La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770
M. le duc de Broglie a remarqué, avec beaucoup de raison, que de toute notre liisloire c'est celle du xviiie siècle, telle qu'elle était traditionnellement présentée, qui a le plus mal résisté à l'enquête sérieuse, approfondie, faite sur pièces, à laquelle s'est livrée la critique contemporaine. Est-ce parce que la violence des passions déchaînées par les événements qui ont précédé la chute de l'ancien régime avait troublé la sérénité des regards, et que cette histoire avait été, plus que toute autre, écrite sous la dictée de l'esprit de parti ? Est-ce tout simplement parce que ral)ondance même des documents subsistant d'une époque si rapprochée de nous rendait la tâche plus facile, et de semblables rectifications ne s'imposeraient-elles pas aussi pour d'autres périodes de notre histoire, si nous avions les mêmes moyens d'y porter la lumière ? Si intéressante qu'elle soit, ce n'est pas ici le moment de discuter cette question. Toujours est-il certain qu'on a commis de graves erreurs en jugeant un grand nombre des hommes et des choses du xviii^ siècle par ce que les contemporains en ont dit, et cette remarque devient encore plus spécialement vraie si on l'applique aux dernières années du règne de Louis XV, marquées par des événements graves, qui ont surexcité les passions, créé des ressentiments implacables, et amené une éclosion si abondante de libelles et de pamphlets que les clameurs du parti momentanément vaincu se font, pour ainsi dire, encore entendre, et qu'il a réussi à imprimer sur la mémoire de ses adversaires comme une sorte de note d'infamie.
Très sévère est donc le jugement porté d'ordinaire sur le fameux triumvirat qui a recueilli le pouvoir en 1770, dans des circonstances tellement critiques, à l'intérieur et à l'extérieur, que ses adversaires, s'ils eussent été justes, auraient dû plutôt, semblet-il, lui savoir gré de les avoir débarrassés d'un fardeau si redoutable et d'avoir assumé la responsabilité apparente des conséquences funestes que leurs fautes étaient alors sur le point de produire. De ces trois odieux personnages, Terray, qui fut le plus brutal, Maupeou, qui fut le plus énergique, n'ont peut-être pas été, si durement traités qu'ils aient été d'ailleurs, ceux contre lesquels on