‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 17 sur 52 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La Bruj-ère quitte l'étude de la philosophie pour celle des sciences politiques. — Sévérité du moraliste pour Gourville. — Galanteries de M. le duc de Bourbon envers Miio,je Nantes ; il apprend l'espagnol pour lui plaire. Fête de Meudon. — Promenades à Clagny.

— Fête de Sceaux; Idylle de la Paix. — Cérémonies du mariage. — Fêtes magnifiques*

— Les jeunes époiTX étaient mariés sans l'être. — Louis XIV devient le modèle des maris. — La Bruyère reprend ses études avec le duc de Boiirbon sur un nouveau plan de plus en plus politique. — Gondé retourne à Chantilly. — On saisit les lettres aux princes de Conti. — Grand scandale ; colère du roi. — M. de la Koche-Guj'on, M. d'Alincourt et M. de Liancourt sont exilés. — Le cardinal de Bouillon veut défendre 31. de Turenne, son neveu : il est exilé. — Désespoir de la princesse de Conti. — Oraison funèbre de la princesse palatine par Bossuet. — Admirable leçon d'histoire politique et de philosophie religieuse. — La Bruyère ne put l'entendre : il assistait ce jour-là, 9 août, à l'enterrement de sa mère. — Réponse à une lettre de M. le Prince. — Débarrassé d'une surveillance incommode sur le duc de Bourbon , il est chargé uniquement d'être sou maître de ijolitique.

La philosophie avait tenu jnsque-là une grande phice dans l'ensei gnement de la Bruyère. C'est peut-être ce qui avait fait croire i M. Eégis que l'on suivait son système dans l'éducation du duc de Bourbon ; du moins il le reprochera plus tard à Sauveur d'une manière dure et offensante (1). Le jeune prince avait lu dans les Principes de Descartes ce qui pouvait l'intéresser ; la Bruyère en avait tiré ce qui pouvait lui être utile pour compléter son éducation libérale et le préparer à la vie publique. La démonstration était faite de l'existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme ; c'était, selon Bossuet, le meilleur

(1) Journal df s savants, 8, 15, "22 mars 1694.

fruit (le la doctrine cartésienne. Le moment était venu, selon Condé, do quitter la spéculation pour la pratique, et de descendre des hauteurs de l'abstraction sur la terre. Le duc de Bourbon dut laisser la plùlosopliie pour les sciences politiques, et, à partir de ce moment, il étudiera la géographie avec les gouvernements, les lundi, mardi et mercredi de chaque semaine. Le 12 juin (1), on avait appris à la cour de Versailles que les princes de Conti étaient arrivés eu Hongrie, mais qu'à peine arrivés, ils allaient être envelo])pés par une armée considérable de Turcs qui s'avançait, disait-on, contre eux. Condé, sans se laisser effrayer par ces bruits exagérés , avait pourtant compris qu'il allait se passer dans ces parages des événements digues d'attention. La lîruyère dans son cours de géographie dut se hâter de sortir de l'Italie où il était engagé, pour conduire le duc de Bourbon en Hongrie par les Etats héréditaires de la maison d'Autriche.

M. le Duc était revenu de Dijon : les états de Bourgogne ne l'avaient pas plus tôt vu paraître qu'ils avaient accordé les subsides que le roi désirait. Quand il parlait au nom du roi, M. le Duc avait une éloquence irrésistible et une activité qui dévorait les affaires les plus épineuses. Mais il y avait dans la maison de Condé quelqu'un de plus expéditif que M. le Duc (2) : Gourville avait profité du mariage du duc de Bourbon pour se faire rembourser par M. le Pelletier, contrôleur général des finances, la somme de 113,000 fr. sur l'ordre exprès de Sa Mojesté ; alors Grourville traitait avec le roi ou ses ministres au nom des Coudé; il réglait avec M"" de Montespan la dépense du ménage de M. le duc de Bourbon, plaçait M"" de la Rochefoucauld comme demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourbon, agissait de pair à compagnon avec M"'' de Laugerou, écrasait M°'- de la Fayette d'une politesse moqueuse ; enfin il distribuait la fortune des Condé comme si elle lui eût appartenu, donnait 500,000 livres de rente à M. le Prince, autant à M. le Duc, 150,000 livres de rente à M. le duc de Bourbon, et se réservait outre cela beaucoup de casuel pour la dépense à faire en commun. Vers le 21 ou 22 juin, lorsqu'il vint de Saint-Maur à Versailles faire signer aux princes de la maison de Condé l'ordre qu'il avait mis dans leurs affaires, il fut obligé, peut-être à cause delà longueur du chemin, de mettre six chevaux à son carrosse pour transporter ses importants dossiers, ses nombreux laquais, et sa grosse et

(1) De Sourches.

("2) Mémoires de (louvvUle, p. 579.

2G8 LA BRUYERE

replète personne richement vêtue. Dans cet ai)i)areil, il fit nue entrée superbe là où, peu auparavant, le roi suivait à pied la procession du saint sacrement ; il ne vit pas la Bruyère, qui s'y trouvait comme tant d'autres ; mais la Bruyère le vit bien, et disait entre les dents (1) : « Tu te trompes, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que Ton t'en estime davantage ; l'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'es qu'un fat. » Puis, voyant comme Gourvilio était reçu par les princes et princesses de la maison de Coudé, la Bruyère se ravisa. « Ce n'est pas, dit-il, qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus d'esprit et plus de naissance : il lit cela dans la contenance et les yeux de ceux qui lui parlent. » La Bruyère commence-t-il à s'apercevoir que chez les grands, qui dans l'administration de leurs biens jouent souvent le rôle de V Etourdi de Molière, on doit faire beaucoup de cas d'un Mascarille dévoué, fidèle, hardi, prudent, d'un homme d'affaires supérieur, qui dispense ses maîtres de l'ennui de bien gérer leur fortune, et ne leur en laisse que la jouissance et l'agrément? Qu'est-ce auprès d'un tel homme, eût-il été fripon ou larron, eût-il fait plus d'un tour qui sentait la corde, qu'un philosophe cartésien, chrétien et honnête homme ?

Du reste , « la règle de voir de plus grands que soi est sujette à bien des restrictions (2) ; il faut quelquefois d'étranges talents pour la réduire en pratique. » C'est ce que la Bruyère ne tarda pas à reconnaître par sa propre expérience, lorsque M, le Prince fut retourné à Chantilly. Le 2 juillet (3), le roi alhi avec toute la cour à Meudou, où M. de Louvois voulait lui donner une fête magnifique et digne de Sa Majesté. Les jardins étaient superbes, le parc et les terrasses d'une beauté surprenante ; il n'y avait rien en Europe de comparable à la vue dont on jouissait par un beau temps. Mais M. de Louvois eut le chagrin de voir qu'il plut pendant totit le temps que le roi fut chez lui. On se promena avant et après la somptueuse collation dont le ministre régala toute la cour; mais les courtisans, moiûllés, crottés et de mauvaise humeur, trouvèrent la fête aussi maussade que le ministre qui la donnait. Pendant que le duc de Bourbon s'ennuyait

(1) 1™ éd., c. VI, n'J9:5«éd., c. il, n« 27.

(2) fe éd., c. XI, n' 48; 4'^ éd., c. ix, n» 14.

(3) Dangeau.

d(^ voir tomber la pluie ;i Meiidon (1), il demanda tout à coup à M. de Ricous, le plus jeuue et le plus gai de ses gentilshommes, s'il était bien difficile d'apprendre l'espagnol. « Non, Monseigneur. Quand on sait le latin comme vous, et qu'on a un bon maître, c'est bientôt fait. » Le lendemain, 3 juillet, le duc de Bourbon envoya la Bruyère lui acheter une grammaire espagnole et un dictionnaire. Le même jour, M. de Xaintrailles écrivait à Coudé, et, après lui avoir dit pourquoi la fête de Meudon n'avait pas réussi , il lui annonçait que a le duc de Bourbon devait laisser quelque temps l'équitation , parce qu'il s'était écorché le genou à la chasse. Du reste, ajoutait-il, il étudie bien maintenant : les maîtres sont contents. Il soupe presque tous les soirs chez M"^" de Montespan ; il s'y est extrêmement apprivoisé : il n'est plus embarrassé avec les filles , comme il était au commencement. Il me paraît qu'il fait comme il faut avec M'"' de Nantes. » Ainsi le duc de Bourbon voulait employer à apprendre l'espagnol les loisirs que lui imposait son écorchure au genou. Il avait donc envie de plaire. M. le Duc fut ravi quand il apprit ce dessein , et dit à M. de Ricous de n'en point parler, parce que ce serait assez plaisant qu'il parût tout d'un coup entendre l'espagnol. Quant à la Bruyère, dans ce joli complot, il devait aider le duc de Bourbon à dire, dans la langue de ce bon don Quichotte que le jeune prince aimait tant : « Belle princesse, vos beaux yeux me font mourir d'amour. »

Le 4 juillet, le duc de Bourbon alla avec M""" de Montespan à C*lagny, dans ce château que Louis XIV avait fait construire pour elle par Mansard, et où elle régnait encore en souveraine pendant qu'une autre dominait à Versailles (2). Après une collation fort gaie, on se promena en cnlèche avec le duc du Maine, M"'' de Nantes et M"" de Croissy. Puis on joua aux barres et autres jeux de garçons, loin du grand étang, dans la partie haute de ces jardins délicieux, près de la grotte de Thétis, aujourd'hui remplacée par le débarcadère de la rive droite. La Fontaine a chanté ces beaux lieux dans les Amours de Psyché; il nous a décrit en détail cet admirable groupe de statues qu'on voit aujourd'hui dans le bosquet d'Apollon et que M"*" de Montespan aimait à considérer, parce qu'il lui rappelait des jours heureux déjà bien éloignés. M. de Ricous, qui était là, écrit à Coudé : « M. le duc de Bourbon commence à se piquer au jeu ; ses assiduités augmentent ;

(1) Mss. de l'hûtel de Coudé.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

il redouble d'empressement, et la princesse (M"" de Nantes) fait la petite maîtresse le plus joliment du monde. » La Bruyère disait (1) : « 11 échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. Il n'échappe presque rien aux hommes ; leurs caresses sont volontaires; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés et persuadent moins. » Eu effet, M™*" de Moutespan se plaignait que le duc de Bourbon s'engageât moins que sa fille.

On peut admettre que les études d'espagnol durèrent un peu plus de temps qu'il n'en fallut pour guérir l'écorchure au genou de 31. le duc de Bourbon ; car le lendemain du retour de Clagny la guérisou était complète. Mais la Bruyère garda le plus profond silence sur tout cela. Il écrivait, le 7 juillet, à Coudé (2) : « Xous sommes tout à fait liors de l'Italie, que M. le duc de Bourbon a vue fort en détail et sait ])ar cœur, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Altesse Sérénissime. Il verra, lundi, mardi et mercredi prochains, les États du duc de Savoie avec une pareille exactitude; et de là nous irons en Hongrie par les Etats héréditaires, qu'il saura parfaitement, comme tout ce qui est géographie : c'est ce dont je réponds à Votre Altesse. La vie de Louis XII peut être présentement à la moitié. Les autres études ne sont pas aussi négligées. Je lui ferai bientôt apprendre les Maisons de Saxe, d'Holsteiu, de Lorraine, de Savoie, de Médicis, de Stuart et de Montmorency. Je ménage avec soin tout le temps qui m'est accordé, sans eu rien perdre, et profite le mieux que je jouis de l'application de M. le duc de Bourbon, dont je suis assez content. Quand je le serai moins, je ne vous le dissimulerai pas : je le lui ai déclaré nettement, et cela fait un très bon efi'et. » Le même jour, 7 juillet, le K. P. Alleaume écrivait à Coudé que M. le Duc était fort content de son fils, qui se conduisait très bien, et dont il ne lui revenait rien que de très avantageux de tous les côtés. Pourquoi la Bruyère n'était-il « qu'assez content » et avait-il menacé le duc de Bourbon de faire son rapport à M. le Prince ? On ne le devine que trop facilement. Le jeune prince, quand il fallait se mettre sérieusement au travail, eût aimé à s'occuper encore de ses plaisirs, et en parlait à M. de la Bruyère uu peu plus souvent que le moraliste ne l'eût désiré.

Le 16 juillet, le roi alla avec la cour à Sceaux , chez M. de Seigne-

(1) Chap. III, n'^ U.

(2) Lettre n"^ 5.

DANS LA MAISON DE CONDE. :i71

]ay. Uue graude fête lui fut donuée : c'était, suivant Voltaire, à l'occasion du pvochaiu mariage de M. le duc de Bourbon avec M'"" de Nantes. Les deux futurs y assistaient avec leur famille ; mais bien d'autres intérêts que les leurs étaient eu jeu. On voudra pourtant bien admettre qu'ils y eurent aussi une petite part, que la Bruyère a fort bien démêlée et qui suffit à leur bonheur. Autant le ciel même avait été défavorable à la fête de Meudon, autant il favorisa la fête de Sceaux par le plus beau temps qu'on pût désirer. Ij' Idylle de la Paix, de Racine et Lulli,fut cliantée avec le plus grand succès par les musiciens de l'Opéra. Le roi la trouva si agréable qu'il en fit répéter une bonne partie. Pendant le dîner, qui fut servi autour d'une fraîche fontaine, sous les bosquets de verdure brillamment illuminés, les violons et les hautbois jouèrent des airs de Lulli qui charmèrent les convives. Rarement on avait plus goûté l'harmonie des beaux vers et de la musique, à la cour de Louis XIV, que par cette douce et pure soirée d'été. « Jamais, du consentement de tous les courtisans, plus belle fête, dit Dangeau, u'avait été donnée au roi. » On ne rentra à Versailles qu'à deux heures après minuit. On en parla longtemps comme d'un triomphe pour M. de Seignelay. Mais la splendeur des jardins de Sceaux, ni les vers de Racine, ni la musique de Lulli, ni les belles voix de l'Opéra, ni les magnificences de la fête n'avaient touché le duc de Bourbon comme de voir et d'entendre M"" de Nantes (1). « Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et l'harmonie la plus douce est la voix de celle qu'on aime. » Le duc de Bourbon était arrivé juste au point où son père voulait qu'il fût pour le marier.

Tout était prêt pour cette cérémonie. M. le Prince vint s'installer à l'hôtel de Coudé à Versailles. Il fallut que les RR. PP. jésuites et M. de la Bruyère cédassent leurs chambres aux gentilshommes de sa suite. La Bruyère n'assista point au mariage du duc de Bourbon ; on ne s'aperçut même pas de son absence. « De tous ceux qui s'empressent, dit-il (2), auprès des grands, un petit nombre les honore dans le cœur, un grand nombre les recherche par des vues d'ambition ou d'intérêt, un plus grand nombre, par une ridicule vanité ou une sotte impatience de se faire voir. » Qui de ceux-là pouvait s'inquiéter de savoir ce qu'était devenu ce petit personnage qu'on appelait M. de la Bruyère? A quoi était-il bon dans ces fêtes éblouissantes, où le roi surpassa

(1) Chap. III, no 10.

(2) Chap. VIII, n» 72.

tout ce que l'on avait encore vu, non seulement chez les autres, mais chez lui-même. c( Quelle noce! s'écrie M'"^ de Sévigné. Quelle magnificence! Quel triomphe!

Sangaride, ce jour fut un grand jonr pour vous,

et (ligue (le beaucoup de différentes réflexions. »

La première réflexion qui se présenta à l'esprit de M"^'' de Sévigné fut que la Sangaride de l'opéra d'Aff/s^ par Quinault, qui avait depuis quelque temps dévoré bien des humiliations, retrouvait dans le mariage de sa fille plus qu'elle n'avait perdu. Jamais, durant les plus brillantes années de sa faveur, M"° de Montespan n'avait obtenu pour elle ce que le roi fit alors pour M"^ de Nantes. Sans parler des énormes rentes qu'il lui assura, ni du million en argent, ni des pierreries et des diamants dont il la couvrit tout entière, il étala, avec ce faste ingénieux dont il était capable, sa générosité ])aternelle dans les diverses cérémonies des fiançailles et du mariage. Quelle consolation pour le cœur d'une mère! Quel baume délicieux sur les blessures d'une maîtresse délaissée! Rien n'y manqua. Le 23 au soir, eut lieu la cérémonie des fiançailles, eu présence de toute la cour, dans le salon du petit appartement du roi ; ensuite le roi monta en carrosse avec toutes les dames (il avait fait tenir à cet effet plusieurs calèches toutes prêtes) ; puis il s'embarqua sur le grand canal avec cette belle compagnie. Ou se promena sur l'eau dans des barques richement ornées. Devant elles voguait lentement un yacht rempli de la musique du roi, qui chantait et jouait des airs composés exprès par Lulli. A dix heures du soir, le roi vint débarquer au pied de Trianon : un superbe souper fut servi au milieu du jardin, dans les quatre grands cabinets au bout des berceaux, éclairés par un grand nombre de lustres de cristal. Après le souper, le roi vint se rembarquer sur le canal. Alors on aperçut la plus grande illumination qu'on eût encore préparée : tout le château de Versailles et la plupart des plus beaux endroits du jardin étincelaient de lumières habilement réparties. On se récriait d'admiration devant un tel spectacle, qui semblait s'embellir à mesure que les barques se rapprochaient. Tout à coup, à un signal donné, on vit paraître un splendide feu d'artifice, qui couronna dignement ce chef-d'œuvre de noble décoration et de pompe royale. Toute la compagnie trouva cette promenade sur l'eau si attachante que le roi ne rentra chez lui qu'à une lieure du matin. Voilà sous quelles perspectives furent fiancés le

lue de Bourbon et M"" de Nantes. M"" de Montespan et M. le Duc ii'avaieut-ils pas lieu d'attendre beaucoup du mariage qui se fit le lendemain, 24 juillet?

La cérémonie religieuse, très touchante et très belle, eut lieu dans la chapelle du roi, et fut suivie d'un festin royal, tel qu'il n'y eu avait pas encore eu. C'était la première fois que Sa Majesté accordait à tous les princes de son sang l'honneur de manger avec lui. M. le cardinal [le Bouillon prétendait avoir droit, comme cardinal, d'y manger aussi. Le roi ne le voulait pas. Le cardinal insista. A la fin , fatigué de ces instances, le roi répondit: c( Je peux bien donner à manger à ma famille, st nul n'a le droit d'y trouver à redire. » Le cardinal, blessé, refusa, comme grand aumônier de France, de donner la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. Le roi avait fait venir d'Orléans M. de Coislin, un évêque qui avait la bonne habitude de ne pas quitter son diocèse, et qui fut très touché de l'honneur inattendu de bénir l'union de la fille du roi avec M. le duc de Bourbon. Après le festin royal , composé de soixante-dix couverts , et qui fut extrêmement somptueux, on conduisit les nouveaux mariés dans la chambre du grand appartement, où Sa Majesté leur avait fait dresser un lit tout neuf, énorme et mao-nifique. c( Là on déshabilla la mariée en présence de M™'' la Dauphine et de toutes les dames, à la réserve des filles qui s'étaient arrêtées dans la galerie. Pendant ce temps-là on déshabillait le duc de Bourbon en présence du roi dans la chambre voisine. Quand les dames eurent mis la mariée dans son lit, le roi amena le duc de Bourbon et le fit coucher dans le même lit, lui donna le bonsoir et s'en alla. Ces deux enfants demeurèrent ainsi muets et immobiles, à une distance raisonnable l'un de l'autre. Pendant une demi-heure ils ne quittèrent point la place où on les avait mis. M"'' de Montespan et M"'" la Duchesse les surveillaient en silence. » Le lendemain on disait tout haut que M'"" de Montespan était au désespoir que la consommation n'eût pas été faite, parce qu'elle appréhendait que, le temps venant à chano-er, la famille de Coudé n'y trouvât des raisons pour rompre ce mariao-e. M"' de SévJgné dit que, dans cette circonstance délicate, M. le Prince appuya M"" la Duchesse de sa présence et de son autorité. Ce vieux héros, chargé de lauriers, n'était pas nécessaire pour faire exécuter dans leur rigueur les volontés du roi. La demi-heure canonique étant écoulée, on réveilla les deux jeunes époux qui s'étaient endormis, et on les mena chacun dans leur chambre, chacun dans

leur lit, oti ils goûtèrent enfin tranquillement le sommeil de leur âge.

Le lendemain, 25 juillet, le roi, après dîner, alla rendre visite à M""'' la duchesse de Bourbon. Elle était sur le grand lit où et comme il l'avait laissée la veille ; elle y reçut aussi la visite de toute la cour, qui vint gravement lui présenter les félicitations ordinaires d'un lendemain de noces. (Jette fois heureusement le duc de Bourbon n'y était pas. Du reste, tout ne s'était point passé pour lui en vaines cérémonies : Sa Majesté lui avait donné les survivances du gouverneur de Bourgogne et du grand maître de la maison du roi, et de plus les grandes entrées, comme au prince de Conti. « Le roi nous a comblés de ses bontés , écrivait Condé à l'évêque d'Autun , et n'a rien oublié pour rendre la chose agréable. » M. le Duc n'oublia rien de son côté pour plaire au roi : il fit nommer sa fille cadette par le Dauphin et la Dauphine. Le baptême fut encore plus beau que celui qui avait suivi le mariage du prince de Conti. Et M. le Duc, dans sa joie , ])arla de marier une de ses filles avec le duc du Maine. ( "'était un peu trop de zèle; M^"" de Maintenon crut apercevoir (1) « la bassesse d'un courtisan qui veut faire sa fortune ». Il n'eut point eucore les grandes entrées.

Tout le monde alors comparait le mariage du duc de Bourbon avec celui du prince de Conti, qui avait eu lieu cinq ans auparavant. Mais chacun dut travailler suivant ses moyens et son influence à empêcher le nouveau marié d'imiter son cousin : sur deux gendres, il était juste que le roi en gardât au moins un ; l'autre lui donnait trop de chagrin. Heureusement le duc de Bourbon n'était point à cet âge où l'on s'égare volontairement par la crainte d'être gouverné.

Le roi se chargea de donner à son nouveau gendre de grandes et utiles leçons. Il ne lui fit guère entendre ces conseils si sages et si intéressants que M. le Prince distribuait libéralement à son fils, à son petit-fils et à ses neveux, quand ils voulaient bien l'écouter; il ne lui dicta pas des règles et des maximes de conduite comme celles que Pélisson rédigeait pour le Dauphin; il ne lui expliqua jamais les secrets de sa profonde politique ; mais il l'instruisit d'une manière souveraine et digne de lui. En éloignant l'achèvement de son mariage, il apprenait à son nouveau gendre, ce qu'il avait peut-être négligé d'apprendre au premier , qu'il ne lui suffisait pas d'être marié pour mériter l'honneur d'être le mari de sa femme ; en lui accordant les

(1) M^t: de Cayhis.

grandes entrées comme à un membre de sa famille, il lui déclarait devant toute la cour qu'il voulait lui enseigner à Lieu vivre comme lui et avec lui. Par ses nobles procédés et par ses bons exemples, il voulait persuader le duc de Bourbon ; pour rien au monde, il n'eût voulu le forcer ni le commander : il le laissait libre do bien faire , pour qu'il en eût le mérite et la récompense.

Louis XIV pouvait passer alors pour le modèle des maris. Il ne voulait plus rien admettre que de légitime dans sa maison : il avait fait légitimer ses enfants adultérins et il avait épousé leur gouvernante. Ce mariage était secret; mais sa nouvelle épouse, quoique bien inférieure en naissance et en grandeur à très haute et très puissante princesse Marie-Thérèse d'Autriche, exerçait sur lui un bien autre ascendant que la feue reine. Les courtisans perspicaces le savaient. Les étrangers mêmes s'en étaient aperçus. Le 9 juin 1685, M""" de Maintenon écrivait à son frère, M. d'Aubigné, à Cognac : « Le doge (de Gênes) s'en est retourné, charmé du roi et de la France; je ne Tai vu que par ma fenêtre ; mais il y passa ^i souvent que nous en étions à rire d'intelligence. » Le rusé Italien avait deviné que cette femme de cinquante ans qu'il n'avait aperçue dans aucune cérémonie officielle, ni dans aucune des fêtes de la galanterie française, était cependant celle qui avait apprivoisé l'orgueil de sou superbe vainqueur. Elle ne paraissait jamais en public, mais dans l'intimité elle était toujours en faction à son poste; et là, sans bruit, sans éloquence d'aucun genre, avec une humeur toujours égale et la seule autorité du bon sens ou de la raison, par un mot juste dit à propos, d'un air paisible, par un simple sourire, un signe de tête, ou même quelquefois par le seul silence, elle gouvernait la santé, les sentiments et le caractère du roi, tellement bien qu'il se portait parfaitement et qu'il était fort gai. Il faisait passer ses plaisirs comme toujours après ses affaires ; mais quand il était las du travail de son métier ou des divertissements obligatoires, qui ne sont guère moins fatigants, elle lui procurait un doux repos par sa conversation tranquille et sensée et par des amusements innocents (1). « Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être, est de l'être moins quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins (2), et de jouer avec une personne

(!) Chap. X, n" 16.

(2) Bas de saye, du latin sagum, sorte de jupe plissée des acteurs tragiques, quand ils représentaient des rois ou des héros.

27r. LA BRUYÈRE

de confiance un rôle plus familier. » Pour être im héros, on n'eu est pas moins un homme : voilà une leçon que le duc de Bourbon pourra facilement comprendre, et voilà un maître qu'il fera bien d'imiter; mais ce ne sera pas toujours facile.

M"'' de Maintenon ne pouvait suffire aux amusements du roi; elle se faisait aider autant que possible par des personnes de la famille royale, pour que le roi apprît à aimer son foyer domestique. Ainsi elle disait souvent au roi : c( Envoyons chercher la princesse de Conti. » La belle princesse, qui avait eu trop à se plaindre de la gaucherie de son mari et qui venait d'être abandonnée par lui pour courir en Hongrie, ne demandait pas mieux que de se distraire de ses ennuis avec le roi son père; elle égayait le jeu ou la promenade par l'entrain de sa jeunesse, et pour conserver ce plaisir, elle faisait semblant de s'amuser même avec M'^" de Maintenon et les autres dames de sa société. « Cette princesse-là, disait M""" de Maintenon, tourne tout à fait au bien ! » L'empire qu'exerçait alors M""'' de Maintenon sur la famille royalQ était vraiment doux et léger, mais encore plus sage et prévoyant. Si, par hasard, M™'" la princesse de Conti venait à suivre son mari, il fallait se prémunir d'avance pour n'être pas pris au dépourvu. « D'ailleurs les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme (1) ; leurs intérêts sont trop différents. » C'est pourquoi M'"'' de Maintenon résolut de loger la jeune duchesse de Bourbon près d'elle au château, à portée de Sa Majesté ; mais le duc de Bourbon demeura toujours à une grande distance de la princesse qu'il avait épousée : il ne pourra se rapprocher d'elle que lentement, peu à peu, au fur et à mesure que M""" de Maintenon le reconnaîtra capable de prendre part aux amusements innocents de Sa Majesté. A partir de ce jour commence donc pour le jeune prince une série d'épreuves qu'il sera obligé de subir jusqu'au bout, épreuves morales habilement disposées pour juger de son intelligence et de sa bonne volonté à devenir un honnête homme et un mari comme le roi. Il s'y prêta de meilleure grâce qu'on n'eût pu le supposer. « L'on peut, dit la Bruyère (2), être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant que l'on se borne à les voir et à leur parler. »

Les fêtes du mariage du duc de Bourbon avaient duré toute une

(1) Chap. III, 11'' 1.

(2) Chap. III, n» 12.

semaine. Outre les bals, ballets, comédies, opéras et concerts, outre les compliments et réjouissances qui furent offerts en cette occasion à la famille de Condé, il était tombé à Versailles une véritable pluie de lettres de félicitatiou. Il arrivait des courriers des quatre coins de l'horizon. Nous ne voulons citer qu'une de ces lettres. Le 25 juillet, l'évêque de Meaux avait écrit à Condé : « Votre santé. Monseigneur, et la manière agréable dont s'est fait le mariage de M''''" le duc de Bourbon, avec toutes les survivances, font maintenant le plus digne sujet de ma joie. J'espère avoir bientôt l'honneur de rendre mes respects à Votre Altesse Sérénissime, en quelque endroit qu'elle soit. Rieu ne me touche plus que ses boutés, et tout est au-dessous de la voir en bonne santé. Je prie Dieu , Monseigneur, qu'il vous la conserve longtemps. » Bossuet achevait alors d'écrire l'oraison funèbre de la princesse palatine, dont il s'était chargé, il y avait un an, au même moment où il avait introduit la Bruyère dans la maison de Condé. M. le Prince venait de lui faire entendre que, quoiqu'il se portât bien, il ne pouvait pas se trouvera Paris pour assister au service funèbre de la princesse palatine. Pourquoi? C'était une affaire d'État qu'il ne voulait dire à personne. Il avait pour cela ses raisons. Eu effet, le roi, inquiet des fréquents rapports que les princes de Conti, maintenant au service de l'Empereur, entretenaient avec la cour de France, et instruit que le jeune Mercy, qui était venu de leur part à Versailles, s'en allait les rejoindre en Hongrie avec plusieurs paquets de lettres qu'il portait avec lui, ordonna, pendant les fêtes du mariage, à M. de Louvois de faire arrêter Mercy et d'apporter toutes ses lettres; il en prévint M. le Prince, qui garda le secret, mais résolut de partir aussitôt après les fêtes du mariage. Les fêtes du mariage étaient finies le dimanche soir, 29 juillet. Condé partit le lundi 30, après avoir rétabli les études du duc de Bourbon sur un nouveau plan (1). Ce fut bientôt fait : « L'État de France touche à sa fin; dans une semaine, le duc de Bourbon en verra le bout, ce qui est fort heureux ; car maintenant que Son Altesse est investie de la survivance de grand maître de la maison du roi, elle sera obligée de savoir cette matière importante mieux que l'abbé Besogne lui-même. Alors le travail de la semaine se trouve ainsi distribué : les lundi, mardi, mercredi, la géographie avec les gouvernements; les jeudi, vendredi et samedi, Thistoire avec les généalogies; le dimanche, la

(1) Lettre de la Bruyère, n"^ P.

fable et repasser l'histoire. » I\Iais ce même jour 30 juillet, et aussi daus la matinée, était arrivé un courrier des princes de Couti : les lettres reçues portaient que, au moment où les troupes de l'Empereur avaient reconnu Neuliausel, la cavalerie des Turcs était sortie et avait repoussé la garde des chrétiens ; que les chrétiens s'étaient ralliés et avaient rejeté les Turcs dans la place, et que l'on avait ouvert la tranchée le 18. Déjà le sang coulait daus de véritables combats : le prince de Commercy était blessé légèrement, le prince de AVurtemberg mortellemeat ; le priuce de la Roche-sur- Yon en était quitte pour de fortes contusions, après avoir été renversé de cheval dans la mêlée. A la lecture de ces lettres, Condé ne douta pas qu'il allait se passer eu Hongrie de graves événements militaires. Il lui semblait déjà sentir l'odeur de la poudre, et il applaudissait tout bas la bravoure de ses neveux. Il voulut que son j^etit-fils fût au courant de leurs exi^loits. Il commanda à la Bruyère « d'interrompre ses leçons de géographie sur les États héréditaires de la maison d'Autriche, pour passer plus vite au royaume d'Hongrie, dont il fallait instruire le jeune duc de Bourbon préférablement à tout le reste.» Rien ne devait être changé dans les leçons de M. Sauveur; mais la Bruyère devait y assister, pour s'assurer que le jeune ]3rince entendrait bien la fortification, qui allait jouer un grand rôle dans cette guerre. Les études ainsi réglées , M. le Priuce demanda qu'on fît reprendre au duc de Bourbon, sans tarder davantage, le train ordinaire de sa vie et son travail de chaque jour. Il fallait à tout prix le dérober aux dangers de la dissipation, qui devenaient plus graves que jamais. Il commanda à tous ceux qui approchaient du duc de Bourbon, et à la Bruyère eu particulier, de le tenir au courant de toutes ses actions et de lui rendre compte même des moindres accidents. La Bruyère écouta ses instructions avec une respectueuse attention, mais il ne comprit la dernière que comme la continuation de ce qu'il avait fait jusque-là, tandis que M. le Prince voulait lui imposer une responsabilité bien plus étendue ; il mesura au-dessous de la vérité le progrès de son crédit et la confiance que Condé lui témoignait.

Nous ne pouvons expliquer cette erreur de la Bruyère : pendant les fêtes du mariage, il était sans doute allé à Paris voir sa mère qui était extrêmement malade. Je suppose qu'en écoutant M. le Prince, il avait la douleur dans l'âme et le cœur opprimé par de cruelles inquiétudes sur la vie de sa mère, qui mourut peu de jours après.

M. le Prince était parti ])()ur Chautilly, lorsque tout à coup on apprit (les nouvelles étranges : Mercy avait été arrêté dans les Vosges et ramené à Nancy; ou lui avait pris toutes ses lettres, même celles qu'il avait cachées entre la coiile et le fond de son chapeau, et celles qu'il avait cousues entre la doublure et le drap de son justaucorps. Enfin toutes ces lettres saisies avaient été rapportées à Versailles et remises au roi parfaitement intactes par M. de Louvois. Louis XIV venait de recevoir ces lettres, qui ne lui étaient pas adressées, et n'avait pas encore eu le temps de les lire ; mais déjà il en avait lu assez pour apprendre bien des choses qu'il eût mieux aimé ne pas savoir. M""^ la princesse de Conti venait d'avoir une longue conversation avec le roi, dans le cabinet, d'où elle était sortie tout en larmes; on ne savait pas pourquoi, mais « ou croyait, dit le marquis de Sourclies , que le roi avait querellé cette princesse sur la quantité d'argent qu'elle envoyait à sou mari, malgré la défense qu'il lui en avait faite. » L'intérêt de la France, disait-on, n'était pas que des princes français aidassent l'Empereur à prendre des places et apprissent à ses troupes à faire des sièges comme M. de Vauban ; c'était déjà beaucoup d'encourager par leur exemple les officiers et les soldats allemands ; mais leur distribuer, avec la générosité des princes français, l'argent du roi envoyé par sa fille, en vérité c'était trop. D'ailleurs la princesse de Conti aimait si tendrement le roi son père, que, pour peu qu'il vînt à gronder, elle versait des pleurs (1). « Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une grande adversité pour essayer de le rendre tranquille! Les choses du dehors qu'on appelle les événements sont quelquefois plus fortes que la rnison ou que la nature. Mangez, dormez, ne vous laissez pas mourir de chagrin, songez à vivre. Harangues froides et qui réduisent à l'impossible. Etes-vous raisonnable de vous tant inquiéter?... -N'est-ce pas dire, concluait la Bruyère : Etes-vous fou d'être malheureux?... »

M. de Ricous, dans la matinée du V^ août, écrivait à Condé : « Le duc de Bourbon est eu ce moment entre les mains de M. Sauveur, auquel M. de la Bruyère se prépare à succéder... Les lettres prises à l'homme du prince de Conti continuent à faire grand bruit. Chacun fait sérieusement sou examen de conscience : ou voit l'embarras et la consternation sur bien des visages. Votre Altesse Sérénissime est

(1) Chap. V, n" 63.

informée mieux que moi de ce qui en est. » Un orage terrible grondait alors à Versailles, un orage si dangereux que les vieux courtisans ne se souvenaient pas d'en avoir vu de semblable. D'abord, parmi les lettres interceptées, il y en avait une de la princesse de Conti à son mari, où elle disait : « Le roi se promène souvent, et je me trouve entre M'"'' de Maintenon et M™" d'Harcourt; jugez combien je me divertis. » Ensuite elle avouait à son mari qu'elle avait j^ris une nouvelle fille d'honneur, sans consulter le roi, parce qu'elle appréhendait qu'on ne lui en donnât une de celles que le roi faisait élever à îs'oisy, et dont M™" de Maintenon prenait un soin tout particulier avant de les transporter à Saint-Cyr. La jeune princesse était extrêmement affligée de cette découverte : elle avait la honte et la peur de paraître chaque jour devant son père et son roi justement irrité, et « elle fut réduite, dit M""" de Caylus, à avoir recours à une femme qu'elle avait indignement outragée, pour obtenir son pardon. » Elle fit ses excuses à M™'' de Maintenon en pleurant beaucoup ; sur quoi ]\/[mc ^Q Maintenon lui dit : « Pleurez, Madame; Madame, pleurez; car il n'y a point de plus grand malheur que d'avoir un mauvais cœur. » Et elle lui parla avec beaucoup de force, non pas sur ce qui la regardait, car elle ne croyait pas que ce fût à elle que l'on eût manqué; ou avait une grande crainte d'elle, et cependant elle n'avait jamais fait que du bien à tout le monde, et surtout à la j^riucesse de Conti; mais elle regrettait que cette princesse eût fait voir au roi quelque petite ingratitude pour lui qui ne méritait que la plus tendre reconnaissance. « Cela ne m'empêchera pas, disait-elle, d'aller toujours mon train ordinaire. » Enfin elle mit le comble à ces dures vérités en essayant d'adoucir le roi envers sa fille, et en le priant de lui pardonner, sinon pour elle, au moins pour lui; la bouté naturelle et la tendresse qu'il lui avait toujours témoignée lui en faisaient une sorte d'obligation.

Mais qu'est-ce que cela auprès du bruit que firent les autres lettres saisies? Les jeunes gens les plus qualifiés de la cour étaient compromis ; il y en avait trois surtout à qui Sa Majesté ne pouvait l)ardonner : M. le marquis d'Alincourt, petit-fils du maréchal de Yilleroy, ancien gouverneur du roi ; M. de la Roche-Guyou , gendre de M. de Louvois ; et M. de Liancourt, fils, comme le précédent, de M. de la Rochefaucauld. Leurs lettres révélaient les sentiments les plus contraires à ceux du roi et de ses fidèles serviteurs, mais les

plus conformes ti ceux qui, au siècle suivant, firent explosion sous le nom (le révolution française. (î'était un injurieux dédain des Lonncs mœurs, la haine de la religion et le mépris de l'autorité. Le génie du mal aurait soudainement a})paru dans le cabinet et entre les mains de Louis XIV, qu'on n'en eût i)as été plus surpris. Le roi fit voir ces lettres aux parents de leurs auteurs, pour qu'ils pussent juger euxmêmes des dispositions de leurs fils. La lettre de M. d'Alincourt était la plus impie ; le vieux maréchal de Villeroy, pour faire bonne contenance, disait avec une singulière grimace qu'il était bien au large : « Mon petit-fils n'a médit que de Dieu, et Dieu pardonne ; mais les deux autres sont de grands impertinents : ils ont osé s'en prendre à M"'' de Maintenon et au roi lui-même. » Le comte de la Roche- Guyon avait semé sa lettre de grandes abominations de débauche, qui ofiensèrent beaucoup M""" de Maintenon. On peut juger si Louvois était content de l'avoir pris lui-même eu flagrant délit. Enfin, des trois lettres, celle qui blessa le plus le roi, ce fut celle de M. de Liancourt; il avait beaucoup plus d'esprit que son frère, et il avait fait un portrait satirique de M"'" de Maintenon, en termes si justes et si vifs, qu'il attira sur lui la plus grande colère du roi.

Quoi! au moment môme où Louis XIV travaillait de toutes ses forces pour donner du crédit à la vertu, où il réformait ses mœurs pour soutenir la piété par l'autorité de son exemple, où il réparait ses fautes par les mariages les plus édifiants, où il pouvait offrir sa vie vraiment réformée eu modèle à l'imitation de ses sujets, il était traité", par ceux-là mêmes de ses serviteurs qu'il comblait de bienfaits et qui devaient le mieux le connaître, comme un vieillard imbécile qui s'est laissé duper par une vieille dévote ! Tandis qu'il faisait régner dans sa maison la magnificence, l'ordre et la symétrie, il s'y trouvait tout à coup en face du désordre, de la plus noire ingratitude, qui lui reprochait ses occupations, ses processions et ses amusements innocents. Et, lorsqu'il faisait dominer sa volonté souveraine non seulement dans sou royaume, mais encore dans l'Europe continentale, dans les Iles-Britanniques, où le roi Jacques II venait d'écraser la rébellion protestante de Monmoutli, et jusque sur les côtes africaines qui appartenaient au Graud Seigneur, où le maréchal d'Estrées venait de bombarder et de réduire la ville de Tripoli, il voyait remuer dans sa cour l'esprit chagrin de la révolte, qui osait railler ses revues de troupes, comme si dans la société de M'"" de Maintenon

il était devenu incapable de conduire ses années I Les jeunes coupables, après avoir été condamnés par leurs propres pères, furent envoyés en exil : M. de la Roclie-Guyou, à Verteil ; M. d'Alincourt, dans la forêt deTliomies, en Berry; M. de Liaucourt, dans la citadelle d'Oléron.

Mais ce n'étaient pas les seuls coupables : il y eu avait encore d'autres, et si ceux-là, malgré leur nom, leurs parents et leurs amis, sont traités ainsi, quel sort est réservé aux autres? Toute la cour était bouleversée, et nulle part l'épouvante n'était plus visible qu'en présence du roi. Qui pouvait soutenir les regards du monarque irrité? Ceux qui connaissaient son mariage le trouvaieut ridicule et se moquaient de lui ; ceux qui ne le connaissaient pas trouvaient le roi bien plus ridicule encore avec sa vieille maîtresse. Il n'en pouvait plus douter, il lisait dans les yeux et au fond des cœurs, aussi clairement que dans les lettres saisies, les insolentes railleries dont il était poursuivi. La Bruyère observa la cour à ce moment, — <ï II n'y a rien, dit-il, qui enlaidisse les courtisans comme la présence du prince. A peine les puis-je reconnaître à leurs visages, tant leurs traits sont altérés et tant leur contenance est avilie ; les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux : il n'a rien à réformer. ))

Rien ne désarme la colère comme la punition des coupables et la justice rendue aux innocents. Quand les auteurs des lettres avaient été condamnés à l'exil, le régiment de M. de Turenne avait été cassé et dissous ; les diverses compagnies qui le composaient furent fondues dans d'autres régiments, et la Gazette de France j pour répondre à un article de la Gazette de Hollande, fort piquant contre le roi et trop flatteur pour le prince de Turenne, annonça que les princes de Conti et de la Roche-sur- You étaient à l'armée de l'Empereur et qu'ils avaient à leur suite MM. de Turenne, de Sillery, d'Angoulême, etc. Ce n'était pas sans motif que l'abbé Renaudot avait confondu le prince de Turenne avec les domestiques des princes de Conti. Le cardinal de Bouillon alla s'en plaindre au roi. Sa Majesté lui fit comprendre qu'il n'avait pas à se plaindre , mais à se repentir : lui aussi avait envoyé des lettres en Hongrie. Le 3 août, M. de Seignelay aHa lui dire, par ordre du roi , de partir sur-le-champ pour Pontoise , d'où il irait ensuite en exil à l'abbaye de Cluny, près Mâcou. Ce cardinal,

DANS LA MAISON DE CoNDE. 283

qu'où avait appelé l'eufaut rouge (1), fut ainsi récompensé d'avoir refusé de bénir le mariage du duc de ]3ourl)ou. Aussitôt sou appartement daus le château de Versailles fut destiué à la duchesse de Bourbon, et on se consola de sa disgrâce dans la maison de ('onde. L'évêque d'Orléans avait été mieux traité pour avoir fait ce mariage ; il avait reçu un peu moins pour le baptême de la petite princesse, mais encore plus que le R. P. de Champs pour avoir confessé M. le Prince. Ce vain caquet que la Bruyère entendait alors autour de lui dans la maison de Condé ne laissa pas de le dérider un peu. (( Il y a, dit-il (2), dans les paroisses plus de rétributions pour un mariage que pour un baptême, et plus pour un baptême que pour la coufessiou. L'on dirait que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par là être appréciés. Ce n'est rien au fond que cet usage, et ceux qui reçoivent pour les choses saintes ne croient pas les vendre, comme ceux qui donnent ne pensent point à les acheter. Ce sont peut-être de mauvaises apparences, et qui choquent quelques esprits. » Cependant le roi continuait à se faire lire les lettres adressées à MM. les princes de Conti et à M. de Turenue, et enlevées à Mercy. Ou n'y trouvait pas toutes les noirceurs qu'on y avait d'abord supposées. Il y avait à peine de quoi faire exiler M. et M"'°de Bouillon dans leur château d'Evreux. On remarqua dans leurs lettres du mécontentement contre le gouvernement du roi ; mais le père et la mère de M. le prince de Turenne pouvaient-ils être satisfaits de la manière dont leur fils avait été traité ? On murmurait alors que M. le comte d'Auvergne, leur frère, avait reçu ordre de ne pas revenir sitôt de son château de Bergop-Zoom en Brabant. Cette nouvelle n'était pas bien avérée. On dit tout bas que le marquis de Château-Renault était banni du royaume et son régiment cassé, toujours pour les lettres saisies. Cette nouvelle se trouva fausse. D'ailleurs il fallait mettre un peu de malice dans l'interprétation de ces lettres pour en faire des crimes. Les vrais coupables avaient été punis ; mais on avait été bien sévère pour la princesse de Conti. Quels étaient les griefs qu'on avait pu établir contre elle? PElle avait dit qu'elle s'ennuyait mortellement à toutes les fêtes de la cour depuis l'absence de son mari. 2° Elle avait avoué qu'elle avait peur de M""" de Maintenou, et que pour cela elle avait pris M"' de Vieutais comme fille d'honneur, sans consulter le roi. Certaine-

(1) Mémoires du président Hesnault,

(2) Chap. XIV, n° 23.

■284 LA BIJUYERE

ment elle avait eu tort, et elle avait bien pleuré safaute ; mais était-ce là, comme le voulait M"" de Maiutenou, la preuve d'un mauvais cœur? Elle n'eût pas dû insérer le nom de M""" de Maiutenon dans cette afïaire. Le roi ne le voulait voir apparaître nulle part; il était làdessus très chatouilleux et il prenait vite ombrage. Cela convenu et accordé en pleurant, était-ce un grand crime à cette jeune et belle princesse de s'ennuyer loin de son mari, et d'avoir quelque crainte d'une aussi respectable dame que M"" de Mainteuon ? Le roi lui pardonna avec joie. Mais tous les jeunes gens qui se moquèrent du second mariage de M™° de Mainteuon n'avaient pas pour se défendre les larmes ni les beaux yeux de la princesse de Conti. Le roi ne leur pardonna pas ce qu'il apitelait le libertinage ; et le dérèglement de la jeunesse était une cause de ruine à la cour. « La plupart des hommes, dit la Bruyère (1), emploient la première moitié de leur vie à rendre Tantre misérable. »

M. le Prince, en faisant le nouveau projet d'études du 30 juillet, avait prévu tout ce qu'il fallait enseigner à son petit-fils ; mais il entendait aussi que la Bru^'^ère, comme les gentilshommes de service, suivît le duc de Bourbon dans les fêtes de la cour et lui rendît compte de ce qu'il y verrait. La grande doctrine et les solides principes de la Bruyère pouvaient, au milieu des circonstances critiques que l'on traversait, être fort utiles au jeune prince dans les compagnies où l'on parlerait des princes de Conti. Le bruit qui se faisait alors autour de leur nom devait attirer son imprudente curiosité ; les ennemis par leurs critiques, les amis par leurs éloges, pouvaient concourir à lui donner de fausses idées du bien et du mal. Une raillerie fine et ingénieuse, ou bien une peinture agréable de cette vaillante folie, pouvaient imprimer dans son âme innocente quelque teinture du vice que le roi ne manquerait pas de reconnaître. On ne pouvait prendre trop de précautions pour préserver le duc de Bourbon du malheur de blesser, même sans le vouloir, l'extrême sensibilité de Sa Majesté. Ou eût dit que le roi, redoutant les railleries qu'il avait essuyées, n'était plus à son aise même à Versailles; pour s'amuser en toute sécurité, alors il préférait Marly. Ce beau lieu était un peu trop étroit ; M™" de Maintenon ne s'y trouvait que mieux ; la foule importune en était naturellement bannie; il fallait même, dans les plus grandes fêtes, avoir la permission du roi pour y entrer. Il renvoya rudement les grands sei-

(1) Chap. xr, n" 102.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. -JSô

guears qui voiiliireut s'y introduire saus y être autorisés : le grand l)révôt de France en cite plusieurs exemples. Mais Là du moius Sa ]VI»jesté goûtait le repos et voulait qu'on s'amusât de l)on cœur. Il y eut des soirées intimes qui furent encore magnifiques et Lien divertissantes, où l'on ne se refusa aucun des plaisirs de la comédie, de la musique et du ballet. La soirée du 6 août fut la plus agréable de toutes (1). MM. de Ferenzac et de Ricous, qui accompagnaient le duc de Bourbon, sont d'accord pour louer l'entrain extraordinaire de cette fête. On y joua trois petites pièces, le Carrosse d'Orléans, Angélique, Médor dans le coche. La symphonie était plus belle que les autres ; mais on y dansa au delà de toute imagination. On avait convié les meilleurs danseurs et danseuses du royaume, et les maîtres les plus habiles de TOpéra. Le duc de Bourbon s'y distingua avec le chevalier de Lorraine et le chevalier de Soyecourt. M""=' la duchesse de Bourbon et la princesse de Conti excitèrent des cris d'admiration. Quand elles dansaient, tout le reste se soutenait à leur hauteur. La princesse de Conti prouva au roi qu'elle ne s'ennuyait plus chez lui. K(. Jamais personne n'a aussi bien dansé, dit Ricous, elle s'est tellement surpassée elle-même qu'elle a enchanté tout le monde. » Condé apprit ces nouvelles avec plaisir; mais pourquoi M. de la Bruyère ne lui en parlait-il pas ? pourquoi ne lui écrivait-il pas ? Condé s'en plaignait tout haut : ou personne n'en savait la raison, ou Fou se garda de la lui dire.

(Cependant, le 9 août. Sauveur écrivait qu'il avait repassé l'arithmétique et commencé la fortification ; il espérait que M. le duc de Bourbon avancerait beaucoup, s'il continuait ainsi. Est-ce que la Bruyère était moins satisfait? Qu'y avait-il donc? Le même jour, 9 août, toute la maison de M. le Duc assistait au service funèbre célébré à Paris , au grand couvent des Carmélites du faubourg Saint- Jacques, pour le repos de l'âme de M"^" la princesse palatine. Le P. Alleaume écrivait à Condé : « Il n'y a qu'une heure que le service de M"^" la princesse palatine est fini. LL. AA. SS. M^'' le Duc et M^-- le duc de Bourbon étaient hors du chœur, et M'"'^ la Duchesse, M'"" la duchesse de Hanovre et M'"^ de Bourbon étaient dans le chœur avec les religieuses. La cérémonie s'est fort bien passée dans toutes ses parties. La parure de l'église et la représentation étaient fort propres : il y paraissait beaucoup de grandeur et point

(1) Mss, de l'hôtel de Condé.

286 LxV BRUYERE

d'aiFectation. L'oraison fuaèbre a été toucliaute, semée de beaux endroits, et prononcée avec beaucoup de zèle. Il n'a pas caché les défauts de la personne dont il faisait l'éloge, mais il a fait valoir aussi ses bonnes qualités et particulièrement sa piété. Je suis sûr qu'il a bien renouvelé la douleur de S. S. A. M"'^ la Duchesse. Il s'y est trouvé un grand nombre de jésuites. Xos supérieurs les RR. PP. Deschamps, Jourdan, Bourdaloue, et plusieurs autres y furent. Il n'a point fait d'autre division que celle de sa vie mondaine et chrétienne, et a pris pour texte un passage du pro})liète par la bouche duquel Dieu dit : c( Je l'ai attirée à moi des extrémités du monde, et je ne l'ai point « abandonnée. » Tout s'est passé avec beaucoup de convenance. M. le duc de Bourbon est retourné le soir à Versailles. » Le même jour, Lenet, abbé de la Victoire, écrivait aussi à Coudé et lui racontait la cérémonie qui avait eu lieu aux Carmélites de la rue Saint-Jacques : « M. de Touruay, disait-il, a officié ; M. de Meaux a prononcé l'oraison funèbre avec son éloquence ordinaire. Tout le monde a admiré son action, et je crois que Votre Altesse Séréuissime en sera contente lorsqu'elle la verra. » Ainsi Bossuet vient de prononcer l'oraison funèl)re qui a été l'occasion de l'entrée de la Bruyère dans la maison de Coudé, et la Bruyère garde le silence ! Qu'y a-t-il donc ? qu'est-ce que cela veut dire ?

M. le Duc, qui était dans les premières faveurs d'uue nouvelle alliance, et à qui l'on accordait d'autant plus qu'on était décidé à lui refuser les grandes entrées, avait pris en main la direction de son fils, et, sans mépriser les excellents conseils de son père, les avait cependant relégués au second plan pour avancer ses vues particulières. Il tenait à leur rang les études et les maîtres, et n'eût pas permis à M. de la Bruyère de s'élever au-dessus de la position qu'il lui avait assignée : il lui accorda deux ou trois jours pour aller enterrer sa mère qui venait de mourir. Pendant ce temps-là, dit Férensac, le manège et les études furent interrompus par les fêtes de Marly, par le service funèbre de la princesse palatine et d'autres choses où M. le Dac occupa M. le duc de Bourbon ; de sorte que la Bruyère n'assista à aucune de ces belles cérémonies dont M. le Prince voulait qu'il lui rendît compte. Aussi fut-il fort surpris, quand, le 12, il fut revenu à son poste, d'entendre parler des plaintes que M. le Prince faisait sur sa négligence à propos des fêtes de Marly. Dès le 13 , il écrivit à M. le Prince nue lettre où il exposa comment il avait exécuté le projet de Son Al-

tesse Sérénissimo (1). D'abord il rappelle le pi-ograinme des études, tel qu'il avait été convenu, et l'emploi du temps de M. le duc de Bourbou. Puis il rend compte des résultats obtenus. Il a fini le royaume do Hongrie, dont Condé avait voulu que son petit-fils fût instruit de préférence à tout le reste : le duc de Bourbon le sait assez bien ; il est capable d'entendre parler des nouvelles de ce pays-là et d'en parler lui-même. La Bruyère va lui faire repasser encore, pendant trois jours, tout ce qui concerne la maison du roi dans le petit livre de VEtat de France. Puis il lui fera connaître les cercles de l'Allemagne, le conseil aulique, la chambre de Spire et les rouages si compliqués du gouvernement de l'Empire. M. le Duc, qui s'occupait alors des aff'aires de la maison de Hanovre, veut que son fils en soit fort instruit. En histoire, dit la Bruyère, il est à la moitié du règne de Louis XII. Pour les généalogies, il ne lui reste plus à apprendre que les maisons de Saxe, d'Holstein, de Stuart, de Lorraine, de Savoie, de Luxembourg, et de Montmorency. La fable va grand train à l'ordinaire, et l'application de Son Altesse est telle que la Bruyère se déclare content. La Bruyère assiste aux leçons de M. Sauveur, et il lui semble que M. le duc de Bourbon entendra bien la fortification ; mais il n'en est encore qu'aux principes. « Si j'assistais aux fêtes, poursuit la Bruyère, je vous en rendrais un compte exact, et de la danse de Sou Altesse et de tout le reste ; je n'eu ai vu aucune, et crois ainsi être disculpé, à l'égard de Votre Altesse, des plaintes que l'on me dit qu'elle fait sur cela; je voudrais de tout mon cœur avoir mille endroits par où marquer avec quel zèle, quel attachement et quel profond respect je suis. Monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime , le très humble, très fidèle et très ol)éissant serviteur. » Ce n'est pas sans intention qu'il ajoute à sa formule ordinaire, « très fidèle » serviteur. Il a fait ce qu'il a pu, et il a obéi fidèlement aux ordres qu'il a reçus ; mais pas un mot de la mort de sa mère, ni des motifs de son absence. Est-ce une omission volontaire? L'oraison funèbre de la princesse palatine par M. de Meaux pouvait suppléer avantageusement pour l'éducation du duc de Bourbou aux leçons que la Bruyère n'avait pas faites. La Bruyère, qui expliquait si bien la géographie et les gouvernements de l'Allemagne et de la Hongrie, n'avait encore rien dit de la Pologne ; aurait-il pu faire aussi bien que Bossuet un tableau des mœurs et de l'état politique de ce pays ?

(1) Lettre n" G.

« Uu nouveau conquérant s'élève eu Suède; ou y voit un autre « Gustave, non moins fier ni moins hardi ou moins belliqueux que « celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Cliarles-Gus- « tave parut à la Pologne, surprise et trahie, comme un lion qui tient c( sa proie dans ses ougles, tout prêt à la mettre eu pièces. Qu'est de- « venue cette redoutable cavalerie qu'on voit foudre sur l'euuemi « avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marc( teaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais teudus ii eu vain? Ni les chevaux ne sont vites, ui les hommes ne sont adroits « que pour fuir devant le vainqueur. En même temps, la Pologne « se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et « plus encore par le Tartare qu'elle appelle à son secours dans son dé- « sespoir. Tout nage daus le sang, et ou ne tombe que sur des morts. « La reine n'a plus de retraite , elle a quitté son royaume ; après de c( courageux mais de valus efforts, le roi est contraint de la suivre : c( réfugiés daus la Silésie, où ils manquent des choses les plus nécesc( saires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce « grand arbre ébranlé par tant de mains et frappé de tant de coups « à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait « disposé autrement : la Pologne était nécessaire à sou Église et lui « devait uu vengeur. Il la regarde en pitié; sa main puissante race mène en arrière le Suédois iudompté, tout frémissant qu'il était. (£ 11 se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion Ta rappelé, et « déjà il l'a réduit à l'extrémité ; mais l'Empire et la Hollande se re- « muent contre un conquérant qui menaçait tout le nord de la service tude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nonce veaux carnages, Dieu tonne du plus haut des cieux, le redouté ((. capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la Pologne est « délivrée. » Voilà où les princes de Conti avaient refusé d'aller combattre auprès du vengeur de l'Église, du libérateur de Vienne, de rhéroïque et chevaleresque Jean Sobieski. Ils avaient préféré suivre l'ingrat Léopold : ils s'en repentiront, mais trop tard.

La Bruyère, dans ses leçons d'histoire avec les généalogies, jjouvait-il, comme Bossuet, peindre la Fronde et en tirer la loi générale des révolutions ? « Quel afi'reux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux ; les princes arrêtés avec grand

péril , et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince (Condé) que l'on regardait comme le héros de sou siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien, et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre (Mazarin) persécuté et devenu nécessaire, non seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs, où l'autorité souveraine était engagée. Que dirai-je? Etaient-ce de ces tempêtes par lesquelles le ciel a besoin de se décharger quelquefois; et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien étaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui allait céder la place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non; c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort et qu'il ressuscite, qu'il plonge jusqu'aux enfers et qu'il en retire, qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures. » Mais, hommes ou peuples. Dieu ne guérit que ceux qui lui demeurent fidèles ou qui reviennent à lui de bon cœur. C'est là tout le sujet du discours et ce que Bossuet démontre par l'exemple de la princesse palatine.

Enfin, Condé lui-même, qui aimait à montrer les conséquences logiques des Principes de Descartes, avait-il jamais mieux expliqué à Chantilly ou à Versailles que Bossuet à Paris, chez les Carmélites de la rue Saint- Jacques, comment la croyance à un Dieu parfait et à l'immortalité de l'âme entraîne avec une force irrésistible les esprits raisonnables à reconnaître l'autorité de l'Eglise? « Dieu, dit Bossuet, « a fait un ouvrage au milieu de nous , qui , détaché de toute autre « cause et ne tenant qu'à lui seul , remplit tous les temps et tous les (( lieux, et porte par toute la terre, avec l'impression de sa main, le « caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et son Eglise. » Partant de là, par une série de raisonnements serrés, qui sont un véritable chef-d'œuvre de dialectique, il avait poussé les libertins avec une rigueur incroyable et réduit ces moqueurs, dont le jugement est proche, à l'absurde système qui consiste à s'adorer soi-même. M. le duc de Bourbon, toujours bon logicien, dut avouer qu'il n'avait jamais entendu de leçon comme celle-là. C'était le magnifique couronnement des études philosophiques qu'il avait faites avec M. de la Bruyère.

Cependant cette oraison funèbre n'était point une dissertation

historique on philosophique; c'était uu sermou où le prédicateur disait la vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement. Il exprimait tout haut ce que la Bruyère écrivait en silence sur la cour et les courtisans. « Par un mélange étonnant, il n'j^ a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez, vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. » Mais en dévoilant cette triste comédie, il n'a pas caché les défauts de la personne dont il faisait l'éloge : les RR. PP. jésuites en ont averti Condé. Gourville le lui écrit aussi. Il trouve le discours extrêmement beau et touchant, mais il se plaint des mémoires qu'on a donnés à l'orateur pour le composer. jM, de Meaux n'a pas craint, devant M"'' la Duchesse, devant le duc de Bourbon et sa sœur, de montrer avec convenance, mais avec franchise, les honteux désordres et les égarements de leur mère et de leur grand'mère ; il voulait leur faire connaître , par une expérience irrécusable ,« le faible des grands politiques, leurs volontés « changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des « temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la « terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts, et la profonde « obscurité du cœur de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, « qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins « caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres. »

Bossuet démasqua l'incrédulité des grands, cause des vices de ces jeunes gens qui venaient d'être exilés, et il prit à partie leurs amis, leurs complices ou leurs semblables qui étaient dans son auditoire. Ils étaient venus aux Carmélites de la rue Saint-Jacques entendre prêcher M. de Meaux, comme ils étaient allés à Marly entendre la musique de Lulli et voir danser la princesse de Conti ou la duchesse de Bourbon ; les meilleurs ou les pins raffinés avaient au moins l'intention de comparer Bossuet à Bourdaloue, qu'ils aperçurent devant eux au milieu des plus vénérables pères de la société de Jésus. Bossuet leur déclara nettement qu'il fallait se convertir ; il n'admettait plus aucune excuse, aucun retard : ou la « princesse palatine, di- « sait-il, portera la lumière dans vos yeux, ou elle fera tomber comme « un déluge de feu la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, « dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier

<( jour ; ce sera sur vous un nouveau fardeau , comme parlaient les « prophètes : Onus zerhi Domini super Israël; et si vous n'en sortez « plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. » Et, après avoir foulé aux pieds ce Dieu qu'on se fait à sa mode, aussi patient, aussi insensible, aussi commode que nos passions le demandent, il avait opposé à la liberté qu'on se donne de penser et de faire tout ce qu'on veut la vie humble et mortifiée des carmélites. Il n'avait fait grâce à la délicatesse des courtisans d'aucun détail de la conversion de la princesse palatine. Il avait revêtu de grandeur et de poésie la haire et la discipline que Tartuffe avait rendues ridicules et odieuses. Il avait raconté les songes et les miracles les plus capables de choquer l'esprit du siècle ; il avait cité cet aveugle de naissance qui parlait avec ravissement de la beauté du soleil comme les sages parlent de la vie future ; il avait comparé Jésus-Christ à une poule devenue mère et empressée autour de ses petits qu'elle conduit, lorsque l'un d'eux s'étant écarté fut englouti par un chien avide. Pour humilier ces vertus dont l'enfer est plein, il n'avait pas trouvé d'expression trop forte ou trop hautaine ; pour décrire l'œuvre de la grâce dans l'humble carmélite , il n'avait redouté aucun langage trop simple ou trop tendre, aucune image trop familière. Enfin, des mémoires qu'on lui avait donnés, il avait fait de longues citations qui scandalisèrent un peu le scrupuleux M. de Gourville, mais qui mieux que tout le reste consolèrent M'"" la Duchesse. Elle avait maintenant « l'espérance de rveoir sa mère dans le jour de l'éternité, et, en attendant sur la terre, elle conservait le souvenir de ses instructions, l'image de ses vertus et les exemples de sa vie. »

Alors s'arrêta « ce torrent de larmes que le temps n'avait pas épuisé et que tant de sujets de joie n'avaient pas tari. » Le duc de Bourbon ne fut guèrejmoins touché que sa mère de l'éloquence de Bossuet. Le 11 août, le R. P. du Rosel écrivait à Condé: « Le duc de Bourbon veut qu'on soit satisfait de lui; quand on lui parle des jeunes gens de la cour et de ^ leur conduite, on voit qu'il entre fort bien dans les sentiments qu'il en doit avoir. » Mais pour les jeunes gens de la cour et les autres auditeurs auxquels Bossuet s'était adressé l'eiïet fut différent. Quelques-uns allèrent avec le Dauphin à Anet se distraire chez M. de Vendôme, où la dure loi de la pénitence était fort dédaignée. Les autres louèrent la morale sévère dans la bouche de Bossuet :

ils venaient d'apprendre que rauteur de la Dci'otion aisée j le P. Molinos, venait d'être condamné à Home (1), et la Bruyère, en revenant à Versailles, constata ainsi l'état des esprits à la cour (2) : a La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêclie ; elle n'a rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde ; il craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, il l'aime même dans celui qui fait son devoir eu l'aunouçant. Il semble doue qu'il y ait dans l'Eglise comme deux états qui doivent la partager : celui de dire la vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en faire cependant ni pis ni mieux. »

Bossuet vint à Versailles pour aider M"" la Dauphine à faire ses dévotions ; si la Bruyère ne l'avait pas vu à Paris, ce qui n'est guère probable, il le vit au moins à Versailles, et il eut la consolation de se sentir raffermi dans la voie où il marchait parles encouragements et les conseils affectueux de ce grand ami. Il reçut dans le même temps, de M. le Prince, une lettre qui le toucha beaucoup, et à laquelle il répondit ainsi, le 18 août (3) :

« Monseigneur, je viens de finir avec M. le duc de Bourbon l'expédition de Louis XII à Naples et la conquête de tout ce royaume. Comme je sais que Votre Altesse Sérénissime veut que je l'instruise des motifs des guerres et des fautes des princes ou de leur bon conseil, et que sans cela même l'histoire n'est qu'uue simple ga zette, je lui ai fait voir aujourd'hui comment le parti que ce roi prit d'entreprendre cette guerre avec Ferdinand, roi des Espagnes, à frais communs, et de partager avec lui la conquête de Xaples, où il pouvait réussir lui seul, après celle de l'Etat de Milan, qu'il venait de faire , et la ruine de Ludovic, qu'il tenait prisonnier à Loches, a attiré les Espagnols dans l'Italie, et a fait dans la suite qu'ils en sont demeurés les maîtres et le sont encore, après en avoir chassé les Français. Son Altesse a paru entrer dans ces raisons, qu'il a toujours aimées autant ou plus même que les simples faits. Son attention est toujours de manière à devoir vous écrire. Monseigneur, que j'en suis content et que vous devez l'être. ISJous continuerons demain l'histoire avec la fable, où je suis d'avis de le faire beaucoup avancer, parce que

(1) Dangean.

(2) Chap. XV, n« 12.

{;>) Lettre de la Bruyère, n» 7.

l'usage en est toujours présent et ordinaire. Les trois jours suivants nous verrons la géographie, et je suivrai inviolablement la méthode de lui faire apprendre les noms par cœur. Rien enfin ne sera oublié de ce que je sais que Votre Altesse exige de moi, n'ayant point à cette heure de passion en la tête plus violente que celle de vous contenter.

« Je n'ai pu entendre l'oraison funèbre de M. de Meaux, à cause de l'enterrement de ma mère, qui se rencontra le jour même de cette cérémonie. Je vous fais. Monseigneur, mes remerciements très humbles, et avec un très grand respect, des bontés que Votre Altesse daigne me marquer sur cette perte dans sa dernière lettre. Pour l'action de M. de Meaux, elle a passé ici et à Paris pour l'une des plus belles qu'il ait faites et même que l'on puisse faire. Il y eut de très beaux traits, fort hardis, et le sublime y régna en bien des endroits; elle fut prononcée en maître et avec beaucoup de dignité. Elle sera imprimée : c'est M. le Duc et M™*" la Duchesse qui l'ont souhaité. J'ai marqué à M. de Meaux l'endroit de votre lettre où vous vous y intéressez. J'ai mené un vrai deuil d'avoir échappé au plaisir d'entendre une si belle pièce, faite d'ailleurs sur un sujet où j'entre si fort, et par devoir et par inclination. Les révérends pères sont très satisfaits de cette action de M. de Meaux, et personne d'ailleurs ne m'en a parlé avec plus d'éloges qu'ils n'ont fait. Je le lui ai dit comme cela, et il a été fort aise de leur approbation. »

D'après cette lettre, découverte par M. Servois dans les archives de la maison de Condé, toutes les difficultés sont résolues, tout s'explique , tout le monde est d'accord, et l'on voit clairement la nouvelle position de la Bruyère : ni aussi haute que Ton eût pu le croire suivant les projets de M. le Prince, ni aussi basse que l'on pouvait le supposer suivant les projets de M. le Duc; elle était enfin déterminée et assez bien circonscrite pour que la Bruyère pût marcher avec confiance dans l'exercice de ses fonctions. Il expliquait l'histoire de France au duc de Bourbon ; mais son cours n'était pas une simple gazette. De ce temps-là les gazettes ne raisonnaient guère sur la politique. La Bruyère avait la liberté qu'on avait refusée à l'abbé Eenaudot : il pouvait, il devait même, pour instruire le duc de Bourbon, lui montrer le bon conseil de nos rois et les fautes de leurs ministres. Sa liberté de juger les gouvernements étrangers était plus grande encore. La géographie et les généalogies lui fournissaient l'occasion de comparer la

France anx antres pays, et ses princes aux antres princes. En un mot, ]a Brnyère enseignait la politique. Ce n'était pas cette politique méprisable qui n'est qu'une feinte et une adresse au service de la convoitise ou de l'ambition , c'était cette politique respectable et nécessaire aux princes pour remplir leurs devoirs, Bossuet l'avait tirée de rÉcriture sainte, C/ordemoy de l'histoire de France ; la Bruyère la cherchait dans l'étude des gouvernements modernes.

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