I-A BRL'YÈnE. — T
402 LA r.RUYERE
reçue devant Besançon, du crâne, du frère aîné de Beringhen, à qui un coup de canon emporta la tète. Saint-Géran était court et entassé, avec de gros j^eux et de gros traits, qui ne promettaient rien moins que l'esprit qu'il avait. Saint-Géran était pauvre et presque toujours à la cour, mais peu de la cour, quoique dans les meilleures compagnies. Sa femme, dame du palais de la reine, était charmante d'esprit et de corps, et l'avait été pour d'autres que pour lui; leur union était moindre que médiocre (1). » Ils n'avaient jamais eu d'enfant. M""' de Saint-Géran était joueuse avec une telle passion, qu'elle passait des nuits au lansquenet de la cour, et que le mari ne pouvait suilîre aux besoins du jeu de sa femme. Cependant il y mettait de la bonne grâce. « On envoie quelquefois, dit M""' de Sévigné (2), de l'argent à sou mari, quand il est à l'armée ; Saint-Géran en envoie à sa femme, et lui mande que si elle n'emploie pas à s'habiller les neuf cents francs (pi'il lui fait tenir, il ne reviendra pas de son quartier d'hiver. La petite dame, ajoute M™*^ de Sévigné , a donné dans l'étoffe , selon l'intention du fondateur. » Mais elle donnait aussi dans l'intrigue et l'ambition. Elle avait demandé pour son mari le gouvernement de Philippeville et ne lui avait procuré que les plus cruelles mortifications (3). Quand on monta la maison de M'"'' la Dauphine, comme Saint-Géran avait été lieutenant général auprès d'un prince d'Allemagne, il se laissa persuader par sa femme de demander la place de premier écuyer. A partir de ce moment, le malheureux fut perdu ; tout le monde se moqua de lui; on l'accabla de telles railleries, qu'il ne put jamais s'en relever. Mais sa femme ne relâcha rien de son ambition : elle prit hardiment la place de son mari et chercha par tous les moyens à s'avancer elle-même. Lorsque l'on monta la maison de la princesse de Conti, elle fit tout pour être dame d'honneur (4) ; « elle mangeait les gratins des poêlons des petits enfants, dit M""^ de Sévigné, et elle n'attrapa rien. » Lorsque l'on monta la maison de la duchesse de Bourbon, elle eût voulu aussi obtenir la place de M'"'' de Moreuil, qui lui échappa. Elle fourmillait d'amis et d'amies de tous les côtés, et surtout parmi les filles d'honneur de M™* la duchesse d'Orléans, sur lesquelles, au mois de janvier dernier, avaient couru de si fâcheuses ru-
(1) il""» de Sévigné, t. Y, p. 256, et t. IV, p. 115. (2)T.Y, p. 112.
(3) T. IV, p. 64, 65.
(4) T. YI, p. 209.
meurs, qu'on en avait voulu chasser deux ou trois. M"'" la duchesse de Clievreuse, qui était d'une piété sévère et qui avait jusque-là proté<;é M™'' de Saiut-Géran, eut sur ce point un vif démêlé avec elle et s'en plaignit à M'"'' de Maintenon (1). Alors on parlait d'une plus grande intrigue de M'"" de Saint-Grérau, et l'on mêla plusieurs i)ersonues de la cour, entre autres M. de Cavois, grand maréchal des logis du roi. Aucun de ces bruits n'était peut-être fondé. Un seul fait, signalé par M. de Briord et le marquis de Sourches, demeura constant (2) : M'"" de Maintenon faisait une mine si froide à M'"'' de Saint-Gérau, que cela fut considéré comme une disgrâce ; et M. de Saint- Géran dissimula si peu ses grogneries contre l'ambition de sa femme, il se plaignit si fort de sa passion pour le jeu, qu'on crut qu'ils allaient se séparer. On pouvait même dire que l'acte de séparation était déjà chez le notaire lorsque la Bruyère expliquait ainsi leur situation (3) : « Il est étonnant de voir dans le cœur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes, je veux dire l'ambition et le jeu. Dételles femmes rendent les hommes chastes, et elles n'ont de leur sexe que les habits. » M'"^ la duchesse de Bourbon n'avait aucun des vices nécessaires pour rendre son mari chaste ; et pourtant, s'il fallait eu croire les plaisanteries des jeunes gens delà cour, le petit duc de Bourbon était, sauf la calotte, dans la même situation envers sa femme que le gros Saiut-Géran envers la sienne. Quel effet produisaient ces plaisanteries sur le jeune prince? On peut en juger par ce passage de la Bruyère (4) : « Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir : ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres. »
Il y avait alors à la cour une fille d'honneur de la Dauphine qui sut en pareil cas forcer la volonté même du roi. Nous laissons à M""" de Caylus (5) la responsabilité de ce qu'elle ose en dire. c( M"'' de Rambures avait le style de la famille de Nogent, dont était M"^ sa mère : vive , hardie , et avec l'esi^rit qu'il faut pour plaire aux hommes sans être belle. Elle attaqua le roi et ne lui déplut pas, c'est-à-
(1) Mss. de l'hôtel de Condé : lettre de Briord, 2 janvier
(2) De Sourches, 1. 1, p. 375-;57G.
(3) Chap. III, n» 52.
(4) Chap. IV, n» 16.
{5) Souvenirs, Tp. 108-109 et p. 117-118.
dire pour lui adresser la parole plutôt qu'à un autre. Elle en voulut ensuite à Monsei^t;"neur,et elle réussit dans ce dernier projet. Cet amour, trop connu, désespéra M'"'' la Dauphine ; mais le roi, instruit par sa propre expérience, et voulant prévenir les désordres que l'amour et l'exemple de Monseigneur causeraient infailliblement dans la chambre des filles d'honneur, résolut de marier M"'' de Rambures. Plusieurs partis se présentèrent, dont elle ne voulut point (1). M. de Polignac fut le seul avec lequel elle crut ne pas perdre sa liberté ; c'était le seul aussi que le roi ne voulait pas , à cause de M""^ la vicomtesse de Polignac sa mère, qu'il avait trouvée mêlée dans les affaires de M"" la comtesse de Soissons, et qu'il avait exilée dans le même temps. Le refus du roi ne rebuta pas M"'' de lîambures. Elle l'assura qu'elle savait mieux que lui ce qu'il lui fallait, et qu'en un mot M. de Polignac lui convenait. Le roi piqué répondit qu'elle était la maîtresse de se marier à qui elle voudrait, mais qu'elle ne devait pas compter, eu épousant M. de Polignac , de vivre à la cour. Elle tint bon , reçut du roi un cadeau de cinquante mille écus et se maria (2). Je vous laisse à penser si M. de Poliguac a justifié le discernement de sa femme. » 31. de Polignac avait pris, au grand carrousel de la prise de Grenade, pour devise un feu grégeois qui brûle dans l'eau, et pour âme : Magis ex obstant'bns ardet (il brûle mieux au milieu des éléments contraires), ou, si l'on veut (les obstacles ne fout qu'exciter sa flamme) (3). Monseigneur s'était chargé de la négociation de ce mariage ; il obtenait tout ce qu'il demandait au roi. Mais le duc de Bourbon n'avait pas les mêmes ressources. Il fallut en chercher d'autres (4) : « Quand l'on a assez fait auprès d'une femme pour pouvoir l'engager, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire du tout : c'est alors qu'elle vous rappelle. » Le duc de Bourbon ne consulta pas la Bruyère sur ce sujet; mais à Pâques il devint si raisonnable, que naïvement il suivit cette politique. M"*^ de Montespan s'en aperr-ut. « Il y a quelquefois dans la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils nous fussent permis (5) : de si grands charmes
(1) Lettre de du Brcuil à Bussy, corresi^ondance, t. V, p. 528.
(2) Dangeau, t. I, p. 322.
(3) De Sourches.
(4) l"* édit., c. III, n« 22. Cette réflexion est changée dans la 4"= éd., c. iv, n" 54.
(5) Chap. IV, n-' 85.
ne peuvent être surpassés que par celui d'y renoncer par vertu. » Y renoncer par vertu!... M"" de Montespan ne le souffrira pas. Quelle singulière coïncidence si le mariage de M. de Polignac et celui do M. le duc de Bourbon étaient achevés le même jour!
De son mariage avec M. de Montespan, il restait à M'"'' de Montespan un fils qui n'avait guère que quatre ou cinq ans de plus que le duc de Bourbon, et qui était attaché à Monseigneur (1) : c'est le fameux duc d'Antin. Beau comme le jour, mais d'une beauté mâle et avec une physionomie spirituelle, assez robuste pour braver toutes les fatigues, doux et poli par jugement, plein d'agréments et de lumières, de connaissances sans beaucoup de lecture, il savait plaire, s'insinuer, parler toutes sortes de langages. Au lieu d'être à la cour un obstacle pour sa mère, il était au contraire une grande ressource, la seule peutêtre sur laquelle elle osât compter. Le 3 avril, il tomba de cheval et reçut un coup de pied au front : l'os fut découvert et légèrement brisé (2). D'Antin fut rapporté sans connaissance à Clagny, dans le château que le roi avait donné à sa mère. Le mal parut si grave, qu'on crut la mort prochaine. D'Antin fut trépané, mais après l'opération il semblait perdu et sans espoir. M'"'^ de Montespan ne voulait pas le quitter ; cela l'empêcha d'aller à Paris avec M"'° la duchesse de Bourbon faire ses dévotions.
Mais M. de Montespan , qui par hasard était alors à Paris , partit pour Versailles (3). A cette nouvelle l'alarme fut grande : on envoya vite l'abbé Anselme au-devant de lui pour le dissuader de faire ce voyage. Il le rencontra à Sèvres, le sermonna, le prêcha, mais sans succès; sur le chapitre de sa femme, il était dans les mêmes emportements que le premier jour, et il refusait absolument d'entendre raison ; il répétait à grands cris : « On ne m'empêchera point de voir mon fils! » On lui promit que, s'il voulait bien attendre un peu, il en recevrait aussitôt des nouvelles : il en arriva en effet, et de meilleures ; mais on lui dit qu'en ce moment M"'*" de Montespan, sa femme, était à Clagny auprès du lit du malade ; que, s'il y allait, il y aurait là une rencontre bien pénible, et qu'il serait difficile que son fils n'en fût pas troublé, au moment où la moindre émotion pouvait mettre sa vie dans un extrême danger. Un autre courrier vint annoncer que M. d'Antin
(1) Saint-Simon.
(2) De Sourches, t. I, p. 373.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé : lettre de Ricous à Condé, 15 a-vril 1C8G.
40a LA BRUYERE
allait de mieux en mieux ; ou eu profita pour faire comprendre à M, de Montespau qu'il ne pouvait aller à Clagny, sans y être surpris par sa femme qui y venait saus cesse. On le fit rester une uuit et un jour à Sèvres, et il s'en retourna à Paris après avoir dit Lien des folies.
On était indigné contre lui à la cour et dans la maison de Condé. A la cour, on le regardait comme un malhonnête homme et un fou. Il n'avait tenu qu'à lui, disait-on (1), d'emmener sa femme ; et le roi, quelque amoureux qu'il fût, aurait été incapable, dans les commencements, d'em])loyer son autorité contre celle d'un mari. Mais M. de Montespau, bien loin d'user de la sienne, n'avait songé d'abord qu'à profiter de l'occasion pour son intérêt et sa fortune, et ce qu'il fit ensuite ne fut que par dépit de ce qu'on ne lui accordait pas ce qu'il voulait. Le roi se piqua à son tour, et, pour empêcher M™" de Montespau d'être exposée à ses caprices, il obtint une séparation en forme, au Châtelet de Paris , entre M. et M"'^ de Montespau ; il nomma cette dame affranchie, surintendante de la maison de la reine, laissant faire en province à ce misérable Gascon toutes ses extravagances. La Bruyère savait tout cela; qui donc pouvait l'ignorer? Néanmoins il fut frappé de ce qu'il entendait dire à la cour contre M. de Montespan. Dans la maison de Condé, ce fut pis encore. On demandait pourquoi Montespau avait quitté la province : que venait-il faire à Paris ? Et comment osait-il venir à Versailles ? Ce coquin-là était capable de faire rompre le mariage du dnc et de la duchesse de Bourbon,
Il n'en avait nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa liarangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal (2).
La Bruyère fit au duc de Bourbon sur ce sujet une belle leçon de morale politique (3) : « Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit : un génie droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre daus le mauvais comme dans le faux : l'on cherche n vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux
(1) M™e de Caylus, p. 130.
(2) Les Animaux malades de la j^ste, fable dédiée par la Fontaine à il'"« de Montespau.
(3) Chap. XI, no 14.
autres, et où il ne se reconnaît pas lui-même ; ce sont des injures dites à un sourd. Il serait désirable, pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout sentiment. »
M"'*^ de Montespan, accablée par tant et de si lourdes affaires qui lui tombaient sur les bras, ne pouvait plus s'occuper de sa fille, la ducliesse de Bourbon, autant qu'il eût été nécessaire. M'"" de Langeron était toujours malade et ne pouvait remplir toutes les obligations de sou office dans la maison de Coudé. M™® de Moreuil était revenue auprès de la duchesse de Bourbon, mais elle n'était pas encore guérie et ne pouvait même pas s'asseoir. M""" la Duchesse, plus attachée que personne à ses devoirs, n'en oubliait aucun relie était allée à Paris faire ses dévotions comme son mari. Son absence, quoique fort courte, fut encore trouvée trop longue. La duchesse de Bourbon était mal gardée. « Les femmes sont extrêmes en tout; elles sont meilleures ou pires que les hommes (1). y> On ne pouvait laisser cette jeune princesse dans l'état d'abaudon où elle se trouvait. « Il faut la tenir de court, répétait M""" de Montespan; cela est absolument nécessaire (2). » Elle le dit au roi, lorsqu'à Pâques il reprit l'habitude de passer chez elle tous les jours au sortir de la messe ; elle le dit à Gourville qu'elle avait fait demander, et elle le chargea d'eu informer M. le Duc et M""" la Duchesse. « Il me paraît, écrivait Gourville à Condé, 19 avril, que tout le monde a envie que cela aille mieux à l'avenir. Le moyen de tirer M'"" la duchesse de Bourbon de l'abandon où elle était, et de la tenir de court, fut trouvé vers le 21 avril, jour de la grande répétition du carrousel de Thalestris. »
Nous supposons que M"'" de Maiutenou ne fut pas étrangère à cette découverte : sa doctrine sur le mariage autorise cette conjecture. (C Dieu, disait-elle (3) à des demoiselles de Saiut-Cyr, ne vous demandera pas de garder la chasteté ou la continence, puisqu'on ne se marie que pour avoir des enfants ; mais pour ce qui regarde l'obéissance. Dieu vous ordonne de la rendre à votre mari, et les hommes exigent ordinairement ces devoirs des femmes d'une manière plus sévère que ne ferait une supérieure de couvent. Les meilleurs maris sont toujours tyranniques. »
(1) Chap. m, 11" 53.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(.") ('onseils et instructions aux demoiselles, t. I, p. 32-33 et p. 268-269.
M""^ la duchesse de Bonrbou consentit à obéir à sou mari, et M. le duc de Bourbon ne demanda pas mieux que de devenir le tyran de sa femme. « Le roi, dit le marquis de Sourches (1), se remit au lit par la douleur que lui causait l'effet des pierres de cautère; mais il n"y fut que deux ou trois jours, au bout desquels il se porta beaucoup mieux. » Sa Majesté trouva bon alors de permettre à M. et à M"*' la duchesse de Bourbon de coucher ensemble pour la première fois (2). On convint d'abord de les envoyer à Chantilly (3), car le 23 avril M. de lîicous écrivait ainsi à Coudé : « M*''" le duc de Bourbon se porte parfaitement bien, et il témoigne une grande impatience de faire un petit voyage à Chantilly. Votre Altesse Séréuissime a beaucoup de part à cette impatience-là; mais sans craindre. Monseigneur, que vous en soyez fâché, j'oserai bien vous dire qu'il y a quelque autre petite raison que vous n'aurez guère de peine à deviner. » Mais, pendant que l'on célébrait les noces de M. et de M'^'^de Poliguac, il fut décidé que le duc et la duchesse de Bourbon viendraient le lendemain coucher dans la chambre blanche à l'hôtel de Condé. Le courrier qui alla porter cette nouvelle à M. le Prince apporta en même temps à Chantilly une lettre de la Bruyère ainsi conçue : « Ce mercredi, 24 avril 1686, à Versailles (4). Monseigneur, je voudrais aller si vite dans les études de M. le duc de Bourbon, qu'il y eût tous les jours quelques nouvelles choses à vous mander sur les progrès qu'il y fait. Elles ont été un peu interrompues par la dévotion des dernières fêtes et par les répétitions du carrousel. Nous sommes cependant depuis quelques jours dans le bon train, et fort avant dans la vie de François I", qu'il écoute avec assez d'application. J'apporte tout le soin dont je suis capable pour l'en rendre instruit, et des autres études dont Votre Altesse m'a chargé, et dont j'espère lui rendre compte à l'ordinaire. Je suis avec un profond respect, etc. »
Le 27 avril, de la Noue du Vair écrivait à M. le Prince (5) : « Je peux assurer Votre Altesse Séréuissime que la santé de M='" le duc de Bourbon est parfaitement bonne et que la consommation du mariage ne lui a point fiiit de tort. Il parut pourtant hier à Madame (duchesse
(2) De Sourches, t. I, p. 380.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
(4) Lettre n" XVI.
(5) M.S5. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DE CONDÉ. 4(i!)
d'Orléans) qu'il était un peu fatigué ; car dès qu'elle le vit chez M""' la Dauphine, elle lui dit : « Ali ! mou pauvre neveu, comme te voilà fait! » Ce qui donna lieu de rire à tous ceux qui l'entendirent. Pour ce qui est de M"' le duc de Bourbon, cela ne l'embarrasse point tro})... Il me semble que tous les deux sont un peu altérés. On n'y a guère de penchant d'ailleurs. Toutes choses vont assez bien. Il est bon que Votre Altesse Sérénissime ait la bonté de dire nu petit mot sur les turlupinades, car on y a un fort penchant. » — Le 29 avril, M. de Briord écrivait à M. le Prince : « Je n'ai rien à mander de ce qui regarde M. le duc de Bourbon et M'"° la duchesse de Bourbon. Il vous en a écrit lui-même, et j'ai bien cru que Votre Altesse Sérénissime en était plus informée que moi. M"^" la Dauphine paraît toujours de mauvaise humeur. Le roi a pris le parti de tourner les amours du duc de Bourbon en plaisanterie. On rapporte môme qu'il lui a dit que la galanterie est un mal, mais que c'est le plus pardonnable de tous aux jeunes gens. Monseigneur demeure serré et ne dit rien. Il me paraît aussi que le roi tournera en plaisanterie les bouderies de M'"° la Dauphine. » M. et M""" de Polignac étaient partis en voyage.
« On sait à peu près, en entrant en religion, ce qu'on peut exiger de vous : on voit les règles, on s'essaie j^endant le noviciat, et par conséquent on peut prendre ses mesures ; il n'en est pas de même pour le mariage. Il n'y a point de noviciat qui y dispose, et il serait difficile de prévoir jusqu'où un mari peut porter le commandement. » Tel est l'oracle de M""'' de Maintenon. Pour la duchesse de Bourbon, il y avait eu, avant d'entrer en ménage un véritable noviciat, qui durait depuis longtemps et qui était enfin terminé. Toutes les cérémonies du droit français et du droit canon étaient accomplies. M'"'^ de Montespan était tranquille sur l'avenir de sa fille et n'avait plus à s'en occuper. M™° la duchesse de Bourbon était tenue de court, comme l'avait demandé sa mère. Outre la tyrannie de son mari, elle avait à supporter les attentions de son beau-père qui ne négligeait rien pour qu'elle fût heureuse, les bontés assidues de sa belle-mère qui l'aimait comme sa propre fille, les bous conseils de M'"" de Langeron qui lui apprenait les traditions de la maison de Coudé, le zèle et la délicatesse de M""" de Moreuil, sa dame d'honneur, qui ne la perdait jamais de vue, enfin les bons soins de ses filles d'honneur qui lui tenaient toujours compagnie même dans les exercices du Carrousel. Ces demoiselles étaient au nombre de quatre. M"" de
Doré, dont la mère était morte gouvernante de M'^" de Nantes, et M"*^ de la Roche- Aynard connaissaient la duchesse de Bourbon depuis assez longtemps et lui rappelaient les principes de la famille de Mortemart. M''" de Langeron suivait fidèlement la direction de sa mère. M'^*' de Paulmy, arrivée récemment du Poitou à la cour, se tenait dans une prudente réserve. Mais qu'importaient à la jeune princesse les principes des Mortemart ou des Coudé? « La plupart des femmes, dit la Bruyère (1), n'ont point de principes : elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour les mœurs de ceux qu'elles aiment. » C'est pourquoi la duchesse de Bourbon passa tout entière à la maison de Coudé. Elle alla bien assister à une jolie fête avec son mari à Glatigny chez M"" de Thianges, sa tante, qui lui pardonna cette nouvelle alliance : elle alla aussi à Clagny, sous prétexte de voir son frère, mais pour faire en quelque sorte ses adieux à sa mère. Enfin elle envoya demander des nouvelles de M. d'Autun par les ER. PP. Alleanme et du Rosel, qui firent plusieurs fois le voyage de Clagny à cette intention. Mais M"^^ la duchesse de Bourbon était obligée de quitter M"*^ de Montespan pour s'attacher uniquement à M. le duc de Bourbon : les liens qui lient la fille à la mère, ou se rekichaient tous les jours, ou étaient rompus ; les liens qui lient la femme à son mari étaient désormais indissolubles.
La seule galanterie que le roi permettait à M. le duc de Bourbon était d'aimer sa femme. Les jeunes gens de la cour n'osaient plus se moquer de lui. C'est lui au contraire qui se moquait d'eux : le roi approuvait ses amours. Fier d'une liberté si bien protégée, le jeune prince s'égaya aussi par quelques turlupinades avec ses domestiques ; mais cela n'alla pas bien loin et ne dura pas longtemps. Le nouveau marié devint bientôt tranquille, sérieux et même grave. « Il y a, dit la Bruyère (2), certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous trans})orte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en jouit moins que Ton aspire encore à de plus grands. )>
Le 28 avril, le roi fit riionneur de dire à M. le Duc qu'il voulait faire à la Pentecôte prochaine quatre cordons bleus : le duc de Chartres, le duc de Bourbon, le prince de Conti et le duc du Maine (3). Le
(1) Chap. III, n» 54,
(2) Chap. XI, n'3 29,
(3) Lettre dn R. V. AUeaume.
duc de BourLou, averti par son père, remercia fort bien Sa Majesté, qui arrêta sur lui un regard plein de complaisance. « Il y a du plaisir, dit la Bruyère (1), à rencontrer les regards de celui à qui l'on vient de donner. » Pour cette promotion de famille on ne douta pas que le prince de ( 'Onti ne revînt à la cour. Aussi M'"" de Sévigné écrivit au président de Moulceau à Montpellier (2) : « J'aimerais mieux mourir qu'un autre que moi vous eût mandé que M. le prince de Conti est enfin à la cour ; il est ce soir à Versailles, et le Koi, comme un véritable père, l'a fait revenir auprès de lui, après l'avoir exilé quelque temps pour lui permettre de faire des réflexions. Il les a faites sans doute, et la cour sera bien parée et bien brillante de son retour. » Le prince de Conti avait-il vraiment réfléchi ? Ses amis ne réfléchissaient guère : au lieu d'être modestes et retenus comme ils auraient dû l'être en parlant pour lui, ils afiîrmaient avec une folle confiance que la cour ne pouvait se j)asser de lui. Il faudra bien qu'elle s'en passe, et M"^' de Sévigné dut faire des excuses au président du Moulceau (3) : « Cette gueule enfarinée qui m'a obligée de vous dire de si bon cœur une fausseté, ne m'empêchera pas de vous en mander peut-être encore; car je suis toujours la dupe des circonstances. » Mieux que personne, la Bruyère observa cette gueule enfarinée des gens de cour, et comprit pourquoi ils étaient si facilement et si souvent dupes des circonstances (4) : « Le brodeur et le confiseur seraient superflus et ne feraient qu'une montre inutile, si l'on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si Ton était guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la cour Pair de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme ou leur fait, vrais singes de la royauté. »
On ne tarda pas à s'apercevoir, dans la maison de Coudé, que ce qui empêchait le roi de montrer toute sa bienveillance, c'était la rivalité de M°"' de Montespan et de M""^ de Maintenon. « La neutralité entre deux femmes qui nous sont également amies (-5), quoiqu'elles aient
(1) Chap. IV, n"45.
(2) 29 avril 1G86, t. VII, p. 499.
(3) 1" mai KiSG, t. VII, p. ôûl,
(4) Chap, VIII, n" 12,
(5) Chap. III, n» 0.
rompu pour des intérêts où nous u'avous nulle part, est uu poiut difficile : il ftiut clioisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux. > Four n'être pas dupe des circonstances, la Bruyère essaya de définir la situation le plus nettement qu'il put.
Et d'abord, que pouvait donc prétendre maintenant M"'" de Montespan? « Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien (1). Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'im cavalier qui a besoin d'une vieille. » Vraiment Louis XIV ne pouvait être ce cavalier, ni M""" de Montespan cette vieille. « Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent , les hommes guérissent par ces mêmes faveurs (2). » Le roi sur ce point était guéri; mais M™" de Montespan ne l'était pas : elle l'aimait plus que jamais. « Un homme éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console; une femme fait moins de bruit quand elle est quittée, mais elle demeure longtemps inconsolable (3). » Tel était le cas de M™'' de Montespan : accoutumée à des complaisances et à des flatteries dont la privation lui était plus sensible que tout le reste, elle ne voyait plus que des contradictions dans les froides politesses du roi, et des persécutions habilement concertées dans les accidents inséparables de sa nouvelle existence.
Au saint temps de Pâques, lorsque M™*^ de Montespan fit ses dévotions, elle reconnut qu'il lui fallait se retirer de la cour. Si son confesseur n'y pensa pas, il se trouva bien quelque bonne âme pour lui donner ce conseil. Elle ne demandait pas mieux. Elle le dit assez haut pour être entendue. Le R. P. Alleaume l'écrivit à M. le Prince (4) (25 avril) : « M""' de Montespan est résolue d'aller à Bourbon prendre les bains pour une faiblesse qu'elle ressent aux genoux. Elle doit partir cette semaine. Son voyage sera de plusieurs mois, parce qu'elle s'arrêtera, en revenant, à l'abbaye de Fontevrault. » Voilà une belle résolution; mais pouvait -elle l'exécuter? Pouvait-elle abandonner M. d'Autin, son fils malade, avant qu'il ne fût bien rétabli? M""' la duchesse de Bourbon, sa fille aînée, avant que son mariage ne
(1) Chap m, n'^ 2S.
(2) Chap. iir, n'^ IC.
(3)Chap. IH, uo 70.
(4) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DE CONDE. 4i;'>
fût achevé ? Et quand M. d'Antin fut bien guéri, et que le mariage de la duchesse de Bourbon fut consommé, une mère aussi tendre et aussi passionnée pouvait-elle laisser ses autres enfants aux bons soins de sa rivale? On rayait le nom de leur mère sur leur acte de légitimation, mais en étaient-ils moins le fruit de ses entrailles? Enfin, quand elle tenait dans ses bras le duc du Maine, le comte de Toulouse ou M"" de Blois, il lui semblait impossible de rompre ellemême par une séparation violente ce dernier et si cher lien qui la retenait auprès de Sa Majesté. Depuis qu'on disait le roi engagé avec M""" de Maintenon par des serments inviolables, elle faisait des efforts inouïs pour dompter les révoltes de son cœur ; elle ne pouvait croire à une telle dégradation du plus grand roi de la terre ; elle voulait chasser de son esprit cet horrible cauchemar. Mais, comme disait la Bruyère (1),(( vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules religieux , qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer à sa passion pour l'affaiblir. »
M"'" de Montespan tournait dans un cercle vicieux sans pouvoir en sortir. L'arrivée subite de M. de Montespan avait tout gâté ; ses emportements et ses cris furieux, qui n'avaient plus d'excuse, avaient blessé le roi et offensé M'"° de Maintenon ; les folies que le pauvre homme avait débitées à Sèvres avaient été rapportées à Versailles et se répétaient tout bas à la cour. M'"" de Montespan eut le chagrin d'entendre prononcer l'arrêt de sa condamnation par une bouche odieuse. M"' de Maintenon (2) lui déclara de la part du roi qu'il ne voulait avoir avec elle aucune liaison particulière , et qu'il lui conseillait de son côté de faire son salut, comme il songeait à faire le sien. C'étaient de grandes paroles que W^" de Maintenon ne voulut pas porter légèrement. Elle s'en fit prier plusieurs fois, en disant au roi qu'il aurait peut-être de la peine à les soutenir. Mais il la pressa tant qu'elle finit par se soumettre ; elle avait même le courage de l'en faire souvenir de temps en temps, de peur que la bonté de son cœur ne le fît broncher. Il ne broncha pas. M'"" de Montespan ne broncha pas non plus : elle écouta en silence sa condamnation, cacha ses sentiments au fond de son cœur ; mais elle ne sortit point de la cour.
(l)Cbap. IV, n° 38.
(2) ^fémoires de Vabhé de Choisy, p. (Î04.
414 LA BKUVEllE
« Un homme est plus fidèle au secret d'autrai qa'au sien propre (1); une femme au contraire garde mieux sou secret que celui cFautrui. » Ni M""*" de Moutespan ni M""" de Maiutenou ne trahirent leur secret; mais qui donc pouvait l'ignorer? « Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l'aversion et l'antipathie (2). » Toute la cour voyait la haine féroce, implacable, qui existait entre M"" de Maintenon et M""' de Montespan, et toutes les deux croyaient qu'on ne connaissait pas leur secret. Le roi n'eût pas permis sur ce point la plus légère indiscrétion. Dans cette lutte de modération et d'empire sur soi-même, il n'était pas difficile (3) de prévoir laquelle des deux ennemies devait succomber. Mais il est difficile de comprendre l'importance du menu fait qui réduisit M™" de Montespan à s'avouer vaincue : c'est comme la dernière goutte d'eau qui fait déborder un vase trop plein.
Le carrousel depuis si longtemps commandé, pré{)aré, attendu, ne se faisait pas. Les maçons, les charpentiers et les menuisiers avaient arrangé la cour de la grande écurie, pour qu'Alexandre le Grand pût recevoir dignement Thalestris, reine des amazones, et lui donner d'honnêtes divertissements. Les tailleurs, les brodeurs et les harnacheurs avaient achevé leur besogne, qui avait pris beaucoup de temps, parce qu'il est toujours difficile du s'entendre sur les couleurs et les costumes. Les amazones et les chevaliers de Macédoine avaient bien étudié leur rôle et fait déjà six répétitions générales, le IG, le 21, le 28 avril; le P'", le 8, le 13 mai. Tout était prêt ; et cependant on ajournait sans cesse la célébration de cette grande fête du printemps. Pourquoi ? La santé du roi arrêtait tout : on le disait toujours guéri, et il ne Tétait jamais. En somme, le mal avait plutôt augmenté et les médecins commençaient à y perdre leur latin. On vanta au roi la vertu des eaux de Barèges. Le roi en parla à Louvois, qui eu avait usé, et qui affirma s'en être fort bien trouvé. Mais comme le cas du ministre n'était pas le même, Louvois fit prendre dans les hôpitaux un certain nombre de malades affligés de la même infirmité que le roi, et les envoya à Barèges , avec un chirurgien , pour étudier l'effet des eaux sur leurs personnes. Le roi ne put attendre le résultat de ces expériences,
(1) Chap. III, n" 58.
(2) Chap. III, n" 1.
(S) Chap. IV, u'> G8.
il souffrait troi:). Le 31 mai, après clîuer, il se promena dans ses jardins, et personne ne pouvait soupçonner ce qu'il endurait. Il rencontra Monseigneur, qui se promenait avec la princesse de Couti ; il lui dit seulement qu'il voulait lui parler, que M""® la Dauphine et lui l'attendissent avant d'aller à la Comédie italienne. Sur les sept heures du soir, le roi entra dans le cabinet de la Dauphine et lui déclara sa résolution de partir pour Barèges le lendemain des fêtes de la Pentecôte. Le soir, tout le monde était fort triste à cause de la nouvelle que le roi venait d'annoncer. Grande nouvelle assurément, qui mit toute la cour et toute la France en émoi ! La plupart des courtisans murmuraient contre le voyage de Barèges, parce qu'ils n'aimaient point à rompre leurs habitudes, ni à faire de la dépense quand ils croyaient que ce n'était pas nécessaire à leur fortune. Ceux qui avaient des intérêts engagés dans le carrousel de Thalestris se consolèrent en apprenant que la grande fête si longtemps attendue aurait lieu le mardi 28 mai. Les chevaliers du Saint-Esprit et leurs amis se réjouirent de voir que Sa Majesté voulait distribuer les cordons bleus avant de songer à sa santé. Le jour de la Pentecôte, fixé par les statuts, tombait le 2 juin. Dès le 22 mai Louvois s'était mis à l'œuvre pour organiser le voyage du roi, et depuis lors il expédiait dépêche sur dépêche : toutes les étapes étaient préparées pour vingt-cinq jours de marche. M. de Boufflers, qui commandait les troupes des Pyrénées, reçut ordre de tenir sous les armes, pour garder le roi, une armée si nombreuse et si bien équipée, qu'elle eût suffi à la conquête de l'Espagne. M. de Chamlay partit pour reconnaître les environs de Barèges , dresser la carte du pays , et voir avec M. de Boufflers où l'on pourrait poster les troupes nécessaires à la sécurité de la cour. Que faisaient tous ces préparatifs à M'""^ de Montespan ? Le roi nomma pour être dans son carrosse Monseigneur, Monsieur, la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti et M""' de Maintenon (1). Quoi! M™^ de Mainteuon va dans le carrosse du roi à Barèges, et M'^^de Montespan n'y va pas ! Tout est là : le reste n'est rien. M™" de Montespan ne put supporter ce dernier outrage (2). Le 25 mai, elle s'échappa de la cour, sans dire adieu à personne, et alla cacher sa honte dans le couvent des filles de Saint- Joseph, au faubourg Saint- Jacques de Paris.
Ces religieuses, comblées de ses bienfaits, étaient habituées à la voir
(1) Dangeau.
(2) L'abbO de Choisy, p. 605.
41 G LA BRUYERE
venir ainsi tout à coup chez elles chercher un asile pour satisfaire sa dévotion, même lorsqu'elle jouissait de la plus grande laveur du roi. <( Quelques femmes, dit la Bruyère (1), donnent aux couvents et à leurs amants. Galantes et bienfaitrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne voit qu'elles ne prient point Dieu. » Hélas! M""" de Montespan avait peut-être jadis reçu des billets tendres dans son oratoire de Saint- Joseph , mais cette fois elle attendit vainement qu'on la rappelât. « Fatiguée d'attendre , dit l'abbé de Choisy (2), elle envoya chercher M™'' de Miramion, la plus fameuse dévote du temps, pour voir si une conversation toute en Dieu ne lui ferait pas oublier les hommes! « Ah! Madame, lui dit-elle en l'embrassant, il me « traite comme la dernière des femmes, et cependant, depuis le comte « de Toulouse, Dieu sait que je n'ai pas eu le moindre rapport avec lui. » La bonne dévote, à ce qu'elle m'a dit, se fût bien passée de la confidence. » Mais M"''^ de Montespan, tout entière à sa passion , ne pouvait plus parler d'autre chose. Le couvent des filles Saint-Joseph lui devint vite insupportable : elle retourna subitement à Clagny, et, toujours sans prendre congé du roi ni de la cour, elle se retira à Rambouillet; si Rambouillet était encore trop près de Versailles, elle irait à Fontevrault; si Fontevrault ne suffisait pas, elle irait au bout du monde pour ne plus voir M""' de Mainteuou. « Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l'on hait (3) ! » Monsieur, frère du roi, qui n'avait nulle envie d'aller aux Pyrénées, insista auprès de Sa Majesté pour qu'on s'assurât de l'efficacité des eaux de Barèges ; il obtint que le roi montrât son mal à Bessières, chirurgien plus expérimenté que les autres dans le traitement de ces sortes de maladies. Il y eut , le 27 mai , une grande consultation des médecins et chirurgiens de Paris et Versailles; ils décidèrent que le roi ne devait pas aller à Barèges. Le même jour, le roi alla se promener à Mariy, et même monta un peu à cheval. Le soir, le plus vif enthousiasme éclata à la Comédie italienne. Louvois envoya contreordre à M. de Boufflers; tout le monde était enchanté de rester à Versailles et à Paris. Le roi eut la bonté de mander la nouvelle à M"'*' de Moutespan , qui devait partir le lendemain pour Fontevrault :
(1) Chap, iir, n" 35. — J/""- de Montespan et Louh XIV. jar P. Clément.
(2) L'abbé de Choisy, p. 005.
(3) Chap. IV, n'' JO.
DANS LA MAISON DE CONDi':. 417
elle partit aussitôt de Rambouillet, et revint tout courant à Versailles, 28 mai, à la lin de la première journée du carrousel de Thalestris.
C'était une belle fête ; mais on remarqua dans l'assistance qu'il y avait (1) bien des places inoccupées : on ne s'y étouffait pas. Cependant tout avait réussi, et les courses avaient été extrêmement animées, lorsque deux des chevaliers qui l'avaient emporté sur les autres voulurent partager le prix. Cette proposition déplut tellement au roi, qu'il se leva, rompit les courses, dit que ni l'un ni l'autre n'aurait le prix , et que le carrousel recommencerait le lendemain. Le lendemain matin, le roi passa chez M'"^ de Montespan en allant à la messe comme à l'ordinaire; elle était avec ses plus jeunes enfants. Il était avec les courtisans et n'y resta qu'un temps assez court, comme s'il ne fût rien arrivé. Ainsi fit-il tous les jours, sans que M""' de Montespan osât manifester le moindre ressentiment. « Il arrive quelquefois, dit la Bruyère (2), qu'une femme cache à un homme toute la passion qu'elle sent pour lai, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu'il n'a pas. »
La seconde journée du carrousel ne fut pas moins brillante que la première, mais elle finit sans incident. Seulement, le soir M. le prince de Conti vint à Versailles et se présenta au coucher du roi. A l'accueil qui lui fut fait, tous les courtisans comprirent qu'on ne lui avait pas encore pardonné. On eût voulu qu'il nommât ceux qui lui avaient écrit certaines lettres en Hongrie, et dont on n'avait pu reconnaître l'écriture ; mais il ne pouvait pas trahir ses amis sans se déshonorer. Un sentiment de vive sympathie se prononça pour lui dans toute la cour. Le 30 mai, le roi proposa au chapitre de l'ordre du Saint-Esprit de nommer chevaliers le duc de Chartres, le duc de Bourbon, le prince de Conti et le duc du Maine.
Le 2 juin, jour de la Pentecôte, le roi reçut les quatre nouveaux chevaliers à lui prêter serment. Dans cette cérémonie imposante, le duc de Bourbon avait prétendu marcher de pair avec le duc de Chartres, qui n'avait encore que douze ans ; mais le roi prononça en faveur du duc de Chartres, auquel il donna, à partir de ce moment, un rang supérieur à celui des autres princes de son sang. Condé était parrain de son petit-fils : trop goutteux pour marcher, il ne put se trouver
(1) M-^e de Sévigné, t. YIII, p. ,"577.
(2) Chap. III, n» 67.
qu'à la chapelle ; encore fit-il grand effort pour venir. Après la cérémonie, il eut un entretien avec le roi pour lui demander la grâce du prince de Conti. On crut que les instances du vieux héros, si faible et si défiguré qu'il semblait déjà sur le bord de la tombe, allaient enfin fléchir le cœur du roi. Mais ce fut uue véritable affliction dans toute la cour quand on apprit qu'au sortir de Vêpres le priuce de Conti était reparti pour Chantilly, où, selon toutes les apparences, il devait encore rester longtemps. Il était bien cruel pour lui de retourner ainsi en exil. Les courtisans firent retomber sur M'"^ de Maintenon tout l'odieux de cette excessive sévérité, ce Elle n'aimait point le roi , puisqu'elle ne se jetait pas à ses pieds pour le supplier d'oublier les lettres qui avaient été envoyées de Hongrie. Et le roi aimait-il véritablement M'"" de Maintenon, s'il était réduit à servir ses rancunes? Il n'agissait pas ainsi quand il aimait M""" de Montespan. Le temps des amours est jiassé pour Louis XIV : il n'aime plus personne. M'"*" de Montespan ne veut pas le croire, mais M"'^ de Maintenon le sait bien. » Comment exprimer cette situation du roi entre M™" de Montespan et M™" de Maintenon ? La Bruyère aperçut là un problème galant, subtil, digue de l'hôtel de Rambouillet. « L'on suppose un homme indiôereut, mais qui voudrait persuader à une femme une passion qu'il ne sent pas ; et l'on demande s'il ne lui serait pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne l'aime point (1) . »
Qu'était-ce donc que l'attachement que le roi avait pour M"""' de Maintenon? Un mélange de dévotion et de galanterie, dit Voltaire. Pour la Bruyère, l'attachement du roi à M"''' de Montespan avait été de l'amom* « né] brusquement, sans réflexion, par tempérament ou par faiblesse » (2), il s'était soutenu par les mêmes moyens , à force d'esprit et de passion. L'attachement du roi à M*'' de Maintenon n'était que de l'amitié (3). Formée peu à peu avec le temps, par la pratique et par un long commerce, cette amitié s'appuyait sur la raison. « L'esprit, dit M™" de Maintenon (4), peut divertir en passant, et la raison nous déplaire quand elle nous contrarie ; mais pour vivre ensemble la raison est préférable à l'esprit. Elle s'accommode de tout, elle met dans la
(1) Chap. III, no 68.
(2) Chap. IV, n° 3.
(3) Chap. IV, n" 3.
(4) Œuvres de M™^ de Maintenon, Conseils et instructions aux demoiselles, -J^ partie, 8"= conversation.
société de la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit, parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire : elle fait luire partout le bon ordre et régner la paix. Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine raison. » Les cérémonies du mariage du petit-fils du grand Condé avaient été le dernier succès de M™" de Montes})an ; l'achèvement de ce mariage fut le succès définitif de M"'" de Maintenon : l'ancienne maîtresse du roi avait été contrainte de reconnaître sans explication l'autorité légitime de sa rivale. L'énigme de la cour, après cet éclaircissement, devint aussi transparente que possible. M""" de Montespan n'était plus que la mère de ses enfants légitimés, et M""" de Maintenon était la compagne agréable que par nn mariage secret le roi s'était donnée. Les convenances politiques ne permettaient pas de publier ce mariage, mais les attentions publiques que le roi avait pour M"''' de Maintenon en disaient assez pour qu'il ne fût plus permis de s'y tromj)er. Le 5 juin, le roi alla voir les bâtiments de Saint-Cyr, qui étaient achevés (1). Monsieur, M'"" la duchesse de Bourbon et M""" de Maintenon étaient avec lui. Le lendemain, il donna des lettres patentes pour l'établissement de cette communauté. La fondation devait être de 50,000 écus de rente. « Il 3^ a, dit Daugeau, ajouté la manse abbatiale de Saint-Denys , qui va à peu près à 1 00,000 francs. M"'" de Maintenon en aura la direction générale ; M"'° de Brinon sera supérieure des dames de Saint-Louis, l'abbé Gobelin supérieur ecclésiastique ; il y aura 30 dames , 24 sœurs converses et 250 demoiselles ; les dames"*et les demoiselles font preuve de trois races ou de cent ans de noblesse, et d'Hozier est le généalogiste. » Dans tontes les promenades que faisait alors le roi , M™" de Maintenon était avec lui, souvent M™° la duchesse de Bourbon, jamais M""' de Montespan. C'était le triomphe des bienséances.
Il était convenable d'accorder aussi quelque chose à M. le Duc, qui avait déployé le plus grand zèle pour plaire à Sa Majesté, et qui n'avait senti jusqu'ici que déboire et dégoût dans les événements les plus heureux. Le 15 juin (2), le roi lui donna les grandes entrées, c'est-àdire le droit d'entrer dans sa chambre en même temps que les premiers gentilshommes de la chambre , dès qu'il était éveillé, avant qu'il sortît
(1) Histoire de J/™'' de Maintenon, par M. de Noailles, t. III, Histoire de Saint-Cyr, par Th. Lavallée. Dangeau, G juin 1086, t. I, p. 346-347.
(2) Mémoires de l'abbé de Choisi/, p. 607-608.
da lit et prît sa robe de chambre et ses pantoufles. Depuis trois ans M. le Duc convoitait les grandes entrées, depuis deux ans il croyait toucher l'objet de son ambition (1); mais « les hommes (et M™*" de Maintenon pouvait être considérée ici comme un homme) ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble qu'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion. »
M. le Duc fat très sensible à cette grâce de Sa Majesté. Jusque-là les princes du sang n'avaient jamais eu que les entrées de la chambre. Le grand Coudé lui-même n'en avait pas d'autres. Aussi les courtisans se déchaînèrent contre la faveur accordée à M. le Duc, et, la comparant au mauvais vouloir manifesté contre le prince de Conti, ils demandèrent pourquoi cette difl'érence. Ils n'y trouvèrent pas d'autre raison que la basse complaisance de M. le Duc pour M""" de Maintenon. La Bruyère ne voulut pas les croire (2) : « On me dit tant de mal de cet homme et j'y en vois si peu, que je commence à soupçonner qu'il n'ait un mérite importun qui éteigne celui des autres. » Il avait du moins tout le mérite nécessaire pour justifier la confiance dont on l'honorait. Un de ceux qui Tout le plus dénigré l'avoue (3) : « Il a de la politesse, de la pénétration, quelque chose de juste et de délicat dans l'esprit, une plaisanterie vive et légère, il s'exprime finement et sait bien garder un secret. » X'était-ce donc pas assez pour être admis dans l'intimité du' roi?
Du reste, M. le Duc ne retira pointtle là de si grands avantages. Il fit entrer à la place de M""' de Polignac, dans la chambre des filles d'honneur de M'"'' la Dauphine, M'^*" de Montmorency d'Artois, fille de l'un de ses parents et amis ; et voilà tout. c< Il eut les grandes entrées, dit Saint-Simon (4), mais il n'eut jamais celles du cabinet entre le souper et le coucher du roi, qui étaient réservées à la propre famille de Sa Majesté. Souvent il dormait à la porte, en dehors, à la vue de tous les courtisans qui attendaient le coucher du roi dans la même pièce, tandis que M. le duc de Bourbon, son fils, était dans le cabinet. » Ce spectacle consola les courtisans qui portaient envie à son
(1) Chap. XI, n'^ 11.
(■2) Chap. VIII, n<' 39.
(3) Recueil de différentes choses, par de Lassay, t. I. p. 361.
(4) Addition an journal de Langeau, t. T, p. 350.
bonheur. La Bruyère put dire du père ce qu'il avait dit du fils (1) : <( Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, ou en jouit moins que l'on aspire encore à de plus grands. »
a) Chap. XI, no 29.