‹ La BretagneChapitre 8 sur 36 · LES PIERRES. S · texte numérisé non relu

LES PIERRES. S

de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une

marque d'ailleurs, pas une inscription ; blocs informes,

I recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils

; semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel

de décembre.

La lande où ils sont plantés, sècbe, âpre, s'étend à l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait cela? comment Tat-on fait? dans quel but l'a- t-on fait? Nul ne le sait, nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le ciel , comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois? Kymris? Nul ne répond : un peuple nombreux a été, on ignore même son nom ! Ce peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou si, à force de bras, ils les a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi! Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en nn instant couvert une nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais raconté !

Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles : hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était destinée ; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fit que cent pas dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations des environs ; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes pour voir marcher la grande pierre; beaucoup doutaient qu'elle fut jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait Icnlcmcnt dans les chemins rompus , il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle arriva enfin à la porte du parc; ce fut un

LES PIERRKS. 37

jour de fête, elle entra comme en hiomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses mains, la foule poussait des acclamations ; ce peuple célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par milliers.

38 i.A bretagnh;.

Q\iit)eron.

Le combat. — Le fort Penthiévre. — La prison. — Le jugement. — Le champ des martyrs.

Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire : les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée dans la mer : Quiberon, Carnac, Auray, ces l)ourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont entendu sonner d'iUustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne, Cliarles de Blois et Monfort,le choc de trois chevaleries. Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin ; à Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, répubhcains commandés par un fils de palefrenier, Iloche; puis rimmolalion des débris de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Ter-

QLlBIiROX. 39

reur, comme une large elTiision de sang termine un long sacrifice; voilà les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand ; nous n'avons rien à lui envier.

C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon , près de Carnac , que débarquèrent , à la fin du siècle dernier, des exilés- français venant, les armes à la main, reconquérir leur patrie.

On ne voit pas sans étonnenient dans l'histoire cette tentative des émigrés : c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Calhehneau, sont morts; Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés aisément s'abusent : loin de la patrie , les événements sont passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent peu d'importance : quand les cent mille hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés croyaient encore la Vendée en armes ; alors arrivait à Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux;

ÛO LA BRL-TAGX!^.

alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest , et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.

Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise : si Stofflet et Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient une armée entière : on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoclic contre ïinténiac et Gadoudal; leurs bandes éparscs se levaient tout à coup devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait favorable : maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on soutirait impatiemment le joug de la Convention ; on avait horreur et mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays ami : dès qu'une armée régulière y mettrait le pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille cliouans aguerris; l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à soixante lieues de Paris; celte fois, dès le premier jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait ù grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.

Telles étaient les espérances et les illusions. Pour

QUIBERON. ftl

l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait (Hé épargné; les préparatifs furent dignes du but. L'Angleterre donna son aide : quelques-uns ont préicndu qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance, sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire : les commissaires demandaient quatre mille voitures pendant quinze jours pour ti'ansporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la Convention, à plusieurs centaines de millions.

Ouant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait partout ranimés : il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la marine royale accoururent. « On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents épécs avec l'ancre sur la garde. «Les Bretons, surtout, étaient en grand nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régimenîs, dont plusieurs portaient de beaux noms : ïiohan , Damas, Lojjal-Émigrant; YaviWlene avait pour chef un mili-

Û2 LA BRETAGNK.

taire savant et éprouvé, le coiule de Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup d'officiers convertirent leur forhine en or, et l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin, spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de vieux olliciers, tous chevaliers de Saint- Louis (1), qui portaient le mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse ; mais eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé enlières ces vaillantes et généreuses vertus.

Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes : mais ici, dès le dél)ut, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer, défauts de celte génération élevée par le siècle du doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement lomber. Ils avaient le courage, le dévoûmenl , l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues ; il ne se trouva pas un homme pour

(I) lis portaient la cioîk de Saint-I.ouis suspendue à un rul)an de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.

QlIBERON. ftS

conduire ces bras: Puisaye, négociateur, diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly, officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé : Puisaye est le chef nominal ; d'Hervilly le chef militaire ; les chouans ne reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort, ils se divisent : le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui Tint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à nie-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre : ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec vont déserter.

Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux : la mer était libre ; les vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en

i'j LA BRETAGNE.

vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux ; plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée; les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions : « Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux dans le sable, s'attelaient aux canons la

plage retentissait des cris incessamment répétés : « Vive notre religion î vive notre roi (1)! » En se retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et J)alayer les cliamps devant eux.

Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'atlendait à perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les bourgs avoisinants : Cariiac, Mendon, Landcvan, Auray ; en quelques heures, dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de combats, soldats par le cœur et par les actes, sinon par l'habit.

Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée rcste-t-elle comme fixée au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne

(0 Puisavo, Mv)iwircs,éi]\[. de Londres, IS»!"!, t. vi.

toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissiuiule pas sou dédaiu pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès ; il faut attendre le second corps d'armée; il faut un lefuge, en cas de défaite, et, au lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été étoufTée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne dans l'étroite presqu'île de Quibcron, et dans le fort Penthièvre qui la ferme ; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au débarquement. Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Iloche qui craignait un sou-

ftô • l.A BRETAGNE.

Icvemeiit général rassemble en hâte tous ses soldats: il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui ; le 5 juillet, il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des flots.

Maintenant l'iicuie des conseils est passée, celle de l'action est venue; il-s n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la jeunesse, mais toujours vaillante el cbevaleresque, el perdant la vie avec magnanimilé, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.

Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île : après une première tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillcl),un plan est formé pour forcer le camp de Hoche : deux détachements, descendant à quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du fort Pentbièvre et les assaillira de Iront : pris entre deux feux par des troupes supérieures en nombre. Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à rencontre des capitaines quand il les veut perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par

QUIBI'KON. Û1

un conlre-ordœ venu on ne sait d'où(l), ilj s'égare à dix lieues de là ; son chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.

Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île ; ils ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et défendu par de formidables retianchements; Hoche les laisse s'approcher; puis, fout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise? Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. I.es républicains, les voyant de ce rempart, marcher

(1) Dos a^jents de l'intéiieur.

impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur admiration : «H semblait, leur disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.— On s'est battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant eux. »

C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient toute leur vie crié en avant ! à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt quarante-trois ; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des leux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance du comte de Rotalicr ; avec ses canons, il arrêta la poursuite des républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour cette fois (1).

Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du IG au 20 juillet, cliaquejour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée presque entièrement

(I) Son fils tomba près de lui : « Enlevez cet oflicler, « dit-il , el il conUnua à commander.

QUIBERON. fi9

d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui livre : quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. 11 ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de celte foule éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et on les emmena comme des troupeaux.

A cette heure, les deux généraux ont disparu : Puisaye s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant ses fautes par la mort du soldat.

Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats : Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île, prèsdePortaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée

nombreuse, n'iiyant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre que leur vient la pensée -.«Sombreuil tint conseil, raconte Tun d'eux, et il fut alors unaninjcment décidé que nous sortirions tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs répubhcains, où du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes (l) ; » mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Celte poignée d'honnncs va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoii'e,ils n'ont que de la pitié :«Hendez-vous, braves émigrés, s'éciient-ils, il ne vous sera pas fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah ! si ce ne furent pas les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldais était la voix généreuse de Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent! Sombreuil, aloi s, sortit du fort, un général républicain s'avança, et quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.

C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fui suivie du massacre des émigrés.

J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse» avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits

(1) Ma sortie de Quihcron , par L. V. do la V ... g. .. o.... Me \icointo lie la Villegourio}.

QUIBERON. r.l

qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard des prisons (1), et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le biographe de Hoche, Dourille, etTimpaitiale narration des Victoires et conquêtes, où l'on sent une âme toute française, et l'hislorien de la Révolution , M. ïliiers, qui juge les événements en homme d'Étal, et les pages sincères de Rouget de Liste, qui accompagna Tallien de Qiiiberon à Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention ; j'ai recueiUi en Bretagne, sur Icsheux mêmes, les traditions et les souvenirs ; et la conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaieni pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.

Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même (2) : « Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche : Les hommes

(Il Tons, si'pa'.és parles tlisiancos cl les aiin 'Cs, .s'acL-tifticiit sur le fait qii il y ml capiliilalioii.

(2) Reialion de M. do ('.liamiK'rei\, oilicier de la marine, l.uiidres,

52 LA BRtTAGNL;.

" que je commande sont déteiminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser remi> barquer, vous épargnerez le sang français. Le gé- -< néral Hoche lui répondit : Je ne puis permettre le « l'embarquement, mais si vous voulez mettre bas les " armes, vous serez traités comme des prisonniers de « guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette >' capitulation ? ajouta Sombreuil. — Oui, dit le général « Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puisappre- " nant son nom : Quant à vous. Monsieur, je ne puis « rien vous promettre. — Aussi, répondit Sombreuil, •< n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je «' mourrai content, si je sauve la vie à mes braves « compagnons d'armes. »

Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le général républicain (l), et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.

Tel est ce récit d'un témoin oculaiie, et la suite des (îvénemenls confirme sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées sur les réi)ul)licains : « Du moins, Monsieui', laites cesser le feu des Anglais! » s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord,

(1) 11 n'est pas certain que le général républicain qui conféra ;ivec Sonibrcuil fut Hoche; quelques relations nomment le général llunibcrt ; mais cela ne change rien au fait.

que signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'élait-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent la décision de la Convention : Tallien court à Paris, et là, son discours se tourne contre lui-même :« Les émigrés, dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance et la mort? « Les applaudissements l'ont enivré (l);il ne sent pas que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant la commission militaire, entendez-vous Sombieuil : « Prêt à paraître devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » Et, se tournant vers les soldats présents en foule : « J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; pour former une commission, il faut que l'on choisisse

(1) C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre, l/entrée de Tallien fui une ovation.

iJJj L.\ BRETAGNE.

des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge qu'est donnée la mission de condamner ces Français!

L'iniquité retombe sur ïallien et la Convention : Quoique un an se fût écoulé depuis la cbute de Robespierre, c'était bien toujours la même assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses passions, la haine et la peur, la haine chez quelquesuns, la peur chez le plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y, citoyens représentants, cinq mille Français! » Pas un ne se leva pour l'appuyer. TaUien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette mort estfacile à résoudre! Qu'étaient quelques miUiers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait égorger? leur mori ne lui apporta pas un remords de plus!

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes palhéliques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le môme acteur, le bourreau.

Ql.IHKRON. 55

Tous ceux qui ontraconlé les derniers moments des victimes sont des émigrés écliappés au môme sort; et, dans les récits de tous on retrouve le même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme Gliaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la môme tristesse calme, tant elle est profonde (1). Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni emportement ni amertume : la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces ofiiciers qui avaient combattu dans l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de quatorze ans, ce jeune ïalhouet, qui se battait près de son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées , qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la

(I) Voy. l'Expédition de Quiheron , par VillennuYC de la Roche- Barnaud ; Récit de Vévasion d'un officier pris à Quiheron^ par le comte de Monlbron ; Relation de M. de Chaumeieix, officier de mnï'mc; Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberony parle V. de la V....g....o; Expédition de Quiheron, par le baron Charron ; Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon, par le chevalier Berlhier de Grandry (dans la Revue de Bretagne et do Vendée) ; Relation du désastre de Quiberon, par M. de la Touche. Le récit de leur évasion , des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.

Ecole de £c ences domestiques

Congrégation de Notie Dame

Ottawa

mort ne pouvait atteindre ce iVuil de ses entjailles ; ces paroles sublimes, ces acles liéroïqnes, d'autant plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent elre à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces prisonniers, emmenés de Ouibcron à Auray, la nuit, par des chemins mal frayés, avec nue faible escorte (1), et à qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! pi'oniez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quckpies-uns s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se joignaient à Tcscorle. Car ils avaient donné leur ])arole, et ils comptaient la vie pour rien et l'honneur pour tout (2)] ; et ces dernières nuits, dans la chapelle qu'ils appellent Y antichambre de la mort ; ce jeune Goatudavel qui, n'ayant que si\ mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, jwur ne pas sauver sa de par un mensonye; ce domestique qui ne veut pas vivi'e sans son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe, riiistoirc a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du souffle de Dieu, et, connne inspiré, exhorte à la mort ses compagnons étonnés de son éloquence, elles conjure de pardonner à leurs assassins; et ces vieillards,

(l) de n'étaicnl pas les roxalistcs, dis-iit plus lard un oflicier rëpu- Itlicain, (iiil étaienl lios prisonniers, c'était nous qui élions les leurs, s'ils l'avaient voulu.

,'2) Cl:aumcr( i\.

(illBERON. 57

vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, Usaient à haute voix la prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre se levant au milieu des prisonniers : « Ghevahers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis! » et les soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus rétréci; et, à une heure que Ton connaissait, le silence se faisant instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs de charité volontaires (l), qui envahirent littéralement la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de

[l] Ce furent mesdames Lccontc, Fougère, Tanguy ; femme du l)eu[:le, qui fil confeclionncr des vctcmenls à ses frais pour les prisonniers", Iliimpliry, Hémon , Kerdu, Brunet , Guillcvin , Dupnrc , Le Normand, Glain, Uéar, Lauzer, Vial. Une parUc de ces noms avait élc donnée par M. Théodore Muret {Histoire des guerres de VOucst); la liste en a été complétée par la Revue de Bretagne et de Vendée.

r)S f.A BRETAGN!-.

servir les piisonnicrs , — car ils demeurèrent douze jours dans l'altente de leur sort, douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêlements, et, ce qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mèio, de la sœur, de l'épouse, et ([ui savaient même, don charmant qui n'ai)partient qu'à la femme, mêler à leurs encouragements celle gaîlé légère qui soutient le cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme entre deux nuages une échappée de soleil: voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces helles actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à quelle sublimité l'honnue se peut élever par le sentiment du devoir et par la foi !

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil : il était jeune, beau, brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette expédition : il brillait de cet amour de la gloire qui va bien à la jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour

sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre famille est bien malheureuse! » lui dit-il. En s'exemptantlui-même de la capitulation, il était déjà condamné : mais il inspirait une sympathie universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver : une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.

Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine fut saisi d'une de ces douleurs violentes et soudaines qui bouleversent l'àme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui cause la mort de ces braves gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un mouvement de folie ; car tout homme qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie

ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens de lui-môme. Dans son désespoir, il saisit un pistolet et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que celte grande âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évoque aux cheveux blancs, suivi de, ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux lignes eu chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil , la tête haute, marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du supplice, des mots simples, d'un Français cl d'un chrétien, de ces mots connne on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : «J'ai riiabitude de regarder mon ennemi en face! » Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais je me relève devant vous qui n'êtes que des homm.es ! » Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les officiers répul)licains , et les uns et les autres en le louant, disaient :«La France a perdu un de ses nobles enfants, qui eut été grand pour la gloire de la patrie! » Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la

QlIBERON. (VI

terre natale les dévorera! » avait dit Tallien : trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de cent trente-sept renfermés le matin dans la i^rison, il n'en resta, le soir, que huit. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine recouvertes ; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.

Plus tard, leurs ossements furent recueiUis par une^ pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été élevé près d'Auray, à la Chartreuse. Mais ces marbres, ces statues et ces inscriptions touchent moins que le lien même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle d'un nom sacré, le Champ des martyrs, une prairie, longue, verte, entourée de haies; à l'enlour, la campagne est solitaire et silencieuse. 11 n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un petit temple : Hic ceciderunt , là ils sont tombés! C'est une catastrophe capitale , le dernier coup qui frappe la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un

♦J2 LA HRETAGNE.

seul coup des milliers de têtes. L'ancieune armée , celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et avec Washington, l'ancionne marine, qui avait vaincu sous d'Eslaing, d'Eslrées et Lamotlie-Piquel, disparurent; plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld , Broglie, Fénelon, Montesquieu, Chevreuse , d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellcgarde, Lamoignon, un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, Coëtlosquct, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, h Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps .de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, La Boche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, Lambertrie^Navailles, parent de ce Navailles <iui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan,des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,Vauquclin, Bougé, Tronjolly, Gesril du Papcu, qui, au moment de la capitulation, se jeta à la nage pour aller portt;r l'ordre à

la frégate anglaise de cesser le feu, el revint, autre Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.

«La Chartreuse occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le cliamp de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuii (1). »

Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une des phisiMustres familles bretonnes, s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa ; il tomba au lieu même où , quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, é*ait mort à côté de Charles de Blois (2).

« Les émigrés de Ouiberon , a dit Nnpoléon , soni descendus les armes à la main sur le sol de la patrie , mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à

(1) Revue de Bretagne el de Ycndcc

(2) Le P. Arthur Martin, i'<'/r}'/?)a(/e ù Sainte-Anne d'Auray.

r/! LA BRETAGNE.

leur action et des larmes à leur courage; tout dévodment est héroïque (l). «

Un poêle viendra , un jour, qui redira ces scènes patliéliques, et, comme Shakespeare, déroulera Fhistoire des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs; et il lui suffira, pour êtresubhmc, de représenter la vérité.

(I) Mémoires.

T^os Roclaers. — ConilDonrg.

Madame de Sévigné et Chateaubriand.

En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce mur, sépare le chemin d'un vaste préau : on est arrivé. Ce préau c'est la grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche, les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au miUeu desquels s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent somp-

tueusemeiit dans leur architecture ueuveî C'est qu'ici il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que Ton voit. On n'est point ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit pas et qui cependant est présente, celle charmante femme, si vive et si gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce et légitime royauté.

Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récils reviennent en notre pensée. C'est dans celle cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, « quatre carrosses à six chevaux, avec cinquante gardes achevai, plusieurs chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chanlnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, i\ii\I. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-iMalo.... » On suit cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; aurez-dechaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que nos papiers peints moirés

LES KOCiiîOKt^. (OMBOUKG. 67

et lustrés; une vaste clieminée, large, profonde, avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces hautes pendules incrustées d'écaillé et de cuivre, comme on en voit dans les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits i)runis de toute cette famille de gueniers, de magistrats, de fms et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantai, noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étinceiante, gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main et dont on s'arrachait des copies.

Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à grandes allées droites, « tout à fait sur le dessin de Lenôtre » avec des arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le plus élevé : de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone : ce ne sont que bois et landes ; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres : tout fait silence»

on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du paysage : bientôt, le calme universel qui plane autour de vous envahit et domine l'àme, on n'a plus envie de parler, et Ton ralentit le pas.

Dans le parc, môme solitude : le mail a été abattu, mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'ellemême avait plantés, qu'elle avait vus «^ pas plus hauts que cela, » et qui avaient formé ces belles avenues couvertes dont elle disait : •< C'est passer une galerie que d'aller au bout. -> C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un « petit livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire, » Tacite, la Vie de saint Thomas de Cantorbénj, le Tasse, les Iconoclastes^ et surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est « de la même étoffe que Pascal, » qu'elle ne hc lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, « faire un bouillon pour l'avaler. » Là , elle passe des jours « toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu , à sa providence, possédant son âme, » allant du livre de dévotion au livre d'histoire, « cela fait du divertissement, » de temps en temps interrompant sa lecture pour admirer « ces beaux arbres devenus grands et droits, » ces longues allées « où l'on est mieux que dans une chambre, » où il ne vient personne, et dont « rien n'égale le silence, la tranquiUité et la solitude. »

\ ous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus beaux esprits de Paris et de \ ersailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de ces bois solitaires? afin de la mieux savourer « marchant à l'aventure, » prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et s'arrôtant au bout d'une allée « où le couchant fait des merveilles ! n

Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie parles contrastes, ainsi que MoHère, si plaisant au théâtre, si morne dans le monde, cette femme éblouissante de gaité sentait naïvement la poésie du spectacle de la terre, sentiment fatal aux cœurs faibles, aux caractères faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.

Elle restait tard en ces bois : « Je n'en reviens pas que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air. » Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre : au fond, le Ut ; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre, le

secrétaire ouvert, et l'écriloire de laque et le registre où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs ; puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette^ et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour se faire poudrer : tout cela y est encore. Voilà le lie» choisi, séparé des grands appartements où elle se relire le soir, « une bonne chambre avec un grand feu. » Ce n'est plus le temps de la rcverie vagabonde, c'est l'heure de la méditation et des fortes lectures : elle les fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait au xvu" siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître, dont on disait wn tely gentilhomme appartenant à M. le Prince, et que l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande différence entre Ure seule ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui réveillent l'attention. » Et ces livres (elle fait obsei"ver qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les Homélies de saint Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadic, les Variations. Elle a sous a main les moralistes, les poètes, les ascètes, qu'elle a apportés de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle « se laisse prendre à la glu de la Galprenède et de sa Cléopâtre, « ce n'est qu'un mo-

LES ROCHERS. COMBOIRG. 'l

ment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.

Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société de ce temps, des études sérieuses, soHdes, presque viriles ; la plupart, et madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues, TitaHen, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si attachant. Parfois, une marquise de La f ayette, une madame de Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société, la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait à pein*, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en s étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des mœurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique,

mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus rares qualités des grands écrivains.

Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et. cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on va chez elle , ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa jeunesse : pour le haul personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un désert de pierres, ou auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur suite; du village il est à peine question ; on voit seule la terrible forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les habilants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le père, dur, silencieux, •redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la présence comprime les sentiments, les vœux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de fer; la sœur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle cond)at sans savoir comment la nommer ; le fils enfin , triste, inquiet, sauvage comn;e

Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la main , s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans nne gorge de montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils sont déjà des héros : par son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le commencement.

A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé àComhourg : la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des Mémoires, En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans dtonnement qu'on le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château : c'est, non pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux maisons des xv" et xvr siècles, en pierres de taille, séparées, isolées Tune de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs viUes de Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. il en fait partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.

Vu du préau, le châleau, avec sors grosses tours rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade

Ik LA BRETAGNE.

morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut perron, a un aspect imposant ; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours ; on cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a vite comptées et visitées : non-seulement cent chevaliers et leur suite n'y auraient pas été h l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes y seraient gênées.

Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand enfant : c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à Paris, en ses dernières années : un petit lit de fer, des rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la table où il écrivit cette

pompeuse description du château de ses pères, et où , tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille î tant d'orgueil avec un mobiUer plus modeste que celui d'une cellule de moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant : Voyez comme je suis grand ! et l'humihté descendant plus bas que le dernier des visiteurs! On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination qui l'a égaré ; il y a parti pris : il a voulu forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, que l'on dise : Quelle modestie ! Oui, la modestie de ce philosophe au manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus dédaigneuse fierté : on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en tient compte.

Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés ; telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particuUer, et madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme dans sa vie : aussi ii'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à

l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer ; et l'on ne va pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, plus on la connaît, plus on désire la visiter.

SAINT-ILAN. n

S£j.int-IlcLi:i.

Colonie agricole- — Un poète et un soldat bretons.

Lorsque l'on suit la côte âpre et haute delà baie de Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment découpée qui domine la campagne : c'est la chapelle de Saint-Uan, et cette chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.

Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étahles, les ateliers, les bàtim,ents d'exploitation groupés sur une pente douce qui descend à la mei-. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches : on sent partout une sollicitude inteUigente ci toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de

jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du Ira- Tail : à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on seûgureles premiers chrétiens : ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants , des orphelins,de pauvres petits abandonnes, retirés du vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de l'âme et à la santé du corps; les frères laboul'eurs^ d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les champs et les cœurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poète (1), ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorjquc de leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase cl sans discours, l'alUance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de la croix.

Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le naïf manoir (2) entouré et surmonté de

(1) M. Ach. du Clésieux.

(2) M. Sainte-Beuve.

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