CONSIDÉRATIONS
Il faut compter en médecine avec la grande complexité des phénomènes biologiques. On sait combien les microbes
sont sensibles à tel ou tel milieu dans lequel ils peuvent abaisser ou exalter leur virulence. L'agent de la péripneu-
monie contagieuse, suivant que le milieu sur lequel il est cultivé est additionné de sérum de bœuf, de mouton ou de
cheval, n'est-il pas virulent ou non pour le bœuf, le mou-
ton ou pour les deux.
Mélitensis et abortus ne seraient que le résultat de l'adaptation de la souche originelle capable d'infecter l’homme et de nombreux animaux, et qui aurait acquis, dans chaque organisme, une action pathogène différente. Le passage chez les bovins, sans modifier son pouvoir vis-àvis de l'espèce infectée ou de la chèvre, aurait pour effet d’atténuer sa nocivité pour l’homme et 1 eporc Chez ce dernier, il semble que son agressivité pour l'espèce humaine subit une augmentation sensible et rapide, alors qu'elle baisse pour la vache.
La vie chez la chèvre exalterait certains côtés de sa virulence ; elle deviendrait alors très pathogène pour l’homme sans modifier son pouvoir vis-à-vis des espèces animales. D’après Violle, des expériences auraient prouvé que cet animal serait un transformateur de virulence remarquable, un intermédiaire précieux à l’exaltation de ce microbe, anodin pour l’homme tant qu'il provient directement des bovins. Cependant il paraît maintenant certain qu'il y à des souches bovines pathogènes pour le genre humain, sans qu’on ait pu mettre en évidence l’agent de liaison caprin, ne serait-ce que dans les pays où l’on ne rencontre pas cet animal, comme la Scandinavie ét certaines régions de l’Afrique du Sud.
On peut encore quelquefois voir là l'effet du passage méme temporaire, du germe chez une espèce voisine, le porc par exemple. Ceci ne peut être invoqué pour l'Afrique du Sud.
I ne faut pas oublier qu’une race de microbes non pathogène pour une espèce peut le devenir sous l'effet de diverses causes.
L'abortus n’est pas dangereux pour l’homme, dans telle ou telle région du monde, mais, sous l'influence de facteurs mal déterminés, il peut acquérir un certain degré de virulence. Il ne provoque pas encore de maladie chez l'être humain, mais il le parasite. Ceci est indiscutablement très fréquent ! Des passages de cette race se font d'homme à homme, la nocivité du microbe, petit à petit, s'accroît. Il arrive à déterminer des troubles : une nouvelle race est créée, provoquant une nouvelle maladie.
Une telle exaltation de virulence est chose courante dans l'histoire des maladies infectieuses.
Expérimentalement on a recours à un procédé analogue ; on augmente le pouvoir pathogène du virus rabique, en l’inoculant au lapin, celui du bacille du rouget en l'injectant au pigeon.
La méthode des « passages » qui rend d’appréciables services au bactériologiste, n’a pas été mise par la nature à la seule disposition des laboratoires : elle-même en fait de fréquents usages.
Il faudrait admettre que les infiniments petits sont aussi des infiniments complexes :
On y trouverait, à côté de la « mosaïque » d’antigènes, une « batterie de crochets », chacun de ceux-ci étant spécialisé et figurant, pour le germe, la possibilité de s’adapter à une micelle colloïdale, une humeur particulière.
1°) Un groupe, ne comprenant qu'une partie de ces crochets, représenterait pour le micro-organisme, la possibilité de se fixer dans un tissu donné, de proliférer sur un
sujet plutôt que sur un autre, en un mot un pouvoir pathogène bien défini de ce microbe.
2°) Toute modification de la virulence serait marquée par des changements dans la forme, le nombre et la nature des crochets.
3°) Le développement de ceux-ci, lié à la composition des humeurs, soumis aux conditions d'espèce, de race, d'individu, de climat, pourrait subir d'importantes variations.
4°) Le pouvoir pathogène pour un être donné serait proportionnel au développement du groupe correspondant, dont la composition resterait identique pour un tissu donné. La mise à contribution répétée de ces « crochets » aurait normalement pour effet, le travail créant l'organe, d’en augmenter la puissance. Inversement, l’inactivité continue les atrophierait, Gette évolution serait, de plus, sous la dépendance de la composition du milieu. Si ce dernier est indifférent, les deux phénomènes se poursuivent au ralenti ; s’il est favorable aux uns, néfaste aux autres, les premiers se développent bien, tandis que les seconds s’étiolent de même. Ces mutations seraient très rapides en présence de certaines substances particulièrement favorisantes. Ceci justifierait la stabilité de la virulence d’un microbe pour certaines espèces, ses variations brusques et inexpliquées pour d’autres, les augmentations, les atténuations obtenues par la méthode des passages.
6°) Les mêmes éléments pourraient se retrouver dans les groupes correspondants à des espèces ayant des tissus de composition semblable.
Chez la chèvre on trouverait de nombreux « crochets » du
groupe de la brucella humaine. Il n’y aurait pas de dégénérescence sensible des éléments voisins.
Dans le groupe porc, il resterait la majeure partie des éléments de l'homme et cette fois, la série bovine s’atrophierait.
Chez la vache, à côté de l'étiolement des « crochets » humains et porcins, il y aurait persistance d’une certaine proportion des caprins,
LES BRUCELLA
Les brucella si malléables morphologiquement le seraient aussi quant à leurs fonctions antigènes et leurs propriétés pathogènes ? , Des souches dont la virulence est loin d'être semblable, peuvent avoir une morphologie et des propriétés agglutinantes identiques. D'autre part, des variétés ayant un méme pouvoir pathogène peuvent différer quant à leur pouvoir agglutinant, les variations de celui-ci vont de la simple facilité en plus ou en moins à l'absence de tout phénomène, comme c'est le cas pour les souches improprement appelées, par Nègre et Reynaud, paramélitensis.
De telles divergences, si elles sont moins fréquentes et moins connues pour l’abortus, n’en existent pas moins en dépit de certains avis. Des auteurs ont pu dire, en toute bonne foi, que les résultats de l’agglutination étaient les mêmes avec des antigènes d’une seule ou de plusieurs souches. Ils ont tiré des conclusions beaucoup trop générales d'expériences restreintes, pour lesquelles ils avaient employé des brucella de pouvoir agglutinant très voisin.
Il existerait une brucella unique, mais douée d’un grand polymorphisme. Des mutations, d'orientation dis-
. tincte, multiplieraient considérablement le nombre des variétés de ce microbe. On pourrait les classer en trois tableaux suivant que les modifications auraient porté :
1°) Sur les caractères morphologiques et culturaux.
2°) Sur la composition des antigènes et par conséquent la nature des anticorps.
= 8°) Sur le pouvoir pathogène.
La première de ces catégories n'offrirait aucun intérêt. Il en serait à peu près de même de la seconde à laquelle aboutirait la méthode de l'absorption des agglutinines proposée par les Américains.
Seule la classification basée sur les différences du pouvoir pathogène est intéressante.
En l’état actuel de nos connaissances, il n’est plus possible de la réduire au critérium qui voit en toute brucella pathogène pour l’homme un mélitensis.
On peut distinguer des brucella melitensis, bovis, suis, etc. comme il y a des bacilles de Koch humain, bovin, picinaire, aviaire ; ou simplement des brucella A. B.C. D... de la même façon que l’on différencie les virus aphteux ; ou encore, des variétés 1, 2, 3... 8, 9, 10. Les premières étant les plus virulentes pour l’homme, celles que l’on a l’habitude d'appeler mélitensis ; les dernières, les moins dangereuses pour notre espèce, seraïent en l'occurrence celles qui nous intéressent : l’abortus des bovidés.
CONCLUSION
Qu'importe la classification des brucella !
Retenons seulement que les nombreuses variétés de ces microbes ne peuvent être couramment et pratiquement différenciées. Ajoutons à cela le fait aujourd’hui bien établi,
de la possibilité d'infection de l’homme par des souches animales, bovines en particulier, de ces microbes, nous concluerons avec Violle : « Qu'il est hors de doute que l'extension de la Fièvre ondulante d’origine caprine sera suivie dans toute l'étendue de la France, comme l’indiquent déjà quelques observations, de l’extension de la même maladie d’origine bovine, sans qu'il soit ultérieurement possible de reconnaître l’origine de telle ou telle brucella par suite de ces échanges, de ces mutations provoquées par les contacts continus, la promiscuité étroite, les relations permanentes entre l’homme et les bovidés ».
Il n’y aura plus qu'une brucellose, à symptômes variés, due à une seule espèce de brucella dont on s’efforcera, hélas, souvent sans succès, de différencier les multiples variétés |!
CONCLUSION
Fa
La Brucellose bovine est une maladie importante. 1°) Par les pertes très lourdes qu’elle fait subir à l’élevage 2°) Par le pouvoir pathogène de son agent, susceptible d’infecter l’homme et de nombreux animaux. Pour l’espèce humaine la virulence des brucella de souche bovine, nette en cértains pays, paraît présentement très faible en France, mais elle peut augmenter et le fera vraisemblablement.
Ces menaces sont accrues :
a) par les difficultés considérables que l’on éprouve à combattre cette maladie lorsqu'on la reconnaît. En effet : — Tous les médicaments essayés jusqu'à présent se sont montrés inefficaces.
— La vaccination est sans action ; la prémunition est dangereuse si on l’emploie à coup sûr et criminelle lorsque, comme cela arrive malheureusement trop souvent, sa mise en œuvre n’est basée sur aucun diagnostic précis.
— La prophylaxie par l'isolement est intéressante, mais imparfaite, onéreuse et inapplicable dans de nombreux cas.
b) par l'absence de procédé susceptible de déceler individuellement et à coup sûr tous les animaux infectés.
A CE PROPOS Le diagnostic clinique ne doit pas être délaissé, mais
il demande souvent à être complété, toujours à être confirmé.
Le diagnostic bactériologique, trop inconstant et ne permettant de conclure avec certitude que devant un résultat positif, ne peut être utilisé pour rechercher pratiquement la maladie.
Le diagnostic par inoculations subit les conséquences de l'irrégularité de la présence des microbes dans les humeurs et les tissus organiques. De plus l’obtention du résultat demande plusieurs mois et il faut multiplier les épreuves. Ce procédé est intéressant à conjuguer avec le précédent dans certains cas exceptionnels et pour les recherches de laboratoire. Pour la lutte contre la maladie il est indiscutablement le moins pratique.
L’abortoscope de Bévan et l’hémoagglutination, perdant en précision ce qu'ils gagnent en célérité, ne paraissent pas encore devoir réduire à l’inaction les services de diagnostic bien organisés.
La séroagglutination macroscopique rapide n’est pas plus sensible ni plus exacte que la méthode lente, dont elle est tirée. Son principal avantage, la rapidité de la réponse, disparaît dès que l’on doit effectuer un nombre important d'épreuves. Celui de sa possibilité de mise en œuvre par le praticien a peut-être une grande valeur pour des pays très étendus comme les régions d'élevage des Etats-Unis ; il ne peut compenser pour nous l'inconvénient de l’accomplissement d’un travail délicat par des opérateurs, certes très habiles, mais non spécialisés.
La séroagglutination microscopique rapide est un bon procédé de laboratoire, inutilisable pour les diagnostics en série. Les marmtipulations qu'elle -exige réduisent sensible-
ment le nombre des sérums qu'un opérateur peut examiner. Elle est susceptible de rendre des services pour le contrôle de certains résultats douteux, pour l'étude de ja vitesse d’agglutination ; enfin elle permet l'examen des échantillons hémolysés.
La déviation du complément est une des méthodes qui donnent les résultats les plus satisfaisants. A ce point de vue elle est comparable à la séroagglutination lente. On la délaisse aujourd'hui de plus en plus parce que sans paraître présenter sur cette dernière aucun avantage, elle est plus compliquée, plus longue et plus délicate à mettre en œuvre.
La séroagglutination lente reste toujours le procédé de choix pour déterminer l’état sanitaire général d’un troupeau. Imparfaite, elle n’est malheureusement pas aussi sûre pour le diagnostic de l'infection individuelle. Elle peut cependant servir de base à un système prophylactique efficace, à condition de multiplier les épreuves et de les associer à un diagnostic clinique sérieux. Le laboratoire doit se contenter, en indiquant au vétérinaire la façon d’interpréter la réaction, de lui fouinir les éléments du diagnostic. É
L'intradermo abortination serait évidemment le procédé de choix. Elle permettrait au praticien d’apprécier la réaction en tenant compte des conditions cliniques. Malheureusement, il n’a pas encore été possible de mettre au point un réactif donnant des résultats constants. Il semble que l’on pourra, en multipliant les recherches de ce côté, en tirer une méthode exacte, susceptible de supplanter les procédés sérologiques en tant qu’arme prophylactique.
Quoiqu'il en soit, en attendant que les chercheurs voient
leur tenacité récompensée et trouvent le moyen de diagnostic de la brucellose bovine, simple et essentiellement pratique, qu'’attend la profession, il faut lutter contre cette maladie en recourant fréquemment et sans hésitation au sérodiagnostic lent.
Vu : le Doyen, Vu : le Président, BALTHAZARD. A. LEMIERRE.
Vu et permis d'imprimer.
" Le Recteur de l'Académie de Paris :
CHARLETY.