CHAPITRE XIX
1686 (novembre-décembre).
Le roi était si souffrant des diverses opérations qu'il subissait, qu'on le crut menacé de mort. — Ce fut Condé qui mourut, le 11 décembre. — Détails touchants; il pense à tout, excepté à sa femme. — Indignation des parents de M™t; ]a Princesse. — Singulier rôle que joue Gourville. — Mj'stère de la maison de Coudé. — M'"» la Princesse était maniaque , comme la grande Nicole du Plessis sa mère. — On suit la trace de cette maladie dans le fils de Condé, dans l'élève de la Bruyère, et jusqu'au XIX^ siècle dans beaucoup de leurs descendants. — Cela explique bien des choses bizarres avant et après la ijiort de M. le Prince. — Ace point de vue, bien des obscurités s'éclaircissent dans l'histoire de la Bruj'ère. -r- L'infortune de la maison de Condé égale sa grandeur. — Le philosophe s'attache à ses Altesses. — Il les aime par goût et par estime, mais d'une affection parfaitement désintéressée.
Après le succès de la grande opération, on s'aperçut que la guérison, proclamée avec tant d'éclat, laissait beaucoup à désirer. Plus le roi dissimulait ses souffrances, plus les soupçons, qui ne respectent rien, voyaient le mal s'aggraver par les efforts mêmes qu'on faisait pour le cacher. Le 20 novembre, M. le Duc, arrivant de Fontainebleau, annonça que la duchesse de Bourbon, guérie et en pleine convalescence, revenait à Paris auprès de son mari ; il présenta à Sa Majesté les compliments de M. le Prince et en même temps ceux de M. le prince de Couti, non sans témoigner le chagrin qu'avait son cousin exilé de ne pouvoir les présenter lui-même. Le roi répondit, assez doucement, que le prince de Conti n'était point chassé de la cour, et qu'il pouvait y venir, s'il le voulait.
A ce moment la clémence de Sa Majesté s'étendait jusque sur les protestants, et le roi défendait de mettre obstacle à leur fuite hors du
royaume. Si ce n'était pas révoquer la révocation de Tédit de Nantes, c'était du moins en supprimer la mesure la plus rigoureuse et la plus oppressive, celle qui faisait de la France une prison pour les sujets de la religion prohibée. Louvois exprimait ainsi la pensée de Sa Majesté (dans son instruction générale aux intendants, en date du 8 décembre 1686) : « Le moyen d'empêcher que peu de gens s'en aillent, c'est de lenr laisser la liberté sans le leur témoigner. )i Singulière illusion, et qui coûta cher à la France! De même le roi ouvrait-il les portes de la cour au prince de Conti avec l'espoir qu'il n'en profiterait pas? On raisonna beaucoup là-dessus dans la maison de Condé. On s'arrêta à cette conclusion, que nous a conservée la Bruyère (1) : « Les haines sont si longues et si opiniâtrées que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation. » M. le Duc fit prévenir secrètement M. le prince de Conti, qui partit sur-le-champ pour venir à Versailles.
Le gentilhomme que ]\L le Duc avait envoyé au prince de Conti s'appelait M. de Yernillon (2): il avait été attaché à M. le Prince; il était maintenant auprès de M. le Duc sur un pied d'estime et de considération, sai^s fonction particulière, mais tenu en réserve pom- remplir les missions délicates. M. le Duc, pom- justifier son voyage à Chantill}^, lui donna quelques ordres à exécuter, qui servirent de prétexte. C'était un protestant qui avait été forcé de renoncer à sa religion : il ne croyait plus à rien du tout, si ce n'est à son attachement pour les Condé. Dans leur maison, il avait passé la plus grande partie de sa vie : là il avait trouvé la liberté de penser sous la protection de M. le Prince, là il votilait vivre et mourir sans avoir d'autre famille que celle de Coudé. Les sinistres événements dont il venait d'être témoin à Fontainebleau avaient laissé dans son esprit une profonde impression , et il apportait de Versailles des pressentiments plus sinistres encore. Quand il se trouva seul dans ce vieux château de Chantilly, abandonné pour le moment de toutes les personnes qu'il avait l'habitude d'y voir, il ne put maîtriser un sentiment de tristesse qui envahit son cœur. Pour se désennuyer, par une sombre journée d'hiver, il était allé dans la forêt à la chasse, et il revenait, vers trois heures, lorsqu'il aperçut une chose fort surprenante (3). Il y avait, au milieu d'un corps de logis au troi-
(1) Chap. XI, no 108.
(2) De Sourches, t. I, p. 466, note 1. Saint-Simon, t. YII, p. 149. on M™<ï de Sévigné, t. YII, p. 530, 631.
sième étage, imo chambre qu'on apercevait en face de soi en entrant dans le cliâteau, et qu'on appelait le cabinet des armes, parce qu'on y gardait les armes du connétable de Montmorency avec quantité d'autres armes anciennes de sa maison. Vernillon, au moment d'entrer dans le château, vit à une fenêtre du cabinet des armes un fantôme , c'est-àdire un homme enseveli. Il descendit de son cheval, et s'approcha; il le vit encore. 11 le considérait avec beaucoup d'attention, mais il n'en voulait pas croire ses propres yeux. Il montra la fenêtre à un palefrenier qui marchait derrière lui, et lui demanda si ce n'était pas celle du cabinet des armes, sans lui dire ce qu'il voyait, pour le laisser parler naturellement. c( C'est effectivement une fenêtre du cabinet des armes. — Y voyez-vous quelque chose? — Oui. — Quoi? — Un mort enseveli. » Convaincu qu'il ne s'était pas trompé, mais voulant éclaircir la chose entièrement, Vernillon entre dans le château, va chez le concierge, et demande s'il ne couchait pas quelqu'un dans le cabinet des armes. « Il n'y couche personne jamais, et il y a plus de six mois qu'on ne l'a ouvert, » fut-il répondu. Il prend les clefs, monte au troisième, entre dans le cabinet des armes et n'y trouve que le silence et l'obscurité. Toutes les fenêtres étaient fermées. Il ouvre la fenêtre où il avait vu le fantôme, rien; il visite le cabinet dans tous les coins, rien; il examine les vieilles armures, rien, partout rien, absolument rien; et il se retire, fort étonné de ce qui venait de lui arriver. Pendant ce tempslà, le prince de Conti à Versailles vit le roi, qui lui dit : « On croit mon mal plus grand, quand on est loin; mais, dès que l'on me voit, on juge aisément que je ne souffre guère. » Le prince de Conti exprima sa joie de voir Sa Majesté en aussi bon état, et s'en retourna à Chantilly, persuadé que son exil n'était pas encore fini. Revenu à Versailles, Vernillon dit à tous ceux qui voulurent bien l'entendre ce qu'il avait vu à Chantilly; il pensait que cela pouvait regarder le roi, mais il ne faisait pas réflexion que cela pût regarder M. le Prince. A Fontainebleau, on raconta cette histoire devant M. le Prince : il en fut un peu frappé ; puis il s'en moqua ; mais tout le monde tremblait pour lui, dit M™" de Sévigué. La Bruyère, qui connaissait fort bien M. de Vernillon, dit simplement (I) : « L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même; les ténèbres, la solitude, le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer. »
(1) Chap. XI, n'^ 100.
Les inquiétudes que l'ou conçut alors sur la santé de M. le Prince étaient malheureusement légitimes. Il venait de traverser de trop pénibles épreuves pour que sa santé, qui déclinait depuis longtemps, ne fût pas gravement ébranlée. Cependant, quoiqu'il s'affaiblît tous les jours, aucun symptôme n'indiquait encore la fin prochaine, lorsque, quelques jours après l'apparition de Chantilly, des signes menaçants se firent voir. Mais il n'en tint pas compte: et, tandis qu'autour de lui on ne pouvait se défendre des plus sérieuses alarmes , uniquement occupé du roi, il prétendait que la santé de Sa Majesté était bien plus précieuse et plus exposée que la sienne. Il envoya son fils quatre fois à Versailles pour s'en informer; et il fit ses préparatifs avec Gourville pour s'y faire porter en chaise (1). Il était convaincu qu'il allait obtenir la grâce du prince de Conti. Condé n'avait pas tout à fait tort quand il disait que le roi souffrait plus que lui. Dans les premiers jours de décembre, Louis XIV éprouva des douleurs intolérables ; le 6, il se fit donner quelques coups de ciseaux pour rendre, disait-on , la cicatrice plus égale ; le 9, eurent lieu les grandes incisions , plus profondes et plus douloureuses que tout le reste ; le 11 , M""^ de Maiutenon écrivait à M™" de Brinon, directrice de Saint-Cyr : « Le roi a souffert aujourd'hui sept heures durant comme s'il avait été sur la roue, et je crains bien que ses douleurs ne recommencent demain (2). »
Le même jour 1 1 décembre, Condé, qui allait toujours s'affaiblissant , expirait à Fontainebleau. Sincère pour Dieu et pour les hommes, il avait exigé que son médecin lui dît la vérité ; lorsqu'il fut informé qu'il alhiit mourir, il demeura quelque temps en silence et dit tout à coup : « 0 mon Dieu ! vous le voulez, votre volonté soit faite! Je me jette entre vos bras. Donnez-moi la grfice de bien mourir (3). » ( *ette grâce lui fut accordée. « Je vois que je vais faire un plus long voyage que je ne pensais, » dit-il à Gourville; et aussitôt il donna ses ordres, et prit ses mesures pour remplir tous ses devoirs de bon chrétien, de fidèle sujet, de bon père et de bon maître ; il les remplit tous également, et il adressa au roi une lettre si touchante et si digne, que le roi ne put s'empêcher de pleurer et de lui accorder le pardon du prince de Conti. « En vingt-quatre heures qui lui restaient à vivre , il régla toutes ces choses, dit M™' de Sévigné, avec une fermeté, une tranquillité, une
(1) Mémoires de Gourville.
(2) Lettres historiques de J/™<= de Maintenon , t. I, p. 39.
(3) De morte Condœi , par le P. Bergier.
douceur, et une étendue d'esprit qui le fit paraître coçime en un jour de bataille; car on dit que, dans ces occasions, il était parfait; et la mort, qui est la plus importante action de notre vie, a été le plus bel endroit de la sienne. »
Avant de mourir, Condé avait envoyé chercher son fils et son neveu, mais il ne voulut pas qu'on fît venir le duc de Bourbon : « Il est fils unique, dit-il, il ne faut pas l'exposer à la contagion du mauvais air. » Il fut très pénible au duc et à la duchesse de Bourbon de ne pas revoir leur grand-père, qui avait pour eux abrégé ses derniers jours. Lorsqu'ils apprirent sa mort, ils partirent tous les deux j)Our Fontainebleau. Ne leur sera-t-il pas permis de le voir mort, puisqu'ils n'ont pu le revoir vivant? En route ils rencontrèrent M. le Duc et M"^" la Duchesse, qui, au nom de feu M. le Prince, leur défendirent d'aller plus loin, et les ramenèrent à Paris tout en larmes. Jamais la Bruyère n'a rien dit de la mort de Condé. C'est peut-être parce qu'il n'assista pas à cet événement qui changea son existence.
Cependant ou peut reconnaître comme un souvenir de la mort de Condé dans les dernières lignes du portrait d'Emile, que la Bruyère publia six ans plus tard (1) : « Un homme dévoué à l'État, à sa famille, au chef de sa famille, sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus. » En effet toutes ces qualités se trouvent dans la vie entière de Condé, mais disséminées çà et là, et mêlées à de grands défauts : on ne les voit réunies en lui que vers les dernières années et, pour ainsi dire, à ses derniers moments, mais jamais mieux que dans sa mort. On les voit dans le testament qu'il fit dresser sous ses yeux avec sa présence d'esprit ordinaire : il n'y oublia personne de sa famille, ni les moindres domestiques, ni les pauvres, ni les malades, pas même les provinces où il avait jadis fait de grands désordres pendant la guerre civile, et où, comme réparation, il avait répandu déjà des sommes énormes. On les voit dans cette lettre qu'il écrivit au roi pour demander la grâce du prince de Conti, lettre tant admirée et vraiment digne de l'être, où il demanda humblement pardon de ses propres fautes contre le service du roi, et protesta, en termes si pathétiques, de son dévouement à Sa Majesté et à l'Etat. On
(1) Ch. II, n'^ 32.
les voit dans ses sentiments hautement exprimés devant le R. P. Bergier, son fidèle ami, qui l'entendit en confession en l'absence du R. P. des Champs, et qui l'invita selon l'usage à pardonner à ses ennemis et à tous ceux qui l'avaient offensé. : « Ah! ne savez-vous pas que je n'ai jamais conservé le plus léger ressentiment contre personne? » On les voit dans ses paroles : soit à M. le Duc, à M™'' la Duchesse et au prince de Conti, qu'il embrassa tendrement et fit embrasser devant lui, eu leur recommandant de vivre toujours dans la plus étroite union ; soit aux prêtres, aux officiers de sa maison et même aux valets, à qui il demanda pardon, au milieu de leurs larmes et de leurs sanglots, des scandales qu'il avait pu leur donner. On les voit enfin dans l'exemple, qu'il offrit à tous ceux qui purent l'approcher, de la piété la plus vive, de la générosité la plus franche, de l'humilité la plus sincère, et jusque dans ce dernier geste par lequel, ne pouvant plus parler, il mit sur son cœur, qui battait encore, la main du gentilhomme qui venait le visiter de la i^art du roi. Dans tout cela on trouve uu homme vrai, simple, magnanime : mais pas un mot, pas un souvenir pour M™'' la princesse de Condé. Pourquoi cet oubli?
Troublé j^ar la présence subite d'une mort sans gloire, par les larmes et les sanglots qui éclataient autour de lui, peut-être avait-il assez à faire de penser au présent et à l'avenir éternel qui s'ouvrait devant lui. Mais tout le monde est d'accord pour déclarer qu'il n'avait jamais été plus calme que ce jour-là (1) : « Tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir : tel fut-il à ce dernier choc ; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s'il défendait les pleurs, ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment, il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. » Il a pensé à tous et à tout, excepté à M™" la Princesse sa femme, qui gémissait en captivité dans le donjon de Châteaurouxî Et il n'a rien dit, rien fait pour délivrer Clémence de Brézé, qui, pendant qu'il était en
(1) Bossuet, Oraison funlbre de Louis de Bourbon,
prison, s'était mise à la tête de ses partisans avec tant de péril et de courage pour lui rendre la liberté. Nous entendons bien la Bruyère nous insinuer qu'il lui a manqué les moindres vertus; mais cela ne suffit pas pour éclaircir une conduite aussi obscure et des procédés si peu héroïques. Certainement la Bruyère avait sur cette mystérieuse affaire des lumières dont il ne pouvait nous faire part, et qui lui ont permis de comprendre la sincérité de Condé envers Dieu et envers les hommes.
Après la mort de Condé, on devait s'occuper de lui rendre les honneurs funèbres : l'ordre en ces occasions, dit le grand j)révôt de France, est que l'enterrement soit fini avant que l'on vienne faire la révérence à Sa Majesté. « Nous avons vu aujourd'hui à Paris, dit Dangeau, toute la famille de M. le Prince (13 décembre) : l'on ne saurait voir de gens plus profondément affligés. M. le Duc est venu à Versailles parler au roi ; il n'a vu que lui , et il est retourné coucher à Paris. Il n'a point voulu recevoir de visites. Il n'a fait entrer que ceux qui venaient de la part de la maison royale. » Le deuil de la maison de Condé était compris de tous ; elle venait de faire une perte immense, irréparable, que toute la cour, que toute la France, ressentaient vivement. Louis XIV avait exprimé avec autant d'énergie que de simplicité le sentiment public, lorsqu'il avait dit en apprenant la mort de M. le Prince : « Je viens de perdre le plus grand homme de mon royaume! » Il promit à M. le Duc d'exécuter tous les désirs de son père mourant. Dès le lendemain il rendait à M. le prince de Conti son appartement à Versailles, pour lui bien montrer qu'il n'était plus en disgrâce. Mais M. le Duc avait parlé au roi, ce semble, d'une autre chose qui était fort secrète et le tenait eu grande inquiétude. Son père mort, qu'allait devenir et qu'allait faire M™° la princesse de Condé sa mère? Il pria Sa Majesté de lui permettre de ne pas traiter directement avec lui cette cruelle affaire, et de vouloir bien entendre le sieur Gourville, qui faisait toutes les affaires de la maison de Condé et qui connaissait mieux que personne les dernières volontés de M. le Prince.
Il eût été d'ailleurs trop pénible à un fils de demander qu'on gardât sa mère en prison, parce que, si M'"" la princesse de Condé recouvrait sa liberté, il eût fallu lui restituer les grands biens de la maison de Brézé , ce qui n'eût fait qu'augmenter le trouble et le bouleversement de la maison de Condé après la mort de son chef vénéré. Le 15 décembre, dit Dangeau, « Gourville rendit compte au roi, le soir, des
choses dont M. le Prince eu mourant Tavait chargé. » Celui qui pourrait rapporter la conversation de Gourville et du roi dissiperait le nuage sombre qui enveloppe la vie de la princesse de Condé. Mais qui assista à cet entretien? Personne. Tout le monde en parla dans la maison de Coudé, dans la famille de la malheureuse princesse et à la cour; personne ne sut que ce que Gourville voulut hien en dire, et l'on comprend qu'il se montrât extrêmement discret. On fut pourtant informé que le roi, pour complaire aux dernières volontés de feu M. le Prince, avait décidé que rien ne serait changé à la situation de M'"" la Princesse sa veuve, qui devait mourir en prison.
Il y eut une telle explosion de colère dans la famille de la princesse captive, que ses plus proches parents, les ducs de Yeutadour et de Richelieu, ne voulurent pas assister aux obsèques de son mari. Ils donnèrent une raison du moins, une raison plausible : c'est qu'ils étaient malades. M. le duc de Duras, beau-frère de M. de Ventadour, et qui aurait dû aussi se rendre à l'invitation qui lui en avait été faite , non seulement ne se trouva point à Fontainebleau ni à Valerj^, mais encore refusa positivement d'y aller. Il se cacha pour ne point recevoir l'invitation : M. le Duc entra dans une colère affreuse, dont on se souvint longtemps à l'hôtel de Coudé. Il fit chercher M. de Duras avec acharnement pour le prier de Taccompaguer ; nul ne put savoir oti était M. de Duras ! M. le Duc ne se lassait pas de faire chercher partout M. de Duras. Enfin M"' de Duras sa femme écrivit à M. le Duc qu'on ne trouverait point son mari et qu'il était inutile de le chercher. Cela n'empêcha pas que, par ordre du roi, on ne rendît des honneurs extraordinaires à M. le prince de Condé, universellement regretté et pleuré à la cour et en France ; mais l'absence des principaux membres de la famille de M™' la Princesse aux funérailles de M. le Prince demeura comme une protestation contre la manière dont il l'avait traitée.
Cependant il est probable que M. de Duras était allé trop loin dans ses récriminations contre M. le Duc. Tel fut du moins l'avis de Sa Majesté. Quoique le roi subît alors ses dernières et plus sensibles incisions, après avoir été taillé, coupé et découpé, jusqu'à la pleine et entière satisfaction de ses heureux médecins, pour que ses chairs pussent repousser d'une manière convenable, toujours calme dans ses douleurs et attentif aux plaintes des autres, il approuva le mécontentement de M. le Duc; et M. de Duras, pour ne pas avoir une méchante
affaire avec la famille de M. le rrince, fut obligé de venir faire des excuses à l'hôtel de Condé.
Voilà les faits dont la Bruyère fut témoin ou qu'il connut parfaitement. Comment pût-il les comprendre ou en trouver l'explication?
Avant tout il faut consulter Gourville , comme on disait dans la maison de Condé dès qu'il y avait une affaire scabreuse et difficile. Eu effet, il savait les affaires de la maison de Condé mieux, disait-on, que les princes eux-mêmes, et il a dicté, treize ans plus tard, des mémoires qui sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel admirable. Il avait grand plaisir à se rappeler le temps passé; il trouvait que sa mémoire lui fournissait les choses comme si elles ne venaient que d'arriver. Son témoignage est donc doublement précieux : il connaît de science certaine la véritable histoire de la princesse de Condé, et seul au monde il se souvient de ce qu'il a dit au roi dans son audience du 15 décembre 1686.
Mais si nous interrogeons ses mémoires à cette date, il n'en dit rien ; de son entrevue avec Sa Majesté, qui lui avait fait un si grand honneur, pas un mot ; sur ce que Condé mourant lui avait recommandé touchant la princesse sa veuve, silence complet. Voici tout ce qu'il dit : « M. le Prince, sentant bien qu'il allait mourir, ne songea plus qu'à ce qu'il avait de plus pressé. Il m'ordonna d'envoyer un courrier à Paris pour faire venir en diligence le père des (^hamps, jésuite, et de faire partir pour cela des relais; il fit aussitôt écrire au roi une lettre fort touchante en faveur de M. le prince de Conti, qui était encore disgracié; ensuite il m'ordonna de faire dresser un testament par lequel il voulait donner cinquante mille écus pour être distribués dans les lieux où il avait causé les plus grands désordres pendant la guerre civile ; et en peu de paroles il déclara ce qu'il voulait faire pour ses domestiques et pour moi, à qui il voulait donner cinquante mille écus, ajoutant obligeamment qu'il ne pouvait jamais reconnaître les services que je lui avais rendus. Je ne répondis rien, et m'en allai faire dresser ce testament par son secrétaire, et sans notaire, avec toute la diligence possible. Son Altesse se l'étant fait lire, et n'y ayant pas trouvé mon nom, elle me jeta un regard de ses yeux étincelants, comme en colère ; et elle me dit de faire ajouter les cinquante mille écus pour moi, dont elle m'avait parlé. Mais je la remerciai très humblement, lui représentant qu'il n'y avait point de temps à perdre, et que je la priais de signer ; ce qu'elle fit. » — Bien de plus. — Est-
ee là ce qu'il dit au roi? mais c'eût été uue mauvaise plaisanterie que Louis XIV n'aurait pas tolérée. Il nous fait vraiment un joli conte avec son désintéressement et les cinquante mille écus qu'il a refusés. Notons seulement le regard étincelant de Condé, qui eut comme un éclair de colère en sondant le cœur de son fidèle serviteur. Gourville n'avait pas besoin d'argent; il était assez riche pour mépriser une somme de cinquante mille écus ; mais il avait besoin de réhabiliter son lionneur, et c'est en le pressant sur ce j^oint que nous allons lui arracher des aveux.
Il dit dans ses mémoires quïl avait été condamné à mort et exécuté en effigie ; mais il se garde bien de nous dire les motifs de sa condamnation. Or il avait été accusé par le procureur général d'abus, malversations et vols par lui commis dans les finances du roi, non sans violentes présomptions du crime de lèse-majesté. Pour ce qui touche le fait des malversations dans les finances, le réquisitoire énumérait une longue suite de preuves : toutes ces preuves n'étaient pas irréprochables, mais la plupart étaient graves, et l'accusation parut assez bien justifiée pour être confirmée par la condamnation de l'accusé. Gourville porta d'abord avec la légèreté de son caractère le poids de cet arrêt accablant, mais il ne put pas s'en débarrasser. Tout le temps qu'avait duré le procès de Fouquet, il erra à travers les provinces de France et les États de l'Europe pour fuir le bras de la justice royale toujours prêt à le frapper. Après de longs voyages et les plus singulières aventures tant eu France qu'à l'étranger, après être entré au service de Condé et avoir remis en ordre ses affaires fort embrouillées, étant à Chantilly, il avait obtenu des lettres d'abolition que le premier président , M. de Harlay, et le procureur général, M. de Lamoignon, firent entériner à la sollicitation d'un général victorieux, M. le Prince. « Cela fut fait, dit-il, sans aucune formalité, ce qui ne s'est peut-être jamais vu et ne se verra plus. Je crois qu'ils se fondèrent sur ce que, depuis la condamnation, j'avais été employé avec les patentes du roi, qui me déclarait son plénipotentiaire auprès de M. de Brunswick. » Cela mettait Gourville à l'abri de poursuites judiciaires, mais ne justifiait pas sa conduite dans le maniement des finances de Sa Majesté; tant que sa gestion financière n'avait pas été liquidée, il pouvait être légalement considéré comme un fripon : aux yeux de beaucoup, même dans la maison de Condé, il n'était pas autre chose. Cette flétrissure vague et indécise, qu'il ne pouvait ni effacer ni écarter.
qui le suivait partout comme son ombre au milieu de sa brillante carrière, finit par empoisonner tout le bonheur de sa vie. Pour lui plus de repos, môme au milieu de l'abondance et de la prospérité. Avoir été reçu en audience particulière par Sa Majesté, pour lui rendre compte des dernières volontés de Condé, était bien une sorte de brevet d'honnête homme; cela ne suffit pas à Gourville : il voulut faire revoir son procès par l'administration des finances, et avec toutes les formalités nécessaires faire casser l'arrêt du parlement par le parlement luimême. Pour tout autre cette entreprise eût été inexécutable : aussi les ministres y mettaient peu de zèle. Enfin Pontchartraiu arrivera aux finances (1), et cette afi'aire, qui jusque-là avait traîné en longueur, marchera vite et sera rapportée devant le roi : Louis XIV donnera le titre d'homme d'honneur à un ancien condamné pour vol et malversations ! Assurément cela vaudra bien les cinquante mille écus que Gourville avait refusés. Alors, ne se tenant plus de joie, Gourville laissera échapper le secret que Condé lui avait confié quelques années avant sa mort, et qu'il lui avait rappelé la veille de sa mort avec son regard étincelant et comme eu colère ; alors aussi nous apprendrons comment, dans son audience du 15 décembre 168G, Gourville rendit compte au roi des choses dont M. le Prince en mourant l'avait chargé.
Il présenta au roi une lettre écrite depuis plusieurs années par Condé pour être remise après sa mort. Gourville nous a révélé ce qu'il y avait dans cette lettre : P Condé recommandait en général sa famille ; 2' Condé suppliait le roi de faire quelque chose qui regardait l^jmc ]g^ Princesse ; 3" Condé priait le roi de se souvenir de ce qu'il lui avait promis en faveur de Gourville. Enfin nous savons que le roi promit ces trois choses et tint sa parole. La lumière jaillit de cette révélation, et se répand sur l'histoire de la maison de Condé à l'époque où vécut la Bruyère.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur le troisième point : il est clair qu'il s'agissait de la réhabilitation de Gourville, que le roi promit et qui fut faite. Le second point n'est guère plus difficile à comprendre : qu'est-ce que le roi promit de faire qui regardait la princesse de Condé? Ce qu'il fit : c'est évident. C'est de ne pas la laisser sortir de Châteauroux , puisqu'elle y demeura renfermée jusqu'à sa
(1) Mémoires de Gourville, coll. Michaud, 3« série, t. V, p. 584.
mort en 1G94. Qnant au premier point, il semble le plus important par le rang qu'il occupait dans la lettre de Condé au roi ; il est probable qu'il exprimait le principal but, la raison supérieure de cette lettre. Cette recommandation générale de la famille, dont parle Gourville, est visiblement une indication fort claire pour les deux interlocuteurs, qui la comprirent ; mais trop vague pour nous, trop mal définie pour que nous puissions en déterminer avec précision le véritable sens. Il est certain que le roi n'avait pas attendu qu'on lui remît cette lettre de Condé pour combler sa famille de grâces et de bienfaits. Le mariage de M. le duc de Bourbon, les grandes entrées accordées à lui et à son père, enfin la faveur de Sa Majesté qui venait d'être rendue au prince de Conti, n'était-ce pas là une explication suffisante pour eux des intentions de leur père, grand-père et oncle envers leur famille, et de la bonne volonté du roi aies exécuter. Aussi, quand Gourville revint le Soir de Versailles à Paris rendre compte de l'entrevue qu'il avait eue avec le roi, il ne faut pas demander s'il fut bien reçu à l'hôtel de Condé, après avoir si bien fait les affaires de tous et les siennes. Il venait d'exécuter son coup de maître, il triomphait au milieu du deuil général de la maison. Seul, il n'était pas couché sur le testament de feu Son Altesse Sérénissime, qu'il avait pourtant fait dresser lui-même; seul, il rendait à la famille de Condé, même auprès du roi, des services inappréciables. Oui, disait la Bruyère (1)', « il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même les mieux intentionnés; mais l'usage en est délicat, et il iaut savoir les mettre en œuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent être suppléés par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualités toujours respectables, souvent inutiles : que voulez-vous quelquefois que l'on fasse d'un homme de bien? »
Le lendemain 16 décembre, M. le Duc, M. le duc de Bourbon et le prince de Conti, malgré le deuil où ils étaient plongés, allèrent à Versailles remercier le roi de ce qu'il avait promis à Gourville pour eux et pour leur famille. c< Ils virent le roi en particulier, dit Dangeau. M. le prince de Conti parla fort sagement au roi, et Sa Majesté répondit avec beaucoup de bonté, comme un homme qui ne veut plus rien avoir sur le cœur. Le roi a dit à M. le Duc de s'appeler M. le Prince, et à M. le duc de Bourbon de s'appeler M. le Duc tout court, en gardant son nom, quoique son père et son grand-père se fussent appelés ducs
(1) Chap. VIII, no 53.
d'Engliieu. » — Et la princesse de Condé, la veuve du grand homme que l'on pleurait, la mère de celui qui maintenant s'appelle M. le Prince, la grand'mère de celui qui maintenant s'appelle M. le Duc, la tante de M. le prince de Conti qui parle maintenant si sagement, en fut-il question dans cet entretien où fut réglé le sort de toute la famille? Personne n'en dit plus rien. Il y avait quinze ans qu'une lettre de cachet, à la demande de son mari, l'avait reléguée à Châteauroux; sur la demande de son mari, le roi a promis de ne pas révoquer cette lettre de cachet. Le sort de la malheureuse princesse est scellé ; elle est condamnée à une prison perpétuelle. Les protestations de la famille sont étouffées; son fils jouit tranquillement de ses grands biens qui ne lui rapportent guère moins de trois cent mille livres de rente par an ; les petits-enfants ne pensent pas plus à elle que si elle n'existait pas. On ne trouve nulle part aucun détail, aucun bruit, aucun renseignement sur les dernières années de sa vie. On dirait qu'elle est déjà descendue sous la tombe; un silence étemel l'enveloppe, qui jusqu'ici n'a jamais été rompu. Pendant ce temps-là, le fripon qui a mené cette affaire obtient la récompense de son industrie : non seulement il obtient, ce qui paraît à Louis XIV la chose la plus simple et la plus naturelle, d'être déclaré honnête homme en bonne et due forme, après une procédure parfaitement régulière et par un arrêt du parlement qui l'avait jadis condamné à mort; mais encore il est entouré de la reconnaissante affection de la famille de Condé, des égards et de l'amitié des hommes et des femmes les plus respectables de son temps, de la considération de toute la cour et de l'estime publique. Il vieillit au sein de l'abondance et de la prospérité ; il embellit le château de Saint- Maur qu'il a reçu de M. le Prince; il en fait une résidence plus belle que celle des princes ; il y est visité par la société la plus choisie et la plus délicate de son temps; il goûte avec délices le fruit de ses travaux et les honneurs qu'on rend à l'esprit et à la vertu ; il fait du bien aux pauvres, fonde un hôpital, assure le bonheur de ses domestiques et le bien-être de ses quatre-vingt-dix neveux, nièces et leurs descendants, lègue une grande fortune à l'un d'entre eux, et, sans remords dans sa vieillesse heureuse , il n'a guère d'autre souci que de savoir chaque année quand les fraises seront mûres et s'il pourra manger des pêches. Tels sont les faits certains, authentiques, que l'impartiale histoire nous raconte, et nul ne peut en douter : le fripon les avoue, s'en vante et s'en fait 2,'loire.
Est-ce possible? Est-il possible que Louis XIY tiit tout à coup oublié son honneur de roi, jusqu'à tremper par sa complicité décisive dans un crime si honteux ? Est-il possible que M. le Duc, maintenant M. le Priuce, ait été un fils tellement dénaturé, que, par la plus effroyable avarice, il ait laissé mourir sa mère ea i}rison pour jouir de sa fortune en sûreté ? Est-il possible que Coudé, justement blessé de la conduite de sa femme en 1671, ait conservé une si profonde et si atroce rancune, qu'il n'ait pas voulu, au bout de quinze ans de captivité , lui permettre d'être libre après sa mort ? La Bruyère avait de la peine à le croire, car alors même il disait (1) : « Il est également difficile d'étouffer dans les premiers temps le sentiment des injures, et de le conserver après un certain nombre d'années. » Quand les parents de la princesse de Condé, quand les ducs de Ventadour, de Richelieu et de Duras voulaient soutenir l'oiDinion contraire, ils étaient réduits à accuser feu M. le Prince, non seulement de la froide et basse cruauté (|u'ils lui attribuaient, mais encore du mensonge le plus abominable qu'on puisse imaginer. Pourquoi, à l'article de la mort, prêt à paraître devant Dieu et avant de recevoir rabsolutiou de son confesseur, Coudé déclara-t-il qu'il n'avait conservé le plus léger ressentiment contre personne, si à ce moment il méditait une implacable vengeance contre la princesse sa femme ? Peut-on admettre une telle fausseté de la part d'un homme sincère envers Dieu et envers les hommes, qui fut selon la Bruyère, simple, vrai et magnanime? Non, c'est impossible, et la Bruyère a répondu aux calomniateurs quand il a dit (2) : <^c C'est se venger contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses ennemis, que de leur imputer des choses qui ne sont pas vraies, et de mentir pour les décrier, t> C'est pour cela que le duc de Duras fut obligé de faire des excuses à M. le Duc d'avoir para admettre cette injurieuse supposition.
Alors l'histoire que nous avons racontée d'après Gourville devient invraisemblable. Il manque évidemment quelque chose pour l'expliquer. Gourville n'a pas tout dit. Un nouveau doute nous arrête. Dans VEssfii sur la vie du grand Condé par Louis-Joseph de Bourbon-Condé, son quatrième descendant, nous lisons (3) : « M. le Prince n'avait
(1) Chap. lY, n» 60.
(2) Chap. xr, n» 150.
(3) Essai sur la vie du f/rand ComU.j>ar son 4« descendant; Paris, 1806, chez Léopold Colin, rue Gît-le-Cœur, n" 4.
jamais pu prendre sur lui d'aimer sa femme, malgré tout ce qu'elle avait fait pour lui. Il est des aversious insurmontables, ajoute l'auteur, et dont on ne peut pas se rendre compte. » Après cette explication, l'incertitude nous enveloppe d'un nuage plus épais qu'auparavant.
Quel est donc ce mystère qui revient sans cesse obscurcir l'histoire de la maison de Condé? Rappelons-nous un mot déjà cité, d'un familier de cette maison, et qui la caractérise si bien (1 ) : « Tout y était mystère, et rien n'y était secret. » Il ne sera pas difficile d'en conclure que la Bruyère fut mis au courant de ce que nous n'avons pas encore pu découvrir.
Il y avait dans la maison de Condé une tradition très connue, dont on parlait le moins possible et que l'on cachait avec soin aux étrangers. On disait tout bas que la première personne folle de cette maison fut M'""' la Princesse, femme du grand Condé ; que sou fils Henri-Jules avait eu aussi un grain de folie, et que même l'élève de la Bruyère n'en fut pas tout à fait exempt. Cette tradition est vraie ; on ne peut plus la nier. Mais il ne faut pas l'exagérer, comme l'ont fait les ennemis de Condé. Les faits incontestables sont déjà assez tristes en euxmêmes, sans qu'il soit besoin d'y ajouter les imaginations fantastiques et les sombres couleurs de Saint-Simon.
La tradition mystérieuse dont nous avons parlé s'établit dans la maison de Condé au moment même où la Bruyère y vivait. Voici sur quels faits elle repose. Tallemant des Beaux, dans son historiette du maréchal de Brézé, dit : <ï II épousa la sœur du cardinal de Richelieu, alors évêque de Luçon. Cette femme était folle ; elle est morte liée, on du moins enfermée. » L'affirmation est positive ; personne ne l'a jamais contestée. De ce mariage naquirent deux enfants : 1° le duc de Brézé, qui n'avait pas grand esprit, mais qui était fort brave et devint amiral de France ; 2° Claire-Clémence de Maillé- Brézé, qui à l'âge de treize ans épousa le grand Condé, 7 février 1G4L Pour éviter ce mariage, Condé, qui avait à peine vingt ans, résista avec la dernière énergie aux persécutions de son père et aux menaces de Richelieu. Il fut même sur le point de sortir de France et de chercher un refuge à Dôle, dans les États espagnols de Franche-Comté (2). C'eût été un coup de tête bien dangereux dans un temps où le comte de Soissous était tué à la Mar-
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi) t. II, p. 155.
(2) JJcinoircs de P. Lenet, coll. Michaud, 3« série, t. II, p. 451.
fée, et où Cinq-Mars et de Thou mouraient sur F écliafaud. Pierre Lenet, placé auprès de lui par son père, l'en dissuada; mais vingt ou trente ans plus tard il disait : « Je sais bien, soit par le peu de connaissance que j'ai acquis depuis ce temps-là, soit par les justes chagrins que ce mariage lui a donnés, que si j'étais encore à même, et que les choses fussent encore en cet état, bien loin de l'en détourner, je lui aurais conseillé et même proposé de le mettre à exécution. » Avant et après le mariage. Coudé protesta qu'il n'y avait jamais consenti et qu'il ne l'avait fait que par force majeure, par la crainte des violences dont il était menacé au nom du cardinal, et par déférence pour la volonté absolue de son père. Ces protestations furent démenties (1) par Coudé lui-même : il fallut déclarer d'une manière catégorique (ce qui était le contraire de la vérité) que, dans ce mariage, l'intérêt n'était rien et l'inclination tout. Au commencement, Condé eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne rien exécuter qui pût préjudicier au projet qu'il avait formé de répudier sa femme en temps et lieu. Le cardinal était outré de déplaisir; mais ce qu'il n'avait pu obtenir avec toute sa politique et sa puissance arriva néanmoins quand il ne l'exigea plus. La princesse de Condé, qui n'avait que treize ans en se mariant et jouait encore à la poupée deux ans après, devint avec les années une brune fort piquante. Sou mari, un beau jour, oublia ses protestations, et Henri-Jules naquit peu de temps après la bataille de Rocroy. Deux autres enfants issus de ce mariage moururent en bas âge, mais la longue patience et la vertu de la princesse de Condé ne purent jamais vaincre l'aversion de son mari. Délaissée par le glorieux vainqueur de tant de batailles, elle ne put se consoler et tomba dans l'hypocondrie. Qu'est-ce que sou mari avait à lui reprocher ? Était-ce sa conduite? ou sa fortune?ou son caractère ? ou sa froideur? Rien de tout cela ; une seule chose, sa naissance : il était persuadé qu'en l'épousant il avait fait une bassesse. Cela la désespérait. Il n'y avait pas de remède à son malheur : ses idées se troublèrent; « on crut remarquer, dit Desormeaux, que son cerveau se dérangeait (2), et la solitude où elle s'enfermait aigrit encore ses maux. » Elle était devenue folle comme sa mère, à peu près au même âge, quarante-trois ans.
Comme pour sa mère, la folie ne se trahit au commencement que
(1) Ilistoire des princes de Condé, par le duc d'Aumale, t. III, p. 439.
(2) Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé, par Desormeaux ; Paris, 1708, 4 vol.
par des idées fixes ou des monomanies, qui éfcaieut supportées dans la maison de Coudé avec le plus grand respect. On les cachait avec tant de soin, que le public n'eu sut absolument rien. Tallemant des Réaux nous révèle quelques-unes des extravagances de la maréchale de Brézé, et ne se fait pas faute d'en rire. Dans la maison de Condé le secret fut si bien gardé, que personne n'a jamais pu faire sur la nièce de Uichelieu ces contes ridicules qu'on aimait à répéter sur la grande Nicole du Plessis, sœur du terrible cardinal. « Elle croyait, dit Tallemant, avoir froid à un petit endroit au-dessus de la main, et passait tout le jour à mettre des gouttes de résine, quelquefois jusques à cinq cents, et puis à les ôter selon qu'il lui semblait que la partie se réchauffait. Elle croyait aussi avoir une autre partie de verre, et ne voulait point s'asseoir de peur de se casser. » On n'a jamais rien dit de semblable sur la princesse de Condé. Mais l'affaire du valet Du val eut un éclat scandaleux. Les mémoires du temps en parlent comme nous l'avons déjà fait. Voici un document nouveau tiré du State paper office de Londres (1) ; c'est un rapport d'un agent politique anglais qui demeurait à Paris (16 janvier 1671) : « Mardi, sur les cinq heures du soir, M'"^ la princesse de Coudé étant seule en sa chambre, un ancien valet, frère d'un valet de pied de M. le Prince, nommé Duval, y entra pour lui demander le paiement de quelques pensions qu'elle lui faisait à l'insu de Son Altesse. Sur quoi cette princesse lui dit de se retirer, et qu'elle n'avait point d'argent à lui donner, ayant appris qu'il en usait mal. Alors Duval répliqua : «Madame, donnez-moi votre diamant; » ce qui la fit crier. Ensuite de quoi Duval lui donna trois coups d'épée dans le sein droit, ferma la porte à double tour, et se sauva au Luxembourg. Mais un page , ayant ouï plaindre la princesse , lui fit donner prompt secours, sans lequel elle aurait perdu tout son sang. Les coups ne sont pas mortels. M. le Prince, ayant appris cette funeste nouvelle, en a témoigné un déplaisir inconcevable ; il a fait arrêter le frère du scélérat, et, quoique fort malade de la goutte à Chantilly, il se fit hier porter en chaise pour le voir. Mercredi à quatre heures après midi, le malfaiteur fut pris en la cour du palais, et fut conduit les mains liées derrière le dos à l'hôtel de Condé par les domestiques de cette maison, tous l'épée à la main. Néanmoins cette généreuse princesse, par un mouvement de pitié et de charité, tâcha de lui sauver la
(1) Essai sur la vie du r/rand Condé j par le vicomte de Mahou, à Londres, A. Spottiswoode, 1842, p. 414, 415, 41G, 417.
vie, feignant qae l'ontrage qui lui a été fait ne vient que de l'avoir voulu séparer d'avec un de ses pages, contre lequel il aurait mis l'épée à la main en son antichambre. Leurs Majestés et toute la cour, qui ont visité la princesse, ont témoigné une très grande tristesse de cette sinistre aventure. » Après avoir interrogé le frère du malfaiteur, Coudé savait à quoi s'en tenir; il était aussitôt retourné à Chantilly, laissant la justice du roi suivre son cours et disant qu'il serait de dangereuse conséquence de ne pas faire nu exemple du coupable. Mais M""' la Princesse s'obstina à le défendre avec acharnement ; elle eut même le courage de prendre son parti contre le bailly de Saint-Germain qui vint l'interroger, et contre une commission des juges du parlement qui se transporta à l'hôtel de Coudé. Elle niait tout, ou elle refusait de répondre. Cependant l'accusé avait avoué son crime ; personne n'y pouvait plus rien comprendre. La passion avec laquelle M""' la Princesse avait parlé aux juges ne ressemblait guère à la pitié et à la charité. Condé saisit l'occasion de cet accident, dit Désormeaux, pour soustraire sa femme aux regards avides et téméraires du public. Il semble que le roi ait approuvé la prudence de cette mesure, car il ne fit aucune difficulté pour accorder la lettre de cachet nécessaire. La Bruyère parle de cette affaire comme d'uu de ces cas bizarres qu'il ne comprend pas très bien (1) : « Est-ce en vue du secret, dit-il, ou par un goût hypocoudre, que cette femme aime un valet , cette autre un moine, et Dorinne son médecin ? » Voilà ce que le public frivole pensa. Mais la Bruyère mieux informé ajoute (2) : « Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un jardinier est un homme, un maçon est un homme. Tout est tentation à qui la craint. » Ce dernier trait lui paraît bien définir la folie de la princesse de Condé à ce moment : c'était à peu près la folie hystérique du scrupule rehgieux. « Hier M""^ la princesse de Condé partit d'ici pour Châteauroux en Berry ; avant le départ, elle envoya quérir le curé de Saiut-Sulpice, avec lequel elle eut un entretien spirituel, lui disant : « Monsieur, voilà la dernière fois que vous me parlerez, puisque je ne reviendrai jamais du lieu où le roi m'envoie. La confession que je vous fais manifestera à jamais mon innocence ; » et lui dit adieu. Elle était innocente du crime dont le public la jugeait coupable ; mais elle avait conscience qu'elle en était au
. (1) Chap. III, nô 32.
(2) Chap. m, n" 34.
même point que sa mère quand elle fut enfermée. Elle ne fit aucune difficulté pour donner par ordre du roi sa fortune à son fils ; elle ne se réservait qu'une médiocre pension, dont elle dit trois fois qu'elle ne jouirait pas longtemps puisqu'elle prenait le cliemia de la mort. Elle se pâma entre les bras de M. le Duc son fils en lui disant adieu. »
Ce qu'elle avait prévu arriva à Châteauroux; son mal augmenta, bientôt il devint peu convenable de la laisser sortir ; quand même on l'eût voulu, ou ne l'eût pu. Elle se promenait dans la cour du château, où elle avait bon air et belle vue sur la vallée de l'Indre : elle était entourée par des domestiques fidèles, qui la soignaient avec un respectueux dévouement. Son mari, avant de mourir, avait pourvu à ce que rien ne lui manquât peudant le temps qu'elle avait encore à vivre , et il ne pouvait pas mieux choisir que Gourville pour s'occuper de cette triste affaire avec le roi. Comme sa mère, M"^'' la Princesse mourra enfermée.
Elle n'avait pas seulement donné ses grands biens à son fils, elle lui avait transmis aussi une partie de sa constitution physique et de sou tempérament moral. Henri-Jules de Bourbon ne fut jamais enfermé comme sa mère : à l'époque de ses plus grandes excentricités, après la mort de sa mère, dans les dernières années de sa vie, quand le jeune impertiuent de Phélypeaux, fils du ministre Pontchartrain, osait écrire à la Bruyère que, pour peu qu'il allât encore à Chantilly, il serait bon à mettre aux Petites-Maisons ; même dans ces dernières semaines où M. le Prince « désolait ses médecins, dit Saint-Simon, par les précisions et les austérités les plus voisines de l'aliénation mentale », il conserva toujours le sentiment de sa responsabilité morale, et montra devant la mort une fermeté et une lucidité d'esprit qui frappèrent tout le monde. Mais après avoir donné dans sa jeunesse les plus brillantes espérances à son père, dont il faisait toute la consolation et toute la joie; « après avoir montré des qualités telles, dit Pierre Lenet, qu'elles surmontaient de beaucoup les avantages que son père pût tirer de quelque autre mariage qu'il eût pu faire » ; après avoir reçu si longtemps dans le métier de la guerre les admirables leçons de son père, dont il se souvenait et dont il profita jusque sur son lit de mort, pourquoi se trouvait-il frappé d'incapacité absolue et avérée dans un art où son père avait été dès l'âge de vingt-deux ans un maître incomparable, et où il semblait lui-même avoir à sa disposition tout ce qu'il faut pour
devenir nu homme supérieur et un illustre capitaine? Pourquoi son père désespéra-t-il à la fin d'un fils doué de si grands talents, et qui déployait tant de zèle et d'ardeur à se montrer digne de son nom et de son rang? Pourquoi Condé cessa-t-il, avec toute la douleur que l'on peut imaginer, de travailler à trouver dans celui qu'on appelait alors M. le Duc un fils digne de lui? Il le connaissait, et il le connut de plus en plus. C'était une intelligence qui manquait d'équilibre, une volonté qui manquait de mesure, un esprit très ingénieux qui n'avait pas le sens commun, une nature fougueuse et déchirée par des emportements excessifs et des vivacités contradictoires, un caractère si faible et si léger qu'il ne pouvait rien finir, rien achever, un homme qui n'était pas assez maître de lui pour être maître des autres, presque semblable aux enfants qui font des bulles de savon, né pour obéir et non pour commander, avec vocation subalterne malgré son rang illustre : en un mot, malgré la gloire de son père, le fils de sa mère.
Sauf ce dernier point, c'était bien ainsi que la Bruyère avait jugé le père de son élève. Comment n'aurait-il reconnu une idée fixe, poussée jusqu'à la manie, dans l'acharnement que mit M. le Duc à obtenir les grandes entrées, quoique à vrai dire, quand il les eut obtenues, il ne se trouvât pas beaucoup plus avancé qu'auparavant ? Comment dans le même temps la Bruyère ne se fût-il pas aperçu de quelque incohérence dans la conduite de M. le Duc envers la princesse sa femme et envers son fils le duc de Bourbon ? Il avait eu à en souffrir comme les autres au voyage de Chambord ; il a discerné mieux que personne les mobiles des intrigues de M. le Duc, mieux que personne il a vu les inconséquences du père dans l'éducation du duc de Bourbon , et à la grande satisfaction du grand-père il les répara avec beaucoup de tact et d'intelligence aussitôt que la cour fut allée de Chambord à Fontainebleau. Seulement, comme il n'avait connu que par ouï-dire la jeunesse pieuse, sage et savante de M. le Duc, il attribuait l'altération de son caractère à la mollesse inséparable d'une trop riante fortune, son dérèglement au bonheur excessif de ne point connaître les épreuves de l'adversité; sa dissipation, son ignorance, ses vices, son oubli de soi-même et de Dieu à ce qu'il « ne savait pas être seul dans sa chambre », ni profiter comme M. de Vardes ou Condé « des loisirs d'une mauvaise fortune ». Condé avait étudié plus profondément la nature de son fils : il savait quelle cause secrète avait déjà commencé à troubler l'harmonie de ses heureuses facultés, et il tremblait que cette cause, sem-
blable à la fatalité antique, ne fît peser sur toute sa race la malédiction (lu destin.
Condé, tant qu'il vécut, tint son fils par ses conseils et par son exemple dans l'ornière du bon sens et dans le chemin de la sao-esse. Mais quand ses jours furent comptés, quand il ne put plus se faire d'illusion sur sa fin prochaine, sans prononcer de ces pompeuses sentences qui ne servent, dit Bossuet, qu'à faire connaître sinon un orgueil caché, du moins les efforts d'une âme agitée, il chercha intrépidement la vérité qui fit toujours toute sa grandeur ; il se prépara à la mort, repassa sa longue vie, reconnut ses fautes , les confessa avec une simplicité qui n'avait rien de remarquable, si ce n'est peut-être qu'elle ne l'était pas, et s'efforça de les réparer autant qu'il était possible. Malheureusement il y en avait qui étaient irréparables. — Condé mort, que fera son fils? Que devieudra-t-il? Henri-Jules de Bourbon ne fiuira-t-il point comme sa mère ou sagrand'mère? S'il était enfermé dans les limites étroites d'une condition obscure, peut-être pourrait-il vivre tranquille et heureux : de pénibles coutumes, un asservissement incommode, suffiraient peut-être pour brider cet esprit capricieux que la raison gouvernait mal. Mais sa naissance, son rang, sa fortune, l'éclat de sou nom, ont abattu toutes les barrières qui auraient pu le retenir : son intelligence si vive et si prompte ne saura pas mieux diriger ses passions qu'un cocher dont les chevaux prennent le mors aux dents; il va se précipiter dans l'espace ouvert devant lui, peutêtre vers quelque catastrophe, si le roi n'étend sur lui une sorte de protection paternelle et une bienveillance attentive. Que deviendront aussi ses enfants? Que deviendra le duc de Bourbon? Aurait-il aussi sa part dans le triste héritage de sa grand'mère? Est-ce que le châtiment des fautes que Condé peut avoir commises ira jusque-là? Oui, il ira jusque-là. Très atténué en s'éloignant de la source de tant de malheurs, et longtemps invisible ou du moins difficile à reconnaître chez le duc de Bourbon, il finira par éclater, dans un de ces accès de colère qui faisaient fuir tout le monde, sous la forme d'un mal équivoque qui tenait, selon Saint-Simon, de l'épilepsie et de l'apoplexie. Le prince attaqué aura beau cacher ce mal avec le plus grand soin, il aura beau le dissimuler non seulement à la cour, mais encore à sa propre maison et à ses serviteurs, tellement qu'il chassa l'un de ses gens pour en avoir parlé à un autre de ses domestiques, ce mal subsista, et, avant de s'éteindre dans sa famille, il emportera le prince.
jeune encore, à quarante-deux ans, en plein carnaval, un mardi gras, en faisant d'horribles grimaces. Voilà ce que le grand-père attristé prévoyait et redoutait dans sa solitude de Chantilly, au milieu de ses méditations silencieuses et des loisirs de la mauvaise fortune.
C'est pourquoi, surtout dans les derniers temps de sa vie, il mit tant de patience, tant de soin, tant de bouté ingénieuse à gouverner sa famille, à guérir les esprits malades et à sauver le prince de Conti du naufrage où tout menaçait de s'engloutir. C'est pourquoi, sérieux autant qu'agréable père de famille, dit Bossuet, au milieu des douceurs qu'il goûtait avec ses enfants, il semblait toujours porter le poids de graves pensées et couvrait d'un sourire attendri des abîmes de tristesse. C'est pourquoi il veillait si attentivement sur l'éducation de son petit-fils, pour nourrir son esprit par des considérations sensées et une philosophie raisonnable, pour développer ses forces physiques par des exercices modérés, pour former son cœur par des attachements honnêtes, pour le préserver des fatigues excessives de la chasse au loup , des passions effrénées de la jeunesse et de ces dangereuses agitations du cerveau dont l'âme n'est plus maîtresse. C'est pourquoi il avait consenti à marier son petit-fils avec M"° de Nantes, la fille légitimée du roi et de M"" de Moutespan ; quoiqu'il sentît mieux que personne le vice d'une pareille alliance, il voulait renouveler sa race par un sang nouveau et plus sain, et assurer à son petit-fils la bienveillance paternelle du roi, dont il aurait peut-être plus besoin que les courtisans jaloux ne le pouvaient supposer. C'est pourquoi aussi il vit avec plaisir M"^ de Maintenon préparer le duc de Bourbon par un prudent apprentissage à vivre en ménage avec sa jeune femme ; et c'est pourquoi il s'attacha lui-même si tendrement à cette jeune princesse qui apprenait à son mari, sans le savoir, à mener une vie régulière, et lui offrait la meilleure garantie contre les dangers de la cour de Monseigneur le Dauphin. C'est pourquoi enfin dans la lettre qu'il écrivit pour être remise après sa mort, afin de supplier le roi de faire quelque chose pour M™*" la princesse de Condé, il commençait par lui recommander sa famille en général , en lui rappelant sans doute le motif de cette recommandation exceptionnelle, c'est-à-dire le terrible secret qui avait enipoisonné toute son existence et qui menaçait tout l'avenir de la race des Condé. Gourville avait raison d'être fier déporter cette lettre et de l'expliquer : jamais dans sa vie aventureuse il n'avait été chargé d'une mission plus grave et plus redoutable, et la Bruyère
avait tort de voir là l'œuvre d'un habile fripon ; c'était le meilleur témoignage que Condé pût rendre à son honneur et à sa probité ; ce fut pour Gourville la plus belle récompense qu'il pût obtenir de tous ses services, celle qui assura le bonheur de sa longue et paisible vieillesse.
Cependant il reste quelque chose de louche dans la conduite de Gourville. Il nous dit dans ses mémoires (1) que la lettre qu'il remit au roi, après la mort de M. le Prince, pour recommander M"'" la Princesse enfermée à Châteauroux, avait été écrite plusieurs années auparavant. Or voici un témoignage contradictoire qui fut connu certainement de la Bruyère. Le P. Bergier assistait aux derniers moments de M. le Prince : il nous les a racontés avec un soin minutieux, qui ne laisse aucune place au doute sur l'exactitude des faits. « Le 10 décembre, dit-il, j'entrai dans la chambre de Son Altesse; M. Morin son médecin m'y suivit ; il lui tâta le pouls et le trouva faible et irrégulier. Son Altesse lui demanda ce qu'il en pensait ; le médecin avoua qu'il serait bon de penser aux sacrements de l'Eglise. « Voilà parler, dit M. le Prince, » et, se tournant vers moi, il m'ordonna d'envoyer un courrier demander le père Deschamps son confesseur. Puis il fit appeler M'"" la Duchesse et M. de Gourville : aussitôt il donna des ordres pour faire venir M, le Duc et le prince de Conti. Enfin il demanda une plume et du papier, et il écrivit une page entière de sa main. L'ayant fait lire à M"" la Duchesse et à M. de Gourville, il me commanda de la cacheter et de la donner après sa mort à M. le Duc. Cette lettre, ajoute le P. Bergier, regardait particulièrement M'''° la Princesse sa femme, pour laquelle il a conservé jusqu'à sa mort tous les sentiments que la justice et la religion peuvent inspirer à un bon mari et à un parfait honnête homme. Et même dans cet écrit tout de sa main il conjurait le roi d'étendre ses soins sur cette princesse, il le suppliait de vouloir bien lui prescrire la manière dont il fallait qu'elle vécût : ce que Sa Majesté lui accorda ensuite avec grande bonté. » Cette lettre est-elle celle que Gourville remit au roi ? On peut en douter; mais peu importe, nous avons là une des sources où la Bruyère puisa des renseignements authentiques sur le véritable état de M'"^ la Princesse et sur la conduite de M. le Prince envers sa femme. Les RR. PP. Alleaume et du Rosel lui avaient souvent fait des communications utiles :
ce sont eux, je suppose, qui lui révélèrent le secret qu'il était nécessaire de luifaire connaître.
Alors il comprit bien des choses qu'il avait longtemps mal comprises : la scène ridicule qui avait eu lieu chez M"° de la Fayette entre M. Deschamps et le duc de Bourbon, qui ne voulait pas reconnaître les Richelieu pour ses parents ; le désespoir de M. Deschamps, qui fat obligé de quitter la maison de Condé et fit place à la Bruyère ; la grande estime de Bossnet et du roi pour la duchesse d'Enghien, dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, mais dont la patience ne calma point les soins divers qui travaillaient son mari ; l'autorité singulière qu'avaient eue les médecins, et surtout ce docteur assez original qu'on appelait l'abbé Bourdelot, dans l'éducation du duc de Bourbon; l'industrie quelquefois un peu étrange, mais fort louable, qu'ils avaient déployée de concert avec les jésuites du collège Louis le Grand pour développer dans le jeune prince les qualités viriles, héroïques de son grand-père, et 130ur éliminer les influences funestes qui pouvaient venir de sa grand'mère; la lettre célèbre du R. P. la Baune, son professeur de rhétorique, qui était certainement un homme d'esprit, et qui, tout en regrettant humblement de n'avoir pu mieux faire pour son élève, se consolait parce qu'il pouvait dire que dans sa classe Son Altesse n'avaitjamais été malade ; la prudence, l'habileté des RR. PP. Alleaume et du Rosel, qui avaient supporté mieux que la Bruyère les incartades de leur élève, et avaient soutenu de leurs conseils et de leur amitié le professeur chargé d'apprendre au jeune prince ce qu'ils ne pouvaient pas enseigner; la sagesse, la raison de M'"" de Maintenon, qui, après le mariage religieux du duc et de la duchesse de Bourbon, avait consenti à ce que le même homme, sous la surveillance de M"''' la Duchesse, donnât des leçons aux deux jeunes épousés ; la bonté du roi, qui, d'après le témoignage du P. de la Chaise, avait dès le commencement protégé cet homme inconnu et l'avait soutenu jusqu'à la fin sans que personne s'en aperçut ; enfin ces mémorables paroles adressées jiar le roi, le jour de Noël 1G85, au duc du Maine et au duc de Bourbon, qu'il répondait de leur avenir, s'ils étaient gens de bien et honnêtes gens, et répétées par Condé mourant au duc d'Enghien et au prince de Conti, quand il leur dit qu'ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi.
Il considérait avec compassion l'infortune de la maison de Condé, infortune égale à sa grandeur : les inquiétudes de M. le Prince sur sa famille, la douleur de ses enfants privés d'un tel soutien, les plaies du cœur de M. le Prince d'aujourd'hui, comme dit si bien Bossuet qui les avait sondées, l'avenir du jeune M. le Duc, à qui il a consacré les plus belles années de sa vie et dont il a travaillé de toutes ses forces à former le cœur et l'esprit, et même le sort de cette charmante princesse, son élève, encore toute rouge des suites de la petite vérole, et qui reprend avec peine sa fraîcheur et sa beauté. Il leur pardonna volontiers les chagrins qu'ils lui avaient fait supporter ; il ne pensa plus qu'aux agréments qu'il avait trouvés dans leur société : s'ils le veulent bien, il ne les quittera pas. Que lui en reviendra-t-il ? Peu importe. « Il est doux de voir ses amis par goût et par estime ; il est pénible de les cultiver par intérêt (1). »
(1) Chap. IV, n" 57.