LEGENDE DE SAINT CHRISTOPHE
Saint Glii'istoplu', commo tout le «loiidc le sait, était doué de robustes épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-oii confié remploi de passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de Teau avec ses douze apôtres ; Christophe s'empresse de les prendre dans ses bras et les transporte sur Tautre rive avec toute sorte d'égards.
« Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
- Demande le paradis, lui souflla saint Pierre à l'oreille.
— Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien ! Seigneui*, puis(iue vous voulez me faire un don, ordonnez que ton les objets ([ue je pourrai désirer soient forcés d'entrer dîins mon sac.
— Je le veux, dit Jésus-(.hris(, mais a condition que tu ne demanderas jamais d'ai'gent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin. »
Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait ([ue de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais ([ui peut jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'ar-
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geiit lui inspira de mauvaises idées : « Vois , lui disait er milliguet {\)^ tout ce que tu pourrais faire ave(3 cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des mallieureux et leur rendre Texistence plus douce; et dire qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi ! »
Christophe eut un moment de faiblesse, et Targenl passa dans son sac. Pctra faut tho (2)? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux pour le pauvre monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon , vint à passer er diaoul (3', qui se mit à le narguer et à lui faire toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille commença ; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût on prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, et Ton entendait au loin connne le ])ruit de deux marteaux tombant et retombant l'un après l'autre ; ils y seraient encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de son sac : « Ah ! milliguet diaoul (i), par la vertu de Notre- Seigneur, tu vas entrer dans mon sac. » Ce qui fut fait à l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il jette sur ses éjiaules, en cherchant dans sa
(1) Le niuiiLlii.
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tête comment il s'en débarrassera. Il passait près crime forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge à grands renforts de bras. « Voilà mon affaire , se dit Christophe, » et s'adressant aux forgerons : « Tenez, leur dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait faits danssavie; sivous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu. — Accepté! » Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait :
« Christopiie, Christophe, je me rends ; ([ue faut-il faire pour sortir de là?
— Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisseitranquille désormais.
— Je le jure.
— C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir! » A partir de ce moment Christophe changea tout à fait
d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et quand les forces ne lui permirent i)lus de contiiuier à être le passeur du Scorff , il se retira dans un petit ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des nombreux pèlerins ([n'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadisméprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tète basse, et dans sa disti'action il prit l'escalier qui conduit à l'enfer.
Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne mine qui rengagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria aussitôt: «.Non, non, je le reconnais, renvoyezle, il est trop fin pour moi ! »
Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer plus loin ; aussi s'approchant le plus possible :
« Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans ! Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du dehors. »
Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais aussitôt Christophe jetant son sac à rintérieur entre et s'assied dessus en lui disant : « Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. » Ou lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
252 LA iSRETAGNE.