tugdual ou Pabu : et tout près de là, dans la chapelle et dans le manoir de Kermartin (aujourd'hui propriété de la famille de Quelen), on montre aux pieux pèlerins la chambre de saint Yves, son lit clos, son bréviaire et son testament. — Retournons à Jean IV.

Placé sur le trône de Bretagne par le roi Edouard, le jeune Montfort n'avait qu'un moyen de s'y maintenir dignement; c'était de réparer un passé dont il n'avait pas été le maître par un avenir qui lui appartenait, en tournant tout d'abord le dos à l'Angleterre, en gouvernant les Bretons par eux-mêmes, et pour eux-mêmes, en s'appliquant à cicatriser par une administration patriotique les plaies faites au pays par vingt ans de domination étrangère. Il ne sut pas comprendre ce rôle national. Anglais par son éducation et par ses habitudes, il ne sut pas redevenir Breton ; il voulut importer en Bretagne des choses et des hommes justement odieux à la Bretagne. Entouré des Saxons, avec lesquels il avait appris la guerre, il se laissa secrètement diriger par eux, et entreprit de concilier sa reconnaissance et son goût particulier pour ces ennemis de la France et de la Bretagne avec ses devoirs publics envers la Bretagne et la France elle-même. Celle entreprise ne servit qu'à déshonorer la gloire de ses premières armes par les perfidies de sa politique, à le brouiller successivement, ou tout à la fois, avec les Bretons, les Français et les Anglais ; à détacher enfin de son parti les seuls hommes qui pouvaient le soutenir, les Du Gucsclin, les Clisson et les principaux seigneurs du duché.

Le premier acte de Jean IV fut la création d'un impôt sur les marchandises et de l'impôt du louage (un écu d'or par feu ou domaine non noble, «les riches aidant les pauvres»). Il n'obtint ces subsides qu'extraordinairement, à l'effet de payer ses délies, et « sans tirer à conséquence pour l'avenir. » Mais c était une brèche ouverte, où ses successeurs ne manquèrent pas de rentrer, toujours sans conséquence pour l'avenir.

C'était ainsi que la vieillcBrelagne.se voyait ravir ses immunités uneàune.

La noblesse, qui avait perdu à la guerre de vingt ans tout ce qu'y avait gagné la bourgeoisie; la noblesse, qui n'était plus désormais une aristocratie gouvernante, mais une classe de plus en plus abaissée par la puissance royale, en attendant qu'elle fût décimée par la puissance populaire, la no-

blesse ne s'humilia du moins devant le nouveau duc qu'à la condition de relever de lui seul, comme l'indique la forme des hommages qu'elle fit à Jean IV : « — Je m'avoue homme lige de monseigneur le duc de Bretagne ci-présent, et promets lui garder foi et fidélité, et le servir envers et contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir, plus proche à lui qu'à nul autre, et ainsi le garderai par mon serment, bien et fidèlement. »

On sent que Charles V trouva ces expressions fort mauvaises. 11 trouva plus mauvaise encore l'alliance conclue par Jean IV avec le prince de Galles, au moment même ou lui . Charles V, confirmait le nouveau duc sur son trône par la ratification du traité de Guérande. Il dissimula toutefois son mécontentement; mais il prépara sa revanche en s'assurant de l'épée de Du Guesclin, dont il avança en partie la rançon à Chandos1. Le futur connétable était peu tenté d'ailleurs de s'attacher au jeune Monlfort. qui n'était qu'un usurpateur à ses yeux.

L'année suivante (1500), Jean IV alla solennellement à Paris faire hommage à son suzerain. Charles V réclamant l'hommage lige d'Arthur Irt et de Mauclerc, et Monlfort n'offrant que l'hommage simple des autres ducs, nous avons déjà dit que la question resta suspendue, grâce à celle formule, interprétée par chacun suivant ses intérêts : « Je vous fais hommage tel que mes prédécesseurs l'ont fait aux vôtres. » Cependant Jean IV ploya un genou, et ôta son chaperon cl son manteau.

A l'argument tiré de l'hommage d'Arlhur, le duc avait répondu trèsadroitement « que si le roi voulait lui donner tout ce que possédait Arthur lorsqu'il fit cet hommage, c'est-à-dire le Maine, l'Anjou, la Touraine, la Normandie et l'Aquitaine, il ferait volontiers hommage lige comme ledit Arthur. »

Jean IV revint triomphant en Bretagne, annonça qu'il était en paix avec tout le monde, fit battre monnaie à son effigie, assembla les Etats du duché, et remit autant qu'il put les choses en bon ordre.

La paix était faite, et cependant la guerre durait encore. Un fléau plus terrible que les Anglais et les Navarrois , les grandes compagnies ravageaient la France. Formées depuis un demi-siècle des transfuges de tous les partis, des aventuriers de toutes les nations, mais Anglais et Gascons surtout2, grossies d'une multitude de gens sans aveu, brigands, meurtriers, mendiants, etc., ces compagnies n'étaient plus des bandes, mais une véritable armée conduite par des chefs consommés dans la guerre , et dont quelques-uns étaient des plus grands seigneurs de France et de Bretagne.

1 Cette rançon s'élevait a la somme énorme de cent mille francs d'or. Charles en avança quarante mille. Du Guesclin les lui remlil plus lard, et paya le reste à Chandos. Presque toute sa fortune y passa, mais il ne larda pas à la lefaire et même à la doubler, pour la sacrifier bientôt encore. En ce temps-là, la guerre enrichissait et ruinait d'un jour à l'antre.

' La politique habile de Charles V les enveloppa tous dans la dénomination d'Anglais. Rien ne contribua plus à exaspérer les impulalions de la France conlre l'Angleterre.

Ces terribles compagnons, repoussés des (erres anglaises et bretonnes, refluaient vers le centre de la France, qu'ils appelaient insolemment «leur chambre.» Les uns occupaient les forteresses, les autres les villages, et tous vivaient du vol et du meurtre. Ce qu'il y avait de pis, c'était que les troupes mêmes du roi se joignaient à eux ou les imitaient pour s'enrichir, car il n'y avait pas de métier plus productif et plus commode. Du Guesclin lui-même ne pouvait plus contenir sa compagnie de Bretons, lorsque le roi de France le chargea de détourner le torrent tout entier. II s'en acquitta avec une résolution et une habileté parfaite, et, faisant de ces bandits une armée invincible, il alla disposer avec eux du trôna de Castillo.

Ce royaume était alors en proie à don Pèdrc le Cruel, espèce de fou sanguinaire, exécré par ses sujets et par sa famille. L'aîné de ses frères naturels, Henri de Transtamarc, avait entrepris d'en délivrer l'Espagne. Allié aux chefs des compagnies, il avait facilement soulevé contre don Pèdre le pape et tous les rois d'Europe, notamment Charles V, dont ce monstre avait empoisonné la belle-sœur, Blanche de Bourbon, pour épouser la célèbre favorite Maria de Padilla.

Telles étaient les circonstances au milieu desquelles Bertrand lit demander un sauf-conduit aux « chevetaincs » des brigands, et les alla trouver près de Chàlons-sur-Saône. Il reconnut là tout à la fois ses anciens ennemis et ses fidèles compagnons d'armes : Caverley. le chevalier Verd, Gournay, Huet, etc. Ces nobles bandits venaient de prendre « un moult riche hôtel » où ils célébraient en festoyant leur victoire. C'est ici que le poète Cuvelier est merveilleux à entendre ! C'est ici que l'histoire est prise au déshabillé par la chronique!

L'oslel avolent pris et l'oste Tait aller. Et buvoienl bon vin qu'ils avoieul aforé.

• — Dieu gart les compagnons, «lit Bcrtran, que voilà ! » Lors se sont incliné, chacun s'umilia.

• — A Dieu le veu. dit-il, que croire me vouldra, Tous riches vous ferai, gueres ne demouia. •

Kl ils ont rë|K)ndu : « Bien soyez venu ça ! • lluon de Cavrelav, quand Bertran avisa, Il est venu à lui et puis si Tacola, Ami et compagnon douceinenl l'appela.

Mais Bertrand li a dit que nul compagnon n'a, S'il ne veull faire ce dont il lui priera. Donc ledit Cavrelay, silost qu'il lYcoula :

• — Bertran, par cellui Dieu qui le monde erra : Très-lKHine compagnie li mien corp< vous fera En toutes les manières comme II appartiendra, El irai lout parloul où aller vous plaira, Guerroyer lout le monde, deçà mer et de là ! »

— Fors le prince de Galles, mon maître, ajouta Caverley, car je lui ai juré de le rejoindre en Aquitaine sur son premier appel.

— C'est trop juste, reprit Bertrand.

Iluon «le Cavrelay virement commamla

L'on •porte le vin. donl Bertran huvera;

Et il lût aporle du meilleur qu'il y a.

n — J,- le |>uîn bien dOouer, pour vrai le vous aflie,

Il ne me cousle rien, denrée ne demie. •

Cependant telle était déjà la gloire de Du Cuescliu que personne ne veut boire avant lui.

El quant il ol heu, les autres regarda

El a dit : ™ — bVaux >ei(?neiirs, ne vous mentirai ja.

Voici un riche vin, ne sai qu'il vous coûta. »

Puis arrivant au liut de sa démarche, il propose aux chefs des compagnies deux cent mille florins de la part de Charles V, et l'absolution de leurs péchés, s'ils veulent le suivre en Espagne contre l'abominable meurtrier de Rlauchc do Bourbon :

• — En Espagne pourrons largement profiler.

Car le pays esl hon pour vitaille mener,

Et si a de bnns vins qui sont Criants cl clercs;

et de là, s'il plail à Dieu, nous pousserons jusqu'aux Sarrazins, que « nous grèverons » pour le salut de nos âmes.

Celto croisade était un vœu de Du Gucsclin et fut le réve du toute sa vie.

« — Seigneurs, reprit Bertran, «ave/, que nous ferons? Faisan* à Dieu honneur, et le diahle laissons '

A la vie visons comment use l'avons :

Efforcées les dames et arecs les maisons, Hommes, enfans occis, el tous mis à rançons: Comment mengié avons vaches, bnefs et moulons. Comment pillé avons oies, poucins, cliappons, El béu les bons vins, fait les occisions. Eglises violées et les religions.

Nous avons Tait trop pis que ne font les larrons. Li larrons vont emblant, c'est pour lor enfançons. Pour Dieu, avisons-nous ! sur les païens allons! Je vous ferai tous riches, se mon conseil créons, Et orons paradis ausi quant nous morrons ! »

Électriscs par ces paroles, tous les chefs se levèrent, et Caverley répondit :

« — Je vous ai en covent que mais ne vous faiidrons ! El compaignonsde foi nous nous appellerons, El jamés l'un de l'autre ne nous départirons! .»

Chacun fit le même serment sur son épéc et sur son verre, et le lendemain les grandes compagnies n'étaient plus que l'armée do Du Gliesclin. Au nombre des Bretons qui suivirent notre héros, on cilc Olivier de Mauni, Boistel. Launoy, Kcranloël, etc. Tous prirent la croix blanche et se firent appeler la blanche compagnie. Pour donner plus d'éclat à leur expédition, on mita leur tète un prince du sang, le jeune Louis, comte de la Marche, cousin de Blanche de Bourbon. Il va sans dire que ce chef nominal ne devait agir que par le conseil de Bertrand, seul chef véritable.

Tout le monde sait le méchant tour que joua Bertrand à l'avare pontife d'Avignon , mais il faut lire ce Irait dans l'inimitable Cuvelier. Arrivé dans les domaines du saint-père, et d'abord excommunie avec toutes ses bandes. Bertrand lui envoie la confession des compagnies :

• — Ils ont ars maint moulier, mainte belle maisin. Occis femmes, eofans, à grand' destruction, Pucelles violées el dames de grand nom, Robé vaches, chevaux, el pillé maint chapon. Et bu vin sans payer et rolie maint moulon, El emblé maint joiel à lorl el sans raison, Calices de mouliers, argent, cuivre, laiton, ■ Plus c'on n'en pourroil dire en livre n'en chançon. Si en crient merci el de Dieu li pardon, El de vous en sommeut vraie absolucion. »

— Je les absous des deux mains, répondit le pape, effrayé de pareils visiteurs, à condition qu'ils videront aujourd'hui même le comté.

Mais Bertrand ne l'entendait pas ainsi. Il fit demander, outre l'absolu lion, deux cent mille pièces d'or pour ses soldats. Il leur avait promis cette bagatelle au nom du saint-père. On se ligure si celui-ci se .récria contre une telle exigence :

On vous ilonne, dit-il, de l'argent et mainl <lo» Pour assoudre les gens en cite d'Avignon,

h( il nous faut assoudre à l'or division

Et si nous faut donner : c'est bien contre raison !

Contre raison, sans doute; mais Bertrand n'avait pas si grand tort. Cette contribution était le seul moyen de sauver le comté du pillage. Le pape s'en aperçut à temps, et fit remettre à Du Gucsclin les deux cent mille pièces d'or.

Étonné de la promptitude et de la facilité de l'envoi : « — D'où vient cet argent ? demanda le rusé Breton au prévôt de Sa Sainteté : sort-il de la trésorerie pontificale? Le prévôt avoua naïvement que la somme avait été levée sur les grands et les petits d'Avignon.

« Pourcoi li trésors Dieu n'en soit point ameudris. » - Par la fol que je dois la <ainte Trinité !

s'écria Du Guesclin, je ne prendrai pas un denier du bien de ces pauvres gens î Si je leur épargne d'être dépouillés par mes compagnons, ce n'est point pour les voir dépouiller par les collecteurs du pape. Bemportez donc cet argent, sire prévôt, rendez-le aujourd'hui même aux Avignonais, et rapportez-moi demain pareille somme tirée des coffres-forts « de la clergie » jusqu'à la dernière maille !

« — Ha Dieux ! se dit le pape, vrai roi de Paradis, Que ceste gent se painent et font de pis en pis, Pour aller en enfer avec les anemis ! •

Mais il fallut s'exécuter au gré de Bertrand, et les grandes compagnies ne partirent qu'avec les écus de « l'apostole, m et l'absolution dûment scellée sur parchemin,

• Corne Jhesu donna, le fils sainte Marie.

A Marie Madelaine, qui Tut Jhesu amie. »

Nous ne suivrons point notre capitaine au delà des Pyrénées. Il y justifia bientôt la prédiction qui annonçait au vautour de Castille un aigle venant de la petite Bretagne. Vaincu en effet, et chassé par Du Guesclin, don Pèdre s'enfuit en Aquitaine chez son allié le prince de Galles1, tandis que les compagnies couronnaient à Calahorra don Henri de Transtamarre. Mais le héros de Poitiers, jaloux de messire Bertrand, ramena don Pèdre en Castille, et le remit sur le trône après la bataille de Navarettc. Il était écrit que tous les dix ans le prince de Galles triompherait aux dépens de la France. En 1544), Crécy; en 1350, Poitiers: en 1567. Navarettc.

Victime pour la seconde fois de l'indocilité des troupes étrangères. Bertrand redevint à Navarettc prisonnier de Jean Chandos. ou plutôt du Prince Noir lui-même. Il ne pouvait du moins tomber en des mains plus dignes. Le prince ne lui demanda que sa parole, et l'emmena à Bordeaux «sans lui faire tenir prison, » couchant comme frère d'armes dans la chambre du captai de Bu ch.

1 Plus connu sous le nom de Vrince Soir c'e.-t le célèbre vainqueur de Poitiers

LA BRETAGNE ANCIENNE. 4S"S On sait que la victoire de Navarette ne servit qu'a montrer l'ingratitude de don Pèdrc, et à rejeter sur la France le torrent dévastateur des compagnies, jusqu'à la délivrance de Bertrand Du Guesclin.

Cette délivrance ne (il pas moins d'honneur au maître qu'au prisonnier, et c'est peut être le plus noble épisode de leur histoire.

Tn seigneur breton, inspiré sans doute par Bertrand, dil un jour Irèsndroitement au prince de Galles, en devisant de chevalerie à sa table, qu'on l'accusait de n'oser mettre Du Guesclin à rançon, de pour « que celui-ci ne lui donnât trop d'affaires. » Piqué au vif, le prince changea de couleur, et fit venir à l'instant son captif. Bertrand parut dans le simple appareil d'un prisonnier qu'on arrache à ses rêveries.

Une cotte de gris avoit au dos vestie.

Rien samble qu'il soit homme venu de DmgiMrie.

Quand li prince le voit, ne peut muer ne rie;

Il a dit à sa plll : . Par la vierge Marie !

Il n'est mie tailliez qui éusl belle amie;

Elle seroil de lui laidement embracie. >

Puisse tournant vers le capitaine, qui ne prenait pas garde à ces plaisanteries :

Or, avant, dit li prince, Bertran, comment vous va? — Sire, se «lit Bertran, par Dieu qui tout créa ! Sachiez qu'il me sera mieux quant il vous plaira. Je «>ui-i tout eiifuslez; j'ai oy, long-temps a, Les soris et les ras, dont bien ennoyé ma ; Mais le chant des oiseaux je n'oy ja pieya ; Je les iroi olr quant il vous souflira.

— Dès demain, repartit le prince, dés demain si vous voulez, et si vous me jurez de ne plus vous armer pour Henri de Castille, ni contre les Anglais.

Bertrand «releva le menton » et regarda le prince de toute sa hauteur :

— Plutôt que de faire un pareil serment, dit-il, je mourrai votre prisonnier, monseigneur I

Et les assistants de se dire entre eux, « à granl joie : » En voilà un bon Breton !

— Eh bien! qu'à cela ne tienne, reprit le prince: vous ferez la guerre comme vous l'entendrez. Mais il me faut une rançon proportionnée à votre mérite.

• — Sire, se dil Bertran, par le corps saint Symon, Je suis un chevalier povre et de petit non, Dites votre valoir et votre intenciou; F.l quant j'arrai oy la demande et le don, Si je ne puis liner, je r'irai en prison. »

Le prince voulut se montrer généreux, et pria le capitaine d'un ton prolecteur de fixer lui-même sa rançon «à si petit prix qu'il vntidroil. » Il • lait loin de prévoir la magnifique réponse de Du Guesclin :

45 1 LA Bit ETA UNE ANCIENNE.

-Je ne puis me taxer à moins de cent mille doubles d'or, dit froidement notre héros.

— Ont mille doubles d'or ! s'écria le prince confondu : mais c'est la rançon d'un roi !

— C'est celle que j'ai déjà payée à Chandos, ne vous déplaise.

louant li prince l'oit, couleur prit u muer

Kl l'on a dit en haut : « - Me fait-il hien palier !

Que LX.M doublet «l'or lin me Lu donner:

— Allons, messire Bertrand, vous plaisantez : je vous tiendrai quitte pour le quart. Mais Bertrand n'en voulut pas rabattre un florin, et le prince fut obligé d'accepter les cent mille doubles.

— Soit, vous êtes libre, dit-il à Du Guesclin : je doute seulement quo vous puissiez trouver une pareille somme.

le la trouverai, monseigneur, en remettant Henri de Transtamarre

sur le trône d'Espagne; car je l'y remettrai, je vous le jure ! \\ me prêtera bien pour cela cinquante mille florins? Le roi de France, mon très-redouté maître, m'avancera le reste :

Et de tant vous dis liien, je m'en ose vanter, yue si je ne pouvoie à ces deux-ci aler, Na Hlcresse en France, qui sache fil (iler, Qui ne naignoit a niçois ma finance à liler !

Et le prince de s'éerier. avec toute sa cour, plongée comme lui dans l'admiration :

. - Quel homme est-ce ci que je vois ci ester? «

Suivant quelques historiens, la princesse de Galles en personne vînt d'Angoulèmc à Bordeaux pour voir Du Guesclin. et lui offrit sur sa cassette dix mille doubles qu'il accepta. Chandos et Coverlcy lui en offrirent le triple; mais Bertrand, sans les refuser, déclara qu'il voulait d'abord s'adresser à ses amis de France et de Bretagne. Ils ne lui manquèrent point, en effet, et il fut bientôt quitte envers le Prince Noir. H tint alors la promesse qu'il lui avait faite, eu rétablissant Henri de Castille sur le trône ensanglanté de «Ion Pèdrc (1369;.

Non moins glorilié désormais au delà qu'en deçà des Pyrénées; nommé connétable de Caslille et duc de Molines. rappelé par le roi de France et par les populations, qui le portèrent en triomphe jusqu'à Paris, Bertrand revint offrir son épée à son hien-aimé seigneur Charles Y, qui avait justement à défendre les seigneurs et bourgeois d'Aquitaine contre les impôts forces du prince de Galles. Une rupture s'ensuivit entre la France et l'Angleterre, et la guerre recommença plus acharnée que jamais (150Î)).

Tandis qu'en cette guerre, distinction inouïe! le seigneur Du Guesclin obtenait l'épée de connétable de France, en triomphant de l'Angleterre au nom de Charles V. le duc de Bretagne, allié secrètement aux Anglais, leur

LA BHETACNE ANCIENNE. i.V>

ouvrait le chemin de la France à travers ses propres états. De plus en plus animés contre les Saozon, les seigneurs bretons désapprouvèrent hautement celte conduite, et ce fut alors qu'Olivier de Clisson, tournant le dos à Jean IV, son ami d'enfance, conclut avec Du Gucsclin son fameux pacte de fraternité d'armes et se rua contre les Anglais avec cette rage sanguinaire qui lui a valu le surnom de Boucher (1370).

Le premier châtiment que Charles V infligea à Jean IV, fut de demander au pape la canonisation de Charles de Ulois, son ancien compétiteur, dont la mémoire était de plus en plus vénérée en Hretaguc. On sent quel coup mortel celte canonisation eût porté aux droits du jeune Montfort. Le pape nomma une commission mi hoc. Une foule de miracles furent, attestés par trois cents témoins. « Le bienheureux Charles avait fait retrouver de l'argent perdu, guéri des maux de dents, fait gagner des procès, fail tomber les fers des mains des captifs, rompu deux fois la corde d'un condamné qui l'avait invoqué du haut de la potenee ; des estropiés qui s'étaient fait porter sur son tombeau y avaient retrouvé l'usage de leurs membres, des malades qui s'étaient voués à lui avaient recouvré la santé. On avait vu couler du sang de ses images; il avait rendu la vue aux aveugles, la parole aux muets, la raison à des insensés, la vie à des chevaux morts; il avait donné la fécondité à des femmes stériles, ressuscité une multitude d'enfants, délivré des possédés, arrêté le flux de la mer. Les naufragés qu'il avait sauvés, les femmes on couches qu'il avait secourues, proclamaient la puissance de son intercession. Knfin un religieux de Saint-Gildas, qui était fort camard. s'étant permis de dire qu'il ne croirait à tous ces miracles que lorsque son nez serait devenu long, avait été pris à la gorge par le diable, et aurait été infailliblement étranglé sans l'assistance du bienheureux. » Tous ces faits

• Voici ce pacte curieux, que les deux guerriers jurèrent à i'onlorson sur les Evangiles, après avoir bu lie leur sang mêlé dan* une coupe, « pour se bailler foi et serinent de leurs corps. »

« A tousceuxqui ceslellres verront, Bertrand Du Gucsclin, duc de Moulines, coiineslable de France, et Ollivicr de Cli<;on,salul : Scavoir faisons que, pour nourrir bonne paix el :unour per|»etuelleuienl entre ni.us el nos hoirs, nous avons promises, juièes el accordées eulre nous les choses qui s'ensuivent. C'est a syavoir que nous, Bcrlran Du Guesclin, voulons eslrealie el nous alions à toujours à vous, messire Ollivier, seigneur de Giron, contre tous ceulx qui pevenl vivre el mourir, excepté le rny de France ses frères, le vicomte de Rouan, el nos autres seigneurs de qui nous tenons lerre. et vous promettons aidier et conforter de tout notre povoir, toutes fols que mêliez en aurez et vous nous eu requerrez. Item que, en cas que nul autre seigneur, de quelque estai ou comiiliou qu'il soit, :i qui vous seriez tenu do foi el hommage, excepté le roi de France, vous vouldroit déshériter par puissance, et vous faire guerre en corps, en honneur ou en biens, nous vous promettons aidier, ileffendre el hecourirde tout noslre pooir, si vous nous en requérez, item voulons et conseillons que de tous el quelconques profil/, et droiclz qui nous pourront venir el écheoir dore en avant, tant de prisonniers pris de guerre par nous ou nos gens, dont le proullit nous pourroit appartenir, comme de païs raençonnés, vous aiez la moitié enlierrement. Item, au cas que nous saurions aucune chose qui vous peusl porter aucun dommage ou blasme, nous le vous ferons scavoir el vous en accointerons le pluslost que nous pourront. Item garderons vostre corps it nostre pooir. comme noslre frère. El nous. Ollivier, seigneur de Cliçon, voulons estre alie et nous alions à tousjours a vous, messire Rerlrau Du G ue-clin. dessus nomme, contre tous reulx qui peuvent vhre

sont consignés dans l'enquête pour la canonisation de Charles de Blois Heureusement, Jean IV se remua si bien qu'il obtint du pape que celte affaire (rainerait en longueur. Elle ne reçut en effet jamais de conclusion. Mais le bienheureux Charles demeura saint pour une partie des Bretons, et le père Albert le Grand l'a mis tout au long dans sa légende.

Cependant la guerre avait fini par éclater entre la France et la Bretagne. Jean IV s'était si obstinément tourné du côté des Anglais, que presque tous ses barons l'abandonnèrent, comme Clisson : après l'avoir inutilement menacé de le chasser du duché, ils se révoltèrent ouvertement, et allèrent se ranger sous les étendarls de DuGuesclin. Le connétable qui venait de battre les Anglais en Normandie, et de leur enlever le Poitou, résolut alors de les poursuivra en Bretagne, jusqu'au pied du troue de Jean IV. En vain celuici demanda des vaisseaux et des troupes à ses anus d'outre-mer. Du Guesclin leur enleva toutes les places bretonnes, excepté Auray, Dcrval et Brest. «On raconte qu'assaillant Hennebonl, il s'élança lui-même sur la brèche, à la tête des siens, et que voyant devant lui les bourgeois mêlés parmi les Anglais, il suspendit l'assaut et (il signe qu'il voulait parler; les deux troupes restèrent immobiles : — Hommes de céans, dit-il aux habitants, je suis Breton comme vous. Pourquoi serions-nous ennemis? Je ne viens que pour vous rendre le repos. Les Anglais vous oppriment. Laissez-les combattre seuls, et épargnez-moi le chagrin de répandre le sang breton. Les habitants répondirent par des acclamations, et les Anglais capitulèrent. »

Bepoussé enfin par ses sujets comme par ses ennemis, Jean IV se vit réduit à s'enfuir en Angleterre avec ses alliés, laissant à l'Anglais Robert Knolles la garde de ce duché dont la conquête avait coûté vingt ans de combats (1575). Il ne tarda pas à revenir avec le duc de Lancastre et une armée de trois mille hommes. Il envoya un déli solennel au roi Charles V. il fui banni de ses Ktats pour la seconde fois; et n'ayant plus pour lui que son courage, brouillé même avec le duc de Lancastre, son allié, sans équipage, sans argent et sans ressource, il assembla soixante hommes, ses derniers soldats, et précéda avec eux l'armée anglaise en Gascogne. Là, du moins, il

el mourir, exceptez te roy de Frauce, ses frères, le vicomte de Rohan et noz autres soigneur? de qui nous tenons terre, el vous promettons aidier et conforter de tout nostre pooir toutes fois que mêliez en aurez et vous nous en requerrez. Item que au cas que nul autre seigneur de quelque estai el condition qu'il soit, à qui vous seriez tenu de foy ou nommage, excepte le roy de France, vous vouldroil déshériter par puissance, et vous faire guerre en corps, en lionueur sou en biens, nous vous promettons aidier, deuendre, etc.. etc..» comme ci dessus. • Toutes lesquelles choses dosas dites, el chacunes d'icelles nous, Berlran el OUI lier dessus nommez, avons promises, accordées et jurées, promettons, accordons et jurons sur les saints Évangiles de Dieu, corporcllcment louchéez par nous, et par les foys el serments de nos corps bailliez l'un a l'autre, lenir, garder, entériner el accomplir, sans faire ne venir encontre |>ar nous ne les nostres ou de l'un de nous, et les lenir fermes el agréables à lousjotirs. En lesmoin desquelle* choses nous avons fait mettre nos sceaux à ces présenta lettres, lesquelles nous avons fait doubler. I*ar monseigneur le duc de Moulines. Signe : Voisins.

Donne i I'uiiIoikmi, le vingt-troisième d'octobre, l'an de grâce mil Imis cent soi\anle-dis

honora le nom qu'il portait par des exploits dignes d'une meilleure cause.

Pendant ce temps-là, la Bretagne sans due et sans gouvernement, sans justice et < m> administration, était de nouveau et plus cruellement que ja-

mais livrée aux fureurs de la guerre ; guerre devenue de jour en jour plus meurtrière et plus cruelle, par les rapides développements d'une invention qui devait changer la face du inonde. Nous voulons parler de l'artillerie. Au bruil nouveau de ces cauons que nos aïeux croyaient empruntés à l'enfer, les Français et les Anglais se disputaient les lambeaux de la Bretagne, au milieu du meurtre et de l'incendie. Qu'on juge de l'animosité des deux partis par les horribles scènes de Derval. « Cette place occupée par les Anglais avait capitulé et avait donné des otages ; mais, avant qu'elle fût remise. Robert Knolles s'y était jeté avec un renfort et refusait de la rendre. Clisson fit conduire les otages sous le rempart et les fit décapiter. Peu de temps après, on vit dresser un éebafaud sur une plate-forme de la ville ; trois prisonniers y furent exécutés, et leurs têtes furent jetées dans les lignes des assiégeants» qui durent abandonner la place.

Malheureusement pour la Bretagne et pour la gloire de Du Gucsclin, l'inébranlable fidélité du connétable à Charles V faisait de son épéc , dans celte terrible guerre, le Déau de son propre pays. En servant la France, il oubliait déjà qu'il était Breton, et pour être diriges contre les Anglais, ses coups n'en portaient pas moins sur ses compatriotes. Non content d'enlever et d'occuper, au nom de Charles V, les meilleures places de la Bretagne, il appliquait les idées françaises jusqu'à la vieille constitution de l'Armorique, défendant par ordonnance l'affranchissement des paysans, comme une intmv.ttion dangereuse, imposant aux communes des contributions exception-

t>8 LA HKETAUNE ANCIENNE.

nulles, et rétablissant dans la Basse-Bretagne cette servitude de mainmorte, que Jean IV lui-même avait redouté d'y maintenir.

En 1374. après un nouveau séjour en Angleterre, Jean IV entreprit pour la seconde fois de reconquérir ses Etats à la tète des étrangers. Cette tentative désespérée n'aboutit qu'à une trêve qui lui interdisait même le séjour on Bretagne (1375). On le vit donc pendant trois ans errer d'Angleterre en Flandre, tandis que Cbarles V défendait à tous les Bretons de le recevoir, le traitant « de faux traître Moulfort, soi-ilisant duc de Bretagne. ».

Sur ces entrefaites, Edouard II I et le prince de Galles moururent 1376- 1377 . Devenu régent pendant la minorité de Bichard II, fils de ce dernier, le duc de Lancaslre reprit la guerre de Bretagne, beaucoup moins pour le duc Jean que pour l' Angleterre elle-même. Il assiégea deux fois Saint- Malo. Ce nid d'intrépides corsaires était déjà le point de mire des canons anglais. Mais les Malouins, secourus par Henri de Malestroit, par le connétable et par Clissou, lieutenants du roi, se défendirent si vigoureusement, que Lancaslre y perdit sa poudre et le sang de ses soldats.

Les Bretons expièrent ces succès du dedans par quelques échecs au dehors, notamment en Gascogne, où ils avaient avenlureusement suivi le due d'Anjou. Car, illustrés et ruinés tout à la fois parleur fameuse guerre de vingt ans, les Bretons se mêlaient « à toutes les belles entreprises ; » et. comme les anciens compagnons d'Arthur, ils allaient guerroyer jusqu'au bout du monde.

Vainqueur sur tous les points de la Bretagne, grâce aux capitaines bretons, Charles V occupait de fait la province entière, excepté deux ou trois villes, cl tout semblait à jamais perdu pour Jean IV, lorsqu'une révolution soudaine vint lui rendre la couronne. Après avoir été chassé de la Bretagne comme allié de l'Angleterre, il devait y rentrer comme ennemi de la France. Ceci est un des épisodes les plus caractéristiques de notre histoire.

Tant que Charles V s'était borné à repousser le duc et les Anglais, à effacer le nom de Jean IV des monnaies bretonnes, à l'accuser des empoisonnements tentés sur lui par le secrétaire et l'écuyer du roi de Navarre, les seigneurs bretons avaient résolument suivi les Du Gucsclin, lcsClisson et les Malestroit, au risque de frapper sur leurs compatriotes, tout en frappant sur les Anglais. Mais ils s'arrêtèrent et se mirent à réfléchir, lorsque, non content de protéger la terre de Bretagne, le roi de France entreprit de la réunir à ses États.

Charles V ne montra pas dans celte usurpation son adresse habituelle. Il cita bien Jean IV devant la cour des pairs, mais il ne lui envoya point de sauf-conduit pour y comparaître. Il prit lui-même la parole devant la cour, et réclama violemment la confiscation du duché de Bretagne. On ne s'explique pas cet oubli des formes dans une affaire aussi grave. En admettant que la ronfiseolion lût légitimée p;u- les félonies de Jean IV envers son

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suzerain, celle confiscation ne pouvait, au nom d'aucune loi, profiter à Charles V : « 1° parce que, la Bretagne n'ayant point été détachée du domaine royal, n'ayant jamais été donnée par le roi, le roi n'avait pas le droit de la reprendre : 2° parce que si Montfort était déchu de son duché, ses droits passaient incontestablement à la comtesse de Blois, petite-fille, comme lui. du duc Arthur IL Celte réversibilité avait élé expressément stipulée dans le traité de Guérande. » Aussi la plus vive opposition à la déchéance de Montfort vint-elle de sa plus mortelle ennemie, de la veuve de Charles de Blois en personne. La Boiteuse rappela ses droits dans une requête énergique, mais inutile. Celte même cour des pairs qui avait soutenu la cause de Jeanne pendant vingt ans, lorsque l'intérêt des rois de France le voulait ainsi, la sacrifia impitoyablement au nouvel intérêt de Charles V; et, par son arrêt du 8 décembre 1378, elle déclara Jean IV coupable de lèse-majesté et le duché de Bretagne réuni à la couronne, faisant en faveur de la maison de Blois une réserve d'autant plus illusoire qu'au printemps suivant les troupes royales s'élancèrent sur les forteresses bretonnes.

Cette violence réveilla en sursaut la \ieille Armorique, et fut pour elle le signal d'un revirement qui rappela ses plus beaux jours d'indépendance. Amie, la veille, de la France en haine de l'Angleterre, elle eût volontiers embrassé l'Angleterre en haine de la France. La popularité de Charles V et des Français s'évanouit en vingt-quatre heures. Tandis que le peuple repoussait avec horreur l'impôt de la gabelle, les seigneurs s'associèrent pour le salut du pays. Organisée par les sires de Montfort et de Lohéac, la ligue nationale se grossit bientôt de tous les nobles noms du duché. Ces noms méritent d'être immortels : voici ceux qui nous sont parvenus : Amaury de Fontenay, Geoffroi de Kcrrimel, Etienne Couyon et Lustache de la Houssaye, qui furent élus maréchaux de Bretagne: — les seigneurs de Montafilant, de Bcaumanoir, de la llunaiidaie, de Bruc, de Montauban.dc Coatmcn, de Pluscallec, du Perrier, de Keranrais, de Cuité. de Vauclerc, de Tremigon, de Plumaugat, la Soraïe. Kers iliou, l'Argenlaïe. Pledran, Mutiticn, Ferron, le Moine, Beauhois, Lanvallai, Coolregan, Chef* du-Bois, Bois-Jean. Plorec, Quelenec, Alain de Malestroil, Robert de la Motte, sire de Bossac, Jean Raguencl vicomte de Dinan. Jean de Malestroil. Blossac, Champagné, Ruffier, du Plessis, Mahé, Quélcn, l'olhercl, Monlhourcher. Chesncl, Tregué, Saint-Pern. Melcce. La Motte, du Guern, un autre Champagné, deux le Yeyer. Montgermant. la Bourdonnaie. Brocha rd, Chenné, la Magnane, Beaucé, Le Voyer, Bobril, Partenay. L'Kvesque, La Roche. Gicquel. Treguené. Benazé, Haltes, La Tousche, Chasteau-Lelard. Préauvé, Glé, Beaucé. d'Fspinay. La Bauldiêrc. Corcé, de L'ourme, Buris, Mandait, Le Coq, Tixue, Bourgon, Orent. La Bauxiére, L'Oaisel, La Rivière. Lotodé. Pied-de-Vacbe, Saint-Aubin. Chouan, Senedavy, Hastelon. Bi encuc. Audiger. Bintin, Lobel. Tronehai. L'Aillé, des Boschaux. Langau. Garel.

Le Chat. Brussart, Kresnais. Sénéchal, Bardoul , Boishamon, Aiguillon, Launay, IMquclaïc, etc.

Tous ces seigneurs et mille autres chevaliers ou écuyers. jurèrent de vivre et de mourir pour la défense du droit durai de Bretagne; ils s'unirent aux honrgeois des villes par des traités particuliers; et les lettres de confédération furent confiées à Jean de Champagne, seigneur de la Montagne. Tous les habitante en état de porter les armes s'organisèrent en compagnies, et se lièrent par des serments solennels. On leva un sou par feu dans toutes les paroisses, et jamais impôt ne fut payé si exactement. Le quartier général de V Union était à Renues. De là, ses ramifications s'étendaient à toutes les villes et à tous les châteaux de la Bretagne.

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