‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 67 sur 103 · FRANÇOIS II · texte numérisé non relu

FRANÇOIS II

Lu Ainsi que ses deux prédécesm> seurs , Arlhur était mort sans héritiers légitimes. La lige ducale allait s'aflaiblissant. La couronne flottait d'une branche à l'autre. Les jours de la décadence approchaient pour l'ancienne Armorique.

François II de Bretagne, comte d'Étampes, neveu et successeur d'Arthur III. réunissait les droits de la branche masculine et de la branche féminine de Montfort, comme petit-fils de Jean IV et comme mari de la fille aînée de

François I". Il n'en était pas plus riche, et le duché lui vint fort à propos.

« Pauvre prince estoit et disettetix, dit La Marche; du resle, beau, valeureux et de grande apparence. » Malheureusement, le fond ne répondait pas à la l'orme. Il eût fallu à François 11 une fermeté inébranlable, et tout son règne ne fut qu'une suite de témérités cl de faiblesses.

Pour commencer par sa vie privée, il fut la proie des favoris et des favorites, notamment d'Antoinette de Magnelais, dame de Villequier. Celte dangereuse beauté était la nièce et l'élève de la célèbre Agnès Sorel, à laquelle elle avait succédé dans les bonnes grâces de Charles VII

François II, comme ses prédécesseurs, rendit l'hommage simple au roi de France dès l'année de son couronnement (1459>. La même année, il fit renouveler les monnaies bretonnes, et il fonda, avec la permission du pape, l'université de Nantes, qui cul soixantc-dix-huil professeurs : un docteur, un théologien, quatre physiciens ou médecins, quatre maîtres ès arts, vingtsept légistes et quarante et un canonistes.

Quatre ans après (1400). le duc attira un imprimeur à Nantes, sans se douter probablement que ce nouvel art. plus puissant que l'artillerie, allait renouveler la face du monde.

Toutes les fois que François II fui bien conseillé, il prit cl fit prendre par les Kt.itsdcs mesures utiles. Il étendit les relations du pays jusque dans le Levant. 11 conclut des traités de commerce en 1468 avec l'Angleterre, eu 1409 et 1471 avec le Portugal, eu 1470 et 1478 avec les villes anséaliques, en 148.""» avec l'Espagne. Il établit une manufacture de soieries à Vitré et de tapisseries à Rennes. Il forlilia les cotes et les ports contre les Anglais. Il soumit à l'impôt du fouage les nobles qui se livraient au commerce. Kn général, tout en favorisant l'industrie, ce règne eut un caractère fort aristocratique. Par exemple, la chasse fut interdite aux roturiers sous

« Voici par quels honnêtes moyens In dame Je Villequicr avait conservé jus^u'.iu bout son influence sur Charles Vit. Il faut jeter un coup «l'œil sur ces chroniques scantliileusci; pour se figurer le> m«vurs que In noblesse de France inoculait de jour en jour à la noblesse bretonne. * Kn ccM an 1 4ôô. dit Jacques Duclercq [Kv. ni. chap. 4), mademoiselle de Villeclerc [Villequier) esloil très-bien en la grâce du roy, et comme on disoit, en fjisott le roy ce qu'il lui plaisoit. Une jeune tille d'un escuvrr, nommé Aiitbninc de Rebreuves, demeuroit en l.i cité d'Arra»; on la itommoit Blanche. Cette fille. avec h dame de Jeuly, esloit allée à la cour du roy. Or. Blanche estoit bien h plus belle lille que on eust peu voir, ne regarder. Icclle damoiselle île Villeclerc, sytosl qu'elle vit icelle fille, pria moult de l avoir »ve« elle ; mais la dame de Jeuly luy respondit qu'elle la rarneneroil ou renvoiroil à son jière, et que. sans le congié de son père, ne l'auroil pas, et aussi la ranima ; mais assez tôt après, par le pré et consentement de son père, et du sieur de Jeuly, Jacques de Bebreuves. frère d'icellc Blanche, très-bel escuyer, agié de vingt-sept ans ou environ, mena sa ditte sœur Blanche, agiée de div-huil ans, à la cour du roy demeurer avec icelle damoiselle de Villeclerc et le roy . La favorite «voit toujours trois ou quatre liliVs ou damoiselles, les plus belles qu'elle pou voit trouver, et qui suivoient le roy partout aux dépens dudtt roy. Nonobstant toutes ces choses, et que le père, frère, oncle et le sieur de Jeulv fussent avertis de tout CC que j'ay disl, ils y envoyèrent Blanche, laquelle. .111 pu tir de l'hostel de son pi re eu 11 cite d'Arras, plouroit fort e! me lus! assuré qu'e lle di»oil, qu'elle aimeroit mieut demeurer avec son pèie et manger du pain et boire de l'eau ; toute* fois elle y alla ; son père l'y avoit envoyée par rbicelé. afin qu'elle ne luy cou«làl rien ni son lils. j.

peine de prison. Avec ces féodales idées. François II combla ses nobles de fêles et de tournois, présidés par In belle Antoinette de Mngnelais, au grand chagrin de la duchesse Marguerite.

Celle épouse abandonnée avait pourtant un intrépide défenseur, c'était la bienheureuse Françoise d'Amboise, veuve de Pierre; II, qui, après avoir élé forl tourmentée sur ses intérêts par Arthur III, s'occupait alors de bâtir des couvents et de se faire, avec un cilice, des plaies qu'elle arrosait de vinaigre. Honorée de la confiance de François lï*. elle lui lit une guerre acharnée « à l'encontrc de ses amours. » lui rcpréscnlant « par voix et par lettres l'énormité de son péché snlc et ord, et l'ainjurc sanglante faite à Marguerite de Bretagne, lui citant l'exemple de Salomon qui, avec toute sa sapienec, se perdit pour s'être livré aux femmes débauchées et idolâtres.» S 'étant trouvé à Nantes avec la cour du duc, elle lui remontra si bien « l'énormité de ses plaisirs voluptueux cl pestiférés, qu'il fist sortir sa mie du chastcau et la logea en ville. La 11. II. duchesse insisloit qu'il la renvoyât en Normandie, et mesme l'invitoit à s'en aller, luy offrant grosses sommes de deniers de son propre argent pour se retirer : mais jamais elle n'y peut faire consentir n'y l'un n'y l'autre. Et, en celle charitable occupation, elle fut traversée cl affligée par plusieurs seigneurs qui. par le moyen de cette femme, possédoient l'oreille et l'affection du prince, lequel, en celte quinzaine même, ne se pouvoit tenir d'aller voir sa mie en ville, en la maison où il l'avoit logée, et aussilost que la B. H. Françoise, après avoir consolé la duchesse sa cousine, se fut retirée à Vannes, le roy fit revenir sa mie au chasteau, commençant de plus belle sa vie ordinaire. » llenonçant à le corriger, la bienheureuse Françoise se lit carmélite, et mourut prieure au couvent des Coëts à Nantes, en 1477.

Cependant un autre ennemi, plus terrible que lui-même, se préparait à attaquer François II. Louis XI avait remplacé Charles VII en H(îl, et déjà ce premier roi absolu s'essayait sur la féodalité mourante. Ix>uis XI est encore un «le ces géants politiques qui surgissent au moment des révolutions sociales ; les uns portent Tépée, les autres portent la plume, celui-ci portait la hache, et le bourreau fut son compère. Ce féroce organisateur, «pli devait léguer à la France, au milieu des débris de l'ancien monde, les éléments d'un monde nouveau, un royaume homogène, une administralion publique, des manufactures, des chemins, des postes et celte égalité devant le roi qui deviendrait un jour l'égalité devant la loi. — cet homme, qui se comprenait seul en son temps et qui portait tout son conseil dans sa tète; — ce politique si lin, qu'il se jouait de Dieu lui-même, et si obstiné, qu'il bravait le diable dont il avait tant de peur; — ce Louis XI, enlin ycar son nom seul peut le définir), s'élait dit, en comptant les grands vassaux qu'il abattrait : — Mes deux cousins de Bourgogne et de Bretagne tomberont les premiers!... Ou sail sa lulle corps à corps avec le Bourgui-

gnon, et ce qu'elle lui coûta de fourberies et de meurtres, de serments et de parjures, depuis la prison de Péronne jusqu'au siège d'Arras. Là, du moins, il avait un adversaire digne de lui. En Bretagne, il eût terrasse du premier coup son beau cousin, s'il n'eût trouvé derrière lui la vieille nationalité celtique, contre laquelle il ébréeha sa haclie et brisa ses dernières dents.

(le fut là sans doule, après la peur de la mort, le grand chagrin de Louis XI, de ne pouvoir conquérir cette Bretagne, à laquelle il tenait certes plus qu'à la Bourgogne; cette Bretagne, qui était encore un si beau royaume, et un royaume ouvert comme une porte sur la France, tant qu'il ne deviendrait pas. en s'y réunissant, son boulevard inexpugnable.

Louis XI avait en outre un grief personnel contre François IL Celui-ci lui avait refusé, avant qu'il fût sur le trône, quatre mille écus pour guerroyer contre son père : or, on sait que ce roi de France n'oubliait pas les injures du Dauphin. François, d'ailleurs, était le premier duc de Bretagne qui eût refusé son appui à un prince français révolté. L'exception était bien choisie, comme on voit : elle avait lieu en faveur d'un bon père, au détriment d'un mauvais fils.

Louis XI commença par embrasser le duc pour mieux l'étouffer. Il lui laissa la charge de lieutenant général de France, en lui refusant, bien entendu, le moyen d'en faire usage. Sa première attaque fut une tentative de mariage entre Françoise d'Amboise et le duc de Savoie. La pieuse veuve repoussant cet homme, le roi vint pour s'emparer de sa personne, sous prétexte d'un pèlerinage à Saint-Sauveur de Bedon. Grâce aux précautions du duc. il manqua son coupet n'emporta que des reliquesde l'abbaye I462\ Sa revanche ne se lit pas longtemps attendre ; il appuya les prétentions de l'évèquc de Nantes, qui s'était affranchi de la juridiction ducale : offrant par là son secours à tout prélat rebelle qui en appellerait à lui comme suzerain François II lut dès lors récompensé de son opposition à la pragmatique sanction de Charles VU et de la iidéliléde ses prédécesseurs à la cour de Borne; le pape Sixte IV, tout en gardant la collation des évèchés bretons et de; bénéliecs pendant quatre mois de l'année, s'engagea à ne les donner qu'à des personnes « suffisantes et agréables au duc. » Il établit dafls le duché un commissaire apostolique pour que les habitants plaidassent en appel à Boine sans quitter le pays. Enlin, il releva plus lard François 11 de toute excommunication passée, et l'assura contre toute excommunication

1 C otait toujours la question de la ivraie, la dispute du spirituel et <lu temporel, cette hydre d é . tcrnelle discorde. « L'insubordination particulière de l'évèquc de Nantes prenait sa *.ource dans, le* usurpation* de la puissance pontificale Deu\ loi» la cour de Rome avait nommé a ce siépe, sans attendre la présentation que le duc avait le droit «le faire : et l'on en concluait que le prince, n'ayant aucune part a la domination de l'évèquc. ne pouvait prétendre à la jouissance de la repaie, c'est-à-dire, des revenus de l évéché pendant la vacance du siégé. « doctrine formellement contraire aux priuape* ai lordos (wr |,. rk-rgé lui-même, notamment aui K'tats récents de I4ti'2 ( A«Tr*w Rmtiaxk

à venir de la part de ses évèqiies. Mais celte assurance fut assez chimérique.

Après de tels débuts, Louis XI et François H ne pouvaient tarder à se brouiller ouvertement. Les grands vassaux menacés par le roi ayant formé cette Ligue du Bien Public ( 1 4437») qui était tout simplement la ligue de leur bien particulier, le duc de Bretagne y entra avec l'assentiment des Kt.it s et par le conseil de Tanneguy Du Chastel, alors grand maître de sa maison; car tout Breton disgracié par Louis XI devenait favori de François 11. Ces favoris n'en subissaient pas moins son inconstance, et Du Chastel lui-même, suspecta la dame de Villcquier. fut bientôt renvoyé par elle. Les chefs de la Ligue étaient Charles de France, duc de Berry, frère du roi; le comte de Charolais, son beau-frère, tils du duc de Bourgogne; le duc de Bourbon ; les comtes de Dunois et d'Albret; et leur quartier général était à Notre- Dame de Paris. De là, leurs relations s'étendaient partout. Les ligués portaient en signe d'alliance une aiguillette de soie à la ceinture. Lorsqu'ils eurent publié leur manifeste, le duc de Bourbon souleva la Guyenne, le comte de Charolais la Bourgogne, le duc de Berry courut eu Bretagne avec une foule de mécontents, et François II obtint des Ktats un emprunt pour soutenir la guerre. Tel fut l'enthousiasme général, que la dame de Villcquier lit fondre son argenterie et ses bijoux pour l'armée bretonne. Malheureusement, elle recevait alors même de Louis XI une pension de mille livres.

Cette guerre du Bien Public est la belle page du règne de François II. Ce prince et le duc de Berry s'avancèrent le long de la Loire avec dix mille hommes. On y distinguait les seigneurs de Rohan, de Maure, de Derval, de Plcssis-Balisson, d'Oudon, de La Boche-Bernard, de Tierçent, de Malestroit. Bouleville du Faouét, Guyon de (Juelenec, de Beaucorps, de Coetmeii-Chateauguy, Du Perrier-Sourdcac, de Brcfeillac, Du Pont, de La Hunaudayc, deLcscun, de Bostreneu. deCoetquen, de Kermavan, Du Chastel, de Cueruadeuc, de Pleuc, de La Feillée, de Vauclcr, de Molac. Bois de La Motte, DeCouvran, de Broun du Parc, de Lauvallay, de Jegado, Penhouet de La Marchc.de Kcrouzeré, deChévigné. de Thomelin, de Ploith, etc. Cette année voulait rejoindre celle qu'amenait sur Paris le comte de Charolais. Mais Louis XI prévint cette jonction en attaquant les Bourguignons à Mont- Ihéry. La bataille fut sanglante et la victoire indécise. « Jamais ou n'avait vu pareille furie des deux parts. » Cependant le roi se replia vers sa capitale, et Bourguignons cl Bretons vinrent l'y assiéger. Ce siège de la royauté par les grands vassaux dura trois mois. Les troupes bretonnes prirent Ponloisc, Evrcux, et coururent la Normandie. Louis XI ne pouvait échapper à tant d'ennemis qu'en les divisant ; c'est ce qu'il lit avec une adresse merveilleuse. Prenant chacun séparément, il traita d'abord avec le duc de Bourgogne, puis allant de l'un à l'autre, il fît signer à tous les ligués le traité de Saint-Maur lk20 octobre 4465), traité humiliant sans doute et qui eût ruiné tout autre que Louis XI ; mais celle terrible* épreuve acheva de développer son génie-

— Comme Hercule luttant avec Antée. — en élevant le géant féodal il sut lui ôter ses forces, et lui-même reprit les siennes en touchant la terre. François II obtint la révocation des sentences rendues en faveur de ses évêques, cent vingt mille écus d'or pour les frais de la guerre, la restitution du titre de lieutenant général du royaume et la libre possession de son comté d'Étampes ; mais, comme toute faveur de Louis XI cachait un piège, il donna la Normandie au duc de Berry. avec le droit de recevoir l'hommage de la Bretagne, de sorte que le duché retombait à l'état d'arrièrc-lief.

On se figure les débats qui s'ensuivirent entre les ducs de Berry et de Bretagne. Ces débals furent encore tout profit pour Louis XL La vieille rivalité des Bretons et des Normands se réveilla, non-seulement entre les deux princes, mais encore entre les deux populations. Les Houcnnais prirent les armes, et François II dut quitter leur ville. Voyant alors ses ennemis prêts à se déchirer entre eux, Louis XI s'unit au duc de Bretagne contre le duc de Normandie, rendit à François II les droits de régale et de monnaie d'or qu'il lui avait enlevés, et courut assiéger le duc de Normandie dans sa capitale; mais il comptait sans la légèreté de François II. Ce dernier, trompant sou allié d'aujourd'hui, donna un asile à son ennemi de la veille: et. menacé des vengeances du roi, s'assura de l'appui de l'Angleterre, du Danemark et de la Savoie. Le plan n'était pas mauvais, mais il fut mal exécuté.

En vain, dans la campagne de 14(>7, François II prit à l'armée royale Alencon, Cacn, Avranchcs et Baycux ; il ne sut pas garder ces conquêtes que Louis XI lui enleva toutes, l'année suivante. Le duc de Berry se trouva bientôt dépossédé, ville par ville ; et, menacé lui-même parle nord et par la Loire, François II se hâta de signer le traité d'Ancenis (10 septembre 144)8 .

M. de La Villemarqué nous communique la traduction d'un chant contemporain de ces guerres, et qui fera juger de l'animosilé réciproque des Bretons et des Français.

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