‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine de la Bruyère. — Rôle de son trisaïeul Jehan et de son bisaïeul Mathias dans la sainte Union à, Paris , sous Henri III et Henri IV. — Ils meurent en exil. — Son grandpère Guillaume est un prodigue qui achève la ruine de sa famille. — Son père Louis est un modeste contrôleur des rentes de l'hôtel de ville. — Son oncle Jean est son parrain et protège sa famille après la mort du père. — Enfance et jeunesse de l'écrivain. — Il apprend les langues mortes et vivantes. — Son éducation à l'Oratoire ; ses études de droit; il passe ses thèses à Orléans. — Il cherche sa vocation à l'Église, oïl il étudie l'art de prêcher, et au barreau, où il voudrait exercer le métier d'avocat. — Il y renonce. — Il se dégoûte du droit, qui l'avait d'abord attiré. — Il méprise enfin la médecine, dont il ne voit pas l'utilité. — Il n'estime que la sagesse, et tout son travail consiste à méditer, parler, lire et être tranquille.

Le nom de la Bruyère, comme celui de du Bois, du Pré, des Champs, etc., était commun en France, mais il pouvait devenir à volonté un nom de gentilhomme. Notre auteur le savait bien : il signait Delabruyère en un seul mot ; mais dans la maison de Condé on écrivait de la Bruyère en trois mots. II finira j)ar écrire son nom avec cette orthographe nobiliaire ; du moins on peut le voir (1) dans sa

(1) Vitiine xxxii de la galerie Mazarine, n" 356.

lettre à Phélypeaux, comte de Pontchartrain , qui est exposée à la Bibliothèque nationale. Il avait ses raisons pour agir ainsi : « Je le déclare formellement, dit-il (1), afin que l'on s'y prépare et que personne n'eu soit surpris, si jamais un grand me trouve digne de ses soins, si je fais une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte : voilà de qui je descends en ligne directe. » On a voulu prendre cette plaisanterie au sérieux. Les uns, par haine pour le moraliste, ont vu là une simple gascounade , ou la vanité ridicule d'un gentilhomme à louer, qui met enseigne sur sa noblesse pour faire payer ses services par le prince de Condé et qui bat monnaie avec la gloire de ses ancêtres. Le chartreux Bonaventure d'Argonne (2) est l'auteur de cette brillante hypothèse. D'autres, par respect pour le grand écrivain, ont cherché dans toutes les chroniques ce fameux Geoffroy de la Bruyère, l'un des plus grands seigneurs de France, qui prit part à la première croisade et à la prise de Jérusalem sous la conduite de Godefroy de Bouillon. Mais le plus ancien Geoffroy de la Bruyère qu'ils aient pu trouver (3) mourut en 1191, au siège de Saint- Jean d'Acre, près d'un siècle après Godefroy de Bouillon. Il est difficile d'admettre que notre auteur pensât sérieusement à se faire un ancêtre d'un croisé fabuleux : l'origine de sa famille n'était que trop connue au dix-septième siècle. Le nom des la Bruyère revient à chaque instant dans les mémoires de la Ligue. La maison de Condé ne faisait pas grand cas de cette noblesse révolutionnaire. Le premier ancêtre des la Bruyère était-il apothicaire , parfumeur ou droguiste? C'est le seul point sur lequel de Thon (-4), qui n'hésite pas à lui prêter un très vilain caractère, n'ait pas voulu se prononcer. Qu'importe ? « Il y a peu de familles dans le monde (5), répondait notre auteur, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple. »

Apothicaire, parfumeur et droguiste, rue Saint- Denys devant le grand Châtelet, Jehan de la Bruière (sic) était, au seizième siècle, un riche bourgeois qui faisait bien ses affaires. Les denrées coloniales

(1) Chap. XIV, n» 14.

(2) Vigneul de Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, t. III, p. 382.

(3) Recueil des historiens des Gaules, t. XVIII, p. 512.

(4) Historiœ TImani, éd. 1733, t. III, p. 493, t. V, p. 405.

(5) Chap. xiv, no 12.

DANS LA MAISON DE CONDIt;. 3

n'étaieut ])a8 communes alors : il fallait les faire venir de bien loin et il <çraiicls frais ; les uK^dicaments se vendaient fort cher, les épices et les parfnnis de l'Orient exigeaient des niarciiands nne mise de fonds considérable. Aussi la maisoir de la rue Saint-Denys sui)porta, en 1571 (1), une taxe extraordinaire de 100 livres qui nous montre toute l'importance de son conmierce. Les marchands voisins, rue Saint-Denys et aux environs, épiciers, bonnetiers, chapeliers, payèrent de 10 à 15 livres; les marchands de soie, de 20 à 00 livres; le célèbre potier Bernard Palissy, rue Saint-Honoré, 5 livres; un apothicaire de la rue Sans-Chef, 12 livres ; un médecin, 20 livres; des procureurs et des notaires, de 15 à, 20 livres ; des conseillers au parlement 80 livres. 11 faut arriver aux taxes les plus élevées pour atteindre ou dépasser les IGO livres du trisaïeul de notre auteur. Il y avait peut-être aussi surtaxe par malice et sans cause : ce dont Jehan de la Bruyère garda bonne mémoire. Toutefois il possédait trois domaines en Vendômois : Komeau, la Georgetière et les petites Noues sur les paroisses de Choue et de Souday, près de Mondoubleau. Enfin il avait une terre et seigneurie située à Plailly dans le bailliage de Senlis, qu'on appelait le Fief royal. Avec une telle fortune, il put acheter à sou fils Mathias de la Bruyère, avocat du roi en la cour des aides, un office de lieutenant particulier de la prévôté de Paris. Il lui fit faire un assez brillant mariage avec la fille de François Aubert, seigneur d'Aventou, et maire de Poitiers. La jeune femme apportait en dot 14,000 livres, et le jeune homme 12,000 livres avec la terre du bailliage de Senlis. Jehan de la Bruyère était content de donner à son fils le Fief royal. C'étaient donc de gros personnages que MM. de la Bruyère père et fils. En 1576, ils furent de ceux qui fondèrent la sainte Union à Paris, en haine des protestants, et pour empêcher les Bourbons de parvenir au trône. Le père se jeta à corps perdu au milieu des agitations populaires ; il fut membre du conseil des Seize et surnommé (2) par les royalistes , en souvenir de sa profession, le sire Safranier de la Ligue. Le fils devint lieutenant civil après la journée des Barricades, et fut en 1589 l'un des 24 élus de la bourgeoisie de Paris, qui prirent place dans l'assemblée générale de

(1) Notice biographique sur la Bruyère, par G. Seivois, p. XXIII et p. XXiV; et en note, Bibliothèque nationale, mss. fr. n" 11G92. Compte du don de 300,000 livres tournois à Charles IX, par la ville de Paris.

('2) Le Maheustre, dialogue entre le îlaheustre et le Manant dans la satire Ménippée.

l'Union (1) pour diriger les affaires du royaume sous la présidence du duc de Mayenne. Il y mit plus de discrétion que son père ; mais tous les deux servirent la même cause de tout leur pouvoir et avec l^autorité que leur donnaient d'importantes fonctions. Tous les deux furent accusés de tiédeur et de trahison par les plus fougueux ligueurs ; tous les deux furent accusés plus justement par les politiques d'avoir pris part (2) à la journée du 15 novembre 1591, où furent pendus le premier président du parlement Bresson, le plus ancien conseiller de la grand'chambre Larcher, et Tardif, conseiller au Châtelet. Quand le duc de Mayenne brisa la puissance des Seize, les deux la Bruyère coururent de grands dangers (3). Le lieutenant civil faillit être pris et étranglé. Guillaume du Vair, alors conseiller au parlement, se vanta de lui avoir sauvé la vie. Lorsque Henri IV entra dans Paris, 30 mars 1594, les la Bruyère furent exilés et leurs biens confisqués. Ils se retirèrent en terres espagnoles à Anvers dans les Pays-Bas.

Le roi Henri IV offrit à ceux qu'il exilait de les maintenir dans leurs terres et ofiSces, s'ils voulaient lui prêter serment de fidélité. Les la Bruyère refusèrent. Ils supposaient sans doute que le nouvel établissement politique en France ne durerait pas. « Quand le peuple est en mouvement (4), on ne comprend pas comment le calme peut y rentrer. » Cependant, sous le règne réparateur du Béarnais, la France se relevait de ses ruines. Ce Bourbon jadis détesté des Français, et à qui les ligueurs croyaient avoir fermé à tout jamais le chemin du trône, maintenant victorieux de tous ses ennemis et adoré de ses sujets, finit par établir dans ses Etats le bon ordre et la tranquillité. Le peuple était devenu si paisible (5) qu'on ne voyait plus comment le calme pourrait en sortir. Le vieux Jehan de la Bruyère ne survécut pas longtemps, je suppose, à la ruine de son parti. Mathias de la Bruyère vieillit en exil. Il méditait le chapitre xviii de saint Luc, où se trouvent ces paroles : « Vous voyez. Seigneur, que nous avons tout quitté et que nous vous avons suivi ; » le Christ déclare que personne ne quittera pour le royaume de Dieu sa maison ou son

(1) Bibliothèque de l'École des Chartes, année 1845-1846, p. 422 et suivantes. Un article par Taillandier.

(2) Chronologie novennaire de Palma Cayet, p. 327.

(3) AnecdoUs de du Vair, à la suite des Mémoires de Marr/uerite de Valois, par Ludovic de Lalanne; Bibliothèque elzévirienne, 1858, p. 241.

(4) Chap. X, no 6.

(5) Chap, X, n" 6.

DANS LA MAISON DK CONDK. 5

père, ou sa iiirro ou ses frères, ou sa (crani(; on ses enfants, suuh recevoir eu ce iuou(l(!-ci bcuiucoup d'uvatita<:;e et, dans le sièch; à venir la vie éternelle. Taudis que, dans sou ufllietiou et volontaire exil, le vieux ligueur réfléchissait sur les effets de la sapienee et miséricorde infinie, il employa une partie des loisirs qu'il avait i)lu à la l)outé de Dieu de lui donner, à traiter un sujet qu'il regardait comme une insi)iratiou du ciel : il prit })laisir ii composer un livre intitidé le Hosairc de la bienheureuse Vierge Marie (1). Nous ignorons (n'i et quand mourut Matliias de la Bru3^ère : s(;ulement nous savons que son arrière-petit-fils, qui respecta toujours les sentiments de la piété, n'approuva jamais l'esprit de parti (2), parce qu'il rabaisse les plus grands caractères, empêche de voir la vérité et retarde le progrès des arts et des sciences.

Pendant ce temps-là Guillaume de la Bruyère ne se vantait pas d'être fils de Mathias de la Bruyère : il l'était pom-tant. Secrétaire ordinaire de l'évêque de Paris, il rentra en partie dans les Liens de sa famille. Il avait par contrat (1 601), devant le notaire Barbereau, épousé Diane de la Mare, qui lui avait apporté quelque fortune eu mariage. Elle le rendit père de nombreux enfants. — c( Le mariage, qui devrait être à l'homme une source de tous les biens (3), lui est souvent par la disposition de la fortune un lourd fardeau sous lequel il succombe. C'est alors qu'une femme et des enfants sont une violente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites. On se trouve entre la friponnerie et l'indigence, étrange situation ! » — Guillaume de la Bruyère se trouva engagé dans plusieurs instances judiciaires où il ne fut pas heureux. Il n'en eut grand souci. Cependant il conserva au moins la terre de Romeau dans le Vendômois : nous la retrouvons plus tard dans l'héritage de l'un de ses enfants. Mais il géra mal ses biens. Ses amis menaient auprès de lui une vie agréable ; sa femme et ses enfants se plaignaient. On disait dans sa famille : « Il fait bon vivre (4) avec celui qui ne se sert pas de sou bien à marier ses filles, à payer ses dettes, à faire des contrats, pourvu qu'on ne soit ni ses enfants ni sa femme. » Il fallut mettre un terme à cette belle existence qui durait depuis trop longtemps. M*"^ de la Bruyère présenta requête

(1) Le Rosaire, par Mathias de la Bruyère; Bruxelles, chez Volpics, 1603. Cf. la préface.

(2) Chap, XI, n» 63; c. I, n^ 49 et n" 58.

(3) Chap. VI, n» 01.

(4) Chap. Yi, n» 77.

au juge ordinaire pour obtenir la séparation de biens. Nous savons comment les choses se passaient alors (1). La femme exposait les faits de dissipation et de mauvais ménage sur lesquels était fondée sa demande en séparation. Sur cette requête on mettait : c< Permis de faire assigner et à cette fin la femme autorisée. » Ensuite de quoi le mari ayant comparu, le juge invitait la femme à faire la preuve des faits qu'elle avançait, et l'oa suivait une procédure assez semblable à celle qui était d'usage pour interdire un prodigue. La preuve étant faite, on plaidait comme en toute autre instance ; et si la demande était trouvée juste, on ordonnait que la femme fût séparée de son mari, on l'autorisait à administrer elle-même ses biens et l'on condamnait le mari à lui restituer sa dot et ses autres conventions, hormis le douaire, au lieu duquel on donnait à la femme une pension qui était ordinairement estimée à la moitié. En exécution de la sentence, la femme faisait faire inventaire des biens de la communauté, et pouvait se pourvoir pour ses conventions par toute voie de saisie sur tous les biens du mari. Ce fut le 2 juillet 1636 que Diane de la Mare (2) fut séparée de biens de Guillaume de la Bruyère. Cela n' empêcha pas le mari d'acquérir vers 1643 la charge de secrétaire ordinaire de la chambre du roi. Mais il n'en fut guère plus riche : car ses enfants n'acceptèrent sa succession que douze ans après sa mort. Le souvenir de ces événements demeura longtemps dans cette famille. Le petit-fils de Guillaume de la Bruyère semble y faire allusion quand il dit (3) : « Il n'y a qu'une affliction qui dure, c'est celle qui nous vient de la perte de nos biens : le temps qui adoucit toutes les autres aigrit celle-ci ; nous sentons à tous moments , pendant le cours de notre vie, que le bien que nous avons perdu nous manque. » Il ne restait plus de Guillaume de la Bruyère que trois enfants : 1° Louis, né vers 1610. qui fut contrôleur des rentes assignées sur l'hôtel de ville de Paris, et qui épousa, le 25 juillet 1644, Elisabeth Hamouyn ; 2° Jean, né en 1617, et qui ne se maria jamais ; 3" Louise, mariée en 1652 à Martin de la Guyottière, chirurgien ordinaire du duc d'Anjou. Les enfants de Guillaume de la Bruyère eurent chacun une dot de 6,000 livres. EHsabeth Hamonyn, qu'épousa Louis, eut de son côté aussi une dot de 6,000 P. Sa mère , veuve depuis treize ans , eut beaucoup de peine à lui constituer cette modeste dot. Elle était d'une

(1) Cl. rieury, Institution au droit franqais, édition Laboulaye et Daveste, t. II, p. 315-316.

(2) Dictionnaire critique de Jal, article la Bruyère.

(3) Chap. VI, W^ 7G,

DANS LA MA [SON DK CONDK. 7

bonue famille bourgeoise; composée de marchands et de magistrats. Ainsi im capital do 12,000 1" et lo revenu d(î la churgo de contrôleur des rentes de l'iiûtel de ville, voilà toute; la fortune de ce ménage bien assorti qui vivait dans la Cité, près Notre-Dame. Il en naquit huit enfants, dont cinq garçons. L'aîné de tous eut pour j)arrain son oncle Jean de la Bruyère, qui lui donna son nom. Ce fut l'auteur des Caractrrcs : il fut baptisé le 17 août 104.'), à la jiaroisse Saiut-C'hristojjhe. La famille de la Bruyère, trop connue sous la Ligue, tombe dans un comi)let oubli sous la Fronde. L'esprit frondeur ne lui manquait pas, mais la Fronde était plutôt une révolution aristocratique que populaire. Notre auteur a toujours montré un profond respect pour Richelieu ( 1 ), dont le grand dessein avait été d'affermir l'autorité du prince par rabaissement des grands. Il n'a jamais nommé Mazarin. On dit que Mazarin se faisait si longtemps prier, qu'il donnait si sèchement, et chargeait une grâce qu'on lui arrachait de conditions si désagréables, qu'une plus grande grâce était d'obtenir de lui l'avantage de ne rien recevoir (2). Je suppose que la famille la Bruyère obtint cette dernière faveur du ministre italien qui gouverna la France pendant la minorité de Louis XIV. Ces bourgeois de Paris avaient conscience de leur valeur personnelle (3). « Il suffit, dit notre auteur, de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole. » Lui , il était né à Paris, à l'ombre des tours de Notre-Dame et près de la Sainte-Chapelle. On dirait qu'il se souvient de ce voisinage (4) lorsqu'il nous parle du « bruit des cloches qui éveille les chantres et les enfants de chœur pendant la nuit, et dont la mélodie endort les chanoines et les berce de doux rêves jusqu'à ce que, tard dans la matinée, ils viennent à l'église réclamer le prix d'avoir bien dormi. » Mais il avait seulement 5 ans quand ses parents, en 1650, allèrent se loger sur la paroisse Saint-Merry. Deux ans plus tard, ils allèrent rue Greuier-Saint-Lazare, oà ils demeurèrent longtemps.

La Bruyère reçut une éducation religieuse. De son temps on n'en connaissait point d'autre. Alors l'idée de Dieu semblait si naturelle

(1) Chap. X, no 21,

(2) Chap. VIII, n° 4ô.

(3) Chap, XIV, n" 6.

(4) Chap. XIV, no 26,

qu'on ne pouvait s'en passer (1). « Je sens qu'il y a un Dieu, dit-il, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point : cela suffit ; tout le raisonnement du monde m'est inutile, je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature ; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement, dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté. — Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. — C'est une grande question s'il s'en est trouvé de tels : et quand il serait ainsi, cela prouverait seulement qu'il y a des monstres. » La violence de cette expression trahit la sincérité de sa foi.

On lui enseigna encore autre cliose que les principes de la religion. Il paraît qu'il apprit de bonne lieure le latin, le grec, l'allemand, l'espagnol, l'italien. « Les langues, dit-il (2), sont la clef ou l'entrée des sciences et rien davantage : le mépris des unes tombe sur les autres. » Mais cinq langues! on dira peut-être que c'est beaucoup. Il affirme que l'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de langues. « Si, dit-il (3), l'on remet cette étude si pénible à un âge plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force dé l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer ; et si l'on y persévère , c'est consacrer à l'étude des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire. » La Bruyère apprit donc les langues dans son enfance, avant ce qu'on appelle la jeunesse.

Il y mit du temps , mais il avait une certaine facilité pour cette étude. L'enfance a le don des langues. Alors tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément ; la mémoire est neuve, prompte et fidèle, l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et l'on est déterminé à de longs travaux par les maîtres qui nous gouvernent. c( Je suis persuadé, dit-il (4), que le petit nombre d'habiles ou le grand nombre de gens superficiels vient de l'oubli de cette pratique. »

Il ne se mettait pas au rang des gens superficiels. Ses amis (5) remarquaient dans ses conversations particulières, quand l'occasion s'en

(1) Chap. svi, n° 15.

(2) Chap. XII, no 19.

(3) Chap. XIV, n» 71.

(4) Chap. XIV, no 71.

(5) Fleury, Discours à V Académie.

DANS I.A MAISON I»K CONDK. 9

présentait, qu'il savait les langues mortes et vivantcH, et qu'il n'était étranger à aucun genre d'érudition. Il devait d(jno savoir gré aux hommes qui avaient gouverné son enfance de lui avoir appris les langues (1), (]ui sont la clei'des sciences, d'avoir mis leur application à l'en instruire (2), de lui avoir ainsi ouvert l'entrée d'une profonde et agréable érudition. Mais quels étaient ces hommes? Il ne l'a jamais dit. Les oratoricns le réclamaient comme un des leurs (:{) : des mémoires particuliers, que l'on conservait dans leur bibliothèque, mar<]uuient qu'il avait été de l'Oratoire. On i)0ssède encore les listes des prêtres de l'Oratoire et de tous ceux qui furent admis aux exercices de piété de la maison de Paris : ainsi ou trouve le nom de Jean de la Fontaine parmi les jeunes gens du séminaire de Saint-Magloire (4) ; mais on ne trouve nulle part le nom de Jean de la Bruyère. Il est possible que la Bruyère fût simplement élève dans une maison de l'Oratoire : car les listes que nous avons ne donnent pas les noms des élèves. On peut donc accorder aux oratoriens l'honneur d'avoir fait l'éducation de la Bruyère. Du moins jusqu'ici personne n'a pu le leur disputer. C'est pour cela peut-être que certains écrivains (5) ont cru que la Bruyère avait été quelque temps ecclésiastique. En effet, chez les oratoriens on respirait, selon Bossuet (6), l'air le plus pur de la discipline cléricale. M. de Bérulle n'avait voulu donner à l'Oratoire d'autre esprit que l'esprit de l'Eglise, ni d'autres règles que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses évêques, ni d'autres biens que sa charité, ni d'autres vœux que ceux du baptême et du sacerdoce. L'Oratoire avait i^our but la perfection chrétienne et sacerdotale. L'éducation que les oratoriens donnaient aux enfants devait les préparera cette profession sublime où une sainte liberté fait un saint engagement, où l'on obéit sans dépendre, où l'on gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur, et le respect s'entretient sans le secours de la crainte. « La charité, qui bannit la crainte, fait, dit Bossuet, un si grand miracle; et, sans autre secours qu'elle-même, elle sait non seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre. » Assu-

(1) Chap. XII, n'^ 19.

(2) Chap. XIV, n^ 71.

(3) Bibliothèque des écrivains de V Oratoire, par M. Adry, t. I, p. 230, mss. de la Bibliothèque nationale, fonds français, n^ 25681.

(4) Mss. du P. Batterel de l'Oratoire. Archives nationales, registres Mil 610 et suivantes.

(5) Bulletin du bibliographie , 1855, p. 52, article Leroux de Lincy.

(G) Oraison funèbre du P. Bourgoing, par Bossuet, prononcée le 20 décembre 1662.

rément la charité des oratoriens ne fit point ce miracle dans l'âme de la Bruyère. La manière dont il s'est conduit pendant le reste de sa vie prouve qu'il n'était guère capable de s'élever à une si haute perfection. On pouvait captiver son affection, mais il fut toujours difficile d'anéantir sa volonté propre.

Il était dans sa vingtième année lorsque, le 3 juin 1665, il présenta à messieurs les docteurs de l'université d'Orléans (1) ses thèses imprimées de Tutelis et Donationihus pour les soutenir dans les écoles de droit et avoir son degré de licencié es deux droits (2). Charles Perrault a gaiement raconté dans ses mémoires le voyage qu'il fit à Orléans pour prendre sa licence ; la Bruyère n'était pas si gai dans cette circonstance, n était même fort troublé quand il écrivit sa requête sur le registre des supj)liques de l'université d'Orléans. On le voit bien à son écriture et aux inexactitudes de la rédaction. Quelques heures après, quand il eut passé son examen et pris ses licences par acte public, il était plus maître de lui-même; toutefois on remarque encore une distraction sur le registre où il consigna son succès. Peu importe ; il avait ses degrés : la carrière du barreau s'ouvrait devant lui ; il peut devenir avocat au parlement de Paris.

Mais pourquoi donc la Bruyère était-il si fort troublé en présentant ses thèses devant messieurs les docteurs de l'université d'Orléans? D'abord l'université d'Orléans, avec celle de Poitiers (3), pouvait seule à cette époque enseigner le droit civil ; ensuite la Bruyère avait peut-être, en apprenant le droit, suivi une autre méthode que celle qu'il croyait suivie à Orléans ; enfin les écoles de droit étaient alors mal tenues et mal organisées. Des années entières (4) se passaient à expliquer un ou deux titres du Digeste ; en sorte qu'il eût fallu un siècle pour expliquer tous les titres des cinquante livres, et d'autres siècles pour le Code et pour les Novelles. Tout cela n'était encore que le droit romain, où il fallait ajouter la connaissance « de nos coutumes, de nos ordonnances et de notre procédure i> (5). C'est pourquoi, faute d'entendre les textes, on s'en rapportait aux sommaires et aux gloses de ceux qui passaient pour les mieux entendre, et toute la jurispru-

(1) Archives départementales du Loiret.

(2) Album des œuvres de la Brwjère , par Servois. Fac-similé de l'écriture de la Bniyère.

(3) Histoire de l'Ecole de droit d'Orléans, par E. Bimbenet, grefSer à la cour d'Orléans.

(4) Choix et méthode des études, c. xv, par Cl. Fleury.

(5) Ilid., c. XI.

DANS LA MAISON DlC (ONDK. 11

ileiici', réduite en diHpiiti'S dY'Cole, «e bornait un\ opinions de docteurH qui n'y cliercliiiient pas d'antre utilité que eclle do «,'af(ner de l'argent ou de la réj)utation. On appelait glose d'Orléans celle qui fait périr le texte sous le poids des coinnicntaires. De li'i le proverbe : OlosfMl'Orléans, plus obscure que le texte. Cujas et les grands jurisconsultes du seizième siècle avaient détruit cette routine scolastique; mais les écoles de droit avaient elles-mêmes été détruites par les guerres civiles et religieuses ; et lors(|u'elles s'étaient relevées, les abus de la routine s'étaient relevés avec elles. Racine s'en moque (1) dans la comédie des Plaideurs. Alors il y avait à Paris des hommes de sens et d'expérience qui s'étaient dégagés des entraves de la scolastique et avaient re})ris la méthode de Cujas : s'attacher au droit romain comme étant le fond de la science du palais, lire toujours les textes et les ouvrages originaux sans se perdre dans le fatras des commentaires, rapprocher les textes les uns des autres pour en dégager les principes et leurs conséquences (2), telle était la méthode de MM. Halley, Vautier et de Gaumont pour mettre les lois civiles dans leur ordre naturel et rétablir la raison dans la jurisprudence. C'est ce que fera Domat quelques années plus tard. Cette méthode était publiquement enseignée à Orléans (3). Un condisciple de la Bruyère, Vincent Flaccius de Hambourg, l'atteste de la manière la plus formelle. Mais on comprend que la Bruyère, qui avait étudié le droit à Paris, arrivât avec quelques préventions contre messieurs de l'université d'Orléans , et redoutât la sévérité de ses juges en passant ses examens de licence.

Son succès l'affermit dans son estime pour la méthode qu'il avait adoptée. Il reconnut qu'elle était excellente pour tout genre d'érudition : et fort de son expérience, il répétera plus tard et même publiera les conseils qu'il avait reçus et dont il avait profité. c( L'étude des textes (4) ne peut jamais être assez recommandée, c'est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de première main ; puisez à la source ; maniez , remaniez le texte ; apprenez-le de mémoire ; citez-le dans les occasions ^songez surtout à eu pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses cir-

(1) Acte III, scène lll.

(2) Fleury, Lettre sur M, de Gaumont.

(3) Theatrum anonymorum et pseudontjmorum , V. Flaccius; Hambourg, 1707, m. in-f". Préface par Fabricius.

(4) Chap. XIV, n" 72.

constances; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez : n'empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seraient trop courtes ; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y demeurent : vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difificultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le j)édantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires, et qu'elle a agi en cela contre soi-même et contre ses plus chers intérêts en multipliant les lectures, les recherches et le travail qu'elles cherchent à éviter. »

La pratique des affaires (1) sert plus encore que les livres à former le jugement et à développer le bon sens, qui est le maître de la vie humaine. Eu faisant son stage pour devenir avocat au parlement de Paris, la Bruyère recueillit, je suppose, quelques observations; en voici qui sont bien dans le goût de la basoche de ce temps-là :

« Dîne bien, Cléarque, soupe le soir, mets du bois au feu, achète un manteau, tapisse ta chambre (2) : tu n'aimes point ton héritier, tu ne le connais point, tu n'en as point. »

« Jeune, on conserve pour sa vieillesse; vieux, on épargne pour la mort (3). L'héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste. »

« L'avare dépense plus mort en un seul jour, quïl ne faisait vivant en dix années (4) ; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire lui-même en toute sa vie. »

« Ce que l'on prodigue, on l'ôte à sou héritier (5) ; ce que l'on épar-

(1) Cl. Fleuiy.

(2) Chap. vr, n» 63.

(3) Chap. VI, n» 64.

(4) Chap. VI, n>^ 65.

(5) Chap. VI, n» 66.

gno sordideriu'ut, on kc l'ôte à 8oi-mômo. Le milieu est justice pour soi et pour 1<'H autres. »

« Les {Mifaiits p(Mit-(Hr(î soraiont plus djcrs ii leurs pères, o.t ré(;ij)roquenieiit les pères k leurs enljiuts, sans le titre (riiéritiors (1). »

a Triste condition de riiomme et qui dégoûte de la vie! Il faut suer, veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à Ta^^uiie de nos proches (2). Celui (pli s'isnipêche de souhaiter que son père y passe bientôt, est homme de bien. »

Le père de notre auteur, Louis de la Bruyère, mourut à Paris, le 7 septembre KWKi, rue du Grenier-Saint-Lazare ('.'>). Il fut inhumé deux jours après, a. eu l'église, où un service complet fut chanté à son intention, le corps présent, avec rassistance de M. le curé et de quarante prêtres ». On voit encore aujourd'hui son éi)itaphe dans la chapelle Saint-Vincent de Paul de l'église Saint-Nicolas des Champs ; mais elle est un peu cachée sous un confessionnal. La mort de Louis de la Bruyère fut un coup terrible pour sa famille. Le défunt laissa ses affaires dans un tel état (4), que ses enfants furent obligés de renoncer à sa succession. Il ne pouvait rien donner à sa veuve : la coutume de Paris s'y opposait ; et cependant il avait peut-être compromis l'avoir de sa femme pendant sa vie. Qu'allaient devenir M™" de la Bruyère et ses enfants? « Il y a, dit notre auteur (5), des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser et dont la seule vue fait frémir : s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connaissait point ; l'on se raidit contre sou infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espérait. »

Jean de la Bruyère , oncle et parrain de notre auteur, n'abandonna point sa famille dans le malheur. Depuis quelque temps, il demeurait avec son frère rue Grenier-Saint-Lazare. Il accepta la succession de son frère et prit en main les affaires de sa veuve et de ses enfants : il devint seul chef de la famille.

C'était un singulier personnage que l'oncle Jean, comme l'appelaient ses neveux. Il était, comme son père Guillaume de la Bruyère, secrétaire du roi; mais, bien différent de son père, il aimait à faire des

(1) Chap. VI, n» 67.

(2) Chap. VI, n» 68.

(3) Cf. Servois, Album. Archives de l'étal: civQ de Paris aujourd'hui détruites.

(4) Servois, Notice biographique , p. xxxiir.

(5) Chap. XI, n» 30.

contrats et il voyait l'argent grossir dans ses coffres. Il avait aussi l'esprit de famille et, après avoir fait assez vite fortune, il avait racheté des créanciers de son père et de sa mère une partie de leurs titres, sinon tous ; il retira même un assez joli denier de la succession de son frère. — M. Servois, qui a trouvé dans les archives d'un notaire de Paris quelques actes relatifs à la famille de la Bruyère, nous explique ainsi le procédé de l'oncle Jean pour s'enrichir (1) : « Le prêt à intérêt étant interdit aussi bien par la loi civile que par la loi religieuse, la seule manière licite de tirer profit d'un prêt fait à un particulier était de lui constituer une rente perpétuelle, c'est-à-dire de lui remettre un capital qu'il restait maître de garder aussi longtemps que bon lui semblerait, à la seule condition d'en payer annuellement la rente. Les particuliers étaient, en général, de plus sûrs débiteurs que l'Etat et que la ville, dont les rentes étaient parfois soumises à des réductions arbitraires, ou encore que les hôpitaux, exposés àl a banqueroute. Aussi l'oncle Jean avait-il préféré à toutes autres les créances par contrats. Ses emprunteurs étaient quelquefois des membres de sa famille ou de la famille de sa belle-sœur, plus souvent des étrangers nobles ou bourgeois. Il ne prêtait pas toujours à visage découvert, et se dissimulait quelquefois derrière son frère, ou, quand il l'eut perdu, derrière l'un de ses neveux. De temps à autre il lui fallait user contre ses débiteurs de voies de rigueur, ou accepter des accommodements. C'est ainsi qu'il fut amené à se rendre propriétaire d'une maison de campagne qui était située dans le village de Saulx, près Lonjumeau, et qui fera partie de sa succession. » M. Servois estime que la fortune mobilière de l'oncle Jean pouvait bien s'élever à plus de 100,000 livres. Comme tous les bourgeois aisés de ce temps-là, il avait renoncé au service d'étain sur sa table , et à la mule de ses ancêtres. M. Servois ne doute pas que les neveux de l'oncle Jean fissent usage de son argenterie et montassent dans son carrosse. Cela dut (2) un peu adoucir leur chagrin, ce Dans une gi-ande affliction (3), l'on pleure amèrement et l'on est sensiblement touché : mais l'on est ensuite si faible et si léger que l'on se console. »

Notre auteur, reçu avocat au parlement, s'occupa d'être un homme

(1) Notice biographique, p. XXX-XXXI.

(2) Chap. XI, no 31.

(3) Chap. IV, n'^ 35.

DANS LA MAISON DK CONDK. If,

éloquent, a Lo inétirr de lu piiiitic ( | ) icsHcnilile eu nue choHe à celui (le la j^nierre : il y a plus de riH(iue <iu'ailleur8, mais la fortuiK! est, |)lu8 iaj)ide. » La Bruyère rélléchit lou^'teuipH avant d'allVonterces ristjues, hï lonjçteuipH qu'à la fin il n'eu eut plu» le courage.

« 11 y a inoiua d'uu siècle, disait-il en 10*JO (2), un livre fraufai» était un certain nombre de j)ajL,a!S latines où l'on découvrait qn(d<}ues mots en notre langue. Les passages, les traits, et les citations n'en étaient pas demeurés là : Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le profane ne se quittaient i)as. Ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire : saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce parlaient alternativement. Les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères : on parlait latin, et longtem])s, devant des femmes et des marguilliers; on a parlé grec. Il fallait savoir prodigieusement pour parler si mal. Autre temps, autre usage. Le texte est encore latin, tout le discours est français et d'un beau français. » — « Les citations profanes (3) ont fini; les froides allusions, le mauvais pathétique, les antithèses, les figures outrées ont pris leur place. » Quand se fit ce changement? La Bruyère en a indiqué la date. Depuis trente ans, écrivait-il en 1G94 (4), on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs... Cette date de 1664 n'est qu'approximative. Le changement que signale notre auteur a commencé plus tôt et duré plus longtemps : mais il s'en aperçut vers le temps où il étudia l'éloquence de la chaire et celle du barreau.

Le même changement que Richelieu avait fait dans la politique (o), Condé dans l'art de la guerre, Pascal l'avait fait dans l'art d'écrire et le jésuite Liugendes dans l'art de parler (6). Le P. Lingendes fut cité comme le plus parfait prédicateur de son temps. Il composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français ; et dans l'édition française que l'on possède de ses sermons, si on ne peut juger de son éloquence (7), on aperçoit très facilement les pre-

(1) Chap. XV, n'5 15.

(2) Chap. XV, n'3 6.

(3) Chap. XV, n'^ 4.

(4) Chap. XV, n" 5.

(5) Chap. XI , n" 143;

(6) Réflexions sur VÉloquence. Le P. Rapin, Œuvres complètes, t. II, p. 92, éd. de 1725.

(7) Voltaire, Siècle de Louis XIV, c. xxxii.

miers modèles du nouveau genre ainsi décrit par la Bruyère. « Un beau sermon (1) est un discours oratoire qui est, dans toutes ses règles , purgé de tous ses défauts , conforme aux préceptes de l'éloquence humaine et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait, ni une seule pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumérations où il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette. Ce n'est une énigme que pour le peuple. » Dans ce genre, depuis Lingendes jusqu'à Bourdaloue, les jésuites eurent souvent l'avantage sur les oratoriens. A l'Oratoire même, ce nouveau genre avait la vogue au moment où la Bruyère en sortait.

« Il y a, dit Bossuet dans l'oraison funèbre du R. P. Bourgoing (décembre 1662), des prédicateurs infidèles qui ravilissent leur dignité jusqu'à faire servir au désir de plaire le ministère chrétien; qui ne rougissent pas d'acheter des acclamations et des flatteries par la parole de vérité ; des louanges, vains aliments d'un esprit léger, par la nourriture solide et substantielle que Dieu a préparée à ses enfants ! Quelle indignité! Est-ce ainsi qu'on fait parler Jésus-Christ? Savezvous, ô prédicateurs, que ce divin conquérant veut régner sur les cœurs par votre parole? Faibles discoureurs dont les sermons sont le fruit d'une étude lente et tardive, détruirez-vous les remparts des mauvaises habitudes en jetant des fleurs? L'éloquence ne doit jamais être recherchée avec soin; si elle vient, ce ne doit être que comme la servante de la vérité et attirée par les choses mêmes. » Le discours chrétien se répand à la manière d'un torrent, et s'il trouve en chemin les fleurs de l'élocution, il les entraîne plutôt après lui par sa propre inapétuosité qu'il ne les cueille avec choix pour se parer d'un tel ornement. C'est l'idée de l'éloquence que donne saint Augustin aux prédicateurs , c'est celle dont Bossuet offrait alors à ses auditeurs étonnés le plus parfait modèle, c'est celle qu'avait recommandée M. de BéruUe à ses disciples. Le P. Bourgoing s'était efforcé de la mettre en pratique (2) ; il n'avait point cette richesse d'imagination qui voit naître sous ses pas les fleurs de l'élocution , ni cette impétuosité de génie qui les entraîne dans sa course sans s'amuser à les cueillir (3) : son style terne et triste, nourri des saintes Ecri-

(1) Chap. XV, nô 10.

(2) Bibliothèque oratorienne. Vies de Cloysault. 2^ vie, celle du P. Bourgoing.

(3) Excellences et vérités de la doctrine chrétienne , par le P. Bourgoing.

liia's' ( I ), cl «a ]iarulc sans art et saua éclat, iravaicnt rien d'oratoire ; n il expliquait rKvttn<;ile au peuple; uiiiinent et fuiiiilièreraent ».

L(! inriiit! ^(Mir(Mrcl(i(|ii('iu'e simple; et fainili(Me, dans la prédication do i'Kvaii<j;ilc, était bien plus marqué dans les sermons du P. le Jeune, dont on venait de publier la première édition. Il abondait en image» populaires et en comparaisons sensibles, et s'en servait avec un bon sens ingénu (2). Les yeux fixés sur ses iiuditeurs, le missionnaire mesurait ses i)aroles à Icuirs besoins ; il était toujours près d'eux, avec eux, et ne pensait qu'à eux. Depuis saint François de Sales, personne n'avait rais dans la ])rédicatiou évangéli({uc plus de simplicité, plus d'expérience et de cluirité. — Voilà l'idéal que la lîruyère rêvait; vingtcin(i ans après, il le regrettait encore en disant (3) : « Jusqu'à ce qu'il revienne un homme comme lui, les orateurs et les déclamateurs seront suivis. »

rarmi les orateurs, la Bruyère mettait le P. Senault, qui succéda au P. Bourgoing, comme supérieur général de l'Oratoire. C'était le propre fils du fameux Senault, l'un des Seize de la Ligue; il était né à Anvers, pendant que sou père exilé y demeurait avec le lieutenant civil de Paris Mathias de la Bruyère. Il est possible que le P. Senault n'ait pas été étranger à l'entrée de Jean de la Bruyère dans une des maisons de l'Oratoire, mais il ne fut peut-être pas étranger non plus à sa sortie. Dans son traité de la monarchie (4), le P. Senault posa des principes politiques d'un sage libéralisme, qui devaient plaire à notre auteur; dans son traité des passions, il expose un système que la Bruyère ne devait guère goûter; dans ses sermons (5), il déployait une éloquence dont le jeune moraliste démêla facilement l'artifice et l'habileté.

De l'école du P. Senault était Mascaron , comme Bourdaloue était de l'école de Lingendes. Il faut voir dans M'"° de Sévigné la manière dont on allait les entendre , Mascaron à Saint-Gervais et Bourdaloue à Notre-Dame, en 1671. Ou plutôt il faut écouter la Bruyère, qui observa cette lutte oratoire avec un esprit aussi clairvoyant que M""^ de Sévigné. Les deux témoignages sont parfaitement d'accord et se

(1) Chap. XV, no 3.

(2) Jacquinet, Des jirédicateurs franqais avant Bossuît.

(3) Chap. XV, n» 3.

(4) Chap. de la tyrannie.

(5) Vie du P. Senaidt, par Cloysault.

fortifient l'un l'autre. Voici celui de la Bruyère : « Le discours chrétien est devenu un spectacle (1). Cette tristesse évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus ; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par les longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte ; c'est une sorte d'amusement entre mille autres ; c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs. » La Bruyère s'était vite dégoûté du métier de prédicateur et nous en a dit les raisons (2). D'abord l'éloquence de la chaire est l'œuvre de la grâce divine. La sainteté du prédicateur en fait la plus grande partie. « Pour ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, c'est chose cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile exécution : quel art en ce genre ponr plaire en persuadant! Il faut marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées et triviales ; les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les conclusions d'uue seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes; mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les mœurs des hommes, roule sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des bornes bien plus étroites que la satire (3); après l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému, après avoir fait attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être conviendrat-on que c'est la matière qui se prêche elle-même, et notre intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de difi'érents événements, par des aventures inouïes; il ne s'exerce point sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes conjectures et

(1) Chap. xr, n" 1.

(2) Chap. XV, n» 24 et n'^ 26.

(3) Les neuf premières satires de Boileau.

DANS LA MAIS(jN DK CoNDK. 19

lert ))r(5s()nii)ti()iis, t<tiitt's (îIidsos néumiioiiis (|iii c'-ir-vcMit le ;;<!'ni<', lui doiiiKMit, (le lu force! ot(I(! retendue, et, <\\n roiitnu;,Mic'iit, l»ieii iiioinH Tél()(jii('iieo qu'elU'H ne la Hxent- et ne liidiri^^cnt. Il doit au contraire tirer 8011 discours d'une source commune, et où tout le monde {Miise; et s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est j)lus i)opuIair(;, il est abstrait ou déclaniateur, il ne proche plus l'Evanf^ile. Il n'a besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre, talent rare, et qui passi; le» forces du commun des hommes : ce qu'ils ont de ^^énie, d'imaf^inatiori, d'érutlitioM et de mémoire, ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner. i>

On voit avec quelle ardeur le jeuue avocat embrassait la carrière du barreau : il se laissa entraîner ])arson enthousiasme jusqu'à des exagérations étranges qui lui valurent d'amers désappointements (1). « La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons (2) com})osées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans contradicteurs, et qui avec de médiocres changements lui fout honneur plusieurs fois ; il prononce de graves })laidoyers devant des juges qui peuvent lui miposer silence, et contre des adversaires qui l'interrompent ; il doit être prêt sur la réplique ; il parle en un même jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, on ne l'essuie point, on ne lui prépare point des rafraîchissements ; il ne se fait point dans sa chambre un, concours de monde de tous les états et de tous les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'étaient dans le leur les premiers hommes apostoliques. »

Parmi les avocats que la Bruyère put entendre et prendre pour modèles, il y avait certainement des hommes respectables; mais du

(1) Chap. XV, n" 2G.

(2) Vie du P, «Sfenauft, par Tabaraud, daos la Biographie universelle.

moius parmi les vivants, je n'en vois pas que la Bruyère pût raisonnablement comparer aux premiers hommes apostoliques. La célébrité de Jean de Gomon nous est attestée par les mémoires de l'intendant Foucault (1), d'une manière qui ne laisse pas de place au doute. J. de Gomon fut chargé des affaires des héritiers du cardinal Mazarin ; il fit partie de la commission nommée en 1665 pour réformer la justice ; et il contribua pour sa bonnepart à rédiger l'ordonnance civile de 1667. Georges Duhamel nous est signalé aussi comme un des avocats les plus habiles de son siècle. Oq cite de lui (2) des plaidoyers qui passaient alors pour des chefs-d'œuvre. On en a même traduit en latin pour les conserver à la postérité (3). Il fut choisi par Louis XIV pour travailler aux ordonnances générales. Ou assure que , peu de temps avant sa mort (4) , il avait préparé l'ordonnance du commerce de 1 673. La dignité de son caractère égalait son mérite. La noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, son talent de parole, sa science et ses grands services (5) le mettaient certainement au niveau de la magistrature de longue robe. Il fut nommé conseiller d'Etat, place honorable qu'il refusa (6) par une modestie plus honorable encore. Mais il y avait loin de là à la vertu héroïque des premiers apôtres de l'Eglise. Ce qui excuse l'illusion du jeune avocat (7), c'était de voir à côté d'avocats sérieux, laborieux, qui ne craigaaient pas de se délasser quelquefois au théâtre de leurs pénibles travaux , une foule d'avocats sans causes, qui faisaient semblant d'en être accablés et affectaient une austérité de mœurs aussi fausse que ridicule (8) ! « Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer? Vite prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces gens qui passent dans leur équipage ; ils vous croiront plus occupé ; ils diront : « Cet homme est laborieux, infatigable; il lit, il travaille jusque dans les rues ou sur la route. » Apprenez du moindre avocat qu'il faut paraître accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien très profondément ; savoir à propos perdre le boire et le manger ; ne

(1) Publié par M. Baudiy dans les Documents inédits de l'histoire de France,

(2) Journal des Audiences, année 1667.

(3) Dictionnaire historique de Moréri, article Duhamel.

(4) Savary, préface du Parfait négociant, 1675. (6) Chap. VII, n» 5.

(6) Histoire du Barreau de Paris, par Gaudry, t, I, p. 409, 431, 482.

(7) Lettre à M. de Gaumont. Opuscules de Fleury, Paris, 1807.

(8) Chap. VII, n° 6.

DANS LA MAISON DK CONDK. 21

(iiiic i|ira|)|>aroir dans kh imiison, s'évanouir et He perdre comme un fiint-AiiHî dans li; Hoinltrc dc^ son cahiiu't; S(! cacluT au public, éviter le du'iltri', le laisser à cv.ux ^\n\ nr eoiireiit aiieiiii riH(|iie à «'y montrer, qui en ont à peine le loisir, aux (lomoiis, aux Duliainels. »

Les vrais liommes apostoliques du barreau, ceux dont on pouvait comparer réIo({uence et les nnc-urs austères à celles des Pères de l'Église, Antoine licmaîtro et Claude Pueelle, venaient do mourir, l'un dans la solitude de l'ort- Royal, l'autre dans tonte l'activité d'une brillante carrière (1), tous deux avec l'estime de leurs adversaires. Il mrestait, plus, parmi les avocats (pi'on put leur cotnparer pour la puissance oratoire, que Fourcroy, qui était alors dans toute sa vojçue et dont on ne se lassait pas. Il avait (2) ce que le peuple appelle éloquence, c'est-à-dire cette facilité qu'ont quelques hommes de parlei* seuls et longtemps, jointe à Temportement du geste, à. l'éclat de la voix et à la force des poumons. Il se piquait de talçnt littéraire : outre son livre sur l'origine du droit (3), qu'il composait alors, il avait publié (4) vingt et un sonnets à M. le prince de Conti, et les sentiments de Pline le jeune sur la poésie ; il était ami de Molière et de Boileau; il disputait un jour avec Molière en présence de Boilean, qui s'écria : « Qu'est-ce que la raison avec un filet de voix contre une gueule comme celle-là? » — La Bruyère s'amusa beaucoup à entendre plaider Fourcroy et (5)

d'une gueule infernale , La Chicane en fureur mugir dans la grand'salle.

« La principale partie de l'orateur (6), c'est la probité ; sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle, il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures. » Ainsi l'éloquence de Fourcroy n'était pas plus la véritable éloquence que celle que les pédants mettent dans le discours oratoire (7), et ne distinguent j^as de l'eutasse-

(1) Gui/ Patin, t. III, p. 210.

(2) Chap. I, no 55. ■ ■

(3) Paris, 1674, in-12.

(4) 165 et 16G0.

(ô) Boileau, Satire VIII.

((■)) Chap. XIV, no 49.

(7) Chap. 1,11'^ 65.

meut des figures, de l'usage des grauds mots et de la roudeur des périodes. Les juges n'étaient pas dupes de l'action ni de la parole des avocats ; et la Bruyère fat tout surpris de reconnaître qu'au momen t précis où il quittait la cliaire pour le barreau, l'éloquence* profane (1), la seule qui pût s'apprendre, avait quitté le barreau, où elle était à sa place, pour passer à la chaire (2), où elle ne devait pas être. Il avait mal pris son temps; fort découteuaucé, il renonça au métier de la parole.

La science du droit conserva toujours de l'intérêt pour la Bruyère ; c'est la pratique qui l'avait dégoûté. Il ne pouvait admettre qu'une chose qui paraît injuste à la conscience, devienne juste parce que les hommes en sont convenus. « Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce droit lui est acquis. Mais je l'attends à cette petite formalité ; s'il l'oublie, il n'y revient plus et conséquemment il perd la somme, ou incontestablement il est déchu de son droit ; or il oubliera cette formalité. Voilà ce que j'appelle, dit la Bruyère (3), une conscience de praticien. » L'ordonnance de 1667 réforma la procédure civile : c'était un progrès, mais il en restait beaucoup à faire, et d'ailleurs il est des abus qu'on ne pourra jamais réformer : « Une bien belle maxime pour le palais, utile au public et remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce serait (4) précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond. y> L'ordonnance de 1670 réforma aussi bien des abus dans la procédure criminelle ; mais il en restait encore assez pour scandaliser la Bruyère ; il était indigné de ces prétendues découvertes que l'on avait faites pour contraindre les coupables à confesser leurs crimes (5). « La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexiou faible, et sauver un coupable qui est né robuste. » Il maudissait ce progrès et ne pouvait supporter la réputation de ces hommes qui s'étaient rendus célèbres par leur habileté à faire souffrir leurs semblables. De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et de la guerre aurait-on dû se passer (6) î A quel

(1) Chap. XV. n» -2.

(2) Chap. XV, n» 2.

(3) Chap. XIV, n° 50.

(4) Chap. XIV, n° 50.

(5) Chap. XIV, n'^ 51.

HANS I.A maison DI; C(>NI)K. 2»

point (11' porrcclioii et de nilliiu'iiieiit ii*a-t-nn jjuh ]M>rtc de ceiiuiiiH arts et do certaines HciuuccH qui ne devaient point fitre néccHaaircH, et qui Hont dans le inoude comme des remèdes ù (oiih Ich maux dont notre iiialice est rnnicjue souree! »

\'ous vous récrie/, et vous dites : les lionimes sont toujours des houmics. t( Si les lu)uiuies, reprend la Bruyère ( 1 ), sont lioinmcs plutôt (]u'ours et panthères, s'ils sont équitables, s'ils se l'ont justiee à eux-mêmes, et qu'ils la rendent aux autres, que deviennent les lois, leur texte et Ic^ prodigieux accablement de leurs commentaires? Que devient le pct'doire et le possessoire , et tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent môme ceux ([ui doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont établis de faire valoir ces mômes lois? Si ces mêmes hommes ont de la droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention, où sont évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? S'ils sont tem})érants, chastes et modérés, que leur sert le mystérieux jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous si nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages ! »

L'oncle Jean ne goûtait pas cette sagesse présomptueuse : il se sentait malade et craignait de subir bientôt le sort de son frère aîné. Le moraliste était à la tîeur de l'âge et se trouvait fort à l'aise (2) pour crier jusque sur les toits : « Que font donc les médecins? A quoi sert la médecine? » Jamais les médecins n'ont été plus divisés qu'à cette époque , et ils se traitaient eux-mêmes d'assassins ou de charlatans. Alors la faculté de Paris jouissait de formidables privilèges qu'elle maintenait avec la plus grande énergie. « Les hommes meurent, dit le doyen Guy Patin (3), mais les compagnies ne meurent point : le plus puissant homme qui ait été depuis cent ans en Europe sans avoir la tête couronnée, le cardinal de Richelieu, qui avait rudement traité et secoué le roi d'Espagne, qui avait fait peur à Rome et vu trembler toute la terre devant lui, n'avait pu vaincre l'indépendance de la Faculté. y> Fondée, dotée et entretenue par les médecins eux-mêmes, elle ne devait rien à l'Etat. Juge souveraine de ses décisions, elle

(2) La médecine au temps de Molière, par le D'' Maurice Reinaud.

(3) Lettres de Guu Patin, éd. Réveillé-Panse, t. I, p. 347.

n'admettait point qu'elle pût se tromper (1). Elle avait voulu restituer la médecine grecque et latine ; ce but atteint, elle s'y arrêta obstinément. Cependant tout marchait autour d'elle, on découvrit la chimie, l'anatomie et la physiologie moderne : elle repoussa ces sciences comme des hérésies. Le gouvernement fut obligé de les faire enseigner, malgré ses plaintes, au Jardin du Roi (2). Guy Patin, qui était le plus éloquent orateur de la Faculté et le plus ferme champion de l'orthodoxie médicale (3), rejetait l'opium comme poison, le thé comme impertinente nouveauté du siècle, l'antimoine comme l'ennemi du genre humain, et le quinquina, ce qui était bien pire à ses yeux, comme poudre des jésuites : il réduisait son symbole aux deux articles signalés par Molière, saigner et purger. La querelle entre l'ancienne et la nouvelle médecine éclata à propos du vin émétique d'antimoine. La Faculté avait proscrit l'antimoine en 1566. Dès 1652 Gueneau l'emploj'ait comme remède ; la Faculté voulut expulser de son sein ce docteur téméraire. Il ne pouvait calculer combien de gens mouraient de la saignée ; on calcula combien l'antimoine faisait de martyrs (4). Enfin plainte fut portée au parlement contre les apothicaires qui vendaient ce jjoison (5). Le parlement soumit la question à la Faculté, qui, après de longs et orageux débats, reconnut qu'on pouvait, dans certains cas, se servir de l'antimoine pour guérir les maladies. « Ces messieurs disent, écrit Guy Patin (6), qu'un poison n'est point lîn iDoison dans les mains d'un bon médecin. Ils parlent contre leur propre expérience, car la plupart d'entre eux ont tué leurs femmes, leurs enfants et leurs amis. Quoi qu'il en soit, pour favoriser les apothicaires, ils disent du bien d'une drogue dont ils n'oseraient goûter. Je me console, parce qu'il faut qu'il y ait des hérésies (7) afin que les bous soient éprouvés. » La Bruyère ne pouvait supporter cette science orgueilleuse qui ne doute de rien, et s'attribue l'infaillibilité, comme si elle était inspirée par Dieu lui-même. « Un bon médecin, dit-il (8), est celui qui a des remèdes spécifiques,

(1) Flourens, Histoire de la découverte delà circulation du sang, 1854, p. 189.

(2) Annales du muséum d'histoire naturelle, t. I, p. 12.

(3) Guy Patin, t. I, p. 424; ibid., p. 383.

(4) Boileau , Satire IV.

(5) Martyrologe de l'antimoine, par Guy Patin.

(6) Paris, 30 juillet 1666, t. HT, p. 609-610.

(7) Première épitre de saint Paul aux Corinthiens, c. IX, v. 19.

(8) Chap. XIV, no 66.

DANS LA MAISON DK CONDK. 25

ou s'il tu iiiiiiKjiK!, (jiii permet ù ceux rjui les ont de gnérir hou iniilii(li'. )> Mtiis, d'un autre côt6 (1), « la témérité des charlatans, et leurs trislc's succès font valoir les iiiéclecius ; fii ceux-ci liiisseut mourir, les nulles tuout. » No voilà-t-il pas les malades dans une belh* situation? Il est si commode de se mocjuer des médecins et de la médecine, (juaud ou est en bonne santé î L'oncle Jean devait trouver que son iillcul avait l'esprit tro^) enclin à lacriti(iue et le goût trop délicat. En eftct, que pouvait-on attendre d'un homme de loi qui doutait de la loi et d'un avocat qui n'osait parler? ce Dans la conversation ordinaire, dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est, dit-il (2), une affaire. Il est plus court de i)rononcer d'un ton décisif, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse. » Avec de pareilles dispositions, notre auteur n'était vraiment propre à rien : que voulez-vous faire d'un jeune homme (3) qui cherche seulement à parler et à penser juste, sans vouloir amener les autres à son goût ni à ses sentiments? Du reste, s'il n'avait pas assez d'esprit pour parler (4), il avait assez de jugement pour se taire. Après tout, c'est encore ce qu'il pouvait faire de mieux : car de faire fortune ou de chercher un établissement, il eu était incapable (5). « On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à, suivre ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour sou établissement : il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché. » Mais « les choses les plus souhaitées (6) n'arrivent point; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient fait uu extrême plaisir ». Et le jeune homme (7) ajoutait « qu'il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri ». Que répondre à cette philosophie du jeune fainéant? L'oncle Jean ne pouvait pardonner à sou neveu (8), qui le

(1) Chap. XVI, n'> 67. '

(2)Chap. V, n" 19.

(3) Chap. I, n" 2.

(4) Chap. V, no 18.

(5) Chap. IV, no 59.

(6) Chap. IV, n» 62.

(7) Chap. IV, n» 63.

(8) Chap. IV, no 67.

surprenait en faute et qui se plaignait de lui avec raison ; sa fierté ne s'adoucit que lorsqu'il reprit ses avantages et qu'il mit l'autre dans son tort. Hélas! ce ne fut pas difficile (1). « Il faut en France beaucoup de fermeté et d'étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille, s'appelât travailler. » La Bruyère était oisif , mais était-il sage? C'est ce dont l'oncle Jean pouvait douter.

Cl) Chap, II, n'5 12.

DANS LA MAISON DK C(;XDK. 27

CIIAPITKE Jl.

La Bruyère dans la Libllothèquc de son oncle reconnaît que l'étude des mœurs et des caractères peut conduire à la sagesse. — Il se livre à l'étude de la philosophie cartésienne : il y trouve non seulement une méthode excellente pour arriver à la certitude et fonder la science des mœurs , mais encore a une .■société d'amis qui comprennent ses goûts et qui pourront un jour lui être fort utiles. — Mort de l'oncle Jean de la Bruyère. — Ses testaments. — Son héritage. — Nouvelle situation de la Bruyère dans sa famille, auprès de sa mère, de ses deux frères Louis et Robert, et de sa sœur Elisabeth, — Bossuet, (lui protège les cartésiens, place l'abbé Cl. Fleury auprès des princes de Conti et M. de Cordcmoi auprès du Dauphin. — La Bruyère se fait recevoir, à Rouen, trésorier de France et général des finances en la génémlité de Caen. — Peu de temps après son installation dans son bureau des finances, il revint à Paris.

L'oncle Jean de la Brnyère possédait un livre fort précieux, qui sera catalogué (1) dans l'inventaire de sa succession : la doctrine des Mœurs, tirce de la philosophie des stdiques, représentée en t-ent tableaux et expliquée en cent discours (2). Ce livre était dédié à la reine mère Anne d'Autriche et au cardinal de Mazarin, dont l'auteur faisait le plus pompeux éloge. Les cent tableaux étaient de magnifiques gravures par Otho Vœnius, qui ont encore aujourd'hui une grande valeur. Les explications étaient d'une morale très commune, sans relief ni caractère. La préface était de Marin Leroi de Gomberville, le fameux romancier : ce n'est pas la i^ièce la moins curieuse de ce livre d'images. Voici les passages qui durent intéresser le plus la Bruyère, et qui semblent avoir laissé dans son esprit une impression durable.

« Il est impossible d'aimer les belles choses et de ne pas aimer la

(1) Cf. Servois, Notice, h'wgraphujut,

(2) Paris, 1G46, in-f°, chez Pierre Davet.

peinture. C'est le dernier effort de l'imagination, et de l'art... Si les grands peintres de l'antiquité eussent ajouté la passion d'instruire à celle qu'ils avaient de plaire, et puisé dans la belle philosophie les sujets de leurs tableaux, ils auraient eu leur place entre les Socrates et les Zénons ; mais ils ont été la plupart des flatteurs mercenaires, qui, pour avoir du crédit dans la cour des tyrans, les ont presque tous déifiés, donnant tantôt la foudre de Jupiter à un heureux téméraire, tantôt l'épée de Mars au plus lâche de tous les bourreaux, et tantôt la massue d'Hercule non h un dompteur de monstres, mais au plus horrible des monstres mêmes. Ce fameux instituteur de l'ordre le plus sévère qui jamais a paru dans le monde, cet ennemi de la chair et du sang, Zenon, dis-je, s'étant aperçu de la faute que je reproche presque à tous les peintres, voulut donner à un art si important un plus glorieux et plus légitime usage. C'est pourquoi, dès qu'il eut commencé de publier sa doctrine, et que la nouveauté d'une chose si difficile lui eut acquis un grand nombre de sectateurs, il fit bâtir cette superbe galerie dont tous les anciens ont parlé comme d'un des plus grands ornements de la ville d'Athènes. Ce ne fut toutefois ni la richesse de la matière, ni la beauté de la structure qui fit passer cet édifice j)our l'une des merveilles de la Grèce. Le dehors véritablement était magnifique ; mais c'était peu de chose en comparaison des raretés dont le dedans était enrichi. On montait par un grand degré de porphyre et de marbre dans une galerie, où les plus savants peintres du temps avaient épuisé leur imagination et fait leurs derniers efforts. La voûte comprenait en huit grands tableaux tout ce que la religion la plus épurée de ce siècle-là enseignait de la nature des Dieux. De chaque côté, on voyait en cent autres grands tableaux, comme dans des cartes, toute la sévère morale des stoïques. C'était là que Zénou changeait la nature de l'homme, et que d'un misérable jouet du temps et de la fortune, il composait un héros capable de disputer, avec Jupiter même, de la gloire et de la félicité. Ce lieu saint fut longtemps regardé par les hommes avec le même respect qu'ils ont coutume d'avoir pour les temples mêmes des Dieux. Mais la brutalité des Perses et l'ambition des Komains se faisant gloire de commettre des sacrilèges et de fouler aux pieds les choses les plus saintes, après avoir renversé les autels de la Grèce , mirent par terre la demeure sacrée de la Vertu Difficile, je veux dire la superbe galerie de Zenon. Quelques curieux se jetèrent au travers de la flamme

et (lu l'en |i«.iir cil sauver (iiicl<|iie8 tableaux. .Mais le temps u, selon sa coutume, uclievé C(! (|ue le fer et le feu avaient commencé, et les auteurs mi^mcs qui nous ont appris que cett(i savante ^^alerie s'appelait la Variée, ne nous ont laissé ricfii de i)artieulier de C(! qui était n-présenté dans les tableaux dont elh; était embellie Or comiui! il arrive, presque en toutes les elioscs du monde, que le temps fait revivn; après de grandes révolutions ccllrs (ju'il avait fait périr, il est arrivé, par quelque bien lieureuse aventure, (jii'uii voyageur savant et curieux a rencontré des lames de bronze gravées, et avec beaucoup de raison, il a pensé que c'étaient les dessins des tableaux où Zénou avait établi toute la j)ompe et la hauteur de son âme. Quoi qu'il en soit, ce curieux est louable d'avoir renouvelé la mémoire d'une galerie si délectable et si nécessaire, et voulant imiter le premier auteur, non seulement il l'a faite belle, mais il l'a faite publique. Elle est ouverte à tous ceux que l'amour de la vertu appelle à la connaissance de ses mystères. Voilà l'entrée de ce lieu saint. Entrons-y, entrons-y tout entier; et ne laissons point nos esprits parmi les voluptés et les mollesses, pendant que nos yeux seront attachés aux tableaux où elles sont condamnées. »

La Bruyère, qui ne goûtait pas les intrigues compliquées du fameux roman de Polexaudre, ne goûta guère plus le roman de Zenon, dont l'auteur avait cru devoir embellir la préface de la Doctrine des ^fa•urs; et il considéra le stoïcisme lui-même comme une fiction. « Le stoïcisme, dit-il (1), est un jeu d'esprit et une idée semblable à la république de Platon. Les stoïques ont feint qu'on pouvait rire dans la pauvreté, être insensible aux injures, à l'ingratitude, aux pertes de biens, comme à celle des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste; n'être vaincu ni par le plaisir ni par la douleur; sentir le fer ou le fen dans quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une seule larme; et, ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il leur a plu de l'appeler un sage. Ils ont laissé à l'homme tous les défauts qu'ils lui ont trouvés, et n'ont presque relevé aucun de ses faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou ridicules qui servissent à l'en corriger, ils lui ont tracé l'idée d'une perfection et

(1) Chap. XI, n'i 3.

d'un héroïsme dont il n'est point capable , et l'ont exhorté à l'impossible. Ainsi le sage qui n'est pas ou qui n'est qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous les événements et de tous les maux : ni la goutte la plus douloureuse, ni la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte ; le ciel et la terre peuvent être renversés (1) sans l'entraîner dans leur chute, et il demeurerait ferme sur les ruines de l'univers : pendant que l'homme qui est en effet, sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des yeux, et perd la respiration, pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pièces. »

Il suffit de lire la Doctrine des Mœurs pour reconnaître que ce jugement de la Bruyère sur le stoïcisme est une critique de ce livre aussi fine que judicieuse. Cependant au milieu de choses fades et insipides dont ce livre est plein, il se dégage une idée juste et pratique, c'est que l'étude des passions et des caractères peut nous apprendre la manière de parvenir à la sagesse. La Bruyère s'en empara : il voulait aussi élever un monument à la Vertu Difficile et faire une galerie de tableaux, qu'on pût aussi appeler la Variée; mais pour fonder sa science des mœurs, il cherchait une méthode plus originale et plus sûre que celle du romancier Gromberville.

Un jour, dans une réunion chez le nonce Bagué, dit Baillet (2), comme un médecin nommé Chandoux exposait une philosophie nouvelle, M. Descartes lui fit des objections si fortes et si claires que M. de Bérulle en fut étonné. Il reconnut dans M. Descartes le génie du vrai philosophe, et lui fit dès lors une obligation de conscience de publier ses idées. « Ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières qu'il n'avait point accordées à d'autres, il lui rendrait un compte exact de l'emploi de ses talents et serait responsable devant le juge souverain des hommes, du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. » Bérulle alla même jusqu'à assurer Descartes qu'avec des intentions aussi pures et une capacité d'esprit aussi vaste que celle qu'il lui connaissait, Dieu ne manquerait pas de bénir son travail et de le combler de tout le succès qu'il en pouvait attendre. Aussi Descartes eut-il toujours beaucoup de vénération pour le mérite de Bérulle (3), beaucoup

(1) Horace, 1. III, ode 3, v. 7-8.

(2) Vie de Descartes, 1. II, c. xiv,

(3) Ibld., 1. III, c. V.

DANS LA MAISON DK CONDI-:. 31

(le (h'ri'n'iicc jxnir hcs avis. Jl le considc^rait, upnVs Dieu, comme; le principal auteur do ses doHseins et de sa retrait*; hors de son pays. Il est tout nalurcl (pi'ou ait trouvé ])armi les oridoriciis d'intrépides défenseurs de Dcscartcs, et il est possible <{ue la Bruyèn; s'en souvînt après qu'il fat sorti d(î l'Oratoire.

IVndaut sa vie, Deseartes avait rencontré Lion des contradicteurs : à peine lut-il mort, en 1G.')(), qu'on ne pouvait déjà j)lus compter le nonihrc de ses disciples en Europe (1) ; en Hollande, où il avait essuyé les plus violentes attaques, sa doctrine était i)ubliquement enseignée dans les chaires, et adoptée avec la froide passion des sectes philosophiques. Spinosa eu était un exemple remarquable. Eu France, le cartésianisme n'était encore qu'une opinion discutée dans les meilleures sociétés ; mais il exerçait un grand prestige sur tons les bons esprits qui cherchaient la vérité et ne se payaient pas de mauvaises raisons. A Rome, les œuvres de Descartes avaient été mises à l'Index, jusqu'à ce que l'on eût corrigé les erreurs qu'elles pouvaient contenir. Les défenseurs de la tradition scientifique ne gardaient pas ces ménagements ; ils accusaient les cartésiens d'être des novateurs téméraires, qui voulaient renverser les monuments les plus vénérables de l'antiquité ; ils croyaient terminer toutes les discussions par ces mots : « Aristote l'a dit; » et ils opposaient la scolastiqueà la science moderne. Guy Patin affirmait que Descartes et la chimie avaient tout gâté. Cependant le cartésianisme faisait des progrès tous les jours, notamment parmi les savants, les magistrats et les avocats. Le riche avocat Clerselier publia, de 1657 à 1 667, les lettres de Descartes, qui faisaient revivre le philosophe défunt. Rohault, gendre de Clerselier et mathématicien distingué, expliquait publiquement la physique de Descartes, et discutait contre tout venant les expériences qu'il faisait pour la démontrer. Le maître des requêtes Habert de Montmore tenait chez lui des réunions où la géométrie et la doctrine de Descartes avaient la plus belle part. Cordemoi, avocat, publia six discours sur le discernement de l'âme et du corps , où il exposait avec une grande lucidité le spiritualisme de Descartes, et s'amusait à en tirer les conséquences les plus piquantes. Le président Lamoignon apprenait les mathématiques avec M. Mydorge, pour se mettre au courant de la nouvelle philosophie, et ne jjouvait s'en détacher. Fleury, avocat, dans ses charmantes causeries avec

(1) Histoire du cartésianisme , par Francisque Bouillier.

son ami et protecteur M. de Gaumont, recouuaissait que Descartes résolvait fort simplement des problèmes de physique réputés insolubles; c'était là le plus grand attrait de la doctrine cartésienne. La Bruyère n'y résista pas : il se mit donc à étudier les mathématiques , à l'exemple du maître et de ses plus fidèles disciples (1) ; il n'en espérait d'autre utilité que d'accoutumer son esprit à se repaître de vérités et à ne se contenter point de fausses raisons. Il y trouva quelque satisfaction, car il poussa ces études (2) assez loin pour pouvoir plus tard calculer les distances de Saturne et de Jupiter. Il sera même jugé par Condé (3) capable d'inspecter et d'apprécier l'enseignement d'un des plus célèbres géomètres de l'époque.

Les amis de Descartes avaient alors un grand chagrin (4) : « ils ne pouvaient souffrir que le corps de leur cher et vénéré maître demeurât sur la terre étrangère, où il ne leur était point libre de chanter les cantiques du Seigneur et d'offrir leurs vœux au ciel sur son tombeau. » Depuis que la reine Christine de Suède, auprès de laquelle il était mort, avait abdiqué la couronne et s'était retirée à Rome, il leur semblait que personne en Suède ne s'intéressait plus à M. Descartes, et que le précieux dépôt de ses restes mortels ne servait que de spectacle à la curiosité des voyageurs. Personne ne fut plus intelligent pour pénétrer le fond du cœur des amis de Descartes et pour comprendre leurs soupirs, que M. d'Alibert, trésorier de France et général des finances à Paris. Ce M. d'Alibert, ou plus simplement Dallibert, avait une grande fortune et faisait grandement les choses. Du vivant de Descartes, il lui avait offert plusieurs fois de partager sa fortune avec lui ; le philosophe s'en était toujours excusé : il préférait sa modeste indépendance à la richesse. Cependant on racontait, dans la petite église cartésienne, que la dernière fois que M. Descartes était venu à Paris, voulant accorder quelque chose aux généreux desseins de M. d'Alibert, il lui avait persuadé de faire un immense établissement d'utilité publique pour le perfectionnement des arts et l'amélioration du genre humain, quelque chose comme le Conservatoire des arts et métiers et les écoles du dimanche sur la plus vaste échelle. Déjà le plan était convenu, et M. d'Alibert résolu à l'exécuter aussitôt après que M. Descartes au-

(1) Discours sur la méthode, 2^ partie, p. 37, éd. du Panthéon.

(2) Chap. VI, no 12.

(3) Lettre III : la Bruyère à Condé.

(4) Histoire de la vie de Descartes, par Baillet, t. II, p. 23, p. 433.

DANS LA .MAISON l>K CONDK. 33

mit faitHoii V(»yn;,a' en Suède. Le philoHophe mort, M. d'Aliljert avait (Hil)Ii(' ces Ik'uiix jirojets et, «'était occupé d'autres aft'aircH. Mais le» ro«în!ts dcsuiiiis de Descartes réveillèrent dans l'esprit de M. d'Alibert les seiitiiiiciits (ralTectioii (pi'il avait eus pour l'illustre défunt ; il résolut de l'aire pour lui (piehpie chose d'éclatant ( I ). Il était politique, mystérieux sur les afliiires du temps ; sa richessr; l'autorisait à croire qu'il avait du talent et de l'esprit. II eiitre[)rit de faire rev(!nir le corps de Deseartesà Paris, et avec les bons offices de M. de Terlon, ambassadeur de France en Suède, il y réussit.

Pendant (|U(î Tureime faisait la concjuète de la Flandre et que Coudé envahissait la Frunehe-Comté, le corps dtî Descartes était rap])orté en France sans difficulté, si ce n'est i\ la frontière de Picardie, où il fut arrêté quelque temps comme objet de contrebande par les douaniers de Colbert. Ce fut une vériable joie pour les cartésiens et pour la foule des curieux, quand on célébra eu grande pompe à Paris, dans l'église Saint-Etienne du Mont, les funérailles du philosophe français. Beaucoup de personnages de distinction dans le clergé, la magistrature et le barreau y assistèrent. Le savant abbé Blanchard officiait; l'abbé l'Allemand, chancelier de l'Université, allait prononcer l'oraison funèbre, lorsque, sur un ordre venu de la cour, il dut se taire. La cérémonie religieuse n'en fut ni moins magnifique, ni moins recueillie. Le corps fut déposé dans cette église , non loin des restes de sainte Geneviève, patronne de Paris. Après l'office, M. d'Alibert invita les principaux disciples à un grand banquet chez un des restaurateurs du voisinage. Leurs noms méritent d'être connus : c'étaient Clerselier, qui avait publié la correspondance de Descartes ; les maîtres des requêtes Habert de Montmore, d'Ormesson et Guédreville; les avocats Cl. Fleury et Cordemoi ; Rohault, professeur de physique ; Auzout, mathématicien ; le Laboureur, bailli de Montmorency ; Petit, intendant des fortifications; Denys, médecin ordinaire du roi, et quelques autres. Dans ce banquet, ou ne manqua pas de célébrer le triomphe du cartésianisme en France. Nous doutons que la Bruyère fût des invités ; mais il était probablement déjà de l'association cartésienne : du moins il parla toujours avec grand respect de Descartes et des honneurs rendus en France au philosophe français.

Le cartésianisme alors avait deux sortes d'ennemis : P les dévots

(1) Chap. VI, n°83.

exagérés, qui voyaient partout des hérésies, et qui avaient obtenu de la cour qu'on empêchât de prononcer l'oraison funèbre de Descartes ; 2° les gens riches occupés d'affaires, qui se moquaient de la science, des savants et de leurs livres. A la cour, les dévots avaient contre eux les courtisans libertins, les grands seigneurs indépendants et la jeunesse du roi; mais dans le peuple, dans le monde où vivait la Bruyère, les gens riches, ceux surtout qui avaient fait une belle fortune, n'avaient pas d'adversaires, quand ils insultaient Descartes et ses admirateurs. Ils raillaient librement M. d'Alibert et son culte pour un philosophe. C'était une bête curieuse que l'auteur d'une nouvelle philosophie (1). Ou comprenait fort bien qu'on ait voulu voir M. Descartes vivant , comme un éléphant ou une panthère, à cause de la rareté, et non point pour s'en servir à quelque chose. Le mieux que l'on pût alors faire pour lui, c'était de l'avoir à dîner chez soi, pour lui entendre débiter quelques parties, les plus gaies, de son dernier ouvrage (2). Encore ceux qui l'avaient appelé à Paris, en 1648, étaient-ils occupés, quand il arriva, d'autre soin que de l'associer à leur table : la Fronde venait d'éclater ; il trouva leur cuisine en désordre et leur marmite renversée. Mais, même après la paix (3), que faire d'un homme qui était allé s'ensevelir dans le pays des ours entre des rochers et des glaces? Que faire de son cadavre en 1667? Des reliques? Elles seront inutiles comme ses livres. De quel usage étaient ses livres? A quoi bon un auteur et ses pensées ?-La Bruyère répondait (4) : « Si les pensées, les livres dépendaient des riches ou de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y aurait plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants ! Quelle majesté n'observent-ils pas à l'égard de ces hommes chétifs que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui sont encore à penser et à écrire judicieusement! Il faut l'avouer, le présent est pour les riches, et l'avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore et sera toujours : les receveurs des droits, les publicains ne sont plus (5). Ont-ils été? Leur patrie, leurs noms sont-ils connus? Y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? Que sont devenus ces importants personnages qui méprisaient

(1) Lettre de Descartes à M. Chanut, mars 1649.

(2) Baillet, Histoire de la vie de Descartes.

(3) Lettre de Descartes à M, Chanut, 4 avril 1649,

(4) Chap. VI, n» 56.

(5) Thomas {Eloge de Descartes) a copié ici la Bruyère.

DANS LA MAISON DK CONDK, 36

Ilonièii', (|iii lie songeaient tlaiis la place ([nii l'éviter, qui ne lui rrii- (laioiit pas le saint, ou(|ui le saliiaicuit par son nom, qui ne daignaient pas l'associer l'i leur table, (jui 1(î regardaient cornnie un liouinie qui n'était |»as riche et (pli faisait un livre? (^Mk; dciviendroni, les partisans? Iront-ils aussi loin dans la jjostérité que Descautes, né Français et M art en Siirdt' ? »

Pour la Bruyère, Uescartes n'était pas seulement un penseur, un savant, un écrivain; il était encore le père de la littérature française au dix-septième siècle , comme Homère l'ut le })ère de la littérature grecque dans les plus beaux temps de ranti(|uité. Quant à ces hommes trop estimés de l'oncle Jean et que la Bruyère détesta toute sa vie, « ces hommes riches et ambitieux (1), contempteurs de la vertu et de toute association qui ne rouh^ pas sur les établissements et sur l'intérêt, » avec quel dédain la Bruyère leur parle du haut de sa philosophie cartésienne! « Il y a, disait-il (2), des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent. »

Un riche de ce genre était nécessairement un fat. Qu'est-ce qu'un fat (3) ? « Un lat est celui que les sots croient un homme de mérite. » Qu'est-ce qu'un sot (4) ? « Un sot est celui qui n'a pas même assez d'esprit pour être un fat. » — « Le sot est automate (5), il est macbine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point; qui l'a vu une fois, l'a vu à tous les instants et à toutes les périodes de sa vie (6) ; c'est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle : il est fixé et déterminé par

(1) Discours à l'Académie.

(2) Chap, VI, n" 58.

(3) Chap. Xil,no45.

(4) Chap. XII, n'5 44.

(5) Chap. XI, no 142.

(G) Philèbe de Platon.

sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paraît le moins en lui, c'est son âme ; elle n'agit point, elle ne s'exerce point, elle se repose. »

Mais ces gens-là étaient de gros personnages qu'il fallait respecter (1). c< Tout le monde dit d'un sot qu'il est sot; personne n'ose le lui dire à lui-même ; il meurt sans le savoir et sans que personne se soit vengé. »

Que dis-je? Il meurt (2)?... Les bonnes têtes, les hommes d'esprit meurent, mais ce le sot ne meurt point, ou si cela lui arrive selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre. Alors l'âme du sot pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce qu'elle ne faisait point ; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui fût digne d'elle : je dirai presque qu'elle rougit de son propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue attachée si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot et qu'un stupide; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes et les hommes d'esprit. L'âme d'Alain, « d'un plat valet, d'un j^aysan lourdaud comme celui de V École des femmes de Molière « ne se démêle plus d'avec celle de Condé, de Richelieu, de Pascal et de Liugendes ».

L'intempérance de ce spiritualisme cartésien est évidente. La Bruyère s'était laissé entramer par son enthousiasme de jeune homme bien au delà de la vérité ; cette doctrine qu'il opposait à la bassesse des manieurs d'argent et des faiseurs de contrats, était celle de Cordemoi dans ses discours sur la distinction de l'âme et du corps.

En 1668, pendant les vacances du parlement, Cordemoi avait composé un autre discours dans le même genre et sur un sujet nouveau, le discours physique de la parole. Rien de plus clair que le système de l'auteur : il explique à un point de vue rationnel comment nous parlons. Tout le monde pouvait vérifier par son expérience personnelle les explications qu'il nous donne. Malheureusement c'était trop clair ; Molière eut fort peu de chose à y changer, pour en faire la leçon de prononciation que le maître de philosophie donne à son bourgeois gentilhomme. On dit que Molière emprunta le chapeau bizarre de Rohault, pour en coiffer le maître de philosophie de M. Jourdain. Rohault n'en voulut

(1) Chap. XI, n" 90.

(2) Chap. XI, n» 143.

DANS LA MAISON DE f.'ONDÉ. 37

j)iiH à Molicro, ni Cordcinoi non j)liis. Moli(jre exploita lavoiiie coini(jiu; du curtésiaiiisiiic dans jthi.sicurs de; kch comédies; ses leçoriH étaient bonnes et la Bruyère en profita (1). « Quel feu! quelle naïveté! quelle source de la honne plaisanterie! (jnelle imitation d(îs mœurs! (|uelle8 imag'es et «lucl (léau du ridicule! » La i'rnyèrc! consolait son amourpropre en blâmant les barbarismes du Mamamouclii ; mais il sut toujours gré au poète comique de l'avoir arrêté sur la pente fatale où il se laissait entraîner.

Parmi les cartésiens, il y avait alors un homme de talent avec lequel la Bruyère fut lié de bonne heure, Claude Fleury. Ils avaient pres([ue le même âge, avec une rare conformité de goût sur les mœurs, et d'idées sur les sciences. Ils avaient chacun perdu leur père à jieu près en même temps, et s'étaient trouvés libres dans le même moment. Après avoir étudié le droit et la philosophie, ils comprirent presque ensemble le vide des sciences qui flattent notre orgueil et ne nous rendent pas meilleurs. Le 10 janvier 1688 (2), Claude Fleury fît une lecture publique chez M. de Lamoiguon, à l'une de ses académies du mercredi. C'était un discours sur Platon, qui fut très approuvé (3). Fleury louait dans Platon, non seulement les qualités qu'on avait coutume de lui accorder, l'imagination, l'invention, le tour délicat, l'élévation, la grandeur du génie ; mais encore les qualités qu'on avait l'habitude de lui refuser, la solidité, le jugement et le bon sens. Il lui enviait le bonheur d'être venu dans le plus beau temps de la Grèce (4), dans la ville du monde qui était alors la plus polie, surtout l'avantage d'avoir eu pour maître Socrate, le plus grand homme que l'on connût eu dehors de la véritable religion. Sans doute Platon avait appris tout ce que l'on pouvait apprendre à Athènes, en Egypte et en Italie ; mais ce qui l'avait le plus instruit, c'étaient les conversations de Socrate et l'usage du monde, l'observation continuelle des mœurs, des passions, des inclinations des hommes. « J'estime, continue Fleury, que l'on peut puiser dans Platon une infinité d'excellentes maximes pour faire le discernement des sciences , j^our voir les connaissances qui sont nécessaires et celles qui sont dignes d'un honnête homme. Platon peut aussi être fort utile pour désabuser des erreurs

(1) Chap. i,n° 38.

(2) Journal de Lefèvre d'Ormesson.

(3) Discours sur Platon, dans les œuvres de Fleury.

(4) Discours de la Bruyère sur Théophraste.

vulgaires et des préjugés de l'enfance, pourramener au bon sens et à la conduite solide, et inspirer des sentiments nobles. Il est plein de cette politique (1) qui tend, non pas à rendre puissants ceux qui gouvernent, mais à rendre heureux les peuples et les particuliers ; et de cette jurisprudence (2) qui ne cherche pas tant à juger les différends qu'à les prévenir, et qui s'attache (3) moins à préserver les intérêts des citoyens qu'à favoriser les bonnes mœurs et la vertu. » Yoilà précisément ce que cherchait la Bruyère. La pureté de la doctrine platonicienne, admirée par saint Augustin (4), avait été obscurcie et corrompue, s'il faut en croire Varron (5), par la théologie mythique des poètes, par la théologie physique des savants, et par la théologie politique des hommes d'État. « Et depuis Varron, que d'inventions nouvelles ont encore épaissi ces ténèbres! Qae de choses depuis Varron (6), que Varron ji ignorées! Ne nous suffirait-il pas, dit la Bruyère, de n'être savant que comme Platon ou comme Socrate ? » La Bruyère s'attacha tellement aux livres de Platon, qu'il les lisait et les relisait sans cesse. Il déclara luimême, vers la fin de sa vie (7) , que, toutes les fois qu'on allait le voir dans son cabinet, on avait beaucoup de chance de le trouver sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps.

Bossuet exerçait une grande influence sur les cartésiens (8) : il les réunissait chez lui à des jours déterminés , et il favorisait ouvertement leur opinion, mais sans trop s'écarter des doctrines généralement acceptées dans l'école. Il était pour quelques-uns d'entre eux un Platon ou un Socrate, c'est-à-dire un maître en philosophie aussi bien et même mieux que Descartes (9). Comme Descartes, il pensait que pour trouver la vérité l'homme n'a besoin que de s'étudier lui-même, sans s'égarer dans les recherches inutiles et puériles de ce que les autres ont dit et pensé ; mais il savait mieux que Descartes interroger les anciens et s'approprier ce que leurs conceptions ont d'irréprochable.

(1) Cliap. x,no 24.

(2) Chap.xii, n» 11.

(3)Cliap.x,no21.

(4) De fera reVtgione, n°7,

(5) Étude sur Faj-roji.par G. Boissier, c. vu.

(6) Chap. XII, n-» 11.

(7) Chap. VI, n» 12,

(8) Mémoires de Ilntt , livre V.

(9) Nourrisson, Essai sur la ];>hilosoj)hie de Bossuet, p. 12, 13, 14.

DANS LA MAISON DK (ONDK. 39

iJoiniiie DcsciirIcH, il déclarait (juc c'était une partie du bi(Mi jii^'cr, (jue do douter (jiiaiid il faut; mais ini(!nx (luo DoHcarteH il savait réduire le doute méthodique dans de justes bornes, et no confondait jamais l'analyse |)sy('lin|(i;jfi(|ne av(^c l'nnalyse des ^éom(>tres. 11 distinguait dans riidninic d(!nx Incultes principales, l'cntendcnient pour saisir la vérité, et la volonté pour embrasser la vertu ; (!t il ramenait toute la ])liili>S(»pliie II la connaissance de Dieu et d(; soi-inénie, on la théorie et la pratique reçoivent une égale satisfaction. Le cartésianisme ainsi com))ri8, purifié sinon de ses erreurs, au moins de ses témérités, conduisait les hommes vers le christianisme, qui était pour lui le centre de toute sagesse humaine. Cordenioi était chrétien ; mais il avait soutenu (1) divers paradoxes cartésiens qui inspiraient des inquiétudes à ses amis et devaient mettre sa foi en péril. A l'école de Bossuet, il dut uhandonner Descurtes sur plusieurs points importants : par exemple, sur le monde indéfini, sur l'impossibilité du vide, sur la divisibilité de la matière à l'infini et sur l'essence de la matière, qu'il ne mit plus dans l'étendue. Fleury fit mieux encore (2) : nommé secrétaire des conférences spirituelles qui s'établirent aux Incurables vers les premiers mois de 16G9, il se prépara par de profondes études religieuses à la vie sacerdotale. Enfin à la Pentecôte, Bossuet ayant été cliargé par René Aimeras , successeur de Vincent de Paul , de prêcher les exercices des ordinands à Saint- Lazare, Fleury accourut plein de confiance et de joie, et il fut initié au sacerdoce j)ar le grand orateur qu'il regarda toujours comme son maître. A cette même école, la même « philosophie dépendante de la religion » fit voir à la Bruyère le but de ses études et la règle de sa conduite.

« Deux maladies dangereuses, dit Bossuet (3), ont affligé de nos jours le corps de l'Eglise. Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance , une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captivées sous des rigueurs injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se

(1) Lettre de Fleury à M, de Gaumont.

(2) Vie de Bossuet, par A. Floquet, t. III, p. 303-308.

(3) Oraison funèbre de Nicolas Cornet.

sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceax-là pour rendre la vie aimable, et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles et quelles armes opposées ! Aveugles enfants d'Adam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d'ignorance, ne trouverez- vous jamais la médiocrité, où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé sou trône! » Les femmes mêmes et les gens du monde étaient divisés, et avaient des doctrines contraires sur les points les plus obscurs de la casuistique et de la théologie. Ils expliquaient les faits et les événements de chaque jour selon leur système, ils traitaient d'hypocrites les personnes qui ne partageaient pas leur opinion. Hypocrites, si l'on disait que la grâce suffisante ne suffit pas ; hypocrites, si l'on disait que la grâce efficace ne fait rien; hypocrites, si l'on trouvait dans Jansénius les cinq propositions condamnées par la cour de Eome ; hypocrites, si on ne les y trouvait pas. Ou comprend très bien le succès de la comédie de Tartvffe à cette époque, d'autant plus que la grossière scélératesse de l'hypocrite de Molière excusa l'élégante immoralité de Jupiter dans sou Amphitryon. La Bruyère voyait l'esprit de secte chez les jansénistes, l'esprit de corps chez les jésuites, dans les deux camps une égale sincérité, et dans leurs mutuelles accusations l'exagération insensée de l'esprit de parti. Il se fatigua de lire leurs livres (1). « L'on a cette incommodité à essuyer de la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont pas rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude, et ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point de doctrine ou d'un fait contesté se font une querelle personnelle. » Ne pouvant trouver la certitude dans le témoignage des personnes aigries l'une contre l'autre et que la passion dominait (2), il détourna les yeux de ces controverses stériles et chercha la justice et la vérité dans d'autres régions plus pures, plus sereines, vers le temple de la science.

La Bruyère voyait dans Pascal une de ces grandes âmes (3) qui font les bonnes têtes et les hommes d'esprit. Il remarqua ce qu'il

(2) Chap. XII, no 95.

(3) Chap. XI, n« 143.

DANS l-A MAISON DK CnNI)!-:. 41

nppellc ri'ii^j^a^enicnt (ruiitciir ( I ), non mailcnicnt, <lun.s ladiiilcctifiue (lu Hi's Lctfrcs prorincialin , inaiH encore! daiiH la inétajiliyHiqiie de ses l'ciisi'i's : inal^né son admiration pour le penBeur et l'écrivain, il ne voulut pas le prendre pour ^niidc, et voi(;i pour(|noi d) : <( Ceux qui sans nous eoniuiitre assez pensent mal de nous, ne ikjus fout pas de tort : ce n'est pas nous qu'ils attaqueut, c'est le fantôme de leur imagination. )> Les fantômes de rimagination de M. l'ascal n'étaient que trop connus. D'ailleurs, ne trouvait-on ])as des fantômes semblables dans le monde (3), oîi le contraire des bruits qui courent, sur les affaires et les personnes, est souvent la vérité (4) ; où, faute d'une attention continuelle h. toutes ses jiaroles, ou est exposé à dire, en moins d'une heure, le oui et le non sur la même chose et sur la même personne (5) ; où l'on juge des hommes par une faute qui est unique et souvent ne tire pas à conséquence (0) ; où enfin domine la prévention, mal incurable et ridicule comme celui d'un aveugle qui veut peindre, d'un muet qui s'est chargé d'une harangue, d'un sourd qui veut juger une symphonie? La Bruyère aimait la vérité simplement, il la voulait chercher tranquillement; jamais obligé d'avoir raison, toujours en état de céder sans honte et de reconnaître ses erreurs, il prétendait ne se laisser dominer par aucune passion ; et pour juger les hommes et leurs caractères avec les moindres chances d'illusion, il adopta cette méthode impartiale (7) : « La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles ne soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes. »

Avec cette méthode, la Bruyère espéra fonder ce qu'il appelle (8) la science des mœurs. L'oncle Jean ne comprenait absolument rien à la philosophie de son neveu; et dans sa famille on était effrayé des singulières idées de notre auteur; on en rougissait même comme d'une étranofe manie et d'une honteuse oisiveté. Il était l'aîné de la

(1) Discours sur Thcophraste , note de la Bruyère sur Pascal.

(2) Chap, XII, no 35.

(3) Chap. XII, no 38.

(4) Chap. XII, 11° 37.

(5) Chap. XII, no 39.

(6) Chap. XII, n" 41.

(7) Chap. XII, n» 42.

(8) Discours sur Théophraste.

famille, mais il semblait bien jeune. Au lieu de se remplir l'esprit de visions cornues, que n'était-il un bon praticien? il ferait un bon mariage, et vivrait heureux comme les autres.

II répondait, comme Descartes à la princesse Elisabeth (1) : c( Bien loin de s'effrayer du nom de philosophe , il n'y a personne au monde qui ne dût avoir uue forte teinture de philosophie. Elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes, à toutes les conditions; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs ; elle nous fait vivre sans une femme, ou supporter celle avec qui nous vivons. » Comment se fâcher contre une telle philosophie? On finit par laisser notre auteur philosopher à son aise : c'était tout ce qu'il désirait.

L'oncle Jean de la Bruyère mourut le 27 décembre 1671, à l'âge de 54 ans. Ce fut une grande perte pour sa famille, qui en fut toute bouleversée. Il y était craint, ménagé, obéi, peut-être aimé. On est surpris de voir combien cela fit faire de réflexions à notre philosophe (2). « Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte. »

La famille de la Bruyère était divisée en deux parties : P la veuve et les enfants de Louis de la Bruyère ; 2*' M'"^ de la Guyottière et ses deux filles. M™^ de la Guyottière, veuve depuis 1657, se flattait d'hériter de son frère Jean de la Bruyère. Mais l'oncle Jean avait passé les dernières années de sa vie avec sa belle-sœur, rue Grenier-Saint-Lazare. De là des défiances, des jalousies et de l'antipathie qui troublaient l'intérieur de la famille (3), pendant que des dehors contents, paisibles, enjoués, faisaient supposer une bonne intelligence qui n'y était point (4). « Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu'un, rentre dans celui du complaisant. Nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus suivis, plus entourés,

(1) Chap, XI, n" 132, et Œuvres de Descartes, lettre à la princesse Elisabeth, en tête des Principes.

(2) Chap. V, n» 42.

(3) Chap. T, n» 40.

(4) Chap. VI, no 60.

DANS LA MAISON DK CONDK. 43

pliiH cultivés, plus nic'Mii<;('s, plus carcissés de jjcrsonn*! diiiiH notre vie, (juo (le celui (pii croit ^oi<;u<'r à notre mort, et «jui désire qu'elle arrive. » Comme l'oncle Jean était devenu bizarre et difKcile (1), »( Ton étudiait son faible, son luimeur, ses caftriccH ; l'on s'y accommoilail ; l'on évitait de le heurter ; tout le monde lui cédait ; la moindre sérénité qui paraissait sur son visage, lui attirait des éloges : on lui tenait conii)te de n'être pas toujours insupportable. )> Il avait eu toute sa vie la manie de faire des contrats ; en aj)])rocliant de la tomlie, il eut la manie de faire des testaments (2). « Il y a d(;s hommes dont on j)eut dire que la mort fixe moins la dernière volonté, qu'elle ne leur ôte avec la vie l'irrésolution et l'inquiétude. Un dépit, ])endant qu'ils vivent, les fait tester; ils s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette qued'almauachs sur leur table; ils les comptent parles années. Un second se trouve détruit par un troisième qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice, ou l'autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions ; car appert-\\ des dispositions des hommes les plus inconstants, que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas eu du moins le loisir de vouloir tout le contraire ? » L'oncle Jean, dans ces derniers jours, avait fait un testament (3), où il donnait à sa belle-sœur une rente viagère de 400 francs, en souvenir des bous et agréables services qu'elle lui avait rendus. Quatre jours plus tard, il appelait de nouveau son notaire et signait la révocation de ce legs. Cette dernière action du moribond ne passa point inaperçue, et donna beaucoup à penser. On ne savait pas au juste quelles étaient les dispositions testamentaires qu'il avait prises ; mais on n'ignorait pas son mécontentement contre la famille de sou frère, et l'on pouvait supposer facilement qu'il l'avait déshéritée tout entière. Aussi quand le notaire lut le dernier testament, il se passa une petite scène que la Bruyère, avec une malice visible, a ainsi reproduite en style de basoche (4).

« Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et

(1) Chap. V, n» 41.

(2) Chap. XIV, no 57.

(3) Servois, Notice biographique sur la Bruyère, p. XXXII et p. XXXIII.

(4) Chap, XIV, no 59.

humides, et le cœur sevré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne ; il y a une clause qui, bien entendu, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, avec les meubles : son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir? Il se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même ; il se voit une bonne table et un carrosse : y avait-il au monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme ? Il y a un codicille ; il faut le lire : il fait Mœvius légataire universel, et il renvoie ïitius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied. Il essuie ses larmes : c'est à Mœvius à s'affliger. » L'oncle Jean laissait par son testament anx filles de feu Martin de la Guyottière, ses nièces, 3,830 livres de rente, avec réserve de l'usufruit pour la moitié au profit de leur mère ; mais il déclarait les enfants de son frère Louis de la Bruyère, ses légataires universels. M°^® de la Guyottière et ses filles, indignées de l'inégalité de ce partage, murmuraient contre l'oncle Jean, et ne voulaient pas accepter la succession. On eût dit qu'il les avait frustrées, parce qu'il ne leur avait pas tout donné.

Le philosophe ne pouvait admettre leurs plaintes. « Les hommes ont tant de peine, dit-il (1), à s'approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les alliances. » Mais c'est la conséquence naturelle et inévitable des testaments (2). « S'il n'y avait point de testaments pour régler les droits des héritiers, je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes : les juges seraient presque réduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des chambres, au parquet, à la porte on dans la salle du magistrat? des héritiers ah intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d'un testa-

(1) Chap. XI, n" 24.

(2) Chap. XIV, n" 58.

iiKMil, fait avec loisir, avec iiinhirih' , pur un lioinnu! grave, habile, coiiHciencieux, et qui u été aiilé d'un bon oomm^mI : d'un acte o(i le praticien n'a rien ohviia d(î Hon jar<(()n et de hch fineHHCî.s ordinaircH; il est siju^iié du tcstattuir et dcH témoins ])nblic8, il est parafé ; et c'est en cet étut (jn'il est cassé et déclaré nnl! » Après avoir ninrmuré, M"'" de la (Juyottii>re accepta la succession de son frère, et il se pourrait, dit M. >>('rvois, (pic dans la snit(! ses filles, par leurs Ie<^s particuliers, se soient trouvées pour le moins aussi favorisées que leurs cousins, les légataires universels.

En donnant par son testament une rente viagère de 40<J francs à M"'" de la Bruyère, l'oncle Jean , qui avait reçu au moius cette valeur de feu son frère en pleine propriété, ne faisait que réparer une injustice commise envers sa belle-sœur, à qui son mari n'avait rien pu laisser en mourant. Et en révoquant ce modeste legs, l'oncle Jean semblait vouloir faire mourir de faim cette femme qui lui avait rendu de bons et agréables services. Il en avait le droit, disait-on. Non, répliquait l'avocat au parlement, ce n'est pas l'esprit de la loi (1). « La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans cette défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embiiches, la force ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homicide? La loi qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement (2), n'at-elle connu que les voies directes et immédiates de donner? A-t-elle manqué de prévoir les indirectes? A-t-elle introduit les fîdéicommis, ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en efiet l'on veut donner? Faut-il se parler, faut-il s'écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour former une collusion? Les hommes ne sentent-ils pas en ce rencontre ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi perd-il sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, à un

(1) Chap. XIV, no 60.

(2) Coutumes de Paris , article 282, dont le meilleur commentateur est Molière (le Malade imaf/inairc, acte I, scène vil).

domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On aurait tort : y a-t-il de l'iDfamie à ne pas faire une libéralité, et à conserver pour soi ce qui est à soi ? Étrange embarras, horrible jioids que le fidéicommis! Si par la révérence des lois ou se l'approprie, il ne faut j)lus passer jDour homme de bien ; si par le respect d'un ami mort, l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est confidentiaire, on blesse la loi. — Elle cadre donc bien mal avec l'opinion des hommes? — Cela peut être, et il ne convient pas de dire ici : c( la loi pèche », ni « les hommes se trompent. » — Après la mort de l'oncle Jean, il convenait à son filleul, à l'aîné de ses neveux, de prendre ainsi la défense de leur mère contre l'injustice dont elle était victime.

Il fallut pourtant obéir aux volontés du défunt. Dans son testament il avait exprimé le vœu d'être inhumé auprès de son frère ; leur commune épitaphe fut placée sur une dalle de marbre, qui coûta 24 livres à la famille. L'inscription manque d'exactitude, car elle fait mourir le frère aîné en 1657, au lieu de 1666; ce qui prouve le peu de soin qu'on y apporta. Les légataires universels firent graver l'épitajjhe cinq mois après le décès de l'oncle Jean. Louis I*"" de la Bruyère, contrôleur général des rentes de l'hôtel de ville, y prend le titre de conseiller du roi : ce titre conférait la noblesse, et Jean II de la Bruyère, secrétaire du roi, étale sa noblesse dans les armoiries de sa famille qui sont gravées en tête de la pierre tumulaire (1). Avec un peu de complaisance, on a refait l'écusson de la dalle de Saint- Nicolas des Champs, et défini ainsi le blason du père et de l'oncle de notre auteur : c< D'azur, à deux bâtons écotés mis en chevron d'argent, accompagnés de deux étoiles d'or en chef, et d'un croissant d'hermines en pointe, soutenant une touffe de bruyères. » Naturellement on n'a pas omis le casque au-dessus de Técu : il est de front et semble avoir plusieurs grilles, ce qui indiquerait une haute naissance (2), si on avait observé les règles arbitraires du blason. Mais il n'y a point de couronne, ni ouverte, ni fermée, ni de marquis, ni de comte. La visière est abattue, ce qui marque de nouveaux anoblis. Quelques bourgeois faisaient passer dans leurs armoiries les enseignes de leurs anciennes boutiques (3). On comprend sans peine que l'on n'ait point emprunté

(1) Servois, Album des œuvres de la Bruyère.

(2) Chap. XIV, n» 5.

(3) Menagiana, t. III, p. oSO.

(liiiis (U'(,t(! circonetaiico l'ciiHcigue de rapotliicuin;, ancùfn' d*' lu (umillo lu l'i-iiyère. ToutcfoiH le j)liiloH(ii)he ne pouvuit s'expliquer ce» luiituisicH nohiiiuirea ( 1 ). <c Un honmie du ]»euple, ù force d'assurer qu'il u vu uii prodig(î, se persuud»; Ikussenient qu'il u vu uu prodige. Celui qui continue de cucher sou âge, pense (infin lui-mônie Être aussi jeune (pi'il veut le luinî croire aux autres. De luêine le roturier, (jui dit pur hubiludc (ju'il tire son origine de qjielque uncien kiron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire! (ju'il en descend. »

Ou finit pourtant par licpiider la succession de l'oncle Jean : lors de la vente des meubles du défunt, sou filleul retint pour lui une tapisserie de verdure de Flandre et quelques autres meubles et hardes qui lui furent adjugés, la tai)isserie ])Our 1,400 livres, et le reste ^loiir 30 livres 0 sols. Je doute qu'il ait beaucoup pleuré son oncle, mais alors certainement il sécha ses larmes tout comme les autres héritiers (2). c( Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tajiisserie, qu'une pendule pour adoucir une grande douleur et pour faire moins sentir une grande perte. »

M""" de la Bruyère, la mère, continua eu bonne ménagère de diriger la maison. On convint de la somme que chacun de ses enfants devait lui payer pour le logement et la pension. Notre auteur payait à sa mère pour son logement, sa nourriture, celle de ses gens, 900 livres par an et de plus la moitié du prix du loyer de l'écurie. Il ne tenait guère au luxe qu'il pouvait alors se permettre : car, à la vente des objets mobiliers de son oncle, il laissa partir le cocher et vendre les chevaux et le carrosse. Sou frère Louis, alors éloigné des siens, revint au logis, et « aussitôt, dit M. Servois (3), le cocher de l'oncle défunt est rappelé ; un carrosse ueuf remplace sous la porte cochère le carrosse vendu ; un jeune et bel attelage entre à l'écurie qu'avaient quittée les vieux chevaux du secrétaire du roi. » Louis de la Bruyère était dans sa vingt-troisième année; il avait fait son droit et voulait jouir des biens de fortune qui lui étaient échus. Tandis que son frère aîné portait le nom de la famille, il prit qualité des terres du Vendômois qui étaient la propriété indivise des légataires universels , et se fit appeler M. de

(1) Chap. XIV, no4.

(2) Chap. xr, no 31.

(3) Xotice biof/va2}hique, Tp. XXXIII, XXXiv, xxxv.

Eomeau. Le plus jeune frère, Robert- Pierre de la Bruyère, n'avait encore que dix-neuf ans : il vécut avec sa sœur, Elisabeth de la Bruyère, qui en avait dix-sept. Pendant quelque temps ils se contentèrent d'être servis par les gens de leur mère, puis ils prirent un laquais à frais communs : ils suivaient la nouvelle mode qui n'admettait plus le service des femmes. Ainsi toute la famille de la Bruyère était partagée en deux groupes composés, l'un des deux aînés, l'autre des deux plus jeunes : ils vivaient sous le même toit et leur mère conduisait ce singulier ménage. Tous étaient à leur aise et parfaitement libres de suivre la direction qui leur conviendrait.

Pendant ce temps-là, il se faisait de grands changements dans l'existence des cartésiens que connaissait notre auteur (1). Bossuet avait été nommé précepteur du Dauphin, à la place de feu M. de Périgny : il enseignait au fils de Louis XIV ce qu'il devrait faire étant roi. Il donnait seul ses leçons, mais il était aidé par une pléiade d'hommes de science et de talent, surtout pour enseigner l'histoire, qui est la science particulière des princes. Sans parler du sous-précepteur, Daniel Huet, qui présidait à la publication des ouvrages anciens à l'usage du Dauphin, on cite l'abbé de Brianville, qui mit l'histoire sacrée en tableaux et fit un abrégé chronologique de l'histoire de France; Jean Doujat, qui fit un abrégé de l'histoire grecque et romaine; le R. P. Commire, qui composa la vie et le règne d'Auguste ; l'abbé Fléchier, qui écrivit l'histoire de Théodose ; et Gérard de Cordemoi, qui fut chargé de raconter la vie de Charlemagne. Bossuet admirait dans Charlemagne le grand conquérant, égal en valeur à ceux que l'antiquité a le plus vantés , et qui les surpassait en piété, en sagesse et en justice: le grand législateur qui avait sur César et Alexandre un immense avantage, la connaissance du vrai Dieu. Cordemoi écrivit en outre pour Bossuet divers petits traités sur l'histoire et la politique, qui ont été publiés , et où il explique la nécessité de l'histoire, la manière de l'écrire et de l'enseigner aux princes, et la réformation de l'Etat par ce moyen. On trouve dans ces traités le même esprit facile et vif que dans les compositions philosophiques du même auteur ; mais on y trouve aussi les mêmes exagérations où peut entraîner la logique.

Ce cartésien, alors tant loué et si profondément oublié aujourd'hui,

(1) Bossuet, précepte^n- du Dauphin, par Floquet, p. 102-104.

DANS LA MAISON DK CONKK. 49

avilit (h'coiivcrt, dnix «ecrets iiicrvcillciix : I ' |ii»iir fiiirc h volontc; (1(î beaux ivvt's; 2" pour l'aire de lu l'^rauce uue natimi iiarfaite. Le preniicr secret, fort employé de uos jourH par bien df.s gcus «pii lu; savent pas que l'inveuteur fut attaché îi l'éducation du grand Dauphin, cHt bien simple : il sullit, dit-il, de s'entretenir le soir de belles choses et de se coucher sans souper. Le second secret déi)end du itreniicr : Cordenioi eu lit rexj)érieiice. Une nuit, après s'y être bien jjréparé [)ar le procédé connu, il lit un songe admirable (1). Il se promenait avec son ami le savant et silencieux Courart, et il lui disait : (c Nous avons une religion ])arf"aitiî dans l'Kglise catholique, un Dieu ])arfait dans le système de feu M. Descartes, un gouvernement parfait dans la monarchie absolue et héréditaire, un roi parfait dans la personne de Sa Majesté Louis XIV; que faut-il maintenant chercher? Des sujets dignes do leur maître, une nation parfaite. ( "ela est difficile à obtenir, mais cela mérite le concours de tous les gens de bien. » Platon dans sa Rcpubliquc, Xéuophon dans sa Cyropédie, avaient montré que par uue bonne éducation de la jeunesse on peut faire une nation parfaite. Pour la France, la moitié de ce grand^ouvrage était déjà accomplie. Le Dauphin, doué par sa naissance de tous les dons des cieux, élevé par le vertueux M. de Montausier et par l'évêque de Coudom, n'aura pas de peine à être parfait. Il ne restait donc plus qu'à élever sur les mêmes principes tous les jeunes gens qui devaient un jour être les sujets du Dauphin; surtout ses proches parents et ses meilleurs amis. Alors ou verra... Ici l'admiration avait fait parler Conrart : de même que les jeunes Persans apprirent mille vertus en mangeant du cresson aléuois avec Cyrus, de même que Cyrus les avait tous suri:)assés par ses qualités naturelles et acquises, et les avait conduits, dociles et semblables à lui, à la conquête du monde; de même le Dauphin, entouré de la nouvelle nation, meilleure que ses pères, accomplira encore plus de merveilles que Louis XIV. Bossuet avec sa haute raison modérait ces emportements de la logique de Cordemoi. Pour comprendre le règne de Charlemagne, il fallut débrouiller les vieilles chroniques mérovingiennes et carlovingiennes ; avec l'aide de l'abbé de Vares et de quelques autres savants rémunérés pour cela, Cordemoi prépara une histoire des deux premières races de nos rois. En 1672, il obtint l'expectative de la charge de

(1) De. la rvformat'ion de l'Etat, par Cordemoi.

I,A BKUYÈKE. — T. I. 4

lecteur da Dauphin. Il reçut le brevet en 1673 avec des émoluments de 4,500 livres, et ne pensa plus à ses folles utopies.

Parmi les princes du sang royal de France qui devaient être les compagnons du Dauphin , étaient Louis- Armand de Bourbon , prince de Couti, et son frère François-Louis de Bourbon, prince de la Rochesur- Yon. Ils avaient perdu leur père en 1668, et on les appelait communément les princes de Oonti. Leur mère Anne Martinozzi, nièce de Mazarin, les élevait dans les principes les plus austères de la dévotion janséniste, par les soins de Jean de Trouillas et de Claude Lancelot. Après avoir restitué tous les biens dont l'acquisition lui parut suspecte, et distribué sou épargne aux pauvres, elle passa soudainement à l'éternité. « Il n'y a que le diable qui gagne à cette mort (1), s'écria M™'' de Sévigné; car il va reprendre de l'autorité dans l'esprit de ces deux petits princes. » Ce qui rassurait la charitable dame, c'est que la princesse de Conti laissait par son testament l'éducation de ses enfants à M'"'' de Lougueville, leur tante. Mais leur oncle et tuteur, M. le Prince, chargea Bossuet de lui procurer des précepteurs pour ses neveux. Le diable se présenta sous la figure du doux abbé Claude Fleury et du savant abbé Eusèbe Renaudot (2). M""' de Lougueville leur fit mauvais accueil; mais elle dut obéir au roi, qui avait aj)prouvé le choix de Coudé. Il est vrai, le cartésianisme dont tous ces gens-là étaient imbus, était une fort mauvaise école : le roi lui-même l'avait déclaré ; et il fallut peut-être l'arrêt burlesque de Boileau jîour empêcher Lamoignon de procéder contre cette philosophie qu'il avait jadis approuvée. Cependant sous la protection de Bossuet et de Condé, les cartésiens, il faut eu convenir, n'étaient pas trop maltraités. Mais que va devenir la Bruyère?

Le 11 novembre 1673, un nommé Métézeau, demeurant rue Richelieu, j)aroisse Saint-Roch (3), déclara, en présence des conseillers du roi, notaires et gardes-notes de Sa Majesté en son Châtelet de Paris, qu'il ne voulait se faire pourvoir de l'office de trésorier de France et général en la généralité de Caen , devenu vacant par la mort de M. Roussel, et dont M, de Metz, trésorier des parties casuelles, lui avait passé quittance ; par le même acte il constitua M. *** son procureur général et spécial, avec pouvoir et puissance de pour lui et

{1) Lettre du 5 février 1672.

(2) 3Iémolres d'Olivier d'Ormesson.

[o) Eug. Châtel, Etudes chronologiques sur la Bruyère, Caen, Hardel, 18G1.

DANS F.A MAISON DIC CON'IJK. r>l

cil son nom, disposer (h; la dite cliar^^c en laveur de M. J(.'Uii d«' lu Urinère, tivoeat, (\m était capable maintenant de le payer en hcaux deniers sur la succession de son oncle.

lia Bruyère avait donc enfin ])ri.s son parti. 11 proiivu ainsi à sa iaiiiille et à ses amis (|ue sa i)ljiloso[)lii(î ne lui était point inutile. — Le "S'^ mars K174, ])arurent ces lettres patentes du roi : «< lioiiis, par la <;râce de Dieu, roi dv. France et de Navarre, à tous ceux (^ui ces présentes lettres verront, Salut. Savoir l'esous que nous à [)lein confiant en la personne de notre cher et bien- aimé M. Jean de la 13ruyère, advocat au Parlement, et en sa suffisance, loyauté, prudhommie, ex])érience au fait des finances, fidélité et affection à notre service, à iceluy, pour ces causes, avons donné et octroyé, donnons et octroyons ])ar ces présentes l'office de notre conseiller, trésorier de France et général de nos finances en la généralité de Caen. » Le roi donnait en môme temps à la Bruyère les honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, privilèges, franchises, libertés, exemptions, gages, droits et fruits, profits, revenus, émoluments attribués au dit office et y appartenant : à la seule condition qu'il n'y eût au dit bureau des finances de Caen aucun parent ni allié au degré prohibé par les ordonnances royales.

Le 27 mars 1674, la Bruyère fit le versement de 1,006 francs pour les droits et marcs d'or de la charge qui lui avait été donnée. Ensuite le chancelier de France, M. d'Aligre, qui avait dû connaître l'oncle et parrain Jean de la Bruyère, secrétaire du roi, prit le serment de notre auteur par mandement de Sa Majesté, ainsi qu'il est dit dans les lettres patentes. A tout cela, aucune difficulté. Mais la Bruyère dut aller à Rouen remplir d'autres formalités qui furent beaucoup plus longues et plus ennuyeuses. Il venait d'entrer dans sa trentième année lorsqu'il se présenta devant les officiers de la chambre des comptes de Normandie. Ils furent convoqués pour le 23 août 1674; ils ne se trouvèrent pas en nombre; le semestre fut remis à un autre jour. Peut-être l'information nécessaire sur l'âge, vie, mœurs, vacations, religion, extraction, comportements et moyens de M. Jean de la Bruyère n'était-elle pas tout à fait achevée. Elle le fut le 11 septembre ; et le 13 de ce mois, la chambre des comptes de Kouen s'étant réunie, maître Michel Tesson, commis au greffe de la chambre, tenant le plumitif, la Bruyère fut amené avec tout l'appareil d'usage et introduit devant l'assemblée, que présidait M. de la Place.

Parvenu jusqu'au hanc de messieurs les présidents , après les salutations ordinaires et accoutumées, la Bruyère fit une harangue en français et supplia la chambre de le recevoir au serment de son office. Avant d'y consentir, MM. les présidents, conformément aux lois et coutumes de France et de Normandie, voulurent s'assurer s'il était capable de bien s'acquitter de sa charge, et lui adressèrent diverses questions sur les finances et sur les fonctions qu'il aurait à remplir. Après MM. les présidents, ce furent les conseillers maîtres qui interrogèrent la Bruyère pour voir s'il était digne de siéger parmi eux. Et ce fait, la Bruyère fut conduit au parquet pendant que l'on délibérait sur sa réception. Enfin la chambre décida et ordonna que la Bruyère serait reçu à prêter serment. Le livre des saints Evangiles était sur le banc du bureau : la Bruyère s'avança et prêta serment les deux mains étendues sur ce livre ouvert. M. Baillaud, doyen des conseillers maîtres, se leva; il alla faire asseoir M. de la Bruyère sur le dernier banc des conseillers maîtres et ensuite reprit sa séance. Sur ce point de la vie de la Bruyère, M. Eug. Châtel nous fournit des détails d'une authenticité incontestable.

Huit jours après, la Bruyère était à Caen; là les formalités furent moins longues : MM. les présidents et trésoriers de France et généraux des finances au bureau de Caen ne le firent pas languir comme les présidents et conseillers de la cour des comptes de Rouen. Sur simple requête, sans aucun autre cérémonial, il fut installé à son bureau, et toucha les émoluments à partir du 1" janvier 1674, ainsi qu'il était ordonné par les lettres patentes du roi. Nous ne savons pas au juste à quelle somme cela pouvait s'élever; mais en 1685, déduction faite de la rétribution que la Bruyère fut obligé de payer à ceux qui remplirent ses fonctions à sa place, il reçut comme traitement 2,348 livres 10 sols, dont nous avons quittance. Pour cette époque, c'était un joli revenu.

En 1674, il est probable qu'il ne demeura pas longtemps en Normandie. Ou n'a trouvé, après de sérieuses recherches dans les archives de la préfecture du Calvados, aucune trace d'un long séjour de la Bruyère à Caen. Au contraire, tout porte à croire qu'il eut grande hâte de s'en aller. Il avait prouvé qu'il était au courant de toutes les matières qui concernaient son état : cela lui suffit (1). Ces bureaux de

(]) Traite historique de l'état des trésoriers de France, etc., par Regnard de Gironcourt.

KAN'S r,A MAISON DK (ON'IfK. 53

liiuuicesiloiit il fuisuit j)iirtie étaient tics trihuuutix, dont lu C(jm|)ét(jiioe était fort étciiduc et (|ui i»rétouiîaiout ôtre des cours supérieures comme les chiinibrc's des c;oinj)te8 : ils veillaient îi maintenir dans son intégrité le domaine du roi, et pouvaient après délibération secrète, en vertu d'une siini>le ordonnanee, forcer les vassaux, les tenanciers et autres déhiteurs du roi, do se rau«^er à leur devoir. Ils examinaient si les recettes accusées par ceux ([ui nuuiiaii'iit les deniers du roi étaient complètes, et si leurs dépenses étaient fondées sur des titres légitimes. Ils faisaient la répartition des tailles, saisissaient féodalement, connaissaient des déshérences et confiscations, surveillaient les grands chemins, ponts, canaux, rivières, édifices, rues et maisons, et inspectaient tout ce qui regarde la grande et la petite voirie. Tous les deux ans, en janvier, février et mars, ils faisaient une chevauchée dans leur généralité, pour visfter les domaines du roi, et s'assurer de l'oLservation des ordouuauces royales. La Bruyère ne prit point part à la chevauchée de 1075. Il n'était pas fait pour exercer cet état. « Il faut, dit-il (1), des saisies de terres, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce m'est toujours une chose nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. »

La Bruyère eut toujours nue profonde sympathie pour le laboureur (2), qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui fait pousser les riches moissons et par sou travail empêche les autres hommes de manquer de pain. Il avait une prédilection particulière pour le villageois de Normandie (3) , qui était doux et insinuant. Au contraire, il trouvait grossiers le bourgeois et le magistrat de cette province : ce Leur rusticité, dit-il, est héréditaire, » Viendrait-elle des magistrats de Rouen, qui avaient fait attendre le nouveau trésorier de France avant de le recevoir? ou viendrait-elle de quelque Caton de basse Normandie, comme Perrin Dandin, qui aurait rendu la ville de Caen maussade pour la Bruyère? Nous ne savons pas ; mais nous trouvons cette singulière remarque dans les Caractères de ce siècle (4) : « Les provinciaux et les sots sont

Nancy, 177G, m-4", c. vill,p. 100 et 101 ; ou plutôt V Histoire de la Justice administrative en France, par R. Dareste.

(1) Chap. XI, n» 127.

(2) Chap. vii,no21.

(S) Chap. xii, no 22.

(4) Chap. V, no 51.

toujours prêts à se fâcher, et à croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise. 11 ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit. » Avec cette politesse et cet es^mt, notre Parisien en voyage put avoir quelques mésaventures fâcheuses, et l'on comprend qu'il ne se soit pas plu dans un pays où cependant Huet, Segrais et d'autres trouvaient alors une agréable société. La Bruyère revint promptement à Paris.

DANS I.A MAISON DK C()\I»K. Û5

CHAPITRK in.

J.ii liniyiiv fait son apprentissage du mtJtier d'ccrivain. — Il était dans une excellente position pour cela : libre et content; il entreprend de faire un livre : influence de Malebranche, do Molière, do Corneille, de Racine, de Bourdaloue et des sermonnairfs. — L'idéal qu'il se propose est la simplicité et le naturel des anciens. — Il se forme le goût en lisant les poètes et les prosateurs. — La Fontaine et Boileau, Montaigne, Pascal et la Rochefoucauld sont ses modèles ; mais il n'imite personnne. — Clierchcr le vrai sans prévention, prendre son temps pour le bien définir et le peindre à son gré : voilà sa vocation. — Il examine les avares et l'avarice, les financiers et les partisans, puis les autres vices et les autres faibles. — Sa curiosité insatiable parcourt toute la bourgeoisie française et même une partie de la noblesse, toutes les coteries parisiennes , les femmes esclaves de la coutume et de la mode, et les hommes d'une irréprochable correction. — Mais il ne peut achever son livre , il refuse également de le publier et de l'abandonner.

c( Il y a des gens (1) qui s'eugagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ui relations, qui ne portent point de tablettes ; qui vont pour voir, et qui ne voient pas ou qui oublient ce qu'ils ont va ; qui désirent seulement connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, et qui veulent être un jour revenus de loin. » Tel n'était pas la Bruyère. Nous avons va qu'il n'aimait pas à être absent de Paris; il n'était pas allé loin, puisqu'il n'avait visité qu'une partie de la Normandie ; mais il y avait recueilli d'utiles observations pour la science des mœurs, et il en avait rapporté quelque chose de plus utile encore pour un écrivain, une charge et un revenu qui assuraient son indépendance.

(1) Chap. XIII, n*^ 2,

Seul arbitre de ce qu'il faisait ou ne faisait point, il pouvait maintenant remplir le vide du temps comme bon lui semblait. Il quitta la maison de la rue Grenier-Saint-Lazare et alla demeurer rue Chapon (1). Il n'y demeura pas longtemps et vint fixer sou domicile rue des Grands- Augustins. Là il vécut à son aise dans une chambre carrelée à neuf et ornée de la belle tapisserie de verdure de Flandre, qu'il avait achetée à la vente du mobilier de son oncle. Il habitait avec toute sa famille et ne s'occupait de rien dans le ménage. C'était sa mère qui faisait tout et payait tout, ainsi qu'on le voit dans les comptes qu'elle rendit à ses enfants, le 14 octobre 1676. M. Servois, qui nous fournit ces détails, a découvert, dans une autre pièce notariée (testament d'Elisabeth de la Bruyère), que notre auteur ne paya pas toujours les notes de son tailleur. C'était pousser un peu loin l'indifférence philosophique. « Un homme fat et ridicule, disait-il (2), porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons , des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter. » Molière l'avait déjà dit dans VÉcoîe des maris (3) ; mais cela n'empêche pas les philosophes de payer leurs dettes. Hâtons-nous d'ajouter que la créance du tailleur était si peu considérable que cela ne valait guère la peine d'en parler, et qu'elle était au compte des trois frères de la Bruyère ; ce qui réduisait la dette de l'aîné à bien peu de chose. En général il tenait ses comptes en règle et jouissait de sa fortune avec ordre et mesure. Aussi était-il content de son sort (4). « Un homme fort riche peut manger des entremets , faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur. Cela est juste et de son ressort, mais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents. »

Le roi de France alors était moins tranquille que la Bruyère : il était aux prises avec presque toute l'Europe. L'invasion de la Hollande était la cause de cette guerre ; l'occupation de Maestricht et la conquête de la Franche-Comté en étaient les plus sérieux avantages ; le sang cou-

(1) Servois, Notice biop'aphi que.

(2) Chap. xiii, no 11.

(3) Acte I, scène i.

(4) Chap. VI, n» 1.

DANS LA MAISON DK CrtNDK. 57

lait dans les l*ays-Bas, sur les liords du Kliin (;t dans les montagnes des Vosjçes. Condé livrait la tiîrrible bataillt; (!•• Sciief ; Créqui perdait celle de (vonsiirhniek ; Turcnne, après avoir lait sa belle et dernière campagnes d'Alsace, était tué à Salzbach dans le pays diî Bade. l'our suppléer aux milices populaires, on avait cru devoir appeler le ban et l'arrière-ban de l'ancienne chevalerie; et ces gentilshommes, qui dans leurs ])roviii('es étaient des matamonîs connue don Fernand (1), et setnblaicMit prêts à massacrer le genre humain, ne firent i)oint merveille contre les ennemis de la France. On ne les avait pas convoqués depuis Louis XIII. Montés et armés inégalement, tous ou presque tous sans expérience et sans exercice, ils ne voulaient ni ne pouvaient faire un service régulier (2) : ils causèrent beaucoup d'embarras au commandement militaire, et l'on fut dégoûté d'eux pour jamais. « Si la noblesse est vertu, disait la Bruyère (Î3), elle se perd par tout ce qui n'est pas vertu ; si elh^ n'est pas vertu, c'est peu de chose. » Qu'étaitce donc que la noblesse de M. le trésorier de France en la généralité de Caen ? Il pourra se procurer comme son oncle la satisfaction honorable de se faire enterrer avec des éperons dorés. Voilà tout.

En attendant, tandis que M. de Komeau faisait ses études de droit pour devenir avocat au parlement, tandis que le jeune Robert de la Bruyère faisait ses études pour se préi)arer à la cléricature, l'aîné de la famille, avec sa modeste fortune et sa modeste noblesse, aurait pu faire un bon et honnête mariage ; mais il ne voulut pas s'exposer, comme sou père et son grand-père (4), aux embarras d'une nombreuse famille ; et d'ailleurs, comme son oncle, il tenait trop à son indépendance. « Un homme libre et qui n'a point de femme (5), s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé : il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. »

On voit que la Bruyère ne manquait pas d'ambition. Quels étaient ses projets? que faisait-il alors à Paris? Son apprentissage du métier d'écrivain.

(1) Chap. XI, no 129.

(2) Voltaire, Siixle de Louis XIV.

(3) Chap. XIV, no 15.

(4) Chap. VI, no Gl.

(5) Chap. II, no 25.

En 1692, la Bruyère, devenu un célèbre écrivain, disait à ceux qui voulaient marcher sur ses traces (1) : « Tel tout d'un coup et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, une j)lume, dit en soi-même : (c Je vais faire un livre, » sans autre talent pour écrire que le besoin quïl a de cinquante pistoles. Je lui crie inutilement : « Prenez une scie, Dioscore (en grec, fils de Jupiter), sciez, ou bien tournez, ou faites une jante de roue; vous aurez votre salaire. » Il n'y a point d'apprentissage de tous ces métiers. « Copiez donc, transcrivez, soyez au plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point. » Il veut écrire et faire imprimer; et parce qu'on n'envoie pas à l'imprimeur un cahier blanc, il le barbouille de ce qui lui plaît : il écrirait volontiers que la Seine coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est à la pluie ; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre l'Etat, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il passe à l'examen, il est imprimé et, à la honte du siècle comme pour l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. » La Doctrine des mœurs, par le romancier Gromberville, eut tous ces avantages et ces inconvénients. Armé de la méthode de Descartes, la Bruyère saura bien les éviter; mais comment va-t-il composer son ouvrage? Un homme qui s'est vanté d'avoir été l'ami de la Bruyère et qui ne fut que son plagiaire, un avocat peu véridique, Brillon (2), dit que l'auteur des Caractcres mit dix-"huit ou vingt ans à composer son ouvrage, et que pendant tout ce temps-là il fut occupé, soit à l'écrire, soit à se demander s'il le publierait. Il y a du vrai dans ces assertions peu vraisemblables.

Il parut en 1674 un ouvrage d'un beau style et fortement pensé (3), qui exerça sur la Bruyère une influence notable, c'est la Recherche de la vérité, par le P. Malebranche, de l'Oratoire. On a même voulu prouver, par de nombreux rapprochements (4), que la Bruyère avait fait beaucoup d'emprunts à Malebranche. La Bruyère le nie. Ne pouvait-il pas penser après Malebranche des choses vraies que d'autres penseront encore après Ini?

Malebranche était Parisien comme la Bruyère et n'avait que sept ans

(1) Chap. XV, n" 23.

(2) Sentiments a-itiqucs su?- les Caractères de M. de la Bruyère.

(3) Etude sur Malebranche, par l'abbé Blampignon, Paris, 1862.

(4) Étude sur la Bruyère et Malebranche, par A. Damien; Paris, chez Durand, 1866.

DANS LA MAISON DK CONDK. .19

(1(! iiliis(|tic lui. A[iii',s avoir lui!, hii philosophii- uiicolU'^i; <lr lu .Marclic, <'t Ma th6oIo;jfie eu Scjrboinie, il ('tait (îiitn' tlaiis l'Orutoire de Paris (Ml lOOd, i-t s'y trouvait eu iiiêiiK! t('m[)S ^[^l<• la iiniyùro (I). Il ttvuit lôno;(einj)s étudié avec le P. le ( 'ointe lachrouolo^^ie et l'histoire ecclésiastiiiue, où il s'embrouilla constamment, et avec, le I*. Ilichard Simon l'exégèse biblique, à laquelle il ne comprenait rien. Kn 1004, le r. Malebrauclie trouva, chez un librain; de la rue Saint-Jac(iu<'S, le Traité de Chonim(;\yù.T Descartes; il Tacheta et le dévora avec la plus vive émotion, liienlôt il acheta les autres ouvrages du philosophe et passa ([uatre années à le méditer. Pour mieux le comprendre, il étudia aussi les mathénuitiques, l'anatomie, l'histoire naturelle, et, à l'âge de trente ans, il commença son livre. Le premier volume,^ui contenait les traités des sens, de l'imagination et de l'esprit pur, demanda cinq ans do travail : il fit beaucoup de bruit ; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais il semblait moins avoir suivi les idées de Descartes, que les avoir inventées (2); il les exprimait avec une rare éloquence. Malebranche et la Bruyère étaient donc du même pays, de la même époque, formés à la même école (3). Ils avaient suivi la doctrine du même maître; quoi d'étonnant si, en^gardaut une parfaite indépendance, ils rencontrèrent parfois les mêmes idées et même certaines expressions qui convenaient à leurs vues communes ?

Au demeurant, rien de plus différent que ces deux philosophes : ils n'avaient ni le même but, ni le même génie, ni surtout le même système. Malebranche était tout entier dans l'abstraction, la Bruyère dans l'observation; Malebranche vivait pour l'idéal, la Bruyère voulait travailler pour la pratique. Tandis que Malebranche, enivré de métaphysique, pénétrait, au risque de s'égarer, dans les mystères insondables de la philosophie transcendante et de la plus sublime théologie, la Bruyère, après avoir examiné quelque temps ces. questions hasardeuses et rebattues qu'on appelait les principes de la morale (4), se jeta vite dans l'application, où il trouvait moins de péril et plus d'intérêt. Malebranche méprisait l'histoire et toutes les sciences c^ui s'y rapportent, jusques et y comi^ris la chronologie. La Bruyère ne

(1) V Oratoire de France, par A. Perrault, c. iv.

(2) Fontenelle, Éloge de Malebranche.

(3) Etude sur la Bruyère et Malebranche, par A. Damien. Paris, 1866.

(4) Discours sur Théophraste, p. 12.

dédaignait pas rexj)érience des anciens, ni celle des modernes, pas même celle de Malebranche, pour former son jugement sur les hommes. Malebranche, voulant se dépouiller de ses sens et de son imagination, concevait une morale trop élevée qui se perdait dans une région d'idées dont l'accès est bien difficile; la Bruyère essayait de fonder la science des mœurs sur la philosophie expérimentale, en ajoutant ses découvertes à celles qui avaient été faites avant lui, et en présentant ses conclusions comme celles qu'avec le sens commun chacun de nous recueille tous les jours dans le cours ordinaire de la vie. Malebranche disait (1) : « Il n'y a point de science qui ait tant de rapport à nous que la morale. C'est celle qui nous apprend tous nos devoirs, ce que nous devons à Dieu, à notre prince, à nos parents , à nos amis et généralement à tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne même le chemin qu'il faut suivre pour être* éternellement heureux ; et tous les hommes sont dans une obligation essentielle ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant il y a six mille ans qu'il y a des hommes, et cette science est encore imparfaite. » — La Bruyère répondait (2) : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes. » On peut juger par cet exemple de la manière dont nos deux auteurs traitaient le même sujet.

Parmi les modernes , l'incomparable Molière venait de mourir (3). Le curé de Saint-Eustache lui avait refusé la sépulture ecclésiastique. Il avait fallu que le roi intervînt pour accorder un peu de terre au grand comédien français. « Quelle idée plus bizarre, disait la Bruyère (4), que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état de comédien. »

On était alors dans le fort de la lutte entre les deux grands tragi-

(1) Recherche de la vérité, éd. 1675, t. 11,1. IV, c. Il, p. 10.

(2) Chap. i.n^l.

(3) 13 février 1673.

(4) Chap. XIY, n» 21.

DANS LA MAISON DE CONDK. Gl

t|U('s IViiiK.'iiis. liajaxct fut K; i)oiiit, culminant, de; la brillante carrière (1(1 Racine : ou j)r(îf(5rait cette pièce à celles do Corneille (1); main ensuite une caltaUî se monta contn! Itaeinc. Iphiijênu' en triompha, non sans ixîine. Les amis de Corneille reprirent courage : en 1070, ou jouait à la cour Cinim, Ponipre, Horace, Scrforius, Œdipe, et liodo- (junc ; le vieux Corneille tressaillit de joie et demanda des acteurs (ti). La Bruyère le vit alors, et fut tout étonné de le voir. Cet homme cj^ui s'élevait si haut par la composition, qui n'était pas au-dessous des plus grands héros de l'antiquité, qui était i)olitique, philosophe et roi dans ses vers (3), était dans la conversation d'une simplicité bourgeoise : il disait : « Je suis saoul de gloire et affamé d'argent. » Il ne jugeait de la bouté de sa pièce qu'en comptant la monnaie qu'elle rapportait; cela n'empêcha pas la Bruyère d'admirer le génie de l'illustre poète.

Corneille s'affaiblissait tous les jours par l'âge , par la pauvreté, par les malheurs de fiimille. Ce n'était pas la faute de Racine, et cependant les partisans de Corneille s'acharnèrent contre lui. Le T' janvier 1077, Racine fit représenter sa Phèdre par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Le 3 janvier 1077, Pradon fit représenter Pyrame et Tkisbé par les comédiens du roi. Quelque mauvaise que fût la pièce de Pradon, elle ne laissa pas de paraître d'abord avec éclat, et même de se soutenir quelque temps. Les efforts de la cabale de Corneille en furent la cause. Racine indigné renonça au théâtre. Boileau essaya de le consoler (4) et l'assura qu'on lui rendrait justice après sa mort. La Bruyère voulut lui rendre justice tout de suite, comme s'il était la postérité.

« Corneille (5) ne peut être égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable, mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négli-

(1) M"e de Sévigné, t. II, p. 465, 466, 467. 470.

(2) Coifieille inconnu, par Levallois.

(4) Épitre vu.

(5) Chap. I, no bi.

gences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre dans un si grand homme. Ce qu'il y a en lui de plus émineut, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus beaux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements ; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poëmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action ; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Pohjeucte et dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate , en Porus et en Burrhus? Ces passions eùcore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans VAndromaque de.Eacine, et Phèdre du même auteur, comme V Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : « Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées. Racine se conforme aux nôtres ; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter ; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres , ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison , est manié par le pre-

DANS LA MAISON DK CONDK. 68

iMier;('t par ruiilic, ce (|ii"il y u de plus lliittcur ot de plus délicat djiDs la passion. CV sont dans ct'lui-Ià des maximcH, des rè«(les, des ])rc'cept,cs ; et dans oclui-ci, du <,^oût et «les scMitinuMitH. L'on <'.st plus o('f'U|it' aux jjièces de Corneille; l'on est plus t'-hrarilé et plus attendri à ccdlcs de Itacine. Corneille est j)lus UKirui, Hueinc jihis naturel. Il seinlilc <|ii(' l'un iniifc Sit/zZ/nr/c et <[\nt Taulri; doii jdus à Kuripidr. »

Dans cette étude nous voyons paraître la théorie esthétique de la Bruyère : il n'était })a8 très rigoureux sur la règle des trois unités, qu'on attribuait à Aristote, puisqu'il loue Corneille de s'être affranchi (piel([uelbis avec succès de la règhi des anciens sur l'action tragique; nuiis il loue Racine de s'y être assujetti. Dans les arts comme dans les sciences (1), il rêvait un idéal antique, qui brillait par la simplicité. 11 ne comprenait rien à, la beauté de l'art du moyen âge ; il semble ignorer le Dante. « Combien de siècles, s'écrie-t-il, se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût dos anciens et reprendre enfin le simple et le naturel î t> Il admirait Corneille, qui avait un génie plus élevé et plus original ; il aimait mieux Racine, qui se rapprochait plus des anciens et rendait mieux les sentiments des hommes. Je crois volontiers qu'il trouvait plus à glaner chez le poète qui représente les hommes tels qu'ils sont, que chez celui qui les montre tels qu'ils devraient être. Corneille définit mieux, mais il raisonne trop. Racine est moins grand, mais il peint mieux. D'où la Bruyère tire cette double conclusion : « 1" On ne peut atteindre le parfait ou surpasser les anciens (2), qu'en les imitant. 2** Tout l'esprit d'un auteur (3) consiste à bien définir et à bien peindre. Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement. »

C'était si bien le goût de cette époque, qu'on le remarque jusque dans l'éloquence sacrée. Un nouveau genre dominait la chaire chrétienne : Bossuet, absorbé par l'éducation du Dauphin , ne prêchait plus ; Mascaron, devenu évêque de Tulle, observait la loi de la résidence. Bourdaloue était le seul prédicateur ; M™*^ de Sévigné écrivait (4 ) :

(1) Chap. I, no 15.

(4) "25 décembre 1G71, t. II, p. 448: Sainte-Beuve. Causeries du lundi, t. IX. p. 22(3. etc.

« Je vais eu Bourdaloue. On dit qu'il s'est mis à peindre les gens et que, l'autre jour, il fit en trois points la retraite de Tré ville : il n'y manquait que le nom, mais il n'eu était pas besoin. Avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. » L'engouement de M""' de Sévigné l'entraîne à de singulières exagérations. Voici la vérité : pour aller à la réformation des moeurs, le P. Bourdaloue commençait toujours, dit l'abbé d'Olivet (1), par établir sur des principes bien définis et bien liés une proposition morale; et après, de peur que l'auditeur ne se fît point l'application de ces principes, il la faisait lui-même par un détail merveilleux où la vie des hommes était peinte au naturel. Or, ce détail étant ce qu'il y avait de plus neuf et ce qui par conséquent frappa d'abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter : ou ne vit plus que portraits, que caractères dans leurs sermons. c< Les citations profanes, dit la Bruyère (2), les froides allusions, le mauvais pathétique, les antithèses, les figures outrées ont fini ; les portraits finiront et feront place à une simple explication de l'Evangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion. » La Bruyère attendra encore longtemps que sa prédiction s'accomplisse; mais il est incontestable qu'au moment où nous sommes, Bourdaloue avait déjà inauguré le règne des portraits en chaire, et qu'il était alors dans toute sa vogue. Il n'était pas possible qu'un esprit aussi éveillé' que la Bruyère ne s'en aperçût pas. Les chuchotements des femmes et des gens de cour sur les personnes que le prédicateur avait décrites, circulèrent jusque dans la bourgeoisie, qui n'eut pas grand'peine à imiter la noblesse sur ce point. « Ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, dit la Bruyère (3), indifierents pour les choses qui leur sont étrangères, sont avides de celles qui se passent sous leurs yeux et qu'ils ont comme sous la main. » Il comprit enfin que pour plaire aux femmes et aux gens de cour, comme aux femmes et aux hommes de la bourgeoisie, en un mot à tous ceux qui avaient plus de goût que de science, il fallait décrire les mœurs contemporaines, et peindre les caractères de leurs concitoyens avec la simplicité et le naturel des anciens.

C'est pour cela sans doute qu'il étudia les poètes de la Renais-

(1) Histoire de T Académie franqaise, éd. L. Livet, t. II p. 321.

(2) Chap. XV, no 4.

(3) Discours sur Tkéo2)hraste,

DANS LA MAISON I)K coNDl';. 65

sana' (I) coiniiic Jodclle, ndlottu et du liurtiis. Il aiiiiaiL surtout Marot h cause de ses vers naturels et faciles, mais il ne lui pardonnait pas d'avoir semé des ordures dans ses ouvra^^es (2). Il admirait la verve et rcuthousinsme de Ronsard ; mais il lui reprochait d'avoir corr(împu notre luii<;ue par ses iit'olo«^ismes bizarres. 11 ;;oùtait Kaean, mais il savait le plus grand gré à Malherbe (3) d'avoir réparé notre langue, et moutré ce (pi'il y avait de plusheau dans la uature humaine, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus noble, de plus naïf et de plus simple. Dans ce genre, sou poète favori, c'était la Fontaine (4). En sortant de l'Oratoire, où il avait étudié pour être prêtre, la Fontaine y avait laissé la réputation d'un esprit lent qu'il fallait exciter; il avait peu de penchant pour la spiritualité; il ne savait pas parler et pouvait à peine raconter ce qu'il venait de voir; il y avait paru absolument incapable de faire un bon prédicateur. En effet, vers 1071, il publia un recueil de ses ('o?ites, qui sont fort grivois, et les six premiers livres de ses Fables, qui ne brillent pas par une morale austère. En 1678 et 1079, il publia un second recueil qui ne renfermait que les cinq livres nouveaux (les Livres VU-XI). <( Faites-vous envoyer promptement les Fables de la Fontaine, écrivait M""" de Sévigné à Bussy, 20 juillet 1679. Elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelquesunes et, à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer à laquelle on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières. » La Bruyère ne fut pas moins surpris ni satisfait en lisant la Fontaine. Trop bon cartésien pour s'inquiéter beaucoup de ce que le fabuliste préférait les animaux à l'homme et leur instinct à notre raison, il fut heureux d'avoir enfin rencontré (5) un modèle accompli pour raconter comme les anciens les vices et les ridicules des hommes, avec une simplicité naïve et un naturel parfait.

Boileau surtout imitait les anciens, et faisait la satire des vices et des ridicules de ses contemporains. La Bruyère devait donc se rencontrer souvent avec Boileau, comme Boileau se rencontrait avec Horace. En eiFet, on peut citer un grand nombre de pensées qui leur sont commu-

(1) Chap. I, nos 42 et 43.

(2)Chap. I, nos 40^ 41,42.

(3) Chap, I, n»^ 39, 42 et GO.

(4) Ms. du P. Batterel.

(5) Chap. xir, no .56.

Des (1). « Horace et Boileau l'ont dit avant vous. — Je le crois sur votre parole, mais je l'ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après enx une chose vraie que d'autres encore penseront après nous ? » La Bruyère avait un avantage sur Boileau (2). « Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus : il les entame quelquefois, et se détourne ensuite (3) sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. » La Bruyère saura bien s'affranchir de cette contrainte. Boileau appelle les gens par leur nom ; la Bruyère ne nommera personne. Boileau fait des portraits d'hommes vicieux ou ridicules , et avec son vers fort et son style d'airain, il enfonce ses traits dans le cœur de ceux qu'il combat; la Bruyère, qui écrit en prose, peut toucher le mal d'une main plus légère : comme les sermonnaires du jour, il fera des vices et des faibles des hommes des peintures aussi vives qu'inoffensives. D'ailleurs, il avait le droit et la volonté de se tenir toujours au-dessus des passions qui agitaient ses contemporains ; et il se figurait que, dans les régions supérieures de la science et de la philosophie , la malice des hommes ne saurait l'atteindre, ni l'accuser de médisance ou de calomnie.

Les prosateurs français ne furent pas moins utiles à la Bruyère que les poètes. Amyot avec sa traduction de Plutarque (4) lui fit comprendre qu'un style grave, sérieux et scrupuleux va loin et dure longtemps. Le traité des passions de Ooeffeteau lui rendit le même service. Balzac pour le nombre, pour les termes et l'expression; Voiture pour le tour, l'esprit et le naturel (5), lui fournirent quelques exemples à imiter dans l'occasion, mais peu de pensées et encore moins de sentiments. II trouva dans la sale corruption de Rabelais (6) une morale fine et ingénieuse dont il savourait l'exquise délicatesse. Mais parmi tous ces prosateurs, celui qu'il fréquenta le plus était Montaigne (7). Il ne croyait pas exempt de tout blâme cet auteur qui écrit ses idées comme elles lui passent par la tête, sans ordre, sans choix, sans vergogne, et qui montre, à nu et au grand jour, des sentiments que d'autres ont cou- Ci) Chap. I, n» 09.

(2) Chap. I, no 65.

(3) Œuvres de Boileau, épitre xi, v. 49.

(4) Chap.. I, n° 45.

(5) Chap. I, nos 37^ 40^ 45.

(6) Chap. I, n'^ 43.

(7) Chap. I, n° 44.

tunu» (!<■ ciiclicr ; iiuiis en drpit «les l'-cM-ivains cliAiirs (]iii rejetaient lo« /■.'ssaisih' Moiiiui^Mieavcc iiiépriH, il s'iicconuiiotliiit fort l)ien dece livre, oii il avait découvert un trésor de pcinsées ori«^inale8 et d\)))servations prises sur le vif. On n <;(iinpté juscpi'fi trente jtenséeH (]) qu'il lui a enii»runtéi's. Mais Montai/^ne les avait souvent (unpruntécs àd'autres, ou du moins il est dillicile d'en faire le triage. Montaigne considérait la vérité et la raison connue choses connnuues à ceux (pii les entendent; et la Mruyère aussi. (!e qu'il a dit d'Horace et de Boileau s'appli((ue à Montaigne.

Cela 8'appli(iue aussi à Pascal. On a compté une vingtaine d'imitations des PcN.'fi'rs d(^ Pascal dans les Cararfrres de la Bruyère (2) : sontce des imitations ou des rencontres fortuites? Je ne sais. La Bruyère avait lu et profondément médité les Pensées de Pascal; il ne le nie pas. Au contraire, il définit l'ouvrage de Pascal avec une grande précision. Cet auteur, dit-il (3), avait entrepris, en faisant servir la méta- ])liysique à la religion, de traiter les grands et sérieux motifs de conduire l'homme à la vertu et de le rendre chrétien par la méthode géométrique. La Bruyère avait à peu près le même but ; mais il ne suivra pas la même méthode que Pascal (4). Pascal est sublime : qu'est-ce que le sublime ? Il ne semble pas qu'on l'ait défini. Un esprit médiocre croit écrire divinement; la Bruyère (5) n'a d'autre ambition que d'être raisonnable et d'écrire raisonnablement.

Il ne marchera pas non plus sur les traces de la Rochefoucauld. S'il y avait trop de pensées dans Pascal pour qu'on pût les concilier toutes entre elles ; il n'y en avait pas assez dans la Rochefoucauld pour satisfaire la raison d'un vrai philosophe (6). Il n'y en avait qu'une pour ainsi dire : l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles ; et cette unique pensée, comme multipliée eu mille manières différentes, a toujours dans ses Maximes, par la variété des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté. La Bruyère ne voulait point écrire des maximes. c( Elles sont, dit-il (7), comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de

(1) Servois, t. III, p. 46.

(2) Servois, t. III, p. 51.

(3) Discours sur Théophraste,

(4) Chap. I, n° 55.

(5) Chap. I, n» 18.

(l>) Discours sur Théophraste.

(7) Préface des Caractères.

génie pour faire le législateur. » Il écrira des meiximes quelquefois , quand bon lui semblera; il donnera toujours à ses remarques la forme et l'étendue qu'il jugera convenables. De même qu'il ne pouvait souffrir aucune routine , aucun système dans la recherche de la vérité , de même il ne voulait accepter aucune règle pour écrire son ouvrage. La liberté la plus complète dans ses jugements et dans la manière de les exprimer, voilà ce qu'il revendique. Il laissera la même liberté à ses lecteurs : il ne tend (1) qu'à rendre l'homme raisonnable par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, comme il se présente, par les âges, les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attachés.

Le voilà donc au point de vue où il devait être pour bien voir le vrai, pour le bien définir et le bien peindre. La première règle de la méthode cartésienne exige qu'on n'apporte, dans la recherche de la vérité, ni précipitation ni prévention. Il était juste que la Bruyère (2) achevât le portrait du public avec toute l'attention dont il était capable et avec une sage lenteur (3). « Un homme est laid, a peu d'esprit. L'on me dit à l'oreille : « Il a cinquante mille livres de rentes. » Cela le concerne tout seul, il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux ; si je commence à le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise! » La Bruyère savait les affaires, il aurait pu s'enrichir comme un autre ; il aimait mieux se servir de ses connaissances pratiques pour juger les hommes, et voir du premier coup d'œil les choses que le monde ne regardait que longtemps après (4). — « A mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qui le couvre et qui y était sans que personne s'en aperçût. » Enfin la Bruyère ne manquait pas de loisir pour pénétrer les hommes : c'était là son penchant naturel, son génie , sa vocation.

Il y avait près de lui, sous ses regards, des types qu'il s'amusait à définir et à peindre (5). « N *** est moins affaibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans ; mais il a la goutte et il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné, le teint

(1) Discours sur Théophraste,

(2) Préface des Caractères.

(3) Chap. VI, no 9.

(4) Chap. VI, n° 4.

(5) Chap, XI, n° 124.

DANS IwV MAISON I»K CONDK. 69

vcrtlûtrf', et (pli iiuMiiioc ruine. Il luit l»iUir daiiH la rii<' ' ** iino maJHon (le pii'iTc (le laillc, ruHcriiiic dans les ('ucuj^nnn's par des inainH de fer, et dont il assure qu'on ne verra jamais la fin. M se; promène tous les jours dans ses atidicrs sur le liras d'un valet <)ni h; soulage, (le n'est l)oint ])our ses l'utants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. » — On adit que N*** était M. de Hautefort, dont ]mrh M"'° de Sévigné (1). Nous doutons que la l'niyère connût assez bien M. de HauteCort, premier écuyer de la reine et chevalier des ordres du roi, pour donner des détails si précis sur son âge, son visage, sa santé et sa manière de vivre. Nous voyons là plus volontiers un des bourgeois de sa connaissance intime et peut-être de sa parenté. L'auteur se moquait et de sa manie et de son héritage. Du reste, il avait une profonde pitié pour les avares quels qu'ils fussent, pour M. de Hautefort comme pour les autres ; et il admirait l'Harpagon de Molière. « Il y a des gens, dit-il (2), qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus mal nourris ; qui essuient les rigueurs des saisons ; qui se privent eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la solitude ; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le moyen d'aller à leur perte par le chemin le plus })énible : ce sont les avares. »

L'avarice est la passion de la vieillesse. Pourquoi? Le moraliste voulut en connaître la cause, et il nous l'a parfaitement développée (3). « Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes vo» lontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n'est point naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse,

a) T. VIII, p. 103, lOi.

(2) Chap. XI, no 114.

(3) Chap. XI, n° 113.

OU leur ambition dans l'âge viril ; il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser, ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout ; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu'ils sont hommes. » En un mot, l'avarice est une infirmité des vieillards, et qui ne mérite que notre compassion.

Il est plus sévère pour les P. T. S., c'est-à-dire les partisans ou les financiers qui prenaient à ferme les revenus du roi. « Ils nous font sentir, dit-il (1), toutes les passions l'une après l'autre : l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité ; ou les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte ; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion. » — « Si l'on partage la vie des P. T. S. en deux portions égales (2), la première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres. » M. le trésorier de France et général des finances avait un droit de surveillance sur la collection des impôts : avec quel air de supériorité il parle de tous ces partisans, qu'il ne pouvaitempêcher de faire fortune ! Il donne à l'un d'eux le nom d'un valet de comédie, fort connu par V Amjjhitryon de Molière (3). C'est un de ces gçns qui sous la livrée portent souvent des messages galants. <i Sosie de la livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur la ruine de plusieurs familles, élevé à quelque grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien : une place de marguillier a fait ce prodige (4). » Il oublie les coups de bâton qu'il reçut sous la livrée d'Amphitryon.

Les femmes des P. T. S. ne valaient pas mieux que leurs maris, mais elles cachaient mieux leurs galants services : c'est ce que racontait ainsi un roman célèbre à cette époque (5) : « Henri IV était allé à trois ou quatre lieues de là pour chercher entreprise. Madame Gabrielle était demeurée au lit disant qu'elle se trouvait mal, et Bel-

(1) Chap. VI, n» 14.

(2) Chap. VI, no 32.

(3) Chap. VI, n° 15.

(4) Amphitryon, acte I, scène II, et acte III, scène vu.

(5) Les amours du grand Alcandre, par M"*^ de Guise, princesse de Conti, ou Histoire des amours de Henri IV, ia-12, Leyde, Sambix, 1604, p. 29, 30, 31.

DANS r.A MAISON' DK ('ONl)K. 71

li'^^unle avait fi'iul. (rallci" à Manies, (jiii n'était pas fort élui^né. »Si tôt <|iio le roi fut parti, Arpliiirc, la |)lus coiiliduut! des feinmeH de niadanie Gabrielle, et en (jui die se confiait de tout, fit entrer lîellegarde dans un pclit (uiLinct dont elU; seule avait la clef ; et après que sa niaitresHi! se fut défaite di; tout ce qui était dans .sa chambre, son amant y fut reçu. Connue ils étaient ensemble, h; roi, <|ui n'avait i)as trouvé ce qu'il cherchait, i)ensa trouver ce ({u'il ne cherchait pas. Tout ce (pie l'on put faire fut que Bellegarde entra dans le cabinet d'Arphure, dont la porte se trouvait au chevet du lit de M""" Gabrielle, et oh il y avait une fenêtre qui avait vue sur un jardin. Aussitôt que le roi fut entré, il demanda Arphure pour avoir des confitures (qu'elle gardait dans ce cabinet. Madame Gabrielle dit qu'elle n'y était pas, et qu'elle lui avait demandé congé d'aller visiter quelques parcuts qu'elle avait à la ville. « Si est-ce, dit le roi, que je veux manger des confitures. Si Arphure ne se trouve, que quelqu'un vienne ouvrir cette porte ou qu'on la rompe. » Lui-même commença à donner des coups de pied. Dieu sait en quelles alarmes étaient les deux personnes si proches d'être découvertes. Madame Gabrielle feignait un extrême mal de tête, se plaignait que ce bruit l'incommodait fort; mais pour cette fois, le roi fut sourd et continuait à rompre cette porte. Bellegarde, voyant qu'il n'y avait pas d'autre remède, se jeta par la fenêtre et fut si heureux qu'il se fit fort peu de mal, bien que la fenêtre fût assez haute. Et aussitôt Arphure, qui s'était seulement cachée pour n'ouvrir point cette porte, entra bien échauffée, s'excusant sur ce qu'elle ne pensait pas qu'on dût avoir affaire d'elle. Arphure alla donc quérir ce que le roi avait si impatiemment demandé, et madame Gabrielle, voyant qu'elle n'était point découverte, reprocha au roi mille fois cette façou d'agir. Le roi avait ses confitures, mais cela le mit en tel désordre qu'il demanda mille fois pardon, et promit bien de ne plus jamais recommencer. » — La Bruyère avait vu une Arfure mariée à un financier de sa connaissance (1). ce Elle cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint***, entendait de loin le sermon d'un carme ou d'uu docteur qu'elle ne voyait qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le haithme dénier : quelle monstrueuse fortune eu moins de six années! Elle n'ar-

(1) Chap. VI, n° 16.

72 LA BRUYEKE

rive à l'église que dans un char, on lui joorte une lourde queue ; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place ; elle le voit de front, n'en perd pas une parole ni le moindre geste. Il y a une brigue entre les prêtres pour la confesser, tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte. » Le huitième denier était un droit établi en 1672 sur tous les acquéreurs de biens ecclésiastiques pour être confirmés dans leur possession. On peut douter qu'en 1678 ce partisan eût obtenu l'absolution du curé aussi facilement que sa femme.

Bien mal acquis ne profite guère, disait le peuple. En effet, quelquefois les P. T. S. finissaient mal. On en citait des exemj^les fort tristes : « L'on porte Crésus (1) au cimetière : de toutes ses immenses richesses que le vol et la concussion lui avaient acquises et qu'il avait épuisées jmr le luxe et la bonne chère, il ne lui était pas demeuré de quoi se faire enterrer. Il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours ; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l'ait assuré de son salut. » Depuis le fameux Crésus, roi de Lydie, on a va trop de gens riches à millions qui ont fait une mauvaise fin, pour que nous essayons de les nommer. Cependant la Bruyère pouvait penser à quelques fameux partisans de son temps, qui, après avoir connu toutes les joies d'un luxe insolent, étaient morts dans la plus extrême misère. On parle (2) d'un nommé Aubert, plus connu sous le nom d'Aubert des Gabelles, qui avait fait bâtir l'hôtel Salé au Marais : il était plusieurs fois millionnaire. Il fut taxé en 1663 à 3,600,000 fr. et mourut malheureux dans un grenier. Eh ! qu'importe à Champagne comment il finira? Ce n'est pas son affaire. Ce joyeux compagnon est aussi un laquais enrichi, mais il mène une vie heureuse et sans souci (3). « Au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, Champagne signe un ordre qu'on lui présente , qui ôterait le pain à toute une province , si l'on n'y remédiait. Il est excusable : quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim? »

Non seulement la Bruyère apprenait à définir et à peindre les caractères qu'il avait sous les yeux, mais encore il augmentait chaque

(1) Chap. VI, no 17.

(2) Cf. Clef Cochin et la note de Seivois.

(3) Chap. VI, n° 18.

Page 1