‹ La Brie d'autrefoisChapitre 13 sur 33 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Les danses continuent sans interruption jusque vers six heures, mais alors la fatigue se faisant sentir et Tappétit reprenant ses droits, les époux, suivis de toute la noce, se dirigent vers le lieu où se dresse le souper.

C'est ordinairement une vaste chambre à grains qui a le privilège de recevoir la bruyante et nombreuse compagnie.

A son arrivée dans la salle, le marié revêt un tablier blanc, et, tout en veillant aux moindres détails du festin, prend des mains des femmes de service les plats succulents, aussi nombreux que variés, qu'ail dépose ensuite lui-même sur la table.

C'est une obligation à laquelle nul marié ne se dérobe et comme une réminiscence de cette antique et généreuse hospitalité si noblement et si largement pratiquée jadis chez nos ancêtres.

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Quant aux importantes fonctions d'échanson, elles sont remplies par un alerte garçonnet , enrôlé à cet etfet et qui prend le titre de calvin . Ce nom de calvin, généralement appliqué aux rudes fonctions de pourvoyeur de vin dans une noce, est une allusion blessante à J'adresse des adeptes du fameux réformateur et qui a probablement pris naissance à la triste époque de nos guerres de religion.

Chacun sait en effet que les deux partis, catholique et protestant, ne se ménageaient ni les horions, ni les épithètes blessantes, et chien de huguenot était Tune des plus fréquemment employées; d'un autre côté, on n'ignore pas non plus qu'une locution briarde fait dire d'un travail difficile : Ouvrage de chien, métier de chien; or, comme la place de sommelier de noces, où il fallait constamment courir de la cave au lieu du festin pour satisfaire la soif inextinguible des buveurs, était loin d'être une sinécure, les catholiques du temps avaient trouvé fort plaisant de

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donner à Tindividu investi de cet office le surnom de Calvin, synonyme de chien dans leur esprit mordant, et dont le double sens n''était un secret pour personne, encore moins pour ceux qu'il Yisait.

LE GUILLONNEAU '.

Chacun fête de son mieux le défilé des différents plats; mais Tappétit lui-même a des bornes, et, à mesure qu'il se calme, la bonne humeur des convives, sous l'influence du petit vin de Brie qui coule à pleins verres, grandit en proportion et arrive bientôt à son plus haut paroxysme- Les

1. Guillonneau, actioa de g-itiV/onHer. Anciennement, dans le canton de Crécy, on prononçait giieingnemander, d'où est venu guig-naitder, et enfin, par une troisième et plus récente corruption, guignonner ou guillotiner. Nous croyons que ce mot dérive de guinauder, mendier. .(Voir dans le Bulletin de la Société d'archéologie de Seineet-Marne, année 1870, Tétude de Félix Bourquelot sur le Patois provinois.)

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plaisanteries, les bons mots se croisent, et déjà deux ou trois personnes ont fait entendre quelques couplets égrillards applaudis à outrance, lorsque au moment où une quatrième se lève et frappe du couteau sur son verre pour réclamer le silence à son tour, trois coups violents frappés à la porte font tressauter les noceux sur leurs bancs. Aussitôt, du dehors, une voix nasillarde et traînante psalmodie le salut suivant :

Ah! ben l'bonsoir, la sainte hôtée, Ah ! ben l'bonsoir, la sainte hôtée !

Un chœur discordant lui succède :

Que Tguillonneau nous soit donné Dans vot'e maison.

Et la voix seule reprend :

Si tu es dans ton lit couché, Fais-y ta femme relever.

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Et fais-y ses mains bien laver Et à souper nous préparer !

O compagnon!

Chœur : Que l'guillonneau nous soit donné Dans vot'e maison !

Si tu as tué ton porcelet, Donne-nous-en un morcelet.

Les compagnons sont friolets, Ils rongeront les osselets, O compagnon!

Chœur : Que Fguillonneau nous soit donné Dans vot'e maison !

Si vous voulez n'nous rien donner, N'nous fait's pas ici attarder :

Car il fait nuit et mal marcher, Et nos souliers sont dessolés, O compagnon !

Chœur : Que l'guillonneau nous soit donné Dans vot'e maison!

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30 La ^rie d'autrefois.

Le marié s'approche et chante sur le même ton :

Entrez ! entrez, gais compagnons, Le guillonneau vous sera donné Dans not'e maison.

La porte s'ébranle aussitôt, et une troupe de gens bizarrement accoutrés pénètre dans la salle ; ce sont une douzaine d'hommes ou femmes, voisins et voisines travestis, la figure barbouillée de farine ou de suie ; ils font lentement le tour de la table en continuant de chanter :

Que l'guillonneau nous soit donné Dans vot'e maison !

Un porteur de hotte, choisi à dessein — nous allons voir pourquoi — parmi les plus lestes de la bande, se trouve à l 'arrière-garde et ferme tout à fait la marche.

Pendant cette promenade circulaire, les convives jettent dans la hotte tous les restes de vie-

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tuailles, épars devant eux sur la table. Le pain, la viande, les pâtisseries, la salade, voire les bouteilles de vin, s'y entassent à vue d'œil et produisent le mélange le plus extraordinaire qu'on puisse imaginer. Mais les chanteurs ne se préoccupent guère de cet assemblage hétéroclite : le principal est que leur hotte soit remplie, et ils ne tendent qu'à obtenir ce résultat. Dès qu'il est atteint, c'est ici que le porte-hotte a besoin d'agir de finesse et de savoir jouer des jambes, car les farceurs de la société ne manquent jamais de s'embusquer à la sortie et d'essayer de lancer un seau d'eau ou un pavé dans la hotte aux provisions, ce qu'ils tiennent pour fort divertissant. Il est rare pourtant que cette intention charitable réussisse, et, s'il a pu sortir sans encombre, le fuyard est bientôt suivi de tous les compagnons, préalablement convenus du rendez-vous, ordinairement fixé chez Fun d'eux. Là, on opère le triage des provisions, on les range sur la table, et les guillonneux, après

avoir aidé à les conquérir, s'empressent d'en tirer le meilleur profit, tout en se divertissant à leur tour. Comme les donneux de bouquet à la sortie de Téglise, ils sont ordinairement invités du bal.

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