‹ La Brie d'autrefoisChapitre 31 sur 33 · LE CONGÉ · texte numérisé non relu

LE CONGÉ

E jour commence à poindre. De derrière les rideaux de serge d^une haute alcôve, comme on en voit encore quelques-unes dans notre Brie, la tête d'une fillette de sept à huit ans apparaît.

La blonde enfant jette un regard furtif dans l'appartement, et, s'apercevant qu'il est vide, elle prête l'oreille du côté de Tétable voisine. Un bruit distinct lui apprend que, sous Fénergique pression des doigts de bonne maman Rose, le lait de la Ne\-blanc commence à mousser dans le seau à traire.

212 La Œrie d'autrefois.

Satisfaite de cet examen, Louisette sourit doucement, se laisse glisser à bas du lit, passe à la hâte un petit jupon de toile d^Orange, une camisole de même étoffe, et s'approche, sans bruit, d'une chaise sur laquelle sont déposés les habits de la maman. Louise les tourne et les retourne vivement, prend une épingle au tichu, une à la marmotte, et deux autres piquées au corset de toile bleue.

En possession de ces épingles, vite la petite Louise les dissimule dans un pli profond de sa camisole, et achève, comme si de rien n'était, les autres détails de sa toilette matinale.

« Déjà levée, ma bichette? dit la maman, qui, ayant terminé son ouvrage d'étable, vient de passer dans la maison. Tu es bien matineuse aujourd'hui? est-ce que tu serais malade?

— Oh! non, maman, c'est parce que monsieur le maître a promis un bon point à celle qui arrivera la première à l'école, et que je voudrais bien pouvoir le gagner. Prépare-moi vite mon

Le H^ongé. 213

panier, » ajoute Louise en se jetant, câline et toute rougissante de ce mensonge, au cou de sa petite maman.

Bonne mère Rose garnit le panier de pain, de fromage et de quelques pommes, y ajoute un petit flacon de vin du cru, et, passant Panse au bras de Tenfant :

« Sois bien sage, ma belle, et surtout ne te salis pas dans les chemins.

— Non, non, » dit Louise, qui part tout en courant.

Mais, à peine au tournant de la rue, voici la jeune élève qui ralentit le pas et paraît déjà ne plus songer à l'arrivée de la première à Técole. Bientôt même, elle s'arrête tout à fait et, à travers une haie de sureaux qui borde le chemin, elle hèle deux petites camarades, dont les habitations s'aperçoivent au fond de la cour. De la maison la plus proche arrive toute joyeuse une enfant de neuf à dix ans ; mais, de la demeure la plus éloignée, ce n'est qu'en pleurant et poussant

214 La ^rie d'autrefois.

de bien gros soupirs que s'approche à pas lents une petite amie de même âge à peu près. On se met en route cependant, et, tout en trottinant et jasant, les trois jeunes élèves se dirigent vers l'école.

« Combien as-tu d'épingles, Marie? demande tout à coup Louise.

— Deux. Et toi, Louise?

— Quatre, ma chère!

— Eh bien, et toi, Geneviève?

— Je n'en ai pas, dit Geneviève en sanglotant de plus belle; maman n'a pas voulu m'en donner une seule....

— Ah ! la petite béte ! Fallait faire comme moi : je ne lui en ai pas demandé, moi, à maman , et j'en ai pourtant , et quatre belles et grandes !

— Comment as-tu fait?

— J'ai... »

Mais Louise se rappelant à temps qu'elle a commis une vilaine action . et autant pour

Le '-Coîigé. 215

racheter sa faute que pour couper court à toute explication :

« Ne pleure pas, Geneviève; je suis riche, moi : nous allons partager ; tiens , en voilà deux. »

Geneviève essuie longuement ses yeux, demande aux petites amies s'ils sont encore rouges, et, finalement, Ton arrive à Fécole.

A rissue de la classe, c'est-à-dire à onze heures, avant la prière, la première élève de l'école sort de sa place, et, munie d'un élégant peloton surmonté d'une magnifique image coloriée(le congé), passe de banc en banc et présente le peloton à chacune des élèves, qui y pique à son tour les épingles qu'elles a apportées.

La tournée terminée , toutes les fillettes se lèvent, et, se plaçant sur deux rangs, suivent la porteuse de congé, qui se dirige vers le bureau du maître. Arrivé devant le magister, le groupe s'arrête et, lui offrant le peloton chargé d'épingles, chante en chœur :

21 6 La ^rie d'autrefois.

T'nez, not'e maît'e, voilà t'un présent :

Donnez congé à vos enfants.

11 est onze heures avant midi :

Que Dieu vous rende dans le paradis.

Dans l'paradis y fait si beau,

Que y a des cierges et des riambeaux.

La Vierge Marie s'y promenant,

Toujours gracieuse, vous attendant,

Le p'tit Jésus entre ses bras,

La porte toute grande vous ouvrira.

Le maître accepte le cadeau, le passe à sa femme, et, tout heureux de profiter lui-même d'un bon moment de liberté, s'empresse d'accorder le congé demandé.

Tous les jeudis de chaque semaine, pareille scène se renouvelait, et, grâce aux différents expédients — nous venons d'en voir un spécimen — employés par les élèves pour se procurer les épingles nécessaires , petit à petit la réserve augmentait.

« Mais, va se demander le lecteur, à quoi pouvaient bien servir les épingles ainsi récoltées durant le cours d'une année entière? »

r'nez, not'e niaitrc, voilà t'iin présent... »

Le '-Congé. 219

C'était, ne lui en déplaise, une idée de pieuse économie qui avait présidé à Tinvention de ce curieux usage, et c'est probablement ce qui en a assuré la conservation presque jusqu'à nous.

Voici l'idée : Les épingles obtenues à l'aide du peloton-congé éxaÏQnx, par les soins de la maîtresse d'école, placées chaque semaine dans une sébile de bois à ce destinée, et soigneusement conservées jusqu'au moment de la Fête du Très Saint Sacrement. Ce jour solennel arrivé, au lieu de s'adresser au débitant pour se procurer les épingles nécessaires à attacher les draps tendus sur le passage de la procession, on puisait gratuitement dans la sébile du cong-é, et, grâce à cette réserve , des multitudes de fleurettes piquaient bientôt de leurs gaies couleurs la toile immaculée des tentures improvisées, voire celle des différents et fort nombreux reposoirs.

Page 1