‹ La Bretagne armoricaineChapitre 2 sur 5 · PARIS ). MAISONNEUVE, LIBRAIRE ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS ). MAISONNEUVE, LIBRAIRE ÉDITEUR

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A mes deux fils,

Des éducateurs pensent que notre vocation — ^ comme on disait au collège de Tréguier — déu pend du petit livre que nous avons eu tout d'abord " sous les yeux. C'est un peu exagérer, à mon sens, *^ l'influence des premiers exemples et diminuer j \ celle de nos penchants personnels. Toutefois, I j'encourrai cette responsabilité sur votre avenir, \ et j'écris votre premier livre : Georges est en état 1 déjà de le lire.

[ Plus tard, vous comprendrez comment j'ai

I choisi ce sujet : YHistoire des bretons. Que de î fois vous ai-je fait remarquer la joie que cause à ^ des Bretons de Paris ce nom de Bretagne /. . .

Vous verrez avec quel héroïsme obstiné nos ancêtres ont gardé la péninsule armoricaine contre tant de convoitises étrangères. Certes, leur mission a été bien remplie. CLuand le duc François II

remit la Bretagne au roi de France, il s'inclinait sous la fatalité des choses; résister davantage n'eût été qu'une folie de bravoure. Mais que son agonie fut aflBreuse, lorsqu'il sentit sa fin venir, quelques jours seulement après le traité funeste du Verger ! Tous les souvenirs de sa race ont dû s'éveiller alors et se succéder en son esprit, tous revenant, glorieux ou sombres, implacables comme des remords. Et il lui semble qu'il reconnaît ces apparitions qui flottent devant son œil vague de moribond.

Voici les guerriers et les moines de la primitive émigration. Comme ces chefs de clan ont le regard cruel ! En frôlant le lit funèbre, ils abaissent la pointe de leur épée nue vers le dernier duc des Bretons, et ils murmurent leur propre nom en passant, témoignage contre la trahison de François n : Riwal, Gradlon, Waroch. . . Ainsi arrivent les ermites et les moines, Gwennolé, Tugdual, Brieuc..., chaque abbé touchant de sa crosse le mourant à Tendroit du cœur. A ce contact le vieux prince éprouve comme l'horrible oppression d'un cauchemar; mais il est réveillé de chacune de ses défaillances par une vision nouvelle.

Maintenant, c'est le fondateur de la nation, ou

plutôt de l'unité bretonne, qui apparaît, Noménoë ; il est suivi d'une lignée de héros. Leur malédiction épouvante le duc François H.

Et puis, ses yeux se voilent, comme si le paysage devenait sombre autour de lui. Il croit alors ouïr un long gémissement, la plainte de tout un peuple ployé sous le joug. Ensuite, le vainqueur des Normands, Alain Barbe-Torte, traverse la vision. Et les ombres deviennent plus farouches. Ce sont là les témoins des campagnes soutenues, durant cinq siècles, contre les deux puissances rivales, la France et l'Angleterre : or, à cette heure, l'héroïque passé est rendu vain, les villes bretonnes restent ouvertes^ toute humiliation est consommée, demain il n'y aura plus de Bretagne. Et pour la suprême réprobation, voici les trois connétables fameux, Duguesclin, Clisson et Arthur de Richement, qui viennent pour renier le duc des Bretons.

Comme au sortir d'un rêve pénible, le mourant eut un cri étouffé. La princesse Anne d'accourir à son chevet, et agenouillée elle mit un baiser aux mains de son père. Le duc, alors, soulevant la main droite, la posa sur la tête de sa fille. Tout à coup la vision, encore errante autour de Tago-

Bretagne Armoricaine

rez devant un chêne trois fois centenaire, sous lequel s'abrite tout le troupeau de la ferme, par les temps d'orage. Le tronc est ouvert et creux, et dix personnes peuvent ensemble y circuler à l'aise ; par quelques fibres seulement monte encore la sève qui entretient les superbes rameaux. Les racines ont poussé au loin et ont bouleversé tout le sol : n'est-ce pas des plus vieilles et des plus profondes que l'arbre a tiré sa force et sa gloire ? Et n'en va-t-il pas du patriotisme comme de l'antique chêne de Mézou-Bran ? Il est fait de tous les patriotismes locaux. Quelle foHe de porter la hache dans les lointaines racines, sous prétexte qu'on ne voit plus où elles remontent !

J'aurai connu les plus illustres Bretons de notre époque ; nul n'ignore qu'ils compteront entre les premiers écrivains ou les savants les moins incontestés de France : je les remercie vivement de m'avoir conseillé cette œuvre de vulgarisation. Qja'il y en ait d'autres qui m'en sauront mauvais gré, je veux les oublier ici : les noms odieux sonnent mal, comme des blasphèmes, et ils laissent à la bouche qui les a proférés trop d'amertume. J'ai tenu surtout à vous enseigner quelque chose de nos aïeux celtiques, dont la tradition s'effacera

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de plus en plus sous les nécessités de la vie moderne ; il était bien naturel que cette pensée me vînt pour vous, qui êtes mes meilleurs et qui resterez mes derniers amis — jen*ai pas dit les seuls; car j'aurai tant aimé mon pays de Bretagne, que j'ai bien l'espoir de survivre là-bas en d'autres mémoires : mon souhait est que je devienne l'élu des humbles et des discrets, de quelque âme simple de Bretonne. —

Les parents qui m'ont élevé étaient deux Bretons de race intègre ; leur native franchise était encore inaltérée. Les inoubliables après-midi de dimanche, où mon père nous amenait aux bords du Jaudy, le long des peupliers et des saules ! Depuis, je n'ai jamais écouté les voix aériennes, comme là-bas, lorsque nous restions assis sous le petit bois de Kéressé et que le vent roulait ses harmonies par les hautes cimes des sapins. Les nuées du ciel en marche n'avaient pas de secret pour mon père ; je considérais le Voyant alors à son image; personne ne m'a depuis parlé de la nature comme ce charmant conteur . . . Pas une femme ne valait ma mère pour chanter les complaintes du temps passé ; à l'église paroissiale, sa voix se distinguait entre toutes, quand le chœur

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des femmes^ à son tour, reprenait le diskan . du vieux cantique. Alain est venu trop tard au monde . pour entendre les berceuses qu'elle aimait, mais que toi, Georges, tu te rappelles encore : « Dors là, mon enfant petit, — Si vous devenez grand, soyez en aide à votre mère, . , (Mar deui brax^ sikoured ho mamm) . . . ^> Quand les anges de Dieu sont venus prendre son âme, ils ont dû, pour rendre moins cruelle en notre absence l'éternelle séparation, lui donner Tillusion de ses souvenirs les plus chers, et de leur voix céleste ils ont entonné la berceuse d'autrefois : « Dors là, mon petit enfant. . . »

Ceux de notre race se plaisent aux présages : la Mort vient de frapper deux fois à notre porte. J'ai le pressentiment que les orages de la vie m'auront déraciné avant le temps. Mais lorsque je ne serai plus là, vous retournerez encore vers le lieu de notre origine : revoyez quelquefois le doux pays dont nous avons si souvent parlé ensemble, et faites ce lointain pèlerinage en mémoire de votre père.

Paris, le 6 août 1890

i^otice Géographique

Limites

La Bretagne fut une des principales provinces de l'ancienne France ; une province de rOuest, ou mieux du Nord-Ouest.

Le pays breton a pour limites,

au nord : la Manche, la baie du Mont- Saint-Michel et le département de la Manche (de Tancienne province de Normandie) ;

à l'est : le département de la Mayenne (ancienne province du Maine), et le département de Maine-et-Loire (ancien Anjou) ;

au sud : le département de la Vendée (ancien Poitou) et l'océan Atlantique ;

à Touest : Tocéan Atlantique.

Bornée par la mer dans une étendue de 135 lieues environ, sur un périmètre de 200 lieues, la Bretagne est assimilée à une presqu'île. Sa superficie est de 3,400,000 hectares.

Climat; physionomie générale.

On sait que la France est partagée en sept climats, quatre maritimes et trois continentaux : le séquanienj le vosgien, le rhodanien ^ le méditerranéen^ Vauvergnat ou limousin, le girondin et V armoricain. C'est ce dernier dont jouit toute la Bretagne, hormis quelques sommets des monts d'Arrée: à l'extrémité de la Loire-Inférieure commence le girondin.

La région doit sa température modérée à sa latitude (le Morbihan, traversé par le 48», est un peu plus près du pôle que de Téquateur), à l'altitude médiocre du territoire et au voisinage de la mer.

Les changements de température deviennent moins fréquents et peu brusques dans les pays de plaines ou de montagnes moyennes. Il est encore avéré que le voisinage de la mer égalise la température en procurant des pluies bienfaisantes. Enfin, le gulf-stream, un courant sous-marin d'eau chaude amené d'Amérique par l'Océan, enveloppe souvent les côtes

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bretonnes de tièdes brouillards et les préserve d'un froid excessif; en hiver, on a constaté que le thermomètre reste plus élevé à Brest que dans certaines villes du Midi.

La Bretagne est une région, sinon montagneuse, du moins accidentée et pittoresque ; c'en est même un des caractères particuliers ; peu de contrées offrent une telle variété ou cette succession de coUines et de vallées, de bois et de landes, de sites gracieux et de paysages austères, sillonnés de chemins creux et de sentiers perdus ; rien au monde n'est d'un spectacle plus grandiose que les sauvages bords du Finistère. A quoi bon ajouter ces étranges mégalithes, semés sur le sol comme des pierres de souvenir, ou rapprochés comme à Carnac, ou accumulés, dont chacun a parlé, mais dont nul ne sait rien au Juste ?

A l'intérieur s'étendait, voilà des siècles, une forêt immense (v. plus loin, histoire).

C'est là que les légendes du moyen-âge ont fixé le pays de Brocéliande. On dit que la forêt de Paimpont (6,000 hectares) en est un débris; et d'autres encore : celles de Couveau et de Camors, dans le Morbihan ; celle

du Laz, dans le Finistère ; dans les Côtes-du- Nord, celles de Befïou, de Lorges, de Coatan-Noz, de Duault, etc. . .

Les landes et bruyères, au siècle dernier, tenaient encore plus de trois millions de journaux de terre; aujourd'hui, an ne cite guère de fameuse que la lande de Lanvaux, occupant 50 kilomètres de long sur 3 ou 4 de large, et passant entre Malestroit et Elven.

Il n'entre pas dans l'économie de cet ouvrage d'indiquer la nature du sol, non plus que les diverses cultures, les ressources industrielles ou commerciales du pays.

Montag^nes.

La Bretagne compte deux chaînes principales et une chaîne secondaire de montagnes : les monts d'Arrée, les Montagnes-Noires, le groupe du Menez.

La ligne des monts d'Arrëe va du N.-E. au S.-O., à travers les Côtes-du-Nord et le Finis-

tère. Les Montagnes-Noires se développent dans le Finistère, à peu près parallèlement aux monts d'Arrée, qu'elles rejoignent près du Faou, au N.-O., au-dessus de Testuaire de l'Aulne.

Le sommet le plus élevé des monts d'Arrée ou Arez est le Mont-Saint-Michel (391ïn), près de Huelgoat ; un peu vers le nord, se dressent la cime de Toussaines (384*»), celle de Commana (371 ro).

A citer également les hauteurs du Menez (340*»), près de Moncontour, qui semblent détachés de la chaîne d'Arrée et former une chaîne secondaire. De nombreuses collines se relient, d'ailleurs, aux monts d'Arrée, qu'on a surnommés Keign Breiz (dos de Bretagne).

Tous ces sommets sont à peu près insignifiants; ainsi : celui de Saint-Mayeux (316in), la colline de Lande vet (306*»), celle de Kéresper (321in), le Bré (301™), etc. . .

Les Montagnes-Noires ont la môme médiocre altitude. La plus haute cime est l'un des trois pics du Ménez-Hom (330»»), à l'O. de Châteaulin. Le sommet du Laz, près de Châteauneuf-du-Faou, n'atteint que 30&n; celui

de TouUaeron (ouToul-al-Laeron), 326ïn, près de Gourin. Comme les monts d'Arrée, qui poussent des ramifications un peu partout, vers le nord, les Montagnes-Noires aussi avancent des contre-forts vers le midi, jusque dans le N-0 du Morbihan ; aucun de ces derniers sommets ne s'élève à 300i».

Caps, Baies, Presq[u'lles.

Il n'est pas de littoral en France aussi effrangé et découpé que celui de la Bretagne ; nulle autre côte n'est aussi fertile en surprises : ce n'est qu'une série de promontoires et d'estuaires, de plages cernées de récifs et de ports protégés par les passes les plus dangereuses.

Les principaux caps sont : ceux de Fréhel et d'Erquy, la pointe de Saint-Mathieu, le cap de la Chèvre, la pointe du Raz ou cap Sizun, la pointe de Penmarc'h (ces quatres derniers promontoires, avec bien d'autres, sur la seule

côte du Finistère, face à F Atlantique), la pointe de Quiberon, celle de Saint-Gildas, etc . . .

Les baies sont, de même, en grand nombre.

Depuis celle de Saint-Michel jusqu'à celle de Bourneuf, c'est-à-dire, des confins maritimes de la Normandie aux frontières du Poitou, contentons-nous de mentionner : la baie de Cancale, l'anse de Saint-Gast, la baie de la Fresnaye, celle de Saint-Brieuc, la rade de Brest, l'anse de Dinan, la baie de Douarnenez, celle des Trépassés, celle d'Audierne, celle de la Forest, l'anse du Pouldu, la baie de Quiberon, le golfe du Morbihan, l'estuaire de la Vilaine, la rade du Croisic, l'estuaire de la Loire, etc. . . L'éternelle invasion de l'Océan a rongé et creusé ces rivages, le long desquels se dessinent une foule de presqu'îles : Rhuys, Quiberon, Grozon, Quélern. . . D'autres se trouvent formées, naturellement, par deux cours d'eau qui enserrent une langue de terre, comme celle de Lézardrieux, enfermée entre le Trieux et le Jaudy, etc . .

Cours d'eau.

A part la Loire et la Vilaine, les cours d'eau qui arrosent la Bretagne, les plus importants du moins, sortent des deux chaînes principales, de TArrée et des Montagnes-Noires, ou de la chaîne secondaire du Menez. Ils se partagent en deux versants, celui de la Manche et celui de l'Atlantique. Les ressources fluviales du pays sont nombreuses ; mais il est impossible à ces rivières d'acquérir des développements considérables, les montagnes où elles prennent leur source étant trop près de la mer où est leur embouchure respective.

Tributaires de la Manche. — i^e

Couesnon sort du département de la Mayenne ; il passe près de Fougères et de Saint- Aubin-du- Cormier ; puis, après avoir servi de frontière entre l'Ilie-et-Vilaine et le département de la Manche, il se jette dans la baie de Saint- Michel.

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La Rance prend sa source dans le Menez.

Elle a un cours, très irrégulier, de 100 kilomètres environ; elle passe à Gaulnes, à Dinan, est navigable en aval de cette dernière ville jusqu'à son embouchure, entre Dinard et Saint-Malo. Le principal affluent de la Rance est le Linon, à droite.

UArguenon sort aussi du Menez ; après un cours de 55 kilomètres, il se jette dans l'anse du Guildo.

Le Gouet, originaire du Menez, passe à Saint-Brieuc.

Le Leff traverse le pays de Goëlo, où il a donné son nom au lieu célèbre de Lanleff ; après un parcours de 50 kilomètres, il se mêle au Trieux sur la rive droite.

Le Trieux (75 kilomètres) passe à Guingamp et à Pontrieux ; avant de se jeter dans la mer, en amont de Lézardrieux, il forme im estuaire appelé le Lédano.

Le Jaudy. (50 kilomètres), sort des collines de Gurunhuel, passe à La Roche-Derrien, puis à Tréguier, où il reçoit le Guindy^ à gauche.

Le Guer, ou le Léguer (60 kilomètres), a

12 LA BHETAGNE ARMORICAINE

sa source dans la colline de Landévet ; il traverse la forêt de Coat-an-Noz, passe à Belle-Isle-en-Terre, où il reçoit les eaux du Gmc; à Lannion, il devient navigable, et il a son embouchure au-dessous des ruines de Koz-Guéodet.

Le Douron sert de limite entre les Côtesdu-Nord et le Finistère ; il se jette dans la baie de Locquirec.

Le Dossen est le confluent de deux rivières venuec des monts d'Arrée, à 20 kilomètres de Morlaix ; il se forme à Morlaix, où il devient navigable ; sur la droite, il reçoit le Dourdu, et au bout de quelques kilomètres, large comme un fleuve, il se confond avec la Manche.

La Penzé (50 kilomètres) sort des collines de Commana, passe près de Saint-Thégonnec et se déploie en estuaire, comme le Dossen, à son embouchure.

Nous ne mentionnerons pas quantité d'autres cours d'eau insignifiants, d'un parcours de quelques lieues, comme l'Abervrac'h, ou l'Aberildut, qui se jette, d'ailleurs, dans l'Atlantique.

Tributaires de l'Océan Atlantique.

— UElorn (environ 65 kilomètres) naît dans les monts d'Arrée, près du pic de Commana ; elle passe à Landerneau, où elle devient navigable, et elle a son embouchure dans la rade de Brest. L'Elorn servait de limite entre le pays de Léon et la Cornouaille.

U Aulne a 150 kilomètres de cours. Elle sort de la forêt de Beffou et sur un espace de 2 à 3 lieues sépare les Côtes-du-Nord du Finistère. Elle se mêle quelque temps au canal de Nantes à Brest, passe à Châteauneufdu-Faou et à Chàteaulin, pour se jeter dans la rade de Brest. Principaux affluents : le Squiriou, VEllez, VHyère et la Doufine.

L'Odet prend sa source dans les Montagnes- Noires, sur les limites du Morbihan, passe à Quimper, où il reçoit le Stéir sur la droite, et se jette dans la petite anse de Bénodet, après un cours de 60 kilomètres.

L'Aven sort des Montagnes-Noires, traverse l'étang de Rosporden et passe à Pont-Aven.

Environ 40 kilomètres de cours.

La Laïta se forme, à Quixnperlé, par le

confluent de Y Elle et de VTzôle, De là à la mer, environ 3 lieues, elle est navigable.

Le Blavet (près de 150 kilomètres), naît dans les collines de Landévet. Il coule dans le canal de Nantes à Brest, depuis Gouarec jusqu'à Pontivy ; il arrose Pontivy, — où il devient navigable, — Hennebont, et, grossi du Scorffy il forme la rade de Lorient. Principaux affluents : le Doré, le Doulas, le Sarre j VEvel ; mais le plus important est le Scorff ( 70 kilomètres), qui passe à Guémené, à Pontscorfî, où il commence à être navigable.

La Rivière d'Auray ( environ 50 kilomètres) est navigable à partir d'Auray ; elle sépare, à son embouchure, les presqu'îles de Locmariaker et de Rhuys, qui servent comme de goulet au golfe du Morbihan. Dans ce golfe ou petite mer intérieure, se jettent une quantité de rivières sans importance.

La Vilaine a sa naissance dans le département de la Mayenne, son parcours est de 220 kilomètres : c'est un véritable fleuve côtier. Elle passe à Vitré, à Rennes ; puis elle se dirige, par un coude brusque, vers Redon ; son embouchure, à 4 lieues en aval de La

Roche-Bernard, est large d'au moins 2 kilomètres. La Vilaine devient navigable à Cesson, un peu en amont de Rennes.

Les principaux afïluents de la Vilaine sont : Ville (qui prèle son nom au département d'Ille-et Vilaine), la Flumej le Meu (environ 80 kilomètres) — tributaires de droite — , la Seiche, le Samnon (plus de 60 kilomètres), la Chère — tributaires de gauche — ; le plus considérable est ÏOust (150 kilomètres), qui arrose Rohan, Josselin, Malestroit, et qui a lui-même pour affluents : le Lié (60 kilomètres), le Niniam, la Claye (60 kilomètres), VAff (environ 55 kilomètres), YArz (à peu près d'un égal parcours), etc..

La Loire touche à la Bretagne, puis la traverse, sur une longueur de 110 kilomètres :

ce n'est donc là qu'une très faible partie du parcours de ce grand fleuve. La Loire passe à Ancenis, à Nantes où elle se pai'tage en quatre bras, à Paimbœuf avec une largeur de 3 kilomètres ; ensuite^ s'élargissant encore, pour se rétrécir avant de rejoindre l'Océan, elle a son embouchure à Saint-Nazaire. — Principaux aftluents : la Divate, YErdre (100 kilomètres).

la Sèvre Nantaise (135 kilomètres) dont le plus long parcours est hors de Bretagne et qui se grossit elle-même de nombreux affluents, VAcheneau (sorte de canal formé par la Boulogne et le Lognon), VEtier ou VEtier de Méan (50 kilomètres), etc..

A ces cours d'eau, il convient d'ajouter quelques canaux. Celui de Nantes à Brest est le plus important; il part de la Loire à Nantes, passe dans le bassin de la Vilaine, puis dans ceux du Blavet et de TAulne ; quelques rivières Talimentent, entr'autres : TOust, le Blavet, TAulne , avec quelques réservoirs d'une contenance totale de 16 millions de mètres cubes; il aboutit à Técluse de Châteaulin, débouchant dans la rade de Brest. — Le canal d'Ille-et-Rance commence à Rennes, suit le cours de Tille, passe à quelques kilomètres de Dinan et débouche à Saint-Malo ; il est alimenté par des étangs d'une contenance totale de 5 à 6 millions de mètres cubes. — Dans le bassin de la Loire, quelques canaux pour ainsi dire d'intérêt local : le canal de Goulaine, celui de la Boullaie, celui de la Taillée, ceux du Brivé^ de JVj/on, etc . •

Le midi de la Bretagne, comme, dans le nord, Tancien territoire de Dol, est un pays plat et marécageux, favorable aux vastes nappes d'eau. Au sud de la Loire s'est développé le lac de Grand^Lieu (7,000 hectares). — Non loin de Redon, dans une région de prairies basses, la Vilaine a formé le lac ou marais de Murin. — Enfin, près de l'embouchure du Blavet, la pointe de Gâvres ferme l'estuaire de VEtel, qui devient comme un lac intérieur.

Iles

Il est à remarquer que les îles bretonnes naissent à partir du moment où la côte se hérisse d'écueils et devient féconde en périls, vers l'embouchure du Trieux ; et c'est pour la même raison qu'en sont peuplés les bords mouvementés de l'Atlantique. Il serait bien long de les énumérer exactement.

L'île de Bréhat, en face de Lézardrieux et de Paimpol ; quelquefois d'un accès difficile ; environ 1,100 habitants. — La population de

ces îles ne varie pas sensiblement, d'un recensement à Tautre.

A l'embouchure du Jaudy, tout un archipel d'Ilots.

A quelques kilomètres des rochers fantastiques de Ploumanac'h, le groupe des Sept- IleSy aujourd'hui inhabitées ; l'une d'elles tenait naguère un poste militaire de 25 hommes. Au fond de la petite baie de Perros-Guirec, l'îlot de Thoméy qui a tiré son nom de quelque navire espagnol échoué sur ces parages ; le peuple en a conservé le nom ancien, l'île Tavéac ou Tavêc, en dialecte celtique.

L'île Grande, dont les carrières de granit sont renommées. A côté, l'îlot d'Aval ou Avalo, dans lequel des légendes locales ont placé la tombe du roi Arthur et de ses compagnons d'armes.

L'île de Batz, à quelques kilomètres de Roscoff ; de 4 ,000 à 1 ,100 habitants ; à marée basse, elle se trouve quelquefois reliée au continent.

Ouessant, dans l'océan Atlantique ; environ 2,300 habitants. Dans l'archipel d'Ouessant, rîle assez importante de Béniguet,

Au fond de la baie de Douarnenez, la petite île Tristan, que La Fontenelle rendit célèbre au XVIo siècle (V. histoire).

L'île de Sein^ séparée du continent par la périlleuse baie des Trépassés. Fameuse par ses souvenirs druidiques, comme par les naufrages dont sont témoins sans cesse ses rivages inabordables. De 700 à 800 habitants.

La petite île Tudy, à quelques kilomètres de Loctudy. Souvenirs religieux des primitives émigrations bretonnes.

L'archipel des Glénans, à quelques lieues de la pointe de Trévignon.

L'île de Groix, à 2 lieues de Port-Louis, en face de la rade de Lorient. Environ 4,000 habitants ; 20 kilomètres détour; nombreuses cavernes creusées par les lames dans les falaises.

Belle-Ile, au sud de la pointe de Quiberon ; 48 kilomètres de tour ; superficie de 8,700 hectares ; climat doux et sol fertile ; environ 10,000 habitants. Citadelle et forts ; restes du château bâti par Fouquet.

Houat, à 2 lieues au N.-E. de Belle-Ile ; environ 200 habitants,

HœdiCy à une lieue au S.-E. de Houat ; 200 à 250 habitants.

L'archipel du golfe du Morbihan ne se compose que d'îlots, dont le plus grand, Vlle-aux- Moines^ contient à peine 320 hectares ; dans le voisinage, l'île d'Arz (environ 310 hectares) ; à citer particulièrement, GavrinniSy pour ses restes de monuments mégalithiques.

Entre l'embouchure de la Vilaine et la rade du Groisic, à 6 ou 7 kilomètres du promontoire de Gastelli, la petite île Dumet ; îlot fortifié ; environ une demi-lieue de tour.

L'ancienne Bretagne avait pour capitale Rennes.

Elle a été divisée en 5 départements ou préfectures :

Le département de Vllle-et- Vilaine, cheflieu : Rennes ; sous-préfectures : Fougères, Montfort, Redon, Saint-Malo et Vitré.

Les Côtes-dU'Nord, chef-lieu : Saint-Brieuc ; sous-préfectures : Dinan, Guingamp, Lannion et Loudéac.

Le Finistère^ chef-lieu : Quiraper ou Quimper-Corentin ; sous-préfectures : Brest, Châteaulin, Morlaix et Quimperlé.

Le Morbihan, chef-lieu : Vannes ; sous-préfectures : Lorient, Ploërmel et Pontivy.

La Loire-Inférieure j chef-Ueu : Nantes ; sous-préfectures : Ancenis, Châteaubriant, Paimbœuf et Saint-Nazaire.

La Bretagie comprenait 9 évêchés, dont la Révolution a supprimé 4 : Dol, Saint-Malo, Tréguier et Saint-Pol-de-Léon ; ceux qui ont été maintenus correspondent aux 5 préfectures.

On comprendra qu'il ne saurait être question de toutes les divisions administratives et de divers autres détails d'actualité dans cette simple notice géographique sur une ancienne province.

Vers le XI® siècle, à la suite des invasions normandes, la Bretagne se trouva, au point de vue linguistique, coupée en deux moitiés à peu près égales, qu'on appela la Basse-Bretagne et la Haute-Bretagne, Ces dénominations sont restées en usage, et la situation numérique des bretonnants et des gallos, au bout de huit siècles, n'a guère changé ;

sur les 3 millions d'habitants que comptent les 5 départements bretons, les deux cinquièmes environ parlent encore un dialecte celtique.

Histoire

Histoire

La Bretagne, en breton, s'appelle Breiz, dont le sens originel serait l'équivalent de tacheté ou tatoué (dans le breton moderne, le mot briz a conservé la même acception).

La Bretagne des Romains (Britannia), c'était l'Angleterre. Le nom en a passé, avec les Bretons insulaires qui émigrèrent sur le continent, du V« au VU® siècle, à la péninsule jusque-là nommée Armorique : d'où ensuite, pour la distinguer de l'île britannique, la dénomination de Petite Bretagne.

Période Préhistorii|ue.

La Bretagne-Armorique, de même que le reste de la Gaule, demeura durant des siècles enveloppée d'une obscurité profonde. L'ère

mégalithique y fut très longue. On conjecture que l'Armorique fut peuplée de bonne heure, bien qu'on ne sache rien de précis sur la provenance de ses premiers habitants, venus probablement de points divers, mais du Nord sans doute plus que de l'Est. On estime qu'il est permis de conclure ainsi, d'après les monuments et les débris des époques primitives.

Moins de mille ans avant l'ère chrétienne, l'Armorique en était encore à l'âge de pierre. Toutefois, elle s'était rapidement constitué une sorte d'état social, qui n'était pas encore d'nn ordre bien élevé, mais qui suffisait à ces rudes peuplades. Devait-elle cette civilisation à sa situation géographique et à un commencement de commerce maritime? On a constaté qu'elle était en relations avec les races méditerranéennes, plusieurs siècles avant l'arrivée des légions romaines ; mais elle s'obstina longtemps à ne pas subir leur influence morale.

C'est que ces populations septentrionales étaient de bonne heure sorties de l'état de barbarie. Elles en étaient arrivées à une genèse

de société humaine, particulière et conforme à leurs besoins. Elles possédaient des troupeaux, des animaux domestiques ; elles avaient l'usage du cheval, ainsi que du bœuf et du chien ; les céréales ne leur étaient pas inconnues, et elles savaient le travail du lin. Vers la contrée occidentale, où la température est assez douce, poussaient certains arbres fruitiers. Déjà Ton fabriquait des vases de terre ; le lait et le fromage étaient des aliments familiers. La ressource de la chasse et de la pêche rendait encore à ces peuples la vie moins difficile.

Par suite, leur état social était plus avancé qu'on ne croirait. Leur organisation en familles, en tribus et en clans suppose une idée, sinon une forme arrêtée de gouvernement ; les clans de commune origine composaient sans doute une confédération, à la manière des cités gauloises vers l'époque des guerres romaines.

Mais la religion surtout était instituée. Assurément, il est impossible d'affirmer ou qu'ils eussent un culte, ou en quoi consistaient leurs croyances. L'homogénéité de leurs monuments funéraires, telle qu'elle a été démontrée, les

pieixes non taillées qu'on y a découvertes universellement, voilà qui atteste du moins, outre un respect pour les morts, rattachement de ces races, privées de chronologie et partant d'histoire, à un héritage de traditions. C'était comme un monde à part, assez ignoré du dehors. Des migrations devaient, de temps à autre, jeter quelques troubles dans cette simplicité ; mais les nouvelles tribus se confondaient successivement, en raison de leur infériorité morale, avec les anciens colons. A peine si l'arrivée des hommes portant des armes de bronze marque une date ou un pas en avant dans cette civilisation spéciale.

Ère Celtique. - Époque Gallo-Romaine

L'âge de bronze nous reste à peu près aussi obscur que celui de la pierre polie ; ces deux périodes présentent des différences à peine sensibles. Que de siècles ne fallait-il pas pour remuer jusqu'au fond et renouveler les primitives masses populaires ! L'étude des sépultures

seulement projette quelque lumière sur ces temps indéterminables. On ne trouve pas trace, vers rOuest, d'ensépulturement par incinération ; peu de groupes compacts dans les cimetières armoricains; presque partout des sépultures isolées. Les Celtes, qui occupaient dès lors le pays, enterraient leurs chefs sous les dolmens; leurs inhumations se firent toujours en des chambres mégalithiques. Et ils n'eurent pas à inventer cet usage funéraire : ils l'avaient trouvé, comme bien d'autres, chez les premiers occupants, et ils l'adoptèrent. De là, l'impossibilité d'assigner une date à certains monuments mégalithiques ( ceux de Carnac et de Lokmariaker, par exemple).

Les peuples de race celtique, apparus vers l'âge de bronze, ne renoncèrent pas à la pierre polie. Les chefs gaulois furent enterrés suivant les rites anciens, bien qu'on enfermât des métaux dans leur sépulture. Les Celtes ne devaient pas si vite changer de mœurs ; vivant dans un état prospère, ils n'avaient pas un intérêt immédiat à en sortir ; ils avaient plutôt à redouter les innovations qui leur parvenaient du dehors ; c'était pour eux un péril, et ils

leur empruntaient juste de quoi s'en garantir. Cependant une transformation s'opérait dans le monde antique. Peut-être sept ou huit siècles avant notre ère, éclata dans les clans celtiques un grand mouvement religieux. Des hommes à la fois législateurs profonds et habiles éducateurs établirent, à la place des vagues traditions populaires, une manière de religion positive ; ils instituèrent le druidisme^ qui devait, entre leurs mains, devenir un instrument de domination et de gouvernement.

Quelle organisation la théocratie druidique apporta-t-elle aux peuplades armoricaines ? On ne sait là-dessus rien de constant. Et Ton est astreint à observer la même discrétion sur les cérémonies du culte, puisque les prêtres eux-mêmes n'en ont rien révélé à la postérité, et qu'il ne nous a été transmis à ce sujet que les on-dit des Grecs et des Latins.

Les druides, venus de Tîle de Bretagne, avaient étendu déjà leur puissance religieuse et politique sur la Gaule, longtemps avant les expéditions romaines. Leur rôle était considérable en tout temps ; il devenait, en temps de guerre, de la première importance. Les

druides avaient contribué à lier entre elles par une sorte de confédération les différentes tribus gauloises ; ils s'appliquèrent à donner un caractère pour ainsi dire national et sacré au soulèvement général des Gaules contre les légions de César. Aussi bien Tattention des Romains, une fois attirée sur le druidisme, ne s'en détourna plus jusqu'à son extermination ; jamais ils n'accordèrent le droit de cité à un Gaulois, s'il n'avait d'avance abjuré la religion des druides.

C'est en Armorique peut-être que ce culte fameux opposa la plus vive et la plus longue résistance aux idées romaines ; il n'en disparut même que devant le christianisme, après dix siècles environ d'existence. Ce pays écarté se prêta dès l'origine à l'influence druidique. Les forêts et les îles armoricaines, mieux que les savantes retraites d'Autun et de Chartres, étaient des lieux naturellement fermés aux gens et aux choses des hautes terres ; les habitants en étaient farouches avec l'étranger ; de cet éloignement et de leur propre nature, ils tenaient un penchant à l'idéalisme et à la mysticité, que les druides paraissent avoir su

tourner au service de leur cause personnelle. La Bretagne ne semble-t-elle pas, du reste, avoir été vouée à être une terre de religion ?

Les Armoricains ne se montraient belliqueux qu'à l'occasion ; ils ne prenaient guère les armes que pour défendre leur territoire. Quand ils furent entrés dans l'alliance offensive et défensive des cités gauloises, lors des guerres de l'indépendance, ils furent les plus ardents à la lutte suprême ; et César ne vit qu'un moyen de les dompter, à la suite de la victoire, ce fut de se montrer implacable et de les effrayer par le châtiment : le Sénat entier des Vénètes fut condamné et tous les sénateurs mis à mort. Deux ans après, en 54, nouveau soulèvement, qui n'amena aucune catastrophe, les Armoricains s'étant dispersés à la nouvelle d'une défaite que César venait d'infliger aux Nerviens et aux Eburons ; mais en 52, ils prirent encore part à l'insurrection générale de Gaules. Ils ne furent pacifiés que l'année suivante. La paix romaine anéantit à jamais l'alliance nationale des Gaulois et l'indépendance des cités particulières. L'Armorique fut

tranquille environ deux siècles ; elle fit partie de la Gaule Chevelue, puis de la Lyonnaise.

La bataille navale où fut détruite la flotte des Vénètes, en 56, prouve chez les Armoricains une certaine expérience de la manœuvre ; montés sur des navires à hauts bords, ils ne se servaient pas de rames ; certes, leur art de la voilure était encore primitif et grossier, leurs voiles étant des peaux cousues ensemble : mais cela indique déjà une habitude des navigations lointaines.

La plupart des villes gauloises étaient bâties sur les promontoires, à une faible distance du rivage. Ces villes étaient rares, et c'étaient plutôt des postes retranchés, où la population trouvait un asile en cas de danger extérieur. Cinq peuplades occupaient la péninsule armoricaine : 4** les Nannètes, dont la capitale était probablement Condevincum (Nantes) ; 2° les Vénètes^ avec Dariorigum (Vannes) pour capitale (avant la conquête romaine, la capitale était probablement à Lokmariaker) ; 3» les Osismiens^ capitale Vorganium (Carhaix), et villes principales Aquiloniaj Gesocribate . . . ] 4» les CuriosoliteSy

Fanum Martis (Corseul) capitale, et Kozleodet (leaudet, Guéodet, Vêtus Civitas)^ AlethuYi} {Aleih) . . . villes principales; 5» les Rhédons, avec Condate (Rennes) pour capitale. — Au IV® siècle, les capitales se transformèrent en Civitates; Vorganium devint Civitas Osismorum ou simplement Osismor, Quelques auteurs ont avancé que TArmorique renfermait, outre ces cinq peuples, les Lexoviens à leaudet (Lexobie), les Ambiliates à Lamballe, les Diablintes dans la contrée de Dol. C'est une opinion tout à fait hasardée ; aucune de ces dernières tribus gauloises n'habita la péninsule armoricaine.

Après la conquête, les Romains couvrirent le pays de forteresses et de villes, laissant au milieu un massif de profondes forets, comme un territoire neutre interposé entre les cinc| peuplades. Ils établirent pourtant une voie stratégique entre Condate et Vorganium; et de cette dernière ville rayonnèrent d'autres voies (au membre de sept, dit-on), vers les extrémités de la région. De solides routes, coupées de stations et de camps retranchés, relièrent entre elles les nouvelles cités gallo-

romaines. Dès le temps d'Auguste, on vit des municipes se fonder, où les lettres latines et grecques furent enseignées dans les écoles publiques. Sous Claude fut proclamée officiellement la dissolution des collèges druidiques. Par toute la presqu'île d'Armorique s'élevèrent des villas, dont les ruines de Corseul ont attesté la richesse et le luxe. Cette prospérité finit avec les Antonins.

Alors les exactions du fisc n'eurent pas de bornes ; la paix romaine devint odieuse, et l'insurection des Bagaudes, au III® siècle, rappela toutes les horreurs de la guerre des Gaules. Cette campagne de revendications était organisée par des paysans, des déserteurs et des gens sortis de prison. Le sac d'Autun, par Tétricus, en 270, paraît donner le sens général de cette révolte : la vieille cité druidique était devenue un centre des études nouvelles, et sa ruine était indiquée comme celle du parti romain dans les Gaules. Ce soulèvement trouva l'Armorique prête. Elle accorda aux Bagaudes le plus fort appui, et leur fournit un contingent considérable. Mais, cette fois encore, elle porta le poids de la

défaite ; elle fut ravagée par les légions et dévorée, comme une proie, par les intendants civils : ce fut une lutte d'extermination.

Bientôt la région fut dépeuplée, déserte et changée en une vaste solitude de landes et de bois ; c'était, au dire des auteurs anciens, le coin le plus désolé des Gaules.

Une dernière fois, la haine du nom romain rallia les peuplades de l'Ouest. Un siècle à peine après les troubles de la bagaudie, toutes les villes occidentales, depuis la Garonne jusqu'à la Loire, avec quelques autres entre la Loire et la Seir^, chassèrent définitivement les magistrats de l'empereur et constituèrent la libre confédération des cités armoricaines (409). Jamais république ne se montra plus jalouse de son indépendance et de ses droits. Dans un esprit de revanche, les cités coaUsées allèrent jusqu'à donner leur concours aux Francs, nouveaux -venus sur le sol gaulois, parce que Rome était leur commune ennemie.

Vers le même temps, d'autres arrivants, mais ceux-ci, les Bretons insulaires, attestant la la même origine que les vieilles tribus de la Gaule, recevaient l'hospitalité sur les plages de TArmorique.

Émigrations it Établissaimnt das Bratons Insulairas an Armorique.

Deux opinions ont eu cours sur l'établissement des Bretons en Armorique. Il suffit d'exposer simplement la première, pour montrer combien elle est inadmissible.

Un chef des Bretons insulaires, Conan Mériadec, aurait débarqué dans la péninsule armoricaine avec tous ses guerriers, vers 383, au moment où Maxime usurpait Tempire ; il se serait emparé du pays entier, et sous la protection de Maxime il aurait pris le titre de roi. On prétend que la chute même de l'usurpateur n'ébranla pas le trône de Conan. Tout au contraire ; le nouveau roi des Bretons fit la guerre aux Romains ; il affermit son autorité, et à sa mort il transmit son titre à des héritiers dont certaine histoire énumère la

succession : Salomon ou Salaûn, Gradlon, Audren, Erech, Eusèbe, Budic, Hoël, Canao, Judualj etc.

Ce système historique ne supporte pas la critique. Il n'est question de Gonan et de ses successeurs immédiats ni dans saint Gildas, qui écrivait au VI© siècle, ni dans le vénérable Bède ( VIII® siècle) ; leurs noms n'apparaissent que cent ans au moins encore plus tard, dans des traditions soi-disant populaires ou des récits apocryphes, recueillis par Nennius, puis paraphrasés en latin, au XII® siècle, par Geoffroi de Monmôuth. Et de plus, est-ce que cette monarchie de Conan Mériadec n'est pas une bien grosse erreur, pour qui considère qu'on en est à une époque de début et qu'il est question de cette race bretonne, si rebelle de tout temps à une idée de centraUsation politique? Enfin, il est avéré que les Bretons insulaires abordèrent en exilés, bien loin d'envahir l'Armorique en conquérants ; ils vinrent par bandes isolées, et ils mirent ainsi plus d'un siècle à s'installer sur cette terre nouvelle, d'où ils n'étaient pas repoussés ; ces groupes restèrent longtemps partagés, comme

dans leurs pays d'origine, en petites principautés.

Ils fuyaient devant les Angles et les Saxons, qu'il avaient eux-mêmes appelés à leur secours contre les Pietés et les Scots, un jour que les légions romaines, dont on avait besoin sur d'autres points de l'empire, les livrèrent à leurs seules ressources. La lutte fut longue contre les Anglo-Saxons, devenus à leur tour des envahisseurs, et elle ne fut pas sans gloire pour les insulaires. Mais les Bretons n'étaient pas les plus nombreux, ou du moins de nouveaux renforts venaient sans cesse réparer les pertes de l'ennemi. Il faut ajouter que des divisions intestines étaient pour les indigènes une cause de faiblesse irrémédiable. Refoulés jusqu'à la mer, ils se jetaient dans des barques, plutôt que de reconnaître la loi des Saxons, et ils faisaient voile vers l'Armorique.

Les Cornovû furent des premiers à s'exiler ; ils débarquèrent sur le territoire des Osismes, vers le milieu du V^ siècle (peut-être vers 460). Dès lors l'émigration poursuivit son cours, et les colonies diverses s'établirent par tribus, chacune emportant sa géographie locale et

appliquant au pays occupé les noms de l'ancien clan. Après les Cornouaillais, partirent ceux de la Domnonée, qui abordèrent chez les Curiosolites, ave(^ Riwal, dit-on, pour chef. Vers la même époque, dans les premières années du VI© siècle, le Léon aurait été envahi par un prince nommé Withur. Déjà des tribus bretonnes étaient descendues jusqu'aux terres des Vénètes, sous la conduite de Waroch ou Erech.

Les émigrés ne partaient ainsi, en masses compactes, avec un prince du pays à leur tête, qu'après une bataille sanglante et une grande défaite. C'était l'émigration pour ainsi dire nationale et régulière. Mais les routes de l'exil, dès qu'elles sont ouvertes, attirent comme un gouffre ; il y a dans l'émigration un mauvais exemple où les peuples succombent fatalement. Le courant, sans cesse entretenu par des émigrations partielles, dura bien cent cinquante ans ; et l'on conçoit aisément que ces départs successifs aient produit un déplacement considérable de la population insulaire : « Magna part incolarum... )> (S. Gildas.)

Le penchant à la vie religieuse entraîna, d'autre part, un grand nombre vers les déserts et les forêts de l'Armorique, loin du tumulte des guerres : le monachisme, sous la forme érémitique ou cénobitique, marque toute époque de foi nouvelle ; les Bretons, récemment convertis à la religion du Christ, étaient plus portés que toute autre race aux mystères de TidéaUsme chrétien. On vit alors des époux déserter, dés la nuit nuptiale, le toit où ils étaient voués à vivre, comme saint Efflam, pour se donner à Dieu dans l'abstinence de la chair. La légende raconte que sainte Hénora entrevit dans un songe son mari Efflam fuyant vers TArmorique ; à son réveil, elle monta dans une barque et rejoignit Efflam dans la baie de Saint-Michel en Domnonée ; ensuite, chacun d'eux bâtit son monastère, et ils vécurent le reste de leurs jours, aux deux bouts de la grève, séparés d'une lieue, une cloche les appelant, aux mêmes heures, pour des occupations, des prières ou des pensées communes. Ce n'est là qu'un exemple, entre des milliers, de ces actes de ferveur religieuse. Et les monastères, naturellement, tiennent partout une

place très grande, à cette époque où la légende toutefois est difficile à distinguer de l'histoire .

Les émigrés ne partaient pas toujours, on le voit, sous Tautorité d'un prince ou d'un guerrier ; souvent un religieux servait de guide à une population entière. (Leur cause était la même ; qu'on se rappelle ces moines de Bangor priant sur une colline pour leurs compatriotes, durant une bataille fameuse : les Bretons furent vaincus, et les moines, tous égorgés par les Barbares.) Portés sur des nacelles en cuir, les émigrants chantaient, « sous leurs voiles déployées, les lamentations du psalmiste. »

A chaque moine, ou ce à chaque saint qui débarque en Armorique, venant de la Grande- Bretagne, c'est une nouvelle bande d'émigrés qui débarque avec lui. y> Ces missionnaires monastiques fondaient des communautés, dont quelques-unes furent transformées en évêchés. Telle fut l'origine de Dol, par exemple, avec saint Samson; de là encore la légende des « sept saints de Bretagne », tous moines et évêques : Malo, Samson, Brieuc, Tugdual de Tréguier, Paul de Léon, Corentin de Quimper et Patern de Vannes (ce dernier seul n'était

pas un Breton insulaire) . Deux autres évèques avaient été déjà établis en Armorique, Tun dans la cité des Nannètes, et l'autre à Rennes. Ceux-ci relevaient de la métropole de Tours ; celui de Vannes (l'évêché vannetais remonte à Tan 465) se joignit souvent à eux, méconnaissant la suprématie de Dol, que les évèques de la Cornouaille, du Léon et de la Domnonée admettaient généralement, surtout à partir du règne de Noménoë. C'est à tort cependant qu'on a placé à Dol un siège archiépiscopal ; à Dol résidait simplement le premier pontife de TEglise bretonne ; mais on ne saurait exactement dire en quoi consistait sa préséance. Il y aurait donc eu en Armorique comme deux Eglises : l'une, irrévocablement romaine; l'autre, pour ainsi dire celtique, se souvenant de quelques privilèges originels et les revendiquant comme une marque d'indépendance ou du moins d'autonomie nationale.

La tolérance des papes dut bien des fois empêcher le schisme d'éclater.

Ce dualisme n'existait pas seulement dans le domaine religieux. Les Bretons, réfugiés ou appelés en Armorique, ne tardèrent pas à

rompre de tous points avec rancienne population de la péninsule, moins armoricaine que gallo-romaine, que les émigrations celtiques avaient vite rendue bien inférieure en nombre. Le prétexte d'une première rupture fut le secours prêté aux Francs par les cités armoricaineSj qui s'unirent même à Clovis contre les Burgundes et les Visigoths ; les Bretons, arguant de cette alliance étrangère, prétendirent se rendre les maîtres chez eux et posséder la terre qu'ils occupaient. L'Armorique se trouva alors coupée en deux régions : la Romania, aux Armoricains et aux Gallo-Romains, avec Rennes et son territoire, tout le pays nantais (moins la presqu'île de Guérande), Vannes et la partie orientale de l'ancienne Vénétie; la Britannia, comprenant le reste de la contrée jusqu'aux deux mers.

Cette Bretagne se composa de quatre comtés ou petits royaumes : la Domnonée, le Léon, la Cornouaille et le Bro-Erech, ou Vannetais bretonnant, qui s'étendaient le long des côtes. A l'intérieur, deux principautés : celle de Poher, avec Carhaix pour capitale; le Pontrécoët ou Porhoet, renfermant la forêt de

Brécilien ou Brocéliande et les territoires à l'entour, c'est-à-dire la région comprise entre les monts du Menez, le cours de TOust et une ligne allant de Ploërmel à Saint-Méen par Montfort. Cependant, jusqu'au IX® siècle, avant Noménoë, la limite orientale des pays bretons reste indécise.

Les comtes et les princes étaient indépendants entre eux, mais ils s'unissaient, probablement, au premier signal de péril général ou particulier, sans qu'une alliance formelle et positive eût besoin d'être proclamée. Us gouvernaient suivant les usages apportés d'outre-mer. L'organisation politique de la Bretagne armoricaine fut d'abord à peu près la même que celle des Bretons insulaires. Au-dessous du comte ou regulus, venait le mactyern^ dans lequel on a cru retrouver un chef de clan à la manière des temps antiques, une façon de souverain dans une petite peuplade ; c'était un magistrat (au sens général de magistratus), dont les attributions, faute de documents contemporains, sont restés difficiles à définir. D'ailleurs, on en est réduit à des probabilités ou à de simples conjectures sur tous ces commence-

ments de la nation bretonne en Armorique, pour cette même raison, que les premiers documents où il en soit question leur sont bien postérieurs. Le mactyern est souvent confondu avec le tyern (les auteurs latins ont traduit par tyrannus ce mot d'origine celtique), qui était à la tête d'un plou ou d'une bourgade ; l'autorité — au moins morale — des tyern ou chefs héréditaires des paroisses s'est transmise aux seigneurs féodaux, aux châtelains et aux maîtres-de-manoir jusqu'à nos temps modernes ; la grande Révolution même n'a pas supprimédu premier coup ces « principes plebis. d

Les comtes de Vannes, de Cornouaille, de Léon et de Domnonée durent, à certains moments, reconnaître les préi'Ogatives du roi des Francs. Childebert est le premier suzerain que citent les <( Vies des Saints » et les vieilles chroniques. Sa suprématie est reconnue, ou mieux, son intervention est invoquée surtout par les moines et les missionnaires bretons : ainsi, par Tugdual et Paul Aurélien ; l'abbé Armel reste sept ans à la cour de Childebert ; Samson, encore abbé à cette époque, suppUe le prince franc contre Conomor ou Gomor, gou-

verneur d'une partie de la Domnonée (d'autres disent, du Vannetais occidental) qui détient iniquement un chef indigène. Du reste, il ne faudrait pas voir dans ces appels au roi étranger une inimitié entre les évèques et les princes bretons. Les évêques etles moines, au contraire, firent preuve d'une extrême habileté dans leurs relations extérieures et ils s'opposèrent de toutes leurs forces aux entreprises du dehors qui menaçaient l'indépendance du pays. N'estce pas aux conseils d'un moine, s. Téliau, que les Bretons durent la supériorité de leur cavalerie? Au IX^ siècle, le monastère de Redon fut, pendant les glorieuses luttes de Noménoë, un a foyer de propagande nationale. » Auprès des princes, le rôle des religieux et des saints fut tout pacifique ; ils s'efforcèrent de régler ces natures fougueuses et indomptées.

On rapporte (jue Gradlon, comte de Corno uaille, était un cœur farouche et livré à tous les emportements; les exhortations de s. Gwennolé le rendirent plus doux, et ensuite il « gouverna pieusement son royaume. i> L'autorité des évêques et des abbés, d'ailleurs, devenus peu à peu maîtres des biens tempo-

rels, possédant des fiefs et jouissant de tous les droits seigneuraux, s'exerçait sans contrôle au-dedans des abbayes et du territoire épiscopah L'Eglise bretonne eut son organisation particulière; les comtes et les mactyem n'eurent que rarement à se plaindre de sa rivalité.; ajoutons qu'elle n'était guère soulevée par les ingérences du pouvoir séculier. Mais on doit toujours faire une exception, dans l'histoire de toute cette époque, pour les évêques de Rennes et de Nantes, qui restaient en dehors de la Bretagne, comme pour celui de Vannes ; ainsi le prouvent les paroles de Régalis à Ebrakaire, Ueutenant de Gontran, un roi des Francs, contre les incursions de Waroch : « Nous sommes tenus en servitude par les Bretons . . . » Le territoire de ces trois villes, Rennes, Nantes et Vannes, <l demeuré aux anciens peuples de l'Armorique j>j était échu en partage au dernier fils de Clo taire. Bien des raisons amenaient les Francs vers cette contrée de l'Ouest. Et d'abord, en portant les armes de ce côté, ils accomplissaient ce qu'on a nommé le a testament de Clovis », un rêve de la conquête entière des Gaules,

De plus, la « solitude armoricaine » excitait leurs convoitises. Ce désert se peuplait. Les moines défrichaient la lande et les ermites avaient pénétré au plus profond des bois antiques; Gwennolé, Idunet, Envel, Taveugle Hervé, etc., avaient fondé leurs stations entre Lann-Tévennek et le Ménez-Bré. Les brigands eux-mêmes, comme Gonver et tant d'autres, qui occupèrent le pays en maitrès absolus, subissaient Tinfluence des missionnaires; les bêtes féroces s'apprivoisaient devant les hôtes nouveaux de la forêt ; le gibier trouvait un droit d'asile autour des ermitages chrétiens. Les légendes d'alors sont remplies de faits merveilleux, où l'empire de ces missionnaires sur la nature et sur les animaux semble extraordinaire et surnaturel.

En peu de temps, chaque ermitage devenait une fertile colonie, une paroisse : car ces moines ont tenu lieu de tout autre clergé pendant plusieurs siècles. La Bretagne armoricaine n'était donc plus une possession à mépriser. Mais les Francs y étaient encore moins attirés par un appât que contraints d'y conjurer un péril. Les Bretons avaient chassé

vers le S. et vers TE. les anciens habitants du pays; ces Armoricains étaient les alliés des Francs ; la population qui s'était emparée des plages passait pour vaillante, jalouse de ses droits, aussi capable de résister que d'envahir, puisqu'elle avait déjà bâti des villes-fortes, peu habitées d'ordinaire, mais destinées en temps de guerre à servir de refuges. Les Bretons ne manquaient pas une occasion d'attester leur indépendance devant les Francs.

Ils donnaient même l'hospitalité aux rebelles, comme Chramne, et ils les soutenaient de leurs armes. C'est ainsi que Clo taire vint en personne combattre les alliés de son fils. On sait la fin de Chramne ; une partie de la Bretagne, en ce temps-là, fut ravagée.

Alors s'ouvre une période obscure de luttes incessantes et de paix mal gardées ; c'est une longue guerre entre deux races, dont Tune prétend à la suprématie, tandis que l'autre repousse xomme un asservissement une souveraineté même nominale. A peine Clotaire est-il mort, que Waroch, chef du Bas-Vannetais, se jette sur les terres restées aux Armoricains et passées dans l'héritage de

Chilpéric ; Farinée des Francs accourt, beaucoup plus nombreuse que les bandes bretonnes ; mais Waroch use de stratagèmes et extermine les Francs. Et le vainqueur pourtant, se défiant de ses forces, offre la paix, rend la ville de Vannes, mais en demandant de Tadministrer, moyennant un impôt annuel (578).

Ce n'est là qu'une ruse de guerre. A peine les Francs sont-ils rentrés chez eux, que Waroch reprend les armes ; le pays rennais, puis celui de Nantes, sont dévastés ; les Francs menacent de tout passer au fil de Tépée, et Waroch se soumet encore, pour recourir bientôt, disent les auteurs de cette époque, à de nouvelles « perfidies d. Puis, d'autres soulèvements encore, suivis de représailles ; et Waroch disparaît de Fhistoire, à la suite d'une bataille sanglante. Grégoire de Tours n'a pas plus rendu justice à ce vaillant chef du Bro- Erech, que le biographe Eginhard n'a reconnu les qualités de la race indomptable des Bretons. Jusqu'à Louis-le-Débonnaire, les rois francs ne comprirent pas qu'il était plus facile d'exterminer ce petit peuple que de l'asservir. On a soutenu que Pépin-le-Bref tenta sérieusement

la conquête de la Bretagne et qu'elle fut achevée sous Charlemagne. Les armées de Charles, comme celles de Pépin, guerroyèrent contre les Bretons, de 786 à 799. Mais on occupait vainement le pays ; ce n'était là qu'une prise de possession violente et jamais reconnue, et partant une conquête toujours illusoire. Les Bretons étaient condamnés à un tribut; ils ne le payaient jamais que la main forcée. Ils étaient traités de barbares par les Francs, à cause de leur facilité à rompre les traités ; eux estimaient que ces traités imposés par la force ou la violence ne les liaient que pour la circonstance, et que la valeur en était nulle. C'est pourquoi les victoires des Francs furent toujours peu décisives. L'année même où mourut Charlemagne, Jarnithin, prince du Bro-Erech, soulevait les Bretons, sans résultats sérieux cette fois. Ensuite, la Bretagne entière prit les armes à la voix de Morvan ; l'empereur, accouru lui-même contre les rebelles, éprouva un premier échec ; avant de livrer une seconde bataille, Morvan fut assassiné par un soldat franc. Quelques années après, nouvelle révolte sous la conduite de

Wiomarc'h, qui périt comme Morvan, de mort violente et fut tué dans sa propre maison.

Enfin Louis-le-Pieux crut que le seul moyen de maintenir les Bretons dans le devoir, c'était de mettre à leur tête un chef indigène, élu par l'empereur, mais chargé de contraindre les tyern à ne plus sortir de leurs frontières, comme les Francs à respecter le territoire voisin : son choix se porta sur Noménoè.

L'occupation carolingienne touchait à son terme. De nouveau, les Bretons s'étaient emparés de Vannes, et ils s'étaient établis définitivement dans le Vannetais oriental, jusqu'à la Vilaine. Au bout de quatre siècles, ils devenaient les maîtres incontestés de la péninsule armoricaine ; après avoir été tenus quarante ans sous le joug des Francs, ils trouvaient un vengeur, dont les victoires allaient, pour un temps, transporter jusqu'au plein cœur des Gaules les frontières de la Bretagne,

Unification de ia Bratagns.

Noménoë.

L'origine de Noménoë (Nominoê ou Néomène) est diversement racontée. Les uns veulent qu'il ait eu une naissance obscure, parce qu'il n'est jamais question de lui avant le choix de Louis-le-Débonnaire ; d'autres affirment que ce choix même est la preuve du contraire. Il ne tarda pas, son élection faite, à fixer sur lui l'attention. Il fit comprendre à ses compatriotes que leur liberté était intacte, puisque le pays avait à reconnaître un prince breton ; aux chefs francs, il déclara que violer le territoire confié à sa garde, ce serait manquer de respect à l'autorité de l'empereur. Cette habi-

4iHmflaWi

leté porta ses fruits ; la Bretagne devint tran-

■ quille et prospère. Ces succès valurent à Noménoë la jalousie des courtisans; mais Tempereur continuait sa confiance à l'heureux et prudent chef breton. Enfin, ébranlé par les calomnies, Louis suivit les conseils du chambellan Bernard et prit le commandement de ses troupes pour venir dans les Marches de Bretagne enlever le pouvoir à Noménoë. L'ambition de Bernard éveilla les soupçons des

■ autres lieutenants ; la défection se mit dans

■ Farmée franque, et l'empereur, emprisonné . par ses trois fils, dut abdiquer en leur faveur, j En ces circonstances, Noménoë témoigna d'une î grande reconnaissance envers le vieux prince

dont il tenait ses dignités ; une telle fidélité fut loin de lui nuire. De plus en plus, il affermissait son gouvernement par une adminis- ! tration équitable. En 826, il avait établi sa ré- ! sidence à Vannes, qui se vit bientôt incorporé à la patrie bretonne. Il aida puissamment le clergé national et combla de faveurs l'évêché de Dol, ainsi que la célèbre abbaye de Redon, dont le fondateur Convoion lui fut ensuite d'un utile secours. Après la mort

de Louis-le-Débonnaire , les Francs recommencèrent leurs invasions en Bretagne; Noménoë envoya Convoion auprès de Charlesle-Chauve demander si l'empereur autorisait ces incursions, que ne provoquait aucunement la conduite pacifique des Bretons. I-.es chefs francs furent rappelés et désavoués; la Bretagne eut encore une nouvelle période de repos. Ensuite, fut livrée la bataille de Fontenay; et Noménoë secoua le joug : il était prêt.

Charles-le-Chauve marcha sur le rebelle avec une armée formidable, pour l'époque ; il rencontra celle des Bretons sur le territoire de la petite ville de Hain (845) ; la bataille fut acharnée de part et d'autre ; elle dura deux jours : les Francs furent complètement battus. L'année suivante, Charles-le-Chauve revint, avec de nouvelles forces ; mais il se retira avant d'avoir vu l'ennemi en face, et fut contraint de reconnaître solennellement l'indépendance de la Bretagne (846). Noménoë se hâta de mettre à profit sa victoire : il s'empara des comtés de Rennes et de Nantes, et proclama le duché de Bretagne constitué. Cependant la guerre éclatait encore avec Charles-le-Chauve. Noménoë

se jeta dans TAnjou, partout victorieux, prenant les villes sans coup férir ; il aurait en peu de temps achevé la conquête de tout le comté, s'il n'avait été rappelé en arrière par la défection de Nantes et de Rennes. Ces deux villes furent sévèrement punies de leur trahison ; emportées d'assaut, elles furent démantelées et de longtemps empêchées de reiîevoir les Francs. Et Noménoë de retourner aussitôt à ses conquêtes, dans le Maine, dans le Vendômois. Le péril devenait grave pour Charles-le-Chauvre. Noménoë avait déjà pénétré dans le pays chartrain, où rien ne résistait à sa d furie bretonne », lorsqu'on apprit soudain sa mort (851).

Cet événement inattendu fut accueilli chez les Francs avec une explosion de joie. Les évêques exprimèrent le jugement le plus sévère sur Noménoë, qu'ils appelaient un dangereux ennemi de l'Église ; et ils virent la main de Dieu dans sa fin prématurée. Naturellement, les Bretons n'avaient pas la même opinion sur le libérateur du pays, qui avait assuré, par la conquête de Rennes et de Nantes, l'unité du commandement en Breta-

tagne et fondé la nationalité bretonne. Les évêques indigènes non plus ne proféraient pas les mêmes anathèmes que le clergé de France ; les moines de Redon ensevelirent le corps du héros, qui fut leur bienfaiteur, dans Téglise du monastère.

Épispoë»

L'empereur crut le moment favorable pour prendre sa revanche. Il organisa une quatrième expédition contre la Bretagne. Erispoë, qui venait de succéder à son père, avait des forces inférieures; mais il n'hésita pas à attaquer l'ennemi et remporta sur les Fcancs une victoire décisive. Charles-le-Chauve offrit la paix à Erispoë, qui l'accepta, à la condition que l'empereur lui conférerait l'investiture des comtés de Rennes, de Nantes et de Retz, et confirmerait toutes les conquêtes de Noménoô dans l'Anjou et dans le Maine. Les chartes de cette époque mentionnent le duc des Bre-

tons comme « gouvernant la Bretagne jusqu'à la rivière du Maine. » L'œuvre de Noménoë résistait aux Francs ; elle était menacée par un autre ennemi, bien moins redoutable par le nombre, mais secondé surtout par la terreur que la légende propage quelquefois autour d'nn nom.

Les pirates normands, après avoir déjà remonté la Seine, se hasardèrent sur la Loire et débarquèrent de leurs nacelles en cuir (843), à Nantes, une première fois, durant les saints offices; ils tombèrent à Timproviste, massacrèrent les fidèles et Tévéque, et disparurent, emportant les vases sacrés. Depuis, ils étaient revenus et repartis avec leur butin. Vannes fut attaqué et ne dut sa délivrance qu'à Erispoë, devant lequel s'enfuirent les Barbares. Le fils de Noménoë eut à peine le temps, du reste, de se montrer digne de son père ; un jour qu'il était en prières, dans une église, il fut tué sur les marches de l'autel, par les ordres de Salomon, qui fut son successeur.

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Salomon ou Salaûn.

Le nouveau règne, bien que commencé par un meurtre, ne se passa pas sans gloire. Les Normands étaient devenus la terreur universelle. La Seine et la Loire étaient leurs fleuves, d*où ils débarquaient nuitamment pour faire le pillage ; ils s'avancèrent dans la Vilaine, puis dans la Mayenne. S'étant emparés de Redon par surprise, ils détruisirent le monastère de Saint-Sauveur (868). Cette fois, Salomon ne put réduire et chasser les pirates ; il fut contraint d'acheter leur retraite au prix de cinq cents vaches. En 873, ils arrivèrent devant Angers, prirent la ville, et en firent leur place-forte. Devant le danger extrême dont le royaume était menacé, Charles-le-Chauve fit un appel à tous ses vassaux. Le duc de Bretagne joignit ses troupes à celles du roi. C'est même à Salomon que la France dut son salut, en cette occasion. Il imagina de creuser un canal le long du fleuve, où les Normands

étaient tenus assiégés, dans leurs barques ; les eaux furent dérivées et la flotte ennemie resta à sec : rien n'était plus facile que d'anéantir les Barbares. Ils offrirent de traiter avec Charles-le-Chauve, qui accepta leurs propositions et leur permit d'hiverner dans les îles de la Loire. Tout l'honneur de cette guerre revenait à Salomon, qui rentra dans ses Etats comme un triomphateur. Mais tant de gloire n'apaisait pas les haines autour detlui. On ne lui pardonnait pas son usurpation. Lui-même était poursuivi de remords, et pour expier le meurtre d'Erispoë, il comblait de présents les églises et les monastères ; il conçut le projet d'aller jusqu'à Rome, et de demander au pape l'absolution ; il consulta les principaux seigneurs de Uretagne, qui le supplièrent de ne pas s'éloigner, parce que les Normands ne cessaient de ravager le littoral; il se rendit à leurs raisons ; mais il accomplit son vœu, en faisant porter au pape une statue d'or de même taille que lui-même.

Comme Erispoë, Salomon périt de mort violente, assassiné par Gurvand, comte de Rennes, et Pascuéten, comte de Vannes, qui

se partagèrent ses Etats. Voilà la Bretagne livrée à la guerre civile et de nouveau exposée aux revendications du roi de France. Au bout de trois règnes, les conquêtes de Noménoë se trouvaient gravement compromises. En eflet, aussitôt après Tattentat commis sur la personne de Salomon, Charles-le-Chauve publia un capitulaire par lequel il proclamait ses droits sur le duché de Bretagne. Mais ces prétentions étaient au moins exagérées ; de toutes façons, elles restèrent vaines.

La Bretagne n'était pas une province détachée du domaine royal; jamais elle n'avait fait partie intégrante du royaume ; c'était tout au plus un État subordonné; le duc était bien moins un vassal qu'un allié du roi. A son avènement, il ne devait pas l'hommage (que rendra seulement un prince issu de la maison de France, Pierre de Dreux), et il ne prêtait aucun serment de fidélité ; son hommage était comme une marque de déférence envers un voisin puissant : pendant la cérémonie, il restait (( debout et armé » . C'est que le duc tenait la Bretagne <îl de Dieu, et non du roi » ; il était duc « par la grâce de Dieu », et il gouvernait

« dans la plénitude de ses pouvoirs royaux et ducaux d. Sa couronne n'était pas a un cercle ducal, mais une couronne fermée, comme celle des rois. » S'il rendit jamais au roi Thommage-lige, c'était pour ses seigneuries étrangères à la Bretagne. Quant à ses vassaux, loin de réserver, comme ceux de tous les grands feudataires, la fidélité qu'ils devaient au roi de France, leur serment au duc de Bretagne était « absolu et sans réserve » ; ils reconnaissaient celui-ci pour leur souverain seigneur. Et, de fait, la Bretagne avait ses lois et ses institutions particulières. Le duc ne devait au roi « ni subside ni contingent militaire » ; il n'était lié avec le royaume par aucune alliance défensive ; il n'apportait ses secours et n'agissait que « par dévouement. » Le duc disposait seul de ses forces militaires ; il délivrait des lettres de noblesse, et il avait, comme les souverains, sa monnaie d'or et d'argent. Les évêques et les abbés étaient nommés et reconnus par lui seul. Le clergé breton fut placé hiérarchiquement dans la province de Tours ; mais il évitait, en toute occasion, de se confondre avec le clergé du

royaume; il avait ses synodes, convoqués et présidés par le duc. A chaque nouveau pape le duc envoyait directement son ambassade ; quand le pape adressait un bref ou une bulle, il y en avait toujours une expédition séparée « pour le clergé de Bretagne » . D'un autre côté, les ducs eurent beau tenter et beau faire, la suprématie métropolitaine de Dol ne fut jamais consentie par l'Eglise romaine. Sans nourrir aucune hostilité contre les Francs, les Bretons ne renonçaient à aucun de leurs droits acquis et ils étaient prêts à tout pour les maintenir. Mais les successeurs de Noménoë se virent atïaiblis par la rivalité des comtes de Rennes, de Vannes et de Nantes ; ils ne purent même préserver le territoire des incursions normandes. Noménoë croyait (l avoir fondé un royaume ; il ne laissait qu'un duché. »

Gupvand et Pascuéten.

A la mort de Salomon, malgré le capitulaire de Gharles-le-Chauve, la Bretagne resta aux

Bretons. Mais les principautés dont elle se composait, se déclarèrent indépendantes :

outre les comtés de Rennes et de Vannes, elle comprenait encore ceux de Cornouaille, de Léon, de Poher. . . Il est vrai que Gurvand et Pascuéten, les deux lieutenants les plus distingués de Salomon, exerçaient une sorte de pouvoir central, mais un pouvoir déjà partagé entre deux ambitieux. Leur rivalité attira sur le pays la discorde intestine. Incapable de tenir tête à Gurvand, le comte de Vannes appela les Normands à son secours ; le vaillant comte de Rennes les battit en toutes les rencontres ; il mourut, avant d'en avoir délivré la Bretagne, au cours de ses victoires. Pascuéten ne devait pas recueillir longtemps les fruits de sa trahison ; il fut bientôt assassiné par les Normands eux-mêmes. Alors éclata la guerre civile dans toute son horreur, sous les yeux des Normands, devenus les maîtres du territoire depuis la Loire jusqu'au Blavet.

Judicaël et Alain-le-Gpand.

Cependant les Bretons, à la voix de Judicaél, petit-fils d'Erispoë, et du comte de Vannes, Alain, se rallièrent en face de Tennemi, et infligèrent aux pirates la plus sanglante défaite ; Judicaël les poursuivait, avec une ardeur imprudente, lorsqu'ils se retournèrent sur lui à l'improviste ; et il tomba, enseveli dans son triomphe. Mais Alain compléta la victoire; sur quinze mille Normands, c'est à peine si quatre cents eurent la vie sauve dans la fuite (891). Ce qui en restait dans la péninsule, sur la Vilaine ou sur la Loire, fut chassé.

Alain reçut le surnom de Roi Grand (Roé ou Ré bras) ; il est même nommé dans les écrits d'un moine contemporain Père de la Patrie; il restaura le trône de Noménoë, et il fut reconnu duc et roi.

Le, comté de Nantes surtout avait été éprouvé ; les Normands n'y avaient pas laissé la moindre trace de sa prospérité. Dès 843, ils

avaient remonté la Loire, comme on sait déjà, et ils arrivèrent sous les murs de Nantes, le jour de la Saint-Jean-Baptiste ; les pirates brisèrent les portes de la cathédrale, où Tévêque célébrait les offices ; ils firent un grand carnage, jusqu'à la fin du jour ; puis ils se retirèrent, entassant tout le butin qu'ils avaient ramassé sur leurs soixante-sept navires. Quelques années après, Nantes tombait encore en leur pouvoir et subissait un sac nouveau. Alain restaura ce pays si éprouvé; le comté rentra dans ses droits antérieurs, comme le diocèse, qui reprit son importance et sa splendeur passées.

La Bretagne jouit d'une longue paix, sous le règne d'Alain, dont la mort, en 907, signala le retour des pires calamités. L'édifice de la grandeur bretonne, héroïquement élevé par Noménoë, croula, au bout de soixante ans, sous les coups des Barbares du Nord.

Occupation nopmande

Les Normands reparurent; leurs invasions avaient cessé depuis leur échec de 891 : ce fut celle-ci la plus terrible de toutes.

La Bretagne, dit la Chronique de NanteSy trembla d'épouvante. Et pas un prince ne se leva, pas un chef ne se montra pour rendre le courage aux Bretons ; les fils d'Alain-le-Grand, au lieu de suivre les traces de leur père, avaient absolument renoncé à toute résistance ; les comtes et les mactyern s'étaient réfugiés en France, jusqu en Bourgogne, et chez les Angles. On dit même que Gharles-le-Simple céda ses prétendus droits sur la Bretagne aux Normands : le pays était donc livré à leur entière discrétion. Les moines aussi avaient quitté leurs abbayes, emportant les reliques des saints, pour lesquelles ils craignaient la profanation. Le peuple restait sans défense et sans conseil, abandonné à la rage des pirates. Tout fut saccagé par le fer ou le feu.

Où les Normands avaient passé, plus une habitation n'était debout, pas une voix humaine ne se faisait entendre. C'était par tout le duché une désolation égale à celle qu'on avait déjà vue dans l'île de Bretagne au V® et au VI© siècle. La péninsule était devenue le même désert qu'aux plus mauvais jours de la domination romaine. Les écrivains de cette époque disent que a la Bretagne était détruite. »

Peu de chose subsista des institutions que les Bretons insulaires avaient apportées sur le continent, lors des grandes émigrations ; l'invasion normande balaya toute leur organisation politique. La langue nationale reculait elle-même devant une telle occupation ; le breton se retirait peu à peu des évêchés de Dol et de Saint-Malo, et il perdait du terrain jusque dans les diocèses de Saint-Brieuc et de Vannes.

Mais un nouveau Ubérateur va venir, Alain dit Barbe-Torte, qui rappellera les Bretons exilés ; etceux-ci, après avoir chassé les pirates, reprendront possession du pays. Alors, sur les ruines d'une Bretagne antérieure, s'opérera un travail de reconstitution politique et sociale, que l'histoire raconte confusément et dont les

résultats apparaissent au commencement du XP siècle. Et c'est ensuite une Bretagne nouvelle, que le système féodal a modifiée profondément, où Ton ne retrouve plus les anciennes divisions géographiques. Mais cette géographie remaniée persistera ensuite, jusqu'à la réunion de la [Bretagne à la France, et même jusqu'aux temps modernes.

Alain Barbe-Torte

La désolation normande dura près d'un demi-siècle. Les Barbares s'étaient fortifiés le long des côtes, depuis l'embouchnre de la Seine jusqu'à celle de la Loire ; ils possédaient l'ancienne Neustrie, que Charles-le-Simple avait accordée à leur chef RoUon. La Bretagne était ployée sous le joug. C'est alors (937) que lui vint un secours inespéré. Le petit-fils d'Alain-le-CIrand, que son père avait emmené en Angleterre pendant la terreur normande, débarqua, un jour, en Bretagne,

souleva les Bretons, fit alliance avec le comte de Rennes, surprit les Normands et les pourchassa même au-delà des frontières. Guillaume, successeur de RoUon, reprit bientôt l'offensive avec une armée nombreuse et contraignit Barbe-Torte à repasser la mer. A cette époque Alain rencontra en exil le fils de Charles-le- Simple, qui fut Louis d'Outre-Mer : l'Angleterre était le refuge des princes détrônés. L'année suivante (938), Alain Barbe-Torte débarquait de nouveau, sur la côte deDol. Il tomba sur un camp ennemi à l'improviste et il tailla en pièces les troupes normandes ; puis, il remonta sur ses vaisseaux, et avant qu'un autre corps d'armée étrangère, stationné près de Saint-Brieuc, eût appris cette défaite, celuici était lui-même culbuté, mis en déroute et anéanti. Sans perdre de temps, le jeune vainqueur s'avança dans l'intérieur des terres, aux acclamations du peuple ; traversant la péninsule, du nord au midi, il emporta la ville de Nantes et força les Normands à chercher le salut sur leurs vaisseaux.

Voulant donner une idée des ravages commis par les pirates, les historiens racontent que

le libérateur de Nantes, qui avait hâte de parvenir jusqu'à la cathédrale, a tut obligé de se frayer un chemin parmi les ronces avec son épée... Pour attirer des habitants dans la ville, il leur accorda des privilèges ; entre ces concessions, la plus digne d'être remarquée fut celle qui déclarait libre tout serf qui viendrait s'y établir, et qui interdisait au maître le droit de le réclamer... » Après avoir battu les Normands de la Loire, Alain fit la paix avec ceux de la Seine, qui s'étaient avancés jusqu'à Dol ; ils étaient maîtres du Gotentin. Dans ces derniers temps, les frontières de la Bretagne s'étaient resserrées.

Après un règne glorieux, pendant lequel la Bretagne s'était relevée de sa ruine, Alain Barbe-Torte mourut en 952, laissant trois fils, qui moururent jeunes, tous les trois assassinés.

Conan I«'. — Geoffpoî P^ — Alain III. —

Conan II.

On vit alois surgir entre les princes bretons les divisions et les rivalités, qui avaient

toujours été si fatales au duché ; elles amenèrent une fois de plus l'intervention des étrangers. Les Normands se montrèrent encore sous les murs de Nantes, dont la belle résistance permit aux secours d'arriver à temps.

Conan, comte de Rennes, et Foulques, comte d'Anjou, se disputaient ce comté de Nantes; leurs armées se rencontrèrent à Conquereux ; Conan fut tué dans le combat, et Nantes passa sous la suzeraineté du comte d'Anjou ; le reste de la Bretagne reconnaissait la protection des Normands, le successeur de Conan, Geoffroi, comte de Rennes, ayant fait alliance avec le duc de Normandie.

Néanmoins, Geoffroi prit le titre de duc de Bretagne en 992. Il entreprit sans succès d^ se rendre maître de Nantes et de soustraire le pays nantais à l'influence du comte d'Anjou. Au retour d'un pèlerinage à Rome, il périt obscurément, dit-on, d'un coup de pierre lancée par une pauvre femme, dont le faucon ducal venait d'étrangler la poule.

Son fils Alain (1008) eut à réprimer, quelques années après son avènement, une révolte des paysans contre la noblesse. Il se

crut ensuite assez fort pour répudier la suzeraineté de la Normandie ; mais le duc Robert le contraignit à rendre Thommage. A son tour, il lui fallut réduire son frère, qui était mécontent de son apanage, le comté de Penthiè\Te. Alain s'était réconcilié avec le duc de Normandie, au point que RoberUe-Diable, en partant pour la Terre-Sainte, lui confia Tadministration de ses Etats et la tutelle de son fils Guillaume. Alain III mourut en 1040, pendant une expédition qu'il avait entreprise, pour mettre son jeune pupille en possession de l'héritage paternel. Comme la Normandie, la Bretagne allait être gouvernée par un enfant

Conan II n'avait que trois mois, quand il succéda à son père. Son oncle, le comte de Penthièvre s'empara de la tutelle. La guerre civile éclata, les seigneurs prenant parti, les uns pour le fils et les autres pour le frère du duc Alain; les troubles ne furent apaisés qu'au bout de cinq ans, en 1062, au profit de l'héritier légitime. Les mécontents suscitèrent à Conan un nouvel adversaire, le duc de Normandie. Conan arma une flotte éva-

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luée à trois mille barques. Il menaçait de faire irruption dans le pays voisin par Tembouchure de la Seine; Guillaume, qui préparait une descente en Angleterre, était inquiet sur le sort de son propre duché, lorsqu'il se vit fort à propos débarrassé de son adversaire ; Conan II mourut empoisonné, en 1066. Depuis Erispoë, c'était le neuvième prince breton qui périssait de mort violente.

Hoël

Conan ne laissait qu'un fils naturel ; Hoël, comte de Cornouaille, son beeu-frère, lui succéda. Guillaume de Normandie était devenu roi d'Angleterre; aux seigneurs bretons qui l'avaient aidé dans sa conquête, il fit de riches donations ; Alain de Penthièvre, que des historiens ont confondu avec Alain-Fergent, fils du duc Hoël, reçut le vaste comté de Richement.

Ces munificences à des étrangers excitèrent la jalousie des Normands, et la plupart des

seigneurs bretons se virent bientôt dépouillés de leurs nouveaux domaines. Bien que Guillaume fût devenu redoutable^ Hoel refusa de le reconnaître pour suzerain ; le roi d'Angleterre repassa sur le continent et mit le siège devant Dol (1076) ; Alain-Fergent défendit la place pendant quarante jours, jusqu'à l'arrivée du roi de France, Philippe pr, venu au secours des Bretons. Guillaume fut contraint de se retirer; mais il laissait en Bretagne des partisans, comme l'évêque de Dol, qui fut chassé, et plusieurs seigneurs, qui fomentèrent une guerre civile. Les dissensions n'étaient pas encore apaisées à la mort de Hoël, en 1084.

Alain-Fergent.

Le pays était si épuisé d'argent et de ressources, qu'à son avènement, Alain-Fergent a fut réduit à vendre une de ses terres aux moines de Qnimperlé pour mille sous et un cheval ». Guillaume crut l'occasion favorable

et il repamt devant Dol; le jeune duc surprit et mit en fuite le roi d'Angletere (1085).

Guillaume fit la patx avec Alain-Fergent, dont il estimait le courage; il le sollicita de porter la guerre dans le Maine; cette expédition, exécutée après la mort de Guillaume, fut sans résultat. Cependant, les héritiers de Guillaume étaient aux prises entre eux, et la Normandie en proie aux querelles intestines.

La Bretagne tirait de là sa sécurité, bien plus que du mariage de son duc avec la fille du roi d'Angleterre. Voyant son pays pacifié, Alain-Fergent partit pour la Palestine (1096), (( comme pèlerin, avec une suite, et non à la tête d'une armée id ; il ne prit aucune part à la croisade armée de Pierre l'Ermite. A son retour de Terre-Sainte, où il était resté cinq ans, Alain consacra tout son temps à doter la Bretagne de sages institutions ; il établit ou plutôt constitua définitivement un parlement et régla l'administration de la justice; et puis, après vingt-huit ans de règne, dégoûté du trône, fatigué du monde et de la guerre, il abdiqua en faveur de son fils, Conan III (1112), et il se retira dans le monastère de Redon.

Gonan III.

Ces actes de foi robuste ne furent pas rares au XII© siècle, qui passe avec raison pour le plus religieux du moyen-âge. Il est vrai qu'on y rencontrait, à côté de cette ferveur religieuse, une égale absence de respect pour les lieux les plus vénérés, avec une égale ardeur du pillage. On avait vu des luttes violentes éclater au sein même des ordres monastiques : dès lors, à quelles rigueurs l'Eglise ne devait-elle pas être exposée de la part de ces hommes de guerre, gens aussi avides que grossiers ? « Chaque fois qu'un événement de quelque gravité venait agiter la société, c'était à qui en profiterait pour mettre la main sur les biens des moines. » Le territoire et la riche abbaye de Redon étaient le principal théâtre de ces brigandages. Et c'est ainsi que Conan III, a: indigné des atrocités qu'on lui dénonçait, n'hésita pas à marcher contre le seigneur de Pontchâteau, qui s'était barricadé avec sa bande dans l'église de Saint-Sauveur » .

Et pourtant, au milieu de ces violences exercées par certains seigneurs contre les moines, « un profond sentiment de foi se retrouvait toujours au fond du cœur de ces hommes de sang et de rapine ; si rudes, si orgueilleux, si indomptables qu'ils fussent, presque tous craignaient le jugement de Dieu et ne voulaient pas mourir dans l'impénitence finale. »

Conan suivit l'exemple de son père ; il institua des règlements qui mirent fin à quelques désordres et furent un obstacle à certaines injustices ; surtout, il se montra le protecteur des bourgeois et des serfs, le défenseur des vassaux contre les seigneurs. En embrassant le parti de ceux qui subissaient les taxes odieuses ou les coutumes despotiques, ce prince obéissait à l'esprit de son siècle; il mettait à profit le désespoir des serfs : c'est la dureté du régime féodal qui a contribué, plus que toute autre cause, à faire les monarchies de l'Europe moderne. « Entre les droits vexatoires que Conan III entreprit d'abolir, le plus inhumain peut-être était celui qui était exercé sur les débris que la mer rejetait après les tempêtes ; ces restes de la fortune des nau-

fragés devenaient la propriété légitime du seigneur, dès qu'ils avaient touché le rivage. Cet usage avait probablement commencé dans le temps où les Normands infestaient les côtes de la Bretagne; tous les navigateurs étaient alors considérés comme des pirates et des ennemis . . . Mais on oublia l'origine de cet usage pour n'en voir que le profit, et on le décora du nom de droit seigneurial. Le naufrage devint une espèce de crime, qui emportait la peine de la confiscation. » L'exemple du duc, les décisions d'un concile assemblé à Nantes (1127), la peine de l'excomunication, tout cela ne fit que suspendre seulement l'exercice de ce droit barbare. On essaya de le légitimer, en le transformant sous une façon de contribution; on fournit des pilotes aux navires étrangers, pour faire le trajet desjécueils dont la péninsule armoricaine est entourée ; ceux qui n'achetaient pas ainsi leur sûreté n'en étaient que plus durement soumis au pillage. Naguère, on accusait encore les Bretons de réclamer cette o: part de la mer d : qui n'a entendu les sinistres légendes des naufrageurs?... Le commerce avait fondé, puis enrichi quelques

nl-Jlclaino ou Noire-Dame, à Rennes.

grandes villes ; pour se soustraire à la tyrannie des seigneurs, elles recoururent au duc, quand elles ne pouvaient elles-mêmes acheter des immunités.

Gonan IV.

Après Conan, la querelle de son fils et de sa fille pour la succession provoqua la guerre civile (1148). La ville de Nantes, dont les attaches avec les Bretons n'avaient jamais été bien solides, se donna au comte d'Anjou, c'est-à-dire qu'elle ouvrit les portes de la Bretagne aux princes de la maison de Plantagenet. Au bout de dix ans des plus grands troubles, Gonan IV fut proclamé duc de Bretagne, avec l'aide de Henri II, roi d'Angleterre, auquel fut fait l'abandon absolu de Nantes et de son territoire. Le compétiteur de Conan, Eudes, parut avec des troupes fournies par le roi de France ; il s'empara de Vannes et de la Cornouaille : le duc de Bretagne était réduit

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au seul comté de Rennes. La guerre intérieure sévissait dans toute son horreur. Conan, assez faible pour commettre certains actes de cruauté dans le Léon, mais trop dénué de courage et de sang-froid pour tenir tête à une si dangereuse situation, se retira de la lutte et se réfugia auprès du roi d'Angleterre. Malgré le roi de France, qui sollicitait l'intervention du pape, Henri proclama un de ses fils, Geolïroi, duc de Bretagne, et il vint en personne prendre possession du pays au nom du prince encore trop jeune ; tous les seigneurs le reconnurent, hormis le baron de Fougères, qui osa seul tenir tête aux étrangers. Geoffroi de Plantagenet fut couronné duc de Bretagne, à Rennes, en 1169.

Ducs de la maison do Plantagonst si do la maison

ds Droux.

Geofli*oi II.

Dès que le nouveau duc fut en âge de régner lui-même, il se sentit entraîné par la force même des choses à soutenir les intérêts du pays qu'il avait à gouverner et il devint l'allié naturel du roi de France dans ses luttes contre l'Angleterre. D'ailleurs, il n'est pas, dans l'histoire, a une famille que les liens du sang aient moins retenue que la maison des Plantagenets )), lorsqu'il s'agissait d'unions et d'avantages politiques. Les fils de Henri II suscitèrent des embarras à leur père et soutinrent contre lui des guerres impies. Pendant

que Geoffroi ravageait les terres d'Aquitaine, Rennes tomba au pouvoir des Anglais; le duc reprit la ville, dont une partie avait été dévorée par les flammes pendant le siège. Ces querelles durèrent six ans. Geoffroi mourut prématurément dans un tournoi donné en son honneur à la cour du roi de France Philippe - Auguste.

Il avait introduit dans la législation quelques changements notables. Jusque-là, les terres seigneuriales se partageaient entre tous les mâles de la famille ; il fut réglé qu'à l'avenir la totalité de l'héritage serait recueillie par l'aîné, à la charge pour celui-ci de faire aux cadets une position sortable ou de leur abandonner quelque terre. Une ordonnance, qui fut un bienfait pour les vassaux des domaines seigneuriaux, interdit aux créanciers des seigneurs la faculté de faire saisir les biens des sujets de leur débiteur : on permit uniquement la saisie des rentes dues au seigneur par ses sujets. Ces deux dispositions juridiques démontrent que la noblesse était alors très appauvrie. — On attribue, par suite, à Geoffroi II la première convocation des

Etats de Bretagne à Rennes et la publication d'un Gode ou assise (1185). Cette assise fut rédigée en vieux français; elle prouve déjà les reculs du breton, à la fin du XII« siècle.

Constance. — Arthur !•'.

Un fils posthume devait succéder à Geoftroi.

Les Bretons rappelèrent Arthur (1187), d'un nom légendaire, auquel se rattachaient les espérances de la race celtique. En attendant sa majorité, la mère du jeune duc. Constance, prit le gouvernement. Elle commit l'imprudence de se remarier avec un gentilhomme anglais, pelit-fils d'un bâtard royal : ce qui mettait la Bretagne sous la dépendance directe de l'Angleterre. Peu de temps après, survint la mort de Henri II, dont le fils, Richard, partit pour la croisade avec le roi de France. Les Bretons se révoltèrent contre le mari de leur duchesse et le chassèrent du pays. Constance régna seule, en son propre nom, pendant sept ans.

A son retour en Angleterre, Richard vit d'un mauvais œil que la Bretagne avait reconquis une certaine indépendance ; il entraîna la duchesse à une entrevue, et il l'emmena prisonnière. Aux réclamations de la noblesse bretonne il répondit par une descente dans la péninsule, qui fut saccagée ; les Anglais allèrent jusqu'à livrer aux flammes la population dans les maisons où elle s'était enfermée et dans les forêts où elle s'était réft^ée. La petite armée des Bretons rejoignit les troupes anglaises prés de Carhaix et leur fit éprouver une sérieuse défaite. Mais ne trouvant pas le jeune duc en sûreté dans son château de Brest, les seigneurs le confièrent au roi de France ; puis, sans prince, sans gouvernement, sans moyens de soutenir une longue guerre, ils se décidèrent à négocier : Constance et son fils rentrèrent dans leurs Etats (1198). L'année suivante, la mort de Richard rouvrait l'ère des aventures.

Dans un testament qui datait de la croisade, Richard Cœur-de-Lion instituait son neveu Arthur pour son successeur au trône d'Angleterre. Richard ne laissa pas d'enfants. Son

frère, Jean-sans-Terre, au mépris des droits et surtout de la jeunesse d'Arthur, âgé seulement de douze ans, se fit proclamer roi d'Angleterre par les grands du royaume ; les provinces du continent se déclarèrent pour Arthur. Le roi de France, heureux de trouver Foccasion d'affaiblir un vassal trop puissant, encourageait les prétentions du jeune duc de Bretagne, et il vint jusqu'au Mans recevoir son honmiage.

Pendant que Jean-sans-Terre, à la tête d'une armée composée d'Anglais, de Normands et de mercenaires brabançons, s'emparait du Mans et d'Angers, le roi Philippe aidait les Bretons à prendre quelques châteaux. La faiblesse de ce secours s'explique par les difficultés qui retenaient alors le roi de France, d'un autre côté ; il avait avec Rome les plus graves embarras au sujet d'un divorce et d'un second mariage, et il était sous la menace des foudres de l'EgUse. C'est à la même époque, où les questions religieuses passaient au premier plan, que fut décidée, après tant de controverses, l'affaire de la métropole de Dol (1199) : les évêques bretons durent enfin se reconnaître pour des suffragants de Tours. Un traité

survint entre Richard et Jean-sans-Terre ; les intérêts d'Arthur y étaient sacrifiés.

Mais la guerre se ralluma bientôt entre les deux rois ; les promesses de Philippe entraînèrent le duc de Bretagne, qui obtint quelques succès dans une première campagne ; ensuite, il se vit assiégé par les Anglais dans la ville de Mirebeau, dont lui-même venait de s'emparer. Jean ne craignit pas de recourir à la trahison : une nuit, le duc de Bretagne fut surpris dans son lit et livré au roi d'Angleterre. Tous les efforts furent alors tentés, mais inutilement, pour amener le jeune prince à se désister de ses droits en faveur de Jean-sans- Terre ; en conséquence, il fut condamné à perdre la vue et à subir le plus infâme traitement ; ses bourreaux l'épargnèrent, cette fois, émus de sa grande jeunesse et de ses larmes. Ensuite, il fut transféré de Falaise dans la prison de Rouen, d'où il disparut sans qu'on ait rien su de précis touchant sa fin.

Faut-il croire, comme l'avancent quelques historiens, qu'il fut enlevé de son cachot, donnant sur la Seine, une nuit, et descendu dans une barque, où l'attendait Jean-sans-

Terre avec son écuyer ? Averti de son sort, il implora le roi son oncle à genoux, dit-on, et lui demanda la vie ; Fécuyer reçut l'ordre de le tuer, mais n'obéit pas. Alors le roi d'Angleterre, saisissant son prisonnier par les cheveux, l'aurait égorgé de sa propre main, puis jeté le cadavre au milieu du fleuve (1203).

Gui de Thouars. — La duchesse Alix et Pierre de Dreux.

Gui de Thouars, veuf de la duchesse Constance, alla demander justice au roi PhiUppe.

Jean-sans-Terre, cité devant le tribunal des pairs et des grands du royaume, ne comparut pas et vit ses possessions en France confisquées. Les Bretons, sous la conduite de Gui, envahirent le pays normand et pénétrèrent jusqu'aux portes de Caen. Philippe- Auguste occupa la Touraine, le Poitou, l'Anjou et le Maine ; et il acheva ensuite la conquête de la Normandie, au profit de la couronne. Non-

seulement ces annexions augmentaient d'un tiers le domaine royal, mais elles débarrassaient le roi de France de son rival le plus dangereux. Enfin, par la mort d'Arthur, le pouvoir en Bretagne était sorti de la maison de Plantagenet.

Philippe-Auguste proclama duchesse la fille de Constance et de Gui, Alix, seulement âgée de sept ans, et se réserva la tutelle de la princesse. Il voulut lui-même la fiancer et choisit le fils du comte de Penthièvre ; mais ce choix ne fut pas maintenu ; Philippe trouva plus conforme aux intérêts de la France et plus utile à l'union des deux pays, de donner l'héritière de l'important duché à un prince de la famille royale. Pierre de Dreux, marié à la duchesse Alix (1212), consentit à rendre l'hommage-lige à la couronne de France.

L'opinion des historiens sur Pierre de Dreux varie, suivant leur nationalité. Les uns en font un prince entreprenant, belliqueux et spirituel ; les diverses chroniques de Bretagne, au contraire, signalent son ambition, son despotisme et sa duplicité. En réalité, le premier acle de Pierre Mauclerc, l'hommage-Uge jus-

que-là refusé au roi de France, n'était pas pour complaire aux nobles et aux évoques bretons. De son côté, le nouveau duc ne s'appliquait guère à désarmer cette hostilité. Il avait gagné le surnom de Mauclerc, soit pour n'être pas entré dans les ordres, auxquels il était destiné, soit pour avoir, dès l'origine, exercé des violences contre le clergé. Ses prédécesseurs avaient montré un esprit de foi dans lequel les églises du pays avaient trouvé leur sauvegarde. Quelques membres du clergé avaient usé de certains privilèges pour accroître leurs attributions; on parlait aussi de bénéfices qui avaient été acquis par simonie ; la plupart des évêques, ceux de Nantes, de Quimper, de Saint-Malo et de Dol, étaient devenus seigneurs de leur ville épiscopale, et le duc réclamait dans ces villes le droit d'osf et de ressort : de là, des démêlés avec l'autorité civile du duc ou même celle des nobles. Le droit d'asile était le privilège que Mauclerc contestait particulièrement. — On appelait minihi (mot celtique dont l'origine a été très discutée), tout lieu de refuge autour d'une église ou aux environs d'une abbaye ; les plus célèbres fu-

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rent ceux de Tréguier et de Saint Malo. Il existe encore une paroisse du nom de Minic'hiy dans l'ancien diocèse trécorrois, aux portes de Tréguier. — C'est avec les évêques de Nantes et de Dol que Pierre Mauclerc eut d'abord maille à partir. Celui de Nantes réclamait contre une violation de ses propres domaines ; mais il se trouva que des fortifications établies en toute hâte, jusque sur les terres épiscopales, délivrèrent la ville d'une invasion anglaise : l'événement donna raison au duc d'avoir passé outre à ces réclamations.

Pierre de Dreux n'était pas homme à s'arrêter en pareil chemin. Il convoqua une assemblée des Etats, qui fit publier une défense d'acquitter certain droit d'héritage ; cela consistait en la cession au clergé et aux pauvres du tiers des successions mobilières, sous le titre de « jugement des morts » ; les seigneurs avaient déjà renoncé, en 1127, au droit de s'emparer des successions mobilières de leurs vassaux. Mauclerc parvint à organiser une véritable coaUtion des barons contre le clergé. Il avait été excommunié par l'évêque de Rennes; d'autres excommunications, lancées par

les évêques de Tréguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo et de Dol, vinrent le frapper encore, sans qu'il en prit souci; il répondit même à ces mesures de discipline ecclésiastique en saisissant le personnel de trois évêques. Son but était d'abaisser le clergé, dont l'influence le gênait, puis de soumettre la noblesse, dont les révoltes mettaient constamment en péril Je pouvoir ducal. Il était surtout inquiété par la maison de Penthièvre, qui représentait la branche cadette de la famille régnante. Pierre Mauclerc sut habilement semer la division entre tous ces princes rivaux. Il s'ensuivit une révolte du vicomte de Léon ; la guerre éclata, dans laquelle le duc finit par l'emporter, et la bataille de Chàteaubriant (1223) fut suivie d'une assez longue paix à l'intérieur.

Peu après, Pierre de Dreux restait veuf, avec un fils en bas âge ; il cessait d'être le duc légitime et il devenait le régent ou l'administrateur du duché pendant la minorité. Pour distraire les nobles de cette question d'héritage, il les entraîna d'abor<l dans une guerre contre les Anglais, dont les résultats furent sans im-

Calhédralo do Quimper.

portance, ensuite dans la croisade contre les Albigeois. A la mort de Louis VIII, il organisa une ligne contre la reine régente ; Blanche de Castille déconcerta ses ennemis par sa diligence et sa fermeté ; Pierre de Dreux signa un traité, dans lequel il reconnaissait la suprématie du parlement royal sur celui de Bretagne: c'était la deuxième fois que les concessions de Pierre de Dreux engageaient la Bretagne sous la suzeraineté du roi de France. Mais les traités et les alliances ne liaient pas Mauclerc pour longtemps. Il oi^anisa, avec Thibaut de Champagne, une nouvelle conjuration contre la régente ; Pierre, comme chef du complot, était chaîné d'enlever le jeune roi ; mais Thibaut dénonça les conjurés à temps ; de là, une guerre contre la Champagne, qui fut envahie et ravagée; l'armée royale, enfin, battit les confédérés aux environs de Troyes. Le duc de Bretagne, qui n'es- . pérait plus rentrer en grâce, se ligua de rechef avec le duc de Guienne et il fit même appel au roi d'Angleterre ; il alla plus loin ; il fit hommage de son duché à Henri III, ainsi qu'à un suzerain. Cet acte fut jugé comme une

CalMdralc do Quimper.

félonie à la cour de France, qui déclara la guerre à Pierre de Dreux. La Bretagne, envahie par les armées françaises et occupée par les Anglais, fut ravagée pendant quatre ans ; battus et mourant de faim, les Anglais purent à peine se rembarquer, laissant Mauclerc à la merci du roi de France. Pierre de Dreux se jeta aux pieds de Louis IX ; celui-ci réclama un nouvel hommage pour le duché de Bretagne, puis exigea l'abdication de Mauclerc (1237) en faveur de son fils Jean, qui avait atteint sa majorité.

Dans la suite, le prince découronné consacra son temps à la poésie, pour laquelle il avait un goût très vif, comme Thibaut de Champagne. Enfin il partit pour la croisade ; c'est même à Pierre Mauclerc que le pape confia la direction de cette guerre sainte. Il mourut à son retour de la Palestine, en 4250.

Jean I^^

Le règne de Jean pr, dit le Roux, dura cinquante ans ; mais il ne fut guère marqué

par des événements considérables. La question de l'hommage — lige ou non — qu'il rendit au roi de France, a longtemps exercé les historiens, et leurs commentaires laissent encore la solution indécise.

Le premiur acte de Jean-le-Roux fut de maintenir les libertés seigneuriales et de méconnaître quelques-unes des prétentions du clergé ; sur ce dernier point, il suivit à peu près la politique de son père. Au XIII® siècle, quelques prédominances du pouvoir spirituel sur le temporel causèrent des mécontentements. A partir de Philippe-Auguste et de saint Louis jusqu'à la fin du moyen-âge, la monarchie elle-même restreignit les attributions ecclésiastiques; tel est le principe qui a depuis dominé la matière : « TEgUse doit connaître de tout ce qui concerne la foi, et la justice temporelle, de tout ce qui a trait aux immeubles et aux fiefs même appartenant à TEglise » ; on proclama, d'ailleuas, Tindépendance des deux justices. Le duc Jean organisa une ligue de la noblesse contre le clergé, renouvelant une querelle que Pierre Mauclerc avait déjà soulevée et qui ne devait être

terminée que quatre-vingts ans après, sous Philippe-de-Valois. Jean-le-Roux, comme son père, avait été excommunié ; il alla demander son absolution à Rome. Quelques-unes des conditions imposées au duc par le pape excitèrent les murmures de la noblesse bretonne, qui se disait ainsi lésée dans ses droits ; mais nulle révolte n'en résulta, et ces murmures furent même assez vite apaisés. Le duc de Bretagne prit part ensuite, avec sa femme, à la seconde croisade de saint Louis. Le roi de France étant mort en pays infidèle, Jean revint et consacra son temps à l'administration intérieure de son duché.

A l'égard du pape, la Bretagne se reconnut comme pays d'obédience : c'est-à-dire que le pape gardait, huit mois de l'année, le droit d'y conférer des bénéfices. La question des Juifs était à l'ordre du jour : une ordonnance du duc Jean déclara les gens de race sémitique bannis à perpétuité ; on reproche quelque barbarie aux suites qui furent données à cette mesure législative. D'autres ordonnances tendirent à rendre au duché l'indépendance que Mauclerc avait compromise : ainsi furent abolis

les appels au parlement du roi. Jean I^r avait surtout la préoccupation d'agrandir le domaine ducal ; c'est ainsi qu'il recouvra, en Angleterre, le comté de Richemont, cédé par Guillaume à Alain de Penthièvre, mais aliéné depuis; de même, il acheta au vicomte de r.éon l'importante place de Brest; « qui ne lui coûta qu'une haquenée blanche et cent livres de rente. y> Par ces règlements et par ces dispositions, on voit que les événements et que les actions éclatantes tinrent peu de place dans la vie de Jean-le-Roux, son ambition n'allant point jusqu'à compromettre sa sécurité.

Jean II.

Jean II (1286-4305) vécut avec moins d'éclat encore que son père. Si ce n'est la part qu'il prit à la guerre entre Philippe-le-Bel et Edouard I^r, à peu près tout son règne se passa à élaborer des règlements intérieurs. Cette guerre lui avait prouvé, du reste, qu'il

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n'était pas fait pour le métier des armes; il passa d'un camp à l'autre sans que ses défections eussent attiré sur lui les représailles des rois rivaux; ce fut, dit-on, la haine des Bretons contre les Anglais qui le décida définitivement à opter pour l'alliance française.

Plus tard (1297), il sollicita et obtint que le duché de Bretagne fût érigé en pairie. Cet honneur parut aux Bretons un danger pour leur indépendance ; ils en exprimèrent hautement leur crainte; une déclaration formelle du roi ne parvint pas à les rassurer. Les événements prouvèrent bientôt que leur appréhension était fondée. Ainsi, la monnaie de Bretagne, comme celles des autres provinces, dut être portée à l'atelier monétaire du roi. Les procès contre les usuriers furent enlevés à la juridiction ducale et soumis à des juges commissionnés par le roi de France. Quant aux biens des Templiers, ils furent confisqués sur le sol breton, comme partout, au nom de l'autorité royale. Le duc obtint du roi la confirmation de certains privilèges ; mais demander cette confirmation, c'était précisément reconnaître au roi de France le droit de l'accorder et faire acte de vassal à suzerain.

Comme ses prédécesseurs, Jean II fut en lutte avec le clergé. Il se rendit à Lyon, où se trouvait le pape, pour régler la question des privilèges ecclésiastiques ; mais il mourut dans ce voyage, avant d'avoir accompli la réforme qu'il souhaitait.

On doit à Jean II la coutume écrite de Bretagne. Les usages particuliers, qui régissaient encore chaque coin du pays, furent remplacés par une série d'ordonnances rendues dans un sens plus général.

Arthup II.

Arthur II (1305-1312) termina avec la cour papale l'affaire des droits du clergé : ces immunités furent réduites. Le règne d'Arthur fut encore marqué par une assemblée des Etats, la première où les hommes du Tiers aient été admis avec les députés de la Noblesse et ceux du Clergé.

Sous ce gouvernement, la guerre entre Edouard et Philippe de Valois se termina par

un traité, où le roi de France cédait à celui d'Angleterre la suzeraineté de la Bretagne ; mais les Bretons s'opposèrent à cette transmission de puissance, qui resta sans effet.

Jean III.

Jean III, surnommé le Bon, eut à soutenir une première lutte contre le roi de France, lors de la refonte des monnaies ; des commissaires royaux furent chargés de saisir en Bretagne les coins et les espèces que le duc n'avait pas livrés à la réforme. Il tenta de se soustraire à la suprématie du roi, dès 1315, dans une assemblée des Etats à Rennes; il amena les évêques et les chapitres de Bretagne à ne reconnaître pour seigneur que le duc ; la régale, ou jouissance des revenus dans les sièges vacants, lui fut encore réservée ; enfin, tout le clergé se soumit à la juridiction temporelle du duc.

En dehors de ces questions d'ordre ou plutôt de préséance intérieure, le roi de France

n'eut qu'à se louer des services de Jean-le- Bon. La guerre était assoupie entre la France et l'Angleterre ; elle n'avait alors que des intermittences sans résultat sérieux. Mais elle éclata contre la Flandre, en 1328, et le duc de Bretagne y prit une grande part « comme allié, non comme vassal » de la France, ainsi que le reconnut Philippe de Valois ; Jeanle-Bon fut blessé à la bataille de CasseL Une seconde guerre de Flandre lui fut plus fatale encore : car il mourut, des suites de cette campagne, à Caen (1341), lorsqu'il rentrait dans son duché. Il avait contribué à d'utiles réformes, et le pays lui fut redevable d'un code nouveau sous le nom d'anciennes coutumes, qui furent promulguées en 1330.

Gomment en est-on venu à l'accuser d'avoir cherché à vendre la Bretagne à la France, par un échange de provinces, la Bretagne contre l'Orléanais ? Ce marché eût-il été conclu entre le roi et le duc, tout porte à croire que les Etats ne l'auraient pas ratifié ; s'il était possible que les deux princes y eussent songé, il ne serait pas probable qu'ils en eussent tenté l'exécution. La Bretagne allait, d'ailleurs, atti-

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Cli&tcBu de Citas

rer rattention de la France, à d'autres titres. Il fut quelque peu question alors de trois établissements nouvellement fondés à Paris, pour des étudiants bretons : le collège de Cornouaille, à l'intention des jeunes gens nés dans le diocèse de Quimper ; le collège du Plessi», poui* lequel un gentilhomme de Saint- Malo céda son hôtel de la rue Saint-Jacques ; le collège de Tréguier, sur l'emplacement duquel s'est depuis élevé le Collège de France. Mais la mort de Jean III causa des événements bien plus retentissants : il fallut plus de vingt ans de guerre civile pour recueillir son héritage.

Buerro do Cont Ans. — Les trois Connétables bretons. — Influence française.

Jean III ne laissait pas d'héritier direct. Le duc Arthur II avait eu deux autres fils, Gui de Penthièvre et Jean de Montfort, celui-ci d'un second lit. Gui mourut quelques années avant son frère Jean; mais sa fille Jeanne, surnommée la Boiteuse, revendiquait tous les droits de son père, qui eût été l'héritier légitime. Jean de Montfort prétendait que lui^ frère du dernier duc, ne devait pas céder le pouvoir à une nièce ; de plus, il invoquait en sa faveur la loi salique. De part et d'autre, les prétentions paraissaient soutenables, l'ordre de succession n'ayant pas encore été réglé d'après un principe reconnu ; toutefois, la loi salique avait subi en Bretagne plus d'une infraction.

Jean de Montfort et Charles de Blois.

Jean de Montfort jugea prudent d'appuyer ses droits sur le succès des armes. Sans perdre de temps, il convoqua à Nantes les évêques et Jes seigneurs de son parti. S'étant fait reconnaître duc, il alla mettre le siège devant Brest^ dont il s'empara, comme de Rennes et de Vannes ; puis, ne se fiant pas à ses propres forces, il s'oUicita l'alliance et le secours du roi d'Angleterre.

Cependant, Jeanne de Penthièvre en appelait au jugement du roi de France. Son mari, Charles de Blois, de la maison de Châtillon, était neveu de Philippe VI. On a dit que cette situation aurait eu quelque influence sur la décision du roi. Ce qui serait plus exact, c'est que la cour des pairs, en condamnant Jean de Montfort; n'avait pas uniquement en vue les intérêts de la Bretagne. Cette guerre de succession qui s'ouvrait, allait être un important épisode de la terrible « guerre de Cent

Ans » entre la France et l'Angleterre ; la querelle des deux royaumes continuait à se vider sur le sol breton. Philippe de Valois entraînait les ducs de Bourgogne et de Lorraine dans le camp de Charles; en même temps que le roi d'Angleterre et Robert d'Artois, la plupart des villes de Bretagne s'étaient déclarées pour Jean de Montfort ; la noblesse, avec Beaumanoir et Duguesclin (et Glisson dans la suite), tenait plutôt pour le parti de Charles de Blois.

Sitôt prononcé le jugement royal, Charles parait devant Nantes, qui capitule malgré la présence de Jean de Monfort ; il fait même prisonnier son compétiteur, qui est emmené à Paris et enfermé au Louvre. La lutte semble terminée du premier coup ; elle est reprise de plus belle par la femme de Montfort, Jeanne de Flandre, qui ranime le courage de ses partisans, lève des troupes, et se jette dans Hennebont, où elle attend les secours de l'Angleterre. Dans cette place-forte, elle soutient un siège mémorable ; elle-même donne l'exemple et fait preuve d'une rare bravoure. Pendant un assaut, la comtesse, du haut

des remparts, a remarqué que le camp ennemi est mal gardé ; soudain, avec 300 cavaliers, elle sort de la ville par une porte opposée aux assaillants, tombe à Timproviste sur leur camp, où elle met le feu et les force à quitter Tassant pour protéger leurs tentes et leurs approvisionnements. Mais elle reste séparée de la ville par toute une armée ; durant cinq jours, elle erre par la campagne et rallie enfin des troupes dans Auray ; aussitôt elle se porte sur Hennebont, passe à travers les lignes des assiégeants et rentre dans la place. Ce retour inespéré ranime les assiégés, pour un temps ; des assauts fréquents réduisent la ville aux abois et Ton parle déjà de se rendre ; on dit que la princesse alors assemble les piincipaux chefs, qui jurent à Jeanne de prolonger la résistance encore trois jours ; le matin du troisième jour, on aperçoit la flotte anglaise qui remonte le Blavet, au secours d'Hennebont; et Tarmée ennemie de lever le camp.

L'année suivante (1342), un second siège d'Hennebont ne fut pas plus heureux.

Jeanne de Montfort passe ensuite en Angleterre, pour presser des renforts déjà promis.

A son retour, elle est surprise par une escadre française, vers la hauteur de Guernesey ; un combat naval est engagé, sans résultat, la nuit étant survenue, avec une tempête qui disperse les deux flottes. Puis Jeanne se rend maîtresse de Vannes, que reprennent aussitôt les lieutenants de Charles de Blois. La guerre sévit de toutes parts ; le roi d'Angleterre et le roi de France se portent au secours de leurs alliés réciproques.

Alors le pape lui-même intervient, et une trêve de trois ans est acceptée par les deux rois (1343). Mais cette trêve ne peut être d'aucun bénéfice pour le duché, car elle ne vise que Tintervention personnelle des rois rivaux, laissant leurs alliés aux prises entre eux. Du reste, un acte de Philippe de Valois, l'exécution d'Ollivier de Clisson, sur une accusation apportée d'Angleterre, remet le feu aux quatre coins de la Bretagne. La veuve de Clisson, Jeanne de Belleville (une troisième Jeanne dans une même querelle>, venge ellemême son mari ; elle prend quelques places importantes, elle arme des vaisseaux, et après avoir déjà répandu le bruit de ses repré-

sailles, elle va présenter à Jeanne de Montfort son fils Ollivier, âgé de sept ans, qui sera le fameux connétable. En même temps, on annonce l'évasion du comte Jean, qui débarque, en effet, à Hennebont, mais qui meurt bientôt, laissant un enfant en bas-âge (1345). L'armée de Montfort proclame l'enfant : et la guerre, de part et d'autre, de revêtir le caractère de férocité des luttes sans merci.

C'est ainsi que Charles de Blois, le prince le plus pieux de cette époque, tout en s'opposant au pillage des églises à Quimper, ne recule pas devant un grand massacre des habitants.

Les rois de France et d'Angleterre, occupés à batailler ailleurs, ne s'opposent guère à ces atrocités. La défaite de Philippe, à Crécy (1346), met en péril les affaires de Charles de JBlois ; pour comble de disgrâce, Charles est fait prisonnier sous les murs de La Roche-Derrien (1347), et enfermé dans la Tour de Londres, où sa captivité durera prés de neuf ans. Mais Jeanne de Penthièvre ne montre pas une moindre fermeté que la veuve de Montfort ; et la guerre, alors dite des deux JeanneSj reprend son cours avec une furie

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