‹ La Brie d'autrefoisChapitre 32 sur 33 · LES FEUX DE SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

LES FEUX DE SAINT-JEAN

L est écrit , me disait amèrement jeudi dernier un vénérable habitant de la commune de Coutevroult, les yeux mélancoliquement fixés sur un piètre feu de Saint-Jean flambant sur la place, il est écrit que je verrai, avant de mourir, disparaître une à une toutes les bonnes coutumes que nous avaient pieusement léguées nos pères, après en avoir eux-mêmes hérité de leurs ancêtres. Ainsi n'ai-je pas vu et ne voyons-nous pas encore se desserrer les liens sacrés de la famille? la bonne confraternité, la vraie, la franche amitié n'être

souvent que de vains mots? Où sont les gaies et si longues veillées d'hiver dans les étables, à Tentour de la chandelle fumeuse? Déjà elles n'existent plus qu'à l'état de légende dans certains pays, et bientôt dans tous elles auront vécu. Il m'a fallu dire adieu au carnaval de burlesque et joyeuse mémoire. La bruyante aubade du jour de noces donnée, par le marié et les jeunes gens, à tous les invités, ne se pratique plus. Le guinandeau lui-même, ce tribut obligé à de prétendus voyageurs, voisins et voisines travestis, faisant leur entrée au milieu du repas du soir et payant d'un franc éclat de rire et de quelques chansons les miettes du festin qu'on leur abandonne, le guillonneau plutôt, comme on dit chez" nous, est presque tombé en désuétude, et voici que l'antique feu de Saint-Jean luimême disparaît à son tour.

— Pas encore, lui dis-je, vous voyez que le bon vieux curé de Coutevroult, M. Baqué, malgré ses quatre-vingts et quelques années, vient

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encore bénir le feu et tient toujours à la saine tradition.

— Eh! c'est justement parce que nous avons le bonheur de posséder un prêtre de son âge que Tusage du feu de Saint-Jean s'est conservé à Coutevroult, la seule commune peut-être de l'arrondissement où cette coutume existe encore ; mais que M. Baqué s'éteigne, et la coutume disparaît avec lui.

— Enfin, on Ta toujours suivie jusqu'à présent.

— C'est vrai; mais quelle différence de la cérémonie d'aujourd'hui avec celle d'autrefois ! Quelle pompe éclatante alors! Et tenez, monsieur, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais vous faire, si vous daignez me le permettre, le récit d'une de ces magnifiques soirées de la Saint- Jean, dont j'ai tant de fois été le témoin.

Nous sommes au 23 juin, veille de la nativité

de saint Jean-Baptiste : une vive animation règne dans le village ; chacun paraît affairé, et, sur la principale place, en face de l'église, s^élève un monceau de bois, espèce de bûcher informe, que les enfants de chœur ont récolté brin à brin, fagot par fagot, chez les bonnes âmes de la paroisse, et que les gamins, dans leur empressement outré, grossissent encore de tout le bois sec qu'ils rencontrent sur leur passage '.Une perche déposée auprès attend l'immense bouquet qu''on va y fixer et qui doit servir de couronnement au bûcher. Bientôt, les jeunes garçons arrivent, portant triomphalement une gerbe de fleurs butinées par-ci par-là, dans les jardins du voisinage. Le bouquet est attaché et la perche plantée à bo ou 70 centimètres de profondeur, avec scellement de pierres sèches à Tentour : car il s'agit

I . Les sarments provenant de la taille de la vigne, notamment, et que les propriétaires ont eu la négligence de laisser dans leur champ, ont le privilège d'être soigneusement recherchés et viennent grossir de leur pétillant appoint les aliments du feu en préparation.

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de faire en sorte que la tige improvisée, qu'on a eu soin de choisir en bois vert, reste debout jusqu'à la dernière flamme. La perche en place, on entasse symétriquement bûches et fagots , et , grâce à la main leste des travailleurs , les préparatifs sont vite terminés. C'est l'heure de V Angélus., et la cloche, lancée à toute volée, annonce aux habitants que la cérémonie va commencer. De toutes les ruesavoisinantes, de joyeux groupes débouchent en babillant et viennent, tout en se tenant à distance respectueuse , se masser en cercle auprès du bûcher. L'attente se fait silencieuse : on a entendu des chants sacrés retentir dans l'éloignement, et bientôt une longue procession se dessine et s'avance dans le crépuscule. C'est le ministre de Dieu, pasteur de ce troupeau, qui vient en grande pompe, au milieu d'un nombreux clergé, bénir les dons offerts en holocauste. La procession arrive en chantant l'hymne à saint Jean : Ut queant Iaxis ^ etc.

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Les chants ayant cessé, le célébrant dit les prières d'usage, fait le tour du bûcher en Taspergeant, et revient à sa place. Les vieillards notables s"'approchent alors et des mains du prêtre reçoivent une longue allumette soufrée; ce sont les plus âgés du village, et à eux seuls est réservé l'honneur insigne de mettre le feu au bûcher. Ils se baissent, et de leurs mains tremblantes ils approchent, non sans peine, l'allumette enflammée des brindilles amassées à la base ; la flamme jaillit étincelante et gagne en un clin d'œil les morceaux de bois les plus élevés.

C'est l'instant solennel ! Le prêtre entonne le Te Deiim, et tandis que la cloche, lancée à toute volée, accompagne la voix des assistants, qui reprennent en chœur le chant du sublime cantique, la lueur éblouissante de Timmense foyer

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eatoure d'une brillante auréole les traits vénérables des vieillards restés au premier rang, et fait encore mieux ressortir l'air patriarcal de leurs fronts dénudés ou couverts de quelques rares cheveux blancs.

Ces vieillards, ce ministre d'un Dieu de paix et de bonté venant bénir le feu, source vivifiante de tout ce qui existe ; cette foule assemblée et recueillie, invocant avec ardeur ce même Dieu, bon et miséricordieux; ces flammes, énormes langues de feu qui s'entrecroisent et se tordent en s'élevant dans Tespace, illuminant l'église et les maisons voisines elles-mêmes de leur clarté resplendissante, et portant Jusqu'au ciel des lueurs fantastiques qui empourprent sa voûte étoilée : tout cela forme un ensemble empreint d'un tel caractère de beauté mystique et grandiose, qu'il est vraiment difficile à qui n'en a été le témoin de s'en faire une idée bien juste. Cependant la mission du prêtre est finie, et toute la procession s'éloigne en continuant ses chants.

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A peine le dernier surplis a-t-il disparu au tournant du chemin, que déjà l'on se prépare à mêler le grotesque au sérieux; les vieillards se retirent, et une sorte de concentration s'opère dans la foule. Que va-t-il se passer? On s'est aperçu que la perche portant le bouquet commence à vaciller sur sa base incandescente, et il s'agit de s'emparer de ce bouquet avant qu'il soit entièrement consumé. C'est aux jeunes gens que cette mission incombe. Les plus braves s'élancent dans le feu , et un véritable combat s'engage aussitôt sur les charbons ardents : combat acharné, car tout l'honneur est pour celui qui, plus fort ou plus adroit, parvient à s'emparer du précieux bouquet. A peine la lutte a-t-elle duré vingt secondes, que déjà l'heureux vainqueur apparaît, brandissant au-dessus de sa tête le trophée de fleurs noircies. Il est entouré, fêté, choyé, surtout par les jeunes filles, toujours avides d'émo-

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tions autant qu'admiratrices d'un audacieux courage; et, jeunes gens et demoiselles se prenant les mains, une ronde échevelée s'organise à l'entour du foyer. La danse terminée, le triomphateur, tout tier de cette ovation, distribue généreusement les fleurs de son bouquet, fleurs fort enviées, car il est de tradition qu'elles possèdent la vertu merveilleuse de préserver de la foudre. Aussi heureux, trois fois heureux les privilégiés qui peuvent en obtenir une petite partie.

Durant cette distribution, les ménagères prévoyantes ramassent et éteignent les charbons du foyer, quelles emportent chez elles en toute hâte. Pourquoi cet empressement? C'est qu'une vertu non moins merveilleuse , non moins efficace que celle du bouquet, est attachée à ce charbon . On est convaincu que, réduit en poudre et mêlé au sel lors de la fabrication de notre fameux

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fromage de Brie, il empêche la formation des vers qui, durant les fortes chaleurs, viennent trop souvent déprécier cet utile produit.

Telle est, ou plutôt telle était alors, dans sa naïve poésie, Tintéressante cérémonie du feu de Saint-Jean.

Il y a une vingtaine d'années à peine qu^on voyait encore tout le pays briard suivre religieusement cette antique coutume, mais les temps ont changé, le progrès marche (est-ce bien, toutefois, la route du progrès que nous suivons?), et comme je le disais plus haut, seule de Tarrondissement, peut-être de la Brie tout entière, la paroisse de Coutevroult a conservé l'antique tradition.

N''oublions pas cependant un petit hameau de la Chapelle-sur-Crécy, Montbarbin, qui a su, lui aussi, garder Jusqu'à nos jours — sauf pour-

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tant le détail de la procession — la coutume du feu de Saint-Jean.

C'est là tout ce qui reste d'un usage tant de fois séculaire '.

I. On sait que la coutume d'allumer, dans la nuit du 2? au 24 juin, des feux de joie, remonte aux premiers habitants de la Gaule, qui célébraient ainsi le solstice d'été.

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