LA LANDE DE LANVAUX
Des bords do TArs aux rives de la Claie s'étend uiuimmense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères desséchées et des ajoncs rabougris ; roreille n'y entend (|ue les cris plaintifs dos vanneaux et les chants stridonls
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des i^i'illous ; Vœ'û n\ découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce désert.
Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lar azuré qui réllécliisse un feuillage ombreux, mais desmal'ais fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un élang aux eaux rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une Heur, pas un glayenl.
Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et ([ue j'embrassais du regard le vaste et lugubn* liorizon (pii s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité de l'enfance, s'asseoir prés de moi, et, sans craindre d'être indiscret, me dit : « — Savez-vous, Monsieur, pour- (pioi la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les ))ierres y sont toutes brisées ? — Non, mon enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi? —Oh ! oui. Monsieur, ma grand'mère, (pii est bien vieille et qm sait bien des choses, m'a dit comment cela est arrivé. — Eh l)ien, raconte-moi, petit, ce (pie ta grand'mère t'a appris.
'( — Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à IMeucadeiic, on comptait bien des villages sur cette lande : un de ces villages, entouré de courtils et d<' V(M'gers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
« Un jour saint Pierre et saint Paul, ([ui voyageaienl sur la terni pour voir comment allait le monde en ce hmips-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et Irempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la
APPENDICE. ' 2'rl
t^hiirité, et tenaient en main des bâtons pour se défendi'e des chiens.
« Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine; mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte , mais, loin de faire entrer les saints comme ils le demandaient,il les menaça, s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux- saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du village, e cette fois ils allèrent frapper à la porte de la plus pauvre cabane.
« Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin môme, et leur servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.
« Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à Misère : « Tu es un brave homme ; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité ; forme un souhait et il sera accom})li. » A ce langage, et surtout h l'odeur de sainteté qu'ils répandaient. Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur dit : « Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits sont le seul bien auquel je .tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera
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dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous. — Que ton désir soit satisfait ! » dirent sî^int Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.
« A rautomne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul ; mais un matin qu'il sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre : « Comment î s'écria Misère, c'est vous. Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez encore les fruits du pauvre !... Kh ])ien ! tout le monde va savoir que vous êtes un voleur.... » Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, et crièrent liaro -sur M. Richard, détesté à cause de son avarice et de sa méchanceté.
« M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à descendre, pi'ometlant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une belle somme ; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le lâcha, en lui disant : c Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous ; mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas. »
« Un jour ([ue Misère, était bien malade, la Mort se présenta li lui tout à COU]) et lui dit de sa plus grosse voix : — Allons, Misère, il faut me suivre ; es-tu prêt? — Vous savez bien, répondit le bonhomme, (jue je suis toujours ])rét à vous suivre, car je n'ai rien à enq)orterde ce monde
et rien h y laisser ; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine.... Vous voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais bien manger une de ces pommes ; seriez-vous assez complaisante pour m'en cueillir une ? — Qu'à cela ne tien ne ! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre. — Et la Mort, sans défiance , monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça lui fut impossible : elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde oreille à ses cris. « — Ah ! bonhomme ! lui dit-elle, laisse-moi partir ; j'ai tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre. — Bien, bien ! dit Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas. -- Mais, dit la Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore. — Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier. — Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des temps! »
«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres ; et Misère resta seul sur cette terre désolée !... »
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