‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 2)Chapitre 9 sur 41 · AUTOMNE DE · texte numérisé non relu

AUTOMNE DE

Condé, à Chantilly, trace le programme de l'éducation du duc de Bourbon. — Projet de Chantilly par la Bruyère. — Le moraliste étudie le grand homme fort à son aise. — Opinions et volontés de Condé. — Kapports de la Bmyére avec les RE. PP. jésuites. — Liberté de penser à Chantilly. — Santeul et ses cantilliaca. — Avis à M. le duc de Bourbon. — Leçons de la Bruyère sur l'histoire ; Condé les fait répéter à son petitfils. — Leçons de géographie. — Hardiesse du professeur. — Leçons de philosophie ou lecture du I'^'' livre des Principes de Descartes. — Réfutation du spinosisme. — Révélations du P. Bourdaloue sur les opinions religieuses de M. le Prince. — La Bruyère contrôle les assertions de l'apologiste. — Il juge Condé et il est jugé par lui d'une manière favorable. Il ne s'attendait pas à réussir aussi bien dans une maison où il était étranger ; il ne se fait pas d'illusion sur son mérite et son utilité. Qu'est devenu M. Deschamps ?

Le roi ayant jeté sou dévolu sur le duc de Bourbon pour en faire son gendre, il fallait, pour que Sa Majesté fût contente de son choix, y répondre par un zèle et une prudence qui ne laissât rien à désirer dans l'éducation du jeune prince. Condé dressa un plan d"études que la Bruyère appelle dans ses lettres le projet de Chantilly. Voici ce plan d'études, tel que nous avons pu l'extraire des lettres mêmes de la Bruyère.

Le duc de Bourbon avait la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse :les grands, dit la Bruyère (1), s'emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance. Pour dévelopj)er ces qualités naturelles, les jésuites n'avaient cessé de faire servir, selon les règles de leur institution, toutes les ressources de l'esprit, la politesse, la littérature, l'éloquence mênae: mais leur œuvre sera bientôt terminée :

(1) Chap. XI, n<^ 10.

DANS r.A MAISON |iK (ï)NDK. IH.'i

il ne leur restiiiL plus, suivant rcxprcssion <I(; l'évtMjUo do Meuux , pour finir leur <i:ruu(l dcssiMii ( I ), iiu'îi comliiiro cet (allant de Dieu, cultivé d('s le plus bas Age, jusqu'à la miiturité de rii(»iniii<' parfait en .Jésus-Clirisl. I^a Hruyt'^n^ (ti) eut le plaisir de cniirc (ju(! les révérends pères Allcainuc et du IJoscl , (jiii coiitinuaicut à vimINt sur la conduite morale et relii^aeuse du ^\\u' de l'uurbon, auraient lini avant Tannée prochaine de lui apprendre Tiiistoire sainte, et lui auraient sullisamment montré coninient Dieu a toujours proté»^é ses fidèles serviteurs au milieu des agitations du monde. Alors la liruyère sera chargé de tout ; il aura six grandes heures par jour à travailler avec le duc de Bourlum, et lui fera faire de sérieux progrès. Mais, en attendant, il doit laisser les jésuites achever leur ouvrage, et se contenter du temps que ces collègues, qui faisaient mieux que lui et qui avaient autaut de zèle, voudront bien lui laisser. 1" 11 était indispensable ])0ur le duc de Bourbon de savoir au moins les éléments du métier de soldat : les occasions, que Dieu, le roi ou la fortune lui offriront plus tard, décideront seules la (question de savoir s'il en a les capacités. M. Sauveur lui enseignera les sciences militaires ; mais, avant de commencer la fortification, il continuera à expliquer ce qui est nécessaire de l'arithmétique et de la géométrie. 2° M. le duc de Bourbon va être obligé d'être un homme politique : il faut donc qu'il étudie avec soin la science particulière des politiques, celle qui, disait l'évêque de Meaux, forme la prudence des princes et enrichit leur sagesse naturelle par l'expérience d'autrui, l'histoire. M. de la Bruyère exposera de vive voix les principales actions des rois qui depuis Charles VII ont régné sur la France, et le jeune prince fera des résumés de ses leçons par écrit, comme le Dauphin avait fait pour les leçons de M. de Meaux. 3" Mais on ne peut comprendre ni la politique ni l'histoire, si l'on ne sait bien la géographie, qui est aussi de la plus grande utilité pour la guerre. Malheureusement cette science n'était alors qu'une série fastidieuse de noms aussi ditiîciles à apprendre que faciles à oublier. Pour aider la mémoire du duc de Bourbon et développer son intelligence, M. de la Bruyère y ajoutera l'étude des gouvernements, et se bornera à décrire les frontières de France et les pays voisins qui ont le jilus de rapports, en paix ou eu guerre, avec le royaume et la cour de France. 4° Il eût été vraiment honteux et funeste à un prince du sang d'igno-

(1) Sermon pour la Circoncision.

(2) Première lettre de la Bruyère à Condé.

rer sa proj^re famille et celles qui lui étaieut alliées. M""' de la Fayette avait peut-être écrit sur ce point de sages réflexions. La Bruyère fut chargé d'enseigner la généalogie historique, en commençant par la maison de France pour finir aux principales familles étrangères qui s'y étaient rattachées. Cela comprenait seulement les grands noms de l'histoire, mais ne laissait pas les Richelieu de côté (1). 5° Après cela, puisque le duc de Bourbon devait vivre à la cour, puisqu'il devait avoir la survivance, que son père lui destinait, de grand maître de la maison du roi, il fallait bien qu'il connût les diverses fonctions, l'ordre, le rang et les noms de ceux qui s'y trouvaient ; c'est pourquoi il lira avec M. de la Bruyère le livre de l'Etat de France, au moins le premier volume, réimprimé à part, et souvent, presque tous les deux ans ; on y trouvait sur la maison du roi tout ce qu'il était nécessaire aux courtisans de bien connaître. Si la Bruyère eût été obligé de faire cette lecture tout seul, il y eût pris fort peu d'intérêt; mais avec le duc de Bourbon, qui connaît mieux le sujet que son maître, il s'instruira et s'amusera des réflexions du jeune prince, sauf à se moquer de l'abbé Besogne, quand l'auteur les ennuiera par de longs et inutiles discours, comme il avait ennuyé le Dauphin en prêchant devant lui. Mais M. le Duc considérait l'Etat de France comme la plus sérieuse de toutes les études, et la Bruyère dut s'en faire un devoir rigoureux. 6° En même temps, pour se distraire, M. le duc de Bourbon étudiera avec M. de la Bruyère, dans les Métamorphoses d'Ovide, ce qu'on appelait la Fable. Les Grecs et les Romains dominaient au théâtre, dans la poésie, dans les beaux-arts : étudier leur mythologie dans Ovide, c'était faire ce que l'on appellerait aujourd'hui un cours de littérature amusante. 7° Enfin, pour grouper toutes ces connaissances dans un cadre philosophique assez vaste et assez neuf, la Bruyère expliquera la doctrine cartésienne à M. le duc de Bourbon, en lisant avec lui le livre de M. Descartes intitulé les Principes ; il ne devra pas tant s'appliquer à suivre le système dans ses détails les plus hardis, qu'à en extraire ce qu'il y a de plus solide et de plus facile à comprendre. En un mot, dans la philosophie comme en tout le reste, M. le duc de Bourbon devait éviter tout ce qui sentait l'école, s'en tenir à ce qui était indispensable pour soutenir son rang à la cour, et répondre aux vues et aux desseins de Sa Majesté.

(1) Cf. notre chapitre VI, p. 154, 155.

DANS LA MAISON l>K (ONIU:. 186

Cf iiro^M'iiimiic (les (''tiidis (le i\I. \r «lue (II' l'xilirhoii à (Jliiiiililly iioiim l'ail mieux vt)ir(|uc tout coiiinu'iiluirc lu |)osition de lu Bruyère dans la niuisoii de Coudé, el, iiouh en dc^iiiie lu ineKiii»' exacte. Mai» co pnj- !;nimme ne nous montre jjus avec (jucdle prudence M. le Prince considéruit leH uvanla^es (ju'il pouvait tin^r, pour sou petit-fils, des maîtres (pli lui étaient uttach(''s ; avec (]uell(! vivacité il saisisHaiten un moment les personnes, leurs iutcMvts, leurs talents, et mi^nK; leurs Imtnenrs et leurs ('a|iriees : avec (pielle l'acilc compréhension de tout le d('tiiil et du plan général de cette éducation il indiquait à chacun ca'. «pfil d'-vait l'aire, ce(]u'il devait dire, ce (pi'il savait, ce qu'il ne savait ]»as. Rien n'échappait à sa prévoyance, et il donnait ses ordres avec tant de netteté et de douceur, d'un ton si ferme et si posé, que tout le monde obéissait avec joie et faisait sou devoir avec une sûreté infaillible.

La Bruyère fut ravi. C'était la première fois qu'il pouvait étudier un <i;rand homme, ou, conmie ou disait alors, un héros : il le voyait tous les jours, sans pompe, sans ostentation, plein de gloire et de simplicité ; il l'admirait lorsqu'il lui entendait dire : « Je fuyais y>, avec la même grâce que : « Nous les battîmes ». Il était heureux de l'entendre « parler aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations; aux voyageurs de ce qu'ils avaient découvert dans la nature, dans les gouvernements, ou dans le commerce ; à l'artisan de ses inventions ; enfin aux savants, comme Sauveur, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. c( Alors, il n'y avait livre que M. le Prince ne lût, il n'y avait homme excellent dans quelque spéculation ou dans quelque ouvrage, qu'il n'eût entretenu : tous étaient sortis plus éclairés d'avec lui (l),et rectifiaient leurs pensées par ses pénétrantes questions ou par ses réflexions judicieuses. » Bossuet le savait bien : il y avait juste un an qu'il lui avait écrit ce billet caractéristique : a Je suis très obligé, Monseigneur, à Votre Altesse Sérénissime, de l'avis qu'elle m'a donné du livre de M. Claude. On me l'a déjà envoyé , je ne l'ai pas encore ouvert. J'espère en aller faire la lecture à Chantilly au commencement du mois prochain, et résoudre avec vous ce qu'il faudra faire pour l'éclaircissement de la vérité. Quand je vous aurai contenté, Monseigneur, je me tiendrai pour invincible. » Comment la Bruyère n'aurait-il pas essayé de faire aussi son profit du talent de Condé pour éclaircir la

(1) Oraison J'uni'bi-e de Condi-, par Bossiiet.

vérité? La Bruyère n'avait qu'à écouter : il en avait l'habitude. Plusieurs remarques qui sont dans les Caractères viennent de là. Ce sont des souvenirs de Chantilly, j^uisés à cette source limpide et jaillissante qu'on appelait l'esprit de M. le Prince.

La Bruyère fut d'autaut plus frappé de la sagesse de Condé qu'il était peut-être arrivé à Chantilly avec quelques préventions. Condé passait pour un mauvais caractère : les hommes de lettres lui avaient fait la réputation d'un rude jouteur dans les discussions. Ou prêtait ce mot impertinent à Boileau : « Dorénavant (l),je serai toujours de l'avis de M. le Prince quand il aura tort. » La Fontaine avait imprimé (2) : (( Jamais M. le Prince n'avait tant d'esprit que quand il avait tort. Comme dans la guerre, plus on lui opposait d'ennemis et d'insurmontables difficultés, de même dans la dispute, plus on entassait d'arguments, d'exemples et d'autorités , plus il triomphait. Pi prenait la victoire et la raison à la gorge, et la mettait de son côté. » La Bruyère eut bientôt deviné le sens de ces fables. La Fontaine excellait à envelopper la vérité, et Condé perçait à jour toutes les enveloppes. Boileau avait des idées arrêtées en littérature, des principes rigoureux, une forme un peu étroite : Condé secouait toutes ces entraves et marchait à son but avec une vitesse incroyable. Ennemi mortel de l'obscurité et de l'affectation, il ne se mettait en peine que d'exprimer nettement ce qu'il croyait vrai (3), de la manière la plus simple et la plus naturelle, et il ne pouvait souffrir qu'on embarrassât la recherche de la vérité de raisons peu concluantes. Dans la polémique religieuse et philosophique, il portait ce coup d'œil d'aigle qu'il avait sur les champs de bataille : il voyait tout de suite le point faible de l'adversaire, et l'attaquait avec une vivacité qui mettait en déroute les puissants raisonneurs; ou bien, s'il avait à soutenir le choc d'une argumentation solide, il repoussait énergiquement toute preuve qui n'était pas démonstrative ; il ne se rendait jamais qu'à l'évidence (4). La contestation finie, il n'y pensait plus : c'était une douceur charmante, capable d'éteindre la colère la plus allumée ; et il éprouvait un véritable chagrin, quand on laissait voir quelque sensibilité sur les choses peu obligeantes qui lui étaient échappées dans la chaleur de la dispute.

(1) Mémoires de Louis Racine.

(2) Comparaison (T Alexandre et César avec M. le Prince et Jlr'' le j'i'ince de Conti.

(3) Bsrgier.

(4) Bergier, p. '243.

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