CHAPITRE X
On s'aperçoit que le roi était marié. — Le carême de 1685. — Le carrousel de la prise de Grenade est commandé. — Fuite des princes de Conti. — Le duc de Bourbon sera commandant des Zégris. — Exercices du jeune prince au manège. — Leçons de la Bruyère. — Son erreur à propos de la bataille de Nordlingue en traduisant un livre allemand sur l'histoire de Hongrie. — Les princes de Conti s'égarent en Allemagne. ■ — • Condé se convertit à la religion catholique et fait ses pâques. — Joie du roi et des jésuites, — Le mariage du duc de Bourbon avec M^^ de Nantes avance rapidement. — On signe le contrat. — Pénible situation de la Bruyère au milieu des fêtes. — comment il s'en tire. — On apprend que les princes de Conti ont passé au service de l'Empereur. — Humiliations de Condé. — Bonheur de la Bruj'ère en l'écoutant. — Fêtes du carrousel. — Opinion de Descartes sur la Providence. — Eéfiexious de la Bruyère, qui commence à comprendre le véritable caractère de la cour.
Un peu avant la mi-février ( 1) , le roi, entrant à la messe, avait dit à M. le Grand (c'est ainsi qu'on appelait le grand écuyer, qui était alors Louis de Lorraine, duc d'Armagnac) : « N'avez-vous point entendu dire, aussi bien que les autres, que je fais faire une livrée, et que c'est une marque certaine que je me remarie? » Le roi se moquait ainsi de ceux qui prétendaient pénétrer au fond de sou cœur et deviner son secret; mais cela fit faire des réflexions. Ce discours, tenu en public, parut affecté. On remarqua que plusieurs fois le roi avait mis la même finesse en usage pour faire croire qu'il ne pensait pas à des choses qu'il avait déjà résolues. Les courtisans éclairés en conclurent que ce n'était point une exclusion du mariage du roi : ils se persuadèrent, les uns que Sa Majesté avait réellement envie de se remarier, les autres
(1) Mémoires du marquis de Sourches, t. I, p. 18i.
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qu'elle Favait déjà fait. Au commeucement de mars , parut un incident plus grave : M"" de Mainteuon eut quelques accès de fièvre, «lesquels n'eurent pas de suite fâcheuse, dit le marquis de Sourches ; ils servirent seulement à faire connaître l'affection du roi, qui allait trois ou quatre fois par jour chez M"''" de Maintenou. » Le marquis de Sourches avait compris, si bien compris, qu'il n'ajoute pas un mot de plus. Prévôt de l'hôtel du roi, et grand prévôt de France, il devait tout connaître, et n'eu rien dire sans ordre de Sa Majesté. Mais les courtisans, moins éclairés, avaient l'esprit à la torture pour deviner le secret du roi (1). « Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions , leur commodité : cela est naturel. » La Bruyère commençait à connaître la cour.
La maison de Condé offrait à la Bruyère mille ressources pour bien voir ce qui se passait, et il en faisait son profit. Il comprit les avantages de sa modestie dès qu'il vit les inconvénients de cette vie de la cour, qui avait tant de prestige sur toutes les imaginations. Les occasions d'observer les mœurs venaient à chaque instant éveiller son attention et provoquer ses remarques ; soit en lisant VÉtat de France avec le duc de Bourbon , soit en entendant les recommandations de M. le Duc, soit envoyant les agitations de la cour pour la moindre bagatelle, soit en observant le trouble où les questions d'étiquette jetaient les courtisans, il connut cette effroyable servitude de l'ambition. « L'esclave n'a qu'un maître, dit -il (2): l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune. » Et quels maîtres! « Il semble, ajoute-t-il (3), que la première règle des compagnies, des gens eu place ou des puissants, est de donner à ceux qui dépendent d'eux pour le besoin de leurs affaires, toutes les traverses qu'ils en peuvent craindre. »
Au moment où le duc de Bourbon se remettait sérieusement à ses études, les oreilles de la Bruyère furent frappées par de sourds murmures qui attirèrent sa curiosité. La jeunesse de la cour était fort animée. Le dernier dimanche du carnaval, 4 mars, le Dauphin avait donné une petite course de têtes, où lui et neuf autres furent armés de toutes
(1) Chap. IX. n» 21».
(2) Chap. VIII, n» 70.
(3) Chap. IX, n« 30.
pièces. Depuis sept ans qu'il u'y avait plus de grandes guerres, la jeunesse augmentait en nombre, en prétentions et en mauvaise humeur: il fallait Lieu la distraire un peu par ces petites opérations militaires fort inoffeusives. Là même, on voyait éclater le mécontentement pour les motifs les plus frivoles. Qui gagna le prix de ce petit carrousel? Le prince de la Roche-sur- You le disputa fort longtemps à M. de Turenne, qui finit par l'emporter. Mais pour contenter tout le monde, on partagea le j)rix entre les deux rivaux. Le prince de Turcnnc cria à l'iDJustice. Ses amis protestèrent contre les faveurs qu'on prodiguait à la maison de Bourbon. Le cardinal de Bouillon, son oncle, grand aumôuior du roi, ])rit parti pour son neveu, et défendit l'honneur de la maison de la ïour. Mais on espéra que le carême calmerait cette folle eftervescence. Le roi fit venir un matin le grand prévôt et lui dit (1) : « Je n'ai pas besoin de vous répéter les ordres que j'ai donnés, les années précédentes, pour empêcher qu'on ne mange de la viande à la cour ; mais je veux qu'ils soient plus sévèrement observés que par le passé. Vous me nommerez tous ceux qui en mangeront ou qui en donneront à manger; de quelque qualité qu'ils soient, vous m'en répondez. » Le grand prévôt trouva la commission onéreuse : « Elle va, ditil, m'attirer sur les bras tout ce qu'il y a de gens à la cour. » Mais le roi répliqua : « Je le veux absolument. » C'était au lever ; la meilleure partie de la cour était là ; après s'être assuré qu'elle entendait, le grand prévôt promit au roi qu'il serait ponctuellement obéi. Et il le fut du moins en apparence. Les jeunes gens de la cour pouvaientils supporter le carême qu'on voulait leur imposer? N'osant s'en prendre directement au roi, ils murmuraient contre l'abbesse universelle qui prétendait les régenter. Qui l'eût cru ? Cette discipline monastique, qui pouvait convenir aux demoiselles de Noisy, pénétrait dans l'armée ! (,( Monsieur d'Hamilton, dit Louvois (2), le roi n'est pas content de vous. — D'où me vient ce malheur? — Votre régiment n'est pas eu bon état. — Seulement quelques compagnies, et encore ce n'est pas moi qui en suis responsable. — On donne assez d'autorité aux colonels pour qu'ils puissent répondre de leurs régiments. — Je vois bien que le roi n'est pas content de moi, je vais en Angleterre, oii je serai bien reçu du duc d'York, qui est maintenant roi. » Il le fit, car vraiment la cour de France devenait intolérable pour ces jeunes gens à l'esprit vif et léger,
(1) De Sourches, 1. 1, p. 192,
(2) De Sourches , t. I, p. 188-189.
qui avaient joué dans l'opéra de Quinault le T)-tomphc de l'Amour (1). Le sévère Louvois lui-même eu fut frappé. Il avait fait donner à M. de Soiivray, son second fils, l'abbaye de Bourgueil en Touraiue. « Ce garçon si frais, si fleuri, d'une si belle santé, disait la Bruyère (2), est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices ; tous ensemble lui rapportent six-vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d*or. Il y a ailleurs six-vingts familles indigentes, qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ;leurpauvreté est extrême et honteuse. Quel partage! Et cela ne prouve-t-il point clairement un avenir? » M. de Souvray laissa son abbaye pour aller en Pologne apprendre le métier de la guerre sous le roi Sobieski. « Il aime mieux prendre une épée qu'une crosse d'abbé, » dit le père indulgent, et il obtint l'assentiment du roi. Dans le même temps, un bâtard de Bourbon, ou du moins un gentilhomme qui se vantait de l'être, M. de Miremont (3) , demanda la permission d'aller servir contre les Turcs, en Hongrie, dans les troupes de l'Empire. Le roi, qui n'était pas fâché de se débarrasser de sa personne assez importune, lui donna le congé qu'il demandait ;et il ira, après un agréable voyage, se mettre au service du prince d'Orange. Eu voyant l'agitation de cette présompteuse jeunesse qui ne savait pas profiter de son bonheur, la Bruyère fit cette remarque (4) : « Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux. » Et, continuant avec ardeur les études de M. le duc de Bourbon, il commençait à se trouver assez heureux. Pendant ce temps. Sauveur achevait avec le jeune prince la géométrie plane, et en faisait faire des applications au canal de l'Eure, que le roi, disait-on, allait visiter en l'honneur de M'"'' de Maintenon.
Les études d'histoire avaient déjà conduit la Bruyère au règne de Charles YIII. Il racontait alors au duc de Bourbon la réaction féodale et chevaleresque qui éclata sous la régence d'Anne de Beaujeu. Les allusions au temps présent n'étaient que trop faciles ; je suppose qu'il eut le bon goût de les éviter. D'ailleurs, il étudiait trop bien la science des mœurs pour ne pas comprendre la politique religieuse de
(1) De Sourches, t. I, p. 193.
{2} Chap. Yi,no 20.
(3) Dangeau, t. I, p. 133. note de Saint-Simon.
(4) Chap. XI, n'5 134.
Louis XIV (1). <( C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse. Instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, il le ménage avec prudence, de j)eur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il tolère, il dissimule, et il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie. »
Monseigneur, le chef naturel de toute la jeunesse de la cour, avait été autorisé par le roi son père à préparer le plus beau carrousel qu'on eût encore vu (2). La flenr de la noblesse devait y trouver place. Ou forma deux quadrilles de chacune deux brigades, en tout quatre-vingts jeunes gens de qualité, sans compter les pages, les écuyers,etc. On nomma les chefs de brigades et les maréchaux de camp des quadrilles, on régla les conditions de cette fête militaire ; on choisit les couleurs des armes de chaque quadrille et de chaque brigade. Le roi déclara qu'il fournirait tous les chevaux, et à chaque cavalier un écuyer et deux hommes de livrée, de sorte qu'il n'eu devait coûter à chacun que ses armes, sou habit, ses plumes et sa devise. Salomon dans toute sa gloire avait-il montré une telle munificence, une si délicate générosité? Cependant il y avait encore de sourds murmures (3). « Qu'il est difficile, dit la Bruyère, d'être content de quelqu'un! » Que voulaient donc les mécoutents? Rien. Ils avaient peur de s'ennuyer.
L'idée de ce carrousel était bien intéressante. On avait choisi pour sujet la guerre civile de Grenade, d'après un livre espagnol plein de galanterie, où l'histoire et la fiction rivalisaient d'agrément. On devait représenter les luttes chevaleresques des Abencérages et des Zégris, qui avaient livré, selon les romances mauresques, le paradis de Grenade aux chrétieus. Comme décoration de la scène, Versailles et ses jardins pouvaient remplacer l'Alhambra et les Tours -Vermeilles. Monseigneur avait la beauté, la valeur, la courtoisie et la générosité de l'Abencérage Ben-Hamed, qui était accusé par les Zégris d'avoir séduit la sultane Alfaïma, cause de cette guerre héroïque. Il ne prit pas la vieille devise des Abencérages : « C'est peu de choses. » Chacun était libre de choisir une devise nouvelle, appropriée à la circonstance; et tous les beaux esprits étaient déjà au travail pour trouver les devises les plus galantes, tandis que les marchands de brocart, les tailleurs et toutes les industries de luxe se mettaient en mouvement. Ce carrousel devait
(1) Chap. XIII, n» 27.
(2) Dangeau, 1. 1. p. 133.
(3) Cliap. IV, no 65.
se faire après Pâques, lorsque le doge de Gêues serait à la cour. On avait donc au moins tout le carême pour s'y préparer par de fréquents exercices dans les académies et les manèges. Mais quoi 1 malgré tous ces amusements si ingénieusement disposés, les murmures ne cessaient pas. Qu'y avait-il donc? On se plaignait qu'il n'y eût plus de laveurs quepour les Bourbons. Le prince de Couti venait d'acheter 1,700,000 livres, somme énorme pour ce temps-là, le magnifique domaine de Pentliièvre ; à ce prix, il fut dispensé de prendre part au carrousel, de peur qu'il n'eût l'air de défendre la beauté de sa femme contre les séductions de Ben-Hamed. Mais son frère , le prince de la Roclie-sur- Yon,fut nommé commandant de la quadrille des Zégris. Cela ne fit point taire les mauvaises langues. M. le prince de ïurenne murmurait contre l'injustice du roi, qui le tenait presque en disgrâce. Ses amis et les jaloux ne manquèrent point de piquer le prince de Conti par des plaisanteries qui furent vivement repoussées. Le prince de la Rochesur- Yon était encore plus irrité que lui. Il avait l'air de devoir l'honneur qui lui était accordé à la protection de la vieille sultane qui le couvrait de ridicule. On se disait tout bas à l'oreille les plus gros mots. Ah! si le duel eût été permis ! mais le roi ne se relâchait pas sur cet article, et le grand prévôt y veillait avec une extrême attention. La Bruyère cette ibis comprit fort bien ; il écrivit pendant ce temps ces réflexions philosophiques (1) : « Le duel est le triomphe de la mode? et l'endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la permission de vivre; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi , et l'a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer; il a décidé de l'innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux ; il s'était enfin tellement enraciné dans l'opinion des peuples, et s'était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu'un des plus beaux eudroits de la vie d'un grand roi a été de les guérir de cette folie. »
Cependant M. de Turenne ne pouvait vivre ainsi : il était prince, de grande maison , et en France et en Allemagne ; lui aussi, il avait de grands hommes dans sa famille; avec la permission de son père, il soumit à son oncle le cardinal un projet qu'il avait conçu. Pourquoi,
(1) Chap. XIII. n'^ 3.
sans imiter Hamiltou, n'irait-il pas avec les chrétiens combattre les Turcs, non par de vaines ])arades et dans des carrousels, mais l'épée à lamaiu et dans une véritable guerre? Il n'avait qu'à choisir entre l'armée de l'empereur d'Allemagne et celle du roi de Pologne pour rencontrer les infidèles sur les chamjis de bataille. Le roi lui refuserait-il ce qu'il avait accordé à M, de Miremont? Il ne lui demandait pas autre chose que la permission accordée à l'abbé de Bourgueil (1). Le cardinal de Bouillon alla faire valoir auprès du roi les vues pleines de sagesse de sou vaillant neveu, pendant que le prince de la Roche-sur- Yon était à Chantilly pour confier à M. le Prince ses difficultés et ses chagrins. Le prince de Turenne obtint du roi ce qu'il voulait. Quoique ce ne fût pas une marque de grande bienveillance de la part de Sa Majesté, il fut si fier de son succès, qu'il eu accabla les princes de Conti. Aussitôt que le prince de Conti le sut (2), il se précipita dans le cabinet du roi, et demanda la même permission pour lui ;et pour sou frère. Le roi l'accorda. Profitant de l'humeur débonnaire de Sa Majesté les jeunes MM. de Brionne, de la Roche-Guyon, de Liancourt et autres demandèrent la même permission. Le soir, un si grand nombre de jeunes gens se disposaient à les suivre, que le roi vit bien que toute la jeunesse de la cour allait partir. Resterait-il seul avec les vieillards et M""" de Maintenon ? Il déclara qu'il ne donnait congé qu'à M. de Turenne et à MM. les princes de Conti. Encore leur sut-il si mauvais gré d'avoir été cause de ce scandale, que dès le lendemain, 21 mars, ou crut qu'il s'opposerait à leur départ (3). « Pourquoi voulaient-ils le quitter? Pourquoi ne se fiaient-ils j)as à lui ? Ne leur avait-il pas fait voir assez de guerres? Ne peut-il pas leur en faire voir encore, et les conduire à meilleure école que celles de Hongrie ou de Pologne? Eh mon Dieu! ils n'ont qu'à prendre patience, à profiter de la belle place où Dieu les a mis. Personne ne doute de leur courage. A quel propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? » Voilà ce que l'on entendait répéter de divers côtés. Le prince de la Roche-sur- Yon , arrivant de Chantilly (4), apprit tout et reçut avis de partir sur-le-champ, si l'on voulait partir ; autrement on ne le pourrait plus. M. de Turenne déclara que la moindre hésitation eût été un manque de courage. Le
(1) Dangeau, t. I, p. 138.
(2) De Sourches, t. I, p. 196, 197.
(3) Lettres de M"'« de Sévigné.
(4) Dangeau, t, I, p. 189.
LA BRUYÈRE. — T. I. • lO
prince de Couti serait-il retenu par sa femme? On vit bien qu'il n'avait pas tant de faiblesse. Le jeudi 22 mars, ils quittèrent Versailles, disant qu'ils partiraient le lundi pour la Pologne. Mais le soir même, à Paris, craignant que, s'ils attendaient encore quelques jours, M. le Prince et M. le Duc ne fissent des diligences auprès du roi pour rompre leur voyage, ils partirent sans avoir dit adieu à personne, pas même au roi. Ils coururent toute la nuit et le jour suivant sans s'arrêter, et ne prirent quelque repos que quand ils se virent à l'abri de toute poursuite, sur la route de Mous en Hainault.
La Bruyère a raconté cette aventure avec gaieté. « Menai que, dit-il (1), avait une fois perdu au jeu tout l'argent qui était dans sa bourse ; voulant continuer déjouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer ; étonné de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son chien qu'il a serré pour sa cassette. » Ménalque en cet endroit, c'est le prince de la Roche-sur- Yon ; mais il n'eut pas du tout envie de rire de sa distraction, qui était encore plus forte que cela et bien plus dangereuse. « Le jour de son départ, dit Saint-Simon (2), il dîna chez la princesse de Conti sa belle-sœur, puis alla dans sou appartement où il fut quelque temps seul, et partit de là ; un bas valet, resté dans l'appartement , entendit longtemps quelque chose qui , le soir fort tard, l'obligea d'ouvrir toutes les portes jusques au ca- Ijiuet ; il fut bien étonné d'y trouver sur la table la cassette du prince de la Roche-sur- Yon, ouverte, et tous les papiers, partie dehors, partie dedans ; et d'entendre les cris d'une chienne enfermée dans une armoire dont la clef ne se trouva point, et que le prince de la Rochesur- Yon avait emportée, croyant y avoir mis sa cassette et ses papiers. » Cette chienne avait, par ses aboiements obstinés au milieu de la nuit, donné la première nouvelle de la fuite de son maître. Le comte de Tessé, mestre de camp général, qui allait inspecter les dragons en Flandre, trouva les princes fugitifs, qui couraient la poste pour gagner les Pays-Bas espagnols ; ils n'avaient personne avec eux ; il leur donna un valet de chambre pour les servir, mais eu même temps il en envoya un autre à Louvois pour donner avis de leur marche. Ce fut la
(1) Chap. XI, no 7.
(2) Additions au journal de Dangeau, t, I, p. 139-140.
seconde nouvelle qu'on eu eut. Le 20 (1), M. de Gourville vint dire au roi que M. de Mercy, écuyer du prince de (Jonti, était arrivé à Cliantilly avec des lettres des deux princes. Le roi lui dit brusquement qu'il ne leur ferait pas de réponse. Le 27, comme le roi sortait de son déjeuner, la princesse de Conti vint lui présenter les lettres de son mari et de son beau-frère : « Madame, lui dit-il (2), avec cette politesse un peu froide qui était le signe de sa plus grande colère, je ne puis rien refuser de votre main, mais vous allez voir ce que j'en vais faire. » Il jeta la lettre au feu sans la lire. Il fit appeler M. d'Argouges, conseiller d'État ordinaire, auquel il avait confié la conduite des affaires du prince de Conti, et lui dit qu'il pouvait lui envoyer ce qu'il lui demanderait pour soutenir son rang à l'étranger : « M. le prince de Conti peut faire de son bien ce qu'il lui plaira. » Seulement le roi lui défendit de lui envoyer un sol du bien de M'"" la princesse de Conti. Des mesures semblables furent prises envers le prince de la Roclie-sur-Yon.
Mais qui commandera les Zégris au grand carrousel ? La place fut ofterte au duc de Bourbon. Il était bien jeune encore pour accepter une si belle charge (3) : M. du Plessis, maître de l'académie, assura que le duc de Bourbon avait fait de grands progrès et qu'il était maintenant assez ferme à cheval pour s'acquitter de ses nobles fonctions. M. le Duc, après avoir hésité un temps convenable, consentit, le 1"' avril, à ce que son fils commandât la quadrille des Zégris. Ou voyait bien que M. le Duc n'était pas jaloux de ses cousins les princes de Conti. c( Toutes les vues, toutes les maximes et tous les raffinements de la politique (4) teudeut à une seule fin, qui est de n'être point trompé et de tromper les autres. » Telle est la conclusion de la Bruyère sur ces aventures.
« S'ils voulaient partir, il fallait partir tout de suite. » Qui avait donné ce conseil aux princes de Conti ? Tout le monde assurait que c'étaient MM. de Bouillon, et que le roi était contre eux dans une extrême colère. Ni Hamilton, ni M. de Miremont n'étaient encore partis ; mais, pour sauver la réputation de M. le prince de Turenne que le roi avait chassé, MM. de Bouillon, disait-on, avaient engagé les
(1) Dangeau, 1. 1, p. 141-142.
(2) De Sourches, t. I, p. 198-199.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
(4) Chap. VIII, n'> 92, et ensuite chap. x, n'^ 12 , dans la 4^^ édition et suivantes.
princes de Conti à sortir du royaume. Et maintenant où allaient ces jeunes princes du sang? En Pologne, comme ils en avaient la permission? Point du tout. On tenait pour certain qu'ils allaient en Hongrie, parce que rien ne ])ouvait alors être plus désagréable au roi , ni plus contraire à sa politique. Toutes les plaintes et récriminations qui faisaient explosion contre les princes de Conti tournaient à Tlionneur de l'élève delà Bruyère, mais nullement au i)rofit de ses études. La Bruyère s'était trompé dans ses calculs : il avait compté que le carême serait long, ou du moins que le duc de Bourbon travaillerait longtemps et constamment : voilà le carême fini, ou du moins les études du duc de Bourbon interrompues et bouleversées. Quelle étude sera dorénavant plus importante pour lui que les exercices académiques du chef des Zégris?
Si quelqu'un avait lieu d'être fâché, c'était assurément la princesse de Conti. On savait que, quand Mercy lui apporta les lettres de sou mari et de son beau-frère, elle les avait reçues avec beaucoup de fierté. Déjà on prétendait (1) que le marquis d'Alincourt et Hamilton s'étaient battus dans le jardin du Palais- Royal, à Paris, pour une grande dame abandonnée de son mari et dont ils étaient amoureux l'un et l'autre. On racontait aussi l'affaire autrement : après avoir dîné peutêtre un peu longtemps, ils s'étaient, en se promenant, pris de querelle avec des bretteurs qui les avaient fort maltraités. Nul n'aurait osé faire connaître son amour pour la jirincesse de Conti sans y gagner l'exil ou la prison. Le roi veillait sur sa fille avec une attention jalouse. Mais jdus il était irrité contre son gendre, dont il déjilorait l'ingratitude, plus il avait d'inclination à presser le mariage de M"'' de Nantes avec le duc de Bourbon, qui se montrait docile et reconnaissant. M""' de Montespan et M. le Duc profitèrent de l'occasion pour avancer cette afiaire ; ils avaient fort à cœur de la terminer aussitôt après le carrousel. Comment M. le duc de Bourbon n'eût-il pas déployé le plus beau zèle dans ses exercices académiques ? Prochainement et devant toute la cour, il allait combattre à armes courtoises, pour. obtenir, s'il était sage et vaillant, la plus noble de toutes les récompenses, la main de la fille du roi.
On ne pouvait pourtant se défendre d'une certaine inquiétude en voyant un jeune homme de si petite taille, et dans un âge si tendre, chargé de tant et de si brillantes espérances. Son innocence ne mau-
(1) De Sourches, 1. 1, p. 203.
DANS LA MAISON DE CONDÉ. •'4r,
(juait pas alors d'un cliariiie assez piquant : elle eût été un calcul, que rien assurément n'eût pu être mieux imaginé pour plaire à M™' de Maintenon et à Sa Majesté. L'ardeur qu'il mit à bien faire, applaudie de tout le monde, fut approuvée par son père , comme la plus profonde politique qu'il pût suivre. Sa mère et ses sœurs allaient l'admirer au manège quand il montait à cheval , et poussaient de grands cris de le voir si hardi : leur frayeur n'était pas sans raison^ M. de Blancliefort, un des jeunes gens qui avaient voulu suivre les princes de Conti, étant à la chasse au vol avec le roi (1), avait fait une chute de cheval si malheureuse qu'on le crut mort; il demeura longtemps sans connaissance ; le sang lui sortait parle nez et la bouche ; il fut trépané, et il était à l'extrémité pendant que M™'' la Duchesse et M"'' d'Enghien tremblaient en regardant les prouesses du duc de Bourbon à l'académie. A la fin elles s'y habituèrent : M"'" la Duchesse y trouvait plus de plaisir que de frayeur, et M"" d'Enghien plus de frayeur que déplaisir. Mais, comme tout le monde, elles avaient bon espoir que le duc de Bourbon s'acquitterait bien de sa charge au prochain carrousel (2). Le roi surveillait avec sollicitude les exercices de son futur gendre. Un soir chez M'"" de Montespan, il ordonna à M. de Montausier de s'entendre avec Monseigneur pour mettre le duc de Bourbon à la tète des Zégris. « J'espère, ajouta-t-il, qu'il réussira bien, car on m'a dit qu'il a bonne grâce et qu'il est adroit. » M"° de Xantes en fut ravie d'aise ; mais les R. P. jésuites firent sonner plus haut qu'elle lenr contentement. Le R. P. Talon, invité aux exercices du carrousel, en rit de tout cœur ; il confesse à M. le Prince qu'il est heureux d'entendre ce qu'on dit de tous côtés sur la conduite et les déportements de son petit-fils ; seulement il est inquiet, de crainte que cet aimable enfant ne se fatigue, et n'épuise les forces de sou esprit et de son corps dans ses difi'érents travaux. En effet, les RR. PP. Alleaume et du Rosel assuraient que, quoique les exercices académiques emportassent beaucoup de temps, MM. Perrelle, Rousseau, Fabvier, tous les maîtres étaient contents ; mais ils ne disent pas un mot de MM. de la Bruyère et Sauveur.
A ce moment la Bruyère faisait seul ses afiaires sans dépendre des jésuites. Après la fuite des princes de Conti, il avait reçu de M. le Prince l'ordre très précis de ne pas laisser le duc de Bourbon tomberdans
(1) Dangeau, 5 avril ](J85.
("2) Mss. de l'hôtel de Condé.
24G LA BRUYERE
la dissipation. Coiidé,dans sa retraite de Chantilly, jugeait mienx que personne ce qui avait perdu ses neveux, c'est-à-dire l'influence de cette jeunesse frivole'qui faisait consister le l)onheur à secouer le joug de l'autorité. Il avait une triste expérience des fautes que Ton peut commettre dès que l'on est engagé dans cette mauvaise route et entre les mains des ennemis de la France. Il avait envoyé à ses neveux des secours en argent dont ils avaient grand besoin, et les meilleurs conseils pour se diriger dans les pays étrangers; mais il se faisait peu d'illusion sur les conséquences où devait aboutir cette folle équipée. La preuve en est qu'il invita la Bruyère à lui envoyer, le plus tôt possible , sa traduction d'un livre allemand sur Fliistoire et les affaires de Hongrie. Mais en même temps il lui recommanda de le tenir mieux au courant que jamais des études du duc de Bourbon. C'est pourquoi, dès le 3 avril, la Bruyère (1) avait écrit à M. le Prince : « En géographie, ce jour-là même, ils achevaient l'Italie et allaient repasser les Flandres et le cours du Rhin, avec les gouvernements de ces divers pays. Ils avaient vu la généalogie de la maison de France, de la maison de Bavière et des deux Autriches, espagnole et allemande ; ils venaient de repasser cette dernière. » Pour eux il était bien clair que les princes de Conti faisaient une faute impardonnable, s'ils allaient se mettre au service de la maison d'Autriche. Dans l'équilibre européen, elle avait longtemps balancé la maison de France; elle cherchait alors à relever son empire, non seulement par l'éclat de ses armes, mais encore par de secrètes négociations et par une politique jilus vigoureuse.
Ce jour-là, comme on l'apprit plus tard (2), les princes de Conti et M. de Turenne, après avoir vainement demandé accès à la cour d'Angleterre, et après avoir traversé les Flandres et la Hollande, délibéraient à Amsterdam sur la direction qu'ils devaient prendre ; irrités et irrésolus, ils prirent, eu remontant la vallée du Rhin, le chemin de Vienne en Autriche, pour aller en Hongrie, où il y aurait, pensaientils, de plus grands événements qu'en Pologne. Ainsi, au moment même où ces jeunes princes s'enfonçaient dans le chemin dangereux des aventures, leur cousin les suivait tranquillement sur la carte, apprenait les affaires de France et d'Europe avec la Bruyère, et recueillait, à leurs dépens, tous les avantages d'une excellente position qu'ils avaient follement abandonnée. Il ne se privait même pas de
(1) Lettre n» 2.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé; et De Sourclies, t. I, p. 201).
courir aussi les chevaleresques aventures, mais sans quitter Versailles, et en récitant la vie du roi Charles VIII de France. « Je vais mener ce roi en Italie, disait gaillardement la Bruyère; son règne est court, et celui de Louis XII. Aiusi nous touchons à François 1°''. » En même temps, la Bruyère envoyait à M. le Prince ce qu'il avait traduit et mis au net du livre allemand sur les affaires des Hongrois et la succession de leurs rois, c'est-à-dire le livre presque entier; le reste ne valait pas la peine d'être traduit. D'ailleurs il n'en avait pas le loisir, puisque M. le Prince était si pressé. Dans sa précipitation, il commit aussi une faute ; son esprit et sa plume allaient trop vite : par une transposition de mots qui lui échappa, il fit la bataille de Nortlingue, que l'empereur Ferdinand III gagna eu 1634 sur les Suédois et les princes protestants, postérieure à une autre bataille du même nom, qui était de la connaissance de Coudé et qui fut gagnée onze ans plus tard par les Français sur les troupes de l'empereur d'Allemagne. Le vainqueur de la seconde bataille de Nortlingue devait s'apercevoir facilement de cette bizarre méprise ; elle était assez grave pour un homme chargé d'apprendre l'histoire à son petit-fils. Mais la Bruyère venait encore d'être chargé d'une responsabilité plus étendue. M. le Prince, en le dégageant de la surveillance des jésuites, lui avait demandé de surveiller l'enseignement de Sauveur. Le duc de Bourbon, séparé de tout ce qui pouvait lui rappeler trop vivement les habitudes de collège, devait cependant recevoir une instruction bien suivie et bien liée, qui pût opposer aux distractions dont il était assailli assez de consistance et d'unité. Le 6 avril, la Bruyère écrivait à M. le Prince (1) : « J'ai été présent aux trois dernières leçons de M. Sauveur, et je puis assurer Votre Altesse Sérénissime qu'elles se passèrent avec assez d'application de la part de Monseigneur le duc de Bourbon ; il me parut entrer aisément dans toutes les choses dont il s'agissait ; il entendra toujours sans peine tout ce qui est de pure pratique, ou du moins les choses qui contiennent plus de pratique que de spéculation. » La Bruyère rend compte des leçons auxquelles il a assisté, et apprécie l'enseignement de son collègue. « lime semble, dit-il, que la méthode de M. Sauveur est la bonne, qu'il n'y a rien de superflu, et que tout y tend à une connaissance exacte de la fortification. » Il ajoute : « Sur mon fait, je suis content de Son Altesse : la distraction diminue de jour à autre;
(1) Lettre n" 3.
et elle m'a promis aujourd"liiii de s'en corriger entièrement et de ne pas perdre le moindre moment destiné à nos études ; c'est sur quoi je m'opiniâtre et ne me rends point. Xous lûmes hier les Principes de M. Descartes, où nous marchons lentement. Je n'oublie point la Fable, ni les gouvernements, que je mêle toujours avec la géographie, et ne rêve du matin au soir qu'aux moyens de lui être utile et à lui rendre ses études moins amères, prévenu d'ailleurs que ce sont vos intentions. »
Quelques jours après, tandis qu'il lisait dans l'exemplaire de sa traduction, dont il avait envoyé la copie à Chantilly, un passage sur les gouvernements d'Allemagne, il s'aperçoit tout à coup de la faute qu'il a commise. Quelle erreur! quelle étourderie! quelle sottise! Que va penser Condé ? La Bruyère écrit, le 14 avril, à M. le Prince (1) pour signaler sa faute ; il lui demande mille pardons de sa négligence qui lui convient si peu, et proteste qu'il ne laisse pas d'être avec toute l'attention et le respect imaginables soumis aux volontés de Son Altesse Sérénissime. Du reste, il n'a à se plaindre que de lui-même. Le duc de Bourbon j^rend quelque goût à l'histoire et s'intéresse plus que jamais aux événements. Il va finir Charles VIIL « Je lui fais redire de suite les choses qu'il a écrites et que je lui ai expliquées, comme vous faisiez les soirs à Chantilly. J'espère qu'il vous rendra aussi bon compte des vies de ce roi et de Louis XII son successeur, comme il a fait de celle de Louis onzième, et que vous serez encore satisfait sur ce qui concerne la géographie et ses autres études, car son esprit s'ouvre et se forme de jour à autre, comme sa taille qui s'embellit extraordinairement : il croît beaucoup, et tout le monde le remarque. » Cette dernière nouvelle était exagérée ; la Bruyère aussi devenait courtisan. 11 fallait bien que le trésorier de France en la généralité de Caen se dépouillât de sa rudesse bourgeoise. c( L'air de cour, dit-il (2), est contagieux ; il se prend à Versailles comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie ; l'on peut, avec une portée d'esprit fort médiocre, y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent, pour en faire son capital de l'étudier et de se le rendre propre. Il l'ac- <|uiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire. »
(1) Lettre n» 4.
(2) Chap. VIII, n'^ U.
Pendant ce temps, l'affaire des princes de Conti et de M. de Turenne avait pris à la cour de France une très fâcheuse tournure. Le cardinal de Bouillon, dans une grande audience qu'il avait demandée au roi, avait cru devoir expliquer plusieurs choses sur lesquelles on lui avait rendu de mauvais offices à l'occasion du départ précipité de son neveu. Sa Majesté l'écouta, mais ne fut point convaincue : rien ne pouvait effacer les premières impressions. Condé avait écrit à ses neveux (1) une lettre sévère, dont Gonrville tira copie pour la donner à M. de Louvois et la faire voir au roi. Mais M™'' de Maintenon se souvenait de la conduite hautaine des princes de Conti à son égard. Puis Condé, cet esprit indocile et superbe, manquait d'autorité pour prêcher la soumission. Enfin Pâques approchait, M. le Prince pourrait-il seulement remplir ses obligations de catholique et de chrétien ? Il y avait dix-sept ans qu'il n'avait fait ses pâques (2), le grand prévôt les avait comptés. c( Le 15 avril, dimanche des Rameaux, le roi, dit Dangeau(3), fut à la chapelle presque tout le jour : il cassa le chevalier de Sillery, colonel du régiment d'infanterie de Conti, et le chevalier d'Angouléme, colonel du régiment de cavalerie de la Roche-sur- Yon, pour avoir suivi ces princes. »
« Mais l'heure était venue, s'écrie Bossuet(4), heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, Condé exécuta ce qu'il méditait : un sage religieux, qu'il appelle exprès, s'enferme avec lui pendant quatre jours et règle les affaires de sa conscience ; il obéit, humble chrétien, à sa décision, et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. » Ce sage religieux (5) était le révérend père Etienne Agard de Champs, que Condé avait connu dès sa jeunesse, et qu'il estimait assez pour lui confier ce qu'il avait de plus précieux, la direction de sa conscience en ce monde et son salut éternel dans l'autre. Le P. de Champs méritait cette confiance. Agé de 72 ans et fort honoré dans son ordre, après avoir passé par les premiers emplois jusqu'à être trois fois provincial, il occupait alors une modeste place de professeur au collège des jésuites à Rouen. Il avait jadis enseigné, non sans éclat, la théologie à Paris,
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(-2) De Sourches, t. I , p. 209.
(3) Dangeau, t. I, p. 154,
(4) Oraison funèbre de Condé.
(5) Moréri.
et compté .parmi ses écoliers Armand de Bourbon, prince de Conti, frère de Condé : il publia les thèses du prince dans son traité du libre arbitre (1); mais il avait hardiment combattu les oi)inions du jansénisme, lors même que son ancien écolier les eut adoptées (2). 11 publia un grand ouvrage qu'il dédia au pape Innocent X. Il croyait avoir découvert le secret des jansénistes (3) dans la vanité d'auteurs qui voulaient s'élever au-dessus des autres par la singularité de leurs sentiments et se faire admirer comme des hommes extraordinaires. Enfin, dans un petit traité latin (4), il avait fort bien démontré que les jésuites n'étaient pas les seuls qui eussent tenu pour la doctrine de la probabilité, et que cette doctrine était seule ra,isonnable dans le petit nombre des cas douteux. Mais dans la plupart des cas il prouva, par ses écrits et par sa conduite, qu'il ne faut jamais courber la règle devant aucune puissance et que l'humilité résout toutes les difficultés (5). Après la mort du père Annat, on voulut le faire confesseur du roi; malgré les instances des pères de sa compagnie, il refusa. Le père de la Chaise fut nommé. En 1G78, après la prise de Gand et d'Ypres, le roi revenait à Versailles, toujours fort amoureux de M™" de Montespan : c'était quelques jours avant Pâques. Le P. de la Chaise, embarrassé, demeura à Lille, se disant malade. Peut-être l'était-il effectivement ; peut-être aussi ne voulait-il plus accorder l'absolution au roi, parce que le roi, malgré toutes les paroles qu'il lui en avait données, ne voulait point rompre son commerce avec M'"*' de Montespan, En l'absence du P. de la Chaise , le roi fit venir à Versailles le père de Champs pour le confesser. Ils eurent ensemble un long têteà-tête ; mais le père de Champs ne voulut point le confesser, parce qu'il ne voulait pas lui donner l'absolution. Il sut néanmoins lui parler si sagement que le roi , bien loin d'être offensé de son refus , demeura très satisfait de lui, et en dit du bien à tout le monde.
Condé reçut l'absolution d'un tel confesseur et il communia, lorsque les domestiques s'y attendaient le moins ; puis il demanda pardon de leur avoir donné de si mauvais exemples avant sa conversion, et s'engagea à faire plusieurs restitutions que le R. P. de Champs avait exigées. Qui pouvait douter après cela de sa bonne foi ? Louis XIV
(1) Du libre arbitre et de la grâce, 1646.
(2) J>e hérési janseniana, 1654.
(3) Secret du jansénisme, 1651.
(4) Cluœstio facti , Paris, 1660.
(5) Mémoires de Sourches, t. I. p. 209. 210. Cf. aussi la note 2 de la page 209.
eu donta moins que personne, et il s'en réjouit plus que tout le monde ; il voyait là une sorte de satisfaction accordée à son autorité. N'avait-il pas charge d'âmes ? N'était-il pas responsable du salut de ses sujets (1) ? M""' de Maintenon en était persuadée au moins autant que lui.
Depuis qu'il était entré dans cette voie nouvelle, Dieu bénissait tous ses travaux pour le bien de l'Etat. Après avoir fait ses dévotions avec plus de joie qu'à l'ordinaire, il était si content que, le mardi de Pâques, 24 avril, il révéla un secret politique aux gentilshommes qui avaient l'honneur de le suivre à la chasse (2). « Il savait que le frère de M'"" la Dauphine, Maximilien, électeur de Bavière, avec lequel il craignait que les princes de Conti ne se compromissent, devait épouser l'archiduchesse d'Autriche, fille de l'empereur Léopold. Heureusement il avait été informé à temps de l'intrigue diplomatique qui se tramait à cette occasion. Pour récompenser l'électeur de Bavière des services qu'il avait rendus dans l'armée impériale contre les Turcs, le roi d'Espagne avait été sollicité de donner ce qui lui restait des Pays-Bas en dot à l'archiduchesse, et il avait promis de nommer M. l'électeur de Bavière gouverneur des Pays-Bas espagnols. C'est pour cela que, vers le commencement du carême, on avait vu partir M. de Feuquières de Versailles si précipitamment : il allait, comme ambassadeur extraordinaire, déclarer au roi d'Espagne que, s'il donnait les Pays-Bas à rarchiduchesse, ce qu'il ne pouvait pas faire sans porter préjudice aux droits de Monseigneur le Dauphin, le roi de France savait bien comment de son côté il en devait tirer raison. Il n'attaquerait point les Pays-Bas , parce qu'il ne voulait pas donner d'ombrage à l'Angleterre ni aux Hollandais, mais il ferait entrer en Espagne les troupes qu'il réunissait en Navarre et leur commanderait de marcher jusques à Madrid. A cette déclaration, le roi d'Espagne avait répondu qu'il n'avait aucun dessein de donner les Pays-Bas à l'archiduchesse, et qu'il était bien résolu de tout faire pour entretenir l'union entre les deux couronnes. Les dépêches reçues ne laissaient aucun doute sur la sincérité du roi d'Espagne. En conséquence, la marche des troupes françaises du côté de la Navarre avait été suspendue. M. de Boufflers, qui les commandait, n'était pas content d'être arrêté au moment où il allait passer la frontière. Mais le roi de
(1) Lettre de Bourdaloue à M'"'' de Maintenon.
(2) De Soiu-ches, t. I, p. 210 et p. 211.
France était content de pouvoir assurer les gentilshommes de sa cour que, selon toutes les apparences, ils auraient la paix cette année, à la grande satisfaction des peuples, qni pourraient jouir en toute sécurité du fruit de leurs travaux. » Pour les courtisans, c'était un rare bonheur que de voir le roi leur faire de telles confidences ; il s'aperçut de l'avidité avec laquelle ils récontaient, et, chose plus rare encore, il plaisanta en leur disant, avec autant de bonne grâce que de finesse, qu'ils n'avaient à craindre de voir troubler leur tranquillité que par quelques voyages à Marly, Chambord ou Fontainebleau, ou par le mariage de M'"' de Nantes avec le duc de Bourbon.
Personne ne fat aussi heureux de la conversion de Condé que les jésuites. C'était leur œuvre, c'était leur gloire. Le R. P. Alleaume en fut si touché que, tout eu préparant le duc de Bourbon à faire ses pàques, il écrivit à M. le Prince pour le féliciter de son retour à la piété chrétienne (1). Le K. P. Talon « verse des larmes de joie ; il sait bien pourquoi : Dieu avait quelque raison de combler de bénédictions notre maison de Condé. » Non seulement le duc de Bourbon fit ses pâqnes entre les mains des jésuites, mais encore il donna le pain bénit. Aussi le P. Talon ne sort plus des transports de joie ; il atteint quatre-vingtdeux ans ; jamais de sa vie, il n'a été si heureux : il a reçu publiquement et fort pompeusement le pain bénit de Son Altesse Sérénissime. Les RR. PP. de la Chaise, Jourdan et Bourdaloue chantent alléluia. Plus rien à souhaiter au spirituel ni au temporel. M. le Duc est un esprit supérieur et pénétrant qui comprend tout. Mai^ le duc de Bourbon a vraiment aussi bien de l'esprit. « Nous avions, dans notre sacristie de Saint-Louis, où il s'est confessé, un petit tableau du Ravissement de saint Paul, de la hauteur d'environ un pied et demi; c'était un chef-d'œuvre et un original qu'on estimait douze ou quinze cents livres. Le roi témoigna en avoir quelque petite envie. Le P. de la Chaise fut chargé par les bons pères de le lui présenter. Il le reçut fort humainement et témoigna qu'il le fallait payer. Le P. de la Chaise lui ayant dit que cela mortifierait les bons pères, il répondit que les jésuites étaient des pauvres glorieux et qu'il savait bien ce qu'il avait à faire; le lendemain, il envoya 200 louis d'or. » Qu'avait à dire la Bruyère : Une seule chose (2) ; il l'a écrite : « Un homme est fidèle à certaines pratiques de religion : on le voit s'en acquitter avec exacti-
(1) Mss. de l'hôtel de Coudé.
(2) Chap. xii, n'^ 89.
tilde ; personne ne le loue ni le désapprouve ; on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir négligées dix années entières : on se récrie ; on l'exalte. Cela est libre ; moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs ; et je le trouve heureux d'y être rentré. »
Si la Bruyère jugeait alors avec cette fermeté d'esprit Condé luimême, il n'était plus guère embarrassé avec les courtisans au milieu desquels il vivait. Après les vacances de Pâques, lorsque le duc de Bourbon reprit ses études (1), le R. P. Alleaume écrivait à M. le Prince : a Nous avons bien gouverné le P. de la Chaise au dernier vo3''age et il me semble que nous ne sommes pas mal avec lui. » — « L'on s'insinue, pensait la Bruyère (2), auprès de tous les hommes en les flattant dans les passions qui les occupent ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps. En cela seul consistent les soins qu'on peut leur rendre. De là vient que celui qui se porte bien et qui désire peu de chose est moins facile à gouverner. » La Bruyère ne prétendait gouverner personne, mais il faudra que les courtisans qui voudront le gouverner lui tendent des panneaux bien subtils et bien déliés, ou ils risqueront fort de fournir matière aux plus curieuses observations.
Eu revenant à la pratique de la religion, Condé n'avait suivi d'autre inspiration que celle de sa conscience, mais il semblait avoir prévenu les désirs de Sa Majesté. M. le Duc était trop habile pour ne pas tirer de cet événement quelque avantage en faveur de ses projets. Aussi le roi j^arlait-il alors ouvertement du mariage du duc de Bourbon avec M"" de Nantes : c'était comme la publication des bans. M""" de Langeron, qui était dame d'honneur de M"^" la Duchesse, fut nommée pour être dame d'honneur de M™" la duchesse de Bourbon ; cette dame, qui passait alors soixante ans, ne trouva point qu'à son âge, ce fût descendre que d'accepter, à l'instigation de sa bonne amie M™® de Maintenon, une telle charge auprès d'une petite princesse qui n'avait pas encore douze ans. Mieux que personne, elle pouvait la diriger, au moins dans les commencements , d'après les intentions du roi et les traditions de la maison de Condé. Aussitôt, sur son avis et avec la vive approbation de M""' de Montespan, on commença d'acheter tous les habits et autres choses nécessaires pour le prochain mariage. Sur ce point, M. le Duc rivalisait avec le roi de libéralité ingénieuse. Le 27 avril, le roi avait emmené le duc de Bourbon avec
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(■2) Chap. XT, n° 109.
254 LA BRUYÈKE
M"" de Nantes à une petite fête intime qu'il leur donna à Marly. Le 28 avril, M. le Duc prépara anx deux futurs époux uue fête du même genre à la Ménagerie. Ce jour-là, Monseigneur, qui avait désiré oôrir à sa femme M"" la Dauphine, une collation au même endroit, alla à Trianon, pour ne pas déranger leur partie. C'était une chose ridicule de voir marier deux marionnettes (1) : néanmoins toute la cour les comblait d'honnêtetés comme si ces enfants allaient sérieusement se marier. Le 30 avril, le roi, en sortant de la messe, passa, comme à son ordinaire, chez M'"'' de Montespan (2), et il examina tout le linge apporté pour le mariage de M"" de Nantes. L'ordre des grandes solennités qui devaient avoir lieu fut ainsi réglé (3) : 24 mai, contrat de mariage ; vers le P"" juin, le carrousel de la prise de Grenade ; dans le mois de juillet, les cérémonies du mariage. C'était assez pour rendre la cour heureuse et M. le Duc triomphant; vers le P"" mai, il alla avec M"^" la Duchesse à Paris hâter les préparatifs de ces fêtes ; tout paraissait lui sourire : il semblait tout diriger à son gré, pendant que son père supportait, à Chantilly, une nouvelle attaque de goutte avec une résignation chrétienne.
Au milieu de l'entraînement général pour préparer le carrousel et le mariage, la Bruyère faisait triste figure avec sa philosophie. Si la lecture du troisième livre des Principes j où Descartes expose la mécanique céleste par la théorie des tourbillons, allait lentement au mois d'avril, la lecture du quatrième livre, qui traite la physique de la terre par l'action des éléments , allait encore moins vite au mois de mai. Il en fut de même , ou à peu près, des autres études (4). Le duc de Bourbon avait tant d'exercices, était accablé de tant d'affaires importantes, qu'on ne savait pas comment sa santé pouvait y résister. Il montait à cheval deux fois par jour, à la o-rande écurie du roi : M'"" la Dauphine y vint un matin avec Monseigneur, et fut surprise de voir combien le petit dire de Bourbon menait vigoureusement son cheval pour le peu de temps qu'il apprenait. 11 monta un sauteur, et ne se laissa point désarçonner ; il monta, uue autre fois, un cheval très difficile qu'il n'avait jamais monté, et lui fit faire pourtant les plus belles voltes du monde, et
(1) DeSoui-ches, t. I, p. 211, note 2; p. 21-2, note 1.
(2) Dangeau, t. I, p. 164.
(o) Mss. de l'hôtel de Condé.
(4) ilss. de l'hôtel de Condé.
avec tant de grâce et de justesse, que tout ce qu'il y avait là de dames et de gentilshommes étaient dans l'admiration. M. du Plessis, le maître de l'académie, dit qu'il « défiait tous les hommes de France de mener mieux un cheval. » Les après-dînées , le jeune prince, toujours avec cet air charmant qui ravissait son vieux maître d'équitation , courait les têtes et les bagues avec ou sans caparaçon, allait à la chasse du roi , où les dames s'amusaient beaucoup, et prenait part aux répétitions du carrousel qui devait le combler de gloire. Une nouvelle série de fêtes eut lieu quand le doge de Gênes vint faire ses soumissions à Louis XIV (1). Le doge visita le duc de Bourbon, ainsi que tous les princes et princesses du sang. Le spirituel Lercaro se plut fort chez la princesse de Conti. Comme il la regardait longtemps et avec application, un des sénateurs génois qui l'accompagnaient lui dit : « Au moins. Monsieur, souvenez-vous que vous êtes doge. » Le 18 mai, il y. avait juste un an que la ville de Gênes avait été bombardée par la flotte française ; en sortant du palais de Versailles, le doge dit : ce Les bonnes grâces du roi nous font oublier les disgrâces de notre patrie. Il y a un an nous étions en enfer, aujourd'hui nous sortons du paradis. » Ce bon mot fut répété, et fort admiré des courtisans. « Qui considérera, pensait la Bruyère (2), que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints. » Le 24 mai, on lut le contrat de mariage du duc de Bourbon et de M"^ de Nantes. M. le Duc, dit Daugeau (3), donnait à son fils 50,000 écus de rente, et M"^® la Duchesse assurait un capital de 400,000 écus après sa mort. Le roi donnait à M"" de Nantes 100,000 fr. de pension et 1,000,000 de fr. en argent comptant, plus des parures de perles et de diamants qui valaient bien ensemble 300,000 écus. Il n'est pas surprenant que M. le duc de Bourbon prît beaucoup de plaisir à toutes ces cérémonies et divertissements, mais fort peu aux leçons de la Bruyère.
La Bruyère s'efforçait d'extraire des Princij^es de Descartesquelques idées justes et intéressantes. Ainsi de la contemplation de la nature dans le monde visible il dégagea la conception d'un monde invisible
(1) Dangean, t. I, p. 171 à 175; Mercure ijalant, mai 1685, p. 289 à 373.
(2) Chap. VIII, n° 75.
(3) Ces chiffres ne sont pas tout à fait d'accord avec ceux des comptes que M. Servois a trouvés aux archives nationales.
et immatériel : « Si tout est matière, disait-il (1), qui a mis dans le monde toute autre idée (jue celle des choses matérielles? La matière at-elle dans son fond une idée aussi ])ure, aussi simple et aussi immatérielle que l'est celle d'esprit?... Comment la matière pourrait-elle être dans l'homme ce qui pense?... Ce qui pense en moi doit durer beaucoup , parce que c'est un être simple. Il n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut dissoudre et séparer un être simple et qui n'a point de parties?... L'âme est ce qui pense en nous. Comment peut-elle cesser d'être telle? Ce n'est point par le défaut de l'organe, puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière, ni par défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités. Elle est donc incorruptible. Je ne conçois pas qu'une âme, que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait, doive être anéan- ,tie. » Ces pensées sont fort sages et fort élevées, mais pouvaient-elles entrer seulement dans la tête du duc de Bourbon? A quoi donc pensait M. de la Bruyère? Il ne faisait pas le moindre compliment au futur mari de M'^"" de Nantes ? C'est pourquoi M. le duc de Bourbon prit peu d'intérêt à ses leçons, et se vengea de l'ennui qu'il y trouvait par des plaisanteries que les gentilshommes du carrousel applaudirent comme autant de preuves de sa précoce virilité.
M. le Duc était heureux de voir sou fils marcher dans la bonne voie; il l'encouragea. Il n'avait pas l'intention de se moquer de la Bruyère ; mais, avec la meilleure volonté du monde , comment s'empêcher de rire en voyant la singulière posture du philosophe en ce moment? La Bruyère ne se déconcerta point (2). « Quelque profonds que soient les grands , et quelque art qu'ils aient pour paraître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paraître ce qu'ils sont, ils ne peuventcacher leur malignité, leur extrême pente à rire aux dépens d' autrui, et à jeter du ridicule souvent où il n'y en peut avoir. Ces beaux talents se découvrent en eux du premier coup d'œil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui Test déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu'ils pourraient tirer d'un homme d'esprit, qui saurait se tourner et se plier eu mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne lui imposait pas une fort grande retenue. Il ne lui reste que le caractère sérieux dans
(1) Chap. XVI, nos 39,40,41,42.
(2) Chap. IX, n» 26, teste delà 1™ édition.
lequel il se retranche ; et il fuit si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui. »
Dans le caractère sérieux où il se retranchait, la Bruyère se trouvait encore exposé au dédain de ceux qui voulaient se moquer de lui. Plaire aux dames était devenu la chose la plus importante de l'éducation du duc de Bourbon. La Bruyère, avec son air sec et austère de philosophe, pouvait-il donner des leçons à son élève dans cet art aimable? Mais le jeune prince était là-dessus bien plus savant que lui et pouvait facilement lui en remontrer. D'ailleurs, il ne manquait pas de maîtres pour développer dans M. le duc de Bourbon les heureux dons qu'il avait reçus de la nature, et chacun cherchait à mêler d'agréables leçons aux flatteries qu'on lui adressait.
M. de Xaintrailles était merveilleusement doué pour exercer ce commerce de mensonge, fondé d'un côté sur l'intérêt et de l'autre sur la vanité. C'était un très petit gentilhomme du Vendômois, qui n'avait point de bien (r);mais le jeu et son savoir-faire l'avaient poussé dans le monde. Il était le plus fort de sou temps au jeu de trictrac, très habile à l'hombre et au piquet, et docteur en tous jeux ; mais, excellent croupier, il donnait avec autant de prudence que de délicatesse les meilleurs conseils à ses associés. En 1682, durant le voyage de la cour à Chambord, il était du jeu du roi et de la reine avec Dangeau et Langlée (2). Il en fut encore durant le voyage de la cour à Fontainebleau. On avait établi un reversi, pour passer le temps ; à Pithiviers (qu'on appelait alors Pluviers), on finit le jeu. Il se trouva que le roi et Langlée gagnèrent tout ; Dangeau ne perdit rien ; et toute la perte, qui fat de 5,000 pistoles, tomba sur Monsieur, et sur Monseigneur et ses associés, représentés par Xaintrailles. Avec de pareils succès, où Xaintrailles ne pouvait-il pas parvenir? On n'est donc pas surpris de voir la place qu'il occupait alors dans la maison de Condé et auprès du duc de Bourbon. Il était bien fait de sa personne, il avait de l'esprit et de la valeur, encore plus de suffisance et de hardiesse. Les dames, dit Saint-Simon, l'avaient gâté dans sa jeunesse, les sots dans un âge plus avancé. Il était devenu fort im})ortaut avec ses inférieurs. Il ava^t le propos moral, sentencieux, et il accoutuma aux manières impertinentes les princes du sang et leurs amis, qui étaient
(1) Saint-Simon.
(2) De Som-ches, t. I, p. 144 et 148.
les siens, a. L'on ne reconnaît plus, disait la Bruyère (1) , en ceux que le jeu et le gain ont illustrés, la moindre trace de leur première condition : ils perdent de vue leurs égaux et atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai que la fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris. »
Elle n'y remettra pas M. de Xaiutrailles ; il avait trop médité sur les hasards du moude où il vivait pour ne pas prendre ses précautions contre les caprices de la fortune. S'il était impertinent envers ses inférieurs ou ses égaux qui ne pouvaient lui être utiles, il savait tirer parti de l'influence des dames auxquelles il avait su plaire, et gagner l'amitié des grands qui pouvaient lui rendre service (2). Il était fort lié avec les d'Harcourt et avec le duc d'Elbeuf, qui venait souvent faire sa cour au duc de Bourbon. Le duc d'Elbeuf n'était pas docteur en trictrac, mais pour plaire aux dames il était passé maître. Il venait de se remarier pour la troisième fois, à 04 ans, avec une jeune fille, malgré les représentations du roi (3). D'un caractère audacieux, ce prince aimait les scènes éclatantes; d'un courage digne de sa naissauce, d'une figure airaable et d'un esprit à qui il ne manquait rien que de savoir mieux profiter de ces rares et grands avantages, il avait passé sa vie à être le fléau de toutes les familles (4), par ses mauvais procédés envers les femmes dont il était adoré. Il était connu chez M""" de Montespan sous le nom de Goujat, et se vantait souvent de faveurs qu'il n'avait pas obtenues ; mais il recevait bien les réprimandes de M™" de Main tenon ; les bontés du roi l'avaient solidement gâté. (( A un homme vain et indiscret (5), qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité ; d'un esprit borné, de nul jugement et d'une imagination très libre, il ne lui manque plus pour être adoré de bien des femmes que de beaux traits et la taille belle. » Remarquons que la Bruyère ne parle pas de l'âge de l'homme qui plaît aux femmes, ni de son rang, ni de sa fortune. Ces questions-là doivent être traitées à part.
Mais, quand la Bruyère parlait ainsi, il se sentait soutenu par une
(l)Chap. VI, n° 73.
(2) Saint-Simon.
(3) Dangeau, 23 août 1G84.
(4) Caylus, p. 76-77.
(5) Chap. III, n'' 31.
meilleure protection que celle de M. le Duc. Depuis le 2U mai, M. le Prince était venu à Versailles, assez bien rétabli de sa dernière maladie. Il était venu signer le contrat de mariage de son petit-fils : il fut bien accueilli de Sa Majesté. Ou remarqua que ses conversations, qui avant sa conversion étaient un peu trop libres (1), devinrent sages sans avoir rien d'incommode et de fâcheux, honnêtes, agréables, dignes enfin d'un si grand prince résolu à se sauver. Les inquiétudes qu'avaient pu inspirer ses relations avec ses neveux, les princes de Conti , étaient presque dissipées (2) : il s'en expliqua assez franchement avec le roi pour éteindre le venin des premières impressions : enfin les nouvelles que Ton recevait depuis un mois des princes fugitifs étaient capables de rassurer les esprits alarmés. M. le Prince venait d'envoyer à ses neveux les plus pressantes recommandations de ne point aller en Hongrie; il était accouru à Versailles pour le dire à Sa Majesté : « ils lui avaient promis de suivre ses conseils; ils tiendront parole ; il en était persuadé. » Le roi, pour le moment, ne demanda rien de plus : l'assurance de M. le Prince lui suffisait.
Au milieu même des fêtes du contrat de mariage, étaient arrivées coup sur coup, des princes de Conti, les nouvelles les plus contradictoires, mais bientôt les plus claires et les plus funestes (3). Pendant qu'ils se promenaient dans les villes d'Allemagne, en attendant la réponse du roi et tout prêts à lui obéir, ils avaient rencontré à Augsbourg le chevalier de Carignan, qui les avait engagés à servir l'Empereur en Hongrie. En vérité , c'était là un homme bien prudent et d'un âge à donner de bons conseils, que ce prince de la maison de Savoie, fol aventurier déjà célèbre i)ar ses tours de jeunesse! Qui pouvait croire qu'il eût tout à coup acquis assez de crédit auprès des princes de Conti pour que son avis prévalût sur celui de M. le Prince? Mais il arrivait de Vienne, il semblait au courant de ce qui se préparait en Pologne et en Autriche, et il démontra fort pertinemment qu'il n'y aurait rien à faire avec le roi Jean Sobieski ; et tout au contraire qu'on ferait de grandes choses en Hongrie au service de l'Empereur. Déjà l'armée impériale était en campagne et mettait le siège devant Neuhausel, pendant qu'un corps d'élite, sous les ordres de l'électeur de Bavière, irait porter de terribles coups au cœur même de la Hon-
(1) Bergier, p. 158.
(2) Dangean; de Sourches; Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Dangeau, 1. 1, p. 178; de Sourches, t. I, p. 225 ; Mss. de l'hôtel de Condé.
grie. Juste à ce moment, l'électeur de Bavière, sur le poiut de partir, faisait une grande chasse à deux ou trois lieues d'Augsbourg. Les princes de Conti, invités à cette chasse par le frère de BI""' la Dauphine, ne purent se dispenser d'y aller ; ils furent reçus avec toutes les honnêtetés imaginables. Après la chasse, le souper : M. l'électeur ne voulait plus les quitter. Le lendemain, il vint dîner avec eux dans leur cabaret ; on but copieusement de part et d'autre. M. l'électeur leur offrit tel emploi qu'ils souhaiteraient dans le corps d'armée qu'il allait commander, et ils partirent avec lui pour faire la guerre en Hongrie.
On peut se figurer le mécontentement du roi. à qui M. l'électeur venait de rendre la monnaie de sa pièce sur la dot de Tarchiduchesse ; rembarras de la Dauphine , dont le frère venait de racoler les princes de Conti pour l'armée de l'empereur Léopold ; l'inquiétude des amis de M. de Bouillon, qui savaient que M. le prince de Turenne suivait partout les princes de Conti ; les sentiments d'envie d'une jeunesse aventureuse, qui était condamnée à demeurer sage et à paraître contente de son sort. Ajoutez-y la fuite du major et du capitaine des grenadiers de Conti, qui allèrent rejoindre leur colonel et qui furent cause que le roi cassa le régiment tout entier ; les murmures qui se firent entendre dans le régiment de cavalerie de la Roche-sur- You, et la raison qu'eut le roi de donner ce régiment à son petit-fils le duc de Bourgogne. Il était bien sûr que le nouveau colonel, âgé de deux ans et dix mois , ne s'échapperait pas. On peut aussi se représenter l'activité fébrile de M. le Duc : il était peut-être attristé de voir cette longue chaîne de fautes que ses cousins traînaient et allongeaient tous les jours, mais il était heureux de pousser hardiment sa fortune dans le vide de plus en plus grand qu'ils laissaient derrière eux. On devine la gaieté, l'entrain naturel du duc de Bourbon : il était enchanté de voir chaque jour, par la faveur du roi, sous la conduite de son père, s'ouvrir devant lui de nouveaux horizons. Mais on se fera difiîcilement une juste idée du chagrin de M. le Prince, si on ne se souvient qu'il avait répondu de la docilité des princes de Conti et presque donné sa parole pour eux. La perte de deux régiments qui depuis longtemps apj)artenaient à sa famille fut pour lui un coup sensible : ce ne fut rien auprès du malheur qu'il avait de paraître engagé dans les coupables folies de ses neveux. « Il n'y a pour l'homme, disait la Bruyère (1),
(1) Chap. XI, n" 136.
qu'un vrai malheur, qui est de se trouver eu faute et d'avoir quelque chose à se reprocher. »
Sur ces entrefaites , la Bruyère eut l'houneur de s'entretenir avec M. le Prince. Nous eu trouvons la preuve dans une lettre de Bossuet, évéque de Meaux, qui remercie Condé de lui avoir fait connaître par M. de la Bruyère le titre d'un ouvrage sur l'P^glise gallicane. Il est possible que Condé n'iicceptât pas sans restriction les quatre articles du clergé de France; mais il s'entretint d'autre chose avec la Bruyère, et surtout de M. le duc d(! Bourbon. La Bruyère craignait que le jeune prince ne contractât des habitudes de dissipation, qui pouvaient lui être aussi funestes qu'elles venaient de l'être aux princes de Conti. Eux aussi avaient fort bien commencé, et l'on voyait comme ils avaient fini. « La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont, ditil (1), plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance. Leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.» On ne pouvait pas, pour le moment, rétablir les études sur l'ancien pied. Il fallait attendre au moins que le carrousel fût passé. La Bruyère écoutait avec autant de respect que d'attention les réflexions qui écliappaieut à Condé sur la cour à cette époque (2). « Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits et de maximes : l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûres, parce qu'elles sont fondées sur l'expérience. »
Enfin le 4 juin, le carrousel, qui était depuis longtemps l'occupation de la jeunesse, dit le marquis de Sourches (3) , s'exécuta malgré le froid et le mauvais temps. Le grand prévôt de France ne laissa ignorer aucun détail de cette pompeuse cavalcade. La Bruyère y prit moins d'intérêt. La première chose qui l'amusa fut de voir le commandant des Zégris (4) : « D'abord parurent deux timbaliers et six trompettes, galamment et richement vêtus de la livrée du prince, qui
(1) Chap. XI, n<> 137.
(2) Chap. XI, n» 118.
(;i) De Sourches, t. I, p. 228 à 249,
(4J Relation du carrousel de Monseigneur le Dauphin, Paris, in-4'^ avec figures, 1085.
étaitbleu, or etargent. Après cela, il marchait lui-iuême, monté superbement, et entouré de douzes nègres naturels qui lui servaient de valets de pied. Son habit était à fond bleu, et toutes les tailles, boutonnières et ceintures étaient brodées d'or mat, rebrodées de fleurs d'or brillant, dans lesquelles étaient enchâssés des rubis et des diamants ; le p)leiii de l'habit était brodé de compartiments d'argent, avec quantité do pierreries ; sa coiffure était un tur])an d'or et d'argent et de bleu enrichi de rubis; il avait un collier de velours noir enrichi de pierreries comme le reste ; la housse de son cheval était à jour, composée de festons de broderies d'or et de pierreries, et le reste du harnais en était tout couvert. Son cheval en avait même une aigrette sur la tête, de laquelle s'élevaient plusieurs plumes bleues et blanches. Ses pages et ses estafîers nègres étaient aussi vêtus de la même livrée, et d'une manière fort convenable à leur paj's ; ils étaient armés de carquois et de colliers d'argent, avec des pendants d'oreilles. Son écuyer portait l'écu, sur lequel il y avait, pour corps de sa devise, un vaisseau appareillé dans un port superbe. Ce vaisseau était tout prêt à partir, avec ces mots : « Aspetto l'aura. y>
Comment la Bruyère n'aurait-il pas remarqué la toilette de M. le duc de Bourbon (1)? Tout le monde l'admira. Le grand prévôt, qui renonce à décrire celle du chef des Abeucérages, ne nous fait grâce d'aucun détail lorsqu'il décrit le costume du chef des Zégris et le harnais de son cheval. M""' de Moutespan et M""" de Thianges ne cessaient d'en faire l'éloge, et M"" de Nantes neman- (juait pas de trouver le duc de Bourbon fort beau dans cet attirail. Mais ce qui était du dernier galant, c'était la devise. Ou avait dépensé beaucoup d'esprit pour inventer des devises nouvelles, piquantes, originales, qui peignissent les caractères, les prétentions, les souvenirs ou les aspirations de ceux qui les portaient. Il y avait beaucoup de soleils dans diverses positions, toutes bienfaisantes; assez d'aigles et d'aiglons qui regardaient le soleil ; pas une lune ; quelques lions pleins d'audace, des taureaux prêts au combat, des abeilles qui travaillent et qui piquent, des lévriers rapides, un porc-épic hérissé; des arbres élevés, chênes et pins; des arbres en fleur, orangers et pommiers; un bouton de rose, un torrent, deux éclairs, une bombe qui crève, un brûlot en feu, un cadran solaire, un thermomètre. M. delà Ferté, pour se moquer de ces devises, en avait pris une singulière, c'était un chieu
(1) Mercure galant, juin 1685.
qui rongeait un os, avec ce mot : « Faute de mieux. » Le duc de Saint- Aiguau, maréchal de camp général du carrousel, vieillard de 76 ans, aux manières vives, étiucelantes, et qui s'était mis sur un tel pied de galanterie chevaleresque que })ersonne n'eût osé lui disputer l'honneur de commander à cette jeunesse, portait sur son écu un diamant taillé à facettes, sans être enchâssé en œuvre, et pour âme : « Da ogni parte fiammegia » (il flamboie de tous côtés). Monseigneur avait pour corps de sa devise trois couronnes, une de dauphins, une de laurier, une de myrte, avec ces mots : c( Las merece » (il les mérite). Tout cela était éblouissant, et aussi curieux à étudier pour la Bruyère que les Caractrres de Théophraste. Il voyait là tous les caractères des jeunes gens de la cour de Louis XIV, sans oublier le fils de M^"' de la Fayette, qui, comme l'éclair, voulait luire et mourir; ni ce jeune Soyecourt, dont l'épée nue brillait et frappait, et dont la Bruyère pleurera la mort sur le champ de bataille quelques années plus tard. Mais la devise de M. le duc de Bourbon éclipsa toutes les autres par sa gracieuse galanterie : ce vaisseau tout appareillé et prêt à partir, avec tous ses agrès, toutes ses voiles tendues, c'était le vaisseau qui portait ses amours. Tout était préparé pour son mariage : les meubles, le linge, les bijoux, les rentes, le contrat, rien n'y manquait; les parents brûlaient du désir d'unir les deux fiancés. Qu'attendait-ou encore ? L^ne chose qui est accordée aux ])lns pauvres matelots, le plus léger vent favorable, un doux zéphyr. Le ciel sera-t-il assez jaloux du bonheur des deux époux pour le leur refuser ? « Aspetto l'aura » (j'attends le zéphyr), disait le duc de Bourbon dans la langue harmonieuse de Pétrarque. « Aspetto l'aura, » répétait M'"' de Nantes, qui était heureuse d'avoir appris les langues étrangères : elle voyait dans ce jeu de mots une allusion facile à comprendre et chère h son cœur. M™^ de Montespan en était si touchée , qu'elle eût voulu finir le mariage dès le l"' juin, douzième anniversaire de la naissance de sa fille. M. le Duc, qui avait si bien conduit toute cette aff"aire, montrait un tel empressement de la terminer, que dès le second jour du carrousel, 5 juin, il partit pour aller présider les états de Bourgogne et revenir le plus vite possible hâter la cérémonie tant désirée.
Mais dans les entreprises les mieux concertées il y a toujours quelque chose qui échappe à la prudence humaine. Il faudra attendre au moins sept longues semaines avant que la cérémonie du mariage ne se fasse; et, en attendant, M. le Prince fut d'avis que le duc de Bour-
2G4 LA BRUYERE
bon reprît ses études accoutumées. M. le Prince avait bien vieilli ; il n'avait ])lus aucun goût pour la toilette. La Bruyère, le comparant à M. le duc de Saiut-Aig-nau, disait (1) : « Une trop grande négligence , comme une excessive parure, dans les vieillards, multiplient leurs rides et font mieux voir leur caducité. » Puis M. le Prince , le 10 juin , jour de la Pentecôte, communiait eu public à sa paroisse, Saint-Sulpice de Paris, devant une foule de fidèles qui admiraient sa piété. Vieux et dévot, il était à l'abri de la fascination des plaisirs, et il donnait à son petit-fils les meilleurs conseils. Alors la Bruyère finit avec M. le duc de Bourbon la lecture des Piincipes de Descartes. Le philosophe, après avoir exposé son système avec tout le soin possible et démontré, selon les principes qu'il avait établis, les choses les plus générales, qui concernent la fabrique du ciel et de la terre, ajoute : « Toutefois, à cause que je ne veux pas me fier trop à moi-même, je « n'assure ici aucune chose, et je soumets toutes mes opinions au jugece ment des plus sages et à l'autorité de TEglise. » Il est clair que Descartes n'était ni esprit fort ni libertin. Peut-être Condé, comme il faisait les soirs à Chantilly, tira de cette lecture quelques conclusions religieuses. Voici celle de la Bruyère (2) : « Il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement, avant que de se déclarer esprit fort ou libertin, afin au moins, et selon ses principes, de finir comme l'on a vécu; ou, si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir. »
Il n'est pas aisé de savoir si le duc de Bourbon comprit bien les leçons et les exemples que lui donnait son grand-père ; pour la Bruyère, ce fut comme une révélation. Il comprit enfin l'esprit de la cour. Du fond de sou obscurité silencieuse, il voj^ait eu pleine lumière, sous mille feux habilement disposés, les grands personnages qui entouraient le roi se mouvoir et s'agiter comme des acteurs sur un théâtre. Le moraliste les étudiait dans leurs paroles et dans leurs gestes, comme il avait étudié deux philosophes du temps : Molière à la Comédie française (3), Arlequin à la Comédie italienne. Il ne prenait pas moins d'intérêt à considérer les spectateurs qu'à suivre la pièce. Pendant qu'ils riaient, qu'ils applaudissaient, qu'ils éclataient, il distinguait au jeu de leur physionomie leurs sentiments les plus secrets. Au milieu des
(1) Chap. XI , n'^ HO.
(2) Chap. XVI, n" 7.
(3) Notes de Saint-Simon sur Dangeau, t. II, p. 156-157 et t. XI, p. 311.
fêtes, des plaisirs et des divertissements de toutes sortes, il voyait sous une apparence ou sereine ou joyeuse les cruelles anxiétés on les tristesses profondes que nous avons racontées. Il lui semblait avoir fait la découverte d'un nouveau monde sous la conduite de M. le Prince. « Il y a, dit-il (1), un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière ou d'Arlequin, les repas, lâchasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses ?» Quand la Bruyère aura passé un plus long temps dans ces parages, il sera moins surpris de voir ce qui fut toujours le véritable caractère de la cour.
(1) Chap. viii, n' 63.