DANS I-A MAISON I)K (ONI
<'oiiti et, lu (liichcMsc de liiniiliDn. Mii rniilr, le roi iillîi viwifer !<•« travniix (lu cniiiil (!<• I'Immc l*I. rtMlifurc Hurpn^nunt de Maintenon. Le 4, l()rs(|iril iirriviiil, lï Cliiirfrcs, il troina Ich priiicos «le (Joiiti (pli vinrent se jeter à hvm pieds cl lui demaudùrcnit pardon de lui avoir déplu. Sa Mil jesté leur répondit avee assez de douceur : « Je suis bien aise de vous voir de retour : de.s ])rince8 de mou sau»^ sont mieux près de Uioi <|Ui' partout ailleurs. » — Pas uu mot de reproche ne rut])rononcé. On eût dit (|ue les lettres saisies sur Mercy et (jui avaient excit»'- une si «Jurande colère étaient oubliées. La cour était dans l'admiration de tant de magnanimité. <( Une <^rande âme, dit la lîruyère (]), est audessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie, et elle serait invulnérable, si elle ue souffrait par la compassion. »
Le même jour, arrivait à Chartres M. de Seignelay, de retour de Brest : il arrivait trop tard : M. de Louvois lui avait déjà coupé l'herbe sous le i)ied. Le matin même du 'A septembre, à Versailles, le roi avait appris que toute la ville de Montanbau, qui n'était guère habitée que ])ar des huguenots, s'était convertie unanimement : grande nouvelle pour la religion, et qui faisait espérer que dans peu de temps on ne verrait plus aucun huguenot en France. Eu etiet, le 0 septembre (2), le roi, après avoir entendu la messe dans la grande église de Chartres, et avoir fait ses prières. dans la chapelle de la Vierge sous terre, se rendit à ( 'hâteauduu , où il annonça que plus de oO,000 huguenots venaient de se convertir dans la généralité de Bordeaux. Les courtisans avaient fait aussi leur pèlerinage à la Notre-Dame noire, qui avait sauvé, il y avait uu siècle, la ville de Chartres des mains des protestants, commandés par le premier Condé. M. le Duc ne manqua pas de faire son pèlerinage avec le duc de Bourbon. Le moraliste, peu édifié, dit naïvement (3) : « On ue voit point faire de vœux ni de pèlerinage pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus juste, l'âme plus reconnaissante ; d'être plus équitable et moins malfaisant ; d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude d'esprit, de la mauvaise raillerie. » C'est une observation que Bourdaloue (-i) a souvent faite dans ses sermons.
Le 7 septembre, la cour arriva à Chambord. M. le Duc organisa l'éducation de son fils à sa manière et, deux jours après, il écrivit à
(1) Chap. XI, n" 81.
(2) Dangeau, t. I, p. 218.
(3) Chap. XIV, n" -20.
(4) Sermon pour la fête de sainte Geneviève et sermon sur l'Assomption.
M. le Prince qu'il avait réglé les études du duc de Bourbon et que son fils montrait beaucoup d'application pour remplir ses devoirs aussi bien à la cour qu'avec ses maîtres. Mais M. Sauveur, le professeur de fortification, qui avait cru réparer à Chambord le temps perdu à Versailles, renonça vite à cette illusion. L'intrigue de cour, reconnue par la Bruyère, eut bientôt mis les études en désordre. Les RR. PP. Alleaume et du Rosel furent réduits à en convenir. Ils ne pouvaient comprendre M. le Duc. La Bruyère le comprit parfaitement (1) : « Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit jms toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage. »
Au fond de cette intrigue était toujours la question des grandes entrées, qui ne laissait pas de repos à M. le Duc. En être privé fut une cruelle mortification pour le prince de Conti (2). Il avait épousé l'aînée des filles du roi, et il était obligé d'attendre à la porte de la chambre de sou beau-père avec la foule des courtisans, tandis que le duc de Bourbon, qui n'avait épousé que la cadette , entrait sans demander. « Qu'avait donc fait son petit cousin pour mériter cette confiance exclusive ? Il n'avait pris part à aucune campagne ; on ne l'avait vu sur aucun champ de bataille ; il n'avait assisté à aucun siège. Il avait porté un bel habit au dernier carrousel et le jour de son mariage, mais ce mariage dont il était si fier n'était pas même achevé : c'était encore un enfant qui sortait à peine du collège ; il n'avait pas fini ses études ; il fallait le renvoyer à ses maîtres. » Pour prouver que son fils était déjà un liomm'e, M. le Duc le conduisit non seulement à la chasse au cerf avec le roi, mais encore à la chasse au louj) et au sanglier avec Monseigneur. On sait quel rude chasseur était le Dauphin ; là du moins le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon purent voir de leurs yeux ce qu'ils avaient oublié en Hongrie, que leur petit cousin était capable de tenir son rang à la cour, et que son père était bien décidé à le j)Ousser vigoureusement dans le chemin de la faveur, pour profiter de l'avantage que pendant leur absence il avait pris sur eux. Quant aux études du duc de Bourbon, c'était le moindre de ses soucis. Ce qui fut le plus amer à M. le prince de Conti fut de voir qu'il entraînait la princesse de Conti dans s*»- disgrâce. Toute
(1) Chap. XI, n" 46.
(2) De Sourches, 1. 1, p. 303, 304.
DANS LA MAISON DK CoNDK. :5i;j
lucdiir.s'c'U apcrrul, K; 12 septeiiiluc ( I ),(iii;iii(l le roi ullacoarrc le cerf t'U calèche : il ('iimiuiuiavcc lui la diuthcsHc de I5()iirb(»n, M"" de Moii-
tt!8j)aii, M do Maiuteiioii et la diiclieHM(! de CliovnMi.se, sœur de
M. de S('i<,ni('lay ; mais la princesse de Couti n'y lut poiut conviée. lOlIo (U-ul , ave(t (juclquc loudriiu'ut , <|u'ou so Boiivenuit do la lettre qu'elle avait écrite à sou mari vu llon<;rie. Elle fut fort af}lif,'(5eet pleura beaucoup; mais malgré sa douhnir, aussi vive f[Uo respectueuse, elle ueput romi)r(! coite barrière qui vouait do s'interposer entre elle «tscn père. ]\I. le duc et I\[""' la duchesse do Bourbon trouvèrent à cette chasse au cerf beaucoup d'agrément : le roi savait bon gré àces jeunes époux de prendre tant d(! plaisir en sa société. Enlin le prince de la Koche-sur-YoM, (|ui était tenu encore plus loin de Sa Majesté que le prince et la ju-iucesse de ( !onti, i>artit, sans qu'on y fit grande attention, nuiis de fort mauvaise humeur, pour aller à Chantilly dire à sou oncle les amertumes dont son frère et lui étaient abreuvés. Voilà les effets de la clémence et de la magnanimité du roi I Les princes ne portaient pas envie aux faveurs dont le duc de Bourbon était comblé. M. le Duc et son fils avaient toujours l'ait bonne chère à leurs cousins, après comme avant leur voyage en Hongrie; mais vraiment on pouvait craindre que le duc de Bourbon, qui allait à la chasse tous les jours, non seulement délaissât les études qu'il n'avait pas terminées, mais encore compromît sa sauté, un peu chétive, dans les exercices violents qu'aimait M"*'"" le Dauphin. Ces craintes, confirmées par les lettres des maîtres ou précepteurs du duc de Bourbon, pénétrèrent profondément dans le cœur de M. le Prince : il écrivit sur-le-champ, 16 août, à M. le Duc uue lettre irritée (2) : « Je ne puis m'empêcher de vous témoigner qu'il me revient de tous côtés que votre fils va tous les jours à la chasse. J'appréhende que ce violent exercice, et particulièrement la chasse au loup, qui est la plus violente du monde, ne le fasse malade. Prenez-y garde ; cela l'empêche d'étudier. Il deviendra fort bon veneur, mais ignorant dans tout ce qu'il faut qu'il sache. C'est à vous à y remédier et à souger à sa vie, à sa santé et à sa bonne éducation. Je vous prie de n'attendre pas à y remédier quand il ne sera plus temps. » M. le Duc supporta vaillamment ces remontrances. A défaut de M™° la Duchesse, qui partageait les craintes de M. le Prince, il eut
(1) Daugeau, t. I. p. 220.
(2) Ed. Servois , t. II, à la suite de la lettre de la Bruyère n-' viii, et aussi éd. Chassang, t . II, p. 392.
pour le soutenir la duchesse de Bourbouet surtout M"" de Montespan. Toute jeune et innocente, la duchesse de Bourbon goûtait avec une joie visible les préférences dont elle était l'objet, et nul ne pouvait douter qu'elle ne sût fort bon gré à son mari des honneurs et des plaisirs de la cour dont il jouissait, a II n'y a point (1) dans le cœur d'une jeune personne un si violent amour auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelque chose. » M™*' de Montespan le prenait sur un ton plus haut : très sensible à la satisfaction de voir sa fille l'emporter sur la fille de M""^ de la Yallière, elle était loin de se montrer indifférente aux avantages qui étaient accordés à son gendre sur les princes de Conti, et ce n'était pas sans un certain sentiment de triomphe qu'elle encourageait M. le Duc dans la voie où il s'engageait. Quelles espérances nouvelles venaient reluire à ses yeux! « Quelques femmes, dit la Bruyère (2), ont dans le cours de leur vie un double engagement, également difficile à rompre et à dissimuler : il ne manque à l'un que le contrat, et à l'autre que le cœur. » Avec l'apjîui de sa fille et de son gendre, M"^*" de Montespan ne pourrait-elle pas restaurer ce double engagement dans sou ancien état, ou du moins s'en rapprocher un peu? A cette condition , elle laisserait volontiers les bénéfices du contrat à M™*' de Maintenon qui pouvait bien s'en contenter. M"*^ de Maintenon comprenait tout autrement le rôle qu'elle avait à jouer. Elle n'attribuait ni à sa jeunesse, ni à sa beauté, ni à sa naissance, le grand crédit dont elle jouissait auprès de Sa Majesté, mais seulement à sa soumission et à sa raison. Elle se gardait bien de le flatter et de lui parler comme à un homme élevé au-dessus de la condition des mortels, mais elle ne le blessait jamais par des observations piquantes et se tenait scrupuleusement à l'écart de toutes les intrigues. Elle laissait M"^^ de Montespan épuiser les derniers restes de son crédit à favoriser les vues profondes et l'ambition inofîensive de M. le Duc. Elle savait que cela ne pouvait aller bien loin. L'esprit de ce prince était non seulement vif et brillant, et d'une conception aisée et prompte, mais encore hautain et défiant avec des manières qui ne lui gagnèrent pas l'inclination des courtisans. Il répondit avec dignité à son j)ère,lui prouva qu'on l'avait mal informé , et maintint fermement son droit à diriger, comme il l'entendrait, l'éducation de son fils (20 s^'ptembre 1685).
(1) Chap. III. !!•;■ 59.
(2) Chap. III, n» 26.
DANS LA MAISON l)K CONDK. :U6
( -'(Pii(l(', i)i<|ii('' ju.s(|ii'im vif, iv|)nii(lil, ( | ), !<; 2!J Heptcmhrc : « Je voÎh bien {|ii(' <•(• qu'on voiiH inuii(l(Mle votn; liU ne voiih plaît pjiH. Je me diHpeiiscnii ù ruvenirdc vous en rien iiniiKlcr. jusqu'à ce (juc vous le fronviez 1)011. Vous iiu' iiuiiidc/ <|u'il n'a, (''Ir ((u'uiif fois ii la clnissc au loup. Ou ui'aAiiil iiiiiiidi'' ([u'il y t''luil allr deux fuis, et au cerf et uu Hauglier <|ua(rt! jours de suite. .K* n'ai rien trouve; à redire à celles du roi, au (toutraire; uuiis à celles ilu lou}), beuucouj). Je sais bieu (ju'il jxMit lui arriver des accidents aussi bien «pTà vous, mais il en ])eut arriver plutôt (puind ou y va souvent, et quand ce sont des chasses au courre depuis le nuitin jus(]ues au soir. Je sais bieu aussi qiu-, quand on y va tous les jours, on n'étudie ])oint, et qu'outre les accidents, il est i)ien dillicil(Mle ne ]ioiiit Imiibei- nndade. Mais, connue cela vous ref^arde de plus près (jue moi, aussi bien (jue le soin de son éducation, vous fere/5 de vous-même les réilexious que vous jugerez à propos, et je me dispenserai de vous en rien dire jusqu'à ce que vous m'en priiez. »
Pendant ce temps-là, l'éducation du duc de Bourbon, sous l'unique autorité de son père, était en ])lein désarroi, ►Sauveur, dégoûté d'attendre cpie le jeune prince daignât s'occu})er avec lui des principes de la fortification, alla en Anjou régler quelques affaires de famille qu'il avait on ce pays. Les RU. PP. Alleaume et du Tîosel, pensant que M. le Duc voulait émanciper sou fils, se retirèrent avec son congé dans les couvents de leur ordre à Paris. !a Bruyère demeura seul auprès du duc de Bourbon, qui le faisait appeler quelquefois pour causer avec lui sur leurs études. Ce n'était pas là travailler : personne ne s'y méprit, la Bruyère moius que personne. Aussi le duc de Bourbon lui promit-il de réparer le temps perdu. — Où le réparerait-il? — A Chambord? ("était impossible. — Où donc et quand? — Pour épargner de la peine et de la fatigue aux officiers de quartier qui entraient ou sortaient le 1" octobre, le roi avait la bonté de quitter Chambord vers le 27 septembre. Le duc de Bourbon donna donc sa parole qu'à partir du 1" octobre, lorsque la cour serait à Fontainebleau, il reprendrait ses études avec assiduité. La Bruyère se garda bien de douter de la parole de M. le duc de Bourbon.
Mais quelle différence entre l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments qu'il avait observés chez le même prince à Chantilly, à Versailles et à Chambord (2) ! Il eut tout le loisir de réfléchir
(1) Mss. de l'hôtel de Coudé, publiés par Servois. t. II, p. 493.
(2) Chap. IV, n'^ 82.
sur cette triste observation; et, repassant dans son esprit tout ce qu'il avait vu lui-même depuis un au dans la maison de Condé, tout ce qu'il avait appris de divers côtés, et tout ce qu'il avait récemment entendu dire aux révérends pères sur la jeunesse de M. le Duc et sur celle de M. le Prince, il n'était pas sans inquiétude sur l'avenir du duc de Bourbon. « Quelques hommes, dans le cours de leur vie (1), sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit qu'on est sûr de se méprendre, si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants , qui , par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres, qui ont commencé leur vie par les plaisirs et qui ont mis ce qu'ils avaient d'esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendus religieux , sages et tempérants : ces derniers sont pour l'ordinaire de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle et de réflexion, et quelquefois une haute capacité qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune. » Si M. le Duc était des premiers , M. le Prince était de ces derniers : de quel coté se rangera M. le duc de Bourbon ?
<;< Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite ou plutôt une vanité de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères et qui ne conviennent ni à leur état ni à leur caractère (2). » Voilà la mollesse inséparable d'une trop riante fortune, voilà le danger que la Bruyère redoutait pour le duc de Bourbon. Le 28 septembre, M. le Duc partit pour Chantilly, et le roi pour Fontainebleau, où il arriva le 30 septembre. La Bruyère était arrivé avant Sa Majesté. Le duc de Bourbon fut logé au château, dans l'ancien appartement du cardinal de Bouillon, et la Bruyère à proximité. Le soir même de leur arrivée, le duc de Bourbon voulut prendre une leçon d'histoire, et continua les jours suivants avec le même zèle; d'où la Bruyère tire cette conclusion : t,( Il semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments (3). » ^
(1) Chap. XI, n'^ 99.
(•2) Chap. XI, no 139.
(3) Chap. IV, IV' 82.
DANS l,A MAISON DK CONDK. .«17
Il y iiviiil. i'i lu coiir iiin' imtsoiiiic (|iii uviiil, (;oinmeiic6 sa vie par lus (lis>(n\ce8 ot qui ne «e laissait i»(»iiit amollir pur le» douceurs d'uu»* trop riante fortune. M'"" de Maiiiteiiou, Hiinplc (l<'iiioiselle, vieille, pauvre, veuve (l'un auteur l)urles(pie, la suivante de la inaîtresHo du roi, ôtnïi (IcNciuK' la confidente; (^t, comme l'on croyait, l'épcuse légitime (lu roi, (pli se trouvait encore dans lu vi;^nieur de i'A*((î et qui était au comMe d(! la «gloire (I). La Jiruyère r(''lndia de j)lus près à, Cluvml)ord, et Unit par comprendre le mystère dont elle s'entourait. « Une belle femme, dit-il (2), qui a les qualités d'un honnête liomme, est ce qu'il y a au mond(ï d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. » M"'° de ]\Iaintenon joignait si l'ii^rément (run licau visage et aux grâces d'une femme d'esprit des (pudités vraiment viriles. ()uel homme eut jamais moins de vanité frivole, moins de passion, plus de suite dans ses idées, plus de constance dans sa conduite? On no remarquait en elle aucune de ces faiblesses dont I\r"'' de Montespan était pétrie. Si elle laissait voir quelque passion féminine, c'était sur l'article de la piété catholique; Louis XIY, qui se flattait alors d'être théologien (3), lui en savait gré. Elle était d'origine protestante, et elle remerciait le roi de tout ce qu'il faisait pour ramener ses anciens coreligionnaires à la vérité ; elle tourna à sou profit le succès des dragonnades, inventées par Louvois. Chaque jour on annonçait de nouvelles conversions des huguenots. Après ceux de Bordeaux, c'étaient ceux de Toulouse, ensuite ceux de Cognac, puis ceux de Taillebourg, et ceux de Saint- Jean d'Angély, etc., etc. Ce terrible défilé d'heureuses nouvelles, qui se succédaient sans interruption , réjouissait le cœur du roi et fortifiait le crédit de M""" de Maintenon. Aussi sa piété même prit-elle alors un caractère inflexible. Quand elle parle de la superbe de notre dévotion, ou sent que personne n'était plus de force à l'intimider. Au nom de Dieu, elle était capable de tenir tête au roi lui-même, comme aii nom du roi elle dirigeait tout le reste et faisait aller et venir où elle voulait son propre directeur, le bon abbé Gobelin, qui succombait à ce zèle de la maison du Seigneur. Le fier huguenot d'Aubigué dont elle descoudait avait plus d'éloquence qu'elle, mais il n'avait pas cette grandeur simple et froide qui permit à la veuve de Scarron de
(1) Relation d'K. Spanhcim, p. 24, 25.
(2) Chap. III, no 13.
(o) E. Spauheim, Belation, p. 24.
marcher de pair avec Louis XIV; et, sans en avoir l'air, elle soumit le roi à une conduite régulière, dont elle lui laissa toute la gloire.
Ilresta toujours quelque chose de subalterne dans l'esprit de M'"® de Mainteuon, mais elle avait une politique très élevée qui frappa la Bruyère. On ne pouvait la considérer comme une favorite : c'était bon pour M""" de Moutespan ; mais elle n'était pas même un favori comme les grands ministres de ce siècle. Les Luynes, Richelieu, Mazarin, Colbert,Louvois, avaient comblé leurs familles etleursamis d'honneurs et de biens de tout genre. Ils traînaient à leur suite dans le service du roi une foule de parents et de créatures ; ils étaient embarrassés dans leur conduite par mille engagements, mille liaisons qui les séparaient de leur souverain maître. Il n'étaient pas libres, en un mot, de l'aimer et de le servir comme ils l'auraient voulu. M'"'' de Maintenon était tout entière au roi (1). « Le favori n'a point de suite ; il est sans engagement et sans liaison ; il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas ; il est détaché de tout, et comme isolé. » Pouvait-il y avoir dévouement plus sincère, désintéressement plus complet? Et cependant nul ne pouvait s'en apercevoir. « Rien ne fait plus d'honneur au prince (2) que la modestie de son favori. » Quel bonheur pour le roi, après avoir tellement usé des grandes passions, et quand il n'était plus capable que des médiocres, de trouver une femme qui ne connaissait pas les ivresses du cœur, et mettait toute son ambition à lui faire goûter au milieu de sa cour les douceurs d'un bon ménage bourgeois et les délices d'une judicieuse et fidèle amitié. « Il ne manque rien à un roi, dit la Bruyère (3), que les douceurs d'une vie privée ; il ne peut être consolé d'une si grande perte que par le charme de l'amitié et par la fidélité de ses amis. »
La Bruyère n'avait pas besoin d'expliquer la constitution française à M. le duc de Bourbon. Elle s'expliquait d'elle-même et se développait sous les yeux de Sou Altesse avec une parfaite clarté. On ne pouvait douter alors que tout l'Etat ne fût en la personne du roi (4). En lui était la puissance, en lui la volonté de tout le peuple. A lui seul appartenait de faire tout conspirer au profit de tous. Il était la raison qui conduisait le royaume, la cause suj)rème
(1) Chap. X, no 18.
(2) Chap. X, n» 17.
(3) Chap. X, no 15.
(4) Bossuet, Politique tirée de V Ecriture sainte, 1. VI, art. l"'.
DANS l-A .MAISON DE CONDÉ. 319
«lu l)iiii |)iil)lic; su volonté, c'était la loi. Tiuit Turf da la politii^uu hc iviliiisail. dont' lï l'aire «•((iicouiir ensciiiMc deux choHeH inHéi»aral>lcs, le service dti l'ICtut et cvÀnl du prince. Mais conihien ce concours était dil'jicile h établir, à maintenir et à couHervi'r!
Kt d'abord ( I ) <t que do dousduciel ne faut-il pas pour bien ré^nerl Une naissance auL^uste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité des jx'Uples «'mpressés de voir le jirince , et qui conserve le re8[)ect du courtisan ; du sérieux et de la gravité dans le public ; de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils ; une manière de l'aire des grâces (pli est comme un second bienfait ; le choix des personnes que l'on gratifie ; le discernement des esprits, dva talents et des eonnilexions pour la distribution des postes et des emj)lois; le choix des généraux et des ministres; un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des ennemis ; une mémoire heureuse et très présente qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms , leurs requêtes ; une vaste capacité , qui s'étende non seulement aux affaires du dehors, au commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique, au recul émeut des frontières par les conquêtes de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles ; mais qui sache aussi se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume ; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y régnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies d'abus; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et de majesté par des édifices somptueux ; une profonde sagesse, qui sait déclarer la guerre , qui sait faire la paix et contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait, au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles et cultiver les arts et les sciences; un génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des siens et craindre des étrangers... Ces admirables vertus, conclut la Bruyère, me semblent renfermées dans l'idée du souverain. Il est
(l)Chap. X, n''3G.
vrai qu'il est rare de les voir réunies dans uu même sujet (1) : il faut que trop de choses 5^ concourent à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors , le tempérament ; de là vient que le monarque qui les rassemble toutes en sa personne ne mérite rien de moins que le nom de Grand. »
Cet idéal d'un grand roi pouvait être le portrait de Louis XIY : ou l'a cru, ou l'a dit, on l'a écrit : et cependant la Bruyère se garde bien de l'affirmer. Il était obligé de parler le langage convenu à la cour de Louis XIV , mais il réservait toute sa liberté de penser. 11 conçoit même quelque chose de supérieur à un grand roi, c'est un très grand roi. Le signe i^articulier de cet idéal nouveau est bien remarquable (2^ : c( Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine : tout coule de source ; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins, leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur attente, » Alors où donc est leur mérite ? Les plus grands personnages deviennent des subalternes. Cet idéal pouvait être rêvé j^ar les courtisans, par les flatteurs ; mais on ne l'avait pas encore rencontré
Eu fait de flatterie, M. P. Hay, marquis de Chastelet, qui avait publié le traité de la Politique de la France {^^, allait plus loin encore , car il appelait Louis XIY un dieu, qui seul méritait de commander à tous les hommes, et dont les nations de la terre attendaient impatiemment les oracles pour s'éclairer et les lois pour s'y soumettre. La Bruvère avait lu cet ouvrage et l'a souvent réfuté. Ainsi, de même qu'il trouvait oiseuses les discussions théoriques sur la valeur absolue de chaque forme de gouvernement, de même il rejetait les maximes générales et les recettes infaillibles pour bien gouverner. Il admettait (4) qu'un roi «devait bannir de ses Etats un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontrait » ; mais il n'admettait pas (5) que « le roi fit sortir les huguenots de France pour extirper l'hérésie », sous prétexte que « les Athéniens avaient cru faire un acte de justice nécessaire en condamnant Socrate à la mort (6) » : ni les huguenots, ni Socrate n'étaient en rébellion contre l'autorité légi-
(1) Chap. X, uc 35.
(2) Chap. X, no 33.
(3) Cologne, chez Pierre du Marteau, 1G77.
(4) Chap. X, no 35.
(5) Traité de la iwlitique, c. v, p. G3-S7.
(6) Ihkl, p. G 5.
DANS l,A MAISON KK CONDK. 3'2l
I iiiic. «i 11 laut tonjouiH, (lisait lo nuinjuis du CliUHteleL ( 1 ), uccoiiiiiioder ti)iitt'H clioHi'S à lu rr^lc ^^t'iu'-iiilf (le la poIitiijiK!, (|iti chI de procurer iiicc'HsamiiH'iil le bien di's KtutM. Qiuind du uccordii Tcdit de NtuitcH, on |)()urviil, jiii IioiiIh-up do lu Fruuce, et, ui ce bonheur veut aujourd'hui que cet édit Huit rôvo({ué, il n'yaim» de façon ù luire : ou il faut révocjucr, ou pusBer pur-dcMsuH. » Le véiiéral)l(î ministre Dumoulin répondait (2): « L'étut vraiment royal où le roi esta présent le garantira Hullisummcnt de soulùvcments uu deduuH et d'invusious au dehorH;et s'il en advenait, voilà [dus de cent mille huguenots, (pie ]\I. le manpiis lui u trouvés au cœur de son Etat, lesquels il lui plaît appeler ses ennemis, muis qui en toutes occasions et surtout en celle-ci rendront à Sa Majesté un franc et fidèle service. » La soumission des huguenots aux dragonnades (!{) était la meilleure ré})onse à M. du Chastelet. c( 11 y a peu de règles générales (4), dit la Bruyère, j>eu de mesures certaines pour bien gouverner ; l'on suit les temps et les conjonctures, et cela roule sur la prudence et sur les vues de ceux qui régnent : aussi le chef-d'œuvre de l'esprit, c'est le parfait gouvernement ; et ce ne serait peut-être pas une chose possible, si les peuples, par l'habitude od ils sont de la dépendance et de la soumission, ne faisaient la moitié de l'ouvrage. »
(1) Traité de la politique, p. 74 et p. 75.
(2) Jiéflexions sur le Traité de la politique de France, par M. de l'Ormegrigny, page Hil. Cologne, Pierre du Marteau, 1677.
(o) Cf. mss. du P. Batterel, 3" partie, c. 2, p. 254, cité par le P. Ingold de l'Oratoire. (4) Chap. X, u» 32.