DANS I,A MAISON KK «UNUK
jour HOU rocucil d'obscrvaLious, et diîji't il claHSuit hoh caractèroH. Una clasue fort nombreiiso dans le monde est colle des ennuyeux. Il y mettait (1) les étourdis, qui parlent un moment avant d'avoir pensé; les ])uristeH, (jui font une fade attention à tout ce qu'ils disent (2); les mauvais plaisants, sur lescpiels on marclie eu tout pays, tant ils sont nombreux (il pleut partout de cette sorte d'insectes) ; les esprits obscènes ou médisants, qui ne connaissent pas le <^rand art de badiner avec grâce ; les gens d'une honnêteté douteuse {'4), (^ui appuient tout ce qu'ils disent dans la conversation, jusqu'aux choses les plus indifférentes, de longs et fastidieux serments ; ces galants de bas étage (4j, qui, pour imiter la ville et la cour, parlaient enc(jre comme à l'hôtel de llambouillet, en y ajoutant des pointes et des équivoques. Mais le caractère le plus fade à son goût (5) est de n'en avoir aucun. <r Combien d'âmes faibles (0), molles et indifférentes, sans de grandes vertus et aussi sans de grands défauts, qui ne pouvaient rien fournir ni à l'éloge ni ù, la satire! » Il ne s'attachait pas non plus à ces sortes de ridicules répandus parmi les hommes, qui par leur singularité ne tirent point à conséquence, ni à ces vices qui sont moins de l'humanité que de la personne et qui ne sont point contagieux. Ce qu'il recherchait, c'étaient ces caractères qui pouvaient être de quelque ressource pour l'instruction et la morale.
Il eu trouvait partout; le hasard même lui en offrait jusque dans « cet inconnu qui venait se placer à côté de lui à une fête, à un spectacle ou dans nue voiture publique (7). Pour le connaître, il n'avait guère qu'à l'écouter; et bientôt il savait son nom, sa demeure, son pays, l'état de ses biens, son emploi, celui de son père, la famille dont était sa mère, sa parenté, ses alliances et les armes de sa maison. » — Y avait-il plusieurs personnes près de la Bruyère, elles s'entretenaient ensemble; il était rare qu'elles fussent parfaitement d'accord : elles discutaient, et même elles s'échauffaient. Le moraliste écoutait et se disait à lui-même (8) : « L'on parle impétueusement dans les
(1) Chap. V, n" 15.
(2) Chap. V, n» 3.
(3) Chap. V, n» 20.
(4) Chap. V, n» 68.
(ô) Chap. V, no 1.
(G) Chap. XI, n» 158.
(7) Chap. V, 11° 14.
(8) Chap. V, n» 67.
entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autruijl'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité , on n'est point encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite. »
Cet aveu est précieux : nous prenons l'observateur en flagrant délit, et nous voyons le parti qu'il savait tirer de la société dans laquelle il vivait. Il agissait partout ainsi , et il étendait autant que possible le champ de ses observations. On le trouvait dans les endroits les plus fréquentés (1), dans les rendez-vous publics, soit au Cours et aux Tuileries, où l'on venait exactement tous les soirs pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres ; soit sur les bancs du Luxembourg, où il allait plus souvent qu'en Sorbonne ; soit dans les promenades, comme la plaine des Sablons, où l'on passait en revue carrosses, livrées, armoiries, et où chacun disait son mot sur les personnes et les équipages ; soit au quai Saint-Bernard (2), où les hommes se baignaient pendant les chaleurs de la canicule, et où les femmes de la ville ne se promenaient jamais, ni avant ni après la saison des bains; soit au boulevard Saint- Antoine (3), qui était déjà très fréquenté ; soit au Jardin de Rambouillet (4), où la foule aimait à aller danser et se divertir. Où n'était-il point? S'il y avait une fameuse exécution ou un feu de joie, il paraissait sur la place de Grrève ou peut-être à une fenêtre de l'hôtel de ville; si l'on attendait une magnifique entrée, il avait sa place sur un échafaud ; si le roi recevait des ambassadeurs , il voyait leur marche, et il était en haie quand ils revenaient de leur audience. Dès 1663, il avait jugé sa présence plus essentielle aux serments des ligues suisses (5) que celle du chancelier Séguier, qui avait été remplacé par André d'Ormesson. — Y avait- il une chasse publique, une Saint-Hubert (6) ? le voilà à cheval ; parlait-on d'un camp ou d'une
(1) Chap. VII, n» 1.
(2) Chap. VII, n» 2.
(3) Chap, VII, no 13,
(4) Chap. VII, n" 13.
(5) Journal d' Olivier d'Ormesson, t. II, p. 51, 00.
(6) Mercure galant.
DANS LA .MAISON IMC (((NKK. T.-,
revuo (I)? il était ù UiiilieH, il était ù Adit-res ; il assihtiiil iiiériK; aux exercices militaircH de» jennes gcntilshoninies qui luisaient leur éducation h rucadéinic! de M. neriiardi, et voyait de; près le sièffe du fort (ju'ils cun.sLrui.saiont près du couvent den Chartreux ; non (ju'il aimîlt la guerre, mais parce que ce spectacle attirait une foui»! de curieux. Dans ces divers endroits les spectateurs étaient pour lui nn spectacle, et il faisait nue riche récolte d'ol)servations. Il y tnnivait tant de plaisir, (pie ce qui n'était d'iiltord j)Our lui (pi'un gont et un amusemeut devint peu à peu un attachement, une passion. «. On ne peut se passer, disait-il (2), de ce même monde qu'on n'aime point, et dont ou se motjue. »
Il s'est peint lui-même au milieu des sociétés parisiennes de ce temps-là. c( La ville est partagée (3) en diverses sociétés, qui sont comme autant de .petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots ])Our rire; tant que cet assemblage est dans sa force, et que l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit on de bien fait que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs : cela va jnsques au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger : il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morue silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot, et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d'avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache point rire de choses qu'elle n'entend pas, et jiaraisse insensible à des fadaises qu'ils n'entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont faites : ils ne lui pardonneront ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont
(1) Mercure galant, octobre 1678. p. 125 ; novembre 1G79, p. 259 ; .loût 1679, p. 336 ; novembre 1678, etc.
(2) Chap. VII, no 1.
(3) Chap. Vil, n'^ 4.
elle est sortie. Deux années cependant ne passent point sur une même coterie ; il y a toujours, dès la première année, des semences de division pour rompre dans celle qui doit suivre ; l'intérêt de la beauté, les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui modestes au commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets somptueux, dérangent la république , et lui portent enfin le coup mortel : il n'est en fort j)eu de temps non plus parlé de cette nation que des mouclies de l'année passée. »
Les républiques françaises du dix-septième siècle ne duraient pas longtemiDs. La légèreté était toujours le fond du caractère des Parisiens ; ce qui choquait le plus la Bruyère, c'est qu'ils ne sussent pas respecter la liberté d'autrui. Personne à Paris ne savait être libre, et tout le monde était esclave de pénibles coutumes ; mais c'étaient les femmes qui dominaient dans les coteries et qui étaient elles-mêmes asservies aux plus pénibles incommodités (1). « Se chercher incessamment les unes les autres avec l'impatience de ne point se rencontrer; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que j)Our s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruite, ou dont il importe si peu que l'on soit instruite ; n'entrer dans une chambre précisément que pour en sortir ; ne sortir de chez soi l'après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine , et une autre que l'on n'aime guère. Qui connaîtrait bien le prix du temps, et combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes misères. »
Cependant la Bruyère vit alors à Paris des hommes qui connaissaient le prix du temps ; leurs actions étaient réglées chaque jour avec un ordre parfait; ils menaient une vie d'une correction irréprochable; on les admirait partout où ils allaient, et ils s'admiraient eux-mêmes. C'est pourquoi la Bruyère les appelle tous du même nom, Narcisse; et fait ainsi leur portrait (2) : ce Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir ; il a ses heures de toilette comme une femme ; il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes ; il est homme d'un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou pour un
(1) Chap. m, u» 20.
(2) Chap. VII, n» 12.
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cinquièiiio h l'iiomln-c! ou un reversÏH. Là il tient Je fauteuil (ju:itre heures de suite chez Aricie, ofi il risque cliiKjue Hoir ciiKj pistoles (Vor. II lit l'xacteiiient la (iiizette de Hollande et le Menmre galant; il a lu Jkr;;erae, des Marets, Lesclache, les Historiettes de Ilo/jbin(\), et ([Uiilques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine (2) ou au Cours (3), et il est d'une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu'il a fait aujourd'hui et ce qu'il lit hier ; et il meurt ainsi après avoir vécu, d — Et vous, monsieur de la Bruyère, quel métier faites-vous donc? « C'est un métier ([ue de faire un livre, comme de faire une pendule (4) ; il faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité ; il était homme délié et pratique dans les affaires (5) : il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le ridicule. »
Ce magistrat s'appelait Pierre Poncet de la Rivière, comte d'Ablys, conseiller d'État et membre du conseil royal des finances (6). Il était d'origine ligueuse et fort connu de la famille de la Bruyère. Patelin, souple et adroit, il avait fait fortune avec la protection du chancelier Séguier (7), dont il avait suivi aveuglément les volontés. Maintenant il marchait seul vers la place de premier président, que la mort de M. de Lamoignon venait de laisser vacante, le 10 décembre 1677. Il était sur les rangs pour l'obtenir ; le roi ue savait à qui la donner. La grande richesse de M. Poncet n'était nullement un obstacle à ses desseins ; mais il venait d'y ajouter un nouveau titre, c'était un livre intitulé : Cojisidc rations sur la vieillesse dans la ne chrétienne , 'politique, civile, économique et solitaire (8). On dit que le P. Bouhours, qui en fut l'éditeur, le retoucha et polit encore l'esprit qu'il y avait. L'auteur exposait tous les avantages de la vieillesse, bien mieux que ne le fit jamais Cicéron, à tous les points de vue : il démontrait longuement, entre autres choses, la vertu des nombres 7 et 9 joints ensemble, à l'égard du corps humain. Selon lui, le bel âge était 79 ans ;
(1) Barbin.
(2) La plaine des Sablons.
(3) Cours-la- Reine.
(6) Servois, t. I, p. 403, note.
(7) Tallemant des Réaux, t. Y, p. 283.
(8) Paris, Sébastien Mabre Cramoisy, 1(377.
il y touchait, quand, le 12 juin 1678, la succession de M. de Lamoignon fut donnée à M. de Novion, qui n'avait guère alors que 61 ans, et voulait encore paraître plus jeune que son âge. La Bruyère avait donc le droit de se moquer de la mallieureuse démangeaison d'imprimer qui avait fait tant de tort à M. Poncet ; et il continuait, sans rien publier, ses études philosophiques. En 1679, parut un autre ouvrage de M. Poucet (1) : « Harangues faites en l'assemblée du clergé de 1675, suivant l'ordre du Roi, prononcées par M. Poncet, conseiller d'Etat ordinaire et au Conseil Royal des finances, l'un des commissaires députés à cet eiïet par S. M., omises au procès verbal qui en a été dressé. » C'était une petite vengeance facile à comprendre : ce livre fut lu avec quelque curiosité. A son tour, la Bruyère fut raillé sur son goût pour la perfection. « Il n'est pas si aisé, répondait-il (2), de se faire un nom avec un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. » « Folie (3), simplicité, imbécillité, de mettre enseigne d'auteur ou de philosophe ! On paye au tuilier sa tuile , à l'ouvrier son temps et son ouvrage ; paye-t-on à un auteur ce qu'il pense ou ce qu'il écrit? et s'il pense très bien , le paye-t-on plus largement? Se meublet-il à force de penser et d'écrire juste ? » Et M. de Romeau, avocat au i:)arlement comme son frère, admirait le bonheur de ces hommes qui avaient acquis de grandes richesses sans perdre leur temps à écrire ou philosopher. « N'envions point à cette sorte de gens leurs grandes richesses, répondait le philosophe (4) ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, il n'y a rien à gagner à un tel marché. » — Mais vous ne pouvez nier que ce sont des gens d'esprit. — « Oui, il faut (5) une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune : ce n'est ni le bon, ni le bel esprit, ni le grand, ni le sublime, ni le fort, ni le délicat ; je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire. »
(1) SeiTois, 1. 1, p. 405.
(3) Chap. xir, n" 21.
(4) Chap, Yi, n» 13.
(5) Chap. VI, n" 38.
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chm'itrp: IV.
Loin d'avoir fait une rovuc giinûralc do la société française, la Jjriiyùre en avait à peine vu la luoitié ; il ne connaissait ni les i^'rands, ni la cour. — Comment y parvenir? — Le héros de l'époqne était Coudé; s'il pouvait se trouver auprès de lui, que de choses curieuses il pourrait étudier! — Etat de la maison de Condé vers 1679-li!82. — Éducation do M. le duc de Bourbon, — Etat de la famille de la Bniyére de ItîTlt à lfi84. — Mariap^e de sou frère Louis, qu'on appelait M. de Romeau. — Le trésorier de France et général des finances en la généralité de Caen est volé à Paris jiar son domestique. — Il demeure seul et triste avec sa mère. — Comment sortir de l'obscurité où il étouffe. — Ah! s'il avait l'e.sprit do M. de Gourville, il y a longtemps qu'il serait à l'hôtel de Condé. — Mais résolu à ne se point faire valoir par des choses qui dépendent des autres, il aime mieux changer ses désirs qxxe l'ordre du monde.
« Ne jamais rocovoir aiicuue cliose pour vraie que je ne la coniius.se évidemment être telle ; diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait; conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu i)ar degrés jusques à la connaissance des plus composés; et faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales , que je fusse assuré de ne rien omettre. » Telle était la méthode de Descartes (1), que suivait la Bruyère dans ses études sur les mœurs de son siècle. Jusque-là il avait étudié beaucoup d'individus dans le peuple et la bourgeoisie, parmi les légistes et les lettrés, et même parmi les nobles ; il ne connaissait ni la cour, ni les grands, ni le roi. Or, qu'était-ce que la société française au dix-septième siècle sans la cour, les grands et le roi ?
La Bruyère avait remarqué l'effet prodigieux que produisait alors la cour au fond des provinces : c'est le véritable endroit, disait-il (2),
(1) Discours sur la méthode, par Descartes.
(2) Chap. VIII, n» 6.
pour voir la cour, avec tous ses avantages qui diminuent à mesure qu'on s'en rapproche. La distance morale était si grande, qu'à Paris on n'était encore qu'à moitié chemin, ce Un homme de la ville (1) était juste pour une femme de province, ce qu'était pour une femme de la ville un homme de la cour. » Une femme de la ville entendait-elle un carrosse s'arrêter à sa porte ? Elle pétillait de goût et de complaisance pour quiconque était dedans. Pourvu que ce fût un homme de la cour, elle était capable de s'amuser avec la philosophie et la vertu; mais s'il ne s'y trouvait qu'un homme de la ville, fût-il trésorier de France en la généralité de Caen, on ne lui accordait pas grande attention. Nous avons vu le peu de cas que l'on faisait dans une coterie d'un bourgeois de meilleure société : dans une ruelle, il perdait tout à fait contenance. « Le rebut de la cour, dit la Bruyère (2), est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le magistrat en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier. (C'était pourtant alors ce qu'il y avait de mieux en fait de toilette.) Il les écarte, et devient maître de la place ; il est écouté, il est aimé, on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et une plume blanche, contre un homme qui parle au roi et voit des ministres. Il fait des jaloux et des jalouses ; on l'admire , il fait envie. A quatre lieues de là il fait pitié. » Paris était le singe de Versailles : il manquait au moraliste d'étudier l'original dont il connaissait déjà la contrefaçon.
Mais c'étaient les grands qui exerçaient le plus de prestige. 11 n'y avait pas de marchand (3) tout occupé d'aunage, de tarif, de sol pour livre, pas de vil praticien dans son étude sombre et enfumée, qui ne fût entêté des grands (4), de leur mine, de leurs gestes, de leur ton de voix, de leurs manières en général, et ne cherchât à les imiter. La Bruyère n'avait aucune prévention de ce genre. « Si les grands, disait-il (5), ont des occasions de nous faire du bien, ils eu ont rarement la volonté; et s'ils désirent nous faire du mal, ils n'en trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans l'espèce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fondé que sur l'espérance ou sur la crainte ; et une longue vie se termine quelquefois, sans qu'il arrive de
(1) Chap. III, n° 30.
(2) Cliap. III, no 29.
(3) Chap. VII, n» 21.
(4) Chap. IX, n° 1.
(5) Chap. IX, n» 52.
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(l('|)('ii(lnMl'('iix |»(iiir le iiioiiidrc intéri^t, ou (ju'uii leur doive «a huiirie (Ui su iimiiMiiKc forliUK'. Nouh devons les honorer, pure»; qu'ils sont ;,'nii)(ls et <|ii(' iKHis suiiiiiics petits, et (pi'il y <-ii u «le plus petits fpie nous (pli nous honorent. » ( '('pendant conitnent connaît r-- hjs mœurs de ce siècle, si l'on ne connaissait celles des grands qui donnaient le too, non sculonient t\ la nol)l('ss(', niuis mônn! à la plus hassc l)()ur;^'('oi8ie? Enfin au-dessus des grands , à une hauteur inconnnensnriihle, il y avait le roi, le roi Louis XIV. Sa volonté était l'Ame toute-puissante de rf^Uat; son caractère se reflétait dans les mœurs de la cour et de la plus grande partie de la France, ('omnicnt approcher de Sa Majesté? La lirnyère sera-t-il toujours condamné à ne connaîtn; le roi que par les sèches indications de la Gazette de France , par les méchancetés et les mensonges de la Gazette de Hollande, ou par les fadaises du Mercure galant ? Ne pourra-t-il jamais apercevoir le caractère du roi qu'à travers les actes officiels, les louanges des courtisans, ou les réticences des gens de bien et les compliments des prédicateurs? Autant croire les flatteries des poètes. Ne pourrat-il pénétrer ce caractère mystérieux où l'on croyait voir de loin tant de mal et tant de bien, ({u'il ne pouvait le mettre dans aucune classe à lui connue? Vraiment, Cordemoi avait fait un l)eau rêve, quand il fut appelé par Bossuet à la cour pour l'éducation du Dauphin! Maintenant le Dauphin était marié avec la princesse Christine de Bavière ; son éducation finie, il n'ouvrait plus un livre. Le lecteur du Dauphin avait tout le loisir nécessaire pour achever son histoire de France, avant et après Charlemagne. Mais la Bruyère, que ferat-il?Ne pourra-t-il pas, comme l'abbé Fleury, arriver dans la maison de Coudé? Là il serait à bonne portée de Sa Majesté pour n'être pas ébloui des rayons du soleil et regarder à son aise tout ce qui serait éclairé de sa lumière. Quelle chance heureuse pour lui, s'il lui était donné d'entrer dans nne société où l'on sait et l'on dit tout ce qui se passe ; où l'on lit couramment la Gazette de France et où l'on se moque de la Gazette de Hollande; où l'on suit les événements les plus graves en tout pays et où l'on discute les mœurs les plus légères de France et de Navarre, sans consulter le Mercure galant ; où l'on goûte d'autre sel attique que celui des États de la lune par Cyrano de Bergerac ; où l'on aime d'autres satires que celles de Desmarets de Saint-Sorlin; où l'on entend d'a,utre philosophie que celle de Lesclache et d'autres historiettes que celles de Barbin ; où Boileau était sa-
tisfait qu'on le souffrît quelquefois ; où Eacine était content d'être bien reçu et de plaire; où Malebranclie était fier d'avoir été compris, et Bossuet d'être un ami! L'événement décisif de la vie de la Bruyère, dit Sainte-Beuve (1), fut son entrée dans la maison de Condé. « Qu'aurait-il été sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le plus grand monde, sans cette place de coin qu'il occupe dans une première loge au grand spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps ? Il aurait été comme un chasseur à qui le gibier manque, le gros gibier, et qui est obligé de se contenter d'un pauvre lièvre qu'il rencontre en plaine. La Bruyère, réduit à observer la bourgeoisie et les lettrés, s'en serait tiré encore; mais qu'il y aurait perdu! Et que nous y aurions perdu avec lui! »
Divers critiques, et entre autres Sainte-Beuve lui-même, ont placé cet événement décisif de la vie de la Bruyère en 1680. Assurément la Bruyère eût été heureux d'entrer alors dans la maison de Condé, ne fût-ce que pour voir l'antichambre où le fameux Pacolet lut le Cliarlemagne de M. le Laboureur (2), et où Gourville, en 1670, remporta une si belle victoire sur les créanciers de M. le Prince (3), quand il paya 9,000,000 de francs de dettes avec 1,500,000 francs d'argent comptant. Mais la Bruyère ne s'arrêtera pas là. Bien d'autres choses sollicitaient son attention.
En 1680, Louis de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé, premier prince du sang, nommé M. le Prince, et surnommé le grand Condé, n'avait pas encore soixante ans ; il avait déjà, depuis quelques années, sous prétexte de fatigue et d'infirmités, quitté le commandement des armées de Sa Majesté ; et le roi, son cousin, avait renoncé sans trop de peine aux services d'un si grand capitaine. « 11 m'importait, dit Lotus XIV (4), que les princes de mon sang ne conçussent pas de plus hautes espérances que celles qu'il me plaisait de leur donner. » Mais l'opinion publique, reconnaissante, surtout depuis la mort de Turenne, des belles actions de Condé, et oubliant les fautes qu'il avait réparées par un noble repentir, lui avait décerné un titre que le roi lui-même n'aurait pu lui donner : on appelait communément M. le Prince ce le Héros », comme on l'appelle aujourd'hui le
(1) Nouveaux Lundis, p. 128, t. II, août 18 50.
(2) Boileau, épitre ix.
(3) Mémoires de Gourville, p. 560.
(4) Mémoires de Louis XIV.
DANS LA MAISON l'K CONriK. H:\
^niiid Coudé. Il HV-luit n-Un'î ii Cluiiitilly, « CDintne \vb ^MicrriiTS «rilomèrc diiiis les cluuups lOlyHécH »> ; M'"" de (irigmiii |)rt'L(;nduit «|ii(» les IV'iiilIos iik'^iiic.s de ses ^riiiids hois iimniiiiraient 8C!8 louatig08. Il vciiuil, nin'iiiciil, h lu cour, ('((iiuiiid il y veiiuit, il ne Kcmblait plus s'occuper des uHiiires ni des {)ersunn('H du jour.
Tout en lui, jusqu'à son extérieur assez né;i^li^é, laissait, paraître quelque eliose d'étrange et de bizarre, surtout à Cliantilly. Mais à, (■hantilly comme ailleurs, soit (^u'il fi\t occupé (1) « à embellir crtte magniH(|ue et délicieuse demeure, du même air (jue jadis il lortiliait un camp; soit ([u'il se pi-omeiiât dans ces superbes allées avec ses compagnons d'armes ou de savants amis, comme lorsipi'il marcliait avec son armée au milieu des périls et du fracas des armes, c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout ». Cette gloire le suivra-t-elle toujours , ou mourra-t-elle avec lui ? Son plus grand désir eût été que sa famille pilt eu hériter comme de ses biens et de sou nom. Mais il avait sur ce sujet les plus justes inquiétudes. C'est le chagrin secret qui le consumait. Quel caractère à dévelo2")per pour la Bruyère !
Le mariage de Coudé avec Claire-Clémence de Maillé-Brézé, fille du maréchal de Maillé-Brézé et nièce du cardinal de Richelieu, n'avait pas été des plus heureux. Il l'avait épousée malgré lui, malgré elle, par obéissance pour le terrible ministre de Louis XIII (2). jil"^'' la Princesse, après la mort de sou oncle et après la naissance de Henri- Jules, son fils unique, avait toujours été assez méprisée. Son mari, comme le grand Cyrus de M"" de Scudéry, courait d'un autre côté, mais il ne la laissait manquer de rien et lui permettait de voir le monde. Elle était comme une autre, dit la grande Mademoiselle (3). Pendant les troubles de la Fronde, elle avait montré une adresse et une énergie singulière pour se dérober, elle et son fils, aux « recors du cardinal de Mazarin ». Trompant la vigilance de M. de Vouldy, qui était venu l'arrêter à Chantilly, elle avait traversé Paris, s'était enfermée à Montroud en Berry, et y avait défendu sa liberté. Puis, eu dépit des troupes royales qui venaient l'y assiéger, elle s'était échappée avec sou fils pour aller rejoindre son mari en Guyenne. Mais rien n'avait pu vaincre la froideur de M. le Prince; et, après son retour d'exil, elle
(1) Bossuet, oraison funèbre de Condé.
(2) Mémoires de Lenet.
• (3) Mémoires de J/"'" de Montpensier.
était fort délaissée. Depuis le mariage de Henri-Jules, le mépris pour cette pauvre femme avait redoublé : elle ne voyait plus personne, et elle était tombée dans une sombre hypocondrie. Le 13 janvier 1671, un de ses valets de pied, nommé Duval, et un ancien page de M. le Duc, nommé Rabutin (1), s'étant pris de querelle à l'entrée de la chambre de M""" la Princesse, elle s'était jetée entre eux pour les séparer, et elle avait reçu un coup d'épée. Ils s'étaient échappés tous les deux. Rabutin avait réussi à gagner l'Allemagne, où il s'était engagé au service de l'Empereur, et il venait de faire fortune en épousant une princesse de HohenzoUern. Mais Daval avait été pris dans le faubourg Saint-Germain, ramené à l'hôtel de Condé, conduit en prison , jagé et condamné aux galères. On l'avait vu quitter Paris, attaché à la chaîne des forçats : il avait l'air désespéré. On dit qu'en route, près de Marseille, il voulut s'évader et fut tué par les gardes. Dans toute cette affaire, l'instruction pour la preuve ne fut jamais complète. Duval ne fut point mis à la torture , parce qu'il avoua que c'était lui qui avait blessé M""" la Princesse. Les commissaires du parlement, s'étant portés chez M™^ la Princesse, encore malade de sa blessure, l'avaient sollicitée en vain de leur dire ce qui s'était passé ; elle n'avait voulu rien dire qui pût compromettre Duval. Durant le procès, M. le Prince, qui était à Chantilly souffrant de la goutte, était venu à Paris ; mais il s'en retourna aussitôt dans une effroyable colère. Il avait fait dire au roi qu'il ne mettrait jamais le pied à Paris tant que M'"^ la Princesse y serait; il avait demandé que Daval mourût, que la princesse donnât ses biens à son fils et subît une prison perpétuelle. Le roi ordonna : la princesse fit tout ce qu'on voulut, protesta de son innocence, et s'évanouit dans les bras de son fils en lui disant adieu. A Châteauroux, dans ce donjon qui appartenait à sou mari, et que la reine Aune d'Autriche lui avait déjà assigné comme prison vingt ans auparavant, lorsqu'elle s'échappa avec tant de hardiesse de Chantilly, elle espérait bientôt mourir; mais elle ne pouvait plus s'échapper. Après être restée six ans étroitement enfermée , elle pouvait se promener un peu dans la cour du château, mais toujours gardée, et avec un petit nombre de gens. Elle pouvait respirer l'air que respirent les moindres paysans, elle pouvait regarder du haut de sa terrasse les collines qui entouraient le château des Condé, elle vivait encore ; mais
(]) Mss. de l'hôtel de Condé qui sont maintenant à ChantiU^.
pour 811 rainille elle u'cxiHtiiit, plus. S(»ij oncle, son p(';re, sa mère, Hes frèrt'M c'tiiiciit inoi'Ls. Sou lu^viiu , M. du Ri(lieli(Mi, ausHi lé^jer qu'aimable, uu pensait |»lus à die ; sou mari Tavait mise hors du monde; son fils l'avait oubliée; sou petit-fils ne paraissait pas savoir si elle était vivtuitd <»u morto. Quels mystères k éclaircir j»our un observateur!
Henii-.lulcs de Bourbon, du(; (riOn^^hieu, nommé M. le Duc;, n'avait que trente-sept ans en KJSO, et il avait déjà montré tout ce qu'il jiouvait faire. Instruit, éclairé, dit Spaidieim (1), au delà de la portée d'un prince de su naissance et de sa nation, il avait reeu dans sa jeunesse une éducation qui donnait à son père les plus belles espérances. Après avoir fait, pendant leur exil dans les Pays-Bas espagnols, ces études tant prônées, dit la grande Mademoiselle, il était rentré en France avec la réi)utation il'un i)rodige. Mais il ne donna point ce qu'il avait promis ; il trompa l'attente de son père et de tout le monde. Personne, dit Saint-Simon, n'a jamais eu plus d'esprit et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir dans presque tous les genres, jusqu'aux arts mécaniques, avec un goût exquis et universel ; jamais encore personne n'a eu une valeur plus franche et plus naturelle, ni plus grande envie de bien faire; et quand il voulait plaire, jamais personne n'a montré plus de grâce, de gentillesse, de i)olitesse , de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source ; jamais enfin' personne n'a déployé tant d'industrie, d'invention, de pénétration, d'imagination, pour n'être que son propre bourreau et le fléau de tous ceux avec lesquels il -vécut. Quel problème à étudier pour un moraliste!
Il avait à peine vingt ans lorsqu'il épousa, en 16G3, Anne de Bavière, seconde fille d'Edouard de Bavière, prince palatin du llhiu, et d'Aune de Gouzague de Clèves, si célèbre dans les intrigues de la Fronde sous le nom de la princesse palatine. M'"" la Duchesse avait en se mariant quinze ans accomplis. M. le Duc eut de sa femme dix enfants; cinq moururent en bas âge. Eu 1680, il en demeurait cinq vivants :
1° L'aînée, M'^" de Bourbon, âgée de quatorze ans ;
2° Louis de Bourbon, troisième du nom, appelé le duc de Bourbon, âgé de douze ans, élève des jésuites au collège de Clermont, à Paris ;
3" M"" de Coudé , âgée de cinq ans ;
40 i^pie (j'Engliien, âgée de quatre ans ;
5° Et M"" de Montmorency, âgée de deux ans.
(1) Relation de la cour ik France, par E. Spanheim , p. SG.
Ces quatre filles de M. le Duc étaient élevées sons les yeux de leur mère : elle veillait sur elles avec la plus grande sollicitude ; mais elle n'oubliait pas son fils unique, l'espoir de la famille et l'objet de toutes ses complaisances.
M™" la Duchesse avait reçu une très brillante éducation et montré de bonne heure les plus rares et les plus estimables qualités : elle n'avait ni la vivacité spirituelle, ni la hardiesse philosophique de sa mère, ni la profondeur cartésienne de feu sa tante Elisabeth ; mais elle était fort instruite, et elle avait appris dans la maison de Coudé, qui était remplie d'hommes savants, ce qu'il y avait de meilleur dans les sciences. Ou voyait reluire dans toutes ses actions une généreuse modestie, qui faisait le plus violent contraste avec l'humeur de son mari. Sans autre prétention que d'être agréable à Dieu, et aussi parfaitement sage que sa nature le permettait, elle eut toujours la ferme résolution de faire tout le bien qu'elle savait, et n'omit rien pjour connaître celui qu'elle ignorait. Joignez à cela la grandeur simple et franche d'un beau naturel et la douceur inaltérable d'un caractère qui détestait les compliments, et vous comprendrez l'éloge que Bossuet a fait de son mérite, et la caricature que Saint-Simon nous fait de sa personne. « M™*^ la Duchesse, dit Saint-Simon, était également laide, contrefaite et vertueuse. Sa jDiété, son attention infatigable à tous ses devoirs, sa soumission de novice ne purent la garantir des injures fréquentes de son mari, ni des coups de pied et de poing qui n'étaient pas rares. Elle n'était pas maîtresse des plus petites choses : elle n'osait en demander ni iiroposer a,ucune. Il la faisait i)artir à l'instant que la fantaisie le prenait, et la rappelait de même. Il la faisait descendre de carrosse ou revenir du bout de la rue sans autre motif; il l'envoyait quérir à l'église et lui faisait quitter la grand'messe ; il la manda même plus d'une fois au moment où elle allait communier. Ce n'était pas qu'il eût besoin d'elle : non, mais par pure jalousie. » Pour supporter avec courage ces tribulations, M™^ la Duchesse trouvait une source inépuisable de bons conseils dans la sagesse de sa mère. La princesse palatine avait bien changé depuis la Fronde ; la régence et le ministère du Mazarin, où personne n'avait au-dessus de sa tête quelque chose d'assez grand pour sentir sa petitesse , étaient passés depuis longtemps ; la grandeur de la royauté sous Louis XIV, et la grandeur personnelle du roi, en abaissant tout le monde, avait remis chacun dans la vérité. Enfin la princesse palatine avait été éclairée par la
DANS l,A MAISON DE CONDE. 87
^M'A.c(î (le Dit'ii, et. vivait an Petit-Iiiixenihoiirg, près (!(• l'hAtol de Condé, dans les exercices i\v. la ]>Ins hante dévotion. M""' la l)neli('8se [)ro- (itiiil dn voisinage ponr aller voir souvent sa niôre, ot Ini confier le l)icn (|ui lui arrivait, Knrt<»nt ses peines, pins vives encore et pins pcnéirantcs <pu' ses joies (1), <( Dansces hcnrcnx inoriK^nts, elle jouissait îles tendresses d'une mère <jni n'eut jamais d'é;^al(!, et elK; «contait des consolations (jui, par un charme secret, faisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte. »
M. le l)ii(^ n'avait ])as le droit d'Atro jaloux. Il avait eu de Françoise de Montalais, veuve de Jean de lîeuil, comte de IMarans etfjrand éclianson de France, dans la même année que naquit le duc de lîouriutn (1(U)8) , une fille naturelle, Julie de Bourhon , demoiselle de Châteaubriant, élevée sous le nom de M"' de Guénani à l'abbaye de Maubuisson par les soins d'une sœur de M'"" la Duchesse, qui dirigeait cette maison. Ce nom de Guénani était un bizarre anaj^rarame d'Enghien, ou plutôt d'Auguien, selon l'orthographe vulgaire, inventé par la mère, qui enseignait les choses fines et distillées, pour rappeler délicatement le nom du père. Il n'est pas de folies que la chronique scandaleuse du temps ne raconte de cette M'"" de Marans , qui prétendait faire l'éducation de tous les jeunes gens de la maison de Coudé. Quand ses charmes eurent perdu de leur crédit, elle était allée, dit M"" de Sévigné, consulter le bonhomme Arnault d'Andilly, le croyant le druide Adamas, à qui tous les bergers de YAsf/rc allaient conter leurs histoires et leurs infortunes, et en recevaient grande consolation. Elle avait adopté la dévotion la plus austère, la plus pleureuse, celle du jansénisme, et elle s'était retirée auprès des carmélites du faubourg Saint- Jacques à Paris, dans une petite maison que lui avait donnée M. le Duc, où elle priait pour le salut de son âme, et ne lui pardonnait pas les infidélités qu'il ne cessait de lui faire.
Mais celui qui souffrit le plus des mécomptes que M. le Duc faisait éprouvera tous ceux qui l'aimaient, ce fut assurément M. le Prince son père. Pendant la .paix qui suivit le traité des Pyrénées, M. le Prince, heureux d'être rentré dans sou pays et daus les bonnes grâces de Sa Majesté, avait mis son application à faire de son fils un homme capable de lui succéder : il lui enseignait, du moins en théorie, le
(1) Bossuet, oraison funèbre delà princesse palatine.
grand art dans lequel il excellait. Quand il conquit la Franche- Comté et fit la guerre de Hollande, il le mena aux leçons vivantes et à la pratique; il lui expliqua tout, à la tête des armées, si bien qu'au fameux passage du Rhin , on accusa M. le Prince d'avoir été meilleur père que bon général. « Vous verrez, disait-on, que M. le Duc sera cause de la mort de M. le Prince : l'amour du père passe toutes autres passions. »
Cette triste prédiction faillit s'accomplir à Senef. Coudé fut renversé tout en sang dans un fossé, sous les yeux de son fils, qui, blessé lui-même, tomba dans les bras d'un père si tendre. Ces épreuves n'avaient nullement lassé la patience paternelle : dans les campagnes suivantes, Condé avait encore son fils avec lui, et même il essaya de le mettre en chef, pour qu'il prît l'habitade du commandement, et, pendant ce temps, il restait auprès de lui et lui servait de conseil; ou enfin, il se tenait dans quelque place voisine et à portée, avec la permission du roi, sous prétexte de maladie, et pour venir en aide à son fils en cas de besoin. Mais, quelque soin qu'il prît, jamais il ne put trouver en son fils la moindre capacité pour faire la guerre. A la fin il cessa de s'en occuper : il le connaissait. Alors il tourna tristement les yeux autour de lui pour chercher qui pourrait hériter de sa gloire. Il pensa à son petit-fils, le duc de Bourbon, et ne put s'empêcher de faire reposer sur cette jeune tête les espérances et les illusions auxquelles il ne savait pas renoncer. Quel spectacle pour la Bruyère que cette éducation du duc de Bourbon, si jamais il lui était donné de la voir ou d'y prendre part !
L'éducation du duc de Bourbon était tout entière entre les mains des jésuites (1). C'était un privilège qu'ils possédaient depuis trois générations d'élever les fils aînés de la maison de Condé. M. le Prince ne ftiisait guère que sortir de leur collège de Bourges, quand il gagna la bataille de Rocroy ; M. le Duc avait fait ses études au collège de Namur en Belgique, et le duc de Bourbon était élève interne du collège de Clermont à Paris, depuis 1676. Il avait pour professeur le P. la Bauue, l'un des plus habiles latinistes de cette époque, et pour précepteurs les PP. Alleaume et du Rosel, deux hommes de grand mérite et de caractère diâ'érent, mais qui s'entendaient parfaitement pour conduire le jeune prince avec finesse et fermeté. Le P. la
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DK CONDK. HO
lîauiic, d'iipivs lu coiitiiiiic dcH Jc'Huitcs, (levait .suivre hou (tUtvc jiis(iu'ji lu élusse de |)liiI()so|»liie ; les PI*. AlI(!Uiiiiie et du Uosel. enga;;t's pour huit uns duns lu niuisou d(! Coudé, aecoin[)a«(Daient Son Altessi! au jeuconinu! uu truvuil, peudunt les élusses eoinrue j)endaut les vacances, ù Paris et à Cluiutilly. A Taris, ils étaient sous la surveillanee du P. Talon, priucii)al du collège de Clermont, qni portait à leur élève le |)lus vif intérêt; à Chantilly, ils relevaient du vénérable P. Bergier, l'ami et le confident de M. le Prince, Dans sa classe au collège de Clermont, le duc de l'ourbon, comme jadis sou grand-j)ère à Bourges, était assis sur un petit trône d'où il dominait ses camarades. La dusse était })urtagée en deux camps, les internes et les externes : chaque camp a\uit un général eu chei' ou empereur, deux tribuns et quatre centurions. Les deux camps se livraient des combats quotidiens à coup de thèmes et de versions. Rien de plus curieux que les rapports militaires des deux précepteurs à Condé sur ces engagements de collège. Ou s'appliquait ù développer dans Pâme du jeune prince la passion qui fait les héros, l'amour de la gloire. Le duc de Bourbon, qui était naturellement par droit de naissance, sinon par droit de conquête, empereur des internes, livra maint combat terrible. Il avait des adversaires vraiment redoutables : c'était de Billy, le tribun de Billy, qui provoquait sa colère ; c'était le prince de Nassau, souvent empereur des ennemis, et qui lui résistait avec une grande valeur. Cependant le parti des internes était ordinairement le plus fort, et les victoires de M. le duc de Bourbon étaient célébrées avec éclat. Tautôt le P. Alleaume composait eu son honneur des épigrammes latines que les fameux poètes latins aimés de Condé, les Vavasseur et les Rapin, trouvaient excellentes et très belles ; tantôt le R. P. Commire, à qui nous devons quelques hymnes chantées jadis dans nos églises, et qui faisait des vers même en dormant, composait sur la gloire du jeune prince une ode dont Santeul lui-même fut jaloux.
Mais M. le Prince, malgré son indulgence de grand-père , trouvait ces luttes scolastiques un peu puériles : il ne pouvait fonder là-dessus des espérances sérieuses pour l'avenir militaire de son petit-fils. M. le duc de Bourbon sera sans doute l'héritier de son nom ; le seriit-il de sa gloire? On pouvait en douter. Et Condé continuait à promener ses regards inquiets sur le reste de sa famille. Quelles mœurs à examiner pour la Bruyère !
La famille de Condé avait été décimée par la mort et penchait vers son déclin. Ces caractères si vigoureusement trempés, qui avaient étonné le monde par leurs vices et par leurs vertus , et qui n'avaient ignoré qu'une chose, la sagesse de la médiocrité, ou n'existaient plus, ou s'éteignaient dans la retraite et la solitude. La sœur du grand Condé, la fameuse M™*' de Longueville, avait eu une carrière éclatante que M. Cousin a racontée ; d'abord romanesque et sans tache à l'hôtel de Eambouillet et à la cour, ensuite galante et aventureuse pendant la Fronde, où elle traversa les épreuves les plus diverses, enfin pénitente et austère aux Carmélites de la rue Saint-Jacques et à Port-Royal, elle mourut en 1679. Elle avait deux fils ; Faîne avait donné sa fortune au cadet, le duc de Longueville, et s'était voué au célibat ecclésiastique sous le nom de l'abbé d'Orléans. Le duc de Longueville avait été tué au passage du Ehin sous les yeux même de son oncle Condé ; mais l'abbé d'Orléans demeura fidèle aux vœux qu'il avait prononcés. Tout ce que Condé put obtenir de lui, fut de léguer une grande partie de la fortune qui lui était revenue, au prince de Conti et au prince de la Roche-sur-Yon. De ce côté il ne restait plus à Condé qu'un fils naturel du jeune duc de Longueville. Cet enfant fut légitimé; mais Condé n'était pas encore réduit à compter sur une branche bâtarde, pour trouver des neveux qui pussent hériter de ses talents militaires.
La fin de l'année 1679 et le commencement de 1680 est peut-être le moment le plus brillant du règne de Louis XIV. Tous les princes de l'Europe (1), qui s'étaient déclarés l'un après l'autre contre lui, vaincus par ses armes et sa politique, avaient reçu sa loi, recherché son amitié, et signé à Nimègue un traité qui laissait en doute s'il avait fait plus glorieusement la guerre ou s'il l'avait terminée avec plus d'éclat. Sa fortune, heureuse en tout, tirait même de ses fautes, qu'il aurait dû pleurer, des sujets de joie et de triomphe (2). Il mariait mademoiselle de Blois sa fille, née de son adultère avec mademoiselle de la Vallière (3), et faisait le bonheur du neveu de Condé, de M. le prince de Conti. C'est ce prince de Conti qui, avec le prince de la Roche-sur-Yon son frère, avait été élevé auprès du grand Dauphin, sous les yeux sévères du duc de Montausier et sous la surveil-
(1) Racine.
(2) Mn'o de Sévigné, t. VI, p. 155-157, 170, 195, 200-202, 243.
(3) Mercure galant, 1680, janvier, 2« partie, p. 1-88.
DANS r,A MAISON IiK (ONI)K. î»l
limccîilo lîo.ssuet, pur l'iiMté (M. Floury. Lch di-iix priiicoH de Conti, niijsi (|ii'oii IcH jijipelail souveut (1), désireux de plaire au cordonnier, iiti l!ii|ii!iis, au porteur de chaiHc, comme au ministre d'Etat, au grand sei^''n('iir et au i^^énéral d'armée, étaient aimés de tout le nionde, même du parlenii-nt et de la Sorhonne ; mais alors ils faisaient surtout le» délices de la cour, et l'aîné était porté aux nues par la sid)lime faveur de Sa Majesté. Il n'était i)erHonne qui ne j»rît i)laisir h voir les transports du jeune prince amoureux; ou lui jtardonmiit tout, on admirait tout. Le roi s'amusait à l'exciter, à lui donner des transes : il faisait dire que les articles du contrat n'étaient pas sans difficultés, et (pi'il fallait remettre l'affaire à l'année prochaine. Le; prince tombait comme évanoui. La princesse l'assurait qu'elle n'épouserait jamais que lui! Maintes fois il ne savait ]dus ce qu'il faisait, ce qu'il disait. Le matin de la noce, il passa ]>ar-dessns les gens qu'il trouvait sur son chemin, bouscuhi M""' de Colhert, la femme du ministre, força les portes pour aller se jeter aux pieds de sa fiancée et lui baiser la main. Ce jour-là, pour servir de père à son neveu dans la cérémonie, Condé fit une chose que M°® de >Sévigné raconte à sa fille (2) comme la nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire : il fit sa, barbe, ou plutôt il la laissa faire! M™' de Langeron , grande maîtresse de la parure dans la maison de Condé, profita habilement de la bonne volonté que M. le Prince mettait à sa toilette : « Au moment où, sortant des mains du barbier, il avait encore les jambes croisées comme le lion, elle lai fit passer un justaucorps avec des boutonnières de diamants. Un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui efi'açait toutes les perruques. Enfin M. le Prince prit son épée garnie de pierreries, la fameuse épée i^our qui la victoire était certaine. » Le mariage (3) se fit avec une grande solennité. « La mariée était une bonne petite j^rincesse, si tendre, si jolie, qu'on eût voulu la manger. Sa mère, la carmélite, était toujours aussi douce et aussi modeste que lorsqu'elle mit au monde la nouvelle princesse de Conti. Le prince de Conti aimait, adorait sa bellemère, voulait eu faire son directeur de conscience : on ne doutait
(1) Saint-Simon.
(2) M'"« de Sévigné, t. VI, p. "200-202.
(3) Gazette de France, 20 janvier 1680, p. 33-35.
pas qu'il, fût dévot comme feu sou père. » Le roi se réjouissait de tout cela avec une charmante bonhomie : il mariait sa fille comme uu autre , et faisait des compliments à tous les parents de son gendre. M. le Prince en eut la première part, et dut croire que l'avenir de son neveu était assuré. Aussi toute la cour fit des compliments à M. le prince de Conti. Le maréchal de Grammont, l'un des anciens compagnons d'armes de Condé, dit au marié : « Monsieur, je me réjouis de votre mariage ; mais croyez-moi, ménagez votre beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu de chose avec lui, vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que vous vous trouverez bien de cette alliance. » La reine elle-même donna la chemise à la mariée. Mais les jours suivants on ne cessa de dire des merveilles de M. le prince de Conti : « Il jetait l'argent héroïquement ; il avait des bontés de Henri IV, des procédés du chevalier Bayard, et des justices de Sylla. On contait de lui cinq ou six choses admirables. » Tout le monde était satisfait. Le plus content de tous était M. le Prince; le moins content était son fils, M. le Duc, quoique ce fût lui qui montrât le plus de joie.
M. le Duc n'était point jaloux de la beauté éclatante de sa nouvelle cousine, ni de ses triomphes dans les bals de la cour et les soirées du Dauphin. Il lui donna une « fête extrêmement enchantée à l'hôtel de Condé (1). M°"' la princesse de Conti nommait une des filles de M. le Duc avec le prince de' la Roche-sur- Yon. C'était d'abord le baptême et puis la collation du baptême, mais quelle collation! et puis une comédie, mais quelle comédie! toute chamarrée des beaux endroits de la musique et des bons danseurs de l'Opéra! Un théâtre bâti par les fées, des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de fruits, des festons, des perspectives, des pilastres : enfin, cette petite soirée coûtait plus de deux mille louis, et le tout pour cette jolie princesse. » Après cela, il était impossible de dire que M. le Dnc portait envie à M. le prince de Conti. D'ailleurs, s'il avait en ce malheur, il s'en fût vite consolé, en voyant les désagréments que valut à son cousin l'avantage d'avoir une si jolie femme. C'est une chose étrange que les mauvais bruits qui coururent sur le prince de Conti : il en fut vite embarrassé. Le jeune prince de la Roche-sur- Yon le désolait. Un
(1) M"'e de Sévigné, t. VI, p. 254, 255.
(2) W^" de Sévigné, t. VI, p. 323.
DANS LA MAISON DK CONDI':. 93
jour (jiu' la itiiiiccHsedc! ('(tiili (luiiHiiit , il dit, Imil. liant : <i Vraiment, voilà niic lilN^ <|iii daiiHc bien 1 1» Cette folie, toute; simple et toute brus- <|ue, lit ron^ir le pauvre aîné et le délit à plate coutiire. Alors, pour fuire riiomnie dé^a^'é et montrer qu'il n'avait paa la faiMeHHe d'ôtre julonx, le prince de («onti amenait chez sa femme, avec son frère, les jeunes gens de la cour les plus éveillés et les mieux fafts. Cette conduite, comme on ])eut le croire, fournit ample matière à des récits piquants, (K)ntI\I. le Duc s'amusait fort avec ses amis (I). Il avait bieu ri (le la fantaisie qu'avait eue sou cousin de vouloir se battre en duel avi'c le (!li(!valier de Lorraine, ])(>ur défendre son honneur, celui de sa femme et de son frère, accusé d'être sou rival ; il avait trouvé très divertissante la gravité avec hK^uelle le roi avait déclaré <|u'il ne voulait pas qu'on se battît, et exigé de grands repentirs d'y avoir seulement pensé. Ce n'était môme pas sans nue secrète gaieté qu'il avait renumpié que le prince de Conti, furieux de ne pouvoir ni se battre ni faire taire les mauvaises langues, avait tenté vainement de s'échapj)er de la cour de France. La Bruyère peut-il ignorer tout cela? Si l'abbé Fleury ne lui en dit rien, la Galette et le Mercure yalant lui en dirent assez.
M. le Duc n'était point jaloux de son cousin le prince de Conti. Si M""" la Duchesse n'était point aussi belle que la princesse de Conti, M. le Duc cherchait ailleurs des consolations qui indignaient M™^ de Marans. En 1680, on disait à la cour de France que M™" de Nevers, fille de M""" deThianges et nièce de M""" de Montespan, avait fait une trace dans la première tète du monde, et qu'une autre tête plus petite en était renversée. M™® de Sévigné (2) ne trouva point que cela ait eu de suite pour le roi. A quelque temps de là, le roi alla à Versailles avec M""" de Montespan (3), M""^ de Thianges, et M'"^ de Nevers, toute parée de fleurs. M'"" de Conlanges dit que « Flore était sa bête de ressemblance. Mon Dieu! que cette promenade me paraît dangereuse pour un homme qui prendrait goût à sa liberté ! » La beauté de Diane de Nevers ne fit pas sur Louis XIV l'effet qu'elle produisait sur tous ceux qui la regardaient (4). Mais M. le Duc, avec sa petite tête un peu légère, fit des folies pour elle. On dit que M'"" de Nevers, étant un
(1) M»» de Sévigné , t. VII, p. 187.
(2) 12 juin,
(3) 12 iuiUet.
(4) M™'' de Caylus.
jour montée avec son mari dans son carrosse, persuadée qu'elle allait seulement se promener, lui entendit dire à son coclier : à Kome. Le bruit des galanteries de M. le Duc arriva tout au moins jusqu'au faubourg Saint-Jacques, où M'^^ de Marans, tout à fait scandalisée, fulminait ses anatlièmes contre pareil désordre. Heureusement elle finit par se calmer, nous assure le R. P. Talon, dans une lettre du trentième d'avril 1682 (1). « Je suis allé, dit-il à M. le Prince, au bout du faubourg Saint-Jacques, où j'ai passé deux heures avec une créature que bien vous connaissez. Elle me parla d'une toute autre manière qu'elle ne faisait il y a dix-huit mois ou un an. Elle me dit en termes exprès qu'il (M. le Duc) avaitl'âme droite et régulière, qu'il donnait toujours dans le bon sens, dans la raison et dans la justice. A quoi je lui répondis que j'étais bien aise qu'elle le connût si bien, qu'en mon particulier j'étais obligé de le considérer comme un saint, particulièrement pour le miracle qu'il fit en me rendant la vie dans un certain moment où l'on songeait à m'enterrer. En un mot, voilà M. le Duc canonisé dans une maison où feu M™° la duchesse de Longueville m'a dit plusieurs fois qu'il n'y avait que des saintes. Pour M'"^ la Duchesse, elle est dans le paradis terrestre, au-dessus de toutes les béatitudes; et pourM"*^ de Bourbon, j'espère qu'elle y sera aussi bientôt béatifiée. » M"® de Marans, devenue raisonnable, n'était déjà plus de ce monde. Elle mourra sans qu'on s'en aperçoive ; plus jamais on n'entendit parler d'elle. Est-ce que la Bruyère ne pourrait pas un jour la découvrir dans sa retraite ?
M'^" de Bourbon n'était pas près d'être béatifiée, quoi qu'en dise le R. P. Talon. Elle voyait son futur mari presque tous les jours, mais sans soupçonner ce que l'avenir leur réservait à tous deux. Elle grandissait cependant, et se distinguait par l'étude de la géographie (2) : ingénue , point du tout niaise , elle était trop attachée à sa mère, et avait trop peur de M. le Duc son père, pour ne voir que des béatitudes dans le mariage et pour y rêver comme au paradis terrestre. Cependant Saint-Simon a tort, quand il nie l'ascendant paisible, mais durable, qu'une femme de bon sens, comme M'"*^ la Duchesse, peut acquérir par sa douceur et sa patience sur un mari violent et déréglé. Si M. le Duc se rangeait en ce moment ou revenait à la raison,
(1) Mss. de l'hôtel de Coudé.
(2) Santeul et le Journal des savants.
DANS I,A MAISON' DK CONUK. '.tr»
disait M"'" (le Alanins , riiilliiciicc de .M"" l:i huclicsHc; irétuil, pas plus l'traiigèro j\ ce cliaugcuKMil, (|ii(! l'ohli^^nitioii du rcHpecter sch liuïaut», ([m prenaient iiuo place iiiiporlantcî dans TJOtat et lui faisaient une nécessité do penser à leur avenir. Que de clioscs curieuses à observer pour la nruyère?
M. le Duo enviait au prince de Conti un avauta«^e solide (pie ce jeune [)rin('e avait obtouu eu épousant lii, filh; du roi, et (]ue lui, son aîné, n'avait pu obtenir jusquo-là d'aucune manière.
En quoi consistait cet avantage? A pouvoir, dans le temps assez court qui séparait le souper du coucher du roi, entrer dans sou cabinet et goûter avec lui ce que nous appellerions aujourd'hui Ja vie de famille, pendant que le reste de la cour attendait à la porte que Sa Majesté vînt se déshabiller. C'est ce que l'on appelait /<?« yrawf/^* enirres. Aujourd'hui, cola nous parait peu de chose ; cei)eudant c'était beaucoup pour M. le Duc. En être privé, c'était végéter daus la foule des courtisans, desservi sans le savoir, éloigné de la source des faveurs, au moment ofi le roi offrait le plus facile accès. Quelles ressources M. le Duc eût tirées d'uu tel privilège, dont M. le prince de Conti ne savait rien faire! C'est pour l'obtenir que M. le Duc arrangea ses pièces, prépara ses batteries, et donna à l'éducation de son fils une nouvelle direction ; c'est pour cela qu'il le fit venir au Petit-Luxembourg où demeurait la fameuse princesse palatine du lihin, mère de M'"'' la Duchesse.
Lorsque le duc de Bourbon devint externe au collège de Clermont, il y eut presque une émeute parmi les internes. Le E. P. Talon, principal de ce collège, écrivait à M. le Prince, le 22 mai 1681 (1) : <r Je viens de conduire M. le duc de Bourbon de sa classe à notre chapelle ; en allant, j'ai rencontré une sorte d'embarras : nos pensionnaires sont venus me persécuter en chemin sur ce que M. le duc de Bourbon les avait abandonnés pour se mettre à la tête des externes. Ceux-ci sont assurément pour gagner la bataille, ayant à leur tête un si bon chef qui a bien la mine de faire parler de lui un jour, et de faire bien des journées de Thiouville, Rocroy, Fribourg, Nordliugue, Limbourg. Le cœur me dit que je ne pourrai plus passer dans notre cour sans être enveloppé par un peloton de nos pensionnaires, qui m'obligeront à sauter par-dessus les murailles. Ce qui me console , c'est que le P. la Baune me promet de faire cesser cette guerre, à condition que lui
(1) Mss. de r hôtel de Condé.
et moi cherchions quelque autre stratagème pour entretenir l'ardeur de nos champions. » Pour consoler les internes et soutenir leur courage, voici le stratagème qui fut inventé. On célébra de grandes réjouissances, où le général victorieux passa en revue ses fidèles soldats après cette pénible et heureuse campagne. Il est vrai que les soldats ne se refusèrent aucun divertissement. Comme M. le duc de Bourbon revenait de Chantilly, où il était allé prendre quelque repos auprès de son grand-père, « les internes du collège de Clermont (14 juin 1681) se réunirent, dit le P. Talon, dans son empire avec des rébus, des énigmes, des emblèmes, des griphes, des logogriphes et avec toutes sortes de cascarinettes et de turlupinades. Notre jeune prince est en passe de n'ignorer quoi que ce soit. » La fête dura trois jours. Le dimanche, des affiches lui furent présentées avec des énigmes et des vers latins de toutes sortes par ses divers condisciples. Le lundi, la fête continua par des apostrophes et semblables exercices, non pourtant sans laisser quelques moments de repos pour respirer. Le mardi fut le plus grand jour. M. le duc de Bourbon vint, assisté de M. de Gourville, qui représentait M. le Duc; de ses gentilshommes, y compris M. Deschamps, qui était particulièrement chargé des études militaires ; enfin de ses précejjteurs et du R. P. Bergier, qu'on appelait lepastor ficlo de M. le Prince. Les fils de M. le ministre Louvois, après avoir reçu le jeune prince en cérémonie , lui expliquèrent l'énigme de seconde. Les fils de M. de Bertillac expliquèrent le logogriphe de troisième. Enfin les fils du président Lambert lui ex^ pliquèrent les jeux d'esprit de rhétorique. Chacune de ces explications était, bien entendu, un compliment à Son Altesse. Après avoir écouté tant.de discours éloquents, le héros de la fête alla un peu se rafraîchir et se promener avec les orateurs dans le jardin des révérends pères, et termina cette longue série de triomphes en distribuant des prix à ceux qui sous ses ordres s'étaient le plus distingués.
N'était-ce pas le moment pour M. le Duc d'appeler la Bruyère auprès de son fils, pour lui enseigner l'histoire et certaines connaissances pratiques, qu'on n'apprenait point au collège et dont le jeune prince allait avoir besoin? Sans doute ; mais « personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre (1). Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les
(1) Chap. II, n" 5.
DANS I-A MAISON DK C* iNDK. '.)7
autres; de là. vient qu'avec un ^rand mérite el, uik; plus grande nxjdestie l'on peut ùirc lont^tenips i^j^iioré. Combien d'iionimen admirables, et (pii avaient de très beaux génies (1), sont morts sans (pi'on eu ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont ou ne parlera janniis ! Le génie et les grands talents manquent souvent, (juebiuel'ois aussi les seules oceasious : tels peuvcmt être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait. »
La famille de la Bruyère n'offrait i)as au moraliste, qui cliercliait des caractères, des sujets d'étude aussi intéressants que la famille de Coudé ; et cependant il s'y })assa quelques petits événements qui permirent à notre auteur de faire j)lusieurs observations. Son frère Louis (né le 2 août I(UO) était arrivé à l'âge où l'on songe à sa fortune, lorsque, daus sa trentième année, il épousa le 22 janvier 1079, dans la Sainte-Chapelle basse au Palais de justice, Angélique Targas, fille de Pierre Targas, secrétaire du roi et cousin de Boileau Despréaux, le poète satirique. L'un des témoins qui signèrent l'acte du mariage fut Jeau de la Bruyère, frère du marié. Ce M. Targas, le beau-père, est signalé par Boileau (2) comme un homme un peu bizarre, grand amateur d'horloges. Une chronique scandaleuse (3) prétend que le véritable père de la nouvelle mariée n'était pas l'amateur d'horloges, mais un plus haut personnage, M. le premier président de JSiovion, qui donna en récompense à l'époux de sa fille naturelle la charge de premier huissier au parlement.
Cette chronique ne mérite probablement que le mépris; mais il faut avouer (-4) que M""' de Targas ne jouissait pas d'une excellente réputation (5), Puis M. de Novion était un peu coutumier du fait qu'on lui reproche. Nauteuil nous a laissé un beau portrait de la noble figure de ce magistrat. D'un esprit aisé, d'une éloquence vive et concise, et d'une vaste capacité, plein de feu et de finesse, il se laissait parfois entraîner troj) loin dans la politique comme dans la galanterie; mais il savait s'arrêter, et tâchait d'effacer ses fautes en suivant une conduite opposée. Au commencement de la Fronde, il proposa au parlement de voter contre Mazarin l'arrêt de mort du maréchal d'Ancre (6).
(1) Chap. II, n»^ 3 et 6.
(2) Lettre de Boileau à Brossette, 5 mai 1705.
(3) Recueils viss. de Drouin, t. XXXIX, à l'Arsenal, Ed. Foumier, p. 15.
(4) Œuvres de Boileau, éd. Berriat Saint-Prix, t. III, p. 457.
(5) N^oticc sur M. de Xociou, par Pierre Clément. Portraits historiques, Paris, 1854. ((>) Mémoires du cardinal de Retz, t. III, p. 12, coll. Petitot.
A la fin de la Fronde, sa tendresse i)Our la cour saisit toutes les imaginations du parlement; et eu 1665 il présida les grands jours d'Auvergne de manière à faire une grande fortune (1). Il y déploya une énergique sévérité, mais il manquait de tenue morale. Il fut souvent brouillé dans son domestique, et sa femme se plaignait souvent (2) de ses infidélités. Saint-Simon prétend même que l'argent et des maîtresses obscures (3) lui faisaient tout faire. En un mot, M. de Xovion était un magistrat dissolu : mais la Bruyère ne craint pas de le placer (4) « parmi les hommes illustres également doctes et polis, non loin des princes, qui joignirent aux plus hautes et aux plus belles connaissances, l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains ». Cela prouve, au moins, que la Bruyère fut reçu dans la société de M. de Noviou.
« Le devoir des juges , dit le moraliste (5), est de rendre la justice, leur métier est de la différer : quelques-uns savent leur devoir et font leur métier. » En 1678, le marquis de Moutespan était venu à Paris pour soutenir un procès. Sa présence inquiétait M""^ de Moutespan, qui dominait alors Louis XIV. Colbert (6) écrivit au roi : « Il y a trois ou quatre ans que Votre Majesté m'ordonne de tenir la main à ce qu'un procès qu'il (Moutespan) avait à Paris fût jugé, pour lui ôter cette raison ou ce prétexte de rester à Paris. Si Votre Majesté estimait aujourd'hui de faire cette diligence auprès du sieur de Novion, peut-être qu'il se retirerait ensuite. » M. de Moutespan devina-t-il qu'il avait là un moyen de se faire rendre bonne et prompte justice ? « Il me revient, écrivait le roi à Colbert (7), que Moutespan a menacé de voir sa femme : comme il en est capable et que les suites seraient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il n'y paraisse pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire ; surtout qu'il sorte de Paris. » Il est fort probable que M. de Novion, qui savait son métier, fit alors son devoir. C'est ce que le moraliste semble vouloir nous faire entendre quand il dit (8) : « 11 n'est pas tout à fait impossible qu'une
(1) Mémoires de Fléclùer sur les grands jours d'Auvergne.
(2) Chap. XIV, n° 54.
(3) Chap. XIV, no 40.
(4j Chap. XII, n-^ 18.
(5) Chap. XIV, no 43.
(6) Œuvres de Louis XIY, t. V, lettres de Colbert du 24 mai 1678. (7j Ibid., 15 juin 1678.
(8) Chap. XIV, nc 55.
personne (|iii so trouve diiiis mie ;,M*atj(l(' fnvcnr perde un procès. » Mais ( I ) *< celui qui sollieilc sou }\\;j;i' ne liu' fiiif, pus lionncur : car ou il se délie de s(m lumières et même d(î su proluLé, ou il cluTche h le prévenir et lui demande une injustice ». Toutefois, avec le crédit dont jouissait M. le premier président de Noviou, et avec la passion (pril avait de bien j)()urvoir ses enCaufs (t.*). ou comprend sans trop de i)eine (pi'il ]iAt obtenir, eu KiTD, la place de premier huissier au parlement pour liouis de la Bruyère, dit M. de Roraeau. Mais nous n'en avons îLUciuie preuve écrite.
On ])eut admettre que le premier huissier au parlement n'avait j)oint fait une folie et ne s'était point marié par amourette. Son frère a pris soin de nous définir la chose en ce temps-là (3). « Faire une folie et se marier ])ar amourette, c'est épouser Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien qu'il^]gine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte de riches dispositions à la consumer et votre fonds avec sa dot. » Il est vrai, cela ne prouverait pas que le moraliste trouvât la nouvelle mariée trop belle ; du moins, il est fort possible qu'il la trouvât agréable. « L'agrément, dit-il (4), est arbitraire : la beauté est quehiue chose de plus indépendant du goût et de l'opinion. » Mais certainement le philosophe aurait mieux aimé que son frère fit une folie. Peu de gens étaient de son avis. Quant au premier intéressé, M. de Romeau, il s'applaudissait, dans son bonheur, du mariage qu'il avait fait sans consulter la philosophie.
Le philosophe célibataire vivait avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir (5). Poli dans ses manières et sage dans ses discours, il était fort goûté dans la société qu'il fréquentait. Mais il fut tout à coup troublé par un accident vulgaire qui mit sa philosophie à l' épreuve- Son laquais étant malade et hors de service, il se servait depuis quelques jours du laquais de sou frère l'abbé de la Bruyère. Ce laquais , nommé François Blondel, suivait par la ville (6) messire
(1) Chap. XIV, no 44.-
(2) Cf. 3IiJmoires du marquis de Sourches, publiés par M. de Cosnac. t. II, p. C-7.
(3) Chap. XIV, no 33.
(4) Chap. III, qo 11,
(5) Histoire de F Académie, par l'abbé d'Olivet.
(6)Servois, N'otice biographique sur la Bruyire , p. LV et i.a'i . et pi'eces justijlca'ires de
Cl- XXIV à CLXXVI.
Tlniverarijte*
Jean de la Braj^ère, trésorier de France, qui le mena, le 7 août 1679, chez le sieur Huerne, auditeur des comptes, rue du Battoir-Saint-André, où il devait passer la soirée. Vers les sept heures du soir, Blondel dit aux gens du sieur Huerne que M. de la Bruyère avait laissé sa clef sur la porte de sa chambre, et il sortit pour aller la chercher; mais il ne revint point. Vers les onze heures du soir, eu sortant de chez M. Huerne, la Bruyère demanda son laquais : « Il ya longtemps qu'il est parti pour quérir la clef de votre chambre, que vous avez oubliée. » Le philosophe fut étonné. Cependant comme il avait véritablement négligé de prendre la clef de sa chambre , il retourne chez lui et demande où est Blondel. On lui dit qu'après plusieurs allées et venues Blondel est parti et n'a point reparu. Le fripon avait emporté la clef de la chambre ; le philosophe ne savait plus que devenir. Il était trop tard pour appeler un serrurier : il fallut attendre jusqu'au lendemain matin. Entre cinq et six heures, le 8 août, quand le serrurier eut ouvert la porte , la Bruyère trouva son bureau en forme d'armoire forcé et déboîté. Il y avait encore, tout auprès, un ciseau de menuisier qui avait servi à perpétrer le vol. Dans les tiroirs du bureau on avait pris sept sacs remplis , savoir : l'un d'or, et les autres de pièces de 4 sols et de quelques pièces de 30 sols ; le tout montant à 2,490 livres. Deux voyages au moins avaient été nécessaires pour descendre de la chambre de la Bruyère ses sept sacs d'écus. Aussi Blondel, qui avait l'habitude de toujours courir, allait fort doucement sur l'escalier et paraissait chargé d'un lourd fardeau, dit le laquais de M. de Eomeau. La Bruyère alla faire sa plainte devant Jean David, conseiller du roi, commissaire enquêteur et examinateur au Châtelet de Paris. Le lendemain, le lieutenant civil signa le permis d'informer. Mais la police ne sut pas retrouver le coupable, et le moraliste lui en garda rancune. On se moqua de lui dans sa famille. C'était sa faute, s'il avait été volé. Comment un trésorier de France pouvait-il oublier la clef de sa chambre? Jamais M. de Romeau n'aurait commis pareille imprudence (1). « Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer. Tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison,
(1) Châp. XII, n° 68.
DANH I,A MAISON DK CoNDK. loi
H'appIniMlih (riiii iiu'rite nivv et «iii^'iilicM-, fini lui cHt accordé par hu latiiillc dont il v.st l'idole, niai.s qu'il laisse chez lui toutes le» fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part. »
La discorde ne tarda point à se mettre daus la famille de la lîruyère. Le moraliste eu l'ut d'aliord surpris (1). <( L'on denuinde pourquoi tous les hommes ensemlde nr. composent pas comme «me seul; nation, et n'ont iioiiit vouhi parler une môme langue, vivre sous les mômes lois, convenir entre eux de mômes usages et il'tm même culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se rassembler sous un môme toit, dans une môme enceinte et composer une seule famille. ■» Ce problème ne fut pas diffieile à résoudre, au moins pour ce qui concernait la famille de la ]>ruyère. Les petites scènes d'intérieur dont fut témoin le philosophe lui rappelèrent les thèses qu'il avait présentées à Orléans (2) pour être licencié. « L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, mais faiblement sur les nourritures : elles dépendent d'une union fragile de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du mariage. » On appelait nourritures (3) une convention par laquelle il était stipulé que les époux vivraient pendant un certain nombre d'années chez les parents de l'un d'eux. Les nourritures, comme la dot dont il s'agit ici, avaient été promises par la famille du mari. 11 est probable que M'""' de la Bruyère la mère, qui avait plutôt les goûts de Mélite, ne s'entendit point avec sa bru, qui avait plutôt ceux d'J^gine. Louis de la Bruyère s'en alla demeurer avec sa femme rue des Charités- Saint-Denys, paroisse Saint-André des Arts.
Jean de la Bruyère resta avec sa mère, pour laquelle il eut toujours une profonde affection ; mais il ne se brouilla pas avec son frère, ou du moins, si quelques nuages s'élevèrent entre eux, ils furent vite dissipés (4). c( Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des parents et des amis les torts qu'ils ont à son égard, que la réflexion qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Comme il connaît
(1) Chap. XI, no 16.
(2) Chap. V, n" 44.
(3) Note de M. Servois , 1. 1 , p. 232.
(4) Chap. XI, n» 28.
leur portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité. Il peut haïr les hommes en général, où il 5'" a si peu de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moius qu'il se peut une pareille indulgence. »
Le 2 janvier 1683, Jean de la Bruyère, trésorier de France, tint sur les fonts baptismaux Elisabeth de la Bruyère, première enfant de M. de Romeau. Soit que M. de Novion voulût récompenser M. de Roraeau d'être père de famille, soit pour toute autre raison qui nous est inconnue, le premier huissier au parlement vendit cette charge et il en obtint une autre, sinon plus lucrative, du moins plus honorable, car elle l'anoblit comme son aîné. Il devint receveur général et payeur des rentes du clergé. Le 25 juillet 1684, il eut un fils dont la marraine fut sa graud'mère Elisabeth Hamonyn, veuve de Louis I". Ce fut Louis III de la Bruyère, lequel eut un frère l'année suivante. La dynastie des la Bruyère était assurée. Toute la famille était satisfaite. Jean de la Bruyère, le célibataire, avait bien le droit de débiter un peu de morale, ne fût-ce que pour consoler sa philosophie. « Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa fortune (1) ; l'on y souge trop tard, et quand ou s'en avise, l'on commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer : de là vient peut-être que les fortunes sont si rares. » Le moraliste pouvait dire cela pour se justifier à ses propres yeux. Mais enfin pourquoi n'y avait-il pas songé un peu plus tôt (2)? « Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer : il néglige tout, il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune : s'il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avait quitté; il est déterminé par la nature des difiîcultés, tantôt à les surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre son chemin, et s'il est plein et em-
(1) Chap. VI, n^ S8.
(2) Chap. Ti, no 38.
barrasse', prendre la tern-, et allor à travers eliaiiips, puis m^n'^nor sa preiiiirro route, la coutinuer, arriviu* à son terme? Faut-il tant d'esprit poiir aller à ses litis? Est-ce donc un j)rodi<^c (pi'uu sot, riche et accr(i(lité? »
Non, ce n'était ])as alors un j)rodi«:;e ; mais s'il pouvait dédui^^ner le pelit yénie de son iVère, il d(!vait s'incIincT devant la iortune éclatante de divers personuag(;s célèbres. 11 faut beaucou[) de bon sens, d'esprit et de fiuesse; il faut beaucoup d'éu(!r^'ie dans la volonté, et de ])ersévérance dans la conduite; il faut enfin, quoi qu'en dise le philosoi)lio, uue bonne tête et du talent pour réussir comme Colbert, qui dirigeait alors les affaires de Louis XIV, ou seulement comme Hérault de Cîourville, qui dirigeait les affaires de la maison de Condé. Quel homme étrange que ce CJourville, qui présidait la fête des énigmes et des logogriphes au collège de Clermont! Comment cet homme, qui n'avait jamais étudié, qui, à dix-sept ans, savait à peine écrire et entrait comme simple laquais dans la maison de la Rochefoucauld, avait-il pu s'élever par degrés à une aussi haute condition? C'était une énigme, que les jésuites eux-mêmes n'auraient pas pu déchiffrer.
Pierre Lenet avait précédé Gourville dans l'administration des biens des Condé; il fait ainsi sou portrait (1) : « C'était un beau talent, fécond en expédients, allant à ses fins par toutes voies, d'une activité brusque et infatigable : il a changé de maître et d'emploi, autant de fois que son intérêt l'a voulu. » Après avoir passé six mois en })ension chez un procureur à Augoulême, il fut attaché en 1G42, comme valet de chambre, à l'abbé de la Rochefoucauld. En 1646, il suivit à la guerre, comme maître d'hôtel, le prince de Marsillac, qui fut plus tard duc de la Rochefoucauld et l'auteur des Maximes. Sa famille s'y opposait ; l'envie de parvenir prévalut. Pendant la Fronde, il se lia à la fortune de M. le Prince, et courut mainte aventure à son service : ainsi il vola la recette du Poitou, enleva le riche financier Bazin en plein Paris, le transporta en Angoumois et le fit financer, par les procédés des bandits grecs ou italiens ; mais il manqua le cardinal de Retz, qui l'accuse d'avoir voulu l'assassiner (2). Ensuite il passa dans la clientèle du cardinal de Mazarin, fut employé à la pacification de la Guyenne, et envoyé comme contrôleur des \dvres en Catalogne, auprès du prince de
(1) Mémoires de Lenet, éd. Michaud, p. 226.
(2) Mémoires de Retz, 2- partie, c. xxxii, procès de la Eoche- Cochon.
Conti. Là encore, il voulut parvenir trop vite, et Mazarin l'envoya réfléchir pendant six mois à la Bastille : il avoue qu'il s'y ennuyait, quoiqu'il y fît bonne chère. Il s'amusa fort en sortant de là, joua gros jeu et gagna beaucoup d'argent. Dans le même temps il fit sa cour au surintendant Fouquet, partagea ses téméraires entreprises financières, réalisa d'énormes bénéfices; mais, enveloppé dans sa disgrâce, il eut beaucoup de peine à s'en tirer ; condamné à mort, il eut le plaisir de se voir pendu en eâigie, et de reconnaître, par ses propres yeux, que son effigie n'était pas trop ressemblante. Il s'enfuit en Hollande, passa en Angleterre, revint dans les Pays-Bas, et finit par être nommé plénipotentiaire du roi de France auprès du duc de Brunswick. Après ce brillant exil, il revint en France, conclut un marché avec Colbert, et s'attacha de nouveau à M. le Prince, dont il remit les affaires en ordre. Il fit à Madrid un voyage des plus intéressants , et arracha au trésor épuisé du roi d'Espagne de quoi payer une partie des dettes de la maison de Condé, retourna auprès de M. le Prince, fit flèche de tout bois, argent de toute espèce, et mit la fortune des Condé sur un pied de prospérité où l'on ne l'avait pas encore vue. Alors, bien entendu, il était devenu riche et accrédité. Comment était-il parvenu à ses fins? Laquais, maître d'hôtel, courrier, conspirateur, négociateur, joueur, traitant, aventurier, diplomate, administrateur, toujours intrigant et heureux en affaires, il avait fait admirablement celles des autres et encore mieux les siennes : c'était là son véritable génie. Aussi était-il recherché des grands et même des princes en tous pays. A l'étranger, il leur donnait de bons dîners et de bons conseils. Charles II d'Angleterre l'appelait le plus sage des Français. Eu France, il passait auprès des dames pour un homme de cœur; auprès des courtisans, pour un homme d'esprit. Il gagna la bienveillance même de Louis XIV, et il était consulté par les ministres Colbert et Louvois. Que pouvait-il désirer encore? Un peu de philosophie, pour justifier ce bonheur insolent? Il était pénétré de celle que la Rochefoucauld avait mise en maximes : elle est si commode ! P Nos vertus (1) ne sont le plus souvent que des vices déguisés. 2" La nature (2) fait le mérite, et la fortune le met en œuvre. Il avait bien pleuré le célèbre moraliste, son ancien maître ; il avait même édifié M'"'' de Sévi-
(1) Maxime 1.
(2) Maxime 153.
PANS LA MAISON DK CONDK. 105
giii', qui le trouvait eu cela estiinalile et adorahlc ; il fit mieux encore, il recueillit picuscuieut la morale de la Koelud'oncauld houh une forme naïve rail m'a souvent ])a.s.sé par l'eHprit que; les liomujcs ont leurH propriétés comme les herbes, et que leur bonluiur consiste d'avoir été destinés on d(( s'être^ destinés ('ux-niêmes aux choses pour lesijuclles ils étaient nés... J'oserais ijuasi croire (pie j'étais né avec la propriété de me faire aimer des «i^ens à qui j'ai eu affaire, et que c'est cela proprement ipii m'a fait jouer un assez beau rôle avec tous ceux à qui j'avais besoin de plaire. »
Pendant que Gourville se prélassait dans son bonheur, non sans quelque fatuité, la Bruyère souffrait dans la condition étroite et obscure oîi il vé^'était (1 ). (( Quelle horrible peine à un homme qui est sans prûneurs, sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit! » Quoique la Bruyère eût sérieusement étudié les finances et les entendît assez bien, il ne désirait pas faire fortnne comme Gourville ; mais il parle trop de sa modestie (2) pour qu'on ne sente pas les blessures de son orgueil. La philosophie, selon la Rochefoucauld et Gourville son élève (3), triomphe aisément des maux passés et des maux à venir ; mais les maux présents triomphent d'elle. La Bruyère étouffait dans sa condition, comme Gourville à la Bastille : son entrée dans la maison de Condé sera pour lui la lumière, la vie et la liberté.
La sincérité de Gourville (4), qui dans ses hardies propositions se servait également du oui comme du non, et persuadait presque toujours ce qu'il voulait qu'on crût, n'était, selon la Rochefoucauld (5), qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres. La Bruyère était vraiment sincère dans son culte pour la philosophie. Soumis à sa destinée, il suivit la troisième règle de la morale provisoire de Descartes dans le Discours sur la méthode: « plutôt me vaincre que la fortune, plutôt changer mes désirs que l'ordre du monde. Il n^ a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées. Après avoir fait
(1) Chap. II, n» 4.
(2) Chap. XI, qo 69.
(3) Maxime 22.
(4) Mémoires de M"'<^ de Motteville, éd. Charpentier, 1855, t. III. p. 193,
(5) Maxime G2.
de notre mieux touchant les choses extérieures, il faut considérer ce qui manque de nous réussir comme absolument impossible. » — Ce n'était pas la faute de la Bruyère, s'il n'y avait pas place pour lui à la cour ou dans la maison de Condé ; il ne devait pas en être plus privé que de ne posséder pas le royaume de la Chine ou l'empire du Mexique. Il régla ainsi sa conduite : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncera se faire valoir (1) : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l'esprit; elle les rend maîtres de leur fortune ou de leur repos. »
(1) Chap. II, n» 11.
DANS l,A MAIS'iN hK coNhK |o7
CllArJ'l'liK V
Comment la Bruyère fut-il admis dans la socit-té de Bossuct ? — On ne sait : il s'était conciliti sinon l'amitié, au moins la bienveillance et la confiance de Bossuet, plusieurs années avant d'entrer dans la maison de Coudé. — Allée des philosophes, le petit concile, pères ecclésiastiques et pères laïques. — Portrait du président. Cl. Fleury publie les Mœurs des Igraililes; h son exemple, la Bruyère veut faire connaître les mœurs des Grecs et il traduit les Caruct'ervs de T/u'op/iraste; mais, après bien des réflexions, il n'ose les publier. — Il s'aperçoit qu'il serait ridicule aux yeux des hommes et des femmes du monde, s'il venait leur recommander comme un modèle la civilité des Athéniens. — Il reçut alors la visite du chartreux Bonaventure d'Argonne. — La Bruyère n'avait rien de jiédant, il était seulement un homme docte, c'est-'à-dire une personne humble, ensevelie dans le cabinet, qui avait médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie. — Bossuet, enfin, trouva une occasion de l'attacher à l'éducation du duc de Bourbon, petit-fils du grand Condé.
« L'amour (1) naît briisqnemeut, sans antre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : nn trait de beauté nous fixe , nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire eu plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main! » Quel beau visage ou quelle belle main fit naître en un moment, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse, l'amour dans le cœur de la Bruyère? J'avoue que je n'en sais rien. Mais il est certain qu'avant d'entrer dans la maison de Condé, il était lié avec Bossuet par les sentiments d'une amitié qui s'était formée peu à peu, avec le temps , par la pratique et par un long commerce. Nous supposons que Cl. Fleury et Cordemoi durent servir d'intermédiaires ; mais assurément la Bruyère ne négli-
(1) Chap. IV, no3.
gea aucune occasion, pendant plusieurs années, pour mériter, à force d'esprit, débouté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance, l'amitié de ce grand personnage qui était à la fois orateur, historien, théologien, philosophe et Père de l'Eglise.
« L'on est petit à la cour (1), et quelque vanité que l'on ait, on s'y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits. » — cf II n'y a personne à qui nous devions davantage, disait Louis XIV au Dauphin (2), qu'à ceux qui ont eu l'honneur et la jDeine, tout ensemble, de former notre esprit et nos mœurs. » Bossnet, précepteur du Dauphin, avait à ce titre les grandes entrées tant désirées par le duc d'Enghien; mais il était dispensé par ses occupations (3) de l'assiduité des courtisans auprès du roi. Il n'aimait pas le grand commerce du monde, et il vivait à la cour sans autre liaison particulière que celle qui s'entretient par honnêteté et par politesse. Mais sa profession d'homme de lettres attacha plus particulièrement autour de sa personne une troupe de gens choisis, distingués par leur esprit et leur savoir.
L'abbé le Dieu, qui fut secrétaire de Bossuet depuis 1684 jusqu'à sa mort, prétend les avoir tous connus (4) : « l'abbé de la Broue, toulousain, célèbre prédicateur, évêque de Mirepoix; à sa recommandation, l'abbé de Saint-Luc, aumônier du roi, d'un rare mérite ; l'abbé Fleury, son ami de longue main et dès qu'il était encore avocat, alors précepteur des princes de Couti à qui il l'avait donné, et depuis du duc de Vermandois ; de Cordemoi, célèbre avocat, fait lecteur de Monseigneur le Dauphin à sa prière, connu depuis par ses ouvrages de philosophie et par son histoire de France ; Gallande, secrétaire du cabinet, bel esprit, philosophe, habile en tout (et traducteur des Mille et une nuits). C'étaient les plus assidus. Bien d'autres venaient encore : par exemple, le fameux Pellisson et l'abbé Renaudot, alors attaché aux princes de Conti, plus tard rédacteur de la Gazette de France et auteur du livre de la Perpétuité de la foi. Le marquis de Fénelon, qui était à la cour en réputation d'homme d'esprit et de piété, y amena son jeune neveu l'abbé de Fénelon, tout brillant d'esprit, mais élevé dans la mo-
(1) Chap. VIII, n» 5.
(2) Œuvres de Louis XIV, éd. du général Grimoard, 1806, in-S», t. I, p. 199, et t. II, p. 467.
(3) Mémoires de le Dieu, p. 135.
(4) Mémoires de le Dieu, p. 136.
DANS LA MAISON DK ("ONDK. W.)
(lestio par son uiitrc oncle, révAtjiie ih Surliit ( 1), M'"" do Lan^cron, (îunie (riionneur de M'"" la duclie.SHc d'Kii^^liieii , venait diiier chez révcN[no de Condoni à Versailles, et lui laisaitdc! ;;riuids lécitH des espérances (pie lui donnait son fils ral)])é de Lan<i^erori. C'est ainsi que l'ami d(î hY'iielon entra dans la société de Bossnet. L(! (;ler<,'é du i)remier et du second ordre, tous les <;ens de lettres, même les seigiK-urs et les magistrats de ce goût (2), faisaient à Bossuet l'honneur de s'assembler Il certaines heures eu son logis. Dans la belle saison, il y avait rendez-vous à la promenade, où chacun se trouvait à l'heure marcjuée, à Saint-Germain, à Fontainebleau et à Versailles. A Versailles, cette troupe se faisait remarquer davantage dans le petit Parc, dans l'allée qu'ils avaient surnommée des j)hilosophes, dans l'île Royale et ailleurs. Lorsque l'éducation du Dau[)]iin fut terminée, HJ>iO, et même lorsque Bossuet vécut dans le diocèse de Meaux , ou conserva le souvenir et l'habitude de ces réunions. Jamais M. de Meaux pendant toute sa vie, jusqu'en 170;3, ne parut à la cour qu'il ne fût environné de cette troupe d'élite. Son mérite et sa dignité, joints à tant de douceur et de bonté, lui attiraient les respects des petits et des grands dès qu'il se montrait. » L'abbé le Dieu ne cite pas le nom de la Bruyère parmi les amis de Bossuet. Il le regardait sans doute comme un de ces petits qui, aussi bien que les grands, entouraient de leur respect M. de Meaux, dès qu'il se montrait à Versailles. Du reste, la Bruyère aimait à demeurer silencieux au milieu de cette savante société. « Un jour, Théophraste, dit-il (3), se trouvait à table auprès d'un jeune homme qui se taisait ; il lui dit : « Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler ; s'il n'en est pas ainsi, tu en sais beaucoup. » La Bruyère réduisit cette anecdote en maxime dans le genre de la Rochefoucauld (4). « Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu : la présomption est qu'il a de l'esprit ; s'il est vrai qu'il n'eu manque pas, la présomption est qu'il l'a excellent. »
« Durant l'éducation du Dauphin, Bossuet, outre ses occupations extérieures et de grand éclat, s'en fit de particulières avec ses amis (5). Dans ses entretiens familiers, on agita longtemps toutes les questions
(1) Mémoires de le Dieu, p. 38.
(2) Ibid., p. 13(; et 137.
(3) Discours sur Thèophraste.
(4) Chap. XII, n» 86.
(5) Mémoires de h Dieu, p. 166,
de l'ancienne et nouvelle philosophie : enfin en 1673, il lai vint à l'esjîrit de faire entre eux et en commun une lecture suivie de la sainte Écriture. On commença par Isaïe, dont l'Église fait la lecture en Avent. Chacun avait en main sou exemplaire; l'un l'hébreu, l'autre les Septante, et aiusi des autres versions anciennes et nouvelles. On avait aussi recours à saint Jérôme et aux plus célèbres commentateurs. La Vulgate était le fondement de tout. Chacun rapportait les différences des textes et les divers avis des interprètes sur les difiScultés. Le prélat concluait (1). M. l'abbé Fleury, toujours présent à l'assemblée, tenait la plume et rédigeait à l'instant les observations par écrit. Ce travail, devenu considérable par l'assiduité qu'on y avait apportée, excita les ecclésiastiques de la cour les plus habiles à y prendre part. Ou y vit aussi quelques laïques de même génie et de même goût. La conférence se tint toujours chez M. de Condom à Saint-Germain d'abord, et depuis à Versailles; on en fixa les jours et les heures ; et il y avait aussi à dîner pour ceux à qui leurs emplois permettaient de faire au prélat l'honneur de prendre place à sa table. Quelqu'un dit : « Ceci est un concile. » Et depuis on a toujours ainsi nommé cette assemblée, qui parut encore plus vénérable par ce beau nom. » — De là le nom de Pères ecclésiastiques et de Pères laïques, que les convives de Bossuet se donnaient entre eux. Bossuet plaisante sur ce sujet, dans une lettre qu'il écrivait (22 janvier 1678) au maréchal de Bellefonds, qu'il appelle un Père laïque ; et Fleury plaisante également sur le même sujet un autre Père laïque, le savant Thoynard d'Orléans (13 février 1681) (2). Aj^rès le concile royal et gallican de 1682, où Bossuet déploya tant de candeur et d'éloquence, l'assemblée des savants qui se tenait chez lui fut appelée le petit concile. Mais il en conserva toujours le souvenir le plus agréable (3). « Retenus alors à la cour par des emplois divers , unis par la plus cordiale amitié et par la plus rare conformité de goûts et de sentiments, nous nous livrions ensemble avec le plus vif attrait à l'étude des saintes Ecritures. Cet attrait, qui augmentait tous les jours en chacun de nous, resserrait encore des liens si doux. Nous trouvâmes dans cette étude en commun des textes sacrés, objet de nos intimes entretiens, une consolation sensible, un intérêt et un charme inexprimables.
(1) Mémoires de le iJieu, p. 167.
(2) Brunet, Mamiel du tibraîre, article Thoynard.
(3) Lettre de l'évêque de Meaux à M. de Rancé, juin 1690,
DANS F. A MAISON DK CONDK. 111
Mais ûus.si coiiibicMi nous lui di^tiirs de. Iimiièns! » — a Le plainirUc la Hooiété eiitn) les lunis so cultive, dit la J'ruyrTc ( I ), par une rcsscinblauce de ,<;(»ût sur eu qui rofçardc Ich nidiuis, et par quoique dillV-ronce d'oitiiiidi sur ce qui n'«,^ardo les sciences : i)ar là ou l'on s'afTerinit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et Ton s'instruit par la dis[)ut('. » Mossuet ne sut jamais bien l'hébreu : Tabbé de Lan<^eron lui reprochait de manquer de justesse et d'exactitude dans sa manière d'ex])li(iuer la IJible. <c Vous êtes ])lein de fentes, Monseigneur, i»ar oi'i 1(^ sublime s't'cliappe à tout moment. y> — La Bruyère nous a fait un portrait du petit concile et de son président (2). « Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent au grand, au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non-seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudraient encore moins les imiter; ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point c^ni fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières ; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien îui-delà ; ils ne peuvent qu'au plus être les premiers d'une seconde classe et exceller dans le médiocre. y> Bossnet était de la première classe ; Fleury, Cordemoi, C*aton de Court, l'abbé de Laugeron étaient de la seconde. La Bruyère était d'une troisième classe, celle des amis du dehors, qui n'assistent point au festin, mais qui ramassent les miettes de la table et s'en trouvent encore heureux.
Il arriva plus d'une fois aux Pères du petit concile , dans leurs conversations du dehors, de comparer les auteurs profanes aux livres sacrés qu'ils étudiaient ensemble. On sait combien Bossuet aimait Homère, qu'il lisait souvent; mais il admirait encore plus Moïse, même en ne le considérant que comme écrivain (3). Cette question de la supériorité des auteurs sacrés sur les profanes fut débattue
(1) Chap. V, n° 61.
(2) Chap. I, n-^ei.
(3) Bossuet, lettre à Innocent XI sur l'éducation du Dauphin.
devant la Bruyère, qui en fit son profit (1). Il compara Moïse non seulement à Homère, mais encore à Platon , Virgile et Horace, qu'il tenait pour les plus habiles écrivains de l'antiquité. Il le mit avant eux, par respect pour l'inspiration divine, qu'il ne confondit jamais avec l'inspiration poétique ; mais il soutint que l'écrivain sacré n'a pas d'autres procédés que les auteurs profanes : il exprime le vrai.
Les Pères (2) du petit concile lurent dans l'Ecriture sainte le livre des Proverbes, et ils admirèrent ce style coupé, qui enfonce dans l'esprit des peuples les maximes de la sagesse plus profondément que ne le feraient les plus belles périodes du style oratoire. Ils vantaient la poésie gnomique des Grecs et les sentences latines de Syrus; mais ils ne trouvaient rien de semblable au livre de Salomon (3), qui était le premier et le plus grand livre de morale que l'on eût jamais fait. La Bruyère se crut autorisé par cet exemple à prendre la manière du style de Salomon : il jeta dans ce moule, beaucoup plus large que celui des Maximes de la Rochefoucauld, et qui pouvait recevoir les conseils d'une morale divine, les modestes observations de la morale humaine, comme l'avait fait Théophraste dans son livre des proverbes.
Une certaine communauté de vues et d'idées, rendue encore plus frappante par la différence d'âge, de siècle et de nation, avait dû de bonne heure attirer la curiosité de l'helléniste vers ce philosophe grec. Mais il parut alors un livre qui inspira à la Bruyère une haute estime pour le traité de Théophraste sur les mœurs ou caractères de son temps. Ce sont les Mœurs des Israélites, que l'abbé Fleury publia en 1681, avec l'approbation de Bossuet. Le secrétaire du petit concile avait résumé dans ce livre les remarques qu'il avait faites sur la Bible pour l'éducation des princes de Conti. Il montrait, dans le peuple que Dieu avait choisi pour conserver la religion jusqu'à la prédication de l'Evangile, un excellent modèle de la vie humaine, la plus conforme à la nature. « Ce n'est point un panégyrique qu'il avait composé, mais une relation très simple, comme celle des voyageurs qui ont vu des pays fort éloignés. Je prétends, dit-il, donner pour bon ce qui est bon, pour mauvais ce qui
(1) Chap. I, n» 14.
(2) Œuvres de Bossuet, préface des Proverbes de Salomon.
(3) Discours sur Théophraste , note de la Bruyère.
DANS LA MAISON DK CoNDK. ll.j
est inauvuiH, ixnir iiuliiïérout eu ([iii est iadilléreiil, : jo (IomiuikIm sciili'incnt ({uo le; IcctcMir hc (lufassc du toiitus sortus du pruviMitioiiM, pour uu ju^er du ces mœurs <(uu par le; bon huuh ul pur la droite raison. Ju lu prie du quittur les iducH particuliùn*s ih iiotn; [(uys et de notre temps, pour regardur les Israélites dans les circonstances de tumps et du lieux où ils vivaiuut. L(î meilleur nKtyen d'entrer dans leur esprit et dans leurs niuximus ust dr les comparer avec les peuples qui ont été les plus proches d'eux. Ainsi, quand ou compare les mœurs des Israélites avec celles des Romains, des Grecs, des Egyptiens ou des autres peuples de Tantiquité que nous estimons le plus, ces préventions s'évanouissent. » C'est pourquoi la Bruyère entreprit de mettre sous les yeux du public un tableau exact et complet des mœurs grecques. Eu traduisant les Caracftres de Théophra&te , il voulait dissiper les préventions des Français contre les mœurs des anciens et leur faire goûter (1) « l'idée d'une vie simple, innocente, réglée, ennemie de l'oisiveté », que Bossuet trouvait dans le livre de Fleury sur les mœurs des Israélites.
Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, qui avait paru un peu avant les Mœurs des Israélites, semble avoir indiqué cette voie à la Bruyère, en définissant la civilité ou la civilisation des Grecs, qu'il o})pose à la barbarie des Perses. t( Le mot de civilité, dit-il, ne signifiait pas seulement la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables. L'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'Etat, qui se laisse conduire par les lois et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. « Et Bossuet ajoutait : » Les Grecs, ainsi policés, peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent en républiques. Des lois simplement écrites, et eu petit nombre, tenaient les peuples dans le devoir et les faisaient concourir au bien commun du pays. La loi était regardée comme la maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration. Il n'est point ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée, et préférait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime , quoique en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a
(1) Approbation de Bossuet.
ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien, était, que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux plus grands honneurs. Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. Les philosophes enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie, à l'intérêt général et au salut de l'Etat; et c'était leur maxime la plus commune, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. Pourquoi parler des philosophes? Homère et tant d'autres poètes ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la société et cette admirable civilité que nous avons expliquée. » C'est i^récisément cette civilité ou cette morale que la Bruyère trouvait dans Théophraste. Il lui parut, comme à Fleury, comme à Bossuet, utile de la faire connaître aux Français du dixseptième siècle.
Théophraste commence par définir la dissimulation (1) ; après avoir dit ce que c'est qu'un homme dissimulé , après avoir décrit ses mœurs et cité ses paroles doubles et artificieuses , il termine ainsi ce caractère : « Ces manières d'agir ne partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté, ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre. » La première qualité de ceux que Théophraste nous présente comme des modèles, avec qui nous devons lier commerce et dont nous devons chercher à imiter la sagesse, est donc une âme droite et simple (2). Cette qualité n'est pas celle du flatteur, ni celle de l'impertinent (3) ou du diseur de riens, ni même celle de l'homme rustique (4) qui, dans son ignorance grossière, viole toutes les bienséances. Celui qui, dans sa manière de vivre, cherche beaucoup plus ce qui est honnête que ce qui est agréable à soi-même et aux autres , est ce qu'on appelle un homme de bien. Mais celui qui appelle étourdiment le premier venu un homme de bien (5), est un complaisant. Celui à qui les choses les plus honteuses ne coû-
(1) De la dissimulation.
(2) De la ^flatterie.
(3) De l'impertinent.
(4) De la rusticité.
(5) Du complaisant.
DANS LA MAISON I»K roNI)K. wr,
tont rien lï <liii' ou à faire (1), est un (•0(iniii. Le» ^'rand parlonr (li;, (|ni Hait tout , <|iii a tout vu, i|ui dit tout, n'est propre (in'iï nous endormir. Le iiouvcllisli' (:{) iirran^c, HeJon hou cupriee, des discours et des faits n'ini)iis de fausseté. L'honnôto lionune se tait, on dit la vériti : il l'stinu' riionncur (4) au-dessus d'un vil intérêt (5). TlK^-opln-aste compare à l'avare qui ne rougit de rien (0), l'impudent <£ui fuit professioa ouverte d'une ])laisanterio outrée. L'homme sa^je est respecté, parce qu'il respecte les autres. C'est ce que ue font pas l'importun (7) qui agit à contretemps, l'ofiicieux (8) malgré son air empressé, le stupide (9) avec son esprit lourd et pesant, le brutal ( 10) avec son humeur farouche et intraitable. L'homme prudent n'a aucun de ces défauts : il n'a ])as non plus cette crainte mal réglée de la Divinité (11), qui fait commettre tant de folies aux su^jcrstitieux ; ni cet esprit chagrin (12) qui se répand en plaintes contre l'humanité tout entière, ni cette défiance (13) toujours inquiète, qui nous fait croire que tous les hommes sont des voleurs. Une trop grande négligence de notre personne blesse ceux qui s'en aperçoivent (14) : c'est le vice d'un vilain homme, de l'homme incommode (15), ou du fâcheux, de celui (16) qui, par sotte vanité, se fait sans cesse valoir dans les plus petites choses. Un homme bien élevé (17) fait les sacrifices nécessaires, soit pour subvenir aux besoins de la république, soit pour soutenir l'honneur de sa personne (18) ; mais il n'est pas fastueux, et ne cherche pas, par ostentation, à faire montre d'un bien ou d'avantages qu'il n'a pas (19).
(1) De Fimaf/e d'un coquin,
(2) Du yrand parleur.
(3) Du délit des nouvelles.
(4) De l'effronterie causée par Vavarice, {b) De l'éparf/ne sordide.
(6) De l'impudent ou de celui qui ne rougit de rien.
(7) Du contretemps.
(8) De l'air empressé.
(9) De la stupidité.
(10) De la hrxdaUté.
(11) De la superstition.
(12) De Vesprit chagrin.
(13) ])e la devance.
(14) D'un vilain homme.
(15) D'un homme incommode.
(16) De la sotte vanité,
(17) De r avarice.
(18) De l'ostentation.
(19) De r orgue il.
L'orgueil est odieux et indigne d'un bon citoyen : n'estimer que soi est le caractère P de l'homme superbe qui méprise et insulte tout le monde; 2° du peureux ou de l'homme timide (1) qui cède toujours en vue du péril, et voit du péril partout; 3" des aristocrates ou des grands qui veulent toujours les premières i:»laces dans un Etat populaire, outragent l'égalité républicaine et regrettent la royauté (2). Un homme de bon sens aime son pays, supporte les inconvénients des institutions politiques et les défauts du peuple. Il ne sympathise point de moeurs et de sentiments avec les étrangers. Il n'a pas attendu un âge avancé pour acquérir une tardive instruction (3), il a de bonne heure appris tout ce qu'on doit apprendre dans la jeunesse. Y a-t-ilrien de plus ridicule qu'un vieillard qui fait les mêmes exercices que ses petits-enfants! Rien déplus insupportable que le travail inutile auquel il est condamné pour réparer sa négligence! Rien, si ce n'est la médisance (4) de ces gens qui pensent mal de tous les hommes, qui parlent mal de toutes les femmes, et qui n'épargnent personne, ni citoyens, ni amis, ni parents ; les morts même, dans le tombeau, ne trouvent pas un asile contre leur mauvaise langue.
Tel est le traité des Caractères des mœurs, qui nous reste de Théophraste :il l'a puisé, dit la Bruyère, dans les Ethiques et dans les grandes morales d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que l'on lit au commencement de chaque chapitre, sont établies sur les idées et sur les principes de ce grand philosophe ; et le fond des caractères qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les rend propres par l'étendue qu'il leur donne, et par la satire ingénieuse qu'il en tire contre les vices des Grecs et surtout des Athéniens.
Théophraste avait composé une foule d'autres ouvrages dont Denys d'Hahcarnasse nous donne la liste ; tous sont perdus. Raison de plus pour estimer le traité des Caractères, d'un prix infini. Malheureusement, « ce livre d'or ne peut guère passer que pour un simple fragment d'un grand ouvrage ; mais la Bruyère voit dans ce fragment un monument de la vivacité d'esprit et du jugement ferme et solide d'un philosophe âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans. Il admire tout, dans ce
(1) De la peur ou du défaut de courage,
(2) Des grands d'une république.
(3) D'une tardive instruction.
(4) De la médisance.
fm^iiiciit, : le fond cl, lu lonne, lu iii('!l,li<i(l(; et le Htylc. Il uJliriiU! <juc> avec 808 viri^t-huit chapitres, tous HcinhliihlesetcompoHés «nrle infime plan un peu nionuiouc, on l'a fonjourH lu C(»nMM(! un chef-d'œuvre dans HOU ^enre. Il ne connaiL rien où le ^oftt attiqiuî ho foHHe nii«uix remar(|uer, et oi'i rélé^ance grecque éclate davanta^^c II aenfin trouvé le module i)arfait qu'il cherchait dc^puis longtemps, pour composer Hon propre ouvra^^^e sur Kîs mœurs du dix-septième siècle.
C'est ce que nous a très bien jjrouvé M. Chassarjg, dans son édition des Caracfrres. Il a relevé en lettres italiques les principales incxactiludcs de sens (pu; présente la traduction de la ]>ruyère,et il a lait voir ainsi l'auteur original dans le traducteur. Au dix-septième siècle, on ne comprenait pas les devoirs du traducteur comme on les comprend aujourd'hui. Si la traduction de la Bruyère n'est pas ce que l'on appelait alors dans un style galant un(; belle infidèle, elle prend du moins plus que l'honnête liberté que réclamait Boileau en traduisant Longin. La Bruyère change et adoucit les traits qui eussent paru trop contraires à nos usages ; il en supi)rime quelques autres qui eussent choqué la délicatesse de ses contemporains ; il développe ce qui lui paraît incohérent; il renforce les idées et les expressions qu'il trouve heureuses; ce il arrange son auteur (1) ; il l'orne, le pare et lui donne plus d'esprit qu'il n'en a, pour plaire aux lecteurs du dix-septième siècle. »
En traduisant le traité des Caractères grecs, la Bruyère finit par s'attacher à Théophraste ; il étudia sa vie et ses mœurs ; il consulta les anciens qui avaient parlé de lui, il confronta leurs divers témoignages ; il recueillit sur divers détails de son existence quelques anecdotes douteuses, il discerna ce qu'il put savoir de certain sur ses actions et sa conduite. Il reconnut que la dignité de son caractère n'était pas au-dessous de la beauté de son génie. Théophraste, ou, d'après l'étymologie, cet homme dont le langage était divin, n'était point un beau parleur qui jouait la comédie, mais un véritable philosophe. Il n'eut aucun des défauts qu'il condamnait, il posséda toutes les qualités qu'il recommandait, il vécut toujours en bonne intelligence avec ses préceptes ; c'est pourquoi Cicérou ne trouvait rien de plus doux et de plus agréable que Théophraste. Il l'appelle son ami ; la lecture de ses livres lui était familière, il en faisait ses délices. En effet, Théophraste
(1) Cf. le t. IV du Menagiana, éd. 1715, p. 218.
118 LA BKUYÈRE
était une âme simple et droite, un esprit fin et délicat ; il cherchait en tout ce qui est honnête et vertueux, mais avec une douce gaieté qui est la marque distinctive de sa vertu. En politique, aussi sage que prudent, il aimait la liberté, et sut la défendre dans Athènes contre les hypocrites, et dans Érèse sa patrie, contre les tyrans : il fut aimé des peuples et des rois ! Que lui manquait-il donc pour toucher à la perfection, dans la vie comme dans ses écrits? Il vécut cent sept ans, zélé pour le bien public, affable et bienfaisant, et il mourut avec des sentiments qui approchent de l'humilité chrétienne. Toute la Grèce le pleura et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.
« L'on raconte de lui que, dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il était vu du peuple à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé sïl n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours : « La vie nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de la gloire ; mais à peine commence-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant, mes disciples, contentez-vous : si vous négligez l'estime des hommes, vous vous épargnez vous-mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et qu'il y- en a peu qui mènent à une fin solide. Ce n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n'est plus temps : pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez penser trop mûrement ce que vous devez faire. » Et ce furent là ses dernières paroles. »
La Bruyère rapporte, sur l'autorité de saint Jérôme, queThéophraste, à cent sept ans, regretta de sortir de la vie dans un âge où il ne faisait que commencer à être sage. Est-ce une plaisanterie? Nullement. La Bruyère n'aimait pas les plaisanteries de ce genre-là (1). Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa place ; si elle roule sur de certains chapitres, elle est fnneste. C'est une extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse, le plaisir d'un bon mot. Théophraste a sérieusement exprimé ce qu'il veut
(1) Chap. XVI, n° 8.