CHAPITRE XIV
Oraison funèbre de Michel le Tellier par la Bruyère. — Condé lui fait savoir comment il doit parler du duc de Bourbon. — Le moraliste est obligé d'être très prudent. — Tenue sévère de la maison du duc et de la duchesse de Bourbon à l'hôtel de Condé. — La Biaiyère donnera des leçons à la femme comme au mari. — Petit sermon du roi au duc de Bourbon ; faveur des honnêtes gens et des gens de bien. — Difformité du mariage de Mme ^Q Maintenon. — Émeute des paroissiens de Saint-Germain en Laye. — Avantages et inconvénients du secret dans le gouvernement. — Économie du roi et de M™e de Maintenon. — M"'« la Duchesse à Versailles fait répéter les leçons d'histoire à son fils, comme Condé l'avait fait à Chantilly. — Joie de la Bruyère : il offre k M. le Prince de lui rendre compte des études de M™^ la duchesse de Bourbon. — M. le Duc injurie son fils parce qu'il ne veut pas danser dans le ballet du Carnaval. — Redoublement de sévérité religieuse : murmures des vieux courtisans. — Le duc de Bourbon s'amuse aux petites mascarades chez M™» de Montespan, — Condé semble oublié par son petit-fils ; il avertit la Bruyère que l'orage approche. — L'oraison fimèbre de Michel le Tellier par Bossuet n'eut aucun succès. — La Bruyèi-e se met en colère contre le duc de Bourbon, qui se moque de tout. — Le jeune prince écrit à Condé : le grand-père pardonne. — Le duc de Bourbon continue à rire de tout, même de ce qui fait pleurer les autres à la comédie. — La Dauphine en est scandalisée. — Leçons piquantes, mais inutiles, faites à propos par le moraliste au prince nouveau marié.
Il n'y avait plus qu'une seule religion en France, celle du roi. La politique de Louvois avait tout nivelé. La populace de Paris, sévère envers les faibles et docile aux violents, avait détruit le temple de Charenton. Les conseillers huguenots des cours souveraines ayant reçu défense de reprendre leurs séances après la fête de saint Martin, M. Herwart, du parlement de Paris, se convertit, et la plupart des autres conseillers huguenots commencèrent à se faire instruire dans
la foi catholique (1). M. d'Artaguan , major du régiment des gardes, alla avec deux cents soldats à Yilliers-le-Bel près Paris ; mais il n'y trouva plus que quelques débris des familles calvinistes qui y demeuraient, le reste s'était enfui. Le lieutenant général de la police de Paris, M. de la Reynie, dévoué à Louvois, obtint la connaissance exclusive des affaires des huguenots, et ne leur laissa plus aucun moyen de s'échapper. La vieille M™^ de Duras, mère des maréchaux de Duras et de Lorges, avait demandé la permission de sortir du royaume. Le roi la lui refusa; elle était huguenote si opiniâtre, que le chagrin, dit le grand prévôt de France (2) , put bien avancer sa mort de quelque temps. « On fit sonder la fidélité de M. de Schomberg par une lettre anonyme : le roi essaya lui-même d'endoctriner M. de la Force. Le calvinisme ne pouvait plus exister ni à la coar, ni à Paris , ni aux environs. » Il était devenu ridicule, dit M""' de Maiutenon, d'être de cette religion-là! — La révocation de l'édit de Nantes , qui devait coûter tant de larmes, était alors un sujet de joie et de triomphe. On était surtout frappé de la grande figure que prenait dans la mémoire des hommes le dernier chancelier, qui avait dressé le pieux édit de révocation. On vantait la fortune, la modération, le bonheur, et la mort si douce et si calme de feu Michel le Tellier, qui, après avoir travaillé jusqu'à sou dernier soupir à la gloire da roi, s'était éteint en chantant les miséricordes du Seigneur. Les hommes les plus éloquents dn royaume s'occupaient à lui élever des monuments impérissables, la Bruyère fit ainsi son oraison funèbre (3) : « Quel bonheur a accompagné ce favori pendant le cours de sa vie! Quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce? Les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors, une santé parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre à Dieu d'une vie passée dans la faveur, des conseils que Ton a donnés, de ceux que l'on a négligé de donner, du bien que l'on n'a point fait, du mal que l'on a fait ou par soi-même ou par les antres ; en un mot, de toute sa prospérité ! »
Condé, qui avait de bonnes raisons pour ne point aimer Michel le Tellier, pensait sans doute comme la Bruyère : sa conscience ne se laissait pas gouverner, et les manières dures des dragons auraient révolté sa religion, s'il n'avait eu soin de l'établir sur les bases soli-
(1) De Sourches, t. I, p. 330.
(3) Chap. XII, n» 77.
des d'une conviction raisonnéo. Pendant le court séjour qu'il fit eu novembre à Versailles (1), il fut accablé d'affaires, soit pour liquider la situation du prince de Conti, soit pour régler l'état civil des protestants qui étaient dans sa maisou ou dans sa clientèle. Il eut cependant le temps de penser à la Bruyère et aux dangers qu'il pouvait courir. Avec la maligne curiosité du duc de Bourbon, avec la présomption de son âge qui ne respecte rien, avec le désir bien naturel à un prince qui a les grandes entrées de paraître un homme capable et instruit, ou pouvait craindre que la Bruyère ne laissât échai)per quelque révélation indiscrète qui, dans cette saison soupçonneuse, eût eu les plus funestes conséquences. Coudé n'en parla pas à la Bruyère; il eût eu l'air de lui faire des reproches peu mérités. Il en chargea les révérends pères et leur commanda de veiller à ce que les serviteurs de M. le duc de Bourbon ne le compromissent point par quelque intempérance de langue : on ne pouvait être trop attentif dans la maison de Condé sur ce point délicat , au moment où M. le Duc venait de se voir exclu des grandes entrées. Condé partit pour Chantilly le samedi 24 novembre. Le 27, le R. P. Alleaumelui écrivit que le duc de Bourbon faisait « assez exactement ses exercices, le matin au manège et l'après-dînée avec MM. de la Bruyère et Sauveur. Samedi dernier, nous ayant trouvés dans l'antichambre de Votre Altesse Sérénissime, environ une heure avant votre départ, il nous fit l'honneur de nous dire : « Je m'en vais étudier ; je crois que je ferai mieux par là ma cour « à M. le Prince que d'attendre ici qu'il parte. Je vous prie de le lui téa moigner, si vous le voyez. » Nous ne pûmes exécuter Tordre qu'il nous avait donné, parce que Votre Altesse Sérénissime fut toujours accablée. Nous avons entretenu M. de la Bruyère sur ce que Votre Altesse Sérénissime nous avait ordonné. Nous l'avons trouvé très éloigné de ce que l'on pouvait craindre ; la conversation finit par la manière dont nous devons tous parler de M. le duc de Bourbon : il nous parut avoir là-dessus le même zèle que nous. »
(Comment fallait-il parler du duc de Bourbon? Était-ce comme le voulait le R. P. Innocent Talon ? « Pour moi, disait-il, j'adore le maître de Chantilly ; les deux cents jésuites de Paris disent amen. Les petits Pères de la résidence de Versailles ne parlent de Votre Altesse Sérénissime qu'avec des ravissements extatiques, de M. le Duc qu'avec louange et admiration, de M. le duc de Bourbon qu'avec les applau-
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
354 LA r.RUYÈRE
dissemeuts qui répondent à son mérite et à son devoir. Je me réserve réloge de M°" la Dachesse et des quatre jeunes princesses, à qui j'ai donné les quatre parties du monde pour leur mariage. » Ce ton dithyrambique ne convenait pas à Tesprit profondément sensé de la Bruyère. Il s'en tint au conseil que lui avait donné l'abbé Fleury, c'est-à-dire à savoir se taire sans affecter le silence, à ne parler de ce qu'il savait qu'autant que son devoir le demandait, et du reste à agir simplement comme les autres hommes. Il n'en continua pas moins à penser ce qu'il voulait et à l'écrire. Mais il sut gré auR. P. Alleaume de sa franchise, et il s'établit entre eux une véritable amitié, fondée sur une estime réciproque.
Cette aunée-Ià, l'hiver commença de bonne heure et fut assez rigoureux. Cela n'incommoda ni le duc ni la duchesse de Bourbon, dont tout le monde admirait de bon cœur la jeunesse et la beauté. Les deux épousés, sans habiter ensemble , se rapprochaient de plus en plus, à mesure qu'ils grandissaient devant le roi en âge et en sagesse : ils menaient déjà une vie presque commune. Ils faisaient ensemble leur cour à Sa Majesté, qui aimait à les voir se la faire un peu entre eux. M"^ de Maintenon approuvait les mesures si justes qui avaient été prises pour ménager à la fois leur santé et leur vertu. M"' de Montespan trouvait cette procédure un peu longue, mais un peu trop prompte la confiance extraordinaire de sa fille pour M'"'' la Duchesse ; elle se rattrapait en avançant le plus possible le projet d'union entre le duc du Maine et M'"' de Bourbon. Cela faisait murmurer les envieux et particulièrement la grande Mademoiselle, qui avait toute sa vie désiré se marier, et qui avait projeté vingt mariages sans avoir pu en terminer aucun. Du reste, on ne l'avait pas prévenue du mariage du duc de Bourbon, et elle en avait conçu un grand dépit. Enfin elle avait gagné, parla rigueur de la saison , un gros rhume qui la faisait beaucoup tousser. Monseigneur se moquait de cette vieille princesse, restée fille malgré son fol attachement à M. de Lauzun. Un soir de décembre, à la table du roi, elle toussa beaucoup. M"'' de Bourbon et la princesse de Conti commencèrent à rire en regardant Monseigneur. Le roi voulut les excuser : la toux persista, les rires aussi; alors éclata la colère de la grande Mademoiselle ; le duc et la duchesse de Bourbon et toute la jeunesse de la famille royale furent pris et entraînés par le rire universel. La grande Mademoiselle, toujours toussant et criant de fureur, mais ne pouvant plus y tenir, s'en alla. Quand elle revint, elle traita les
jeunes princesses d'impertinentes, leur déclara qu'elles avaient besoin d'apprendre à vivre, dit ù M"" de Bourbon et au duc du Maine : « Ce sera un joli couple, un boiteux et une manchote! » et au duc et à la duchesse de Bourbon : « Voilà un beau mariage, une femme belle comme les anges et un mari fort laid, petit, gros, et la taille gâtée. » « Ce petit monstre » raconta cette scène à la Bruyère, qui mit la grande Mademoiselle dans sa galerie des coquettes et des folles en compagnie de M. de Lauzun (1) : « Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette; celle qui a plusieurs galants croit n'être que coquette (2). Telle femme évite d'être coquette par son attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix. »
M. le Duc assistait à cette scène; il eu fut fâché, mais pas autant que d'avoir été exclu des grandes entrées : voilà le chagrin qui empoisonnait sa vie. Tantôt mélancolique, tantôt gai par boutades , il ne semblait plus avoir de volonté. Toujours inquiet et agité sans relâche, il forme le projet d'aller en Bourgogne pour mettre à la raison les protestants de plusieurs localités importantes, comme Is-sur-Thil, Chalon-sur-Saône, Pont-de-Veile, Mâcon, Ancy-le-Franc. Mais il reçut une lettre de M. de Bouueuil, qui lui écrivait de Saulieu : « Tous les chefs de famille de ce pays se sont soumis à ce qu'on a désiré, d'eux-mêmes, et sans violence aucune : la seule autorité du roi et ses simples ordres qu'on leur a expliqués ont tout fait. » Il ajourna son projet; mais il allait à Chantilly, à Ecouen, à Paris et à" Versailles, sans pouvoir s'arrêter : il remuait sans cesse, et cherchait partout quelque chose qui lui manquait ; il ployait sous la faveur, il flattait même les petits et ne croyait pas pouvoir assez s'humilier. Quant aux études et à son fils, auquel il avait promis de faire répéter de temps à autre ce qu'il avait appris, il ne s'en occupait guère. Cependant la Bruyère avait compté sur ses promesses, et il en espérait un grand soulagement; mais Son Altesse s'imposait assez d'humiliations sans y ajouter celle-là. « C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation , disait la Bruyère (3), de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû et que tout le monde lui cède; il ne lui coûte rien d'être modeste et de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir devant lui ; de prendre dans une assemblée une dernière place, afin que tous Vy
(1) Chap. III, ne 18.
(2) Chap. III, nû 18.
(3) Chap. IX, no 44.
voient et s'empressent de Feu ôter. La modestie est d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure. » Le sien lui demeura, mais avec des améliorations.
Le 10 décembre, M. le Prince revint à Versailles pour décider la nouvelle organisation de la maison du duc et de la duchesse de Bourbon. Ce n'était pas une petite affaire en ce moment. Le roi fit alors une dé{daration par laquelle il défendait aux huguenots d'avoir aucun domestique catholique : mais il était bien plus sévère envers les catholiques qui auraient des domestiques huguenots ou suspects de l'être (1). Seignelay obtint un instant que le roi donnât à M. Lecamus, lieutenant civil à Paris, la connaissance des affaires des huguenots; mais Louvois fit restituer cette commission à la Reynie, qui l'exerça avec une grande sévérité. Aussi la déclaration du roi jeta l'alarme dans la maison de Coudé, qui pendant le seizième siècle avait été protestante, et 011 il restait encore, au dix-septième siècle, bon nombre de vieux serviteurs qui n'étaient pas catholiques. Condé n'oublia rien pour les ramener à la véritable église : comme il savait admirablement la controverse, dit le R. P. Bergier (2) , il les prenait eu particulier, il leur expliquait la doctrine chrétienne, et les engageait à lui proposer leurs doutes; il leur en donnait la solution, leur démêlait avec une netteté incroyable les artifices de ceux qui, par des passages de l'Écriture on falsifiés ou mal entendus, avaient abusé de leur crédulité. Ses bontés, sa patience et des aumônes distribuées de sa part à cette intention ayant obtenu ce qu'il souhaitait, on eût dit qu'il avait gagné une bataille ou emporté une place d'assaut, tant ce travail était difficile ! Il ne fallait pas que pareilles difficultés se rencontrassent dans la maison du duc et de la duchesse de Bourbon. Il fut décidé par le roi (3) que dorénavant la duchesse de Bourbon demeurerait avec M"^^ la Duchesse au palais de Versailles, mais que sa maison serait installée à l'hôtel de Condé avec celle de son mari. M"^^ de Langeron , qui devait tout surveiller, fut instruite du bon ordre que Leurs Altesses voulaient introduire dans leur maison. Les abbés Guérard et Delbos furent choisis pour évangéliser les domestiques et serviteurs ; et la Bruyère fut désigné pour donner des leçons à la fille du roi, comme il en donnait à
(1) De Soiirches, 1. 1, p. 343-344.
(2) J)e rita et morte L. Oondœi , p. 183.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé : 25 décembre, Gourville à Condé et du Rosel h Condé.
son gendre. M. le Prince était déjà retourné à Chantilly, M. le Due était parti pour son grand voyage en Bourgogne , et la Bruyère était à Paris pour ses vacances de Noël, lorsque ces choses furent décidées à la grande satisfaction de M""*^ la Duchesse. On n'était point inquiet auprès du R. P. de la Chaise sur le bon succès de cette entreprise politique et religieuse. « Tout le monde, écrivait du Rosel (25 décembre), est bien intentionné là-dessus. »
Louis XIV était de bonne foi dans sa tentative de réforme catholique. Autant il était dur pour les protestants dont il ne voyait pas les souffrances, et qu'il considérait assez légèrement comme des rebelles, autant il était mesuré et circonspect envers les sujets dociles qu'il voyait autour de lui et qu'il voulait amener à pratiquer comme lui les préceptes de l'Evangile. Dans son zèle indiscret, il avait résolu d'employer à l'édification de la cour cette jeune princesse, dont la naissance avait été le scandale et dont la beauté était l'ornement. A l'instigation de M""" de Maintenou, il voulait faire du ménage du duc et de la duchesse de Bourbon un modèle comme le sien , et qui pût servir d'exemple aux autres. Le 24 décembre (1), il prit auprès de lui le duc de Bourbon et le duc du Maine, et leur fit un petit sermon : il les exhorta, dit M. de Briord, c< à être gens de bien et honnêtes gens. Avec cela vous pouvez vous assurer sur mon amitié et en tout attendre. » Alors le duc et la duchesse de Bourbon, sans être encore mariés, vécurent ensemble comme des fiancés. Ils semblaient fort heureux. Sur les soins que prenait le roi de les conduire, M. de Briord nous donne force détails, et d'assez mauvaise humeur il ajoute : c( Le roi a diminué les fonds pour les bâtiments , il trouve que la dépense de cette année a été beaucoup trop forte ; je ne sais même si cela ne va pas au scrupule. »
Le 28 décembre, M. le Duc n'était pas encore de retour à Versailles ; mais l'ordre qu'il avait établi dans la maison de son fils était exactement observé. Les RR. PP. étaient à leur poste. Le duc de Bourbon avait déjà recommencé ses études , et il régalait la princesse sa femme, à l'hôtel de Coudé, d'une magnifique collation. « Il paraît, écrit le P. Alleaume à M. le Prince, qu'ils sont ensemble mieux que jamais : leur amitié ne fait que croître. » — « L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une pas-
(1) Mss. de l'hôtel de Coudé : Briord à Condé, 27 décembre.
siou violente (1). » liieu eu cela que de uaturel et de légitime, auquel chacun pouvait prendre intérêt. Mais que penser de ces vieux époux qui cachaient leur mariage? « C'est une grande difformité dans la nature qu\m vieillard amoureux (2). » La jeunesse de la cour et les princes de Conti s'étaient moqués de ce qu'il y avait de ridicule dans cette union ; ils avaient été sévèrement })nnis. Alors i)Ourquoi le roi ne publiait-il pas sou mariage, puisqu'il voulait qu'on le respectât?
Huit ou neuf ans plus tard, quand le secret était connu de tout le monde à la cour et qu'on se figurait que M'"^ de Maintenon allait être déclarée, au fort de ce bruit, M. de Noyon, étant au dîner du roi, rapporte Saint-Simon (3), y mena la parole à sou ordinaire, et le roi, à sou ordinaire, le plaisantait en applaudissant à toutes ses dignités. M. de Noyon répondit qu'il ne désirait plus rien qu'une seule chose; après s'être fait presser, il dit que ce serait quand la justice du roi aurait couronné la vertu. Chacun baissa les yeux, le roi plus que personne, et l'évêque enfin comme les autres, qui sentit, par le profond et morne silence, le poids de ce qu'il avait hasardé. Le roi se hâta d'achever son dîner, pendant le reste duquel on eût entendu courir une souris, et passa vite dans son cabinet. Le père de la Chaise et M. de Meaux, à qui M™'' de Maintenon ne l'a jamais pardonné, empêchèrent la déclaration du mariage eu décidant que le roi n'y était pas obligé. Si cette question était si difficile et si embarrassante en 1G94, qu'était-ce donc eu 1686? Comment le public pouvait-il considérer ce mariage, qu'on ne lui faisait point connaître? Les habiles d'entre les courtisans avaient deviné le secret; mais ceux qui n'étaient point initiés aux rafiîuemeuts de la politique, et tous ces bons bourgeois, comme MM. Gorgil)us et Chrysale des comédies de Molière, qui appelaient un chat un chat, ne pouvaient voir dans ce mariage qu'un concubinage. La duchesse d'Orléans elle-même, qui aimait et admirait son beau-frère, a toujours appliqué à M""" de Maintenon une épithète qu'on ne peut répéter, mais qui est synonyme de concubine. La flétrissure qui s'attache à ce nom rejaillissait sur le roi lui-même. Dans cette situation, comment le roi osait-il prêcher la morale à ses peuples, gouverner leur religion et jouer en public le rôle d'apôtre couronné?
(1) Chap. IV, n" 13.
(2) Chap. XI, n« 14.
(3) Addition au journal de Dant/eau , t. I, p. 42, 43.
Ce n'étaient pas seulement les protestants proscrits et persécutés qui relevaient avec amertume cette contradiction flagrante ; des catholiques sincères, des prêtres de Saint-Germain en Layc et leurs fidèles paroissiens, même des officiers de la maison du roi, vinrent, le 2 janvier 1686, dans la cour du château de Versailles, sous les fenêtres de Sa Majesté, la lui rappeler avec une simplicité naïve, en invoquant le souvenir vénéré de la défunte reine Marie-Thérèse d'Autriche (1). Ce fut une manière de sédition à Saint-Germain : ils arrivèrent à Versailles, au nombre de six à sept cents, sous la conduite du vicaire de leur paroisse, M. de la Vertu ; ils réclamaient leur curé, l'ami de la sainte reine, que les méchants d'aujourd'hui voulaient leur enlever })Our lui substituer l'abbé Gobelin, confesseur de M™° de Mainteuon. Ils criaient qu'on trompait le roi; ils voulaient lui dire la vérité. Le roi, fort surpris de voir et d'entendre ces gens-là dans sa cour, envoya quérir le grand prévôt de France ; le grand prévôt se trouva si fort incommodé, qu'il ne put sortir de sa chambre : c'est lui qui nous donne tous ces détails, mais il ne nous dit rien sur la cause ni sur le caractère de sa maladie. Il envoya un de ses lieutenants prendre l'ordre du roi. Sa Majesté commanda d'arrêter une trentaine de ces genslà. Le lieutenant du grand prévôt leur fit dire que le roi lui avait ordonné de les entendre, et qu'il fallait faire entrer chez lui, pour lui dire leurs raisons, une trentaine des plus considérables et des plus zélés pour le bien public. Ils se battaient à qui entrerait chez lui par préférence. Tous ceux qui entrèrent furent arrêtés et mis en prison, parce qu'ils tinrent, dit Dangeau, des discours un peu trop forts. Les autres se dispersèrent. Au bout de deux jours, la plupart furent relâchés : ils ne comprenaient ni ce qu'ils avaient fait, ni ce qu'ils avaient dit; deux officiers de la maison du roi furent rudement châtiés. Neuf prêtres furent enfermés à l'officialité ; l'abbé de la Vertu fut jeté à la Bastille, et le curé de Saint- Germain fut exilé à Rouen. L'abbé Gobelin (2) s'excusa sur sa vieillesse pour ne pas lui succéder. Quelques jours après, le R. P. du Rosel écrivait à M. le Prince : « De nouveaux prêtres ont été mis à la place de ceux qui n'avaient pas été discrets à parler à Saint-Germain en Laye. » M. l'archevêque de Paris avait réglé cette affaire, si bien qu'on n'eu entendit plus rien
(1) De Sourches, t. I, p. 349-352. Dangeau, t. I, p. 274. Mss. de Yhùtel de Condé : de la Noue à Condé, du Rosel à Condé, etc.
(2) Lettre de la Noue à Coudé, 9 janvier 1686.
dire ; mais alors ce fut à lui que s'en prit la malice des courtisans (1). « Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut. Ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde j)lus de ridicule : il affaiblit l'éclat de leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. L'on ne leur demande pas qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, j)lus graves : l'on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux. » Ce compliment s'adresse à M. l'archevêque de Paris (2). On lui reprochait alors cette élégante et ridicule difformité, pour lui soustraire pendant ce temps-là la feuille des bénéfices et la passer au père de la Chaise. Mais le roi avait aussi sa part au compliment de la Bruyère.
On voit combien le secret était utile alors. Quoique Louis XIY eût une merveilleuse facilité de trav-ail ; quoique son attention, si précieuse à l'Etat, fût protégée par les lois d'une étiquette rigoureuse; enfin, quoique des ministres habiles et laborieux lui préparassent sa besogne, il ne pouvait tout faire. C'était une énorme fiction politique que d'attribuer à un seul homme tout le travail de l'administration du royaume. Cependant, avec le secret qui enveloppait tous les conseils, toutes les enquêtes, toutes les délibérations, on ne voyait jamais paraître que les actes du pouvoir exécutif; et c'était là un pouvoir vraiment exécutif, puisqu'il ne prenait jamais une décision sans l'exécuter : tout ce qui se faisait semblait venir de la volonté souveraine. « Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner, répétait la Bruyère (3); le roi voit tout par ses yeux, il agit immédiatement et par lui-même ; ses généraux, quoique éloignés, ne sont que ses lieutenants, les ministres que ses ministres. » Quelle immense étendue de connaissances suppose un pareil gouvernement! Le secret avait aussi ses inconvénients (4). Si le roi protégeait l'Eglise, ses ministres, ses droits et ses libertés, il ménageait aussi ses peuples comme ses enfants, et,
(1) Chap. xr , n» 98.
(2) ^Mémoires de Fabbc Blanche, Revue ritrospectlce , 1. 1, p. 165 et suivantes. Cf. Saint-Simon de Boislisle, t. II, p. 348-350. Mémoires de l'abbé de Choisi/, éd. Michaud, p. 599.
(3) Chap. X, n" 35.
(4) Chap. X, n» 35.
toujours occupé à les soulager, il voulait rendre les subsides légers et tels qu'ils se pussent lever sur les provinces sans les appauvrir; il avait déjà réduit de quinze millions à quatre la somme qu'il destinait aux bâtiments; il parla de suspendre les travaux de la rivière d'Eure, et il supprima les deux millions qu'il employait chaque année à distribuer des diamants à sa famille et à ses amis. Passe encore de ne plus bâtir; mais supprimer les diamants! disaient les courtisans : assurément il était dévot, ou, comme le répétait M. de Briord, c'était du scrupule! Non, c'était la prévoyance la plus sage : informé par ses diplomates qu'une ligue se préparait contre lui entre les princes de l'Europe, il se préparait à se défendre, et cependant, au milieu d'ennemis couverts ou déclarés , il se procurait le loisir des fêtes, des jeux et des spectacles (1), mais sans prodigalité. M""" de Maintenon s'entendait fort bien à l'économie.
Le 5 janvier, le roi donnait à sa cour une grande fête d'un nouveau genre dans sa nouvelle résidence de Marly (2). Les quatre grands appartements avaient été transformés en quatre boutiques remplies de meubles, d'étoffes, d'habits, de bijoux et autres objets qui pouvaient servir à un usage quotidien. C'était magnifique et approprié au luxe de la cour ; mais l'utile y tenait encore plus de place que l'agréable. Cela n'avait pas coûté moins de soixante mille écus. Chaque boutique représentait une saison de l'année : dans la boutique de l'Hiver, on voyait des robes fourrées, des palatines, des manchons et toutes sortes de choses propres au temps froid; dans la boutique du Printemps, on admirait les objets qui conviennent à la belle saison ; dans la boutique de l'Été, se trouvait tout ce dont on aime à se servir au temps chaud ; il en était de même pour la boutique de l'Automne, qui n'était pas moins bien assortie que les autres. Le roi avait nommé lui-même les personnes qui tenaient ces boutiques : M""" de Maintenon et le duc du Maine pour l'Hiver, M*"" la duchesse de Bourbon et M™" de Chevreuse pour le Printemps, M. le duc de Bourbon et M"*' de ïhianges pour l'Été, M. le Dauphin et M"^ de Montespan pour l'Automne. Afin que ces illustres marchands, ingénieusement choisis, n'eussent point à se plaindre de leur saison, il y avait dans chaque boutique une foule d'objets qui en toute saison pouvaient être de bon usage, tels qu'argenterie,
(l)Chap. X, n» 35.
(2)]VIss. de l'hôtel de Condé : lettres de du Rosel, de Ricous,de Xaintrailles , datées du 6 janvier, Mercure galant , n" de janvier 1G8C , Dangeau, û janvier 1G86.
point de France et dentelles d'Angleterre. Sur les comptoirs, les chalands devaient jouer aux dés; suivant les nombres obtenus, ceux qui gagnaient des lots les recevaient aussitôt , sans bourse délier, des mains de ceux qui tenaient la boutique. Le roi permit déjouer tout ce qu'on voudrait ; seulement les marchands avaient soin que le jeu fût réglé et qu'on ne prît rien sans se le faire donner. Les dames allèrent les premières dans les boutiques, et les hommes ensuite; mais tout le monde y alla. La cour était devenue une foire. <( Quand les hommes vinrent, disait le duc de Bourbon, la presse était si grande, qu'on ne pouvait plus approcher des comptoirs. » Le roi vint alors voir jouer : il se promenait de boutique en boutique autour des joueurs ; ils étaient si attentifs à leur jeu, qu'ils ne s'en aperçurent guère ; aussi furent-ils facilement remarqués, les uns pour leur avidité, les autres pour leur modération. Le roi faisait ses observations en silence, comme M. de la Bruyère , sur les caractères de chacun. Mais les marchands aussi se signalèrent par diverses qualités. Xous savons, par M. de Ricous, que le duc de Bourbon déploya une activité extraordinaire. « Jamais les marchands de Paris ne se sont défaits aussi vite de tant et de si diverses marchandises : il avait force cravates et cornettes de pair de France dans sa boutique; il les distribua si vivement, qu'elle était presque vide quand les autres marchands ne faisaient que commencer. » « C'était, continue Ricous, le marchand le plus leste, le plus aisé et du meilleur commerce. Il y eu eut qui se mirent assez bien en linge chez lui. » Il y avait pris un tel plaisir, que, le lendemain, il raccourcit la leçon du R. P. du Rosel, qui lui exposait avec la Bible les glorieuses actions de Samson , pour lui dire ce que nous venons de raconter. La foire de Marly avait eu lieu le samedi . de cinq heures du soir à dix heures. Elle n'empêcha ni le duc ni la duchesse de Bourbon d'étudier avec la Bruyère, qui, le lundi 7 janvier, écrivit à M. le Prince la lettre suivante (1) :
« Hier dimanche, à six heures du soir, M™° la Duchesse envoya quérir M. le duc de Bourbon : il entra dans son cabinet au château ; je l'accompagnai ; je lui fis rendre compte de la généalogie de François P"", et comment il avait succédé à Louis XII , quelles prétentions il avait sur le duché de Milan contre la famille des Sforces usurpateurs, son entreprise sur le Milauez, le passage des Alpes ; l'opposi-
(1) Lettre XII.
tioii des Suisses, la surprise de Villefrance, où était Prosper Colonne avec les troupes du pape, tout le détail de la bataille de Marigiian, les fruits de cette victoire, l'aboucliemeut du Roi avec Léon X, la mort de l'empereur Maximilien, les brigues de François I'"' et de Charles, roi d'Espagne, pour être élevés à l'Empire , les fautes du premier dans le cours de la négociation, les motifs et les raisons des jn-inces allemands pour l'exclure et lui préférer Charles-Quint. Voilà, Monseigneur, les choses sur lesquelles j'interrogeai M. le duc de Bourbon, qui répondit fort bien à tout, en bons termes ; il parla bien trois petits quarts d'heure de suite, avec beaucoup de netteté et de jugement. M""' la Ducliesse lui fit de sou côté quelques questions auxquelles il satisfit sans hésiter. Je crois que Son Altesse vous a mandé qu'elle est contente de lui et de ses réponses. Cela s'est passé sérieusement dans le cabinet, où il n'y avait personne que Leurs Altesses et moi. M'"" la Duchesse a remis la partie à dimanche prochain, dont j'ai fort grande joie. Cela me fait souvenir des projets de Chantilly. Il faut. Monseigneur, persévérer dans cette méthode, si Votre Altesse veut absolument que M. le duc de Bourbon soit savant : il le deviendra l)ar là, sans cela jamais. Quand vous m'aurez donné la permission de vous rendre compte des études de M"'" la duchesse de Bourbon, je le ferai avec la même exactitude. Je me fais un devoir étroit et un sensible plaisir de les avancer tous les deux. »
Le sensible plaisir que la Bruyère prenait d'avancer les études des deux jeunes mariés est bien visible et parfaitement justifié, au moins pour ce qui regardait le duc de Bourbon. Quant à la duchesse de Bourbon, nous sommes réduits aux conjectures : le secret qui enveloppait la politique de son père protégea aussi son éducation ; mais nous trouvons dans les œuvres de la Bruyère quelques remarques qui semblent tirées de ses leçons de littérature à la jeune princesse (1). <;< Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des figures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes. Il semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité ; et l'éloquence un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres ; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons
(1) Chap. I, n» 55.
tout ce qui nous plaît. L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement où on la clierclie, et elle est quelquefois où on ne la cherche point. » « Mais en général un esprit médiocre croit écrire divinement, et un bon esprit croit écrire raisonnablement (1). »
M"° la duchesse de Bourbon n'était pas assez frivole et reuchérie pour dédaigner la science qui s'oifrait à elle sous une forme si raisonnable et spirituelle. D'ailleurs il lui était agréable de s'instruire, sous la surveillance de M'"'' la Duchesse, avec le maître du duc de Bourbon, pour mieux comprendre et mieux aimer sou mari. De son côté, le mari savait gré à sa femme de partager ses leçons et ses ennuis, comme elle partageait ses honneurs et ses plaisirs; et leur maître commun était très flatté de leur servir d'intermédiaire i^onv le bien de tous les deux.
Du reste, à ce moment tout le monde était content de l'éducation du duc de Bourbon. La bienveillance attentive du roi était ajjparente à tous les yeux. Les lettres de Sauveur, quoique toujours aussi courtes et aussi sèches, attestent une véritable satisfaction : le duc de Bourbon comprend assez bien le S3'stème de Vauban. Il ne néglige pas l'escrime ni l'équitatiou ; les maîtres particuliers le confessent hautement. Il n'y a que Fabvier, le maître de danse, qui se tait; il ne se plaint plus, ses plaintes sont demeurées inutiles; mais il est découragé : Son Altesse ne veut pas tenir ses épaules droites, et elle n'a pas le goût de la danse. On préparait à la cour une comédie avec ballet, dont la Lande avait fait la musique ; on avait offert à M. le duc de Bourbon d'y faire une entrée avec M""" la duchesse de Bourbon ; mais il ne montrait pour cela aucune bonne volonté. M. le Duc, qui allait depuis son retour à Versailles rôdait de tous côtés , cherchant qui il y dévorer, prit avantage par là pour se jeter sur son fils.
Ce n'est pas que M. le Duc fût un bien bel homme ni un fort habile danseur, mais l'esprit, la galanterie, la magnificence, quand il était amoureux (2), réparaient les défauts de sa figure grimaçante. Alors, il est vrai, il n'avait pas la gaucherie de son fils ni les scrupules religieux de sa femme ; et quand il fallait danser, malgré sa petite taille, il s'en acquittait aussi bien qu'un autre, et savait se tenir droit. Le duc de Bourbon, qui connaissait aussi bien que per-
(1) Chap. I, no 18.
(2) M™<= de Caylus.
sonne la volonté du roi, savait par son expérience qu'avec Sa Majesté il ne fallait ni chicaner ni quereller; mais il n'avait reçu aucun commandement sur le ballet : qu'est-ce donc que voulait son père? M. de Briord (1) comprenait bien pourquoi M"''' la Duchesse avait pris soin de faire rendre compte à son fils de ses études d'histoire et même lui en avait fait ses compliments les plus sincères ; mais il ne pouvait imaginer pourquoi M. le Duc ue faisait pas danser son fils dans le prochain ballet de la Jeunesse. Le bruit se répandit d'une brouille entre eux. Le père et le fils avaient bien échangé quelques propos désagréables, mais on en avait exagéré l'importance. On prétendait que le duc de Bourbon s'était émancipé avec l'aide de sa mère, et que M. le Duc, jaloux de sa femme et de son fils, les avait injuriés tous les deux dans un de ces accès de colère auxquels il était sujet. Une explication était devenue nécessaire : l'occasion s'en présenta naturellement (2). Un jour, à la chasse, le duc de Bourbon se donna un coup à la tête. « Ce n'est rien, dit de la Noue ; jamais il n'a été de si bonne grâce à cheval, ni si ferme en son assiette. » Néanmoins, écrit le P. Alleaume, M. le Dac voulut avoir là-dessus un grand entretien avec son fils ; ils parlèrent aussi de la dernière afi"aire, et ils sortirent de cet entretien fort contents l'un de l'autre : le père se félicitait de l'ouverture de son fils, qui ne lui avait rien caché de tout ce qui avait pu donner lieu à ces petits rapports ; le fils s'applaudissait de la douceur et de la bonté avec laquelle son père lui avait parlé. La bonne intelligence était revenue dans la famille. <( Il paraît que tout va mieux que dans un certain temps, écrivait le R. P. du Rosel à Coudé; M"" la Duchesse nous a fait l'honneur de nous dire qu'elle avait entendu répéter l'histoire et qu'elle avait mandé à M. le Prince combien elle en était contente. » La Bruyère ne dit rien ; mais il jugea un peu sévèrement la conduite de M. le Duc. « Dans la société, dit-il (3), c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges : ou lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé. »
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Chap. V, n<'41.
Le 13 janvier, la répétition d'histoire fut continuée dans le cabinet de M"® la Duchesse et en sa présence. « Tout se passa comme la dernière fois, dit la Bruyère (1), c'est-à-dire fort bien, avec netteté et une grande mémoire. Le duc de Bourbon rendit compte de la jalousie de François I" sur l'élévation de Charles Y à l'Empire, des complications diplomatiques qui s'ensuivirent, de la guerre, etc., etc. Son Altesse Séréuissime expliqua toutes ces choses avec beaucoup d'exactitude, quoiqu'il y entre bien des intrigues et du cabinet. Il satisfit encore à des questions que fit M"*" la Duchesse. » Elle en fut très contente ; le due de Bourbon l'était bien plus encore, et la Bruyère aussi : il aimait à se faire supporter des grands (2).
Le 14 janvier, la Bruyère, qui entrait de plus eu plus dans l'intimité du jeune ménage, écrivit une autre lettre à 31. le Prince pour M™^ de Langeron et probablement sous sa dictée. M"" de Langeron était soufiYante et ne pouvait écrire elle-même : elle racontait que M"^® de Moreuil, dame d'honneur de M™" la princesse , était encore plus malade depuis quelques jours : « Je ne me puis, disait-elle, donner le repos autant qu'il serait nécessaire. M"" la duchesse de Bourbon a écrit à Votre Altesse Séréuissime ; elle a donné sa lettre à M. de Mortemart, qui devait aller à Chantillj" etqui remet tous lesjours son voyage depuis dix ou douze jours. Son Altesse Sérénissime fut hier chez M'"'' de Maintenon ; le Roi y était, et elle y demeura près de trois quarts d'heure. Le Roi fit venir M"'' la princesse de Conti ; au retour. M"*' la duchesse de Bourbon alla souper chez elle ; elle y a passé aujourd'hui une grande partie de la journée, et je crois que désormais elles seront souvent ensemble, et c'est l'intention du Roi. On dansa aujourd'hui un ballet, et l'on commence à en répéter un nouveau. M""" la duchesse de Bourbon fera demain au soir uue mascarade chez M"'' de Montespan pour divertir le Roi. » Pendant que le roi causait sérieusement avec M""" de Maintenon, il aimait à voir la fille de M™" de la Vallière et la fille aînée de M"" de Montespan s'entretenir de choses moins graves, et conserver, dans leur conversation légère, la décence et la dignité convenable à une jeune veuve et à uue nouvelle mariée dont le mariage n'était point achevé. Le duc de Bourbon, qui n'aimait point à danser en public dans les ballets de la cour, goûtait fort les petites mascara-
Ci) Lettre XIII.
(2) Chap. IX, no 14.
des qui se faisaient chez M""" de Montespan pour divertir le roi (1) : il y allait presque tous les soirs : il y dansait, il y parlait selon que son personnage le demandait ; il s'y amusait beaucoup. M'"*" de Montespan trouvait là un moyen de distraire Sa Majesté, et conservait ainsi une autorité fugitive sur les plaisirs de l'ingrat qui ne lui parlait plus de choses sérieuses. Elle régentait le duc du Maine et par occasion M"" de Bourbon ; le duc et la duchesse de Bourbon ne pouvaient refuser ses excellents conseils, et le jeune prince riait de bon cœur des plaisanteries de sa belle-mère, qui n'épargnait personne, pas même M"^" la Dauphine. Mais toute la vie, depuis les lec^-ons d'histoire et de littérature jusqu'aux mascarades, se passait pour les deux mariés sans faste et honnêtement. La discrétion et la modestie, qui plaisaient tant à M""' de Maintenon, devenaient à la mode. Un air de réforme morale et religieuse envahissait toute la cour ; nulle part il n'était plus sensible que dans la nouvelle maison du duc et de la duchesse de Bourbon.
Le 18 janvier, l'abbé Guérard rendait compte à M. le Prince de sou ministère, qui lui donnait, écrivait-il (2), beaucoup de consolation. Il avait vu croître tellement le nombre des croyants, que la chapelle de la maison était devenue trop étroite et ne pouvait plus les contenir. « Le duc de Bourbon fit venir un de ces matins ses valets de chambre et quelques autres officiers de sa maison avec les valets de pied, et il dit aux uns et aux autres qu'ils ne devaient attendre de gratification ou de récompense que par rapport aux exercices de piété. M"" la duchesse de Bourbon avait dit, quelques jours auparavant, qu'elle était ravie d'aise de voir la prière et l'instruction si exactement observées à l'hôtel de Coudé. Cette sévérité scrupuleuse n'incommodait nullement la Bruyère : au contraire, il n'était que plus à l'aise pour faire étudier le duc et la duchesse de Bourbon. Le père de la Chaise, satisfait, en usait fort bien avec le jeune prince, « qui était toujours, dit le R. P. AUeaume, d'une bonne santé, d'une bonne conduite et de mieux en mieux avec son épouse. »
Mais les vieux serviteurs de la maison de Coudé trouvaient que l'air de la cour devenait froid et triste. Ils prétendirent que le Dauphin, ayant laissé courre un loup de l'autre côté de Saint-Germain, s'était fait mener par la bête jusque dans la forêt de Dreux, pour aller cou-
(1) Dangeau, 17 janvier, t. I, p. 282.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
3G8 LA BRUYERE
cher à Auet et se distraire chez M. de Vendôme (1). Ou s'amusait bien chez le petit-fils de Heuri IV et de Gabrielle d'Estrées. La maison était tenue par un abbé, M. de Chaulieu ; mais ce n'était pas un théologien sévère, ni un intendant économe. Grand détracteur de don Quichotte et des vertus héroïques, il chantait dans de jolis petits vers la paresse et la volupté , charmait les créauciers au sou de sa lyre , mangeait avec M. de Vendôme, à Aix en Provence, douze cents sardines eu un seul jour, avait maîtresse à l'Opéra, maîtresse en Normandie, et résumait sa morale eu deux mots : « Puisque ce monde n'est qu'une comédie, il faut prendre la queue du lapin et l'épée de bois comme les autres. » Pendant qu'on se divertissait dans la maison de Vendôme sans aucun scrupule, Gourville pestait dans la maison de Coudé contre les nouvelles déclarations du roi, qui ne permettait plus aux seigneurs huguenots (2) de se servir de valets ni huguenots ni catholiques. « Il faudra donc, disait-il, qu'ils se servent eux-mêmes. » Mais lorsqu'il vit enlever leurs enfants aux parents calvinistes, il apprit à ne plus s'étonner de rien. Alors il se tut.
Les gentilshommes de service auprès du duc de Bourbon se plaignaient que le jeune prince oubliât souvent des choses qui faisaient de la peine. M. le Duc s'en plaignait aussi. « Soit paresse, soit manque de réflexion, le duc de Bourbou, leur semblait-il, ne pense pas toujours à ce qu'il doit. » M. de la Noue ne parlait pas sans dédain de l'attention de M""" la Duchesse pour faire répéter à son fils, le dimanche soir, ce que la Bruj'ère lui avait montré dans l'après-dîuée. M. de Briord parlait de M. de Bouillon, qui s'ennuyait à Evreux, et laissait entendre que l'on ne s'amusait pas tous les jours à Versailles ; il insinuait que, si les répétitions d'histoire devant M"'" la Duchesse étaient utiles, quelques petits voyages à Chautilly seraient aussi fort bons à M. le duc de Bourbon : il trouverait là un meilleur maître qu'à Versailles. Mais on oubliait Chantilly comme tout le reste : la lettre de la duchesse de Bourbon n'était pas encore sortie de la poche de M. de Mortemart, et il y avait plus d'un mois que le duc de Bourbou n'avait écrit à son grand-père. Le vénérable P. Bergier, le confident de M. le Prince, écrivit assez fortement à son confrère le R. P. du Rosel sur le dérèglement du siècle et sur l'indolence du duc de Bourbon, qui avait laissé passer tant de temps sans écrire à Chautilly. Quelles pensées cela
(1) iMtres ini'idites de Chaulieu, publiées par le il'"* de Berenger.
(2) Mss. de l'hôtel de Condo.
donnait à Condé dans sa solitude ! Ces murmures des vieillards contre la jeunesse de la cour ne troublaient pas beaucoup la Bruyère ; il n'oubliait pas ce qu'il avait entendu dire aux vieillards quand il était jeune (1) : « Le souvenir de la jeunesse est tendre chez les vieillards : ils aiment les lieux où ils l'ont passée ; les personnes qu'ils ont commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé ; ils tiennent pour l'ancienne manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils vantent les modes qui régnaient dans leurs habits, les meubles et les équipages. Ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire. Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faites et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse? »
Si jamais la Bruyère à la cour subit l'ensorcellement de la bagatelle, comme on disait dans la langue de la dévotion, ce fut à cette époque ; cela ne dura guère. Il ne manqua pas d'avis pour le rappeler à une juste appréciation de la réalité. Le premier lui viut de Condé lui-même. Le 22 janvier, les révérends pères étant allés à Paris avec le P. de la Chaise , qui voulait leur montrer sa maison de Montlouis, le E. P. Alleaume écrivait de là à Condé : « Nous retournerons demain à Versailles. Nous ne manquerons pas de dire à M. de la Bruyère à la première occasion ce que Votre Altesse Sérénissime désire qu'on lui dise. Nous sommes assez bien avec lui pour lui donner nous-mêmes cet avis. » Quel était cet avis? On ne peut le savoir : mais nous serions bien surpris si, à l'aspect de cette mer changeante de la cour, le vieux pilote retiré à Chantilly, où il consolait et réchauffait à son foyer un des derniers naufragés, n'avait pas alors fait parvenir à la Bruyère quelque conseil de ce genre : « Serrez les voiles, matelot, le mauvais temps approche. Prenez garde à ce que vous direz du duc et de la duchesse de Bourbon. »
Le 25 janvier, l'évêque de Meaux était venu à Paris, car ce jour-là il y prononça, dans l'église Saint-Gervais, l'oraison funèbre de feu le chancelier Michel le Tellier ; mais , « quoique cette pièce d'éloquence fût assez belle (2), dit le marquis de Sourches, le public ne trouva pas
(l)Chap. XI, n«.115.
(2) De Sourches, t. I, p. 358.
LA RRUYÈUE. — T. I. ■ 24
qu'elle répondît à l'ancienue réputation de ce prélat. » Ou disait que l'orateur avait moins parlé de Michel le Tellier que de Richelieu, de Mazarin, de Retz et de M. le Prince (1). En un mot, on n'eu était point content. Le lendemain, le jeuue M. du Tertre, ancien camarade du duc de Bourbon, soutint une thèse dans l'église des Jacobins. Il y avait là le nonce, huit ou dix évêques, et quantité de présidents et de maîtres des requêtes, qui avaient assisté la veille à l'oraison funèbre. Il y avait aussi, dit le R. P. Talon, deux cents jésuites, qui étaient venus applaudir le duc de Bourbon. La Bruyère entendit parler du discours de Bossuet ; ou en faisait l'éloge, on était coûtent de son action, mais il comprit ce que cela voulait dire (2). « Théodule (le serviteur de Dieu) a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne l'appréhendaient : ils sont contents de lui et de son discours ; il a mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles, qui est de flatter leur jalousie. »
Le 27 janvier après dîner, la Bruyère avait fait encore rendre compte de ses études à M. le duc de Bourbon devant M"^*" la Duchesse, dans son cabinet (3). Ce n'était j)as comme dans la salle des Jacobins. Il fallait parler sur les leçons d'histoire depuis quinze jours entiers : la traite était un peu longue; le duc de Bourbon était moins ferme qu'à l'ordinaire. La Bruyère vit le danger : il remit l'histoire au dimanche suivant, et il fit rendre compte au duc de Bourbon de la géographie sans les gouvernements. Il lui demanda de traiter un sujet qu'ils avaient souvent étudié ensemble et qui était familier à M""" la Duchesse : le cours du Rhin depuis sa source jusqu'à la mer, tous les Etats (ju'il coupe ou qu'il traverse, les villes situées sur ce fleuve, les différentes rivières qui s'y jettent, et les villes assises sur leurs rives, les divers canaux que forme le Rhin, leurs noms, ceux des villes situées sur ces canaux, et comme ce grand fleuve dégénère eu un petit ruisseau au-dessus de Leyden avant de se perdre dans la mer. Le duc de Bourbon en rendit compte assez bien ; mais il fallait une si grande mémoire pour arranger tant de noms allemands et les mettre chacun dans leur ordre, qu'il se trompa plus d'une fois. Sa mère s'en aperçut mieux qu'à l'ordinaire. Le prince, blessé dans son amour-propre, dit avec humeur qu'il ne pouvait se rappeler tous ces noms-là. « Il aime
(1) Correspoiuluiice de Bttss;/ Rahutin, t. V, p. 508 : du Breuil à Bussy.
(2) Chap. XV, 110 14.
(3) Lettre XIV.
peu à apprendre par cœur, écrivait la Bruyère à Condé. Il me faut pour le réduire uue mutinerie qui ne se comprend ])as sans l'avoir vue. Son Altesse a besoin que vous lui déclariez , Monseigneur, que vous voulez absolument qu'il sache très bien la géographie : cela peutêtre me soulagera. » On le devine facilement : l'autorité de M"'" la Duchesse sur son fils était épuisée ; la Bruyère s'était mis en colère ; le duc de Bourbon se moquait de la science de sa mère et de son professeur. Les répétitions d'histoire et de géographie dans le cabinet de M™" la Duchesse tombèrent vite en désuétude, à la grande satisfaction des vieux serviteurs de la maison de Condé. Mais les amours du duc et de la duchesse de Bourbon coutinuèreut comme auparavant, au milieu d'un honnête silence, à l'abri des regards indiscrets.
<,( Ne pourrait-on pas découvrir (1) l'art de se faire aimer de sa femme ? » Quoique la duchesse d'Orléans prétendît que cet art-là était })lus conuu en Allemagne qu'en France, le duc de Bourbon ne demanda pas à M. de la Bruyère de l'aider à l'y découvrir. Il était trop sûr de son fait, et d'ailleurs, à ce moment, il était d'humeur à ne douter de rien (2). 11 écrivit enfin à son grand-père le 2 février, et lui fit des excuses de ne lui avoir point écrit depuis un mois : sa paresse seule, disait-il gaillardement, l'avait fait manquer à son devoir. Le môme jour, le H. P. du Rosel appuya cette lettre d'une sorte d'apostille : « M. le duc de Bourbon, disait-il, a un bon naturel et il est très persuadé de ce qu'il doit à son grand-père : nous eu jugeons par ce qu'il nous fait parfois l'honneur de nous dire. Il a un grand chagrin de sa faute. » Si grand, que, la lettre écrite, il n'y pensa plus! Il était convenu qu'il était heureux ; il ne pouvait s'afiiiger longtemps. Il riait de tout, même de ce qui faisait pleurer les autres. C''était le tour d'esprit de M""" de Montespan, surtout à cette époque où elle prenait le contre-pied de M""" de Maintenon ; et le jeune duc de Bourbon ne croyait pouvoir mieux faire que de se rompre à ce brillant exercice, qui seyait si bien à son âge et à son caractère. A cela M. le Duc ne voyait rien à redire, et la Bruyère prenait la chose avec philosophie (3). <ï Les aises de la vie, le calme d'une grande prospérité, font que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbécile ou d'un mauvais conte. Les gens moins heureux ne rient qu'à propos. »
(1) Chap. III, n'^ 80.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Chap. IX, n« 27.
M"" la Dauphine, déconcertée par ce rire continuel, ne pouvait s^ faire. En bonne Allemande qu'elle était, elle entendait mal l'ironie du style de la cour, et ne supportait qu'avec peine de voir rire sans savoir pourquoi : elle craignait toujours qu'on ne se moquât d'elle et des cliagrins que lui donnait son mari. Le duc de Bourbon fut assez léger pour ))lesser cette excelleute princesse, au moment même où le roi, à force de bons traitements et par le tour galant et noble dont il accompagnait ses boutés, essayait de la ramener à un esprit moins particulier, et de l'obliger à tenir une cour de la jeunesse. M. de Hicous s'en plaignit à M. le Prince : « J'aurais une cbose à dire à Votre Altesse Sérénissime, c'est que le duc de Bourbon ne se défait pas d'une mauvaise manière de rire sans sujet, et même sans en avoir envie : l'autre jour, à la comédie, il me fit là-dessus une peine sans égale; car je voyais bien dans les yeux de Madame la Dauphine et de presque tout le monde, combien cela leur paraissait extraordinaire. S'il riait de bon cœur, il n'y aurait rien à dire ; mais c'est un rire forcé. L'on jouait alors une pièce tragique à la Comédie. « D'où vient, demanda la Bruyère (1), que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule ? Est-ce l'altération des traits qui nous retient ? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, et l'on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer quelque faiblesse , surtout en un sujet faux, et dont il semble que Ton soit la dupe? Mais, sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs, et qui se les défendent également, qu'attend-ou d'une scène tragique? qu'elle fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique ? L'âme ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? Estelle même si aisée à contenter ? Ne lui faut-il pas encore le vraisemblable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très naïvement exécuté, aussi l'extrême violence que chacun se fait à con-
(1) Chap. I, n*». 50.
traiudre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique serait de i)leurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre, et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes, outre qu'après être convenu de s'y abandonner, ou éprouverait encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre. »
On ne peut pas pleurer quand on a envie de rire. M. le duc de Bourbon ne pouvait résister à son heureux penchant pour la joie et la gaieté. Quand toute la terre s'armerait contre lui, cela ne l'empêcherait pourtant pas de rire : il fallait bien qu'il se divertît. La Bruyère ne voulait point assurément contrarier les inclinations de Son Altesse : loin de là, mais en ménageant le temps, l'occasion, l'air et la manière de dire les choses, il lui insinuait délicatement quelques bons conseils, ne fût-ce qu'en faisant l'aveu de ses ignorances sur les mœurs des femmes. Le moraliste ne comprenait pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion , qui ne cache aucun de ses défauts et se montre par ses mauvais endroits... (1), peut espérer de défendre le cœur d'une jeuue femme contre les entreprises de son galant qui fait tout le contraire... Mais il comprenait fort bien l'influence du roman et du théâtre sur l'esprit des femmes (2). « Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles. L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que, quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse. »
Heureux le siècle où le roman et le théâtre n'avaient pas d'auire-», inconvénients! On pent douter qu'ils eussent des effets aussi nnm blés que la Bruyère veut bien le dire.
(1) Chap. ni, n'î 74.
(2) Chap. I, n'^ 53.