DANS F, A MAISON PK (ONI)!';. IC
lo.sojiliic tic l>(^HcarteH, un jcinif lioininc mohuim' Sauv«'ur, <iiii ]*'.» siiivail nssidi'jmciit (I). Co jciiiic Immimiio étiiit piiuvre; 8tt famille le «loHtinuitù, riOi,dist', vt hom oiich;, l'alilu' <lo ToiirmiH, protiuit Hiir Hon béiu'dco do quoi le nourrir à Paris, pondant, qu'il faisait se» études en théoloi^io. Sauv(!ur n'avait aucune disposition pour ce ^enrc d'études ; il n'y faisait point d(! proi^rès. Un jour la •^('ornétrie d'Euclido lui tonilta cnti'o les mains : on un mois, il l'avait a[)j»rifie sans maître. ]\Iais à (|Uoi cola pouvait-il lui servir? II pensa à se faire médecin, et il étudia l'anatomie et la l»ofaniqno. Il a])prenait ces sciences nouvelles avec un «i^rand zèle; mais il était fort iiKjuiet parce que àon oncle, l'abbé do Tournus , se faisait scrupule d(; lui continuer sa pension. Il confia ses inquiétudes à M. de Cordemoi, ((ui en parla à Bossuot. ( 'o prélat voulut voir Sauveur; il l'interrogea, le sonda, le tourna, et, quand il le connut bien, lui conseilla de renoncer à la médecine. Ni théologien, ni médecin; que sera donc Sauveur? Géomètre : Bossuet l'avait parfaitement compris.
Muet jusqu'à l'àgc de sept ans. Sauveur n'eut jamais les organes de la voix bien libres : absolument dénué d'esprit littéraire , il pe retenait que des raisonnements et des chiffres, et portait dans son langage la sécheresse et la concision de la géométrie. Il donna pour vivre des leçons de mathématiques, et fut ce que l'on n'avait pas encore vu, un géomètre de profession. Ce titre nouveau piqua la curiosité de quelques dames telles voulurent connaître cet original qu'on appelait M. Sauveur. Il fut recherché, entre autres par M"" de la Sablière, l'amie de la Fontaine. Sauveur obtint facilement une certaine vogue qui le mit à l'abri de l'indigence ; mais une réputation n'était point faite alors, tant qu'elle n'était pas parvenue à la cour. Il n'y a rien, dit la Bruyère (2), qui mette j)lus subitement un homme à la mode et le soulève davantage que le grand jeu. C'est ainsi que le marquis de Dangeau était parvenu à la familiarité du roi. Pour justifier sa probité, que les méchantes langues avaient attaquée au jeu de la bassette, il fit calculer par Sauveur les avantages du banquier sur les pontes. Bien des courtisans furent étonnés de voir évaluer, en nombres précis, ce que jusque-là ils n'avaient fait qu'entrevoir avec beaucoup de peine et d'obscurité. Le calcul de Sauveur était si clair qu'il fallut se rendre
(1) Élof/e du Sauveur, par Fontenelle.
(2) Chap. xiii, n" 7.
à l'évideuce. Le roi et la reine demandèrent à Sauveur de faire Fexplication en leur présence. L'honneur de Dangeau brilla du plus vif éclat; mais le jeu de labassette fut prohibé comme ruineux et immoral. Sauveur était devenu un homme célèbre. On lui demanda le calcul du quiuquenove, du hoca, du lansquenet. Il ne connaissait point ces jeux, qu'on jouait à la cour; mais, dès qu'on les lui avait expliqués, il les réduisait aussitôt en équations algébriques : les joueurs à leur tour n'y reconnaissaient plus rien, mais tous admiraient la clarté de ses démonstrations et portaient aux nues le talent du géomètre. Bossuet et Cordemoi lui obtinrent une récompense bien méritée : ils le firent nommer maître de mathématiques des pages de M""^ la Dauphine (1680;.
En 1681, étant allé à Chantilly (1) pour faire avec Mariotte des expériences d'hydrostatique sur ces belles eaux qui ne se taisaient ni jour ni nuit, il satisfit l'ingénieuse et vive curiosité de M. le Prince, qui prit beaucoup de goût et d'affection pour lai. Coudé faisait venir souvent Sauveur à Chantilly, et l'honorait de ses lettres. Un jour, dit Fonteuelle, que Sauveur entretenait M. le Prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savants, ou qui faisaient profession de l'être, ils lui coupèrent la parole, ce qui n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini, le Prince leur dit : « Vous avez cru que Sauveur ne s'entendait pas bien, parce qu'il s'explique avec peine ; mais je le suivais et je l'entendais parfaitement. Vous m'avez parlé beaucoup plus éloquemment que lui, mais je ne vous ai pas compris , et peut-être ne vous comprenez-vous pas vous-mêmes. » On peut craindre que ces deux savants, que Fonteuelle ne nomme pas, ne soient MM. de Meaux et Cordemoi. On trouve dans les archives de la maison de Coudé une lettre autographe de Bossuet à M. le Prince (2), où l'éloquent évêque rappelle ses âneries en hydraulique et rit encore longtemps après, à Germigny, des plaisanteries que sur ce sujet Coudé lui avait faites à Chantilly. Sauveur prit le temps de ses voyages à Chantilly pour écrire un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là! L'oracle lui rendit pleine justice, et, dès qu'il fut question de Sauveur pour enseigner les mathématiques et la fortification à M. le duc de Bourbon, M. le Prince l'accepta sans difficulté.
(1) Fontenelle , Élofje de Sauveur.
(2) 9 octobre 1685.
DANS LA MAISON DK CONDl';. IC?
Mais Smivtiir ne pouvait rien luire «le j)Iiim,cI, celii ii »'-tiii! <jue Iii iiKiiiKlrc piirtic de ce (|ii(' \v diin de H(<m-I)()ii dcviiit, upprctidn-. (^imut un resit', i|iii (■(im|ircii!iil lu !;i'iil;i-;i|)Iii(' de rMiirojtc, les niM-iirs et les nonvcniciiuMits des divcis l"]liils, les ^cMi(''aI<i;,''icH dcH principuleH fuinillcs du iiKindt', ri'^tul, de; l^'iuiico et rhistoiro inoderue du niyuurae, cela diMuanduit un Iioninu' «pii eût la coiniaiHsance des lois, lu ])ratiquo des alliiires, (pii sftt les luii«j^ne.s mortes et vivantes, et ue fût «^truii^cr ù uncunc ddcfrinc Un pareil lioiuiiie n'était j)as facile à trouver.
A ce projxis, dilférents noms furent prouoncés. 11 est probable que eelni de I^'leury le fut uvunt tous les autres. Su capacité étuit connue, et depuis la mort du duc de Vermandois il étuit libre : il accompa- •::uait Bossuet à la Trappe. Mais Bossuet réservg,it Fleury pour des fonctions plus im])ortantes, et ce n'était i)as dans la maison de Condé. Alors il fut fait mention de l'abbé llenaudot, qui avait été attaché avec Fleury ù l'éducation des princes de Conti. Bossuet en fit grand éloge ; mais l'abbé Renaudot était trop occu})é de la Gazette de France pour prendre nue autre charge. Ce n'était pas une sinécure bien agréable que d'être chargé de l'éducation des princes. Bossuet en savait quelque chose. Les mémoires de Dubois, valet de chambre du Dauphin, nous montrent les misérables tracasseries dont le précepteur du Dauphin avait été l'objet ; et cela n'était rien auprès des amertumes dont Bossuet avait été abreuvé à la cour. « 0 le monde, le monde, le monde! s'écriait-il alors, les jîlaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples! Sauvez-nous, Seigneur, sauvez-nous; J'espère en votre bouté et en votre grâce; vous avez bien préservé les enfants dans la fournaise; mais vous envoyâtes votre ange. Et moi, hélas! qui suis-je? » Et le précepteur s'humiliait, tremblait, s'enfouf-ait dans son néant. A la fin, il était devenu insensible à tous ces chagrins, iudift'érent même au succès de ses efforts ; il était demeuré à son poste jusqu'au bout, et longtemps après le moment où nous sommes, vers la fin de sa vie, il avouait qu'il était fier de deux choses : 1" d'avoir pu faire l'éducation du Dauphin; 2" de n'avoir jamais été convaincu d'erreur en matière de foi.
L'une des grandes difficultés pour les précepteurs des princes était alors d'éviter l'accusation de jansénisme. Les courtisans au fond de leur cœur se moquaient des cinq propositions de Jansénius, et ne se souciaient nullement de savoir si elles étaient dans le livre con-
damné (1) ; mais si un précepteur de prince, pour protéger les mœurs de son élève, s'avisait de se déclarer trop hautement contre les mauvais exemples ; s'il était indigné que M™'' de Montespan étalât aux yeux du public ses grossesses adultères et poussât l'impudence aussi loin qu'elle peut aller; s'il avait le mallieur de se révolter contre les vices mythologiques de Jupiter tonnant et triomphant, on avait bientôt fait d'accuser le moraliste de jansénisme. Et rien ne pouvait le défendre de cette hérésie. Bossuet, armé de toutes pièces, avait eu beaucoup de peine à résister à cette accusation ; l'abbé Renaudot y avait succombé, et avait dû quitter la cour comme s'il eût été coupable de lèsemajesté. « Le roi, dit le marquis de Sonrches (2) , avait depuis reconnu la fausseté de ce qu'on lui avait dit de l'abbé Renaudot, et pensait qu'il eût été bon que ce sp-vant ecclésiastique fût demeuré auprès des neveux de M. le Prince et eût conservé le crédit qu'il avait sur leur esprit. » Mais c'était une affaire finie et sur laquelle il ne fallait pas revenir. On était content aujourd'hui des princes de Conti : ils avaient vraiment bien fait au siège. de Luxembourg, et le roi voulait récompenser ceux qui les avaient élevés. Eu effet, à quelque temps de là Renaudot imprimait dans la Gazette de France : « Le Roi vient de donner l'abbaye de Loc-Dieu dans le diocèse de Rodez à M. l'abbé Fleury, ancien précepteur du prince de Conti, du prince de la Roche-sur- Yon et de feu Monseigneur le duc de Vermandois, grand amiral de France. » Et peu après l'abbé Renaudot, aj)puyé par Condé, qui cette fois fit son éloge à Bossuet (3), demanda et obtint la charge de garde de la bibliothèque du Roi. Après l'abbé Fleury, après l'abbé Renaudot, Bossuet ne voyait parmi ses amis personne de plus capable que la Bruj^ère , trésorier de France en la généralité de Caen. On prit sans doute quelques informations sur lui. Je suppose que M. Cordemoi ne donna que les meilleurs renseignements sur cet ancien cartésien. Mais nous n'avons pu trouver aucun document précis sur les détails de cet événement si important pour la Brnyère. Tout ce que nous savons, c'est que la Bruyère, après avoir hésité quelque temps, accepta cette charge avec reconnaissance, et même avec la gaieté un peu risquée du bourgeois parvenu : a II faut, dit-il (4), qu'uu honnête homme ait tâté de la cour : il découvre
(1) Elératkms de Bossuet, xviii^ semaine, XV!!!"^ élévation.
(2)T. I, p. 193, note 1.
(3) Lettres de Condé à Bossuet.
(4)Chap. viii, no 9.
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en y cntniiil coimiic un iiitiivcun iiiuiidc (jiii lui ('-tait iiiooniiu, où il voit r(J<j^iior (5,u:aloin(Mit le vicoct la pdiiUîssc.et où tout, lui est utile, le bon et l(î nuuiviiis. j> 1 1 sut tiiiit de ^ré à JioHKiiet et i\ Cordcmoi de ce qn'iU faisaient pour lui (|ue sa reconnaissance s'éleva jus(|u'à rcnthousiasme. Si l'on trouve (|u'il exa;,à're, il répond (pi'il n'y a guère de plus bel excès (picî celui (le la reconnaissance. JOnfin c'est avec un noble orgueil (ju'il laisse écliiipper ce vr\ de son cœur (]) : a II y a un goftt dans la pure amitié nii ne peuvent atteindre ceux <pii sont nés médiocres. »
(Jondé de retour à (Chantilly n'avait pas dissimulé ses inquiétudes snr la capacité des révérends ])èrcs : ils ne pouvaient donner au duc de lîourbon l'éducation scientifi(|U(! et i)olitiqu(! dont il avait besoin. Le r. Bergier, ])our défendre la société de Jésus, racontait cette anecdote. Eu 1G4I , le cardinal de liiclielieu était à Rneil, ofi Coudé, qui s'ajipelait alors M. le Duc, lui rendit visite; ils parlèrent de tout (2), et M. le Duc, qui n'avait encore que vingt ans, le fit avec tant de capacité, que ce cardinal, incapable d'admirer ce qui n'était pas digne d'admiration, dit à M. de Chavigny, secrétaire d'État, qui entra dans sa chambre quand M. le Duc en sortit : c< Vous avez dû rencontrer ]\[. le Duc qui sort d'avec moi : nous avons eu une conversation de plus de deux heures sur les matières les plus importantes de la religion, des sciences, de la guerre, de la i)olitiqne, des intérêts des princes, du gouvernement des Etats ; ce sera assurément le plus grand capitaine de l'Europe et le premier homme de son temps, et peut-être des siècles à venir, en toutes choses. » Mais Condé n'était pas sensible à la flatterie, et le duc de Bourbon n'avait pas l'extraordinaire précocité d'esprit de son grand-père.
Cependant sou père était tellement pressé de le jeter dans le monde qu'il n'aurait peut-être pas attendu la fin de ses études, lorsque mourut à Paris, le 6 juillet, la fameuse princesse palatine. Aune de Gonzague et de Clèves, mère de M""^ la Duchesse : il fallut bien attendre au moins les trois semaines de rigueur consacrées au deuil. Il n'était pas moins nécessaire que M. le Duc rendît les devoirs funèbres à sa belle-mère, qu'il ne regrettait guère, mais qu'il avait toujours honorée : il eut la satisfaction de voir une grande partie de
(1) Chap. IV, n^ 1.
(2) Lettres du P. Bergier snr Condé, p. 204 , in-12, chez F. Dnljois, Paris, 1699.
la cour venir, après le DanpliiD, oftVir ses compliments de condoléance avec un zèle de fort bon augure (1) ; aussi s'engagea-t-il à continuer ses soins et sa protection à tout ce qui avait été cher à sa belle-mère, en interprétant favorablement ses moindres désirs. Mais M""" la Duchesse était inconsolable : ni les témoignages de respect et de sympathie dont elle fut accablée, ni les bontés des princes et des princesses, qui se plaisaient à reconnaître la grandeur de sa famille par de si dignes distinctions, ni la bienveillance particulière du roi, qui voulait contracter avec elle une alliance plus intime, ne pouvaient sécher ses larmes. Quelle que fût la foule de ceux qui prenaient jiart à son deuil, elle ne pouvait oublier la tendresse d'une mère sans égale (2), ce trésor inépuisable de bons conseils qui l'avaient soutenue et consolée dans ses chagrins. C'est ce qu'elle fit entendre à l'évêque de Meaux, qui, à son retour de la Trappe, eut avec elle un long entretien.
Bossuet admirait la piété de M"'' la Duchesse, qui avait résisté aux plus dangereuses tentations ; sa patience au milieu des épreuves que lui avait infligées la jalousie de son mari ; sou esprit, qui se faisait sentir sans vouloir briller et, supérieur à l'esprit du monde, se montrait dans l'éducation de ses enfants; sa vertu enfin, qui ce avait forcé l'estime des hommes et du premier des mortels, et qui allait comme une vive lumière percer tout à coup avec un grand éclat un beau mais sombre nuage. » M™*^ la Duchesse avait deux grandes inquiétudes : l'une sur la mémoire de sa mère, l'autre sur l'avenir de son fils. Elle ne pouvait ignorer les fautes, les erreurs, et l'incrédulité scandaleuse où avait trop longtemps vécu M™" la princesse palatine. Dieu, certainement, les lui avait pardounées, par égard pour les douze années de j)énitence austère qui avaient terminé sa vie ; mais le monde ne IDardonnait pas. Souvent ces cruels souvenirs venaient afiiiger sa pieuse fille, qui les retrouvait jusque dans les paroles irritées de son mari. Il n'y avait que la voix de Bossuet qui pût faire taire les méchantes langues et rendre à la princesse palatine l'hommage qui lui était dû. Celui qui avait prononcé l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans, et en dernier lieu de la reine de France? pouvait seul raconter dignement une telle vie et une telle mort. Bossuet ne put refuser de s'en occuper. Les craintes de M""' la Duchesse sur l'avenir de son fils n'étaient pas moins fondées. Elle savait mieux
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Bossuet, Oraison fmûhre de la jjrinccsse palatine.
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({lie ])(M'H(illll(> (-(iiiihicil le (liu; de, \U)\\y\)()\\ , un IlloilUMlt oi'i il ulluit (!Iltrur dans la vie politique, était peu inslriiit des choses (|ui M'y rapportent et (l(^s persoiines (pril reiieontrerait k la cour. Elle tremblait de peur (|Ue , jeté subitement sur cv. thMtre où les moindres parole» ont souvent, un si <;i'an(l retentissement, où les actions les jtlus sinifdes i)euvent. avoir une portée; redoutable , il ne compromit, [lai- une (b; ce« distracti(»iis auxquelles il était, tort sujet, toutes les espérances que l'on avait fondées sin- lui. A ({uelles terril)les misères M'"" la Duchesse et sa famille ne seraient-elles pas exposéi'S, si son mari voyait crouler Il la fois, peut-ôtre pour qnebjue enfantillage de son fils, tout l'édifice de ses projets et des bontés du roi! M. de Meaux, l'homme de France (pii avait, ])our l'éducation des princes, auprès du roi, de la cour et du public, la plus grande autorité, auiait-il pu refuser au petit-fils de Coudé son concours et son appui, qu'il avait accordés aux fils de M. le prince de Conti ? — Il est ja'obable que Bossuet alors parla à M""^ la Duchesse de J\IM. tSauveur et de la Bruyère, et qu'il garantit leur mérite et leur capacité.
Les trois semaines une fois données au deuil, M. le duc de Bourbon, vêtu de beaux habits dont il était fier, fut conduit à Versailles, où il demeura une quinzaine de jours avec ses deux i)récepteurs jésuites et deux gentilsliommes de service. Sou père l'accompagna au commencement, mais ne put rester toujours avec lui à cause de son deuil et autres atlaires (1). Dès le P'" août, le jeune ijrince alla chez le roi, chez le Dauphin, chez M""" de Thianges , sœur de M™^ de Moutespan, où il trouva M. le duc du Maine et M"° de Nantes. M. le Duc voulait en finir : M. le prince de Conti venait d'arriver de l'armée, et le roi l'avait loué de sa conduite devant toute la compagnie ; maintenant M. le duc de Bourbon pourra aussi se distinguer sous les yeux du roi. Ou le trouva partout fort gentil et sans embarras ; la cour s'occupait même beaucoup de lui , et le roi voulait qu'il fût à son coucher. Un jour, à cause de sa petite taille, il se trouvait perdu dans la foule ; le roi demanda s'il était là, et, quand il se montra, le reçut avec un sourire de satisfaction. Il vint présenter la chemise à Sa Majesté, comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Courtisan tort assidu, il ue manquait ni dîner ni souper: et partout où le roi le voyait, il lui faisait quelque honnêteté. Le duc de Bourbon ne fut
(1) Mss. de r hôtel de Condé.
pas traité moins agréablement par le Dauphin : le 8 août, il assistait au lever du Dauphin et lui donnait la chemise; et, appelé ensuite dans le cabinet, il restait avec le Dauphin une grosse heure, pendant laquelle ils parlèrent fort de chasse. Cela suffisait pour plaire à l'élève de Bossuet! Le duc de Bourbon fnt encore plus favorablement jugé chez M""" de Montespan et surtout chez M'^'^ de Thianges , qui ne connaissait rien d'aussi beau ni d'aussi pur que la race des Mortemart, si ce n'est peut-être celle des Bourbons. Elle le trouva joli, bien sur ses jambes, de bon air, extrêmement honnête. Il avait la grâce d'un nain et le succès d'un gr^nd seigneur. Le roi le retint à la cour plus longtemps qu'on ne s'y était attendu ; il le rappela même de Paris pour assister aux soirées de Marly. Il voulait le considérer auprès de M*'" de Nantes; et quand il vit ces deux enfants, l'un de seize ans et l'autre de onze, il jugea qu'ils feraient un charmant couple, capable d'égayer la solennité de ses fêtes. De la Noue du Vair résuma ainsi l'impression de la cour, dans une lettre à Condé : « En vérité. Monseigneur, il me paraît que Votre Altesse doit être contente de Monseigneur le duc de Bourbon : on ne saurait mieux enfourner, ni obtenir une approbation plus générale. » Le P. Talon, informé de ce qui se passait par les RR. PP. du Rosel et AUeaume, ne peut contenir un cri de triomphe : « Qu'on vienne donc douter aujourd'hui de ses prophéties sur M. le duc de Bourbon, et mépriser le pédantisme de son collège ! Il se moque agréablement des étourderies du P. Bergier, qui ne sait plus ce qu'il fait, ni ce qu'il écrit, et se trompe d'adresse en lui envoyant des lettres un peu tristes et inquiètes, destinées à d'autres. » En effet, les jésuites n'avaient rien à craindre des changements qui se faisaient dans l'éducation de M. le duc de Bourbon. Sauveur et^la Bruyère ne pourront leur porter ombrage. Il faudra des ecclésiastiques pour enseigner la religion au duc de Bourbon, et pour lui exposer, comme l'avait fait Bossuet au Dauphin, Thistoire de l'Église. D'ailleurs, la cour était devenue trop favorable aux jésuites j)Our que M. le Duc songeât à se priver de leur crédit.
M. le Duc avait d'autres pensées (1). Esprit fort éclairé et rempli de mille belles connaissances, il croyait avoir aussi un discernement exquis pour en juger ; il avait seulement une grande facilité à les débiter et à les faire valoir dans les occasions. Altier et défiant dans
(1) Relation de la cour de France, par E. Spanheim, p.
DANS I.A MAISON DK CON'DI':, I7:j
su JcuMt'Msc!, il vciiiiil (ruilM|)|(r de im»iiv«'IIl's iimxitneH, que M'"" de Sévii,'!!!' ( I ) cxpoMiiil ainsi à su lille : « Point (reimcinis, iiDiis beuucoiii»
d'uMiis. Voyez comme M île la Fuyette se trouve riclio eu amis de
tous côtés et i\o toutes conditions : elle a cent l>ras, elle atteint partout ; ses enlants savent bien (ju'en dire, et la remercient tous les jours de s'iHn; foi nié un esprit si liant ; c'est une oltli<,'-ation qu'elle a à M. de lu Knclieloucauld, dont sa laniille s'est bien trouvée. » M. le I)u(^ était depuis (pu'lques années dans ce sentiment, et désirait le l'aire partager à son lils; mais il ne voulait ni ])rendn; ni donner pour modèle M. delà Hoclieioucauld, ce vieux héros d'aventures romanesques et l'oracle des dames à la mode, parce que cet homme, qui se croyait su[)érieur eu tout, n'avait jamais réussi eu rien. Le cardinal de Uelz avait eu cent fois raison de dire que M. de la Roclu'i'oucauld, qui avait toujours du je ne sais quoi en lui et qui était toujours sorti des alFaircs avec autant d'empressement qu'il y était entré, aurait mieux lait de se connaître et de se réduire à passer pour le courtisan le plus poli de son siècle. Un jour viendra bientôt où la Bruyère lui donnera le nom comique du vieux Télèphe, héros célèbre dans la tragédie grecque par ses malheurs et par ses plaintes contre la méchanceté des hommes (2). « Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne présume d'en avoir : il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il a d'esprit ; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d^éteudue : ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui devrait l'avertir de rester en deçà ; mais il passe outre, il se jette hors de sa sphère; il trouve lui-même sou endroit faible, et se montre par cet endroit ; il parle de ce qu'il ne sait point, ou de ce qu'il sait mal ; il entreprend au-dessus de sou pouvoir; il désire au delà de sa portée ; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon et du louable, qu'il oftusque par ralîectatiou du grand et du merveilleux. On voit clairement ce qu'il n'est pas, et il fait deviner ce qu'il est eu effet. » M. le Duc veut que son fils sache se mesurer et se renfermer dans ce qui lui est propre et qui est le sien. La meilleure philosophie est encore celle de Descartes : « Connais-toi toi-même » est la vraie formule.
L'an passé, M. le marquis de Vardes, cousin de M. le Duc, et
(1) M«« de Se vigne, t. IX, p. 47 i.
(2) Chap. XI, no 141.
disciple de Régis (1), avait été rappelé après plus de vingt aus d'exil. « En vérité, dit M°"' de Sévigné (2), on n'y pensait plus; il paraissait oublié et sacritié. Le roi déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours. Tout le monde fut surpris ; jamais nouvelle n'a fait une si grande impression, ni un si grand bruit que celle-là. Il arriva, samedi matin, avec une tête unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet, comme on le portait en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du Roi : le Roi lui dit que, tant que son cœur avait été blessé, il ne l'avait point rappelé, mais que présentement c'était de bon cœur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et d'un air pénétré, et ce don des larmes, que Dieu lui a donné, ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le Roi fit appeler le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua ; le Roi lui dit en riant : <( Vardes, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi. » M. de Vardes du même ton : « Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié, il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises. — Eh bien! je le veux, dit le Roi, reste à vingt-neuf. » Ensuite le Roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule. )> Le marquis de Vardes dit tant de sottises de ce genre qu'on voit bien qu'il était devenu sage et qu'il n'avait rien perdu de son esprit. M. de Vardes était toujours M. de Vardes, et Descartes, dont il avait adopté la doctrine, était un grand philosophe. Tel était l'évangile du jour. » Ne pourrait-on enseigner une si belle philosophie à M. le duc de Bourbon? Tel était le désir de M. le Duc lorsqu'il eut avec Bossuet et Régis une conférence dont l'abbé Bourdelot parle à Condé, dans sa lettre du 15 août 1684 (3). Le vieux médecin admira l'esprit de Son Altesse et sa grande pénétration. Il fut convenu que le duc de Bourbon lirait les Principes de Descartes, mais qu'il n'en tirerait d'autres conséquences que celles qui en découlent légitimement, selon Bossuet, pour démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.
Sauveur et la Bruyère commencèrent leurs lettons au duc de Bour-
(1) Cf. notre chapitre vi, p. 139, 140.
(2) 26 mai 1683, lettre au président de Moulceau.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
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1)1 m aprèH h \'> août. Ils ii'ciiihmiI, uikîiuk; pcini- à OBtimcr iramé- (lialciiicnt. iiii-dcHHOiis (le ri(Mi les IikIch compliiiicntu (jue l'on adrcsKuit (1(! Ions c.ôW'H nii iiriiirc l(!iir r'li'-V(!. Diuis le .IAvv///r , dn (tjtait pliirtieurH pn)clig-o« d'esprit comme le dur de rxpinl.oii. Il y n.ditd»; Viné (1 ), des «^éiiit's heureux à <pii racfpiisition des .sciences nt; coftfe rien, (l'est ce qu'où a vu dans un jcîuue rliél.oricien du collège d(!8 jésuites de Toulouse, ({ui a raisonné publiijuement de la rhétorique daus toate son étendue, do la poésie et surtout de la fraueaise dans toutes ses règles, et des l'ortilicationsou Hièu;esd('s places dans un détail fort ])arti(:idier. Le due de lîourhon, depuis sa sortie du collège, devait l'aire mieux encore, s'il fallait en croire M. Louchault (^). Le duc, dont l'esprit devançait l'âge, n'avait plus ])esoin d'étudier... Une ]dus grande et plus noble passion, lui disiiit-un
Enllamracrii votre jcuno couraj^e ;
Et le ciel, répondant à votre ambition,
A la Gloire bientôt doit faire un jia.ssage. Pour la valeur, elle est née avec vous ; . Les Bourbons, les Enf^hicns, sans un plus long usage,
Par vaincre dès les premiers coups
Commencent leur apjirentissage.
Sauveur avait voulu s'assurer si Sou Altesse savait l'arithmétique (3). Le jeune prince avait d'abord montré beaucoup de facilité et de vivacité pour les nombres; mais lorsqu'il fallut s'appliquer à une matière qui demande beaucoup d'attention, ce beau feu s'était évanoui : ou n'allait plus que lentement sur la division, et « déjà Son Altesse voulait ai)prendre la racine carrée, sans savoir ce que c'est. » Sauveur s'en plaignait (3 septembre) dans ses lettres à M. le Prince. Vrai géomètre d'esprit et de caractère, il disait froidement, sans employer ni tours ni détours, ce qui était exact ou conforme à la méthode scientifique. Tel Sauveur se montrait alors, tel il fut toujours, n'admettant jamais de superflu daus son enseignement ni dans sa condaite, et marchant avec une rigueur inflexible, dans ses actions et dans ses études, droit à son but. Il voulait apprendre au jeune prince ce qui était nécessaire pour entendre la fortification ; rien ne put l'en faire démordre.
(1) Mercure galant, septembre 1684, p. 157.
(2) Mercure. galaut, août, p. 57.
La Bruyère y mit plus de tour et de finesse, mais il ne promit certes point au duc de Bourbon de lui faire 9,cquérir sans peine les connaissances dont il avait besoin. « L'esprit, dit-il (1), s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument. » La Bruyère ne niait -pas les avantages de la naissance et de la fortune ; il disait qu'une grande naissance ou une grande fortune annonce (2) le mérite, et le fait plus tôt remarquer. « Les petits sont quelquefois (3) chargés de mille vertus inutiles ; ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre. » La Bruyère ne niait pas non plus qu'il pût exister des génies extraordinaires , comme ceux que la flatterie attribue aux princes : il était très curieux de les voir et de leur présenter ses hommages ; mais il n'admettait que sous bénéfice d'inventaire leur hautaine supériorité. « L'on voit, disait-il (4), peu d'esprits entièrement lourds et stupides ; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants ; le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la république et renferment en soi l'utile et l'agréable, comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, le bon conseil, l'esprit du jeu, celui de la société et de la conversation. )) Dans le commun des hommes et parmi les talents ordinaires, la Bruyère trouvait naturellement sa place avec Sauveur auprès de Fabvier, l'habile maître de danse, qui était plus content de M. le duc de Bourbon (5) , parce que Son Altesse portait mieux ses bras et son pied droit.
La Bruyère ne nous a pas dit quel fut le sujet de ses premières leçons au duc de Bourbon. Je suppose qu'il ne fit point de cours régulier. Il n'en eut guère le temps : M. le Prince attendait son petit-fils à Chantilly pour dresser le plan d'études que l'on devait suivre. Du reste, la Bruyère n'était pas obligé, comme Sauveur, de commencer par des théories abstraites avant d'arriver à la pratique. Il pouvait parler d'histoire moderne, de faits récents , de personnages contemporains ou dont le souvenir était encore vivant à la cour de Louis XIV.
(1) Chap. XI. no92.
(•2) Chap. VI. n» 2.
(3) Chap. XI, no 93.
(4) Chap. XI, no86.
(5) G septembre 1684, lettre de De la Noue à Condé,
hAN'S l,A MAISdN DK CON'I)!':. 177
Le iiiailrt' cl. relève .s'ciiIrelcMiiiiciil, tlt-s familles ait milieu descjnelles le (lue (!<' Jioiirboii avait acciniH resjjoir ih. hrilUîrel de dominer, doH coutrécsdont il voyait toiiH les Joiii-h les princeHoii les amhasHttdcurH. S'Hh parlaient dos liistoiros luituiiics, cY'Iait de ccIIom dont h; jeuiu; prince voyuitilcs re[)ré.senlut ions iidminiMeH en marl)r(',('n l»ron/.e, en j)f;inture, en poésie, dans les jardins, dans les jtalaisetlesthéiUres de Sa Majesté. Tiii. l^ruyère avait l'air d'cxplirpicr au due de Bourbon la fortune et le mobilier de s(»n futur beau-père. Tout cela ne coûtait aucune peine à entendre ni à ensei«jner. Cepi'udant il nous paraît probaljle que le duc do Bourbon fit avec la Bruyère daus ces premières leçons au moins une lecture sérieuse, les l'rincijics de Descartes, ne fût-ce que la préface ou seulement ré})ître dédicatoire à la séréuissime princesse Elisabeth, tante de M""* la Duchesse. ( -'est un morceau remarquable que cette épitre : Descartes l'a écrite en pliilosophe, il le dit lui-même, et il y définit la sagesse t\ peu près comme le faisaient Aristote et Théophraste : « Quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de sa raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa uature le permet. » Descartes voyait dans la princesse Elisabeth toutes les qualités requises à la plus haute sagesse. Ni les divertissements de la cour, ni la façon dont les princesses avaient coutume d'être nourries, qui les détournait entièrement de la connaissance des lettres, n'avaient pu l'empêcher d'étudier ce qu'il y avait de meilleur dans les sciences ; et Descartes avait connu l'excellence de son esprit, parce qu'elle les avait parfaitement apprises eu peu de temps. La Bruyère cherchait les mêmes qualités dans le petit-neveu de cette savante princesse, mais il avait peine aies trouver. Le 6 septembre, De la Noue du Vair rendait ainsi compte des premières leçons du duc de Bourbon (1) : « MM. de La Bruyère et Sauveur sont contents de son application; il y a encore quelque enfance. »
Le 13 septembre, le duc de Bourbon partait pour Chantilly, et Deschamps, ce même jour, écrivait à Coudé pour s'excuser de ne pas accompagner son petit-fils et pour demander une prolongation de congé, qui devint un congé définitif. On donna à M. Deschamps la maladrerie de Dammartiu, dont il prit le titre et laissa la jouissance au médecin Louguereau. — L'abbé Bourdelot était dans la joie : on lui avait en-
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
voyé de Cliantilly un pâté de sanglier et, peu après, une biche entière; il en parlait avec fierté à M"'" de la Fayette, qui n'avait reçu qu'un lièvre et se montrait également contente; elle n'était pas difficile, depuis qu'elle avait repris des forces avec du bouillon de vipère (1). Bourdelot ne cachait pas sa satisfaction de voir le duc de Bourbon faire de belles chasses à Chantilly ; il se moquait de la rhétorique de collège, et offrait à M. le Prince d'excellents conseils sur la nouvelle éducation de son petit-fils. Il voulait qu'on donnât au jeune prince quelques relations à faire , « où il raccourcît au lieu d'am})lifier comme dans les classes ». Nul n'était plus propre que le difficile et concis la Bruyère (2) à mettre ce conseil en pratique. L'abbé Bourdelot ne pouvait guère lui adresser un compliment plus délicat. M"° de la Fayette fut plus délicate encore : elle se réjouit du changement que M. le Prince faisait dans l'éducation de son petit-fils, mais elle n'en dit rien.
Le 14 septembre, peu après le départ du duc de Bourbon pour Chantilly , le Dauphin tomba malade à Saint-Cloud , d'une fièvre qui devint assez vite dangereuse. Il fallut employer les remèdes les plus énergiques pour combattre le mal qui semblait près d'emporter le fils unique du roi. L'inquiétude fut si grande que Sa Majesté retarda son départ pour Chambord d'au moins huit jours. Un pareil symptôme, quand il fut connu, jeta l'alarme de tous côtés, surtout parmi les amis de Bossuet. Chacun exprimait son chagrin en faisant l'éloge du Dauphin. Le Dauphin, l'éducation du Dauphin, et les hommes qui l'avaient faite, n'était-ce pas le modèle que l'on devait suivre, quand on était attaché à M. le duc de Bourbon? Et cet idéal disparaissait juste au moment où la Bruyère avait le plus besoin de le voir et de l'étudier! Cordemoi était dans la plus grande afiliction, et ne cessait pas d'énumérer les qualités du Dauphin. Est-ce pour cela que la Bruyère résuma, sous la forme d'une épitaphe, ce qu'il entendait dire du jeune prince (3)? « Un jeune prince d'une race auguste, l'amour et l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre, plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers, par ses divines qualités et par une vertu anticipée, que les enfants des héros sont plus proches de l'être que les autres
(1) Mss. de l'hôtel de Condé, 19 septembre 168-i.
(2) Voltaire.
(3) Chap. XII, n'J 106.
DANS l,A MAISON' DK CoNDÉ. 170
Ikmmiiu's. » liii lîriiyÎTi! voyiiil. Iii un prof^i-t'H cmitrain; ù. la iimxiiiK' lîiliiuî et Imiialc (lui veut ({ik! \>n\t iiilN; eu di;;;énérant. Son |)ro«(rt'S ('liait hicii (•oiifuriiii' au systiiiic ivvé |mr Curdcrnoi, muisil 8e trouva en coutradictioMuvec lavéritr. I^a l>ruyèr(!ue tardera pas àn'enuix-rcevoir. Telle est la ('ra<;ilité huiuaiiie, (|ue la moindre impatience peut faire t5chi>uer au port la plus lieurcuse éducation. Le 20 septembre, le cœur d'Anne de ({on/neue, princesse; palatine et^^rand'mèn! du duc de Hourbon, fut j)ortéà l'abbaye d(; l^'arenioufiers, selon qu'elle l'avait ordonné par son testament ( 1 ). «( Dans la solitude de 8aiute-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienlieiireus'' situation la séparait du reste du monde ; dans cette sainte montagne que Dieu avait cboisie depuis mille ans, oi'i les épouses de Jésus-('hrist faisaient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étaient inconnues, où les vesti^ii'os des bommes du monde, des curieux, des va^^'abonds ne paraissent pas ; sous la conduite de la sainte abbesse qui savait donner le luit aux enfants, aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Aune avaient été beureux. » C'est pour cela (Qu'après sa mort elle avait rendu son cœur à cet endroit bien-aimé, où Bossuet le reçut en grande pompe, sans oublier que là même cette princesse, qui avait été si bien instruite, perdit le fruit de sa belle éducation, parce qu'au lieu de la conduire, on voulut la précipiter dans le bien et qu'elle tomba dans le mal. La cour de France était bien autrement dangereuse pour un jeune prince que ne pouvait l'être pour une jeune princesse l'abbaye de Faremoutiers. Louis XIV, après avoir voulu apprendre à sou fils sou métier de roi, commençait à s'en lasser, comme M. le Prince s'était lassé d'apprendre l'art militaire à M. le Duc. Que va-t-il arriver de M. le duc de Bourbon, quel que soit le zèle de ses maîtres (2)? La Bruyère eut l'honneur de s'entretenir avec M°^^ la Duchesse , qui lui confia ses inquiétudes sur l'avenir de son fils unique, et lui demanda de faire tous ses efforts pour le diriger dans la bonne voie, selon les vues de l'évêque de Meaux et de M. le Prince (3). (S C'est un excès de confiance de la part des parents , disait la Bruyère, d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'eu espérer rien et de la négliger. » M™*^ la Duchesse en espérait peu, mais elle y travailla beaucoup, et la Bruyère trouvera tou-
(1) Oraison funvhre de la princesse palatine.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Chap. XII, n" 113.
jours eu elle un fidèle appui. Il parlait allemand, c'était encore une raison pour qu'elle lui accordât sa confiance.
Pendant que le Dauphin, bien guéri, chassait à Chambord avec une nouvelle fureur le loup et le sanglier, sans beaucoup s'occuper d'autre chose ; pendant que ceux qui le suivaient s'exposaient à se rompre les os, mais fort peu à déplaire au roi ou à M'"" de Maintenon ; l^endant que M. de Liancourt, le grand veneur, se brisait une épaule, que M. d'Ecquevilly se fracassait le crâne, et que M. le Duc en était quitte pour une lourde chute, M. le Prince, à Chantilly, veillait à ce que le duc de Bourbon, qui avait été rejoint par sa sœur aînée, s'amusât avec elle dans ses grands bois , sans se laisser emporter par le tourbillon de la chasse à courre au delà des limites de la prudence. Le jeune prince attendait patiemment l'arrivée de ses nouveaux maîtres pour reprendre ses études vers la mi-octobre. Déjà la Bruyère allait partir pour Chantilly, lorsque Cordemoi tomba malade. Sauveur partit seul, et annonça à M. le Prince le péril où était Cordemoi. « J'en suis dans la plus grande peine du monde, écrivait Condé à Bossuet (1), car j'ai pour lui beaucoup d'estime et d'amitié ; et je ne doute pas que vous n'en ayez une grande douleur, sachant l'amitié que vous avez pour lui. » Bossuei ne fut certes pas insensible aux consolations de M. le Prince, « qui connaissait mieux que personne le fond de son amitié » , et lui savait gré particulièrement de ce qu'il venait de faire pour l'éducation du duc de Bourbon ; mais M. le Prince ne put blâmer la Bruyère d'être demeuré auprès de Cordemoi mourant.
Le spectacle de la mort de Cordemoi fat fort émouvant : la société des amis de Bossuet était décimée. Il y avait à peine quinze jours que M. de Meaux, étant à faire ses visites épisçopales , écrivit à l'abbé Fleury à Villeneuve, chez M. le contrôleur général, et le pria d'aller le remplacer à Paris auprès de leur ami M. de Vares, garde de la bibliothèque du Roi. Fleury, qui portait lui-même le deuil tout récent de son élève et ami M. d'Amboile, fils de d'Ormesson, accourut au chevet du malade et l'entretint dans les sentiments de la foi la plus vive. « Il avait, écrit Fleury à Bossuet, une grande consolation de penser à la sainte cité et à la bonne compagnie qu'on y trouvera. Il a philosophé jusqu'à la fin, demandant pourquoi tant de gens, qui s'assemblaient autour de lui, paraissaient alarmés. » — « Pénétré des vérités
(1) Ces lettres de Condé à Bossuet et réciproquement ont été publiées par J. Floquet.
HANH [,A MAISnN KKinNIHv IHl
(le lu n'IJ^ndii ((u'il Minliliiil toiijoiiiH, il a eu I(î hotilieiir, ('•crivuit l'iihiic'' (lo Saint-Iiiicà Bossiicl, de luoiirir entre Ich hras de .M. Fh-ury. » Qncl- (|ue8 jours après, le mémo abb6 de .Suiiit-Luo, (jui n'avait encore que trenf.e-qnufre ans, mourait subitement d'une chute de cheval, en bénissant Dieu d'avoir encore eu le temps de se confesser. Après (b; si violentes secousses, ou comprend reflet (pie produisit la mort de (.'ordeinoi. M. Antoine liosauet, qui assistait k l'agonie, écrivait, le 14 octobre t\ minuit, uiu' rrès courte lettre à M. le Prince, pour lui annoneer que Cordemoi était au bout de ses forces; mais il ne peut lui raconter, ce que M. le Prince lui avait cependant demandé, les derniers moments de leur ami. Il se contenta de prier M. de la Pruyèn; de le lui faire savoir. Le 15 octobre, l'abbé Fleury écrivait à l'évêque de Meaux :(( FAi bien, Monsei<]cneur, il a plu ii Dieu de frapper encore ce terrible coup, et de nous ôter encore M. Cordemoi ; il me semble que je ne vois plus <]ue des morts, et î\ peine sais-je si je suis en vie moi-même : du moins sais-je bien que sij'ai tant soir, peu de raison, je ne dois pas me promettre un moment de vie. » Peu après, la Bruyère partit pour Chantilly: je suppose qu'il put dire à Coudé tout ce que M. Bossuet n'avait pu écrire sur Cordemoi et sa famille.
La Bruyère eut tout le temps de penser à leur ami défunt, et se demanda où était maintenant Cordemoi. Lui aussi, il avait philosophé comme ]\I. de Vares jusqu'au damier soupir, et pensé à la bonne compagnie qu'on trouve dans la sainte cité. Après avoir longtemps cherché, avec Descartes, ce que c'est qu'un pur esprit, il en savait aujourd'hui plus que Descartes n'en enseigna jamais. Cependant rien ne paraissait changé dans la nature ni dans le monde : tout y allait toujours du même train (1). « Qui à vécu un seul jour a vécu un siècle; même soleil, même terre, même monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être pins un corps, mais seulement un esprit. L'homme, cependant, n'est point curieux sur ce seul article :né inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre, il consentirait peutêtre à vivre toujours ; ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu'il en sait; la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un antre monde ; il faut tout le sérienx de la religion pour le réduire. »
(1) Chap. XVI. 11'^ 32.