‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 24 sur 52 · CHAPITRE Xy · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xy

1686 (février-avril).

Le roi tombe malade , surprise générale. — Le mécanisme de Tadministratiou fonctionne comme à l'ordinaire. M""** de Maintenon soigne le roi. Condé vient le voir et demande en vain la grâce de son neveu. ■ — Politique de Louis XIT malade. — Le prince de Conti à Chantilly auprès de son oncle. — Le duc de Bourbon s'émancipe. — La duchesse de Bourbon commence à montrer ce qu'elle sera : la Bruyère dit qu'elle est un diamant bien mis en œuvre. — Son portrait à quinze ans. — L'incommodité du roi continue: le duc et la duchesse de Bourbon l'amusent. — Le carrousel du printemps. — Alexandre le Grand reçoit la visite de Thalestris . reine des Amazones. — Distribution des rôles. — ■ Le carrousel fait encore plus de tort atix études du duc de Bourbon que l'incommodité du roi. — Mauvaise humeur de M. le Duc. — Difficultés de la Bruyère pour enseigner l'histoire et la politique. — Dédicace de la statue du roi sur la place des Victoires par la Feuillade. — L'orage éclate. — Fureur du duc de Bourbon. — Plaintes de la Bruyère. — Bossuet le console. — Comparaison des deux oraisons funèbres de Michel le Tellier par Bossuet et par Fléchier. — Différence d'un panégyriste et d'un prédicateur, d'un prédicateur et d'un orateur. — Le roi, qui allait mieux, parut un instant guéri. — Tout rentra dans l'ordre. — Les grands s'humilièrent, et la Bruyère reconnut les qualités que les princes du sang devaient acquérir.

En février 1686, la conr de France fnt surprise par nn événement imprévu : Louis XIV tomba malade. Il y avait déjà plus de quinze jours qu'il souffrait, sans que personne s'en aperçût. Le 2 février, jour de la Chandeleur, il passa une grande partie de la journée à la chapelle. Le 3, il refusade sortir; le 4, il garda le lit. Il fallut bien en convenir, il n'était pas immortel. Divers bruits circulèrent : on dit qu'il avait la goutte à la jambe droite, puis à la jambe gauche ; on parla d'une tumeur à la cuisse, et même plus haut; enfin on découvrit un sac de matières qu'il fallut brûler avec de la pierre à cautère. H avait une fistule à l'anus, qui n'était pas encore bien re-

connue, mais qui le faisait bien souffrir. De sa nature et par éducation, il ne savait pas supporter les petites incommodités. Il n'avait jamais fait pénitence qu'aux dépens de ses serviteurs, ou sur le dos des malheureux protestants. Cette fois Dieu lui avait envoyé une véritable mortification , une croix aussi sensible à sa personne qu'humiliante pour son orgueil. Il l'endura plus patiemment qu'on ne s'y fût attendu (1).

Malgré ses souifrances, il ne laissa pas de tenir ses conseils comme à l'ordinaire et de remplir toutes ses obligations royales. Il entendait la messe dans sa chambre, mais tous les courtisans pouvaient le voir comme à l'ordinaire à son dîner et à son souper, excepté les jours maigres, parce qu'il ne voulait pas ces jours-là manger de la viande eu public. L'une de. ses distractions était de voir le duc du Maine, la duchesse et le duc de Bourbon jouer la comédie dans la ruelle de son lit. Dans l'ordinaire de la vie à la cour on ne devait rien changer. Monseigneur allait presque tous les jours à la chasse au loup ; M™" la Dauphine tenait les appartements avec les princesses. M""" de Maintenon soignait le roi comme la meilleure garde-malade du royaume de France et de Navarre.

Vers la mi-février, M. le Prince vint voir Sa Majesté; aussitôt le bruit se répandit que le prince de Conti allait revenir à la cour. On disait que son oncle venait intercéder en sa faveur; on assurait que le roi (2) ne l'avait exilé qu'à contre-cœur, pour lui donner le loisir de faire des réflexions , mais qu'attendri par la maladie et curieux de réconciliations, il allait le traiter avec une indulgence paternelle et lui rendre ses bonnes grâces : il n'en était rien. Si le roi était malade, M""' de Maintenon se portait bien. Il est possible que Condé ait eu la pensée de faire une semblable tentative ; mais ce bruit l'empêcha de réussir, et Condé déclara tout haut que « ceux qui répandaient ces fausses nouvelles voulaient lui rendre de mauvais offices : le roi était si bon pour lui et sa famille, qu'il n'avait rien à demander (3). » — « C'est avoir une très mauvaise opinion des hommes et néanmoins les bien connaître, dit la Bruyère, que de croire, dans un grand poste, leur imposer par des caresses étudiées, par de longs et stériles embrasse-

(1) Relation de Spanheim, p. 0

(2) Dangeau, t. I, p, 295.

(3) Chap. IX, u" 49.

monts. » Louis XIV connaissait très bien non seulement les hommes en général (1), mais encore les particuliers et leurs caractères; et, par sa puissance absolue, il ôtait délicatement cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits (2) ; il les rapprochait, et sons lui tous pliaient également. »

Envers les puissances étrangères, Louis XIV malade suivit la même politique, mais avec plus de hauteur et moins d'égards. Sous l'impulsion de M. de Seiguelay , on commençait alors à travailler en France à un grand armement, et l'on n'était occupé à autre chose dans les ports de Dunkerque, le Havre, Brest, Rochefort, Marseille et Toulon. Dans l'administration de l'armée déterre, M. de Louvois ne demeurait pas oisif; sous prétexte d'écraser les calvinistes, qui remuaient dans les Céveunes, il mit les troupes royales sur.un pied redoutable. Les courtisans observèrent que le terrible ministre était plus souvent occupé qu'auparavant à travailler avec le roi. Tout cela portait ombrage aux étrangers : excités par les plaintes des réfugiés huguenots, les bourgeois d'Amsterdam, les petits princes d'Allemagne et les prédicauts de Genève parlaient de la maladie du roi comme d'une vengeance du ciel ; ils se figuraient que Dieu frappait Louis XIV au gré de leurs désirs ; ou commençait à dire que le roi était à l'extrémité ; il y eut plusieurs endroits dans le monde où l'on fit courir le bruit qu'il était mort. Que lui importait? « Le danger et la vue de la mort (3) ne troublaient pas plus le roi qu'ils ne troublent un homme de cœur qui monte à l'assaut ou défend im rempart sous le feu de l'ennemi; ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, jamais un obstacle. »

M. le Prince retourna vers la fin de février à Chantilly. <( Là, dans un glorieux loisir, le grand Coudé (4) jouissait du fruit de sa réputation et de ses victoires ; et ayant vécu pour la postérité, il vivait enfin pour lui-même. Le prince de Conti "était là à la source des bons conseils et des grands exemples. Il ne lui fallait que l'histoire du héros qu'il avait devant les yeux. Que d'instances tendres et respectueuses! que d'aimables artifices pour la tirer de sa propre bouche! Mais la véritable

(1) Spanheim, p. 7 et 8.

(2) Chap. X, no 36.

(3) Chap. II, n" 16.

(4) Massillon, Oraison funihre du prince de Conti.

gloire est toujours simple et modeste ; et Condé ne peut se résoudre à raconter ses actious, parce qu'il sent bien que c'est raconter ses louanges. Quel nouveau genre de combat! La vieillesse, toujours prête à conter ses exploits passés, se refuse ici à des instructions domestiques et nécessaires ; et le premier âge, qui ne se prête jamais qu'à regret au sérieux des leçons et des préceptes, y court ici comme aux plaisirs et les sollicite comme des grâces. Enfin sa tendresse pour ce cher neveu adoucit la sévérité de sa modestie. Condé manifeste son âme toute entière : il ouvre à ce jeune prince des trésors de sagesse, de précaution, de prévoyance, d'activité, de hardiesse, de retenue, qui l'avaient rendu le premier de tous les hommes dans l'art de combattre et de vaincre. Vrai et simple, il mêle au récit de ses glorieuses actions l'aveu de ses fautes, et montre dans le cours de sa vie de grandes règles à suivre et de grands écueils à éviter. Quels jours heureux pour le prince de Conti! Ses yeux, ses oreilles, son âme toute entière peut à peine suffire à tout ce qu'il voit, à tout ce qu'il entend. A peine sorti de ces doux entretiens, il court rédiger par écrit les merveilles qu'il a ouïes, et se remplir en les écrivant du génie qui les a produites. Quel historien digne du grand Coudé, si ces mémoires que nous avons encore, écrits de sa propre main avec tant de noblesse et de précision, étaient enfin mis au jour ! rien ne manquerait plus à la gloire de ce grand homme. » Réduisons l'exagération éloquente de Massillon à la simple vérité que M"" de Sévigné exprime si bien (1) : « Le prince de Conti profitait de tout l'esprit et de toute la capacité de M. le Prince ; il puisait à la source tout ce qu'il y avait de bon à apprendre d'un si grand maître ; il écrivait même sous lui beaucoup de choses curieuses pour en garder toujours le souvenir, et s'en servir plus tard. »

La Bruyère parle aussi de la haute capacité que des hommes qui avaient commencé leur vie dans les plaisirs ont quelquefois acquise dans les disgrâces (2). Cette expression n'a rien d'exagéré en parlant du prince de Conti. Condé s'attacha vite à son neveu dans l'exil et développait en lui les rares qualités qu'il remarqua. Le vieillard se voyait revivre dans ce jeune prince; il se retrouvait avec sa vivacité, sa vaillance , non seulement à Courtray et à Luxembourg, où le prince de Conti avait, l'épée à la main, pris un bastion d'assaut ; mais encore

(1) M»>= de Sévigné, 13 décembre 1686, etc.

(2) Chap. xr, no 99.

en Hongrie (1), à Novigracle, où il avait sauvé plusieurs officiers d'un grand nom témérairement eugagés dans une escarmouche avec les Turcs ; à Neuhausel , où, après avoir repoussé une sortie des assiégés jusque sur le bord du fossé, il était revenu sous le feu de l'ennemi rétablir un ouvrage incendié ; et à Grau, où, avec un régiment de l'Empire, il arrêta la plus redoutable charge des cavaliers ennemis, les poussa, les renversa et leur arracha la victoire qu'ils croyaient tenir. A ces traits, Condé reconnaissait les premiers essais de son courage : et, si le prince Charles de Lorraine, général des troupes impériales (2), n'avait pas dissimulé son goût pour le prince de Conti et même sa joie de voir couler si glorieusement en lui le sang de France, qu'il aima toujours même au service de l'Empereur, il était bien permis à Condé, en voyant dans un neveu si chéri un si beau naturel et de si grandes espérances, de ne pouvoir retenir des larmes de joie, d'admiration et de tendresse. Dieu lui avait réservé pour ses derniers jours cette consolation suprême, après laquelle il soupirait depuis longtemps, de trouver dans son neveu ce qu'il avait vainement cherché dans son fils et ce qu'il ne pouvait encore apercevoir dans son petit-fils (3), cette valeur noble dans les sentiments, tranquille dans les périls, sûre dans les conseils, supérieure dans les vues et dans les ressources, la valeur qui fait les héros.

A ce moment, la correspondance de Condé avec tous ceux qui s'occupaient de l'éducation du duc de Bourbon commence à se ralentir et diminue tous les jours. Condé n'oublie pas son petit-fils ; il est toujours préoccupé de son avenir. Il ne faut pas douter qu'avant de retourner à Chantilly s'enfermer dans la retraite avec le prince de Conti, il avait pris les mesures nécessaires pour assurer la bonne conduite du duc de Bourbon. Le jeune prince arrivait à ce moment critique où les jeunes gens ont soif de liberté, et où ils ne se croient libres qu'en rejetant tout ce qui les ennuie. L'on devait craindre que, pour être tout à faifrmaître de ses actions, il ne repoussât jmr une explosion soudaine, non seulement les livres, l'étude et la science, mais encore toute règle et toute discipline, et ne tombât dans cette dangereuse indolence où languissait le Dauphin. Plus il se rapprochait du roi par son mariage, plus il échappait à l'autorité de M. le Prince et se trou-

(1) liecueU (le différentes choses, par Lassay, t. I, p, r24-lo4,

(2) De Sourches et Massillon.

(.^) MassiUon.

vait exposé aux perfides séductions do la cour. Déjà il se dérobait à riufluence de M"'° la Duchesse sa mère, et ne voulait pas être gouverné par M. le Duc son père. Bientôt il n'aura plus, pour modérer la violence inconsidérée de ses passions, que l'affection de M™" la duchesse de Bourbon, si elle sait fixer ses désirs. Le saura-t-elle? Pourra- t-elle être plus heureuse que Br°" la Dauphine? Cette question n'était rien moins qu'une question capitale dans la maison de Condé, et tenait éveillée l'attention de tout le monde, mais surtout de M. le Prince. C'est pourquoi la Bruyère avait demandé la permission de lui rendre compte des études de la duchesse de Bourbon, comme il le faisait des études du duc de Bourbon. M. le Prince trouvait sans doute que c'était un sujet trop délicat pour le traiter ainsi ; il ne fallait même pas en parler sans les plus grandes précautions. Quelques mois auparavant, on avait ordonné aux révérends pères de s'entendre avec M. de la Bruyère (1) sur la manière dont il devait parler du duc de Bourbon ; aujourd'hui que pouvait-il dire de la duchesse de Bourbon ?

Quelles que fussent les grandes et nobles qualités de M""' la Dauphine, M'"" la duchesse de Bourbon ne lui ressemblait pas du tout : elle n'avait rien d'allemand. A l'esprit vif et brillant de M"" de Montespan, sa mère, elle joignait la claire intelligence, le jugement si juste et le naturel parfait du roi, son père. Les étrangers mêmes, comme l'envoyé de l'électeur de Brandebourg (2), « la trouvaient fort aimable avec un air vif et ouvert, des manières libres et aisées, une humeur enjouée et qui aime la joie et les plaisirs, un port noble et dégagé, et une grâce merveilleuse à la danse. » Mais la Bruyère seul pouvait décrire son caractère. Il disait (3) c( que resj)rit dans cette belle personne était un diamant bien mis en œuvre. » Le roi, par scrupule selon M. de Briord, ne donnait plus de diamants à sa cour; mais celui-là, il le réservait à M. le duc de Bourhon. Et, continuant à parler d'elle, la Bruyère ajoutait (4) : « C'est comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent : on ne sait si on l'aime ou si on l'admire ; il y a en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amitié Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, » comment avec un tel esprit

(1) Cf. c. Xiv de ce livre, p. 353. Lettre du P. Alleaume. 27 novembre,

(2) Relation de Spanheim, p. !M.

(3) Chap. XII, n" 28.

(4) Chap. XII, n» 28.

380 LA r.liUVEnE

ne parviendrait-elle pas à s'emparer du cœur de son mari ? Vingt ans après, Saint-Simon (1), qui la détestait, trouvait en elle, comme la Bruyère, une figure formée par les plus tendres amours, une grâce non pareille jusque dans ses moindres actions, un esprit naturel qui avait mille charmes, une humeur enjouée et plaisante avec le sel le plus tin, beaucoup de sens pour les affaires, une souplesse qui ne lui coûtait rien, un jugement toujours libre jusque dans les moments les plus inquiets et les plus contraints, des séductions irrésistibles même à ceux qui avaient le plus de raisons de la haïr...

En 1686, qui donc pouvait avoir des raisons de haïr la duchesse de Bourbon? Il n'y avait aucun péril pour le duc de Bourbon à se laisser ^^édaire par sa propre femme. Elle n'avait point été gâtée par les leçons de l'abbé Genest, ni par la cour; ce n'était encore qu'une toute jeune fille, ingénue et innocente, élevée dans la retraite et qui eu avait même conservé un peu le goût, 31""= de Maiutonon (2) ayant moins songé à orner son esprit qu'à former sa raison. La Bruyère avait suivi cette méthode, qui fait moins paraître qu'une autre le savoir et l'habileté des maîtres, et il disait de la duchesse de Bourbon (3) : « On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour et du mérite qu'elle se prépare par les années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elles exposées aux soins et à la flatterie ; et qu'étant assez particulière sans pourtant être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne saurait peut-être lui manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre , pour y faire briller toutes ses vertus. » Les occasions ne manqueront pas, ni le grand théâtre non plus ; c'est même là ce qui expliquera la grande colère de Saint-Simon contre « la sirène ». En attendant, le diamant de la Bruyère va bientôt étinceler de tous ses feux ; mais le moraliste n'échappera point aux pénibles épreuves que M. le Prince lui a prédites.

La maladie du roi, que l'on appelait sou incommodité, était vraiment fort incommode pour toute la cour, qui réglait sa vie sur celle de Sa Majesté. On savait toujours, à un quart d'heure près, ce que faisait le roi quand il se portait bien ; et chacun, selon le service qu'il

(1) T. VI de réd. Chéruel, c. xviii, p. 362.

(2) Mnie de Maintenon , Leiti-es sur Véducation des filles, t. I,. p. 23.

(3) Chap. XII, no 28.

avait à lui rendre, disposait des moments de sa journée (1). Quand le roi devint vraiment malade, il n'y €ut plus d'heures indiquées pour l'emploi de son temps ; cela dérangea tout. Les ministres ne venaient plus que lorsque Sa Majesté les faisait appeler; il fallait consulter les médecins même pour admettre les grandes entrées. Mais quand le roi était contraint de demeurer au lit, comme il ne pouvait pas, après avoir longtemps travaillé avec ses ministres à l'expédition des affaires, sortir de sa chambre pour prendre au dehors quelque divertissement, il faisait venir dans la ruelle de son lit le duc du Maine, le duc et la duchesse de Bourbon et M"*' de Blois, et il se reposait de ses fatigues et de ses souffrances par le spectacle de leurs jeux, de leur babil et de leur gaieté. Qui pouvait penser à priver le roi de cette consolation aussi honnête qu'iuoffensive? Assurément ce n'était pas le philosophe la Bruyère.

Pour amuser tous ces jeunes gens, le roi avait fait annoncer dès le 4 mars le grand carrousel du printemps. Quarante cavaliers et quarante dames avaient été désignés. A leur tête seront Monseigneur, le duc et la duchesse de Bourbon et M"" de Bourbon. On ne trouva que dans la grande écurie de Versailles un lieu assez vaste pour un semblable carrousel. On commença les travaux vers la mi-mars. Il fallut que les dames et les cavaliers désignés se préparassent avec zèle à exécuter les volontés de Sa Majesté. Le duc et la duchesse de Bourbon n'hésitèrent pas à donner le bon exemple (2). Le manège et les exercices du carrousel occupèrent d'abord leurs matinées, bientôt leurs après-dînées. Toutes leurs journées furent si bien employées à ces travaux sérieux, qu'il ne leur resta guère de temps pour les études. L'incommodité du roi et le carrousel font grand tort aux études, écrivait le E. P. Alleaume à M. le Prince, le 18 mars. Eu effet, si alors M. le duc de Bourbon écoutait encore quelquefois son professeur d'histoire, c'était avec un esprit si distrait, qu'il oubliait aussitôt les choses les plus intéressantes qu'il venait d'entendre. Aussi Sauveur, dès le 14 mars, heureux d'avoir fini avec Son Altesse son deuxième livre des fortifications, avait résolu de s'en tenir là. « Maintenant, écrivait-il à Condé, je tâcherai de ménager le plus que je pourrai le temps qui me restera. » Il avait plié les voiles et attendait l'orage. La Bruyère demeura fort exposé aux intempéries de la saison.

(1) M"»'^ de Mainlenon, Lettres historiques.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

Le carrousel de 16^0 ne devait pas être aussi nombreux ni aussi brillant que celui de l'année précédente, mais il devait être plus galant. Dans le carrousel de la prise de Grenade, où l'on avait déployé tant de luxe et d'esprit, toute la jeunesse de la cour fut appelée à la fête ; mais il n'y avait que des hommes. C'était plus conforme à la couleur locale : on sait que chez les Abencérages et les Zégris, en général chez tous les Arabes, les femmes n'ont aucune part à la guerre ni aucune autorité militaire. Au contraire, en 1686, les dames eurent le plus beau rôle, et le carrousel prit le nom de Thalestris ou des Amazones. Le sujet de ce carrousel, emprunté à l'historien Justin, c'est-à-dire aux études que venait de faire le duc de Bourbon avec les R. P. Alleaume et du Rosel, nous a été ainsi exposé par le grand prévôt de France : « Thalestris, reine des Amazones, attirée par la réputation d'Alexandre le Grand, était venue, dit le marquis de Sourches (1), trouver le conquérant dans sou camp , accompagnée de trente dames de sa cour. Alexandre, plein de reconnaissance, avait voulu lui donner le divertissement de quelques fêtes guerrières ; et pour cet effet avait choisi quarante de ses courtisans les plus adroits. Il les avait divisés en deux quadrilles : il commandait la première avec la reine Thalestris ; il avait donné le commandement de l'autre au prince Lysimachus, son proche parent, qui avait pour compagne la princesse Orythie, sœur de la reine Thalestris. Chaque chevalier conduisait une amazone; et Alexandre avait proposé un prix pour celui de tous les guerriers qui réussirait le mieux dans ces jeux militaires. M""' le Dauphin était Alexandre : la duchesse de Bourbon, Thalestris; le duc de Bourbon, le prince Lysimachus; et M'"' de Bourbon sa sœur, la princesse Orythie. Dans la première quadrille étaient les filles d'honneur de la Dauphine; dans la deuxième, celles de la duchesse de Bourbon. On tira au sort pour savoir à quelle dame chaque chevalier appartiendrait. Dames et chevaliers demeurèrent libres de s'habiller à leur fantaisie : les uns préférèrent l'antique, les autres la moderne; les uns l'étrangère, les autres la française. Seulement chaque dame pouvait choisir les couleurs qui lui paraissaient les plus avantageuses, et chaque chevalier dut adopter les couleurs de sa dame. Ce mélange de contrainte et de liberté avait pour but de produire une admirable diversité dans le magnifique spectacle de la fête qu'on

(1) Mémoires de Sourcheg, 1. 1, p. 388.

préparait, et un charmant commerce de courtoisie entre tontes les personnes qui devaient y prendre part. »

Le but fut atteint : le Dauphin, peu jaloux des exploits d'Alexandre, trouvait dans cet exercice des distractions honnêtes. La duchesse de Bourbon prit au sérieux son rôle de Thalestris, reine des Amazones. C'était la première fois de sa vie qu'elle allait montrer ses talents et ses vertus sur un si vaste théâtre. Quel soin elle y apporta! Quelle })réoccupation! Alors on comprend que M. de la Bruyère eût peu de choses à lui dire dont elle pût goûter l'esprit et la sagesse. Mais le duc de Bourbon, qui sortait fraîchement émoulu de la lecture de Justin et savait l'histoire de Thalestris sur le bout de son doigt, avait beaucoup à dire là-dessus à M""" la duchesse de Bourbon. De tous les grands capitaines formés à l'école d'Alexandre, le noble macédonien Lysimachus était certainement le plus fort en philosophie ; courageux ami de Callisthène, qu'il avait osé défendre contre la sotte fureur du conquérant, il méritait au consentement de tous , dit Justin , la palme de la vaillance et de la vertu. Le jeune prince ne pouvait pas manquer déjouer parfaitement un si beau rôle. Comment, avec de si grandes pensées, le duc de Bourbon n'eût-il pas été distrait quand la Bruyère venait à lui parler de la rivalité de Charles-Quint et de François L'' ? Il est évident que le carrousel faisait encore plus de tort aux études que l'incommodité du roi; du reste, le roi allait beaucoup mieux et semblait près d'être guéri dans les dernières semaines de mars.

Pour M. le Duc, l'heureuse organisation de ce carrousel, dont sa famille tenait la tête, fut comme un éclair qui illumina son esprit. Il avait réfléchi sur sa disgrâce, il avait reconnu ses torts ; prêt à les réparer, il était revenu à la cour plus ardent et plus habile que jamais à mériter la faveur de Sa Majesté. Pour plaire au roi, il s'était sacrifié à l'avancement du duc de Bourbon ; pour plaire au roi, il était tombé au-dessous de son fils; pour plaire au roi, il ne demandait pas mieux que de donner sa fille aînée, M"'' de Bourbon, à M. le duc du Maine. Sa Majesté ne s'apercevra-t-elle pas qu'il y a quelque chose à faire pour lui? Ne reconnaîtra-t-elle pas enfin ce qu'il y a de choquante inconvenance à pourvoir des grandes entrées un jeune homme de 17 à 18 ans, et à les refuser à son père? Tout le monde dans la maison de Condé était humilié de la situation de M. le Duc; à la cour, on blâmait tout haut la bassesse de son caractère ; les ministres trouvaient trop longues les stations qu'il faisait dans leurs antichambres ; les magistrats

se montraient imnortnnés de ses sollicitations; le peuple même, avec lequel il ne craignait pas de se mêler pour le bien de l'Etat, ne voyait dans sa condescendance que de l'abaissement. Étaient-ce là les grandes choses qu'on attendait de lui depuis la jeunesse ? Qui ne se souvenait encore de sa belle conduite à la bataille de Senef, lorsqu'il allait dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre à côté de son père? Pouvait-on oublier comment, sous le feu de l'ennemi, il avait sauvé la vie de M. le Prince et avait été blessé en satisfaisant à la piété et à la gloire? Était-il possible de supposer qu'un homme qui, pour faire son devoir, avait présenté nn visage si tranquille et si fier à la mort, viendrait jamais à courber la tête si bas devant les hommes? « L'on exigerait, disait la Bruyère (1 ), de certains personnages qui ont été une fois capables d'une action noble , héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que, sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu'ils ne tombassent pas dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avaient acquise; que, se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris. » M. le Duc trouva que le moment était venu de quitter cette fâcheuse attitude, et il résolut de saisir aux cheveux l'occasion qui se présenterait. Mais avant tout, s'il n'avait pas mieux réussi jusque-là, il crut devoir s'en prendre à M"" la Duchesse. Pourquoi avait-elle laissé le duc de Bourbon échapper à son autorité? Elle ne comprendra jamais rien aux affaires de la cour. Toute l'éducation de son fils et de sa bellefille était tombée, par son insuffisance, dans le plus complet désarroi. La duchesse de Bourbon était abandonnée. M'"'' de Langeron, malade do la fièvre, était restée à Paris dans l'hôtel de Coudé. M""' deMoreuil, qui avait eu un accident, ne pouvait venir auprès de la Duchesse. Qu'allait-il sortir de là? Qu'est-ce que M""' de Montespan, qu'est-ce que M"" de Mainteuon vont dire ? Que va penser le roi ? La Bruyère n'assista point à cette querelle, mais il la devina. « L'intérieur des familles est, dit-il (2), souvent troublé par les défiances, les jalousies et l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent et nous font supposer une paix qui n'y est point : il y

(1) Chap. XI, 11'^' 07.

(2) Chap. V, n" 10.

en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n'attend que votre retraite pour recommencer. » M, le Duc prit une résolution décisive : il ordonna à M""' la Duchesse de s'occuper de la duchesse de Bourbon et il se chargea de conduire le duc de Bourbon. Après tout, mieux que personne il saura apprendre à son fils à être un prince. On lui dit que l'incommodité du roi et le carrousel faisaient grand tort aux études; il repoussa ces mauvaises excuses, et déclara hautement « qu'il voulait qu'on trouvât du temps pour tout ». En conséquence, il emmena son fils au château de Saint-Maur chez Gourville; et, après avoir dîné là eu joyeuse compagnie, ils allèrent ensemble à l'Opéra. C'était sa manière de se tirer d'affaire toutes les fois qu'il était embarrassé dans l'éducation de son fils.

La Bruyère écrivit à M. le Prince, 26 mars (1) : « Monseigneur, d'autres auront mandé à Votre Altesse Sérénissime que M. le duc de Bourbon se porte fort bien , qu'il va toutes les après-dînées au manège, où il s'exerce fort longtemps pour le carrousel. Cela diminue un peu le temps destiné aux études, mais il n'y a point de remède : je me réduis à employer utilement auprès de Son Altesse les heures que cet exercice nous laisse, et fais choix des choses dont il a le plus besoin d'être instruit, sur lesquelles j'insiste fort et ne lui fais point de quartier. Je l'ai entretenu trois différentes fois des circonstances de la bataille de Pavie, afin qu'il fût plus prêt à vous en rendre compte ; je lui ai fait revoir le détail des provinces de France, qu'il avait un peu oubliées, et j'observe la même conduite sur toutes les autres études. Je suis toujours, etc.. »

La Bruyère faisait encore assez bonne contenance en se retirant devant l'orage. Mais il était grandement temps de se mettre à l'abri. M. le Duc ne se contenta pas, pour développer la virilité précoce de son fils, de le conduire de Versailles à Saint-Maur, et de là à l'Opéra (2); il voulut encore que le prince, qui se préparait avec succès et avec un applaudissement général à faire brillante figure auprès du Dauphin dans le carrousel de Thalestris, accompagnât aussi Monseigneur à la chasse et ne négligeât aucune occasion de gagner sa faveur. Il était d'une bonne politique, tout en servant fidèlement le roi, de faire aussi sa cour à Monseigneur. M. de Briord se réjouissait de ce que le duc

(1) Lettre n'^ XV.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

t,A BRUYÈRE. — T. I. . 25

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de Bourbon passât des journées entières avec Monseigneur à courre le loup et autres bètes fauves. La Bruyère se morfondait à attendre que fSon Altesse voulût bien lui accorder un moment d'attention.

Monseigneur finit par emmener le duc de Bourbon en sa compagnie à d'autres plaisirs, et ne se priva pas de rire avec lui des cérémonies les plus sérieuses auxquelles ils assistaient. Ainsi, le 28 mars, le duc de Bourbon alla avec Monseigneur à la dédicace de la statue que le maréchal de la Feuillade faisait élever à Paris sur la place des Victoires. Du reste, « tout le monde y va, écrit Gourville, et je crois qu'il ne demeurera à Versailles que le roi malade. » Le régiment des gardes, dont la Feuillade était colonel, y était tout entier; le prévôt des marchands et les échevins de Paris s'y rendirent avec enthousiasme; « BuUion, prévôt de Paris, prétendit y venir à la tête du Châtelet, et marcha à côté du gouverneur ; conseils et magistrats se disputaient l'honneur de prendre part, dit Saint-Simon, à cet acte d'idolâtrie. A la face de Dieu et des hommes, la Feuillade consacra la statue du roi avec l'encens et toutes les prosternations que les païens faisaient autrefois devant les statues de leurs empereurs divinisés, et il voulut fonder des lampes perpétuelles pour éclairer cette statue jour et nuit. » On ne lui accorda que la nuit ; mais le bonhomme, obstiné dans son idée, résolut d'acheter une cave dans l'église des Petits-Pères, et il prétendit la pousser par-dessous terre jusqu'au milieu de la place des Victoires, afin de se faire enterrer après sa mort, qui pouvait bien être prochaine, tout juste sous la statue du roi. Pourquoi la jeunesse qui faisait cortège à Monseigneur n'aurait-elle pas ri de ces folies ? Ce qui la divertit le plus, ce fut le défilé des gardes et des bourgeois autour de la statue. Cela dura bien un peu longtemps, à cause des génuflexions que faisait M. de la Feuillade devant la statue et qui obligeaient le défilé de s'arrêter à chaque instant. Mais au plus beau moment, quand parurent les archers de la ville, le premier consul, en ôtant son chapeau,, s'embarrassa dans la bride de son cheval et fit une culbute aux pieds de Monseigneur. Cela commença à égayer une action si sérieuse. Après la harangue du prévôt des marchands, à certain signal que donna le canon, les boîtes et la mousqueterie firent une décharge qui mit toute la maison de ville en déroute. La peur prit aux chevaux et passa bien vite aux gens, si elle ne commença pas par eux. Ce fut un désordre si extraordinaire, qu'on ne peut rien imaginer de pareil. Les chapeaux, les manteaux et les conseillers tom-

baient pêle-mêle. Ou fit trois décharges; à chacune cela ne fit (jiic croître et embellir. Ou en remarqua qui tombèrent jusqu'à quatre fois. « On y pensa mourir de rire, dit M. de liicous qui accompagnait le duc de Bourbon. Mais M. de la Feuillade garda son sérieux pendant toute la procession, dont il admirait le bon ordre. On remonta en carrosse et l'on fut à l'Opéra, d'où l'on revint à Versailles. » Le lendemain à six heures, le duc de Bourbon partit pour la chasse au loup avec Monseigneur. Je vous laisse à penser si l'on fit des gorges chaudes sur ces bourgeois malbâtis qui ne savaient pas se tenir à cheval.

La Bruyère et Sauveur furent traités comme les échevins. M. le duc de Bourbon, emporté dans un tourbillon de plaisirs, se moquait de ses études et de ses professeurs. L'orage éclatait.

Le P'" avril, de la Noue du Vair écrivait à Coudé pour se 2)laindrc du peu d'attention que le duc de Bourbon apportait aux courses du carrousel, des railleries odieuses dont il accablait ses vieux serviteurs, des turlupinades par lesquelles il troublait le sérieux de sou éducation. « Vous me permettrez de vous dire. Monseigneur, qu'il y a bieu de la jeunesse dans son fait , et qu'il ne se soucie guère de ce qu'on a l'honneur de lui dire; il devient fort difficile à servir. » Le 4 avril, ]\I. de Briord indiquait la cause de ce changement : « M^^' le duc de Bourbon va assez souvent avec Monseigneur : cela dérange un peu les autres exercices. On l'avertit qu'il passe pour grossier et malhonnête. Je ne sais quand ce qu'on lui dit fera bien son effet. » Qu'étaitce donc avec M. de la Bruyère? « L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces choses froides, qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartenait, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse. On doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur (1). » — Et qu'y avait-il de meilleur ? — Le sérieux et l'étude. — Et pourquoi cela,

(1) Chaii. V, n' 71.

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s'il VOUS plaît? — « Le caractère des Français exige du sérieux dans le souverain (1). » Là-dessus, grand débat, tant et si bien que voilà M. le Duc aux gros mots , et à traiter la Bruyère du haut de sa grandeur, et avec toute l'insolence de sou orgueil offensé. Dans sa colère, M. le duc de Bourbon ne connaissait plus personne (2) : il confondait tout, brouillait tout, et joignait à la fougue d'un tourbillon des pointes de railleries perçantes qui emportaient la pièce et demeuraient à toujours.

La Bruyère fut profondément blessé : il avait toujours montré à Son Altesse de la déférence, de la facilité et toute la complaisance possible; mais les mauvais traitements qu'il endura le firent sortir de ses mesures et de son naturel. Il en a fait l'aveu avec ingénuité : « Il y a, dit-il (3), des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant et que nous fortifions par l'habitude ; il y en a d'autres que Ton contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire ; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel : l'on a des chagrius et une bile que l'on ne se connaissait point, l'on se voit une autre complexion, Ton est enfin étonné de se trouver dur et épineux. Il y a des gens qui apportent en naissant, chacun de leur part, de quoi se haïr toute leur vie, et ne pouvoir se supporter. »

La Bruyère eut vraiment beaucoup à souffrir vers cette époque; il nous a laissé une admirable analyse de l'effet que produisaient sur lui les railleries dont il était l'objet (4) : c( Ceux qui nous ravissent les biens par la violence et par l'injustice, et qui nous ôtent l'honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous; mais ils ne nous prouvent pas également qu'ils aient perdu à notre égard toute sorte d'estime : aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retour pour eux, et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins ; elle est le langage du mépris, et l'une des manières dont il se fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier retranchement, qui est

(1) Chap. X, n° 13.

(2) Svlnt-Simon. Mémoires de Dangeau, t. XIII, p. 11 i. (3^ Chap. XI, n» 15. Cf. chap. xxii de ce livre.

(4) Chap , SI, n'^ 78.

DANS LA :\rAISON DE CONDÉ. . .'JS'J

l'opiuiou qu'il a de soi-même ; elle veut le rendre ridicule à ses propres yeux ; et ainsi elle ne laisse pas douter un moment de la plus mauvaise disposition où l'on puisse être envers lui, et le rend irréconciliable. »

La Bruyère n'était pas irréconciliable (1). « Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit ; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur ; les gens de bien plaignent les uns et les autres qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit sans nulle vertu. » La Bruyère était dans ces sentiments lorsque Bossuet vint à Versailles (2) : il donna raison à la Bruyère ; mais, pour pratiquer la patience chrétienne, il fallait, selon lui (3), souffrir les maux, souffrir le dégoût, souffrir le délai. — « Oui, dit la Bruyère (4), l'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs ; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les surpassent quelquefois. » Assurément Bossuet était bien supérieur en tout au grand Dauphin ; mais, si la Bruyère était aussi supérieur au duc de Bourbon, ce n'était pas à lui de le dire ni de l'imprimer.

On venait de mettre en vente chez Mabre Cramoisy l'oraison funèbre de Michel le Tellier par M. de Meaux (5). La Bruyère ne l'avait pas entendue ; il ne manqua pas de la lire. On disait qu'en la prononçant M. de Meaux avait moins bien réussi que de coutume (6), et qu'il avait fait l'éloge de tout le monde, excepté de feu le chancelier. Après avoir loué « le grand ministre du plus sage de tous les rois, comme le digne instrument des desseins les mieux concertés que l'Europe eût jamais vus », il avait rabaissé « cette sagesse qui élève les hommes aux plus grands honneurs » ; il avait méprisé « cette prudence qui agrandit les maisons et les remplit de gloire »; il avait foulé aux pieds « la plus noble des félicités humaines », celle que tout le monde admirait dans le chancelier, la félicité incomparable de « finir une si longue et si belle vie par une mort tranquille, avec la certitude de revivre dans sa famille solidement établie ». Non, cela

(1) Chap. IX, no 12.

'(2) Mémoires de Le Dieu, p. 89.

(3) Œuvres de Bossuet, t. X, p. 624, G3.S.

(4) Chap. IX, no 3.

(5) Mss. de l'hôtel de Condé : lettre de Martin iï Condé. (fi) Lettre -de du Breuil à Bussy, 29 janvier IGSfJ.

De pouvait plaire ni aux courtisans ni aux gens du monde. Mais ce fut précisément ce qui plut davantage à la Bruyère. Il résume toute l'oraison funèbre en ces termes d'une exactitude remarquable : « Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il eu fait et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus (1). -»

Cette jeunesse qui entourait le Dauphin, et qui avait été déjà si vertement réprimandée l'an passé dans l'oraison funèbre de la princesse palatine, l'est encore bien mieux dans l'oraison funèbre de M. le chancelier. « Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles, sont encore ces secondes vies que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur do la mort! Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière ! Ah ! si quelques générations , que dis-je ? si quelques années après votre mort, vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne pas voir votre nom terni, votre mémoire abolie et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil, vous amassant un trésor de haine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? » La Bruyère a reproduit ce mouvement, et il a expliqué cette pensée en la retournant contre la famille le Tellier, dont la généalogie ne remontait guère au delà du grand-père du chancelier. « Si, dit-il (2), certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées, avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient- ils avoir de notre siècle? »

Plein de ces idées auxquelles il tenait beaucoup, la Bruyère assistait, le 22 mars 1686, aune autre oraison funèbre de Michel le Tellier, dans l'église des Invalides à Paris (3). M. le duc de Bourbon donnait assez de loisir à son professeur de politique pour que celui-ci pût saisir l'occasion d'aller voir Bossuet, son protecteur, qui présidait la cérémonie. M. le contrôleur général le Pelletier, dont ils étaient les amis, avait

(1) Chap. VI, n» 24.

(2) Chap, VI, no 23.

(3) De Sourches, t. I, p. ">W.

largement fait les frais nécessaires pour rendre à feu M. le chancelier, son bienfaiteur, les honneurs qui lui étaient dus (1). Non content d'avoir convoqué toutes les créatures et les protégés du ministre de la guerre à venir prier Dieu solennellement pour le repos d'une âme qui leur était si chère, il avait employé des moyens alors usités pour appeler la foule des fidèles à ce magnifique service funèbre, dans une église récemment bâtie avec tout l'éclat du grand siècle. — Comme le quartier où elle était située était un peu éloigné du centre de la ville , on avait, pour piquer la curiosité publique, fait distribuer par les maisons et coller sur les murailles des affiches où étaient imprimés en gros caractères les noms et les titres du prédicateur, le célèbre panégyriste, M. l'abbé Fléchier, abbé de Beigne, prieur de Peyrat, aumônier de M™'' la Dauphine, évêque dernièrement nommé de Lavaur en Gascogne. Tout le discours est contenu dans le texte : « Sa vertu s'est soutenue jusqu'à la vieillesse, elle l'a fait monter aux lieux élevés de la terre : sa postérité a recueilli son héritage, afin que les enfants d'Israël connaissent qu'il est bon d'obéir au Dieu saint. » L'orateur montra en détail toutes les qualités de Michel le Tellier, la fidélité d'un sujet, la sagesse d'un ministre d'État, lajustice d'un chancelier ; il expliqua par quels emplois le ciel avait préparé le grand homme, par quelles voies il l'avait conduit, et par quels secours il l'avait soutenu jusque dans les plus éminentes dignités ; il développa « cette suite de bons succès « que le temps et la fortune, qui changent tout, n'avaient osé troubler; « ces richesses innocentes qui avaient entretenu son honnête et frugale c( opulence; cet esprit qui, malgré le poids des années et des affaires, c( avait conservé sa force et sa vigueur dans les ruines même du corps; « cette gloire qu'il avait maintenue, et qu'il avait vue renaître en ses « enfants de génération en génération ; enfin cette mort dans la paix « et dans l'espérance du Seigneur, qu'il avait regardée comme la fin <( de son travail et le terme de son pèlerinage. » Cette oraison funèbre a fort réussi, dit Dangeau (2). Elle a été fort admirée, écrit du Breuil à Bussy (3), par tous ceux qui l'entendirent, et surtout par ceux qui avaient entendu celle qu'avait faite M. de Meaux. Santeuil, qui était là, constata dans une lettre à Condé le grand succès oratoire de Fléchier. « Il étonna, dit-il, tout son auditoire. » La Bruyère ne

(i; Dangeavi, t. I, p. 313,

(3) Correspondance de Bussy, t. V, p. 527, 29 mars 1CS6.

fut pas surpris. Dès les premiers mots, dès le texte du discours, il en avait compris le plan, contraire à celui de Bossuet. « Le nom de ce panégyriste semble, dit-il (1), gémir sous le poids des titres dont il est accablé ; leur grand nombre remplit de vastes affiches cjui sont distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. Quand sur une si belle montre l'on a seulement essayé du personnage, et qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnaît qu'il manque au dénombrement de ses qualités celle de mauvais prédicateur. » En effet, Fléchier fut un excelleut panégyriste et un faible prédicateur (2), bien différent en cela de Bossuet, qui prêcha l'Evangile jusque dans les panégyriques, et qui ne craignit pas d'appeler ses oraisons funèbres des têtes de mort.

Les prédicateurs du carême de 1686, tant à Paris qu'à Versailles (3), curent peu de succès. On citait pourtant des hommes de talent : l'élégant abbé de Villiers ; Soaueu, le plus éloquent des oratoriens avant Massillon ; le doux jésuite Cheminais , que l'on appela le Racine de la chaire ; l'abbé Anselme, que la protection de M™° de Moutespau avait élevé assez haut pour fournir avec honneur une longue- et brillante carrière, enfin rabl)é Boileau, qui avait, selon M"' la Dauphine, lamine d'un paysan, et qui serait parvenu, à force d'esprit, à remplacer Bourdaloue, si Bourdaloue eût pu être remplacé. L'abbé Boileau, disent les RR. PP. Alleaume et du Rosel (4), attira l'attention de la cour par la puissance de sa voix et la vivacité de son action. Il avait encore d'autres qualités, d'après l'abbé Legendre, secrétaire de M. l'archevêque de Paris : ses sermons n'étaient qu'un tissu de fleurs; on n'y trouvait que portraits, antithèses et allusions. Cela pouvait suffire pour plaire à la cour, même au peuple, mais pas ù Bossuet (5). « C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées, des traits brillants et de vives descriptions ; mais ce n'est pas en avoir assez. Un meilleur esprit condamne dans les autres et néglige pour soi ces ornements étrangers, indignes de servir à l'Evangile : il prê-

(1) Chap. XV, n» 18.

(2) De Sourches, 1. 1, p. o6G.

(3) Mémoires de l'abbé Lee/eiulre, livre I'^

(4) Mss. de l'hôtel de Condé.

(5) Chap. XV, n'^ 8.

chc simplement, fortement, chrétiennement. » Le R. P. AUeaume explique à sa manière pourquoi les prédicateurs du carême ne réussissaient guère : « Ils sont trop mortifiés, dit-il : le roi ne vient pas les entendre. » Cette explication est peut-être meilleure qu'elle ne le paraît. La Bruyère nous en fournit une autre (1) : « L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la présence des mystères. Celui (pii écoute s'établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que comme il ne pense point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir. »

Ce que les prédicateurs du carême n'avaient pu obtenir, malgré des prodiges d'éloquence, le roi n'eut qu'à se montrer pour l'obtenir sans peine. Le mal du roi semblait diminuer rapidement ; la saison avait ramené les beaux jours; Sa Majesté reprenait sa vie accoutumée. Le 14 avril, jour de Pâques, le roi dîna en public, et sortit en calèche avec la princesse de Conti et M""" de Maintenon : tout rentra dans l'ordre. Déjà, comme le roi. Monseigneur avait fait ses dévotions à l'ordinaire ; déjà le duc de Bourbon était allé (12 avril) à Paris confesser ses péchés au R. P. Ozenne, et avait communié, comme l'an passé, dans la chapelle du noviciat des jésuites, escorté des RR. PP. Talon, laBaune, Alleaume, du Rosel et de tous ses anciens maîtres. Quelques jours après, M. le Duc, qui depuis quelques années n'avait pas donné de marques de sa piété, fit ses pâques publiquement dans les charniers de Saint-Sulpice, sa paroisse. Il suivait en cela, rapporte le grand prévôt de France, l'exemple de son père. M. le Prince avançait de plus en plus dans une solide dévotion : on disait que par ses soins M. le prince de Conti, qui était toujours à Chantilly auprès de lui, avait aussi communié d'une manière très exemplaire. Une bonne partie de la cour se crut obligée d'imiter de si beaux exemples, et tout le monde reconnut (2) le crédit que le roi donnait à la piété et à la vertu.

Les voilà donc ces grands du monde , dont le peuple admire la qualité, la noblesse, l'élévation d'esprit et de cœur, parce qu'il ne les connaît pas! Les voilà, ces colosses que la Bruyère longtemps désira connaître, et qui l'effrayaient par leur hauteur, parce qu'il ne pouvait

(1) Chap. XV, n" 2.

(2) Chap. X, n" 35.

les coDsidérer que de loiu et à force de lever la tête ! Les voilà ces jeunes princes qui l'avaient récemment encore accablé de leurs dédains, et jeté hors de son naturel par leurs froides et insolentes moqueries! Les voilà devant lui, humbles et soumis à l'autorité royale! Il les voit, il les pénétre, il les discerne, et il n'en a plus peur! « De bien des gens, il n'y a que le nom qui vaille quelque chose! Quand vous les voyez de fort près , ce n'est rien ; de loin ils imposent (1). »

Cet abaissement des grands lui faisait paraître le roi encore plus grand qu'il n'était! Il comprenait pourquoi le roi gardait tonjours cette parfaite égalité d"humeur (2) : « Il faut qu'un prince ait un grand éloignement pour la raillerie piquante, on assez de raison pour ne se la permettre point. » Il comprenait pourquoi le roi ne faisait jamais ni reproches ni menaces, et ne cédait point à la colère (3) : il faut qu"uu prince soit toujours obéi. Il comprenait pourquoi le roi montrait cet esprit facile, insinuant, ce cœur ouvert, sincère et dont on croyait voir le fond : il fout qu'un prince sache se faire des amis, des créatures et des alliés. Eufiu il comprenait pourquoi le roi était si secret et si profond : c'est qu'au milieu de tant de gens curieux et légers, il fallait être impénétrable dans ses motifs et dans ses projets. Tel est le sérieux que le caractère français exigeait dans le souverain. Et telles étaient les qualités que les princes du sang de France devaient ou posséder ou acquérir.

(1) Chap. ir, n" 2.

(2) Chap. X, n'^ 35.

(3) Relation de la cour de France, par Spauheim : les bonnes qualités du roi. p. 2-G.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. :}9r>

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