‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 68 sur 103 · LE PAGE DE LOUIS XI · texte numérisé non relu

LE PAGE DE LOUIS XI

» Nos traditions populaires attribuent à un dt ni de justice, dont Louis XI se rendit coupable à l'égard d'un jeune page de Cornouaillc attache à sa cour, l'invasion que firent sous son règne les Bretons sur le territoire de France : c'est le sujet de la ballade nationale qu'on va lire.

I. « Le pelit pa^e du roi est en prison pour nu coup qu'il a fait,

Pour un coup hardi, il esta Paris dans une dore prison.

Là, il no voit ni le jour ni la nuit ; il a pour lit une poignée de paille;

Pour nourriture du pain de seigle, et de l'eau de puits pour boisson.

Là, personne ne vient lui rendre visite, excepté les souris et les rais,

Les souris et les rats noirs, voilà sa seule distraction.

Il Or, un jour, par le trou de la serrure, il disait à Pciifculcnio .

LA BRETAGNE ANCIENNE. i.03

t — lannik. toi mon meilleur ami, écoule-moi un peu.

Rends-toi au manoir, chez ma so'iir, et dis-lui que je suis en danger.

En grand danger de perdre la vie par les ordres injustes du roi

Si ma sœur venait me voir, elle consolerait mon cœur. »

Penfentenio, l'ayant entendu, partit pour Kemper.

II v a cent trente lieues a peu près de Pans à Bodinio,

Et cependant il les fit. l'enfant de Cornouaille, eu deux nuits et demie et un jour. Quand il entra dans la salle de Bodinio, elle rayonnait de l'éclat des lumières; La dame donnait à souper à la liante noblesse du pays.

Elle tenait à la main une coupe de madré, pleine de vin rouge d'excellente grappe.

« — Gentil page de Cornouaille, quelles nouvelles apportes-iu?

Tu es pâle comme la feuille du chardon, et aussi essoufflé qu'une biche aux abois.

— Les nouvelles que j apporte vont jeter le trouble dans votre cœur. Elles vont vous faire soupirer et pleurer vos yeux :

Votre pauvre petit frère est eu dauber, s'il en fut jamais eu ce monde ; En grand danger de perdre la vie par les ordres injustes du roi. Si vous veniez le voir, madame, vous consoleriez son cœur » En entendant prononcer ces paroles, la pauvre dame fut si troublée. Elle fui si troublée, qu'elle laissa échapper la coupe qu'elle tenait à la main. Et en répandit le vin sur la nappe. (Seigneur Dieu, quel fatal présage î) > — Alerte! palefreniers, alerte! douze chevaux, et partons! Quand j eu devrais crever un à chaque relais, je serai à Paris cette nuit ; quand j'en devrais crever un à chaque heure, je serai cette nuit près de mou frère ! *

III Le petit page du roi disait, en moulant le premier degré de l é-chaland .

< — Peu m'importerait de mourir n'était loin du pays, n'était sans assistance; N'était loin du pays, n'était sans assistance, n'était une sœur que j ai en basse Bretagne.

Elle demandera chaque nuit sou frère, elle demandera son frère à chaque heure. »

Le petit paye du roi disait, en montant le second degré de l'échafaud :

h — Je voudrais, avant de mourir, avoir des nouvelles de mon pays;

Avoir des nouvelles de ma sœur, de ma chère petite sœur : sait-elle'? »

Le petit page du roi disait, en montant sur la plate-forme de l'échafaud :

i — J'entends résonner le pavé «les rues : c'est ma sœur et sa suite qui viennent !

C'est ma sœur qui vient me voir Au nom du ciel, attendez un peu ! »

Le prévôt répondit au page, quand il l'entendit :

« — Avant qu'elle soit arrivée, votre tôle aura été coupée. »

Eu te moment-là môme, la dame de Bodinio demandait aux Parisiens :

« - Pourquoi celle multitude d'hommes et de femmes réunis?

— Le roi Louis XI, le traître, fait décapiter un pauvre page. » Ces mots étaient à peine prononcés, qu'elle aperçut son frère;

Elle aperçut sou frère agenouillé, la tète penchée sur le billot de mort.

Et de s'élancer vers l'échafaud au grand galop de son cheval :

• — Mon frère! mou frère! L lissez! laissez!...

Laissez le-moi ! archers, je vous donnerai cent écus d'or:

Je vous donnerai, comme un denier, deux cents marcs d argent de Tréguier!»

Quand elle arriva au pied de l é-chaland, la tète coupée de sou frère tombait ;

Et le sang jaillit sur son voile, qu'il rougit du haut jusqu'en bas.

IV. « — Je vous salue, roi et reine, puisque vous» voilà réunis dans voire palais

Quel crime a-t-il commis, «pie vous l'avez décapité?

— Il a joué d l'épée sans l'agrément du roi, et tué le plu? beau de ses pages.

«01 LA BIIETAGNE ANCIENNE.

— On ne tire pas ainsi l'épé*, je suppose, sans avoir des raisons?

— 11 a eu ses raisons, c'est clair, comme l'assassin a les siennes.

— Des assassins! nous ne le sommes pas, sire, pas plus qu'aucun gentilhomme de Bretagne,

Pas plus qu'aucun gentilhomme loyal. Quant à vous, Français, je ne dis pas ; Car, je le sais bien, (ils de loup, vous aimez mieux tirer du sang que d'en donner

— Tenez voire langue, ma chère dame, 'si vous avez envie de retourner chez vous —Je mesouciede reslercommc de m'en retourner, quand mou pauvre frère est mort Mais dussent tous les rois du monde y trouver à redire, ses griefs, je veux les

connaître, et je les connaîtrai !

— Si c'est là ce que"vous voulez savoir, écoulez-moi, je vais vous répondre : Il s'est mis en colère et a cherché querelle à mon page favori ;

Et tout de suite épée contre épée, pour avoir entendu le dicton bien connu. Ce vieux dicton, celle vérité . » Il n'est d'hommes en Bretagne rjue des pourceaux sauvages. •

. — Si c'est là une vérité, seigneur, moi j'en connais une autre :

— Tout roi de France qu'il est, Louis n'est qu'un mauvais railleur • Mais tu verras prochainement si c'est à tort ou à raison que lu railles. Lorsque bientôt j'aurai l'ail voir à mes compatriotes mon voile ensanglanté ; Alors tu verras bien si la Bretagne est peuplée de pourceaux sauvages »

V. Or, deux ou trois semaines après, arriva un messager à la cour;

Il arrivait du pays des Normands avec des lettres scellées,

Des lettres scellées en rouge, à remettre au roi Louis sur l'heure

Quand le roi les eut lues, il roula des yeux noirs.

Il roula des yeux aussi noirs que ceux d'un chat sauvage pris au piège

« — Malédiction rouge ! si j'avais su, la laie 1 ne m'eut pas échappé !

Je perds plus de dix mille écus et de dix mille hommes pour un! »

« Les lettres du messager normand apprenaient sans doute à Louis XL soil la prise d'Kvrciix. soit celle dcBayeux, de Caen ou de Mervillc. dont les Bretons pendirent le gouverneur et massacrèrent la garnison. »

Assez avantageux en apparence à François II, il va sans dire que le traité d'Anccnis lui fut fatal en réalité. A partir de ce moment, en effet, Louis XI leva le masque. Il prétendit sur le duché, non-seulement la suzeraineté. mais « la seigneurie utile: » rappelant ce vieux prétexte : — Que certains rois de la première et de la seconde race avaient conquis la Bretagne et en avaient été reconnus souverains. — Beconnus, sans doute, lui répondit-on, comme le meurtrier l'est par sa victime, le genou sur la poitrine et le poignard sur la gorge. On lui cita d'ailleurs, contre deux ou trois rois de France reconnus ainsi par les ducs, toute la liste des ducs reconnus indépendants par ces mèmesroisde France et par tous leurs successeurs. Louis Xlsavait cela mieux que personne : mais que lui importait la raison, quand il avait la force?

En l'année 1469, la duchesse Marguerite mourut dans l'abandon et la

• Les personnes qui sont un peu familiarisées avec les poésie* populaires, fait observer M. de La Villeinarqué, ne s étonneront pas «le voir le poète breton prêter celte expression grossière à un roi à I é?ard d une femme : Homère, le modèle du genre, fait appeler Agamemnoii, œil i« tuirt. par ArhiBe.

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douleur. Elle n'avait eu qu'an lils, qui l'avait précédée au tombeau. Antoiuette de Maguelais régna dés lors sans combat sur François II.

Soupçonnant le duc de s'entendre avec l'Angleterre et la Bourgogne, en dépit du traité d'Ancenis, Louis XI lui proposa, en 1470, son collier de l'ordre de Saint-Michel, dont le serment équivalait à l'hommage lige, et interdisait toute alliance étrangère. François II sentit le piège et ne se laissa point mettre une telle chaîne au cou. \jc roi, piqué, le somma de se déclarer contre le roi d'Angleterre. De là, nouvelles ambassades et nouveaux traités, traités violés presque aussitôt de part et d'autre, car de tels ennemis pouvaient-ils s'entendre ?

En 1472, François 11 s'unit plus étroitement que jamais à l'Angleterre. Ce pays venait de subir une grande révolution. La rose rouge des Lancastre ayant été renversée par la rose blanche de la branche d'York, le premier roi de cette branche, Edouard IV, avait détrône et emprisonné Henri VI. En même temps, une nouvelle ligue se formait entre les ducs de Berry, de Bourgogne et de Guyenne ; et François II s'empressait d'y rentrer contre l'ennemi commun, lorsque le duc de Guyenne mourut empoisonné. On soupçonna Louis XI, et non pas sans motif; mais il se disculpa tout en divisant les ducs de Bourgogne et de Bretagne, et profila de l'isolement de ce dernier pour tomber sur lui. Il lui prit la Guerche et Machecoul, et l'abusa par une troisième trêve (Poitiers. 1472 |. Tous deux de recommencer alors à se susciter des embarras et des ennemis, à se voler leurs secrets et leurs serviteurs. François renouait sans cesse la ligue des grands vassaux, et Louis débauchait les plus puissants seigneurs de Bretagne, tels que Pierre de Rohan. qu'il combla de faveurs et créa maréchal de France ( I47ô).

Le plus souvent les partisans que nos deux rivaux croyaient s'enlever ainsi les trahissaient l'un et l'autre, comme Ht le sire de Lescun, brillant gentilhomme gascon, qui, tout en devenant le favori du duc de Bretagne, recevait du roi de France des cadeaux de vingt-quatre mille écus d'or.

Malgré toutes ces perfidies, un événement inattendu vint changer la trêve de Poitiers en traité de paix. Un prince de Lancastre, proscrit en Angleterre, allait demander un asile à la France, lorsqu'il fut arrête en Bretagne. Edouard IV le réclamait, Louis XI voulait l'avoir. Le duc le retint adroitement en s'assurant de l'alliance d'Edouard. Or. ce prince ne parlait de rien moins que de reconquérir la France. Se voyant donc menace d'un ennemi de plus, Louis fit la paix avec le duc à Senlis ( 1475).

Ce fut là qu'ils échangèrent par procureurs ce fameux serment : « — Je promets par la vraye croués ci-présente que, tant qu'il vivra, je ne le prendray, ne tucray, ne consentira] qu'on le preigne ne qu'on le tue. » On voit que ces diplomates appelaient les choses par leur nom. L'essentiel

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était que le roi jurait de renoncer à toute prétention sur le duché. M;iis m porlait-il pas à son chapeau Noire-Dame d'Embrun, « sa petite maîtresse, >• pour le relever de ses serments sur toutes les croix du inonde?

Il faut dire aussi que Louis XI venait d'acheter pour soixante marcs d'argent, à un secrétaire infidèle, vingt-deux lettres du duc et du roi d'Angleterre, traitant d'une prochaine campagne de celui-ci contre la France. Le parjure étant des deux côtés, que pouvaient signifier les serments?

Après une viduilé prolongée par la belle Antoinette, le duc de Bretagne, ayant perdu sa favorite, et songeant à sa postérité, avait épousé Marguerite, dite « sein de lis, » filledu comtede Foix. Cette princesse lui donna, en 1471). une lîlle qui fut nommée Anne, cl qui sera la duchesse Anne de Bretagne.

En revanche, François perdit, l'année suivante, son plus puissant allié, et Louis XI son plus formidable ennemi, dans la personne de Charles le

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Téméraire (1477). La grande féodalilé suivit au tombeau son dernier champion, et la Bourgogne fui bientôt réunie à la couronne de France.

Le duc, pressentant l'orage qui allait fondre sur lui, dernier grand vassal, envoya des ambassadeurs à Louis, encore occupé au siège d'Arras. C'était ordinairement Guillaume Chauvin, chancelier de Bretagne, qui allait ainsi protester de la lidélilé de son maître au roi de France, tandis qu'un autre émissaire remplissait le même office auprès du roi d'Anglc- • terre. Délivré des Bourguignons et n'ayant plus rien à dissimuler, Louis lit saisir et emprisonner toute l'ambassade, sans aucune explication. Au bout de douze jours, il appelle le chancelier, qu'il savait homme de bonne foi, et lui demande, avec ce sourire qui lui était particulier, s'il n'a point deviné la cause de son arrestation. «Les innocents ne peuvent deviner le crime d'aulrui, répond Chauvin. Si vous avez des soupçons contre mon maître, parlez, sire, et je me charge de le justifier. — .lustifiez-le donc, » reprend le roi. Et il remet au chancelier les vingt-deux lettres originales de François et d'Edouard. La confusion de l'ambassadeur fut d'autant plus grande qu'il n'était point initié, dit-on. à ces intrigues. 11 ne put que protester de son ignorance et de sa sincérité. Le roi lui dit alors : « — Monsieur le chancelier, je sais bien que vous ni vos compagnons n'en saviez rien, et que pour chose du monde vous n'eussiez voulu estre d'un tel conseil. Beau neveu n'a eu garde de vous y appeler: il n'y a que son trésorier et son petit secrétaire Guegnen qui conduisent celte marchandise. Et par ce. vous voïez clairement que je ne vous ai pas fait arrester à fausses enseignes ni sur des soupçons mal fondez. Bctoumez-vous-en, vous et vos compagnons, par devers beau neveu de Bretagne; portez-lui ses lettres, et lui dittes que je ne veux plus qu'il envoie par devers moi pour me cuider estimer son ami, s'il ne se défait de tout point de ce roi d'Angleterre. » Et il congédia les ambassadeurs sans vouloir les entendre.

On conçoit les frayeurs du duc, lorsque le chancelier lui apporta celle nouvelle. Il fil venir celui qu'il croyait son seul confident, le grand trésorier Landais (nous raconterons bientôt l'histoire de ce personnage). Landais protesta de sa discrétion, et fit arrêter son secrétaire - agent, Maurice Gourmel, qui avoua son infidélité. Il remettait les lettres à un habile homme de Cherbourg, qui, contrefaisant les sceaux de François et d'Edouard, leur envoyait des copies et gardait les originaux pour Louis XI. Le procès de Gourmel ne fut pas long. On le mit dans un sac et on le jeta dans l'eau « à petit bruit. » Après quoi le duc se prépara à soutenir la guerre.

Mais I. nuis avait ses raisons pour attendre. Les deux c>limabics rivaux se promirent donc de jurer une nouvelle alliance « sur telles reliques que l'un voudroit administrer à l'autre, réservé toutefois que le roy ni le duc ne seraient tenus de faire ledit serment sur le précieux corps de Nolre-Sei-

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gneur, ni sur la vrayc croix estant en l'église de monsieur Saint-Lô d'Angers. »

Louis XI ne jurait guère sur la vraie croix que par procureur, et ce n'était pas sans motif. I n parjure sur cette relique, croyait-il, était puni de la mort dans l'année. Il lit toutefois son serment • sur le corps de Jésus- Christ. » Moins scrupuleux et parjuré d'avance, le duc jura des deux mains sur la vraie croix de Saint Lô.

Le premier acte du roi après cette nouvelle comédie fut d'enlever au duc le comte d'Élampes par une décision du parlement. Puis cet allié, qui avait renoncé à toute prétention sur la Bretagne, acheta cinquante mille francs, de Jean de Brosse et de Nicolle de Blois, sa femme, rejetons ruinés des Penthièvre, leurs droits à la couronne ducale, • injustement détenue depuis cent ans par les Montfort » (20 janvier 1479 .

François alors songea au mariage futur de sa fille Anne de Brclagne; et les prétendants commencèrent à déliter devant cette fiancée au berceau, l^es deux premiers furent ; le dernier des Lancastre détrônés en Angleterre, et le fils même de leur vainqueur, Edouard IV. Celui-ci l'emporta naturellement, et ces fiançailles resserrèrent l'alliance anglo-bretonne. Il fallait que les Bretons eussent grand'peur de Louis XI pour oser se rapprocher ainsi des Plantagencts ! Mais le mariage projeté ne devait pas avoir lieu. L,c jeune liancé d'Anne de Bretagne fut un de ces malheureux cnfaiib d'Edouard qu'assassina le duc de Gloccsler. leur oncle.

l)c réclamations en réclamations, t'animosité de François et de Louis était venue à tel point, qu'ils se soupçonnèrent de vouloir s'empoisonner l'un l'autre. Un digne bonnetier vient vendre en Bretagne des bonnets de coton; un officier de la garde-robe du duc en achète. Mais le duc apprend que ces bonnets arrivent de Paris. Plus de doute, ils sont empoisonnés! le bonnetier est un instrument du roi ! On arrête le pauvre diable, qui n'y comprend rien. On le charge de chaînes, on lui rase le crâne cl on lui essaye tous ses bonnets l'un après l'autre. Comme il ne mourait point, on croit qu'il a du contre-poison; et voilà qu'on le torture pour lui faire avouer son crime. On finit par découvrir qu'il n'avait vu le roi de sa vie. et on le relâcha plus mort que vif, eu lui faisant jurer un éternel silence. Mais on avait mis le parjure à la mode : l'honnête bonnetier proclama sur les toits son aventure, et la cour de France en dressa procès-verbal.

La mort seule de Louis XI empêcha tant de haines d'éclater par les armes. Malgré ses horribles précautions pour prolonger ses jours: malgré le sang vermeil des enfants o qu'il humait, » dit-on, par ordonnance de Coictier: malgré les reliques et les amulettes, les saints ermites et les pieuses femmes, dont il se faisait un bouclier; malgré les danses exécutées par les jeunes paysannes pour ranimer ses sens éteints, le roi Louis XI rendit son âme ;» l)ieu le 50 août 1485. dans son château du PIcssis-lez-Tours.

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L'agonie prolongée de Lutiis XI n'avait pas donné le repos à François 11 Son favori Pierre Landais avait allumé la guerre au milieu de sa cour. Ce minisire, auquel il manqua d'être honnête pour devenir un grand homme s'était élevé de la boutique d'un tailleur au grade de premier ministre et de grand trésorier. « Il esloil de Vitré, né d'un Taiseur d'habits, dans le faubourg du Hachai, esprit audacieux, entrepreneur, impétueux, impudent et avare, lin, délié, et propre pour bien servir un prince en grands manitiiens, et à remuer partis, estant caut et subtil en pratiques, et de vray homme d'Kslat, sauf les mauvaises passions. » Le premier pas qu'il lit vers la fortune, fut d'entrer au service d'un tailleur du duc, alors comte d'Étampes. « Il y apprit parfaitement son métier, et eut souvent l'occasion d'entrer dans la chambre du duc et de lu y essaier ses habits. Cela donna lieu au duc de le connoitre; il s'en servit pour quelques commissions secrètes; et, à la faveur de ces pelils services, Landais, de garçon tailleur devint valet, et puis mnistre de la garde-robe; enfin le duc le lit Irésorier et receveur général, qui estoit la première charge de l'KsIal. Avec cela, il le rendit maislre de tout, s'ahandonnani entièrement à sa conduite, ne voiant rien que par ses yeux, en sorle que Landais estoit le maislre, non-seulement des finances, mais encore de la justice, de la police et des affaires d'Eslat. disposant des charges et des bénéfices à sou gré, faisant les dépêches des ambassadeurs, répondant aux lettres des princes étrangers, et entretenant auprès d'eux des intelligences. A dire le vrai, Pierre Landais estoit un esprit extraordinaire, infatigable dans le travail, hardi dans les entreprises, secret dans les intrigues, » enfin un ministre parfait, s'il n'eût eu l'orgueil et la vanité des parvenus. Un tel homme ne pouvait s'entendre avec le chancelier Chauvin, « homme de bien, droit, ferme et de bonne réputation, » vieux magistrat blanchi sous la robe d'hermine. Chauvin, dupe des serments de son maître, appuyait naïvement l'alliance française, taudis que Landais poussait jusqu'à Londres les menées qu'on a vues. Fxéculé plus noblement, le projet du trésorier eût relevé la Bretagne. Les ducs avaient toujours triomphé de la France par l'Angleterre, et réciproquement. Mais à ce jeu de bascule. Landais pouvait se briser en tombant; et la droiture même de son rival provoquait cette chute. De plus, la considération de l'un déconsidérait l'autre par opposition. Chauvin était le défenseur-né «le toutes les victimes du ministre. Bref, Landais résolut la perle du chancelier. « — Je vous mettrai en tel étal, lui dit-il un jour, dans son langage d'ancien tailleur, que vous serez mangé des poux et crèverez de misère. — Ce ne sera pas une chose nouvelle, répondit le magistrat, de voir un homme de bien dans l'oppression ; mais si vous commettez cette scélératesse, je vous prédis une mort digne d'un scélérat. » Tous deux ne se croyaient pas si bien prophétiser.

Vingt ans auparavant. Chauvin avait été accuse de « pétillai » et d'inli-

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délilé. Il s'était justifié de manière à regagner loute la confiance de son inailre; mais Landais remit rette affaire sur le tapis, et l'accusa de connivence soldée avec Louis XI. C'était prendre le duc par son endroit sensible. Il destitua le chancelier et lui donna des juges. Ces juges, qui avaient mission de condamner, n'eurent pas le courage d'absoudre. Ils gardèrent le silence. Aveugle par Landais, François ne vit point que ce silence même justifiait Chauvin, et les biens de celui-ci furent saisis avec tant de dureté, qu'il ne resta pas un lit ni un morceau de pain à sa femme et à ses enfants. Cela se passait en 1481.

Kn vain les évoques réclamèrent le chancelier qui était clerc. Landais (il traîner sa victime septuagénaire de prison en prison, et chargea un certain René Povr de lui arracher des aveux par la violence. «Comme le captif traversait une chaussée près de Vannes, Peyr ordonna aux archers d'aller en avant. Knsuite il arrêta le chancelier, le fit descendre de cheval, et. après plusieurs menaces, il le pressa d'avouer tout, disant que s'il ne le faisoil, il avoit ordre de lui oster la vie. Le chancelier lui dit : Ha maislre René, mon ami, vostre mère estnit ma commère, vous estes mon filleul, je vou3 requier confession. Hélas! faut-il que je meurs ainsi? Je ne saurois que dire ni confesser. IVyr, qui n'avoit ordre que de l'épouvanter, afin de luy faire dire quelque chose qui servit à le perdre, n'en aïanl pu rien tirer, le fit remonter à cheval, et le conduisit au chasteau de l'Ermine. où il fut livré à Rrient de Fonlenailles et à Jean de Vitré. Ces geôliers eurent ordre de ne donner à Chauvin que de méchantes nourritures, et point de lit. de ne le laisser parler à personne, et de n'ouvrir les fenêtres de sa chambre qu'au-dessus de la hauteur d'un homme ; tout cela dans le dessein de le faire périr de misère. Landais s'ennuïa même de voir qu'il ne mouroil pas assez loti, et ordonna à Kerloeguen, lieutenant du prévost des inareschaux, de lui faire couper la tête; ce que le lieutenant refusa de faire, à moins de voir les ordres exprès «lu duc. » Cependant du fond de son cachot, le vieillard implorait le duc, le roi et les États. Le duc fut sourd, grâce à Landais: le roi envoya des lettres menaçantes en Bretagne, mais tel était le crédit du trésorier, que personne ne voulut recevoir ces lettres; et pas une voix n'osa s'élever pour Chauvin aux États de Vannes (1482). Cette lâcheté de ses amis porta le coup de grâce au prisonnier. Il expira de douleur, de faim et de soif, le 15 avril. « Et il n'y eut homme, qui voyant son corps, le pust rcconnoilrc, tant estoit décharné, défiguré, couvert d'ulcères et de vermines, lui restant seulement la peau et les os. ■ Il fut enterré à Vannes par quatre pauvres cordeliers, et pas un de ses parents n'osa le suivre à sou dernier gite « de peur de Landais. » Ses biens dotèrent la baronnie d'Avaugour, créée pour un bâtard du duc.

Landais triomphait et gouvernait sans rival. Ce fut alors que son insolence le perdit. Il avait fait un de ses neveux. Michel Cuibé, coadjulcur de

Hennés, malgré le elergé breton : il en fil un autre ( Robert Guibé), évoque de Tréguier, malmé la tour de Home. Ce Guibé devint successivement évoque de Nantes, d'Alhy, ambassadeur, légat et cardinal. Il s'agissait d'élever l'autre Guilié du rang de cuadjuteur à celui de prélat. Landais y parvint en traitant l'évèque de Hennés comme il avait traité Chauvin; monseigneur Jacques d'Espinay mourut en prison, et Michel Guilié prit sa place. La chose lut d'autant plus facile, que ce Jacques d'Espinay, soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Gilles de Nrctagnc, n'avait cessé depuis d'attirer par ses révoltes les rigueurs du duc et même le blâme du pape.

L'indignation des seigneurs n'en fut pas moins grande. Lis enfin de voir un manant leur marcher sur le corps, et ne pouvant le traduire en justice malgré le duc, ils résolurent de l'expédier sans forme de procès.

Le 7 avril 1484, Jean de Chàlons, prince d'Orange, neveu de François II; le maréchal de Rieux, Louis de Hohan-Gucmcné. les seigneurs du l'ont, de Coalmen, d'Angier, de la Chapelle, du Terrier, Le Moine, Hogier. Prévost, de Trévecar, de Landugueti. de Rochereuil, Le Prcstre, Garlot, de la Motte, Chef-Dubois, de Tourncminc, Galois Chauvin, Tregus, Proauvé, et quelques autres, cachèrent des armes sous leurs habits de cour, entrèrent sur le soir au château de Nantes, eu prirent les clefs, avec celles de la ville, cherchèrent Landais de chambre en chambre, cl s'avancèrent jusqu'à l'appartement du duc. Là, ils mirent respectueusement le genou en terre et portèrent leur plainte contre le favori. Suivant l'usage, ils l'accusaient de concussion des finances, d'abus de pouvoir au dedans et de trahison au dehors, sans oublier la sorcellerie et la magie, ce crime capital de l'époque! François refusa de les écouter, mais il fallut bien les entendre ; et l'explosion fut si terrible, que le duc appela au secours. Aussitôt les archers de garde donnèrent l'alerte, et toute la ville d'accourir, criant : Aux armes ! on veut tuer le duc! « Toutes les artilleries des vaisseaux qui estoient au port de la Fosse furent enlevées, dont chacun se saisit, et fut le château environné, assailli et mitraillé de toutes parts. » Ce fut alors que les seigneurs ouvrirent les yeux sur le faux pas qu'ils avoient fait, et se repentirent d'avoir si mal pris leurs mesures. « Cependant pour n'estre pas forcez, avant que d'avoir fait connoistre leurs véritables intentions à tout ce peuple mutiné, ils barricadèrent les portes, et se mirent en estât de défense. Ils blessèrent mesinc quelques-uns des assiégeants, entre autres Pierre le Flo et Thomas Champion, qui en moururent peu de jours après. Pour faire cesser de tirer contre eux, ils firent paroilre le duc par-dessus les créneaux des murs, et l'engagèrent de dire au peuple qu'on n'avoit point attenté sur sa personne, et que pour s'en convaincre, ils pouvoient envoyer deux ou trois députez dans le chasteau ; qu'on leur ouvrirait les portes, cl qu'après avoir tout vu, ils en feraient leur rapport au peuple. La proposition fut acceptée. Philippe

*il2 LA BltETACNE ANCIENNE.

«le Moutauhan, depuis eliancelier de Bretagne, entra au eliasleau avec deux autres personnes à qui l'on lit voir qu'il n'y avoit rien à craindre pour la personne du duc ; ce qui apaisa le peuple ; mais les seigneurs furent oblige/, de se retirer pour quelque temps à Ancenis. » Pendant ce temps-là. une autre scène se passait à la Pabolièrc, maison de campagne du ministre près de Nantes, où la moitié de ses ennemis l'étaient allés chercher. « landais tenant sa porte fermée, ceux qui estoient envoyez frappèrent un peu lourdement à icelle : quelqu'un des domestiques venant pour voir qui e'estoit aperceut nombre d'hommes, et veid des armes à quelques-uns, qui fut cause que sans ouvrir la porte courut soudainement vers son maistre. lui rapporta ce qu'il avoit veu, et le nombre qui estoit d'environ dix-huit, qui demandoient à entrer. Il estoit lors à table, soupant : mais il ne fit point l'opiniastre etse douta de l'embusche, et sçavoit avoir des ennemis, se leva soudainement et ayant mis l'œil à un guichet pour voir dehors, il print sa course pour s'enfuir eu tel estai qu'il estoit au travers des jardins, sans garder ny à porte, ny à fenêtre, par sur les fossés, seul et à pieds, sans compagnon, et parle travers des champs se sauva, sans attendre d'en sçavoir davantage. La nuit prochaine luy aida fort à se couvrir, ainsi sans suivre le grand chemin print un guide qui le mena toute nuict à la porte du chasteau de Poencé. où il fut caché plusieurs jours, attendant de sçavoir d'où luy venoit telle secousse : après quelques jours il adverlit le duc de sa fortune, et du lieu où il estoit. qui l'envoya quérir, et ramener avec escorte à Nantes. »

On se ligure le triomphe et la vengeance du prince et du ministre, unis plus étroitement que jamais. Les seigneurs furent déclarés trailres et rebelles, leurs biens confisqués, leurs châteaux démolis, leurs bois abattus. Acculés alors à la révolte ouverte, ils s'enfermèrent et se fortifièrent a Ancenis. et s'adressèrent au roi Charles VIII. ou plutôt à madame de Beaujeu, qui gouvernait ce faible prince en digue fille de Louis XI. Ceci, il faut le dire, est une lâche indélébile sur le vieil écusson de la noblesse bretonne. Italliés presque tous contre Landais, les barons osèrent, pour se débarrasser d'un homme, sacrifier leur pays et leur maître, et allumer à la fois la guerre civile et la guerre étrangère, en signant avec la cour de France le honteux trailé de Montargis (1484). Parce traité, les seigneurs reconnaissaient les droits du roi de France au duché après la mort de François II, en vertu de la cession faite à Louis XI par Nicolle de Bretagne, le tout à la seule condition qu'on les délivrerait de Landais.

C'est ici que le génie du tailleur de Vitré se montra dans toute son audace. Appuyé sur le peuple et sur le duc de Bretagne, cet homme entreprit de tenir tète aux nobles rebelles et à la cour de France. Il débuta par un double trait de politique digue de Louis XL Le duc Louis d'Orléans, héritier présomptif de la couronne, furieux de voir la tutelle de Charles VIII confiée à madame de Beaujeu, avait armé ses partisans pour la lui disputer.

LA BHKTAUNE AMMKNNK ;il7>

Landais offrit à ce prince un asile cl un appui en Bretagne. Louis d'Orléans vint à Nantes. François II lui promit la main d'Anne, sa tille, et forma avec lui cette alliance qui devait embraser l'Europe. Kst-ce à dire, comme l'ont affirmé tant d'écrivains, que le duc d'Orléans conçut dés lors une belle passion pour la future duchesse de Bretagne? Deux mots suffiront pour renverser ce roman historique, — antidaté de dix ans. — La petite Anne avait sept ans à peine; et le duc d'Orléans, qui en avait vingt-trois, ne pouvait l'épouser sans répudier sa première femme, l'infortunée Jeanne de France, seconde fille de Louis XL C'était donc la politique seule qui présidait à ces nouvelles fiançailles d'Anne de Hrctagne, déjà promise, d'ailleurs, à trois ou quatre prétendants. La ligue improvisée par Landais n'en fut pas moins inquiétante pour la cour de France. 11 eut le talent d'y faire entrer deux autres princes du sang, les ducs de Bourbon et d'Angouléme, ainsi que le comte de Flandre et l'archiduc Maximilien d'Autriche, roi des Romains, quatrième fiancé de la princesse Anne. Quant au nerf de la guerre, le trésorier s'en assura en obligeant les serfs du domaine ducal à payer en argent certaines redevances de nature.

Ces résultats ne suffirent pas encore à Landais. On sait que le dernier Lancastre (il s'appelait Henri, comte de Richemont) était au pouvoir de François IL Landais entreprit de le remettre sur le trône d'Angleterre, pour lancer un nouveau Prince-Noir contre la France. Richard III venait d'enlever la couronne aux deux enfants d'Édouard IV, étranglés par ses ordres. Doublement odieux par ce crime et par sa tyrannie, les Anglais n'attendaient pour le renverser que l'arrivée du comte de Richemont. Landais embarqua ce prince avec une armée sur quinze vaisseaux. « Mais les destins et les Ilots sont changeants ! » Une tempête rejeta le prétendant sur la côte de Dieppe; et cette tempête, au lieu de lui ravir le trône, lui sauva la vie. Richard, en effet, averti de son approche, venait d'anéantir son parti en faisant décapiter Buckingham. Landais fut étourdi du coup, mais non pas découragé. Il trouva dans son cœur assez de lâcheté pour livrer son protégé de la veille, et dans son esprit assez d'adresse pour regagner la faveur de Richard III. Cette entente cordiale devait être scellée du sang de Richemont. Heureusement, le prince fugitif échappa aux soldats de Landais, et trouva un asile à la cour de France. De là, il s'élança en Angleterre avec de nouvelles forces, battit et tua Richard àBosworth, cl remonta au Irône de ses pères sous le nom de Henri VIL Jamais prétendant n'avait été plus ballotté par la fortune. Ainsi s'éteignit la longue querelle de la Rose blanche et de la Rose rouge. Après trois cents ans de domination . les Plantagenets finirent avec Richard III.

Cependant les seigneurs confédérés avaient aussi accru leurs forces. Le maréchal de Rieux, leur chef, enleva au duc le vicomte de Rohan . qui avait déjà changé de parti. — en lui promettant pour son fils la main

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d'Anne cl la couronne de Bretagne. Par ce quatrième liaucé donné à l'héritière de François II. les seigneurs Iraliissaienl leur allié Charles Mil, dont ils avaient reconnu les droits au duché... Mais dans toute celle histoire cl dans tous ces partis, y a-l-il autre chose que des trahisons et des mensonges? I'ne remarque à faire, c'est que les défections avaient lieu surtout dans la haute noblesse, séduite de plus en plus par ses rapports avec la cour dr France. L'indépendance des anciens chefs bretons n'était plus représentée que par ces pauvres gentilshommes dont les descendants devaient aller un jour, en sabots, défendre aux Fiais les dernières libertés du pays

Hélas ! on voyait bien que les jours de décadence étaient arrivés pour la l'rctagne. Ceux d'entre ses plus illustres lils qui ne la vendaient pas à la France s'en disputaient entre eux les lambeaux. Le peuple seul de la basse Bretagne, toujours national, assistait en silence à ces honteux marchés, attendant qu'on portât la main sur la mère-patrie, pour s'élancer à sa défense avec les derniers barons fidèles.

Os derniers Bretons, accourus près de François IL marchèrent avec cinq ou six mille hommes contre la confédération d'Anccnis. Leur grand malheur était d'avoir pour chef, non pas leur duc, mais ce Landais, odieux de*, deux parts. Celle commune haine empêcha les armées d'en venir aux m. un-. Lorsqu'on fut en présence, les frères et les amis se reconnurent; le cri de

la pairie s'unit au cri du sang pour dire : Arrêtez ! Ou remit les épécs au fourreau, on s'embrassa au lieu de se battre, et les canons charges pour le carnage servirent à fêter la réconciliation (1485).

Seulement, les plus forts remportant dans celle fusion même, les deux armées n'en lirenl plus qu'une conlre Landais, et celte fuis l'orage fut audessus de ses forces. Il garda pourtant son audace jusqu'au bout : il ordonna, au nom du duc. l'arrestation des seigneurs en masse cl la confiscation de leurs biens: mais ceux-ci avaient déjà gagné le chancelier successeur de Chauvin; au lieu designer l'arrestation des nobles, ce magistrat signa l'arrestation du ministre.

Alors tout le inonde n'eut qu'une voix pour demander la tête de Landais. N'ayant plus de pouvoir, cet homme n'eut plus d'amis, pas même dans les rangs du peuple, qui aime à renverser ses pareils autant qu'à les élever. François le défendit cependant, mais avec sa faiblesse ordinaire: que pouvait, d'ailleurs, celte pauvre têle conlre toute une population furieuse? Chassé de chambre en chambre, dans le château de Nantes. Landais s'était réfugié chez le tluc et se tenait blotti dans une armoire. .Nobles, bourgeois, soldats, l'assiégeaient à grands cris jusque dans cet asile inviolable. Dépéché par François pour «aimer la foule, le comte de Fois rentra en disant : «Je vous jure Dieu, monseigneur, que j'aimerais mieux être prince d'un million de sangliers que d'un peuple comme sont vos Bretons. Il faut de toute nécessité livrer votre trésorier, autrement je ne réponds de rien.» Kn même temps, le chancelier François Chrétien s'avançait avec trois gentilshommes. 11. supplia le duc de le laisser remplir sa charge en arrêtant Landais. « Comment, chancelier, s'écria le prince, ébranlé déjà: quel mal a-l-il donc lait ?» Chrétien répondit qu'on l'accusait de plusieurs crimes ; qu'il n'était pas perdu pour cela, qu'on ne ferait que vérifier l'accusation: mais que son arrestation seule pouvait apaiser le peuple. « Me promettesvous, reprit le duc. qu'on ne fera que justice au trésorier? — Sur ma foi. je vous le promots, monseigneur. » Alors. François vaincu alla prendre Landais par la main et le livra au chancelier. «Je vous le baille, dit-il, et vous recommande sur votre vie que vous lui administriez justice, et que VOUS ne souffriez aucun grief lui eslre fait. Il a été cause de vous faire chancelier, pour ce soyez-lui donc ami. - Ainsi ferai-je, monseigneur. » répondit Chrétien. Et Landais fut entraiué.

Pour empêcher le peuple de le mettre en pièces, il fallut ranger les archers sur deux haies, et le flanquer du chancelier et du seigneur de Pontchàteau. Six commissaires, ou plutôt six ennemis, le jugèrent eu quelques jours. Il fut prouvé que. comme tout ministre îles finances, il avait accru sa fortune avec plus de soin que celle de l'Étal ; qu'il avait non-seulement l'ail mourir, mais dépouillé ses victimes, Chauvin, Jacques d'Kpiuay et vingt autres. Bref, on le condamna à la potence, le 11) juillet 1485. Il fut mené

par li* bourreau, la corde au COU, les mains liées, jus<|u'au gibet de Bièce et là pendu et étranglé devant toute la population nantaise.

François II s'était pourtant réservé le droit de grâce ; mais telle était son impuissance, qu'on lit garder sa porte durant tout le procès pour qu'il n'en apprit rien. Pendant l'exécution, le comte de Commingc se chargea « d'amuser » le duc. « — Compère, lui demanda celui-ci, on besogne au procès du trésorier; n'en savez-vous rien? — Monseigneur, répondit le comte, on a trouvé contre lui de merveilleux cas; on vous apportera l'opinion du conseil pour en ordonner à votre plaisir. — Ainsi le veux-je, certes, reprit François; car. quelque cas qu'il ait commis, je lui donne sa grâce et ne veux point qu'il meure ! » Mais on ne l'instruisit de la condamnation qu'après la mort du coupable; et il fut quitte pour gourmander son «traître de compère, m après quoi il oublia Landais.

Maniant un tel maille à leur gré, les seigneurs lui firent signer leur propre réhabilitation et la condamnation de toutes les œuvres de l'ancien ministre . Huant à sa laveur, le prince d'Orange et Lescuu en furent les héritiers. I n traité s'ensuivit naturellement avec la France.

La paix était rétablie; mais l'autorité duealc avait reçu le coup mortel.

L'année suivante (1480) le duc lit trois choses utiles, ou plutôt ses Klats les liront pour lui. Il institua un parlement sédentaire à Vannes*, il réprima «le brigandage des avocats et leur damnable façon de patronner ; » enfin il fit assurer sa couronne après lui à sa fille Anne de Bretagne, et jurer à cette princesse de ne jamais consentir à l'assujettissement du pays. Comme François II se mettait ici en flagrante contradiction avec le testament de François T, par lequel lui-même était arrivé au trône à l'exclusion des lilles, il ne négligea rien pour donner uV l'importance à cette solennité. Le baron d'Avaugour, les évoques, les abbés, les barons, les bannerets, les seigneurs, les députés des chapitres et des villes, liront le serment suivant sur l'hostie consacrée, sur la vraie croix, sur les Evangiles et sur « maintes reliques» devant l'autel de Notre-Dame de Pitié, à Rennes. Le chancelier leur adressa ces mots : « — Vous jurez et promettez, par la foi et serment do vostre corps, qu'après le décez de nostre souverain seigneur, au cas qu'il décède sans hoirs masles, procréez de sa chair en loyal mariage, ou

• « L'administration suprême de l;i justice ii|i|»artciiail aux htals quand ils élaieul assembles, ils pronouçaient sur les . > | <t ■■ 1 - et réformaient les sentences de» juge» seigneuriaux nu des sénécliau* du prince. Quand ils se séparaient, ils nommaient des commissaires pour prononcer sur le§ affaires qui n'avaient pu être es pédiées pendant la session. L'usage s'introduisit peu à peu que les Kl ils ne m* réservèrent que les alïaires d un intérêt public, et laissèrent a celle commission le jugement de tous le» procès des particuliers Les barons des États prenaient, quand ils voulaient, séance dans ce tiibunal, comme les pairs île France au pirlcmcnt. Mais les assemblées des Ktals n'étaient pas périodiques : lorsqu'elles le devinrent , elles n'étaient pas annuelles: il en résultait qiu la distribution de la justice éprouvait de fréquentes interruptions. Ce lut |K»ur lui donner un cours régulier que le duc institua mte cour de justice sédentaire, qui prit d'aborJ le nom de grands jours, et ensuite de parlement, parce qu'elle u cl ni qu mie émulation des Liais au parlement du duclié >• | ftuu, Histoire de Bretagne |

qu'icelle ligne masle défaudrait, vous servirez loyaumcnt et justement, vers tous et contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir, la duchesse nostre souveraine dame, madame Anne, fille ainée du duc et sa lignée en premier lieu, et en second lieu madame Isa beau, et ceux à qui elles seront mariées, et les advouerez et tiendrez tout le temps de vostre vie pour vos souveraines dames et seigneurs, successivement et respectivement; leur aiderez à votre pouvoir, à tenir, posséder, et jouir paisiblement et entièrement de cette principauté de Bretagne, tant en chef qu'en membres; à en garder les droits, prééminences et libériez; et durant la minorité de mesdites daines, paravant qu'elles soient mariées, obéirez et servirez la duchesse comme leur tutrice et garde; et ainsi le promettez et jurez au précieux corps de nostre benoist sauveur Jésus-Christ cy-préseut sacramentellcment , sur la vraie croix et sur les Kvangiles de Dieu, et autres saintes reliques, ey estantes. Dites Amen.» L'évèque de Hennés toucha le corps de Jésus-Christ au nom de tous, et tous répondirent d'une seule voix Amen. On verra combien furent infidèles à leur serment.

Au moment même où les États de Rennes assuraient ainsi la couronne à la princesse Anne, Nicole de Penthièvre confirmait à Charles VIII la cession des droits de la maison de Blois, achetés par Louis XI. La cour de France avançait lentement, mais elle avançait toujours.

Trois autres compétiteurs se remuaient sourdement jusqu'au sein de la Bretagne : 1° Jean II, vicomte de Hohan, gendre, comme François II, du duc François 1", et oncle par alliance de la princesse Anne, s'armait de l'exclusion prononcée par son beau-père et consacrée par trois règnes contre l'avénement des filles; et il se disait issu en droite ligne du premier roi Conan Mériadec, alléguant le procès-verbal d'une assise d'Alain Fergent (1188). qui avait donné la préséance à ses aïeux comme descendants de Conan.— De Conan, oui, sans doute, mais de quel Conan ? Le vicomte oubliait que COnQH signifie génériquemenl chef ou roi ; et cela ne prouvait qu'une chose, c'est qu'il descendait d'un ancien chef ou roi breton : — noblesse des plus anciennes et des plus illustres sans doute, mais titre insuffisant pour disputer la couronne, en 1485, aux enfants de Blois et de Montfort. 2° Le sire Alain d'Albret élevait des prétentions, comme veuf d'une arrière-petite fille de Jeannc-la-Boiteuse. 3° Enfin Jean de Chàlons. prince d'Orange, fils d'une sœur de François II. demandait aussi l'exclusion des filles, comme neveu du duc et cousin d'Anne de Bretagne.

Tout cela se compliquait encore des projets de mariage de la future duchesse, fiancée successivement ou même à la fois au fils du roi d'Angleterre, à l'archiduc Maximilien, au duc d'Orléans, etc.. etc. Jean de Hohan et Alain d'Albret aspiraient en même temps à la couronne et à la fille de leur maître ; mais « la puccllc n'avait cure de ce gascon d'Albret» » adorateur eu cheveux gris, veuf et père de huit enfants, au visage bourgeonné cl coupe-

ï,\H LA BRETAGNE ANCIENNE.

rusé, qui sommait le duc avec de gros jurons de donner Anne à qui saurait le mieux lu défendre. Il avait toutefois dam ses intérêts madame de Laval, sa dcmi-sieur. gouvernante de la princesse. Jean de Holian. outre les charmes de sa personne et ceux de sa fortune, était alors appuyé par le maréchal de Mieux et nombre de seigneurs. Lescun agissait en secret pour le duc d'Orléans, et le prince d'Orange pour le roi des Homains. On se ligure quel tissu d'intrigues ces prétentions croisées formaient autour de François II.

Le spectacle de toutes ces ambitions, dont elle était le point de mire, ne contribua pas peu, sans doute, à donner à l'esprit d'Anne de Bretagne cette supériorité précoce, qui frappa le duc d'Orléans à tel point qu'il ne put y échapper seize ans après, en montant sur le trône de France. Sa prétendue passion pour la petite princesse ne l'ut pas autre chose en ce moment, et ses démarches pour arriver à l'épouser eu répudiant sa propre femme s'expliquent suffisamment par sa proscription de la cour de France et par les avantages qu'il trouvait dans une héritière aussi riche et aussi bien douée, tjuant au retour dont le payait, dit-on, la fille de François 11. on verra que. dans la suite, il ressembla fort à l'amour: mais il ne dut être alors que h reconnaissance d'une enfant pour l'homme qui condescend à ses jeux '.

Knlre la cour de France, menacée par le duc d'Orléans, et la cour de Bretagne, asile de ce prince rebelle, la guerre devait se rallumer à la première occasion, dette occasion fut une grande maladie de François 11, accablé, à cinquante ans, des inlirmités de la vieillesse <148tïi. Madame de Beau jeu prolita du moment pour conduire Charles VIII à Tours, et pour lancer les troupes royales vers Orléans. Elle croyait le duc mourant et le duché prêt à se rendre. Le comté de Nantes était la part qu'elle se faisait d'avance à elle-même. File se pressait un peu trop. François II* guérit, et se hâta de rallier dans une ligue tous les ennemis de la régente. Il eût mieux fait d'appeler les Bretons au secours de la Bretagne.

Celle ligue fut signée par le prince d'Orange, par le roi et la reine de Navarre, par le duc et le cardinal deFoix. par le maréchal de Bieux, par le duc d'Orléans, par les comtes de Ncvers, de Comminge. de Dunois et d'Angoulème, par les sires d'Albret , de Lescun, de Lautrec. de Pons, d'Orval , par le duc de Lorraine et par le roi des Bomains. Presque tous étaient étrangers, comme on voit. Us exposèrent dans un manifeste : — (JUt' les bonnes intentions du roi Charles pour ta paix « ayant été annihilées par l'ambition et la convoitise d'aucunes personnes estantes de présent autour

1 « Cjuanil un envisage I âge cl l;i position tlti prince ci de la principe, à colle époque, rien nVsl plu» boulCon que le* l«elles phrases «les historiens sur « leur flamme réciproque » L'un représente le «lue « éclipsant tous ses rivaut et captivant «lu premier coup «l'œil !«• i-a-unle sa maîtresse » L'autre » affirme «jue le duc resta en Bretagne malgré la |H>lili«]tie «|ui I appelait eu France, et qu'Aune sentit tout le prix d'un tel sacrifice » Voilà pourtant comme on a écrit Ihisloire pendant plus «le dru» cenls an*

* Ce lut pendant celle maladie qu'il renonça au droit «le niot.igo, c'est-à-dire à I h'-ntage de» ««don. qm mouraient «ans enfants |> Mori. e. Art» «le Bretagne. — Itaru. Uni oV Bretagne, I III lu VII

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dudit roi. lesquelles voulaient, contre droit et raison, enlever la couronne de Bretagne aux filles de François II; ils s'étaient confédérés pour le bien du royaume et promis de s'entr'aider, se soumettant, s'ils manquaient à leur parole, à voir les autres traîner leurs armes à la coue de leurs chevaux. » Le château de Nantes était le centre naturel de celle coalition, presque toute française.

Madame de Beaujeu tenta d'effrayer ses ennemis en faisant arrêter le dur d'Orléans; mais il fut prévenu à temps et regagna la cour de François II. Alors la guerre éclata.

Au printemps de 1487, Charles VIII envoya en Bretagne trois corps d'armée conduits par Montpensier, La Trémouille et Saint-André. L'un prit cl pilla Ploërmel. L'autre s'empara de Vannes, d'où François regagna Nantes, avec Amaury de la Moussaye et Irois mille hommes.

Le duc sentait déjà, mais trop tard, combien il demeurait faible au milieu «le ses illustres partisans. Sa position avait quelque chose d'étrange et de fatal. Secondé par une foule de princes et de grands seigneurs de tout pavs. il se voyait abandonné par ses propres gentilshommes. La Bretagne, chose inouïe! était attaquée par des Bretons et défendue par des étrangers. Le patriotisme allait se mourant dans la noblesse, que l'ambition rendait chaque jour plus française. Il est vrai que le duc faisait tout ce qu'il fallait pour cela. Parmi ses favoris d'alors, il n'y avait pas un Breton. On eût pris son conseil pour celui du roi de Navarre, du roi des Humains, ou du duc d'Orléans. Indignés de se voir exclus ainsi du gouvernement par des étrangers, les barons, qui n'avaient plus le désinléressenienl patriotique de leurs pères, passaient par centaines du coté du roi de France; à certaines conditions d'indépendance, il est vrai . mais ces conditions ne tardèrent pas à devenir chimériques1. Lu seul fait donnera l'idée de celte désertion antinationale : le barond'Avaugour, fils naturel du duc, marchait contre son père.

Accablé ainsi par la France et par une partie de la Bretagne, François suivit la politique traditionnelle en recourant à l'Angleterre. L'intérêt de Henri VII lui commandait certes de ne pas abandonner à la France celle Armorique disputée depuis tant de siècles; mais la reconnaissance lui fai-

' « Ors I ouverture de» hostilité*. I année rovalc avait trouvé pnur.iuxiliaircs le vicomte deRohan, le maréchal de Rieux, transfuge île In ligue tlurale ; le < ointe île Laval « qui eût bien voulu se tenir neutre: main la crainte l'einportoit sur l'affection qu'il avoit pour le due de Ha'tagne ; d François de Lival, fils du comte, gendre du maréchal de Rieux ; Pierre de Rohan sire de (Juintiu, pierre sire du Pont, Rolland de Rostreiicii, Jean du Parier, Jean de la Matière, Jean de Trevecar, du Verger. Bouye, Rouaut. les deux frère* de deux , Guillaume du Rlois de Harlac, Philippe de Frcsnais, les de R<>gat, un Jean le llouleillier. du Roschel, kercabus et son fils Kcrpoissoii. le GlilT, Talhoiiêl, kergtÙMC, Miuillae, dcTrevali, Cocldro seigneur de Pinicm , les deux frères de Visdelou, Pierre du Chastel seigneur de Rois-Jolan, Marg.iro, l'Hôpital, Tregus, Castellan, Gilles de la Claitière, Pierre île Villr- Rlam lie et Jean de Ville-Planche son fils, le Veneur, Tehillar, Marguerite de Uerval, Rilli, Saint-Aignan. Champion, duVerger, Pierre de la Molle, Gourvinec, l.anguîonne, Preguerin, Jean diiCanihoiit, Iknilon de Cartel, Guillaume dAv.iuge.ur, Nl-Flasfie la Cour, Plorec, li> Porc de la Porte, 'faillie et Kerguewngoi

LA H Il ETAL NE AN LIEN NE.

Bail un devoir do nu pas combattre Charles Mil. Il entreprit ou plutôt il Teignit de demeurer neutre, se proposa pour arbitre de la paix, profita de l'occasion pour tirer des subsides de son peuple, et laissa quelques troupes marcher au secours «lu duc. tout en les désavouant auprès du roi de France.

Cependant madame de Heaujeu et Charles VIII en personne étaient venus jusqu'auprès d'Ancenis, et n'attendaient pour envahir le duché que la prise de Nantes par leurs capitaines. Cette porte de la Bretagne était assiégée par l'habile la Trémouille avec dix mille hommes, et défendue par Louis d'Orléans, et par le prince d'Orange, avec une assez faible garnison. Le duc malade, et ses deux lilles, toute la fortune de la Bretagne, étaient là: le duc dans une maison de la Grande-Rue. chez un nommé (îuiolle . et les princesses à l'hôtel de la Bouvardièrc. Il leur avait fallu quitter précipitamment le château , car le second coup de canon tiré du camp français avait, à bonne intention, brisé la fenêtre de leur chambre. Leduc effravé lit vœu, si sa bonne ville échappait, d'en faire porter le plan en cire jusqu'à Notre-Dame de l'Annoneiade à Florence. .Mais les assiégeants avaient des

canons plus efficaces que toutes les prières, et c'en était fait de Nantes . malgré le courage de ses habitants, lorsque le roi des Romains et le baron d'Albret .

en dignes prétendants à la main d'Anne, dépêchèrent des secours à son père aux abois. Cependant ces renforts ne découragèrent pas les Français, qui battirent, d'ailleurs, les Gascons du sire d'Albret.

Les véritables sauveurs de la Bretagne devaient être des Bretons.

Si la plupart des barons avaient abandonné leur duc, si toute la haute Bretagne était déjà française, le danger du pavs avait réveillé le vieux patriotisme des bas Bretons, toujours prêts à marcher contre les Saozon et les C.allaoued. Du fond de leurs hruvèrcsetde leurs rochers, ils entendirent les cris de détresse du bon duc: alors ils embrassèrent leurs femmes et leurs enfants . ils firent bénir par monsieur le curé leurs arbalètes, leurs faux et leurs |ien-bas,et un beau jour . à la harhodes assiégeants. auxcrisdojoiedosassiégés, unearméede paysans.

l\ DttRT.WÎNE ANCIENNE. .Vil

l'omhiile par Illinois, entra dans Nantes par le iguai «le la Fosse, en chaulant I 'antique liberté bretonne. Ils étaient dix mille, suivant 1rs réuédiclins : cinquante mille selon Sauvage ; soixante mille, dil Mézerai. l u a lit réaffirme qu'ils étaient si nombreux, qu'ils mirent une rivière à see en s'y désaltérant.

Ce qu'il v a de sur, c'est que leur seul aspect démoralisa l'armée royale, et que leur première sortie lit lever le siège de Nantes. Il avait duré du iîl juin au fi août I 487. Outre les lias Bretons, cinq cents fiuerandais s'y étaient distingués sous la croix noire et le hoqneton de l'ancienne Armoriquo.

La Bretagne échappait encore une lois à la domination, mais non pas à la vengeance des Français. Lis troupes du roi enlevèrent les plaies d'Auray, de Vitré, de Sainl-Aubin-diiCorinicr, de Dol, etc. C'étaient autant de violations du traité fait avec les barons rebelles: aussi quelques-uns revinrent-ils au duc. notamment le maréchal de Bieux et le baron d'Avaugour 1 : les populations, d'ailleurs, ne leur permettaient plus de mai cher contre, elles. Exaspérées par les excès d'une guerre impie, elles menaçaient d'en égorger publiquement les auteurs. Le duc d'Orléans et Dunois se virent assiégés dans le château de Nantes par une multitude armée de canons.

Pour comble de maux, « eu Taisant de sa iille cinq ou six gendres, » le duc avait fait autant de rivaux acharnés. Le sire d'Albret, fatigué de réclamer en vain la princesse Aune, poussa sa fureur contre le duc d'Orléans jusqu'à vouloir, dit-on, l'assassiner. D'un autre côté. Maximilien, cavalier gigantesque, grand guerrier et grand clerc, poussait de loin sa pointe avec beaucoup de chances, et balançait alors à lui seul tous ses concurrents.

Au milieu de tous ces débats, la cour de France n'oubliait pas son but. Après avoir cité à la Table de marbre et condamné les ducs d'Orléans et de Bretagne, avec tous leurs partisans, madame de Beaujeu renvoya en Bretagne, dès le printemps de MHS, Louis de la Trémouillc à la tète de douze mille hommes et d'une artillerie nombreuse. Le redoutable général prit on fit prendre Chateaubriand, Aueenis et Fougères. Aidé par les Klals d'un louage de soixante-trois sous six deniers par feu. le duc n'avait pu reprendre que sa bonne ville de Vannes, lorsque les armées française et bretonne se trouvèrent en présence à Saint-Aubin-dii-Cormier. le t>.*> juillet \ \XH, — jour à jamais fatal à la Bretagne !

1 Ou cite |>ariiii les nobles Ilrrtons «pii étaient resté* fidèles ;ui dur. d abord le jeune seigneur de l.i'mi. le seul îles Rohau »|ui n euf pl.; passé nu roi. l'uis les sire* du Parc, Jat pics le.Movne. grand fcoter du Tiercent. le Glilï. de Cnc|.|iieii. de la Mmissaye , Dicaslillo, Chaslciiu-Giiy, du finis de la Hoche du Liscoel, dm Salles, Chef du Mois, le chancelier île la Ville- Kon. de Rncerf. le Long de Kerrepuer, Arthur l'Ksoervicr, Kernietié. François Alisier, seigneur du Mcssis-Augier, Sauvage du l'fcssis-Giicrrii, rnessire Gilles de Coêtlogon, Olivier de Coclnien. Rois-Marnuicr, Jean de Chastcauhiiant, seigneur de Ui auTorl. Chambellan, Condest-li -Moi leraic. Jean de l'artenai. seigneur de Sainl-Klienne. Jean de la Rivière, Ouvraii-li-Morandaïc, Kcrinirr. li. du Chastclicr. M.uiliu-eon, Chue .ni, Hobilias l'oiilbrianl. Cation, ca|»ilaine des gens de guerre de Cucrraudc el (luCroUic, Mariun, Rolicil il Acigue. Les juellen •|iii commanda une parlie dcslîiicrr ut lois, Jean de Rouegni, c ipitaiuc psrlii ulier de soixante et un coinhallaiil* de Cucrraudc. Jean du Ouelenec, admirai de llrctagiie, Rom i rai. la i:iia|ielle, Ca/rcel ki ivt

.ï2i LA BRETAGNE ANCIENNE.

L'host national se composait de huit mille fantassins bretons et gascons, «le deux mille quatre cents chevaux, d'un millier de lansquenets envoyés par Maximilicn, et de quelques archers anglais. L'armée de la Trémouille n'était guère plus nombreuse, mais elle avait une artillerie formidable. On pense néanmoins que, si les Bretons eussent pris l'offensive, la victoire aurait été pour eux. L'hésitation de leurs chefs lit croire qu'ils méditaient de passer à l'ennemi ; et les princes d'Orléans cl d'Orange ne démentirent ce bruit « qu'en se boulant à pied » au milieu des fantassins. Le maréchal de Ricux commandait l'avant-garde ; le sire d'Albret, le corps de bataille ou l'infanterie : le seigneur de Chateaubriand, l'arrièrc-garde. Les chefs de l'armée française, après la Trémouille, étaient l 'Hôpital, Chastcl-Guyon, Des Ages. d'Kslouteville de Torcy. Pierre de Rohan, le vicomte Jean, son fils, et la fleur de la noblesse de France. Après une canonnade meurtrière, l'Hôpital fondit sur l'avant-garde bretonne et fut d'abord repoussé ; mais secouru par la Trémouille, il tourna la cavalerie de Ricux, et retomba sur l'infanterie ducale, qu'il sépara des lansquenets. Au même instant, l'Italien Cahot la prit eu queue avec cent cavaliers bardés de fer, et la bouleversa de fond en comble. Ce triomphe lui coûta la vie. Les sires d'Albret et de Chateaubriand furent alors entraînés dans la déroule de leurs soldats, et le maréchal de Ricux ne larda pas à les suivre. Les fantassins se firent hacher sur place, avec une multitude de chevaliers. Une fatale idée de leur chef multiplia les victimes. Il avait imaginé de faire portera beaucoup d'entre eux, au lieu de la croix noire des Bretons, la croix rouge des archers anglais, pour donner à croire qu'un renfort était arrivé d'Angleterre. Les Français percèrent toutes les poitrines qui offraient cet odieux symbole. Le prince d'Orange, lui-même, n'échappa qu'en arrachant sa croix rouge et en se couchant sous des cadavres. 11 y fut découvert et pris par un hallcbar- «lier suisse. Le duc d'Orléans se rendit aussi, mais n'obtint pas quartier sans peine. Les Français l'avaient reconnu à l'écrevisse qu'il portait, et voulaient « le dépêcher m à coups de poignard.

Celle victoire coula cher à l'armée du roi, mais elle extermina le parti ducal. On trouva de ce côté, parmi les victimes, le jeune sire de Léon, niorl en héros à l'âge de dix-huit ans, comme il convenait au descendant du grand Eveil ; Claude de Monlfort, brave capitaine anglais; les sires de la Roche- Jagu, de Kermarquer, de Scales, etc. — Thomas de la Marche, Tanguy de Kermavan, Pierre de Franchcville, riche et puissant seigneur, grand échanson du duc, et beaucoup de chevaliers bretons, étaient captifs de la Trémouille. Ce noble nom de Franchcville, national jusqu'au bout, se retrouvera dans la « guerre des géants » à Vannes, à Musillac, à Auray \

' La Trémouille, » il faut en «min' un contemporain, souilla son triomphe par une action qu'il est tlifliulc île concilier avec soi) noble caractère. Bevenu à Sainl-Auuin-du-Cormier, après la poursuite des vaincus, il soupa, le soir même, avec le «lue d'Orléans, le prince d OiaJj^e et les lv iitil*lionim. * pri»à leur» rdlra Au ds'*Mil, il lit entrer deux franciscain* — Messcipnotirs, «lil-il aux prince» je

IS BRETAGNK ANCIKN.NK. S*3

Le lendemain, la Trémouillc envoya ses hérauts sommer Bennes de se; rendre au roi « sous peine de punition telle, qu'il en serait exemple à tous autres. » Cette ville n'avait que ses habitants pour défenseurs ; ils se montrèrent dignes des plus beaux temps de l'indépendance. Clergé, magistrats cl bourgeois tinrent conseil dans la cathédrale, et il fut décidé qu'on résisterait aux Français, quoi qu'il en pût arriver 1 La Trémouille n'osa s'attaquer à des hommes si résolus, et renonça à la capitale de la Bretagne. Il prit en revanche Dinan et Saint-Malo. Il trouva dans celte dernière ville un immense butin, car « tous les Bretons du pays » y avaient porté leurs trésors. Les biens des bourgeois furent seuls respectés. Les soldats de la garnison sortirent sans armes ni bagages, un bâton blanc à la main.

Abattu et mourant, François II envoya demander la paix à Charles VIII, qu'il appela son souverain seigneur, et dont il s'avoua le sujet. C'était II première fois qu'un duc de Bretagne parlait ainsi. Le conseil du roi s'assembla pour délibérer: madame de Beaujcu, déjà investie du comté de Nantes, voulait pousser la guerre à outrance; mais sou royal pupille lui résista pour la première fois, et suivit les conseils modérés du chancelier de Bochcfort. Celui-ci osa, dit-on, déclarer à Charles VIII qu'il n'avait aucun droit légitime sur la Bretagne. Quoi qu'il eu soit, la paix l'ut signée au Verger, en Anjou, le 20 août I Le roi. qui en dictait les conditions.

n'ai pas puissance mit vous, et lVu*s'--jo , je no l'exercerai* pi* : je renvoie votre jugement .111 loi ; quant à vous, chevalier», qui avci violé vos serinent*, et commis le t rime de lè/.e-iiiajcslé. vous aile/ mourir. En vjin, dit le chroniqueur, les urinées iulercéilèri'ut |Miiir leurs amis. La Trémouille m- leur laissa que le temps do se confesser, et leur lit couper l.i tète, en vertu île la sentent c du parleuionl qui les avait condamné* à ce supplice. I«e prince d'Orange Tut conduit au château d'Angers; et le due d'Orléans traîné de Forteresse eu forteresse jusqu à limites, où il resta enfermé trois ans.

1 Voici 1'liéroïque réponse qui lut portée aux hérauts de la Trémouille par le i liauuiuc Jean le Vayor. par Plessis-Balisson et par Jacques Bouchard, greffier du parlement ces noms-là n'ont pas liesoin de la particule |H*ur valoir les plus uohles noms! : « Me pensez jws que vous sovez déjà seigneurs de Brct agite et que vous ayez aussi fiicik-ineut le surplus. Vous devez tout premièrement considérer «pie le roy n'a aucuu droict en ceste duché. Vous autres François forez iissés d'entreprise* de guerre et de bataille tant qu'il vous plaira; mais celui qui sans lin règne là sus donne les victoires : ne vous attribue* pas la gloire, c'est a luy qu'elle appartient. Le roy ne demaudoit, pour ohteuir la paix, que la

ville de Fougères, Or, avoz-vous maiuteiiaut Fougères, et demande/ encore Hernies. Seig rs, je vous

fais assavoir i|uc en cette bonne ville de Hernies, il y a quarante mil hommes, dont les vingt mil sont de telle résistance, que, moyennant la grâce de Dieu , si le soigneur de In Trémouille et sou armée viennent l'a«siéger, aulajit y ganueronl-ils que devant Nantes; nous ne craignons ne le roy, ne toute sa puissance. Partant , retournez au seigneur de la Trémouille, et luy dictes part de la joyeuse réponse que nous avons faicle, car de nous n'aurez autre chose. »

1). Lobineau. Hist. de Bret., t. I, p,679a 793.— Id., Preuves, col. 1*21*2 à I50tî 1>. Morire, llist . t. Il, p. 89 et suiv. Id , Actes de Bret., t 11, col 178 et t. III, col. 180 à 508 — I) Argentré, llist. de Bret , p. 900 et suiv — Monslrelet, Ghron , t. III, p. 3, etc. — Daru, Hist de Bret.. t. III, p I A 140

— Albert le Grand, Vie de Françoise d' A m boise —Philippe de Corn mi nés, I. I, ch. III, IV, V — Alain Bouchard. Chron de Bret., p. 209, otc — Godcfroy, Vie de Uuis d'Orléans, t VIII. p. 703,etc Id., llist. de I/>uis XII. — Jacques Dmlcreq, Mémoires, I. III, ch. IV. Archives de Nantes : armoire II : cassette G; G-C; K-ll; V-A; S-ll ; 0-A ; G-A ; A-B; K-B. V-C; N-l» . — Ordonnances des rois, t. XVI. p. 113, etc. — Jahgnv, llist. de Gliarle* III — Mézorai, llist. de France, t. Il, p. 190, etc.

- Moi-faucon. Monuments, etc., t. IV. p. 3l etc. — L'abbé Irai), llist de la Réunion, .h III et IV.

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réserva tous ses droits sur I »? duché, si le duc mourait sans héritier* niàlei ion en «'Util hien sûr alun). François II Rengagea à renvoyer de su cour Ions les ennemis dn roi. à ne marier ses lilles qu'au gré de Charles VIII. sons peine d'une amende «le deux cent mille éctts d'or, garantie par les Étals de Bretagne; enfin à livrer an roi. comme nantissement, les villa de Fougères, de Sainl-Malo, «le Dinaii et de Saint-Anhin-dii-Cormier.

Trois semaines après avoir signé cette déchéance «le son pays, le dernier ilnc de Bretagne mourut de douleur à Coiron, |>rès de Nantes. àjjé de cisj* ijiianle-lrois ans. << L'histoire a de grands reproches à lui faire, dit le perv liobilieau; mais les princes à qui l'on n'a rien à reprocher sont aussi ram 1 1 1 1 e les corbeaux blancs .dont François II Itiinoil ses déliées. »

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