VOYAGE DE LA COUR A CHAMBORD
La Bruyère, chargé d'enseigner la politique au duc de Bourbon, se crut obligé de résumer avec quelque précision ses idées sur ce sujet. « Quand, dit-il (1), l'on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes dé gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir : il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de
(1) Chap. X, n" 1.
plus raisonnable et de plus sûr est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre. »
Telle est sa profession de foi politique, que l'on trouve en tête du chapitre 1>M souverain ou de la république (1). Jamais il n'y changea rien. Dans les neuf éditions de son livre qui ont été imprimées sous ses yeux et soigneusement revues par lui, on trouve toujours la même formule, dans les mêmes termes et à la même place. C'était doue l'expression exacte et fidèle de sa pensée.
La foi politique de la Bruyère est celle d'un philosophe. Comme Descartes, mettant eu dehors de toute discussion la religion catholique, où il était né, se réserva pleine et entière liberté pour examiner sans préjugé toutes les questions philosophiques qu'il voulait comprendre, ainsi la Bruyère , mettant en dehors de toute discussion la monarchie deLouis XIV, sous laquelle il vivait, se réserva pleine et entière liberté pour examiner sans prévention les gouvernements de l'Europe.
Il n'essaya point de faire, comme Aristote, une analyse minutieuse et une comparaison approfondie de toutes les constitutions qu'il put connaître, ni de composer un traité complet sur la politique. Il ne devait enseigner au duc de Bourbon rien de complet, rien de profond, mais seulement ce qui pouvait être d'une utilité immédiate à Son Altesse. Néanmoins, comme il suivait rigoureusement la belle règle de Descartes, qui ne vent pas qu'on décide des moindres vérités avant qu'elles ne soient clairement et distinctement connues, nous pouvons tenir pour certain qu'il ne jugeait les différentes formes de gouvernement, soit dans l'histoire de France, soit dans la géographie de l'Europe, qu'après les avoir sérieusement étudiées. M. le Prince, qui savait si bien apprécier les hommes et dont la perspicacité faisait trembler les beaux esprits du temps, n'eût pas témoigné à la Bruyère une si grande confiance, s'il ne se fût assuré qu'il la méritait.
Indépendante, modeste et sérieuse, la politique de la Bruyère ne manquait pas d'élévation , mais elle était pratique. Suivant lui , aucune forme de gouvernement n'est parfaite, toutes ont leurs avantages et leurs inconvénients, ou, comme il dit avec finesse, il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. S'il était obligé de choisir, il serait fort embarrassé ; et il avoue franchement qu'il ne saurait à quelle forme de gouvernement il doit se tenir. Il a pour cela deux raisons. La première est historique : la valeur réelle d'une constitution
(1) Chap. X, n» 1.
DANS Ï.A MAISON I)H CONDK. 297
|)()liti(iii(' (Irpciid (les iiKi'urH cl, du ciinictère du peuplo, des circonHt.iincrs plus ou innins riivoraMcs cl, de la iiiatiiènî de h'cij Hervir. IjU HccoiuKi raison est toule lo^M'(]iie : (juaiid luie loi» on ent outré danH le dontc i>IiiI()Hophi(iu(', ou n'en peut pluH Bortirqiie par dcH expériences (juo (lauH cocas l'on ne doit pas niArn(î essayer. Il faut donc, (pie des accidents, indéj»endants d(î notre libre arbitre, tranchent la fju<;stion insoluble. Notre naissance fixe notre choix. La raison nous coninninde de nous en tenir au gouverneraent établi dans le pays oti nous sommes nés. Cett(! (urnic de gouvernement jicut avoir et doit avoir ses défauts ; cependant, à tout i>reiidr(!, elle vaut encore mieux pour nous (pie des révolutions. D'ailleurs, on peut espérei- l'améliorer : il y a niilli' manières d'y parvenir, c'est surtout le talent de ceux qui ont part aux allaires; mais vouloir changer cette l'orme de gouvernement pour une autre, serait une folie, serait un crime. Le commencement de la sagesse politique est de craindre le souverain qui commande, et la fin de la vertu politique est d'estimer et d'aimer son gouvernement comme le meilleur que l'on puisse avoir.
C'est exactement la doctrine enseignée par Bossuet au Dauphin. On la retrouve dans \fx l^olit/(/f/e tirée de l'Ecriture sainte (1) : « 11 n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients, de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu i)rend en sa protection tous les gouvernements légitimes , en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser n'est pas seulement ennemi public (2), mais encore ennemi de Dieu. »
Ce qui distingue la doctrine politique de la Bruyère, c'est qu'elle ne s'appuie pas sur le droit divin. Simple laïque, il ne pouvait parler comme un évêque des puissances établies par Dieu. Il ne s'adressait qu'à la raison humaine. Cette méthode n'était point sans danger ; car, pour faire l'éloge du gouvernement de Louis XIV, il le soumettait sans aucun scrupule au libre examen. Ces philosophes sont incorrigibles : les plus dociles s'émancipent toujours par quelque endroit. Un jour on l'autre, le duc de Bourbon s'en apercevra et le fera sentir cruellement à la Bruyère. Le côté faible des pliilosojDhes est de prétendre n'avoir aucune prévention. C'est ce qu'on ne peut leur pardonner dans le monde, et c'est ce qui les rendait ridicules à la cour. Eu mathéma-
(1) Livre II, article l'^'", proposition 12.
(2) S. Paul, Ép. aux JRomalns, c. Xlii, v. 1, 2.
tiques ou en métaphysique, il est possible de n'avoir pas de prévention; en politique, c'est difficile; à la cour, c'est impossible. La Bruyère ne pouvait faire abstraction de toutes les personnes avec lesquelles il vivait, ni des sentiments qu'elles lui inspiraient. Y fùt-il parvenu, il lui serait resté toujours les préventions de son métier de moraliste. H n'y a pas de cause d'erreur plus difficile à éliminer. Il s'en apercevra bientôt lui-même : c'était l'une des choses qu'il supportait avec le plus d'humeur.
Après le roi , l'homme politique qui exerçait alors la plus grande puissance était Louvois. Il avait créé l'état militaire de la France, œuvre immense, œuvre durable qui a fait longtemps la gloire de ce pays. Mais, malgré ses talents et ses grands services, Louvois, le ministre favori du roi, n'était ni aimable ni aimé. On eût été heureux de le voir tomber en disgrâce. « Qu'un favori s'observe de fort près, dit la Bruyère (1) ; car, s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire, s'il aie visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers et s'il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je penserai juste. » Louvois n'avait pas été heureux depuis quelque temps. Sa fête de Meudon avait mal réussi ; il venait de faire prendre son gendre en flagrant délit de lèse-majesté ; c'était M. de Seignelay qui avait signifié les ordres du roi à M""" de Bouillon ; on disait que M"" de Maintenon se souvenait que Louvois avait été opposé à son mariage avec le roi ; enfin on remarquait qu'il était plus doux et plus poli. Le moraliste en tira cette conclusion : « L'homme, a bien peu de ressources en soi-même (2), puisqu'il lui faut une disgrâce, une mortification, pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnête homme. » Le moraliste avait mal compris le terrible jeu de l'homme d'Etat.
« Concentré dans le secret des grandes afi'aires, Louvois, dit son historien M. C. Rousset, était inattaquable; mais depuis qu'il s'était éparpillé dans les mille détails de la surintendance des bâtiments, il avait multiplié contre lui-même les chances d'embuscade et de surprise. » Lorsque, pour surpasser Colbert, il avait entrepris le gigantesque projet d'amener la rivière d'Eure à Versailles, « il s'était aventuré sur un terrain trop favorable aux cheminements de ses adversaires. » Il y était attaqué de deux côtés à la fois : en dessous,
(1) Chap. VIII, iio 04.
(2) Chap. viii, no 94.
DANS l,A MAISON DK (ONUK. 2W
par la cliarilr cliit'l iniiKi «Ich rf)iir(isaiiK, qui hlilinaicnt ces (Ic'penHeB imit.iloH et cch travaux iuhuinaiiiH ; au ;,'nui(l jour, par Ioh tim'm de i'<:\i M. (le CoIIx'rf-, (pli se luoipuiictif (h; cch imiladrcHHeH ruonutiicutalcs, Hurtoiit par \r uiiuisl n^ (1(î la iiiariuc, 1(! hrillaiit kS(îi<^ri(!lay, <pii triomphait pr('H(|ue autant des ({('plaisir» du b(!au-p6re de M. de la Iloehe- Guyou (pic du lMiiiil»:ir(l('ni('ut de 'JVipoli par la flott(! de Sa MajcHt(i. Louvois, {!ribl(5 dY'{)i;,^rauinieH k^^^ùrcs aux(pi(!ll('S il ne pouvait répondre, avait bien 6té obligé de radoucir le ton d'un niinÎHtre favori ; il s'était aper(;u des atteintes portées à sou cn'idit par diverses faveurs qni fuHMit alors r('pandues sur la famille de CoUx^rt, et que h' mar- (j[nis de Sourclies éuum(;re avec complaisance. La Bruyère a }»arfait(;ment décrit la physionomie de Louvois à ce moment; tout le monde alors ]>r(Miait ])laisir à le voir un [jcu mortifié, plus htimain, pbis traitable. Mais à ce moment-là mtime Louvois, dans le mystère du cabinet, dressait contre son rival une puissante batterie, et organisait contre tous ses adversaires une opération formidable qui devait les anéantir à tout jamais.
Pendant qu'il soutenait auprès du roi le crédit de MM. de la Rochefoucauld et Villeroy, qui avaient condamné leurs propres fils h l'exil, pendant qu'il obtenait des consolations })our les innocents punis à la place des coupables, et faisait envoyer MM. de Dangeau et de Bellefonds à Evreux, en visite auprès de M. et de M""" de Bouillon, pendant qu'en dirigeant les solides travaux de Maintenon, il prenait à la cour les airs et les fa(;'ons de M"'" de Maintenon ellemême, et se montrait doux et bienveillant pour tout le monde, afin que tout le monde rendît témoignage à sa justice, il tendit au trop zélé fils de Colbert un piège oh le jeune ministre donna tête baissée. Il s'agissait de rendre nu compte exact de toutes les forces de terre et de mer dont le roi pourrait disposer en cas de guerre. Le ministre de la marine offrit d'aller sur-le-champ inspecter le port de Brest et les vaisseaux du roi, taudis que le ministre de la guerre examinerait les places et garnisons des Flandres, du Luxembourg, de l'Alsace et de la Franche- Comté. Le 22 août, M. de Seignelay partit pour la Bretagne, et M. de Courtenvaux, fils de Louvois, pour la Flandre française. Louvois demeura seul auprès du roi ; s'il avait besoin d'excuse, la maladie de son père, le chancelier Michel le Tellier, qui avait déjà quatre-vingt-trois ans, parut une raison suffisante. Il n'avait pas même attendu l'absence de sou rival pour démasquer ses bat-
teries. Il voyait bien par où le roi menaçait de lai échapper : M. de Harlay, archevêque de Paris, soit par zèle pour la religion, soit pour faire oublier les différends avec la cour de Rome, dit l'abbé le Gendre, redoublait d'instances auprès du roi, en demandant l'extinction du calvinisme. M""" de Maintenon laissait croire au roi qu'il était un apôtre. Louvois, pour écarter les influences ecclésiastiques qui minaient son crédit auprès du roi, avait pris en main la propagande catholique dans les provinces protestantes ; il lui imprima une direction militaire. Si Louis XIV voulait être plus catholique que le pape, Louvois devint plus catholique que le roi. L'intendant Foucauld avait, au moyen ce d'une mission bottée », converti presque subitement la ville de Pau et une partie du Béarn ; Louvois venait de le faire nommer intendant du Poitou pour y appliquer le même procédé de prosélytisme avec « les dragons de M. d'Haszfeldt, qui y avaient déjà produit de bons effets ». M. de Baville fut chargé de procéder en Languedoc de la même manière. Le maréchal de camp de Saint- Ruth alla commander les troupes (1) en Dauphiné « pour engager insensiblement les huguenots à quitter leur mauvaise religion ». Les grandes dragonnades sévissaient. Louvois faisait le siège du calvinisme comme Vauban avait fait le siège de la place de Luxembourg. Il était sûr du succès et marchait avec fermeté à son but, au moment où la Bruyère le croyait ébranlé, moins féroce et plus honnête homme.
Si la Bruyère ne pouvait pénétrer les sombres mystères de la politique de Louvois, qui se dérobait à sa vue, il observait très bien la lutte de M""* de Montespan et de M™" la Duchesse, qui se passait sous ses yeux, puisque la personne même du duc de Bourbon en était l'objet. M™" la Duchesse connaissait « le monde, ses maux toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs toujours plus vives et plus pénétrantes que ses joies » ; elle était revenue à la cour pour suivre son fils dans sa nouvelle condition et l'aider des conseils de son expérience. Cela déplut à M™'' de Montespan, qui entendait gouverner seule son gendre : elle y tenait d'autant plus qu'elle espérait se consoler des froideurs du roi par la confiante docilité du duc de Bourbon. Il était si jeune, si aimable, il aimait si joliment sa fille. Que i30uvait-il lui refuser ? D'ailleurs, où pourrait-il trouver de meilleurs conseils que près de sa belle-mère? Elle savait si bien la cour;
(1) De Sourches, t. T, p. 29G et note 1. *^
PANS LA MAISON KK CONDK. .'JOl
(.'lie coiinaiHHuit hI \nrn \r lorl et le l'uihlc de clmcun ; elle le (liHuit si bien, avec un esprit si net, si vif et d'un tour si original. Pouvaitil n)i('ux fiiinî (jne d(î l'écouter? Il uviiit uppriH re8|>u^'nol pour enteudre ce (prune mère dit à su lillc (pumd clic la nmritî : il n'avait (pi'iï i)rôter une oreille attentive jujur apprendre , niônie en hon frun- Vais, une foule do choses intéressantes qui faisiiient rire M. le Duc v.t obtenaient d'avance son approbation. M""' la Dnclicsse alla passer les fêtes di! la Notre-Dame dans la retraite, à Maul>ui.ssoii. Les vertus de la princesse Louise de lîavière sa tante faisaient, dit Bossuet, éclater par toute l'IO^^lise la ;j^loire de ce saint monastère, et M'"" la duchesse de Bourbon y vint aussi avec son mari (1) , pour api)rendre à connaître les saintes de sa nouvelle famille. Le duc de Bourbon s'y donna le plaisir de raconter à sa tante. M"" d'Hanovre, tout ce qu'il avait fait avec son père pour lui obtenir sa pension de 12,000 livres. C'était bien quelque chose, pourtant cela ne suffisait pas tout à fait pour rendre la vie extrêmement gaie dans une maison aussi austère ; il essaya de chasser, mais il n'y avait guère de gibier dans les bois mal entretenus de la célèbre abbaye; la chasse ne fut pas heureuse. Lorsque le duc de Bourbi>n fut revenu à Versailles, M"^" de Montespan se moqua des plaisirs de Maubuisson auxquels elle n'avait point pris part. « Il me i)arut un peu gêné de la présence de M"'*' de Montespan, dit M. de Ricous ; de son côté, elle ne fait pas, ce me semble, tout ce qu'il faudrait pour lui donner un air plus libre avec elle. » — Au contraire, il se sentait libre avec sa mère, qui pouvait bien n'être pas toujours d'une conversation fort divertissante, mais qui n'avait jamais la prétention de s'emparer de lui. Seulement M"" la Duchesse, malgré sa soumission de novice envers son mari, ne se croyait pas obligée d'être soumise à M°^® de Montespan. Voilà la guerre allumée, guerre discrète et délicate, sans cris, sans fracas ni tumulte, guerre d'influence entre deux femmes dont la Bruyère trace le portrait en les opposant l'une à l'autre (2). « Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin , un esprit éblouissant et qui impose , et que l'on n'estime que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Chap. III, n» 2.
et qui est comme une suite de leur haute naissance, un mérite paisible mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de leur modestie, qui échappent et qui se montrent à ceux qui ont des yeux. » La Bruyère avait des yeux, et il voyait bien (1). « L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit. » Mais il se garda bien de prendre parti (2). fc II est aussi dangereux à la cour de faire des avances que de n'en point faire. » Après tout, il n'avait pas troj^ à se plaindre (3) : « Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre, l'empêchait de se trouver malheureux par la fortune des princes et des ministres qui lui manquait. » Il fallut bien que ceux qui se faisaient tirer l'oreille pour lui témoigner les égards qui lui étaient dus finissent par s'y résigner. Le roi avait déclaré qu'il allait partir pour Chambord , et il venait de fixer les places de ses carrosses. On dut se hâter dans la maison de Condé de faire les mêmes préparatifs pour accompagner le duc et la duchesse de Bourbon. Le 18 août, M. de Gourville avait écrit de Paris à M. le Prince (4) : « Je viens d'arriver de Saint-Maur, M"" le Duc m'ayant mandé par son trompette de me trouver ici à une heure. M^ le Duc a réglé que M. de la Bruyère irait à cheval à Chambord. Je lui parlerai du sieur Sauveur, ainsi que Votre Altesse me l'a ordonné. » — En efî'et, le lendemain il écrivit de nouveau : « M. le Duc a ordonné de faire donner aux révérends pères et au sieur Sauveur des places dans les voitures ordinaires avec Fabvier. Je lui ai fait dire de les prendre et que je les ferai payer. » Dans ces deux lettres , nous voyons Gourville, rigoureux observateur de l'étiquette, mettre chacun à son rang dans la maison de Condé, appeler le maître de danse, Fabvier tout court; le célèbre mathématicien professeur de fortification, le sieur Sauveur; les jésuites AUeaume et du Rosel, les révérends pères; mais, quand il parlait de la Bruyère, il écrivait « M. de la Bruyère ». Quoique de race bourgeoise, la Bruyère était alors traité comme un gentilhomme de Leurs Altesses. S'il n'en avait pas le titre, il en avait déjà les fonctions. Enseigner la politique à M. le duc de Bourbon! Tout le monde s'inclinait devant ce privilège, sauf à se moquer de la maladresse du philosophe , s'il ne se tenait pas
(1) Chap. IV, n» 78.
(2) Chap. VIII, n" 37. *^
(3) Chap. XI, n» 135.
(4) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS I,A MAISON DK (ONI)l':. ;K>3
mieux sur \oh clicvuiix dr M. le hiic .|iic Uucinr ou iJoilciuii «iir creux <lii loi. MiiIh, iiiCrricui- |)Oiir tout le reste aux deux grantlH IiImlorio^nnplies, la iJruyèro, Haiis être iiii élé^Miut cavalier, leur était Hupérienr en fuit (riM|uitati()ii.
lOnliu la Hruyènî avait, nuili^ré M. le l'rince, un avantage (jiii ne niaii(|uait pas (ra^^réiueut : il aceriuii)a<^iiait le duc (h lîourboii partout, excepté ilaiiH le inonde; il n'assi.stuit point aux fêtes et ne rendait i)as compte des plaisirs du monde ; il n'était jjas ehar^'é d'amuser le jeune ])riiice, ni de lui apprendre à s'amuser; il avouait francliement que les études dont il était chargé, très sérieuses i)ar ellesmêmes, n'avaient aucun ra})i)ort avec le plaisir et la gaieté, et il s'eftbreait i)ar mille moyens ingénieux d'eu adoucir l'amertume, tandis (pie le jeune prince, soit dans 1(î cabinet du roi, soit dans les conversations de la cour, en reconnaissait tous les jours l'évidente utilité. Aussi le duc de Bourbon se savait gré à lui-même, comme s'il avait fait acte de courage et de raison, toutes les fois qu'il pouvait donner à M. de la Bruyère le temps convenu, et il n'y manquait guère. 11 était un peu moins assidu avec Sauveur, parce qu'il ne voyait pas aussi bien l'incontestable nécessité des théories mathématiques dans la pratique des fortifications. Mais avec les maîtres chargés de lui apprendre à s'amuser dans le monde il ne voulut pas s'ennuyer chez lui et se mit fort à son aise ; il finit même par les renvoyer les uns après les autres. Quand Gourville communiqua à Fabvier les ordres de M. le Duc pour le voyage de Chambord, le maître de danse lui dit avec bonne foi qu'il n'était pas nécessaire de le faire venir à Chambord, si Son Altesse ne devait pas requérir ses services plus souvent qu'elle ne l'avait fait dans les derniers temps à Versailles. Informé de ce fait, absolument contraire à ses intentions, M. le Duc entra dans nue grande colère et eut avec sou fils une explication des plus vives. M. le Duc n'entendait pas que son fils profitât de ce qu'il avait les grandes entrées pour s'émanciper à ce point. M. le duc de Bourbon comprenait encore moins que, si le roi le traitait comme un homme digne de sa confiance , on voulût le traiter comme un enfant qui n'a ni bon sens ni raison. M. le Duc fut très ému de cette querelle : il eut peur d'eu tomber malade, et fit venir les révérends pères dans sa chambre pour leur raconter cette petite affaire qu'il avait eue avec son fils. Ils lui dirent que le duc de Bourbon renvoyait aussi fort souvent le maître d'armes. Quant au
maître de dessin , il y avait déjà longtemps qu'il n'en était plus question. M. le Duc promit d'y mettre bon ordre : « Il est important, dit-il, de ne souiFrir aucun retranchement dans tout ce qui a été réglé avec M. le Prince. » Du reste, ajoute le P. Alleaume, qui nous donne ces détails, le duc de Bourbon fait son devoir avec les autres maîtres. Et la Bruyère se disait en lui-même (1) : « Le sage évite quelquefois le monde de peur d'être ennuyé. »
Pendant que M. le Duc prenait avec les révérends pères ces belles résolutions pour empêcher sou fils de lui échapper, le jeune prince, qui ne s'en inquiétait guère, était allé avec le Dauphin faire une magnifique partie de chasse (près Paris) dans la plaine Saint-Denis. La société était des plus brillantes et des plus gaies : on y remarquait MM. de la Kochefoucauld, de Vardes, de Grammont, de Tingry, de Lory, etc., etc. Beaucoup d'habiles chasseurs y déployèrent leurs talents. On tua six cents pièces de gibier, La part de M. le duc de Bourbon était déjà de trente perdreaux dans la matinée. Ce qu'il y avait de plus beau, c'est qu'il avait tiré ces perdreaux à cheval. Quelle fermeté sur ses étriers! quelle adresse! quel coup d'œil! Il caracolait avec grâce, lorsque dans un champ de choux et d'asperges, près d'Aubervilliers , il ajusta un lièvre qui se dérobait devant la chienne de M^ le Dauphin. Il tira, manqua le lièvre, et tua la chienne de Son Altesse Royale. Grand émoi. On accourt aux cris de la bête expirante, on la ramasse, on la soigne. On se demande avec inquiétude ce que va dire Monseigneur : il aimait beaucoup cette chienne, qui était vraiment excellente. Le duc de Bourbon était aussi pâle et aussi abattu que s'il avait fait une chute effroyable. On le consola en lui disant que ce n'était pas sa faute ; mais ces consolations, dont il sentait l'ironie, étaient autant de blessures qui renouvelaient sa douleur. Monseigneur se montra bon prince et témoigna quelque pitié pour son petit cousin. Au déjeuner à Aubervilliers, on parla beaucoup de cette affaire importante : le duc de Bourbon, piqué au vif, déclara qu'il ne chasserait plus de sa vie. On fit de grands efforts pour le tirer de son désespoir : rien ne put réussir. A la fin on rapporta la chienne, qui n'était pas encore morte ; on remarqua qu'elle n'en mourrait pas. Cela seul rendit quelque courage au jeune prince ; il consentit à chasser à pied dans l'après-dînée , et il tua bien encore une huitaine de pièces avant de rentrer à la maison. Il appela
(1) Chap. V, n° 83,
lu l'.riivî'n' uiipn-s de lui, |Hiiir se dintruin; de hos pluiHirs \niv <|iicl- (|iif.s c'-tiKU'fl rtéri('iiH(!H ; miuH il m; put hc tenir d<î lui dire hoii chu^'riii. ( 11' qu'il ne [xtuvait HUpjxu'tt'r, c'éluit ropitiiou (ju'il avait doim6(! de lui à t(»us les ((Uirtisaus d(! MoiiHci^^iuMir. La l'ruyt'-rr lui rt''[)ondit(l) : «( Nous cliei-('li(tus n<tti*e boulicur (mi drliors de nous et dans Popitiion d<'S lioninies, <|ue uouscouuaissous flatteurs, peu HiucrrcH, sans éijuité, pleins d'i'uvic, de caprices et de préventions. Quelle hi/.urrerie ! » Kt il voulut s'occuper des études, mais ce fut impossible : Monseigneur resta plongé dans sou noir cliagrin.
Ce ne fut pas son ])ère qui l'en tira, lorsqu'il voulut lui faire reprendre ses leçons (le danse. Leduc de lîourl)i»n prétendit qu'il était HOUllVant, qu'il s'était enrhumé à la chasse, en uft mot, qu'il ne pouvait pas danser. J\I. le Duc insista. Le 21 au soir, avait lieu à I\Iarly la, dernière fête de la saison, puisque le roi allait partir ytour Chambord. M"" la duchesse de Bourbon y dansera sans aucun doute ; estce que son mari n'y dansera pas? Non, non, mille fois non! M. le Duc fut obligé de baisser le ton devant l'énergique volonté de son fils. La fête eut lieu. On y joua le Sicilien de Molière, avec des entrées de ballets et les bons danseurs et danseuses de l'Opéra. M'"*' la duchesse de r>ourbon y obtint le plus grand succès; M"" la princesse de Oonti se soutint à la hauteur de sa réputation. M"" de Koquclanre atteignit presque l'éclat de ces deux princesses. M. le duc de Bourbon assista ii toute la fête, vit toutes les danses; mais, comme il l'avait déclaré, il ne dansa pas. Sou père maudissait l'entêtement d'un enfant sur lequel il avait eu le tort de faire reposer ses espérances. Le fils donna toujours i^our excuse le gros rhume qu'il avait attrapé la veille. Les amis du Daui^hin attribuèrent cette subite indisposition au dépit d'avoir tué la chienne de Monseigneur. Le 23 août, Sauveur disait : « Le peu d'attention qu'a eue le duc de Bourbon cette semaine, et le peu de leçons qu'il a prises, est cause que nous n'avançons guère; j'espère que les leçons de Chambord répareront ce qui nous manque ici. » Le même jour, le P. Alleaume écrivait à Condé : « 11 paraît que la réprimande de Son Altesse Sérénissime M^"" le Duc a fait un fort bon effet : on est depuis ce temps-là dans une grande exactitude. M'^'" le duc de Bourbon se leva hier fort matin : il alla de suite au manège. M. de la Bruyère, M. Sauveur et les autres maîtres eurent leur temps et furent satisfaits de sou application. Xous le
(1) Chap. XI, n'^ 7G.
serons demain. » M. le Prince s'aperçut facilement que le P. Alleaume prenait ses désirs pour la réalité. Quant à la Bruyère, il composa cette recette philosophique (1) : « Les hommes, en un même jour, ouvrent leur âme à de petites joies et se laissent dominer par de petits chagrins. Rien de plus inégal, ni de moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit (2). Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde que ce qu'elles valent. » Il appliqua ce remède à Chambord, à Fontainebleau et à Versailles, et il s'en trouva toujours bien. Il excellait surtout dans cette politique. Mais cela ne suffisait pas pour garantir le duc de Bourbon de tous les dangers qu'il pouvait courir.
Au moment où le roi allait partir pour Chambord, M. le Prince arriva tout à coup à Versailles, 26 août. Personne ne l'attendait : que venait-il faire ? Venait-il rétablir le bon ordre dans l'éducation de son petit-fils? Il en avait bien le droit, et on put le croire dans la maison de M. le Duc, car alors il fut annoncé que M. de Briord avait la charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de Bourbon ; il fera même en quelque façon les fonctions de gouverneur, ajoute Dangeau, mais il garde la charge de premier écuyer de M. le Duc. Ce M. de Briord était un politique remarquable qui se distinguera plus tard dans la diplomatie de la fin du règne de Louis XIV. Le roi luimême lui reconnaîtra le talent d'écrire fort bien une dépêche, et autant de fermeté que de tact dans les négociations. Mais pourquoi Condé voulait-il le mettre auprès du duc de Bourbon ?
« Ce qui faisait alors, dit le marquis de Sourches (3), le plus grand bruit dans le monde, était une ligue qu'on prétendait avoir été signée entre l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande et le Brandebourg. On ne savait si elle était ofî'ensive ou seulement défensive ; mais on craignait que ce ne fût une méchante aftaire pour la France, si l'Empereur venait à s'en faire une arme contre le roi. Heureusement l'Empereur avait alors sur les bras une grosse armée turque de 45,000 hommes qui arrivait en Hongrie au secours de Neuhausel assiégée. Le seraskier commandant les Turcs avait déjà pris Wiszgrad et assiégeait le château de Gran qui ne pouvait résister longtemps ; le duc de Lorraine, chef des Impériaux, laissant 20,000 hommes devant Neuhausel sous
(1) Chap. XI, n° 133.
(2) Imitation de J.-C, liv. III, c. xxxiii. (8) Mémoires, t. I, p. 276.
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les ordres ilii ;;éurnLl comte < uprara, uvait inarelié droit aux Tiins avec lo reste de ses troupes et cellcH de l'élcctcMir de lîaviùre. Une ^'rande batailhî ùtait inévitable. Les yeux d(; toute; l'Europe étaient diri^^és de ce cAté. La paix de tous les Etats chrétiens dé|K'ndait du suecH's des iiilidMes. « Ces nouvelles pouvaient bien n'être jias étrangères à lii. venue de I\I. le l'riiifc à la cour (1). »
Eu cH'ct, il y prenait j^rund intérêt ; il ne faisait ^(uèrc (pu; ifurriver, lors(pron apprit i)ar diverses lettres d'Allenui<^ne (pi'il y avait ea oTand(! bataille entre les Impériaux et les Turcs, (pie Neuhausel était prise, et que les neveux de Condé, M. le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- You, qui servaient l'Empereur malgré le roi, s'étaient couverts de gloire eu combattant les infidèles.
C'oiidé ex[)li(pia lui-même ces événements militaires à son petit-fils. ( îette leçon l'ut à coup sûr plus intéressante que celles de la Bruyère. On i)eut la résumer à peu près ainsi ('J), d'après le marquis de Sourches et les lettres du marquis de Lassay au maréchal de Bellefonds. Le château de Grau, qui avait déjà subi plusieurs assauts, était sur le point d'être forcé, lorsque les Turcs, apprenant l'arrivée du duc de Lorraine avec 35,000 hommes, vinrent l'attaquer sans lui donner le temps de prendre un poste avantageux dont il voulait s'emparer, a II faut avouer, dit Lassay (3), témoin oculaire, que cette nation-là fait de belles diligences (14 août). Le duc de Lorraine, surpris, avait pu cependant ranger son armée sur trois lignes dans un espace assez étroit, protégé sur sa gauche par une montagne qu'il avait fortement occupée. Ses escadrons et ses bataillons, mêlés alternativement l'un avec l'autre, étaient si serrés qu'il n'y avait presque point d'intervalle. Les Turcs avaient pour méthode de percer par des charges de cavalerie l'armée ennemie, pour revenir l'attaquer en queue pendant que l'infanterie la pressait en tête. Ils firent leur première charge de fort bonne grâce ; mais ils furent reçus par un feu d'artillerie et de mousqueterie si bien nourri, qu'on vit leurs masses profondes, sous des volées de balles et de mitraille, onduler comme les épis de blé agités par le vent. Quelques-nus pénétrèrent à travers les petits intervalles de la première ligne et furent écrasés par la seconde, où se distingua par son coup d'œil et par son courage M. le prince de la Roche-sur-
(1) i?ef(/f(7 de différentes choses , par Lassay, t. I, p. 120-168.
(2) De Sourches, t. I, p. 277-282; Lassay, t. I, p. 1G9-217.
(3) Lassay, t. I, p. 196.
Yon. Les autres s'arrêtèrent eu coufusiou tout près de la première ligue, qui ne cessait de les couvrir de ses feux, tournèrent lentement, l^éniblemeut, et se retirèrent en désordre. Une autre partie de leur armée essaya de s'emparer de la montagne sur la gauche des chrétiens; cette seconde charge, moins impétueuse que la première, fut aussi vivement repoussée : les chrétiens, voyant les infidèles lâcher pied partout, les suivirent au petit pas et en bon ordre sans rompre leurs lignes. Les Turcs firent encore une troisième charge, mais si molle qu'elle ne servit qu'à montrer leur complète déroute. Le seraskier, qui avait voulu les rallier, tomba dangereusement blessé ; leur infanterie se disj)ersa dans tous les sens, leur cavalerie s'enfuit plus vite encore qu'elle n'était venue, et leur camp fut pillé. La nuit qui suivit, le duc de Lorraine envoya M. le prince de Commercy porter aux troupes qui étaient restées devant Neuhausel la nouvelle de cette victoire. L'enthousiasme fut si grand, que le général Caprara ordonna l'assaut pour le lendemain. Neuhausel, qui se défendait depuis si longtemps, fut enlevée en un coup de main : la garnison et les habitants furent passés au fil de l'épée. Il n'en échappa guère que deux cents, disait-on, et parmi eux la femme du gouverneur, qui vint se réfugier entre les bras du prince de Commercy. » Battus sur tous les points, les Turcs allaient perdre la Hongrie , et l'armée de l'Empereur poursuivait ses succès avec autant de prudence que de fermeté. « Cette grande nouvelle, dit le marquis de Sourches (1), fut suivie d'une légère indisposition du roi : ce ne fut autre chose qu'une vapeur qui le prit dans la nuit du 28 au 29 et qui l'empêcha néanmoins de partir pour Chambord comme il l'avait résolu : il remit son départ au 3 septembre. Les malicieux dirent que cette indisposition venait du chagrin d'avoir appris les brillants succès des armes de l'Empereur. « Condé ne fut pas moins ému que le roi : mieux que personne il voyait avec son coup d'œil d'aigle les conséquences de ces événements pour la France. Mais il avait encore d'autres raisons. « Il y a, dit la Bruyère (2), de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre naturel. » Condé était venu auprès de Louis XIV implorer le pardon de ses neveux, le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon, qui avaient noblement pris leur part à la victoire de Gran
(2) Chap. IV, n» 79.
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M.(l<' liiis.sny,<|iii les avait Hiii vis, ('icriviiitalorn : <« Jly a luic Mi;;riiiHl<' (|Uuiiti(i'' (le princes dans m. tic iiiim'c (jii,- i(. uo croi» j»a8 qu'où eu ait. jaiuais tant vu uilloiirs, hors clans It-s rumans. » — Lch priiK-es de Conti avaient tenu liant le titn; du princes français au milieu de cette fourmilière do princes de toute mition ; iiniis ils n'avaient pu Taire r|ue les plus grands avantages ne Tussent accordés aux princes allemands ou lorrains. ^Faximilion de Jîavière, en épousant rarcliidueliesse même sans dot, avait cueilli d'avance la plus belle palme de la victoire : le prince de Oommercy, (|ui en France était bien au-dessous des princes de Conti, les avait ce[)en(lant dépassés à Neuliausel, où ils arrivèrent deux lieurcs aj)rcs la prise tie la ville. Aussi (|uittèrent-ils iJromptemeDt le service dv. l'EmiJereur. Mcrcy u'avait pu les rejoindre que le lendemain de la bataille de Gran ; et il leur avait remis un reçu des lettres (ju'ou lui avait enlevées, signé de M. de Bissy, pur ordre du roi. Ils avaient compris qu'ils étaient perdus. Quelle triste récompense devaieut-ils attendre pour une si belle campagne! Ils se mirent aussitôt en route pour venir demander au roi ])ardon de leur folie, et firent prier M. le Prince d'intercéder pour eux. lis marchèrent si vite, que le :J0 août ils étaient déjà à Strasbourg avec le prince de Tnrenne. M. de Moutclar, gouverneur de cette place, écrivait ce jour-là à Louvois : « 11^ ne se sont pas enrichis des dé})ouilles des Turcs, car ils n'ont guère que leur chemise sur le dos. » M. le Prince envoya secrètement audevant d'eux M. de Xaiutrailles, écuyer du duc de Bourbon, pour leur dire d'attendre à Meaux les ordres qu'il tâcherait d'obtenir du roi* — Mais le roi était si mécontent qu'il ne voulut rien promettre. Il sut fort mauvais gré à M. le Prince d'avoir tant présumé de sa bonté, et Xaiutrailles, dit le marquis de la Fare, fut pour ce fait tenu longtemps en disgrâce. Tout ce que Condé, malgré son âge, ses grands services, sa gloire et l'éloquence de ses prières, put obtenir, fut, non pas le pardon des princes de Conti, mais la permission de le demander, en venant se jeter aux pieds du roi sans avoir vu personne avant Sa Majesté. Encore le roi déclara-t-il à M. le Prince qu'il voulait ôter àM. le prince de Conti les grandes entrées qu'il lui avait données, et qu'il le lui ferait dire par M"® la princesse de Conti (1). M. le Prince répondit au roi <( qu'il fallait laisser à M'"" la princesse de Conti l'emploi de porter de bonnes nouvelles, quand il y en aurait ; que c'était à lui de porter les mauvaises, et qu'ainsi il s'en chargeait ». Ce que Condé avait obtenu
(1) Dangeau, t. I, p. 216.
pour ses neveux était peu de chose, mais cela parut beaucoup auprès de ce qui était réservé à leur compagnon de voyage : M. de Turenne fut reuvoj^é en Allemagne avec ordre d'y attendre au delà des frontières françaises le jour où il plairait à Sa Majesté de mettre un terme son exil; et, en se séparant à Meaux des deux princes de Conti, il admira le bonheur qu'ils avaient d'être protégés par un oncle si généreux et si puissant.
Mais M. le Duc, à Versailles, trouva que son père avait trop fait pour ses neveux et pas assez pour son fils. Si l'on avait ôté les grandes entrées à M. le prince de Conti, qui avait perdu la confiance du roi, pourquoi ne les donnait-on pas à M. le Duc, qui les avait si bien méritées? Puis M. le Prince charoeait M. de Briord de orouverner M. le duc de Bourbon à la cour. Est-ce que M. le Duc ne suffisait pas à remplir ces fonctions délicates? Si M. de Xaintrailles ne méritait plus la confiance du roi, jDOuvait-ou faire quelque reproche à M. le Duc? M. de Briord, était, sans contredit homme d'honneur et de valeur, mais n'était-il pas déjà bien récompensé de son attachement à M. le Duc? On faisait sur lui des contes assez désagréables (1). Aussi M. le Duc dit à M. le Prince que dorénavant il se chargeait de gouverner M. le duc de Bourbon. Il ne refusait pas dans cette grave occupation l'aide de son premier écuyer ; mais il ne le fit pas nommer premier gentilhomme de la chambre (2). « Un homme qui a vécu dans l'intrigue, pensait la Bruyère , ne peut plus s'en passer ; toute autre vie pour lui est languissante. » Grâce à M. le Duc, l'éducation de son fils tomba dans l'intrigue.
Avant de partir pour Chambord (3), M. de Louvois vint apprendre à M™" la princesse de Conti, de la part du roi , que le prince de Conti et son frère revenaient de Hongrie ; que Sa Majesté leur avait pardonné ; que , selon toutes les apparences , ils arriveraient incessamment à la cour, et qu'ils seraient les bienvenus. Cette princesse, dit le grand prévôt, eu eut une extrême joie que tous les courtisans partagèrent avec elle. Le lendemain elle eut une grande audience du roi, de laquelle elle sortit avec toutes les marques d'une entière satisfaction ; et le 3 septembre, lorsque l'on partit pour Chambord, le roi avait dans son carrosse le Dauphin, la Dauphine^ la princesse de
(1) M-^e de Sévigné, t. III. p. 206, 207 : t. IV. p. 210. etc.
(2) Chap. VIII, n'^' 91.
(3) De Sourclies. t. I, p. 287.