CHAPITRE XVII
1686 (mai-août).
La paix régnait en France : le roi ne craignait rien ni av; dehors ni au dedans. — Condé à Chantilly menait une vie douce et tranquille. — Lune de miel du duc et de la duchesse de Bourbon. — Leçons de la Bruyère sur l'esprit de conversation ; Arténice. — Leçons de la Bruyère sur Thistoh-e de Henri IL — La cour de Mgr le Dauphin rappelle le règne de Henri II et Henri III. — Grossesse de la Dauphine. — Bessola, la princesse de Conti et M™« de Choiseul. — Les beaux messieurs de Sainte- Maure, de Marsan, de Comminges, de Créquy. — Débauche chez Monseigneur. — La duchesse de Bourbon a des vapeurs. — De Marsan et Comminges exilés. — Complot de M. de Sainte - Maure avec W^^ de Polignac pour s'emparer du Dauphin. — Le roi veille sur son fils. — Quelle cour de sauvages autour de l'héritier de la couronne! — Leçon de géographie poHtique par la Bruj-ère sur le pays des Toui-nesols, leurs mœurs et leur religion. — Le roi et Condé sont très souffrants : ils le supportent tous deux gaiement ; gaieté plus vive et plus franche de la duchesse de Bourbon. — Joie de la Bruyère à l'instruire. — La Dauphine donne le jour au duc de Berri. — Réflexions du moraliste sur le mariage de Monseigneur. — Un grand attachement et de sérieuses aiïaires ont jeté le duc de Bourbon dans son naturel. — Bonheur de la Bruyère en voyant celui de ses Altesses. — Il devient plus modeste.
Le mariage du duc de Bourbon était aclievé : la duchesse de Bourbon se consolait aisément de la grandeur de M"'" de Mainteuon et goûtait le plaisir d'être libre sous la tyrannie de son mari. Le duc de Bourbon ne rougissait plus de sa femme au milieu des jeunes gens de la cour; au contraire (1), il était fier de paraître en public avec celle qu'il s'était choisie pour sa compagne inséparable, qui devait faire sa joie, ses délices et toute sa société; et, pendant que les deux époux goûtaient tranquillement les douceurs de leur nouvelle vie, la Bruyère,
(1) Chap. XIV, n" 35.
dans riiifimité, leur doimait des leçons de politique et de littérature, et achevait leur éducation.
Autour d'eux régnait la paix la plus profonde. Les inquiétudes que l'on avait eues sur la santé du roi avaient fait place à la confiance (1). Le roi voulait qu'on le crût guéri : soit qu'il allât mieux, soit qu'on s'habituât à le voir souffrir d'une maladie qu'il dissimulait et qui n'incommodait plus personne, on ne doutait pas qu'il fût guéri. Il montait à cheval, et il avait repris son train de vie ordinaire. D'ailleurs jamais le roi n'avait tenu d'une main plus ferme les rênes de l'État. Au dehors et au dedans du royaume, tout semblait marcher à son gré.
Au dehors, qui pouvait troubler la tranquillité? « La trêve était faite pour vingt ans avec toute l'Europe, dit M™" de la Fayette (2). Les Impériaux, quoique victorieux des Turcs, avaient encore assez d'occupation pour nous laisser en repos, et l'on espérait que des conquêtes quasi sûres, auraient plus d'appas pour eux que le plaisir d'une vengeance douteuse; l'Espagne était trop abaissée ^^our nous donner une ombre d'appréhension ; l'Angleterre trop tourmentée dans ses entrailles, et les deux rois trop liés pour qu'il y eût rien à craindre. L'onétaitfort persuadé des mauvaises intentions du prince d'Orange ; mais nous étions rassurés par l'état de la république de Hollande, dont le souverain bonheur consiste dans la paix; nous étions donc persuadés que si la guerre commençait, ce ne pourrait être que par nous. Cela laissait au roi le plaisir tout ])uv de jouir de ses travaux. Ses bâtiments, auxquels il faisait des dépenses immenses, l'amusaient infiniment, et il en jouissait avec les personnes qu'il honorait de son amitié. L'on ne connaissait plus en France d'autres armes que les instruments nécessaires pour remuer les terres et pour bâtir ; on employait les troupes à ces usages, non seulement pour les tirer d'une oisiveté aussi mauvaise que le serait l'excès du travail, mais encore pour faire aller la rivière d'Eure contre son gré, pour rendre les fontaines de A^ersailles continuelles, et avancer de quelques années les plaisirs du roi. »
Au dedans du royaume, qu'est-ce qui pouvait troubler cette parfaite tranquillité? L'histoire, la poésie, même les médailles (3), racontaient la gloire du roi. « La religion prétendue réformée avait été abattue
(1) Mercure galant, no de juin 1G86, p. 296, 297. Gazette, 31 août 1G86.
(2) Mémoires de la Cour, p. 1, éd. Michaud, t. VIII, p. 211.
(3) Ménestrier, Histoire du roipar lesmédaiUes, p. 46, n" 11. n" 9, n'^ 14, n" 16, n» 17.
d'un seul coup de massue par l'édit d'octobre, et ne pouvait plus se relever ; les têtes de l'hydre, coupées par le glaive do la loi, ne pouvaient plus nuire ; les ministres protestants, qui s'étaient enfuis comme des oiseaux de nuit devant le soleil royal, n'osaient plus revenir. Les grenouilles de Hollande avaient beau crier contre l'astre lumineux, il éclairait de ses bienfaits les deux hémisphères. Les dragonnades étaient devenues, dans le langage de la numismatique, vis arnica, une douce violence. » Enfin le dernier des protestants de la cour, M. le duc de la Force finit par céder aux obsessions dont il était l'objet, et se fit catholique (1). Le pape, qui avait d'abord blâmé la révocation de l'édit de Nantes, n'eut plus qu'à l'approuver : ce fut le triomphe de la politique de Louis XIV, le couronnement de l'unité française.
M. le Prince, à Chantilly, jouissait pendant ce temps d'un repos qui n'était pas moins glorieux. « Véritablement, cette vie douce et tranquille qu'il mène en sa retraite est, disait le père Rapin , un nouveau genre de sublime, une nouvelle grandeur (2). Je ne sais si le lait dont il se nourrit et le village qu'il habite ont été jamais en si haute considération qu'il les a mis. Après avoir acquis tout l'honneur qu'on peut avoir dans la guerre, il a tout le bonheur qu'on peut acquérir dans la paix. J'avoue qu'il faisait beau voir ce prince, tout brillant de l'éclat de la vertu, au travers de ces nuages qui l'environnaient dans la tempête du combat; lorsqu'il laissait bren loin derrière lui les plus téméraires, pour aller affronter la mort au plus fort du danger ; que, tout couvert de sang et de poussière, il renversait ce qui s'opposait à son passage, jetant le trouble et la confusion partout où il se montrait ; et que, précédé de l'épouvante, accompagné de la valeur, suivi de la gloire, il donnait des combats, formait des sièges, secourait ses alliés, défaisait ses ennemis et se rendait maître de tout. Mais il fait encore plus beau le voir dans ce calme heureux et dans cette aimable tranquillité dont il jouit en sa vie privée qui le rend maître de lui-même.» Alors Bussy-Rabutin écrivait au père Rapin (3) : « M. le Prince est-il content de son sublime? J'en doute. » Le révérend père répondait au sceptique moqueur : « Je n'avais garde de parler de M. le Prince, comme je l'ai fait, sans sa permission et sans son approbation. » Bussy répliquait : « Du temps que j'avais l'honneur d'être sou lieute-
(1) Lettre à Condé. Mss de l'hôtel de Condé.
(2) Du grand ou du sublime dans les mœurs, Paris 1G86, p. 50-55.
(3) Correspondance de Bussy, 1686, 12 mai ; 21 mai, 25 mai, cf. p. 545, p. 555. p. 559.
DANS LA jMAISON DE CONDE. 4-25
liant, il me paraissait estimer davantage la réputation de grand capitaine que celle de héros de vie privée. Je lui ai même souvent ouï dire qu'il eût mieux aimé être Alexandre que César, c'est-à-dire qu'il préférait le sublime de l'épée accompagné de témérité à celui même de l'épée accompagné de prudence : mais aujourd'hui M. le Prince, à soixante et tant d'années, doit penser autrement qu'il ne faisait à quarante, où il lui semblait en quelque façon honteux d'être si sage. » A Versailles, quelques gens de la cour de M. le Duc se plaignirent que le père Rapin eût mieux traité dans son ouvrage M. de Turenne que M. le Prince. La Bruyère dit deux mots seulement (1) : « Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate; toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, ferme dans les périls, intrépide ; que l'autre excelle par un grand sens, par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue expérience. Peut-être qu'Alexandre n'était qu'un héros, et que (*ésar était un grand homme. »
Le duc et la duchesse de Bourbon ne prétendaient pas au sublime; mais de leur côté les deux jeunes gens étaient heureux. L'on avait assez de loisir pour s'informer lequel des deux était le plus heureux. Peut-être cette question fut-elle aussi débattue devant la Bruyère, car il a dit (2) : « J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusqu'à vingt-deux, et après cet âge, de devenir homme. » La Bruyère, comme professeur, était plus content de la duchesse de Bourbon que de son mari. Dans sa lettre du 4 juillet 1686 à M. le Prince, il avoue que le duc de Bourbon avait toujours quelque peine à s'appliquer, et il explique les moyens qu'il emploie pour fixer son attention; il finit ainsi (3) : <( M""' la duchesse de Bourbon étudie régulièrement et avec fruit. » Cependant il est probable que la duchesse de Bourbon eut aussi quelque distraction, ne fût-ce que pour s'amuser à faire des vers comme M. l'abbé Genest lui avait appris. Elle pouvait alors admirer sa Pénélope et comprendre son Épithalame; n'était-ce pas le moment pour elle d'exprimer quelques-uns de ses sentiments sous cette forme élégante? On dit si bien en vers ce qu'on n'ose dire en prose. Naturellement elle s'en cachait devant la Bruyère comme
(1) Chap. ii,no31.
(2) Chap. III, n" .".
(3) Lettre n>' XYII.
42r, LA BRUYERE
de ses innocentes amours avec sou mari. « Quelques-uns se défendent d'aimer et de faire des vers, comme de deux faibles qu'ils n'osent avouer, l'un du cœur, l'autre de l'esprit (1 ). » Saint-Simon nous indique une autre raison : elle affublait de couplets satiriques, qu'elle improvisait avec une merveilleuse facilité, ses meilleurs amis et ses plus fidèles domestiques. Pourquoi la Bruyère n'en aurait-il pas eu sa part?
Dans ses leçons de littérature, il lui parla sans doute de l'hôtel de Rambouillet, dont M. le Prince avait été dans sa jeunesse le plus grand héros, et où M""" de Longueville, sa sœur, avait paru avec tant d'éclat, à l'âge de quinze ans, en sortant du couvent des Carmélites. Il est difficile d'admettre que la duchesse de Bourbon n'ait pas pris quelque intérêt à ces récits : « Ce qui dominait en elle, c'était le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connaître (2) ». La Bruyère, en la louant d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour et de tout le mérite qu'elle se préparait par les années, pouvait-il taire le nom de l'incomparable Arténice? Il lui expliqua certainement, si elle ne le savait pas déjà, comment ce nom d' Arténice, anagramme de Caterinc trouvé par Malherbe, avait été donné par les beaux esprits du temps à Catherine de Vivoune, marquise de Rambouillet; et comment sa fille. la fameuse Julie d'Angennes, reçut des poètes les plus illustres une si belle guirlande de vers, lorsqu'elle épousa le duc de Montausier, après l'avoir fait attendre bien plus longtemps que la duchesse de Bourbon n'avait fait attendre son mari; comment enfin l'hôtel de Rambouillet, après avoir favorisé un heureux changement dans les mœurs françaises, et avoir fait succéder à la barbarie des guerres civiles, et à la licence un peu soldatesque de Henri IV, le goût des choses de l'esprit, des plaisirs délicats et des occupations élégantes, était vite tombé dans le genre précieux. Qu'est-ce que le genre précieux?
Ce n'était pas la même chose que le genre convenable, dont M™° de Maintenon était le modèle. « L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit (3); ils laissaient au vulgaire Tart de parler d'une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en
(1) Chap. IV, n» 84.
(2) Chap. XII, n» 28.
(.S) Chap. V, no 05.
entraÎDait nue autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, sentiment, tour et fîn(!sse d'expression, ils étaient enfin parvenus à n'être plus entendus, et à ne s'entendre eux-mêmes. Il ne fallait pas pour fournir à ces entretiens ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité : il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l'imagination a trop de part. »
La Bruyère tirait de là une excellente leçon de goût et de morale (1) : « Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement. »
Il est à croire que le nom d'Arténice, qui en 1686 n'était plus à la mode, provoqua le rire de la duchesse de Bourbon. Cependant il n'y avait pas encore longtemps, 2 janvier 1672, qu'un éloquent panégyriste, en prononçant l'oraison funèbre de la duchesse de Montausier dans l'église de l'abbaye d'Hières, devant de vénérables abbesses, n'avait pas craint d'appeler leur mère, feu la marquise de Bambouillet , l'incomparable Arténice. Ce nom, comme le disait Fléchier(2), était caitable d'imprimer du respect dans tous les esprits où il restait quelque politesse ; ce nom renfermait je ne sais quel mélange de grandeur romaine et de civilité française ; ce nom était un éloge abrégé de celle qui l'avait porté et de celles qui en étaient descendues ; enfin ce nom représentait l'idéal d'une maîtresse de grande maison, qui par son esprit, sa bonté singulière et par sa prudence consommée, avait su réunir autour d'elle la meilleure et la plus aimable société de son temps. Il n'y avait là rien de commun avec les précieuses ridicules ou les femmes savantes qui ont excité la verve railleuse de Molière, à moins qu'on ne veuille confondre le modèle avec la parodie, l'hôtel de Eambouillet avec les sociétés du Marais qui lui succédèrent. Tout au plus pouvait-on dire que, dans les réunions du samedi, qui étaient fort recherchées, M"® de Scudéri donnait carrière à son imagination comme dans le roman du grand Cj/nis. Encore est- il fort peu probable que les quatre-vingts ans n'aient pas refroidi cette imagination si vive ;
(1) Chap. V, no 17.
(2) Oraison funèbre de la duchesse de Montausier.
et la Bruyère (1), mettant M'"' de Scndéri an rang des hommes illustres de son temps également doctes et polis , rend hommage à la femme du monde qui enseignait le mieux la politesse. « L'incomparable Arténice, dit M^'® de Scudéri (2), a été un modèle de vertu piarfaite, mais d'une vertu modeste et charmante, qui, joignant la politesse à la raison, n'a jamais fait une action de mauvaise grâce, ni dit une parole qui ait pu fâcher ni déplaire. » « Elle pensait, ajoute Fléchier, qu'une maîtresse de maison n'a point d'esprit, si elle ne l'emploie ou à s'instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain. »
C'est ce que la Bruyère a dit mieux que personne (3) : « L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui. » Voilà l'esprit de la conversation qui convient le mieux à une maîtresse de maison ; c'était celui de la première Arténice qui avait créé le genre, mais c'était aussi, disait la Bruyère, celui de la seconde Arténice, c'est-à-dire de M""" la duchesse de Bourbon (4) : « Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux h ommes que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, elle a encore ces sailhes heureuses qui, entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous parle comme celle qui n"est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. » Quelle maîtresse de maison sera un jour une si charmante écolière! »
Lorsque M. le Prince était venu à Versailles pour les fêtes de la Pentecôte, il avait formé avec la Bruyère un nouveau projet d'études. M. le duc de Bourbon était émancipé : il fallait se hâter d'achever son
(1) 4« éd., 1689.
(2) Conversations nouvelles sur divers sujets, Paris, 1684, t. T, p. 122.
(3) Chap. V, no 16.
(4) Chap. XII, n" 28.
éducation politique. Plus de littérature, plus de Fable : de l'histoire, de la géographie et des généalogies, tout juste ce qui était nécessaire , et rien de plus. Lire les mémoires est iine méthode intéressante pour apprendre l'histoire dont on connaît déjà les principaux faits, mais assez incommode quand on ne les connaît pas bien , et trop lente pour un homme pressé d'en finir. Le duc de Bourbon, distrait par les occupations et les plaisirs de la cour, s'embrouillait dans les détails de l'histoire, et avait eu trop de peine à en fixer les événements remarquables dans son esprit et à en garder un fidèle souvenir. Laissant donc les mémoires de côté, il lisait maintenant VAbn^/é de r histoire générale de France par Mézeray (1). Le.4 juillet, il avait déjà fini la vie de Henri II, qui est d'ailleurs fort courte, et la Bruyère lui en faisait la récapitulation pour qu'il la sût plus parfaitement. « J'observerai cette méthode dans toutes les vies qui suivent, écrit la Bruyère à Condé, ce qui le mènera au moins jusqu'à la mort de Henri IV, qui est-la fin de V Abrégé de Mézeray. »
Ce n'était pas seulement pour aller plus vite dans l'étude de l'histoire, que la Bruyère avait adopté cette méthode. Le duc de Bourbon, maintenant libre et responsable de ses actions, se croyait capable d'entendre tout et de tout comprendre. Il n'admettait plus qu'on lui fit des cachotteries. En politique, il voulait savoir la vérité tout entière, sans restriction ni réticence. Dans le monde de la cour, on se moquait des panégyriques de collège. Le 14 mai 1686, Corbinelli, intendant deM.de Vardes et bel esprit moins inventif que son maître, exprimait, dans une lettre qu'il écrivait avec M'"" de Se vigne à Bussy-Eabutin (2), cette opinion , alors fort répandue , que les éloges , même ceux du roi , étaient devenus d'une fadeur insupportable : c'était toujours les mêmes superlatifs répétés depuis qu'il régnait , et redits toujours dans les mêmes termes ; c'était toujours :« Ce grand roi qui passe tous les monarques présents , passés et futurs. Ne pourrait-on pas, pour changer un peu, exprimer la vérité avec ses propres couleurs, et louer par les choses, point par les épithètes? » « Amas d'épithètes mauvaises, louanges, disait la Bruyère (3) : ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter. » C'est bien par les faits que Mézeray loue ; mais
(1) Lettre n" XVII.
(2) T. VII, p. 509, 510.
(3) Chap. I, u» 13.
il critique encore plus volontiers. Il a censuré avec beaucoup de force la mauvaise administration de certains rois de France, et fouetté ces monarques et leurs ministres comme de petits écoliers (1).
Le 14 mai 1686, on chanta à la chapelle de Versailles un De profandis pour le roi Louis XIII, qui était mort en 1643. Daugeau, si habile dans le calcul des probabilités en politique comme au jeu, observe, en rapportant ce fait, que Louis XIV entrait dans la quarante-quatrième année de son règne, le plus long qu'on ait encore vu (2). On pensait déjà à sa fin. Les inquiétudes, éveillées par le projet de voyage à Barèges, ne furent pas entièrement dissipées lorsque ce projet fnt abandonné, et que le roi, se trouvant mieux, voulut reprendre le même train de vie qu'avant d'être malade. Se rendre compte de ce que ferait le Dauphin, s'il devenait roi, était donc de la plus vulgaire prndeuce. Or, Monseigneur avait alors à peu près le même âge que Henri II lorsqu'il monta sur le trône ; il avait aussi même visage doux et serein, même taille riche , même aspect bénin et agréable, même adresse à toutes sortes d'exercices, même agihté, même force corporelle, et mêmes défauts d'esprit. Comme Henri II, il manquait de fermeté, d'application, de prudence et de discernement; comme Henri II, il était naturellement bon, et avait inclination à la justice; mais, comme Henri II aussi, il ne se posséda jamais lui-même. Toujours entraîné par quelque chose et gouverné par quelqu'un, il roulait au hasard des événements ; sous l'impulsion d'autrui il n'avait d'ardeur que pour la chasse, et, voluptueux sans goût, il se laissait conduire par le gibier qu'il rencontrait. Facile à prévenir et opiniâtre dans ses j^réventions, il ne savait ni ne pouvait, par sa naissance, par son éducation et par sa florissante jeunesse, que donner les plus belles, les plus vaines et les j)lus dangereuses espérances, jusqu'à ce qu'il tombât sous la domination de quelque duchesse de Valentinois. Heureux alors si sa maîtresse ne le mène pas plus mal encore que Diane de Poitiers ! En ce moment on ne manquait ni d'hommes qui captaient sa faveur, ni de femmes qui cherchaient à s'emparer de lui. Pour le duc de Bourbon , il était aussi dangereux de s'attacher à Monseigneur qu'il était difficile de s'en détacher. M. le Prince le savait, M. le Duc le disait, la Bruyère le voyait, et c'est ce qu'il voulait faire entendre à sou élève
(1) Baj'le, ] tîctionnalre , article Perrot d'Ablaxcofrt.
(2) Jlcmoires de Dangeau, t. I, p. 334.
DANS LA MAISON DE CONDE. i;;i
I)ar ces paroles (1) : c( Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu si ce n'est un courtisan plus assidu? »
Le 29 juin, au moment où la Bruyère récapitulait au duc de BonrLon le règne de Henri II, Corbinelli écrivait à Bussy-Kabutin et lui annonçait de Paris les changements survenus à la cour do Versailles (2), « Vous mande-t-on des nouvelles de ce pays-ci, Monsieur? Vous diton que l'amour y reprend ses droits et sa force, et qu'il s'est mis sous la protection de Monseigneur ? Vous dit-on que le beau sexe se tue pour avoir l'honneur de ses bonnes grâces; que tout est promenades, rendez-vous, billets doux, sérénades et tout ce qui faisait les délices de notre bon vieux temps? A ne dire que la moitié des choses, on pourrait vous mander tout ceci ; cependant on ne vous mentirait pas, quand on vous dirait qu'il y a dans cette cour des images de la cour de Henri III, et si le maître n'y tenait la main, il n'y aurait bientôt plus de maris jaloux à Versailles. »
Monseigneur s'amusait beaucoup de ces petites intrigues , qui rappelaient la cour de Henri II et même celle de Henri III. Hommes et femmes rivalisaient d'esprit pour le flatter (3). M.^^ de Caylus, dont le mari était alors de quartier comme menin de Monseigneur, nous a rapporté les bons contes qu'on faisait pour justifier sa conduite envers Madame sa femme, ce La Dauphine, dit-elle (4), était non seulement laide , mais encore choquante ; cependant Monseigneur l'aima, et peutêtre n'aurait-il aimé qu'elle, si la mauvaise humeur et l'ennui qu'elle lui causa ne l'avaient forcé à chercher des amusements ailleurs. » Et qu'est-ce qui exerça cette contrainte sur Monseigneur? — « Ce fut une femme de chambre allemande, nommée Bessola : elle avait été élevée avec la Dauphine, et par la liberté qu'elle eut de l'entretenir et de parler allemand avec elle elle la dégoûta de toute autre conversation ; elle fut cause que la Dauphine ne s'accoutuma jamais à ce pays-ci et prit pour la retraite un goût qui ne convenait pas à son rang. Le roi fit de vains efforts pour soustraire la Dauphine à une si fâcheuse influence (5) ; il lui proposa de marier cette fille à un homme de qualité, afin qu'elle pût être comme les autres dames, manger avec elle quand
(1) Chap. VI II, n» 60.
(2) M>»« de Sévigné, t. VII, p. 517, 518.
(3) Dangeau.
(4) Souvenirs de M^^ de Ciujlus.
(5) Souvenirs, p. 114.
432 LA BRUYEIiE
l'occasion s'en présenterait, et la suivre dans ses carrosses; mais la Daupliine par une délicatesse ridicule répondit qu'elle ne pouvait y consentir, parce que le cœur de Bessola serait partagé! Elle passait donc sa vie avec elle, renfermée dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue et saus air ; ce qui, joint à son humeur mélancolique, lui donna des vapeurs (1). Il est aisé de comprendre qu'un jeune homme tel qu'était Monseigneur devait s'ennuj^er infiniment entre Madame sa femme et la Bessola, d'autant plus qu'elles se parlaient toujours en allemand, langue qu'il n'entendait pas, sans faire attention à lui. » On le voit, c'est la faute de M"^ Bessola si Monseigneur, poussé à bout, eut des amantes de toutes sortes. Jamais la Dauphine ne put entendre ces finesses de style , jamais en ce sens elle ne sut la cour. « Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme, disait la Bruyère au duc de Bourbon (2), c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot. Un homme qui sait la cour (3) est maître de ses gestes, de ses yeux, de sou visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, démeut sou cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice qu'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, la sincérité et la vertu. »
Du reste. M"" la Dauphine n'était point d'une laideur choquante, quand elle vint eu France, comme le veut M'"" de Caylus ; mais elle arrivait précédée d'une réputation extraordinaire de beauté qui lui fit grand tort. Le témoignage de M™*^ de Sévigné sur ce point est très explicite (4). Depuis que M°"^ la Dauphine était en France, elle avait presque toujours été grosse ou malade, ce qui lui avait fait perdre la fraîcheur de son teint et l'élégance de sa taille. Elle avait pris le goût de la retraite à la cour de Bavière, où elle avait été élevée, et non dans le chagrin d'être laide (.5) : les mémoires de M. de Coulanges ne laissent pas de doute sur ce point.
Enfin, pour les qualités du cœur et de l'esprit, Fléchier lui reconnaît.
(1) Souvenirs, p. 115, 116,
(2) Chap. VIII, n^'l.
(3) Chap. VIII, no 2.
(4) T. IV, p. 414 : t. VI, 1. 304, 305, 30G.
(5) Mémoires de Coulanges, publiés par M. de Montmerqué. 1820.
avec raison, la retenue qu'inspire la solitude, la politesse que donne Tusage du monde, une fierté noble qui marquait la grandeur de sa naissance, une scrupuleuse pudeur qui marquait le fonds de sa vertu, une vivacité qui lui faisait souvent prévenir les pensées des autres, une sagesse qui lui donnait toujours le temps de peser les siennes; une bouté prête en tout temps à faire le bonheur des uns, à soulager les peines des autres; une sincérité qui la rendait incapable de dissimuler; une fidélité inviolable dans ses amitiés et dans ses paroles; enfin une piété qui n'était ni austère ni relâchée, et qui, dirigée par Bossuet, se faisait honorer de tous, mais malheureusement ne se faisait pas craindre. Ah! si elle avait employé cet art des personnes de son sexe et de son élévation, qui pour faire valoir leurs sentiments se servent de l'autorité qu'elles ont et de la complaisance qu'on a pour elles ; si elle eût pris parti dans les querelles des gens d'esprit, dans les disputes des théologiens, montré autant de présomption que de curiosité dans ce qu'elle ignorait ; si elle avait fait son étude des défauts d'autrui, si elle eût appris à se jouer de la faiblesse des dames de la cour et à cacher beaucoup de venin sous peu de paroles, on l'eût redoutée et peut-être respectée. Mais c'était sa maxime, c( que la raillerie ne convient point à ceux qui sont élevés au-dessus des autres; qu'il est inhumain de s'en prendre aux gens à qui la crainte et le respect ûteut la liberté de se défendre, et que de tels discours sont empoisonnés et par la dignité de celui qui parle et par la maligne et flatteuse approbation de ceux qui écoutent (1). »
Monseigneur avait mauvaise grâce à se moquer de la laideur de sa femme. Elle était alors grosse du duc de Berri ; il lui contestait ses souffrances : « Il faudra que je meure pour me justifier, » dit-elle avec résignation. Bessola était malade, et personne n'avait pitié de la pauvre fille. Pendant cette belle saison où Monseigneur faisait ses délicieuses promenades dans les jardins de Versailles avec la princesse de Conti,la Dauphine s'y promena aussi avec Bessola convalescente, mais à une autre heure sans doute, de peur d'y rencontrer sou mari. Cette action toute simple fut la meilleure réponse aux épigrammes des beaux esprits , et réduisit Monseigneur à se promener aussi quelquefois avec Madame sa femme, soit en carrosse, soit en gondole ; il lui donna même deux ou trois fois la collation avec beaucoup de galan-
(]) Flécliier, 0 raison funèbre de J/'"" la Dauphine.
terie. Mais il ne parvint pas à la tromper : « Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, dit la Bruyère (1), pourvu qu'il n'en ait pas ailleurs un véritable. » M™*" de Polignac alors était en passe de devenir auprès de lui une Diane de Poitiers.
Il était naturel que M"'' de Polignac, après sa lune de miel, vînt remercier Monseigneur de sou mariage, ("est lui qui l'avait fait : il avait même conduit cette affaire avec beaucoup d'esprit et de fermeté. Le roi aimait à le dire, et les courtisans aimaient à le répéter. Très flatté de passer pour un habile homme, Monseigneur renoua ses relations avec M'"'" de Polignac, et tâcha d'y mettre quelque finesse.
Le roi ne fermait pas les yeux sur les actions du Dauphin ; mais il est difficile à un père de famille qui a donné de grands scandales, et se range ensuite à une vie meilleure, de faire de la morale à son fils. Il est obligé de dire, comme Louis XIV, que la galanterie est un mal, mais que c'est le plus pardonnable de tous aux jeunes gens (2). Monseigneur demeurait serré envers son père ; il n'en pensait pas moins que M""^' de la Yallière et M""" de Montespan avaient fait le malheur de sa mère : il n'aimait pas la bâtardise, et voyait cependant la maison de son père remplie de bâtards. Leur légitimation ne lui avait fait rien perdre; il leur faisait bon accueil, mais leur présence à la cour l'autorisait à imiter les mœurs de son père, en attendant qu'il pût imiter ses grandes actions. Or, quand pourra-t-il imiter les grandes actions de son père ? « Triste condition des rois et qui dégoûte de la vie des princes (3). Il faut devoir la couronne à l'agonie de ses proches. Le Dauphin, qui s'empêche de souhaiter que son père y passe bientôt, est homme de bien! » Il ne manquait pas de gens autour de Monseigneur pour le lui faire entendre et pour lui montrer (4) ce qu'il gagnerait à la mort de sou père. Jamais il ne parut leur prêter une oreille attentive. Ou admirait sa bonté. Si le roi eût été, je ne dis pas sévère, mais seulement juste envers son fils unique, on eût dit que, semblable aux avares, il détestait son successeur. On l'a même dit, quoique ce fût parfaitement faux. La seule chose vraie est ce que dit la Bruyère sous forme de maxime générale (5) : « Les enfants peut-être
(1) Chap. m, n«69.
(2) Lettre de Briord, 29 avril.
(3) Chap. VI, n» 68.
(4) Chap. VI, 11° G9.
(5) Chap. VI, n'5 07.
seraient plus clicrs ù leurs pères, et réciproquement les i)ères à leurs enfants, sans le titre d'héritiers. » Mais la Bruyère ne publiera ces réflexions que quatre ans ])lus tard. Aujourd'hui, sur ce sujet, à cause de la maladie du roi, il fallait se taire, et il se tut.
De tous les enfants naturels du roi, la princesse de Conti était la seule pour laquelle Monseigneur eût une amitié particulière. Monseigneur avait alors vingt-cinq ans : elle en avait vingt. Ils étaient les plus rapprochés par l'âge et pouvaient le mieux se comprendre. Depuis la mort du prince de Conti, cette princesse, séparée de la famille de son mari, se rattachait tout naturellement à celle de son père, et elle était heureuse de voir l'inclination que son frère aîné avait pour elle. C'était une douce et honnête consolation dans son veuvage. On croyait que quelques occasions de galanteries, qu'il trouvait chez elle, l'y avaient attiré; mais elle n'y voyait ou n'y voulait voir qu'un pur effet de la tendresse fraternelle. Il venait chez elle jusqu'à deux ou trois fois par jour ; elle ne s'étonnait pas que deux ou trois fois il ait ]n\ s'ennuyer chez lui. La princesse de Conti était tout le contraire de M""' la Dauphine avec sa Bessola. Aussi belle que M™*" de Fontanges, agréable comme M™'' de la Vallière sa mère, elle avait la taille et l'air du roi son père. Auprès d'elle, les plus belles et les mieux ftiites n'étaient pas même regardées. Cependant sa cousine germaine, M""" de Choiseul, qui était aussi très belle, avec une taille faite au tour, brillait dans sa société (1). On ne peut nier que la princesse de Conti ne fût extrêmement coquette. M"'"' de Choiseul l'était encore plus. Toutes les deux avaient eu la petite vérole ; le fard et les autres artifices connus effaçaient l'outrage qu'avait subi leur beauté (2). Comme la saison était très chaude, M'"" la princesse de Conti aimait les toilettes décolletées qui plaisaient à Monseigneur,
Et faisaient voir à la coin-
Que du maître des dieux elle reçut le jour.
M™" de Choiseul suivait cette moile, et montrait à la jeunesse qui l'environnait qu'elle était aussi faite en déesse (3). En ce temps-là. Monseigneur (4), qui avait jusqu'alors toujours aimé à se coucher de
(1) M"" deSévigné.
(2) Chap. VIII, no 74.
(3) M'"« de Caylus.
(4) Dangcau. De Sourches.
bouue lieure, prit l'habitude de s'aller promener après souper dans les jardins, et de pousser ces promenades jusqu'à une heure après minuit. Il y alla quelquefois avec la princesse de Conti et quelques autres dames. Quelquefois il n'était accompagné que de son officier des gardes du corps. Le roi savait tout cela; mais il espérait que Monseigneur, trouvant dans la société de la princesse de Conti des amusements qui suffisaient à le distraire de ses ennuis, n'irait point en chercher ailleurs , surtout avec M"^" de Polignac.
Mais M"'" la Dauphine s'en prit à la princesse de Conti de ce que son mari l'abandonnait; son aigreur pour elle et les plaintes qu'elle fit à Monseigneur ne produisirent que de mauvais efl:ets. « Il n'y a qu'un premier dépit en amour comme une première faute eu amitié dont on puisse faire bon usage (1 ). » Si nos princes sont doux, ils sont opiniâtres; s'ils échappent une fois, leur fuite est sans retour (2). M'"" de Maintenou l'avait prévu et eu avertit inutilement M""" la Dauphine. La princesse de Conti fut, toute sa vie, bonne amie, généreuse et fidèle; elle rendit de grands services à ceux auxquels elle s'attacha. Esprit médiocre et point défiant, elle passa sur bien des i:hoses sans le moindre soupçon : mais elle avait une humeur capable de gâter ces excellentes qualités. Ce défaut apparut en même temps que la jalousie de la Dauphine; alors, où Monseigneur pouvait-il trouver la consolation dont il avait besoin? Et c'est ainsi que Monseigneur tomba dans les filets de M""' de Polignac.
Dès le mois de mai, ces promenades nocturnes de Monseigneur et ses continuelles confidences au comte de Sainte-Maure faisaient raisonner les courtisans ; mais il ne paraissait encore rien de déclaré, sur (pioi l'on pût établir des fondements certains. « Si Monseigneur avait quelque galanterie en tête, on pouvait espérer, dit le chef de la police de la cour (3), qu'elle ne durerait pas longtemps, vu le confident qu'il avait choisi. » Sainte- ]Maure était neveu du duc de Moutausier, qui l'avait fait nommer d'abord enfant d'honneur et ensuite meuin de Monseigneur. Par lui-môme, ce n'était rien du tout, dit Saint-Simon ; mais il brillait par le nom et l'autorité de son oncle entre les gentilshommes particulièrement attachés au Dauphin. En 1680, après le mariage de Monseigneur, Montausier déjà vieux avait voulu se retirer :
(1) Chap. IV, n'^ 28.
(2) M"" de Caylus.
(3) De Sourches, t. I, p. 384-385.
le roi avait désiré qa'il gardât, avec le titre de premier geutilhomme de la chambre, la même autorité auprès de Monseigneur, et veillât à ce que le prince mît en pratique les sages maximes dans lesquelles il l'avait élevé. Déjà cependant Montausier ne venait plus guère à la cour que lorsqu'il croyait pouvoir être utile à son élève par ses conseils. Eu 1G82, il demanda la permission de se retirer tout à ftiit, et il chargea son neveu de rappeler à Son Altesse Iloyale les principes de son éducation, si jamais elle venait à y manquer. Monseigneur déclara et répéta souvent qu'il ne manquerait jamais ni au nom ni au neveu de M. de Montausier. Quant aux principes, il les avait déjà oubliés depuis longtemps. En mai 1686, il y avait encore des gens qui supposaient que M. de Sainte-Maure ne les oublierait pas, ou du moins saurait empêcher Monseigneur de tomber dans quelque intrigue galante capable de compromettre sa dignité. Sur quoi reposait cette espérance? Est-ce que le neveu soutiendra les traditions de l'oncle? C'est là ce qui faisait raisonner les courtisans. Sainte-Maure était embarrassé dans ses affaires : la preuve en est que, l'an passé, il avait demandé au roi la permission de vendre son régiment, et, quoique cela déplût fort à Sa Majesté, il l'avait obtenue. Sainte-Maure comptait uniquement sur Monseigneur pour lui faire sa fortune : Monseigneur n'était pas prêteur (1), et Sainte-Maure fut peut-être le seul homme de qualité que Monseigneur aidât de sa poche. C'est ainsi que M. de Sainte- Maure devint le confident de Monseigneur dans l'intrigue de M'"" de Polignac.
Quelle morale pouvait prêcher ce favori vendu à son maître? Ce n'était pas celle de son oncle. Montausier était considéré (2) comme un homme d'une vertu haute et austère, d'une probité au-dessus de nos mœurs, d'une vérité à l'épreuve de la cour, philosophe sans ostentation, chrétien sans faiblesse, courtisan sans passion; l'arbitre du bon goût, le défenseur de la rigidité des bienséances, l'ennemi du faux, l'ami et le protecteur du mérite, le zélateur de la gloire de la nation, le censeur de la licence publique; enfin il était, disait-on, de ces hommes qui semblent être comme le reste des anciennes mœurs , et qui seuls ne sont pas de notre siècle. Sainte- Maure n'était rien de tout cela, mais il jouait son rôle avec hardiesse et sans embarras, par habitude. Qu'avait-il à craindre? Bien des courtisans disaient qu"il
(1) Saint-Simon.
(2) Massillon, Oraison funèbre du Umiphin.
avait trouvé le meilleur moyeu de guérir le Dauphin de sou infirmité naturelle, c'est-à-diro de la paresse. Ce n'était pas en lui donnant des giffles comme M. de Montansier, ni en lui faisant de beaux discours comme M. de Meaux. Ou se moquait de cette philosophie sourcilleuse des anciens pédagogues. Monseigneur n'était plus d'âge à se laisser l)attre par son gouverneur, ni gronder par un éloquent précepteur : il essayait la couronne qui devait un jour tomber sur sa tête. Saiute- 3Iaure lui-même eut ses admirateurs et ses envieux. Il fit école dans la jeunesse de la cour, et surtout chez la princesse de Conti; enfin il eut toutes les bonnes grâces de M""" de Choiseul. La tête lui tourna : il se crut un Iiomme important, qui ne devait plus souftVir de rivaux. Or, juste à ce moment un jeune homme, M. de Chamarande, s'était follement épris d'amour pour M'"' de Choiseul. Un aiglon s'envole vers le soleil en disant : Si je ne jxtux , dui7iomsje veux. Telle était sa devise galante (1). Il fut jaloux du pouvoir de Sainte-IMaure auprès de M""* de Choiseul ; il lui chercha querelle. Sainte-Maure n'était point endurant : l'an passé, en pareil cas, il avait failli se couper la gorge avec M. de Roucy ; l'on disait que le feu prince de Conti avait dû se jeter entre les combattants. Cette fois il sut mieux se contenir : Chamarande ne s'étonna pas de tant de modération de la part d'un homme (pu avait vendu son régiment. Sainte-Maure s'enveloppa dans sa dignité de menin, et traita Chamarande avec une hauteur méprisante ; mais cela faillit les perdre l'un et l'autre. M. de Chamarande, le père, ordonna à son fils de regagner son régiment; et M. de Sainte-Maure, par ordre supérieur (2), dut s'abstenir d'entrer avec Monseigneur chez la princesse de Conti , où il avait accoutumé de le suivre. Cette petite exécution eut lieu vers la mi-juin, dans le même temps que M. le Uuc obtint les grandes entrées. Aussi la Bruyère parle-t-il sévèrement de M. de Sainte-Maure et de ses semblables : pour lui tous ces gens, qui se vantent d'être plus habiles à diriger un prince que Montansier et Bossuet, sont des charlatans. « Il y a dans les cours, dit-il (.3), des apparitions de gens aventuriers et hardis, d'un caractère libre et fixmi lier, qui se produisent eux-mêmes, protestant qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux autres , et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur publique, ou de
(1) De Sourches, t. I, p. 233.
(2) Dangeau, 14 juin, t. I, p. 31!'.
(3) Chap. VIII, n^' IC.
l'amour (ju'out les hommes pour la nouveauté : ils percent la foule, et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être vu. Ils ont cela de commode pour les grands, qu'ils en sont soufferts sans conséquence, et congédiés de même : alors ils disparaissent tout à la fois riches et décrédités, et le monde qu'ils viennent de tromper est encore près d'être trompé par d'autres. »
Si M. de Sainte-Maure n'alla plus chez M™^ la princesse de Conti, il demeura toujours menin de Monseigneur; mais, pour couvrir l'intrigue de M'"° de Polignac, il laissa placer bien en vue, comme confidents de Monseigneur, MM. le comte de Marsan, le comte de Comminges et le chevalier de Mailly, qui n'étaient pas plus que les autres au courant de cette afFiiire. M. de Marsan, le joli petit prince qui faisait honneur aux Myrmidons, comme l'appelle M"" de Sévigné, n'en faisait guère à la maison de Lorraine , dont il descendait, ni à la princesse de Conti, qui fut toujours trop généreuse pour lui et sa famille ; mais il avait épousé une riche veuve, amie de M™*" de Maintenon, et il profitait des restes d'une grande fortune, et du crédit qu'il avait acquis ainsi, pour s'engager dans une haute et belle aventure. M. de Comminges était aussi gros et grand que M. de Marsan était petit; mais plus fier d'avoir été aide de camp du roi, au siège de Luxembourg, que de s'en rendre digne, il menait auprès de Monseigneur la vie d'un ofiîcier galant et aimable, et s'était épris de M'"^ de Doré, première fille d'honneur de la duchesse de Bourbon. Il n'était pas sans fortune, mais il était jaloux de son indépendance; ce qu'il cherchait surtout auprès de Monseigneur, c'était son plaisir. Le chevalier de Mailly était fils du riche marquis de Mailly, mais ce n'était alors qu'un cadet. Fort élégant gentilhomme, il tenait de sa mère, que l'on appelait la Bécasse, une j)hysionomie singulière, que Saint- Simon a définie en disant qu'il avait le nez tourné à une grande fortune. Habile intrigant, il savait admirablement profiter des occasions. C'est lui qui, au grand carrousel de la prise de Grenade, avait pour devise un thermomètre avec ce mot : « Plus il fait chaud, plus je m'élève. » En ce nwment, il courtisait M'"' de la Roche- Aynard , seconde fille d'honneur de la duchesse de Bourbon, et il portait ses vues sur la nièce de M"*" de Maiutenon, M"" de Sainte-Hermine, qu'il aurait bien voulu épouser. Derrière ce brillant rideau de confidents, Monseio-neur se crut suffisamment à l'abri. Mais M. de Sainte-Maure,
soit qu'il ne pût pins agir tout seul comme intermédiaire, parce qu'il était devenu suspect à beaucoup de gens, soit qu'il appréhendât de se perdre, parce qu'il savait bien que ce commerce n'était pas agréable au roi, s'associa, du consentement de Monseigneur, le fils aîné du maréchal de Créquy, M. le marquis de Créquy, dont la santé avait bien été un peu ruinée par des excès de la jeunesse, mais dont l'esprit aventurier, hardi et rompu à toutes les intrigues, offrait de grandes ressources dans une si difficile entreprise. Enfin M""" de Choiseul leur restait fidèle, et entretenait le zèle de la princesse de Conti à servir Monseigneur. On avait fait courir le bruit qu'elle avait été chassée de la cour pour l'affaire du jeune Chamarande ; cependant elle était demeurée, bravant tout ce que l'on pouvait dire. Mais le roi commençait à voir d'un mauvais œil toutes ces intrigues. M'"" de Maintenon, qui faisait transporter à Saint-Cyr toutes les demoiselles de Noisy, tremblait ]30ur leur sécurité auprès d'une jeunesse si éveillée et si entreprenante. Monseigneur fut obligé de montrer plus d'attention pour M'"" la Dauphiue. Il lai donna plus souvent la collation, soit sur le canal, soit à la ménagerie, notamment le jour où elle entra dans son neuf (1), c'est-à-dire dans le neuvième mois de sa pénible grossesse. Ce jour-là M'"'' de Choiseul, mortifiée par le roi, s'en alla à Paris, où le bruit se répandit qu'elle n'en reviendrait pas de sitôt. On disait aussi que M. de Marsan , M. de Commiuges , M. de Mailly et M. le marquis de Créquy avaient ordre de se retirer de la cour. Qu'était-il donc arrivé ?
Monseigneur, après s'être ennuyé avec Madame sa femme, s'était un beau soir dédommagé en soujjaut avec ses confidents : il avait montré une gaieté excessive et fait venir des vins capiteux ; on avait bu plus qu'à l'ordinaire ; les têtes s'étaient échauffées ; on s'était ensuite promené dans lesjardins, où l'on avait laissé des traces de la débauche. Le roi indigné avait fermé la porte voisine par une défense générale d'y passer. Ce fut un tollé dans toute la cour contre les confidents de Monseigneur; on maudissait d'autant plus leur grossièreté, que les innocents pâtissaient pour les coupables. La Bruyère, exclu de l'allée des Philosophes, s'écriait : « Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : « Cela est bien barbare (2). »
(1) Dangean.
(2) Chap. Xir, n« 24.
Une ambassade siamoise venait d'arriver en France : elle excitait dans le peuple nue curiosité naïve, et parfois brutale; cliez. les courtisans, surtout dans la jeunesse frivole et parmi les compagnons de Monseigneur, un étonnement dédaigneux. On méprisait fort ces barbares, que M. de Seignelay avait invités à dîner :ils connaissaient mal les usages français et les règles de l'étiquette ; mais le P. de la Chaise, qui alla les voir, déclarait au P. duRosel qu'ils n'étaient point barbares , et que le chef surtout de l'ambassade marquait beaucoup de bon sens. Dans l'hôtel de Coudé on se moqua fort de l'étonuemeut de ceux qui les regardaient comme des barbares. « Si les ambassadeurs des princes étrangers, dit la Bruyère, étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière et à se faire entendre par interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui parait quelquefois dans leur discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares ; et, s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous (1). Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés (2). » La Bruyère, en faisant ses leçons de géographie politique, citait un exemple curieux : il lui était arrivé à lui-même, dans une province voisine et sans passer la mer, de trouver des villageois doux et insinuants et des magistrats grossiers. Et il concluait ainsi (3) : ce Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des mœurs si cultivées et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples. )>
Le duc de Bourbon avait pris part à la débauche de Monseigneur et de ses confidents. Il fut soupçonné d'en avoir apporté l'cdeur dans la chambre de sa femme. La duchesse de Bourbon eut des vapeurs : elle ne pouvait s'empêcher de pleurer; elle finit par s'évanouir auprès de son mari, qui se trouva fort embarrassé. Il voulut tourner cet accident en raillerie ; mais ce n'était point raillerie que les vapeurs de la duchesse de Bourbon. Elles continuèrent les jours suivants. M™'' de Moutespan. M'"' de Thianges, M"" de Moreuil, opinèrent pour qu'on la sé-
(1) Chap. XII, n» 22 § 1.
(2) Chap. XII, no 22 § 2.
(3) Chap. XII, no 24 g 3.
l)arât de son mari. Il fallut que les médecins de la Faculté iuterviusseut pour maiuteuir l'union des deux époux. Le roi ordonna à Fagon de visiter l'appartement de la duchesse de Bourbon, et de voir s'il n'y avait point d'odeur qui lui pût faire mal. Il dit à M™" de Moreuil d'y prendre garde, et de n'eu point souffrir. Ces nouvelles affligèrent M. le Prince. Il se consola vite quand il apprit que M. le Duc avait conçu l'espoir de devenir bientôt grand-père. Cet espoir était prématuré, mais il sullitpour désarmer la colère des grands-parents. Puis le duc de Bourbon expliqua fort bien la part qu'il avait prise au souper de Monseigneur (1) : « On avait apporté un certain vin blanc que Monseigneur trouvait fort bon. Il engagea la compagnie à en boire comme lui. Je ne voulus pas faire le précieux; je crus devoir faire comme ^Monseigneur, jusqu'à ce que j'eusse vu qu'on poussât les choses trop loin. Mais cela n'arriva point ; et personne ne se fût aperçu qu'on fût l)lus gai qu'à l'ordinaire, si Monseigneur n'eu eût plaisanté lui-même. Voilà toute la débauche. Il faut qu'on ait mal informé M. le Prince. » Néanmoins M. de Ricous dut expliquer au duc de Bourbon les sentiments de Coudé, que la Bruyère nous a conservés (2) : « Il faut faire comme les autres » : maxime suspecte et qui signifie presque toujours « il faut mal faire » , dès qu'on l'étend au delà de ces choses purement extérieures et qui n'ont pas de suites, qui dépendent de l'usage, de la mode et des bienséances. »
Les confidents de Monseigneur apjnireut cette vérité à leurs dépens. Le roi ne leur dit rien, mais tout le monde leur fit comprendre qu'il fallait s'en aller sans bruit comme M""" de Choiseul. Quoi! quitter la plus brillante fortune au moment où elle commençait à leur sourire ! Ils ne pouvaient s'y décider : ilshésitèrentquelque temps. Enfin Commiuges et Marsan prirent ainsi leur parti : « Les deux tiers de ma vie sont écoulés ; pourquoi tant m'inquiéter sur ce qui me reste (3) ? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie ; trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voit bien qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose , et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais toute ma grandeur; le meilleur de tous les biens, s'il y a des
(1) Mss. de rhôtel de Condé.
(2) Chap. XII, no 10.
(3) Chap. VIII, n» 6G.
l)ieiis, c'est le repos, la retraite et un endroit qui soit son domaine. N*** a pensé cela dans sa disgrâce, et Fa oublié dans la prospérité, » dit la Bruyère. Eu effet M. de Comming-es se retira dans son domaine du Languedoc et M. de Marsan dans ses terres de Saintonge ; mais dans quelques mois ils seront revenus à la cour, plus brillants que jamais. M. de Mailly alla à son régiment, mais avant un an il épousera la nièce de M""' de Maiutenou. Chamarande resta encore moins de temps à l'armée. Quant à M. de Créquy, il ne quitta point la cour; il était nécessaire à M. de Sainte-Maure et à Monseigneur.
Mais M'''°de Poliguac n'était pas encore près de devenir une Diane de Poitiers. Le 0 août, M. de Ricous écrivait à Condé (1) : « M"'" la princesse de Couti essaie de plus en plus à détacher Monseigneur de M'"" de Poliguac : elle se sert de M"'' de la Force. » C'était la fille de ce duc de la Force qui venait de faire son abjuration entre les mains de l'archevêque de Paris. Le roi ne savait que faire pour l'en récompenser; il comblait ses enfants de faveurs : il donna à sa fille le titre de fille d'honneur de M'"' la Dauphine, quoiqu'il n'y eût point de place vacante. 8a qualité et sa conversion avaient décidé le roi à créer cette place pour elle. D'ailleurs on voulait arradier la nouvelle catholique à sa mère, (pii était encore suspecte d'hérésie, et l'on pensait qu'en entrant dans la chambre des filles de M"'" la Dauphine, sous la surveillance de M'-'" de Montchevreuil , M"° de la Force ne pouvait recevoir que de bous principes. M""" de Montchevreuil, cette vieille amie que M'"° de Maiutenou avait mise aux trousses des filles d'honneur, était une vraie gouvernante, comme M"" de Brinon à Saint-Cyr. Froide et sèche dans le commerce de la vie, d'un maintien raide et composé, sans autre charme qu'une dévotion outrée, sans autre mérite que de n'avoir pas de galanterie, mais sûre et secrète jusqu'au mystère, elle possédait la considération la plus marquée de Sa Majesté, et faisait trembler devant elle, non seulement les filles d'honneur, mais encore les dames de la cour, qui recherchaient son approbation. Elles savaient bien se dédommager du respect qu'elles étaient contraintes de lui témoigner. M""" de Sévigné l'appelle une bonne dindonnière ; Saint- Simon, après nous l'avoir décrite en son portrait, maigre, jaune, d'une figure triste qui riait niais et montrait de vilaines dents, ajoute : « Il no lui manquait que la baguette pour être une parfaite fée. Heureuse- Ci) Mss. de l'hôtel de Condé.
ment elle était dupe sans trop de difficulté, et il n'est pas de tour que les filles d'honneur ne cherchassent à lui jouer. » On en raconta cent histoires à M"- de la Force, dès qu'elle fut admise dans leur chambre; elle n'eut pas plus tôt vu les séductions imperceptibles du monde qui environnait Monseigneur, qu'elle les aima; elle se fit honneur d'une religion qui n'exclut i)as les empressements et les aftectious du siècle, et elle accommoda la dévotion avec les plaisirs (1 ). M"° de la Force avait été très belle : la petite vérole avait un peu gâté sa beauté, mais alors on savait si bien en effacer les marques, qu'elle était encore fort aimable. Lorsque l'on eut tourné vers cette nouvelle figure les regards errants de Monseigneur, elle brilla tout à coup d'un éclat imprévu, et fut bientôt à la mode. « Il paraît que cela commence à réussir », écrivait M. de Hicous à Condé. M™" la princesse de Conti, qui venait d'être cruellement humiliée à cause de M""' de Ohoiseul, n'était pas fâchée déjouer ce mauvais tour à M™'' de Moutchevreuil , et de se venger de M™° de Maintenon. L'intrigue de M'"'' de Polignac ne fut pas plus éteinte par cette honteuse diversion que le feu qui couve sous la cendre. La correspondance entre cette dame et Monseigneur continua par l'intermédiaire de Sainte-Maure et de Créquy. Ils furent obligés de prendre les i)lus grandes précautions. « Il y a peu de galanteries secrètes : bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants (2). )> Mais le roi n'avait plus d'attention pour la galanterie ; ils espéraient qu'il ne s'apercevrait de rien : ils surent attendre les occasions propices. Pendant ce temps, M. de Créquy et M'^^" de Polignac se consolaient entre eux de la timidité de Monseigneur, en disant tout bas qu'il méritait bien les giffles de M. de Montausier.
Le bon vieux temps, rêvé par Corbinelli et Bussy-Rabutin, était passé sans retour. Tant que Louis XIV vivra, on ne verra plus ces beaux jours où M™'' de Sévigné (3) s'était crue transportée à la cour de Henri IL « Ah! ma fille, quel triomphe à Yersailles ! quel orgueil redoublé! quel solide établissement ! quelle duchesse de Yalentinois ! >> Le règne de M""' de Montespan est fini. M'"^ de la Fayette, qui avait raconté avec tant de charme les amours de la princesse de Clèves avec le duc de Nemours sous Henri II, ne peut plus rien, et se console de
(1) Chap. III, n» 53.
(2) Chap. III, n» 21.
(3) 11 juin 1677. t. V. p. 170.
la puissance de M'"" de Mainteuon, eu cspéraut vainement (1) que les jeuues filles de Saiut-Cyr sauteront pav-dessus les murailles pour se faire enlever par les jeunes gens de la cour. Mézeray (2) aurait loué « l'amour de Henri II pour les belles-lettres, si la dissolution de la cour, autorisée par l'exemple de ce prince, n'eût tourné les plus beaux esprits à composer des romans pleins de visions extravagantes et à faire des poésies lascives pour fl.atter l'impureté qui tenait les récompenses en main et amuser un sexe qui veut régner en badinant. » Plus rien de semblable à la cour de Louis XIV. Maintenant ces vieillards galants et polis, qui sont aux affaires et entourent le roi, méprisent ces vices, qui ruinent les grands États et attirent le courroux du ciel. La cour du Dauphin, avec ses jeunes gens qui n'aimaient que les plaisirs violents et grossiers, avec ses femmes fardées et leur toilette décolletée, avec ses courtisans qui cachaient sous leurs perruques une physionomie indécise et des sentiments obscurs, n'était pas composée de Français : c'étaient des barbares, des sauvages, semblables à ceux de l'Amérique, qui passent leur vie à la chasse, ne connaissent que des mœurs féroces, adorent le soleil et ne craignent pas Dieu. Quand la Bruyère les voyait à la messe du roi, dans la chapelle de Versailles, cela lui rappelait une médaille frappée assez récemment en l'honneur de la révocation de l'édit de Nantes, et dont le roi, disait le P. du Rosel, s'était beaucoup occupé avec le P. de la Chaise. Cette médaille, du reste fort connue, représentait un parterre de tournesols avec le soleil au-dessus ; l'exergue était ainsi conçue : Ah eo conversio iiostra. <L De lui vient notre conversion », faisait dire le P. de la Chaise aux protestants convertis ; mais la Bruj^ère traduisait : « C'est lui qui nous fait tourner » ; et il attribuait cette devise aux courtisans pour figurer leur culte bizarre , que Bossuet n'a pas craint d'appeler l'athéisme (le la cour. Heureusement le roi, qu'ils adoraient, adorait Dieu, Le professeur de géographie de M. le duc de Bourbon décrivait ainsi le pays des vrais Tournesols avec leurs mœurs et leur religion (3) :
«L'on parle d'une région où les hommes sont galants, polis et civils; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse (4) : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans
(1) Mémoires de la cour, par M'"'^ de la Fayette.
(2) Mézeray, t. III, p. 54.
(3) Chap. VIII, n» 74.
(4) Cf. Les Conversations morales, par M'"'^ Scudéri, p. 282-288; Paris, 1686. L'achevé d'imprimer est daté du 8 juin.
1111 âge où Ton commeuce ailleurs à la sentir; ils leur 2)réfèreut des repas, des viandes et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ue s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cliercheut à réveiller leur goût éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ue manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit jiar où elles pourraient plaire, ou ue pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leurs dieux et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église : il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment ***; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
Le duc de Bourbon n'eut aucune peine à comprendre cette leçon de géographie politique. Le 8 août, il refusa d'aller à la chasse avec Monseigneur. Qu'était-il donc arrivé? La nuit précédente, le roi s'était réveillé claquetant des dents, avec douleurs de tête et un abattement considérable par tout le corps. Cet accès de fièvre, aussi violent qu'inattendu, jeta l'alarme dans toute la cour. On eût dit que c'était le coup de lance de Montgommery, qui frappa Henri II au milieu des fêtes et réjouissances. On saigna le roi, on le purgea. Le mal persista avec opiniâtreté. Le 21 août, sur les instances de M. de Louvois, on eut re-
cours à la pondre des jésuites. Le quinquina fit son miracle ordinaire, il coupa la fièvre. — L'inquiétude avait été si grande, qu'elle s'était répandue jusqu'à Chantilly. Coudé accourut à Versailles pour voir le roi ; il était lui-même si souffrant de la goutte, qu'on ne })ouvait dire lequel des deux était le plus malade. Ils n'en parurent trouldés ni l'un ni l'autre. « Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à. l'autre (1). » « Le roi s'est entretenu fort gaiement avec M. le Prince, )> dit froidement Dangeau.
On n'était plus inquiet de la santé de la duchesse de Bourbon. Les vapeurs qu'elle avait éprouvées avaient fait place à une santé régulière, à une gaieté si franche et si vive, qu'elle amusait toute la cour. Quand le roi sortait en carrosse, il voulait toujours avoir la duchesse de Bourbon avec lui. On la voyait aussi se promener souvent à pied dans les jardins de Versailles avec son mari. M. le Duc était content de les accompagner et de prendre j)art à leur bonne humeur. Elle alla plusieurs fois à l'Opéra de Paris avec Monseigneur, mais toujours en compagnie de M™'' la Duchesse, dont la présence était nécessaire, car l^jme ^Q Poliguac vint deux fois trouver Monseigneur dans sa loge. Au milieu de ces divertissements, la duchesse de Bourbon ne se laissait pas dissiper ; elle trouvait moyen de donner quelques heures à la Bruyère : le moraliste prenait un plaisir extrême à voir le caractère d'Arténice se développer sous ses yeux. Loin de s'appliquer à contredire avec esprit, elle ne cherchait qu'à lui montrer du bou sens et de la justesse; et il disait (2) : « Elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit : vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus delà vanité, soit qu'elle parle, qu'elle écrive : elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. » Elle n'avait pas besoin de faire usage des jolis discours et des belles-lettres; la sincérité, l'ardeur, l'empressement, lui suffisaient pour persuader et obtenir tout ce qu'elle voulait. Quelle joie pour son vieux maître de la voir sur ce grand théâtre faire briller toutes ses vertus ! Jamais il ne perdra le souvenir de ces beaux jours, et il en léguera à la postérité un souvenir impérissable.
(1) Chap. X[, n'^' 33.
(2) Chap. xir, n" 28.
La tristesse de M'"'" la Dauphiiie faisait un contraste frappant avec le bonheur de la duchesse de Bourbon. Rien de sincère dans les soins qu'on rendait à cette malheureuse princesse. Après avoir essuyé de longs chagrins et supporté de cruelles souffrances, sans autres consolations que celles de la résignation chrétienne , elle vit arriver la fin de sa grossesse. Pendant une demi-heure ou la crut morte, tant le danger était grand. Enfin elle mit au monde le duc de Berri, le 31 août à midi. A une heure Monseigneur était parti pour la chasse au cerf. Ou rapporte que la Dauphiue, tenant dans ses bras le nouveau-né, lui (lit(l) :
0 mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère!
Elle était persuadée qu'elle en mourrait. Et le moraliste faisait cette réflexion bien bourgeoise (2) : « Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement, une affaire sérieuse, et qui méritait qu'on y pensât. L'on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même lit. L'on n'en était point quitte pour une pension ; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avait pas les aj^parences et les délices du célibat. »
Malgré son air naïf, la Bruyère comprenait très bien les mœurs des princes : il n'en était que plus satisfait de voir le bonheur du duc de Bourbon confirmé par l'approbation du roi et l'applaudissement de toute la maison de Coudé. Non seulement le jeune prince avait une conduite irréprochable, mais encore il prenait naturellement le parti du bon ordre et des bonnes moeurs, ce Un jour, à la chasse de Monseigneur, il y eut une petite tricherie, écrivait de la Noue à M. le Prince, 8 août ir586 (3). M. de la Châtre demanda les figues au duc de Bourbon, et en les demandant il s'empara du panier. Le duc de Bourbon le lui reprit, en disant qu'il pouvait prendre des figues, mais qu'il ne fallait pas qu'il s'emparât du panier. On se moqua de l'autre : ce voyant, M. de la Châtre se fâcha, et s'en retourna en disant qu'il ne voulait point en prendre. On n'en rit que plus fort. Les petites gens comme lui doivent se connaître : le duc de Bourbon fut fort approuvé. » M. le duc de Bourbon avait compris la politique du roi.
(1) Andromaque de Racine, acte III, ^ciuQ viii.
(2) Chap. XIV, n» 34.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
Sa Majesté laissait son fils unique parfaitement libre de vivre comme ])on lui semblait : Monseigneur était d'âge à se conduire tout seul, et à choisir ses amis, même parmi ces esprits légers qui voltigeaient autour de lui ; mais dès qu'ils voulaient s'emparer de l'héritier de la couronne ou qu'ils essayaient de prendre le panier aux figues, toutes ces petites gens suspendus à la fortune de Monseigneur roulaient à terre , s'enfuyaient dans toutes les directions, et disparaissaient, sauf à revenir (|uelque temps après pour profiter de meilleures occasions. Pendant ce temps-là, le duc de Bourbon demeurait à la cour, le cœur content, l'esprit dispos et la vanité satisfaite : il jouissait simplement des avantages de son rang et de sa condition. « L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières, est souvent une suite de l'oisiveté et de l'indifférence ; et il semble qu'un grand attachement ou de sérieuses aff"aires jettent l'homme dans son naturel (1). »
La Bruyère, faisant un retour sur lui-même, reconnut qu'il avait eu tort d'être si fort offensé des railleries qu'il avait jadis essuyées (2) : « Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nousmêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas. Une personne modeste n'a point cette délicatesse. » Après tout, la Bruyère n'était point à plaindre : il s'excitait lui-même à goûter les avantages qui lui étaient accordés. t( Pensons, disait-il (3), que comme nous souj)irons présentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus et qui ne reviendra point; la caducité suivra, qui nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez. »
(1) Chap. XI, n" 146.
(2) Chap. XI, n» 72.
(3) Chap. XI, n" 39.
r.A BRUYÈUE. — T. I. , 2U