‹ La BretagneChapitre 12 sur 36 · SAINT-ILAN · texte numérisé non relu

SAINT-ILAN

front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poètes, aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.

Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques , a une grandeur solennelle : c'est la mer, la mer immense, barrant et nivelant l'horizon sous sa ligne sombre, comme dit le poète (1) ; à de certaines heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de sable fui où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée, grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace lentement délaissé. Alors le père : Allons, à cheval ! à cheval!

Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer î Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec eux ; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres :

Ta joie, o jeune fille, est l'azur du ciel même ! La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail , Fait naître sur ta joue un reflet de corail , Quand tu t'émeus de ce baptême (2).

( I ) Amédée Pommier.

(2) A. du Clésieux , Promenade.

Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère , ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons des premiers siècles , bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et iortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà, idéalisa eu ces beaux vers :

.... Sur un rocher, devant l'éternité , Devant son grand miroir et son fidèle emlilème . Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime- Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, A prier pour renaître, à finir de mourir, A jeter le passé, vain naufrage, à lécume , A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume ; Kepuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour, Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie Chantant sur une lyre ! (1)

Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte Tient à Paris ; il passe quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets précipités, les œuvres commencées, les monuments qui surgissent du soL ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure,

(1) Sainte-Beuve, Pensées d'août, à Ach. du Clésieux.

SAINT-ILAN. b7

cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes ! Bien et mal, cbarllé sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et aspirations à la foi ; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter; et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jailhsse une flamme comme d'un foyer immortel !

Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime , son cœur bat vivement à ces vives impressions ; et, parmi ces voix de la foule^ lui aussi il jette sa voix, cri énergique du vates, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilh par les huées. Et ce Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, cha-

ritr, faux plaisir, ni vice ni vertu (l), le drame du siècle, il en trace à grands traits une large fresque, comme ce tableau de naufiage que le peintre antique avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

De toutes les cités o cité souveraine,

Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine ?

Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs. De sourds mugissements ou de vastes clameurs?

Le travail t'embrassant. quand sa grande ai'e s'ouvre, Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre, Animant les marteaux, la scie et les leviers, El ne laissant dormir aucun de tes quartiers ;

Tes orchestres géants, tes fêtes colossales ,

Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris

Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris 1

Celle voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'entliousiasme et de douleur, de désolation et de dédain, d'admiralion et de colère; mais elle ne se confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions de la mullilude, elles ont un accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait en-

;0 Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé : Umvoix dans la foule.

SAINT-TLAN. 89

lendre au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde aniique : il juge, il condamne, mais il aime ; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les cœurs souffrants, les cœurs aimés; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.

LiQL mer.

Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.

Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se liaient, comme on court vers un être clicr après son absence. En face de la mer, les âmes tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus mcdilalifs, les plus insensibles même s étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient cl, des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là, à la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, el la mer? quel charme ont ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son im-

mensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais, toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et qui, par cela môme, est l'action éternelle. Ce regard que nous lançons au ciel est une aspiration , un geste de l'àme qui se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, la soif de l'iniini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant pénétrer l'inflni môme, nous en poursuivons le signe et llmparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie d'elle-môme, elle nous fascine, et nous la regardons avec une insistante insaliabilité, comme si, par cette

contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie inlînie, l'arrêter et la fixer.

La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés : c'est une suite de criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui regarde TAnglelerre; au point où le rivage fait un coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points même, elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle est la suite et le prolongement sans transilion, on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est devenue fraîche, feitile, richement cultivée, semée de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés

du cùtë de rOcéan, à pans rudement coupés et portant Jcs traces des tempêtes qui les ont àprement taillés : on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.

De son sommet on embrasse une vaste étendue : devant soi la baie de Cancale tout entièrej à gauche Ja côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint - Michel, bâli sur les rochers et s'élançant en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière el de secours. Sur le point le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge ; de fort loin en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écucil où jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots et leur indique la roule du port.

A l'ouest, la cote de Bretagne a un autre caractère ; en face de lAtlanlique, elle est largement et profondément ouverte : là, lOcéan a toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de l'horizon vsans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, lutte de la force immol)ilc contre l'action

qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue : l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le Trou du Diable et les Grottes de Morgatte, dans la presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.

Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancieniie enceinte de la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Ilouat, Ilœdic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu de l'ennemi et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.

C'est ainsi qu'ont été découpées dans la înasse de la

presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.

A Brest, la mer n'a pu ronopre qu'une petite langue de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Bichelieu fonda le plus puissant arsenal de la France.

Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de Grimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des boulets, des fragments de fer rouilles et brunis, ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque ; il semblait entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des noms immortels : Aiisterlitz, Napoléon, duGuescUn, Jean-Bart,l)uquesne, la Reine Blanche, Louis XIV ; çà et là se dressaient muettes les canonnières formidables : la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au milieu ; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule

par sa propre impulsion ; on dirait un monstre, un de ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une macbine de guerre (1). A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les flots ; la plus lourde bombe imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau de guerre, c'ostunecitadelle d'airain, comme en rêvent les conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent sont invisibles.

Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats balaient des barques

(1) Les Ru?scs, h Kvnhiirn, prirent, un inslanf les canonnières pour (les chalands, ÇYO?- l>atonn\ de Irnnsporl.

LA Ml^R.

que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière : une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties ; en entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible; et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils étaient séparés comme des damnés.

Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un homme , les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on li£ le poids énorme écrit sur leurs tiges : huit mille livres,

dix mille livres; et les grands câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses yagues, casse comme un fil de soie en ses heures de colère ; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers oîi les masses de fer sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent les forgerons deminus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs d'un brasier étincelant.

Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mats pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore et est comme épouvanté de celte active puissance de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis deux cents ans.

Tel était Sébastopol! nous disaient les marins : sa

rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, toute cette force a été anéantie : les assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements parles mains de ïitaos souterrains, arraché de sa base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, foulés aux jneds comme la moisson dans l'aire (1), voilà Sébastopol aujourd'hui : des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête de la guerre !

La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de l'Océan ; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un

(I) Isaie, x\i, lo.

iOO LA BRETAGNE.

accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Doiiarnenez s'ouvre par une large passe, on y enlre et l'on en sort aisément, elle est })ropre au commerce, aux petits navires et aux bateaux ; arrondissant en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pèche. Trois ou quatre petils ports s'abritent au fond des anses, et dans ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi. Le principal de ces porls, Douarnencz, fournit des sardines à presque toute la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies ; il y a le Douarnenez •d'hiver et celui d'été : l'hiver, c'est un bourg de quinze ^.ents habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix mille ùmes. Veut-on avoir une idée de celte pêche : qu'on sache que Douarnenez et les t4'ois petits ports groupés comme des faubourgs à ses côtés, Lequel, Triboulet Porut fleurs noms ne se trouvent sur aucune carte), emploient à la pèche de la sardine plus de huit cent cinquante barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque jour de quinze à vingt- cinq mille sardines : la pêcbe durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches ces Imit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement s'engouiïrer dans la baie: et pourtant, malgré ses

pertes sans nombre, celte armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution vienne à rencontre, recommence le même mouvement par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu !

Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute couverte de points blancs, pùquereltes semées sur la mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse semble déserle : la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se lèvera- t-il pas? Mais le soleil s'abaisse,, et les voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde : la ville alors se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remphssent, le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâlent, descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si elles les prenaient à l'abordage : un va-et-vient rapide s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le

poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les prix se débattent, c'est le marclië. Bientôt les lanternes et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin d'œii une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche étroite et frêle, comme des ombres.

Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan : c'est, avec la côte de Penmailv , le point le plus inculte de la Bretagne, le bec du Raz : à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent à des milliers de lombes d'un cimetière abandonné.

Des landes paies recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et déserte ; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes ; un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance apparaît debout un pûtre im-

Page 1