HOMME DE LA COTE
LA BRETAGNE ANCIEN SE. fie
perpétuant le nom de koridwcn cl le pouvoir magique de ses prêtresses; nous trouverons à chaque pas, en liasse Bretagne, res antiques vestiges du drilidisme. Les dolmens y sont encore habité* par mille esprits malfaisants ou favorables. L'eau des fontaines a conservé ses vertus merveilleuses; et le chêne qui l'ombrage, son caractère sacré. Le gui est devenu l'herbe dr la croix (louzaoucn ar groazl: il guérit la fièvre et donne des forces pour la lutte. Les danses et les feux de la Saint-Jean ne sont-ils point les danses cl les feux de l'ancienne fête du soleil : et n'est-ce pas en souvenir de l'adoration des astres, que le bas breton salued'un signe de croix le lever des étoiles-? Il est probable que les premiers missionnaires chrétiens (surtout les druides convertis), n'osant heurter de front des idées qui avaient tant de siècles d'existence, sanctifièrent les objets et les cérémonies du vieux culte, en les appliquant au culte nouveau, ou du moins en tolérant cette application. Quoi qu'il ensoit, lespointsde l'Armorique qui résistèrent le plus longtemps au catholicisme furent le bas Léon et les îles occidentales du Finistère actuel. Plusieurs paroisses j sont encore appelées terre des paient : et nous verrons en plein dix-septième siècle l'idolâtrie détruite par Michel Le NobleU à Lokrisl et dans les îles d'Ouessant. C'est aussi sur ces cotes sauvages que se
perpétuera, dans le droit de Hris. l'usage de dépouiller cl d'immoler les naufragés, attribué aux Gilliniériens depuis le temps d'Homère.
Nous ne suivrons poiul les chroniqueur? dans leurs divagations confuses
70 la nitLT.u;.Ni: a.nuensk.
sur le règne tic Cumin Mériadek '. Les mis en l'ont le père des Armoricains, les autres leur exterminateur. «Il lit couper la langue à toutes leurs femmes, disent quelques-uns. pour établir dans ses Etat* l'unité du langage breton. » Comme si les Bretons et les Armoricains, peuples de même race et en rapport depuis tant de siècles, n'axaient pas parlé le même langage! Au milieu de ces contradictions, les chroniqueurs s'accordent sur quelques points. Ils lixent la résidence de Conan Mériadek à Nantes, un de ses châteaux près du village de lîrelez. au bas Léon, où naguère en effet on voyait de très-vieilles ruines sous le nom de Castel-.Mériadek. et son tombeau dans la cathédrale de Saiut-Pol-de-Léon (si ce tombeau n'appartenait pas à tout autre Conan).
l'n fait plus important et très-réel noté par quelques historiens, timides transfuges de l'école de Montesquieu, c'est qu'à partir de Conan. l'Armorique devint de plus en plus féodale: mais ces historiens, en faisant dériver celte féodalité de la civilisation romaine, se trompent tout comme les jurisconsultes qui en placent la source exclusive en Germanie. On a reconnu la féodalité dans la Gaule longtemps avant les Romains; on l'a vue subsister dans l'indomptable Armorique malgré la conquête et la domination : elle ne lit doneque renaître et se développer sur son terrain naturel, après l'affranchissement de cette province, où les colonies bretonnes ne firent qu'apporter de nouveaux éléments à cette même féodalité. M. Naudct avait entrevu ce fait capital, lorsqu'il disait, dans son mémoire à l'Académie des inscriptions (IH427) : « Les usages antiques ont été le fondement des usages postérieurs. Les vassaux sont copiés d'après les Ambaties et les Compagnons. » Kl voilà pourquoi la féodalité fut complète au ( entre de la Gaule, avant de l'être au nord et au midi de celle contrée.
Pour en finir avec les biographes de Conan, ils lui attribuent l'expulsion des barbares, qui commençaient à convoiter l'Armorique ; ils disent même que ses conquêtes sur eux s'étendirent jusqu'au pays de Retz ; ils lui accordent enfin une postérité des plus nombreuses, issue de ses alliances avec deux princesses bretonnes, dont l'une fut Daréréa. sœur de saint Patrice, l'illustre apôtre de l'Irlande.
C'est un projet de mariage de Conan. qui a produit la fameuse légende de sainte l'rsule et des onze mille viekues. Le chef breton étant veuf, dit cette légende, et la plupart de ses compagnons manquant de femmes, il écrivit à Dionote. chef de l'ile de Bretagne : «Je te mande salut, et t'expose
1 Cilous. L'umtiie exemple «le I harmonie •|iii régne entre ce:» divers t Inotiinueurs, la variété des iii in- <|ii ili donnent au mèjne personnage : il* nppelleiil Conan. f.onis, lloiio. V.omi, Caun, Uiti, Caradoc. l'.onomaglus, Gmoniaclius Union, Callmti, Clalon. Canao, Canon . ete . ete , etc. Le même IoIiuIhiIiu. dont nou* avons ilil 1 1 cause, %v reproduit à rliamic roi Salomon e<t nommé \\ illiol, Ouiemu I,
Victric, etc. Le ineycii «Je s'en rapporter -nr les personnages à île* p u- ifui ne s'eut lent |»< m£m '
«ut le» unnw! Ajoiiiou- il- -entendent nmiu* ctieori»snr l«- dit<-
LA IIRETAUNK AMIIKNNK. 71
que In loi r»1 «le la moindre Hrelaguc où je règne, possède air serein, champs fructifères, belles forêts, eaux et poissons, chasse plantureuse et terre convenable à labour. N'y a défaut maintenant, lors de sexe féminin
pour les nobles Pourquoy je le prie que tu me veuilles donner, en
alliance de sacré mariage, ta (ille Ursule, qui surpasse en beauté les autres puériles de Rrelagnc, à laquelle je désire être époux, et que tu pourvoies d'autres femmes bretes mes autres chers compagnons, et convenables à leur lignage, car ils refusent user des Gauloises, de maison trop peu insigne.» Dionote accorda sa tille à Conan, et lit réunir onze mille lilles nobles. « outre les dames bretonnes qui allaient rejoindre leurs maris. » dit le pére Le Grand, — et sans compter soixante mille filles du peuple, ajoute un légendaire plus aventureux. Cette armée féminine s'embarqua, non sans regrets, avec Ursule : mais elle fut dispersée par une effroyable tempête. Les soixante mille tilles du peuple périrent sur les rochers, tandis que les onze mille compagnes de la princesse étaient jetées jusqu'à l'embouchure du Hhin. Là. elles tombèrent aux mains féroces des Pietés et des Huns. « Os barbares, dit le pieux légendaire, les sommèrent de renier Jésus- Christ et de leur abandonner leur honneur. Mais elles répondirent toutes d'une voix qu'elles aimaient mieux mourir que de nier leur foi promise, ny de supporter une brutale souillure barbaresque : abu s Gannicque s'approcha de sainte Ursule pour la devoir cajoler, mais la princesse le repoussa rudement, dont les barbares entrèrent eu telle furie, que n'ayant considération de la noblesse, sexe ou jeunesse de ces daines, ils transpercèrent cruellement leur sein, qui fut le vingt et unième jour d'octobre, jour de la fête «le sainte Ursule » Les onze mille compagnes de cette sainte sont honorées comme elle-même en llretagne, où nombre de miracles leur sont attribués, notamment celui-ci: m Un certain abbé ayant obtenu de l'abhesse et religieuses de Cologne, où reposent les saintes vierges, le corps d'une «ficelles pour enrichir son abbaye, promit «le luy donner une riche chasse: mais il négligea d'accomplir sa promesse et la laissa dans une châsse de bois sur un autel. Une nuit, l'abbé chantant matines avec ses religieux, le eorpsde la sainte descendit de l'autel, comme s'il eust esté vivant, et ayant fait une profonde inclination au saint sacrement, passa par le milieu du chœur et s'en retourna en son église de Cologne, où elle fut trouvée le lendemain, en sa place ordinaire, sans que depuis elle en aye pu eslrc otée.»
Celte légende cache d'importantes vérités sousses fabulcusesexagéralions. Il est tout naturel que Conan ail demandé à sa première patrie une femme pour lui-même et des épouses pour la nombreuse jeunesse qui l'availsuivi. Un naufrage, comme on en voit tant sur cette mer, aura submergé ou «lispersé ces femmes... et l'imagination «les légendaires les a multipliées... comme celle des historiens a multiplié les rois.
Quoi de plus vraisemblable que <v défunt de sexe national en Armoriqtie.
nota 11 1 in l' ii l pour des chefs orgueilleux de leur race, si l'on se souvient que le destructeur de Dariorik vendait les peuples entiers sous In lance',
f| si l'on songe à celle domination de quatre cents ans. combattue par do révoltes im essanles'.' (îeoffroi de Montmouth, d'ailleurs, nous apprend ce qui eut lieu, au passage de l'armée de Maxime, dans les villes de lu haute Armorique (à Hennés par exemple), où s'étaient concentrées les garnisons impériales :« Tous les habitants* dit-il, abandonnèrent leurs maisons et s'enfuirent.» Enfin Pacalus. témoin oculaire de l'état du pays à cette époque, ne dit-il pas dans sou panégyrique de Théodosc : « Parlerai-je des \illes désertées par leurs citoyens, cl des solitudes repeuplées par «les no- Ides fugitifs (les Hretons insulaires)?»
Celle dépopulation d'une partie de l'Armorique peut seule expliquer la colonisation commencée en ~>rC> par les compagnons de Conan. et continuée durant le cinquième et le sixième siècle par de nouvelles armées d'insulaires : — lesquelles, dit I). Morice. surpassèrent, en moins de cent ans, le nombre des habitants du pays.
Nous allons prendre les devants sur la chronologie pour exposer dans leur ensemble les causes il les circonstances de ces grandes migrations, véritable renouvellement île l'Armorique, épisode fondamental de l'histoire de Bretagne.
Les Humains avaient bâti deux immenses murailles, d'une mer à l'autre,
' Cette vcnlc l'a|l|nbîl ainsi/paree qu'on pliinlaii une hune à la porte «le la ville, ou sur l.i place même du marché, pour indiquer que Ici vendus étaient prisonnier* «le guerre. Li plupart étaient achetés à l'encan par les vivandiers romains, qui les MnntrMicat en etcurrage f\ ail tient tu trafiquer loin du pays GtSurom-TaOH WtU Cunbreu H Nenien* ll.iiinul-Flanilrr; fuient vemlus ainsi par César en un «roi Mor * \r, rwNWl nasii -
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aux extrémités de leur conquête dans l'île de Bretagne. Mais ces muraille* ne purent arrêter les peuples «le l'Albanie indépendante. qui, sous les terribles noms de Pietés et de Scols, passèrent la Clyde en bateaux de cuir, cl mirent le pays à feu et à sang (410-44Ô).
Attaqués ainsi, au moment même où la fleur de leur jeunesse venait de s'éloigner pour jamais avec (!nnan. les Bretons, sans défense, appelèrent d'abord les domains à leur aide. Ils envoyèrent le trop fameux Gémissement de la Bretagne an pat rive Aétins. trois fois consul (cel illustre capitaine gouvernait alors la Gaule . «Poussés vers la mer par les barbares, et repoussés vers les barbares par la mer. nous n'avons que le eboix de la mort entre le fer et les Ilots'. » Aètius. occupé à se défendre aussi contre les mêmes barbares, resta sourd à cette lamentation, et les Bretons abandonnés durent ebereber d'autres secours (441» .
Ce fut alors que leur chef suprême, W'or- Tigern [mor-ti/em, grand cher», d'après l'avis de l'assemblée nationale, conclu I un traité avec les pirates germains . nommés Saxons hommes aux longs couteaux), qui venaient d'arriver du nord de l'Elbe, sous les ordres des deux frères Hengisl et Horsa. Traité fatal et à jamais maudit! car les Saxons ne furent pas plutôt en force dans Pile, qu'ils se tournèrent contre leurs alliés et les exterminèrent : «enfonçant à loisir, dit Ciblas, leurs horribles griffes dans le sol britannique, •» et continuant • elle grande lutte que nous avons vue commencer en Asie, entre les Germains d'Hérodote et les Celles de Tacite (441H57 .
Bien de plus douloureux, *lans les traditions bretonnes, que le tableau de cette trahison des pirates du Nord. «Ils promirent un corps de troupes considérable en échange de la petite ile de Tanel. sur le rivage de Kent. Dix -sept navires amenèrent du .Nord la nouvelle colonie militaire, elle fit le partage île son île et s'\ organisa selon ses usages, sous le rominand< ut des deux frères auteurs
•Ou KgMnic comme un monument île U molle^e .le» «uji-l» île I. -iiij.il.. .hi M. f.uuol, \a IcUrr ilt* Breton» { Gehitt* IImtom * inipln-inl ;iv< < l.inn» - r.i«i»iani'i< «I Ai lin- et l'cnrm A'onr Irgùiti «lela al injiMi- I«fi Breton», moins rmlura, moins Romains que Ira autrra Mijuts ilr Rome, «ni rc- M*lé aut Saxons, et leur ivsi.st.inrc a une hisloiiv A la même é|ioi|ii««, «tans la même situation, le* K«paznoU. le» Italien*, le* <i ulni* n'en oui |..i» — M lltiixol eùi pu mire en lïinnneur «lex Ainn.iii ûa* l» ini'in • rtcl |ili«n «JmVii l'hlMUM nr «le- Hieloii»
de l'entreprise. Elle recevait des Bretons, ses liâtes, toutes les choses nécessaires à la vie; plusieurs fois elle combattit vaillamment et fidèlement pour eux, et leva contre les Pietés et les Scots son étendard, où était peint un cheval blanc, espèce d'emblème conforme au nom de ses deux chefs: plusieurs fois elle brisa les frêles javelots des montagnards avec les grandes haches dont s'armaient les tribus germaniques liées à la confédération saxonne. ('«es exploits excitèrent eu Bretagne beaucoup de joie et d'à initié poulies Saxons. « Après avoir terrassé nos ennemis, dit un ancien poète, traduit par M. Aug. Thierry, ils célébraient avec nous les réjouissances de la victoire: nous fêtions tous à l'envi leur bienvenue; mais malheur au jour où nous Jcs avons aimés! malheur à Wor-Tigern et à ses lâches conseillers! »
Les Saxons et les insulaires se battaient depuis un siècle, quand surgit et disparut le fameux chef Arthur, fondateur de la Table RoM>K,dont toutes les traditions bretonnes nous conteront les exploits, et que les bardes ombriens appellent encore pour l'affranchissement de leur patrie.
Dignes de leurs chefs et secondés par les Armoricains, les Bretons firent des prodiges de valeur dans ces guerres nationales. « Les fragments de leurs tours nagèrent dans le sang. » disent les bardes. Mais vaincus enfin par des ennemis qui se multipliaient sans cesse: poursuivis parées « longs couteaux » qui n'épargnaient ni le sexe ni l'âge; égorgés jusqu'au fond de leurs forêts et des cavernes de leurs rivages; les uns s'enfuirent dans les montagnes du llornwal et de la Cambrie (pays de Galles], où nous les retrouverons avec leurs lois, leur langue et leurs mœurs; les autres s'embarquèrent pour les côtes de l'Armoriquc (d'où étaient jadis sortis leurs ancêtres), en répétant, sous les voiles, avec le Psalmisle : Vous nous ave/, livrés, Seigneur, comme des agneaux à la boucherie; vous nous avez dispersés au milieu des nations !
Après les Saxons, et sur leurs traces, vinrent des bords de la Baltique les Anghels (les Angles; qui poussèrent encore des insulaires vers l'Armoriquc. Pour mieux écraser les Bretons, les Angles s'allièrent aux Pietés, et leurs doubles armées s'avancèrent de l'est à l'ouest, semant un tel effroi, que le roi des Angles fut surnommé V Homme de feu. « L'homme de feu est venu contre nous, dit Taliésin, et a demandé d'une voix forte : Voulezvous me livrer des otages? Êles-vous prêts? Owen lui a répondu en agitant sa lance : Non, nous ne le livrerons point d'otages: non, nous ne sommes pas prêts! t'rien, le chef du pays, s'est alors écrié : Enfants d'une même race, unis pour la même cause, levons notre étendard sur les montagnes, et précipitons-nous dans la plaine; précipitons-nous sur l'homme de feu. et unissons dans le même carnage, lui. son armée et ses auxiliaires (407)!» Malgré cet enthousiasme, la victoire resta à l'homme de feu : « peu de Bretons échappèrent aux Angles, dit Aneurin. ils contèrent à leurs femmes un récit de paix, mais elles sentirent sur leurs habits l'odeur du snng. »
Ainsi, chassée de l'ilo de Dre la y ne par les barbares, la nationalité celtique se réfugiait au pays armoricain. Le nom même de Bretagne revint de Pile à la péninsule avec les émigrés; la Grande-Bretagne allait devenir l'Angleterre (c'est ainsi que nous l'appellerons dans la suite), et la Petite- Bretagne ne devait plus quitter ce nom, que nous lui donnerons bientôt exclusivement.
Mais notre Bretagne elle-même, dans son affranchissement politique et malgré ce renfort de nationalité qui lui arrivait d'outre-mer, n'avait point retrouvé son ancienne unité de population, de mœurs et de langage ; l'empreinte plus ou moins profonde, laissée par la civilisation et les colonies romaines, commençait à dessiner la haute et la basse Bretagne.
('/est à partir de ce moment que vont se produire les oppositions intestines qu'on a sans raison fait remonter aux temps primitifs, comme nous l'avons démontré en traitant nos origines.
D'abord établis sur les côtesde leur nouvelle patrie, les insulaires émigrés s'avancèrent peu à peu dans l'intérieur où, réunis aux Celtes purs comme eux-mêmes, ilsaclicvèrentdcdétruire l'élément romain, et formèrent l'Klal deDomnonée (aujourd'hui basse Bretagne, Breiz-Izcl ). Les limites de celte terre, bretonne par excellence, se resserreront de siècle en siècle, entre la Vilaine, la Bancc, la vaste forêt de Brckilien* (Broeeliande ), et l'Océan, pour ne plus comprendre en lin que les évècbés de Vannes, de Coniottaille, de Léon et de Tréguicr, avec quelques paroisses adjacentes. C'est dans ci' dernier sanctuaire que se conserveront jusqu'à nos jours, à peu d'excep lions près, l'idiome et les usages, les types et les costumes celtiques.
Bien qu'occupés aussi par des colonies bretonnes, les autres parties de l'Armoriquc, notamment les villes et campagnes de Bennes et de Nantes, façonnées depuis longtemps à la langue et aux coutumes romaines, subiront bientôt les invasions franque cl normande, s'ouvriront ensuite à la civilisation française, et constitueront la haute Bretagne proprement dite.
À droite et à gauche de cette démarcation morale, voici les divisions religieuses et civiles qui embrassèrent l'ensemble du pays. Nous n'bésilons pas à devancer encore les faits |>our établir ces délimitations : le drame historique se déroulera mieux sur un théâtre nettement dessiné.
La Bretagne s'est partagée successivement en neuf évèchés : ceux de Nantes, de Dol et de Vannes, dont nous avons signalé l'origine, et ceux de Quimpcr(ou de Cornouaillc), de Bennes, d'Aletltfou de Saint-Malo) . de Saint-Brieuc, de Tréguicr, de Saint-Pol-de-Léon, qu'on verra se fonder lotir a tour.
1 Kn 41x. Fracan s'établit entre O/uiutin cl Saint- Urieiir. à I endroit s'appelle emore l'Ionfrat .in L'n (H-upliis lard, llartu;: vint H4j fixer j ti vpi au prè s île Briek, nu pays de Kemprr, où il adieti du roi iirjdloii m 1 1 ■ ■ tril>u 'te vingt-quatre villages <!art. de Lmideverice )
: Il ■ dt-ti\ iii'd», dont le premier signifie montagne, et le fsrrond il'Mure. «épar.ili<»u
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Les divisions civiles répondirent aux divisions religieuses. Par exemple, les comtés de Nantes, de Vannes, de Léon, de Cornouaille, comprenaient lesévèchés du même nom. Ces limites seront tellement arrêtées, qu'elles deviendront relies des quatre dialeeles de la langue cello-brctonne.
Chaque comté breton, nous l'avons déjà dit, formait un Ktat indépendant gouverné par sou souverain particulier. La plupart de ces souverains, et surtout ceux de la Domnonée, descendaient des anciens chefs de Pile. C'est d'entre eux que sortiront les rois du pays, aux époques de péril national.
Les earlulaircs donnent aux sous-divisions des comtés les vieux noms de payas, de plebs, de tribu, de villa . Le payas correspondait à notre canton d'aujourd'hui: il était fort étendu en Cornouaille, et plus étendu encore en Vannes. Tout le territoire de Bro-Krcch ne forme qu'un payas dans le carlulaire de Redon. Les pleb$\ compris dans le payas, peuvent se comparer à nos grandes communes. La triba, ou trêve, était une petite paroisse dépendante d'un prieuré ( Tré-Alré, Tré-Konk. IMonéour-Trez i. La villa (ker ou kaer» n'était qu'un hameau ou même une simple métairie "-.
Quant au gouvernement de la Bretagne après sa colonisation, il ne différa guère de l'aristocratique régime de l'Armorique avant la conquête romaine, puisque ce régime était dès lors commun aux deux Bretagncs. suivant le lemoignage de César : Senue mallam a Gallica différant consnetttâine. On jugera toutefois des modifications ou plutôt des développements qu'y apportèrent les chefs colonisateurs, par un court parallèle entre les nouvelles institutions de la péninsule et ccllesde l'ilc de Bretagne : institutions tellement analogues, que nous les étudierons souvent les unes dans les autres. Il va sans dire qu'il s'agit ici des institutions de l'île antérieures à l'invasion saxonne, et conservées après cette invasion par les seuls Camhriens du pajs de Galles, comme l'atteste le fameux code de leur chef Hoel-Da . Hoel le Bon }.
El d'abord, des deux cotés du détroit, le roi suprême fut élu par exception entre les divers souverains, jusqu'au jour où ces souverains devinrent les vassaux d'un immarque héréditaire. « Lesnations.au commencement, créèrent les rois par leur suffrage », disait le seigneur de la Boche, grand sénéchal de Bourgogne. « L'hérédité, déclare .M. de Chateaubriand, est une chose nouvelle dans les successions des rois : l'antiquité européenne tout entière l'a ignorée. L'élection était alors pahtout...» La persistance de la royauté dans certaines familles, persistance qui a trompé tant d'historiens, n'est point une preuve d'hérédité. Chez les Bretons de l'ile, « l'ancienne coutume du pays » voulait qu'on élût les rois suprêmes dans la seule tribu des Cambriens; ce privilège passa naturellement avec les chefs
• moine», auteur- îles carlul.iires. Auront l iliniv' ainsi le mol Pi or, l'ux-r.r. <|ui siu'iiiii.iil ramiiajoir, |>nv-, el i|iu e«l rnrorc le nom pénériijiie >( une i|U3iititi* île paroisses bretonne*
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de cette tribu dans lu Bretagne péninsulaire; mais on conçoit qu'il futsouvent et vivement disputé par des rivaux ambitieux. De là. les surcessions ou K-s interruptions de la royauté dans les grandes ramilles canariennes ; de là. le soin que prenaient les pères, avant de mourir, « de faire reconnaître leurs lils à leur place par les assemblées du pays. » On verra qu'à telle même époque, les choses se passaient ainsi chez les r'ranks. où la race mérovingienne fournissait exclusivement les rois. Celte consécration des races remontait à quelques grands faits nationaux, dont les traditions nous ont conservé le souvenir confus. Les Triades fondent le droit suprême des Cambriens. sur ce qu'ils avaient les premiers occupé le territoire de la Bretagne1. Les comtes on chefs bretons devaient se rallier autour du roi suprême pour combattre l'ennemi commun. Il était le généralissime désarmées ; « il lit plus tard battre monnaie à son effigie ; » mais là se bornaient ses privilèges. Il vivait d'ailleurs de son propre domaine, et ne pouvait lever aucun impôt, prendre aucune mesure générale, pas même dépasser les frontières sans l'assentiment des chefs réunis, le pays étant toujours plus puissant que le monarque. C'est probablement ce qui fait dire au poète Ermold, parlant du roi breton Morvan, sous Louis le Débonnaire : Dicisi liceat rex, quia nulla régit : si ou peut appeler roi celui dont la volonté ne régit rien.
Ce principe libéral dominera toute la constitution de la Bretagne sous ses ducs héréditaires comme sous ses rois électifs, et jusqu'au dernier soupir de sa nationalité. Il ne cessera, si ce n'est par exception, do garantir l'indépendance des seigneurs contre les souverains, et la sûreté du moindre vassal contre les uns et les autres. Ce ne sera donc qu'au nom de leurs franchises mêmes, fondées sur treize siècles d'expérience, qu'on verra les Bretons repousser, par la bouche de leurs derniers représentants, les libertés, incertaines pour eux. de la révolution de I7W).
D. .Morice explique l'établissement des comtés souverains et de toutes les seigneuries libres de la Bretagne, d'une façon qui vient confirmer encore notre avis sur la dépopulation de l'Armorique. «Lorsque Maxime distribua des domaines aux Brctonsqui l'avaient servi, le uuus était presque désert et contenait plus de terres vaques que cultivées ; ceux qui suivirent le tyran Constantin, l'an 400, trouvèrent aussi des terrains dans l'Armorique :
• Fredcaher, le continuateur de Grégoire de Tour», rapporte sur l'origine îles Mérovingiens la iradition suivante, qui était populaire chez les Franks «lu dix-septième siècle : « Un raconte, dît-il, qu'un jour d'été, vers le midi, Ciu.onr.n m» reposant avec sa femme sur le rivage de la mer, h femme «c leva pour s'aller baigner dans les eaux, et lut épouvantée par un montre marin ristia Nmvxi). semblable au minotaure, qui avait eu désir d'elle Ayant été tombée soit par la bète. soit par son mari, elle conçut et engendra un (ils appelé Mihovkis. «lu nom du'|ucl les rois des Frank-, furent depuis nommés Mérovingiens » Mais, ajoute M Henri Martin, le Mérowig qui donna son nom à la raie uiérow indienne, avait vécu, selon toute apparence, bien lonsrtcmp» avant relut dont parle celle IradtlînH
enfin, ilcn resta encore assez pour ceux que l;i fureur des Saxons cl des Anglais y jeta pendant les cinquième el sixième siècles. .. ("est à ce* colonies et à ces diverses migrations que les comtés souverains et les grandes seigneuries doivent leur origine, » ou plutôt leur transformation, eût pu dire le docte bénédictin. Kn effet, les chefs des compagnies bretonnes ( comités: lions ou contins, non ici lit dans leur langue) n'étaient que les continuateurs des anciens chefs de clans ou tribus. Ils s'installèrent avec leurs compagnons, comme eussent l'ail leurs pères avec leurs clients, chacun sur sa petite souveraineté indépendante ; et, la fusion s'opérant peu à peu entre les colons et les naturels, ces souverainetés devinrent les grands comtés de Vannes, de Cornouaille, de Nantes, etc.: dans lesquels se découpèrent, sous les ducs, les vicomtes et les baronnies, et tout le système des vassaux et des liefs, dernier développement des familles et des teuures celtiques.
Notons en passant que jamais les comtés bretons ne se réduisirent, comme ceux du reste de la Gaule sous les Frank*, à de simple* cantons ou villages. Ils demeurèrent toujours souverainetés indépendantes ; et les seigneuries qui en dérivèrent dans la suite, si hautes et puissantes qu'elles fussent, ne s'appelèrent quevicomtés ou baronnies.
Descendus, la plupart, des anciens chefs de l'île, ainsi qu'on vient de le dire, les comtes de la peti le Bretagne, comme ceux de la grande, paraissent s'être succédé de père en lils dans le gouvernement de leurs Klals respectifs: mais leur pouvoir, ainsi que celui des rois électifs, était limité par la coutume du pays, seule souveraine absolue.
Cette coutume offrait, à l'égard de la succession des princes, une particularité commune encore aux deux Bretagne*. Si le prince était mineur, la souveraineté passait à son parent le plus proche, et les femmes mêmes en étaient alors investies; mais après la mort de ce parent, l'héritier direct rentrait dans ses droits. Les règnes de Cradlon et de Salomon III nous fourniront l'application de cette coutume, «pie les Bretons de l'ile nommaient I lut ni.il i y. Ou la retrouve, du reste, chez plusieurs peuples du Nord.
Sur la même ligne que les comtes il faut placer les évèques, qui furent souvent des comtes eux-mêmes, et les plus éminents de tous, car ils joignaient l'autorité spirituelle à l'autorité temporelle. Admis d'abord au conseil des princes, comblés de donations et d'honneurs, les évèques bretons, comme les anciens druides, devinrent les rois de leurs cités épiseopales, où ils exerçaient la justice cl la magistrature souveraines, et dont ils menaient quelquefois les populations à la guerre. Combien de fois ne les verrons-nous pas dominer les assemblées cl les entreprises nationales, et demeurer les seuls et véritables chefs, les puiss mls libérateurs du pays, au milieu de l'anarchie et des révolutions !...
Au-dessous des comtes souverains venaient les mac-ticnis ( vice-chefs ou vire-roi*!, dont les allriluitiou» sonl peu connues. Ils étaient vraisembla-
LA BRETAGNE ANCIENNE. lu
klcuicnl héréditaires et chargés de rendre la justice au nom des souverains, comme plus lard les envoyés des comtes ivoyers. ou missidominki). Nos carlulaires montrent ce titre de mac-tiern ou de tyrmntisse, porté par des femmes, notamment par Aourken. femme de Jarnithiu, lieutenant? de Salomon dans le plebs de Kadok
(les détails abrégés suflisenl pour l'intelligence du récit qui va suivre : ils seront complétés par le tnblenu général des institutions et des mœurs bretonnes, du quatrième au onzième siècle. Remontons maintenant le cours des années, cl revenons à l'histoire des comtes et des rois, depuis la mort de Conan Mériadck jusqu'à l'avènement d'Alain Barbc-Torle.
Kn momie comme en physique, la commotion la plus salutaire a ses contre-coups. Affranchie brusquement de la domination romaine, et presque aussitôt colonisée par les Bretons, la nouvelle confédération armoricaine se remit lentement de cette double secousse. Les institutions que nous avons décrites n'y reprirent point un cours régulier ; elles n'y firent point régner la concorde, encore moins la paix. Les chefs insulaires n'étaient pas plutôt installés dans la péninsule, qu'il fallut s'en disputer entre eux les parties ou se réunir pour disputer le tout aux étrangers ; de sorte que leur histoire n'est véritablement qu'une longue suite de guerres intestines ou de guerres nationales. Leurs plus terribles ennemis, nprès eux-mêmes, furent tour à tour, et souvent à la fois, les Romains, ces alliés toujours prêts à redevenir des maîtres, et les barbares (Saxons, Danois. Alains, Yisigoths. Huns, etc. ). qui se disputèrent les lambeaux de la Gaule, jusqu'au jour où les Franks les mirent d'accord en s'emparanl de la Gaule entière. Nous verrons dès lors les Armoricains, seuls, éternel honneur pour eux, maintenir leur indépendance contrcla francisque deClovis, et ne s'incliner qu'après tout l'Occident sous la joyeuse de Charlemagnc.
Si, comme nous l'avons annoncé, quelques-unes «le ces guerres héroïques appartiennent moins à l'histoire proprement dite qu'à l'épopée ou à la tradition, si l'une et l'autre les ont embellies de toutes les merveilles que peuvent enfanter le patriotisme et l'imagination populaire, ce n'est pas une raison pour les nier absolument, encore moins pour les passer sous silence. Rien n'est plus injuste ni plus absurde que le mépris systématique «l'une certaine école pour nos premiers chroniqueurs, parce qu'ils ont eu la bonne foi d'écrire avec les idées de leur temps. « Quereller de la sorte ces vieux maîtres, a dit .M. Guizot { préface de la collection des Mémoires), est d'une ridicule outrecuidance. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient faire; ils nous ont transmis ce qu'on disait, ce qu'on croyait autour d'eux : vaudraitil mieux qu'ils n'eussent pas écrit, qu'aucun souvenir des temps fabuleux
— f. irluhiiv ■!«• UinI.ui, i-Ii
ko LA BRETAGNE ANCIENNE.
ne fut pas venu jusqu'à nous, et que l'histoire n'eût commencé qu'au moment où la société aurait possédé Jet érudits capables de soumettre cette histoire ù leur critique pour en assurer l'exactitude ? .4 mon avis, il y a. souvent plus de vérités historiques à recueillir dans ces récits où se déploie l'imagination populaire que dans beaucoup de savantes dissertations. »
Nous ne serons pas plus rigide que le rigide auteur de V Histoire de la Civilisation. A côté du petit nombre de faits matériels garantis par des monuments authentiques, nous exposerons à titre de documents les poétiques récils des légendaires. Si malheureusement les premiers n'offrent pas des dates précises, des biographies complètes, des annales régulières; les seconds formeront, du moins, un tableau intéressant, des usages, des caractères et des croyances de nos aïeux, tjui ne sait d 'ailleurs que les traditions populaires, et surtout les traditions religieuses, cachcul, sous leurs exagérations les plus folles en apparence, l'allégorie et la personnification des événements cl des personnages contemporains ?