‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 28 sur 52 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

1686 (aoùt-uovembre).

La Bruyère enseigne, d'après Mézeray, la doctrine ijolitique de l'Hospital au duc de Bourbon.

— Images de la cour de Henri III. — Hypocrisie à la cour de Louis XIV. — Directeurs et confesseurs. — Singuliers apôtres que Louvois et son frère l'archevêque de Reims : indignation de Bossuet. — Double silhouette de Mgr l'archevêque de Paris et de Mgr l'évêque de Grenoble. — Réception de l'ambassade de Siam par Louis XIV. — Aggravation du mal du roi. — On craint pour sa vie. — Cabales et complots autour du Dauphin. — Anet ; libertinage et fêtes. — Prise de Bude par les Impériaux. — La ligue d'Augsbourg devient menaçante. — Le roi se résout à subir la grande opération.

— Il s'y prépare en secret, comme s'il allait mourir. — Il maintient l'ordre dans sou royaume et la bonne intelligence dans sa famille. — Louvois et Seignelay contraints de paraître s'aimer. — Monseigneur n'était point le grand homme qu'on rêvait. — Hypocrites et libertins sont inquiets de ce qui va arriver. — Tristesse de la cour. — Gaieté de la duchesse de Bourbon. — Elle tombe malade de la petite vérole. — Condé vient de Chantilly à Fontainebleau pour la soigner. — La cour part pour Versailles. — Le roi subit la grande opération. — Joie du peuple en apprenant que le roi est sauvé.

C'est un curieux spectacle que de voir l'arrière-petit-fils d'un apothicaire ligueur, qui avait combattu la doctrine des j^olitiques avec la dernière énergie, jusqu'à se rendre complice de la mort du président Brisson, enseigner la doctrine des mêmes politiques à un arrière-petitfils des princes de Condé, qui avaient été les plus hardis défenseurs du parti protestant; et cela sous les yeux de Louis XIV, en lisant au jeune prince, avec l'approbation du grand Condé, l'histoire républicaine des derniers Valois et des premiers Bourbons. Ce Montaigne mitigé, comme l'appelle Mathieu Marais (1), tempérait la vigueur de

(1) Bibliot. nat. Fond? français, n" 5609, publié par Servois, Notice biograph,, p. CLII.

l'historien et la force de ses opinions par un scepticisme prudent qui lui permit d'en extraire des maximes d'une exquise sagesse (1).

Mézeray, esprit frondeur et chagrin, conserva toujours l'humeur et l'éloquence d'un pamphlétaire. Dans les récits assez rapides de sou Abré(fc, il exposait l'antique querelle de la puissance établie et des droits naturels contre lesquels il n'y a point de prescription (2), et il s'appliquait à démasquer la détestable politique de Machiavel, qui rend toujours les princes tyrans et les pleuples malheureux. Il exécrait Catherine de Médicis, comme l'auteur de tous les conseils de violence ou d'iniquité, sous François II, Charles IX et Henri III. Il avait un vrai respect (3) pour le chancelier Michel de l'Hospital, parce qu'il Idama les procédures violentes sur les faits de la religion, qu'il voulut l^annir les noms injurieux de luthériens, de huguenots et de papaux, et qu'il pria chacun de déposer sa haine, pour n'avoir d'autre passion que celle du bien public, dans lequel est contenu celui des particuliers. (( Le mauvais destin de la France, dit-il (4), fut plus fort que ces sages conseils. La justice est de soi une chose divine, et très nécessaire h la société; mais comme le nombre des méchants sera éternellement le plus grand, la poursuite de ce bien sera toujours louable et toujours iuutih^ (5). » Telle est la maxime désespérée de Mézeray. On comprend ce sombre fatalisme au milieu des affreuses perturbations qui bouleversèrent la France, dans la dernière moitié du seizième siècle. Mais, en lisant cette histoire avec le duc de Bourbon, la Bruyère ne put laisser passer sous silence une doctrine aussi fausse qu'attristante : il n'eut pour la réfuter qu'à mettre Mézeray en contradiction avec lui-même, ou, ce qui n'était pas moins facile, avec les faits et les événements qu'il racontait.

Si dans un Etat, àil Mézeray (G), c'est une marque certaine de décadence que le défaut de bonnes têtes pour le conseil et de grands capitaines pour l'exécution, c'est aussi une cause infaillible de troubles et de guerres civiles , que la multitude des princes et des seigneurs trop puissants, lorsqu'il n'y a point d'autorité assez forte pour les contenir et pour les ranger à leur devoir. Ce malheur arriva eu

(1) Lettre XVII, du 4 juillet 168G.

(2) Ahrcfjé de Mézeray, t. III, p. 311.

(3) Ibiil, p. 81.

(4) lUd., p. 118.

(5) Ihiâ., p. 06.

(6) T. III, p. 57.

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France après la mort da roi Henri IL Dès qu'il eut expiré, les factions, qui s'étaient formées durant son règne, commencèrent à remuer, et par malheur rencontrèrent, pour se fortifier, les différents partis de la religion , grand nombre de malconteuts, beaucoup d'amateurs de nouveauté et, qui plus est, quantité de braves gens de guerre, lesquels, ayant été licenciés, voulurent se donner de l'emploi à quelque prix que ce fût. On voyait d'un côté les princes dn sang et le connétable (tous parents on ancêtres de M. le duc de Bourbon), de l'antre les princes de la maisou de Guise; entre ces deux partis, la reine mère, qui marchandait celui dont elle pourrait mieux s'accommoder, et flattait tantôt l'un, tantôt l'autre ; au milieu, la personne d'un jeune roi aussi faible d'esprit que de corps , exposée au premier occupant ; et, pour le prix du combat, le gouvernement du royaume.

La conspiration d'Amboise et son cruel châtiment saisirent d'horreur les âmes tendres et humaines (1). Ou espérait que le roi François II, venant à sa parfaite majorité, pourrait étouffer les factions (2); mais il n'avait pas dix-sept ans quand il mourut: et son frère, Charles IX, n'avait que dix ans quand il lui succéda. On craignit justement de voir les factions s'enflammer davantage et passer de la sédition à une sanglante guerre. C'est en eftet ce qui arriva. Une fois la guerre allumée, guerre civile et religieuse, rieu ne put l'éteiudre ; la paix fut souvent conclue, paix boiteuse ou mal assise ; le feu, qui couvait sous la cendre, se rallumait toujours et faisait des ravages de plus en plus terribles ; complots, trahisons, assassinats, massacres, tout fut emploj'é et rien ne put réussir. La Saiut-Barthélemy même fut un crime aussi inutile quatroce : on avait fait intervenir le peuple dans la querelle ; il se mit alors de la partie, et fut plus violent que les autres, mais il ne résolut pas le problème qui avait déjà coûté taiit de peines et tant de sang à la France. Charles IX mourut épuisé, à 25 ans, laissant le royaume dans une effroyable confusion de toutes choses. Son frère, Henri III, roi de Pologne, passait pour un prince vaillant et énergique ; il ne fit pas mieux que ses prédécesseurs. Le vainqueur de Jarnac et de Moncontour fut vaincu par les délices de la cour et les flatteries de ses favoris. A la fin, ses peuples se liguèrent et se soulevèrent pour ne plus souft'rir des oppressions pareilles à celles qu'ils avaient ressen-

(1) Abrcfjc de Mézeray, t. III, p. 70.

(2) T. III, p. 81.

ties depuis le règne du bon roi Louis XII (1). Henri IIl fut chassé de Paris, à la journée des Barricades. Les états de Blois voulurent rétablir la puissance des lois contre les empiétements continuels de la tyrannie. Ce qui ne provenait pas seulement des factions de la Lio-ue, mais encore du désir unanime des peuples (2) : persuadés que le roi perdrait bientôt ou la vie ou l'esprit (car Miron, son premier médecin, avait dit imprudemment que l'un ou l'autre arriverait dans un an), ils croyaient qu'il était nécessaire de mettre des barrières si hautes et si fortes à celui qui viendrait à la couronne, qu'il ne pût jamais les forcer. c( Mais les mœurs trop corrompues des Français, dit Mézeray (3), ne s'accordaient pas avec leurs souhaits ; ils désiraient en vain ce qu'ils ne méritaient pas. » — Et cependant Dieu eut pitié de la France, quoi qu'en dise Mézeray. Après la mort de Henri III, qui périt assassiné et peu regretté, son successeur, Henri IV, que le peuple détestait, força ces murailles si hautes et si fortes qu'on avait voulu lui opposer; et le premier usage qu'il fit de sa victoire fat d'inaugurer la liberté de conscience, que tous les partis revendiquaient pour eux et ne voulaient point accorder aux autres. Sa conversion au catholicisme prouve qu'il était de bonne foi dans cette entreprise, et il assura ainsi le repos de la France et la solidité de sa dynastie. Ce dénouement inespéré du long et terrible drame que raconte Mézeray est le triomphe de la doctrine politique que repoussait le sire safranier de la Ligue (4), et que la Bruyère, le philosophe, enseignait au duc de Bourbon comme la morale de cette histoire.

La politique est une science et un art : les Valois possédèrent la science ; ils n'eurent point l'art, ni même la pratique. Ils auraient bien voulu appliquer les principes de l'Hospital ; ils n'y purent jamais parvenir. C'est ce qui les perdit. Trop faibles pour dominer les partis, ils furent entraînés par eux, non seulement à commettre les fautes les plus graves, mais encore à miner toute leur autorité par la plus criminelle tyrannie. Charles IX s'opposait au meurtre de Coligny, qui avait, disait-on, fait assassiner François de Guise ; on le pressa tellement qu'à la fin il s'écria en jurant : « Eh bien ! puisqu'il le faut, je ne veux pas qu'il en reste un seul pour me le reprocher (5). » Et alors eut

(1) Abrégé de Mézeray, t. III, p. 258, 259.

(2) T. III, p. 258.

(3) T. III, p. 259.

(4) Sobriqiiet de J. de la Bruyère dans la Satire j\feir!j>2>ce. {b) Abréffé, t. III, p. 153.

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lieu le massacre de la Saiut-Barfcliélemy. Henri III s'était réconcilié avec Henri de Guise : incontinent il fat pris de peur; on lui reprocha sa faiblesse (1), et on le détermina à se délivrer une bonne fois, en faisant tuer celui à qu'il avait juré sur les autels amitié, confiance et fidélité (2). « Il ne faut, dit la Bruyère, ni art ni science pour exercer la tyrannie ; et la politique qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement ; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière la })lus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir. »

Les Valois réussirent à corrompre les Français. «En quelque endroit qu'allât Catherine de Médicis, dit Mézeray (3), elle traînait toujours après elle tout l'attirail des plus voluptueux divertissements, et particulièrement un cent des plus belles femmes de la cour qui menaient en laisse deux fois autant de courtisans. » — « Il fallait, comme dit Montluc, que, dans le plus grand embarras de la guerre, le bal marchât toujours. Le son des violons n'était point étouffé par le son des trompettes; le même équipage traîuait les machines de ballet et les machines de guerre, et on voyait, dans une même lice, des combats où les Français s'entr' égorgeaient, et des carrousels où les dames prenaient leurs plaisirs. )) — « C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques, dit la Bruyère (4), que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse ;le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle : quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence! » Mais il n'y a là ni science ni art politique. <( Quand on veut changer et innover dans une république (5), c'est moins les choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peujile; et il y en a d'autres où il est clair qu'on ne saurait trop le ménager. » Discerner ces conjonctures et savoir en profiter (6) , voilà la science et l'art qui manquèrent aux derniers Valois, et que Henri IV possédait au plus haut degré. C'est pourquoi il parvint à établir dans son royaume une paix durable.

(1) Abrv(jè, t. III, p. 200.

(2) Chap. X, no 2.

(3) ^ire^'é, t. III, p. 142.

(4) Chap. X, n° 3.

(5) Chap. X, bo 5.

(6) Chap. X n"

Le 20 août 1086, le roi Louis XIV se sentit si souffrant, qu'on le crut perdu. Les médecins avec le quinquina coupèrent la fièvre. Mais il resta un mal douloureux, menaçant, qui résistait aux remèdes et qui pouvait devenir mortel. Si le roi succombait, allait-on voir les mêmes malheurs qui suivirent la mort de Henri II? Qui peut le savoir? qui osera le dire? Cependant cette question se présentait d'elle-même en lisant Mézeray, et la Bruyère remarqua quelques symptômes alarmants. Quel que fût le soin que prît le roi de satisfaire toute sa cour, il y avait toujours des mécontents. Depuis qu'il était souffrant, il ne pouvait ouvrir à tout venant un libre accès auprès de sa personne (1). « Mille gens à peine, comme dit la Bruyère, font la foule au lever pour être vus du prince, qui n'en saurait voir mille à la fois; et s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de malheureux!» Le roi n'était jamais plus gai que quand il avait peu de monde avec lui. Le 11 juillet (2), comme il allait à Maintenon visiter les travaux du canal de l'Eure, le marquis de Gèvres lui demanda la permission de l'y suivre; il le refusa, et le soir il lui dit : (( Marquis de Gèvres, je vous ai vu ce matin si fâché de ce que je vous refusais de me suivre, que je vous le permets. » Combien dévorèrent en silence le refus de Sa Majesté sans recevoir la moindre consolation!

La piété du roi faisait aussi bien des mécontents. On n'osait ou ne pouvait s'en prendre au roi lui-même ; il avait bien le droit de faire son salut comme il l'entendait : mais on prétendait que sa cour était pleine d'hypocrisie comme celle de Henri III; nulle piété n'était sincère. Chez les uns, c'était vanité ; chez d'autres, singularité ; dans ceux-ci dépit et chagrin, dans ceux-là faiblesse et petitesse de génie, et dans plusieurs imposture et calcul. Tel était le langage du monde, où tout roulait sur l'intérêt. « On veut, et l'on veut sans distinction , dit Bourdaloue (3), qu'un intérêt secret soit le ressort, le motif de tout le bien qu'on y pratique, de tout le culte qu'on y rend à Dieu, de toutes les résolutions qu'on y prend de mener une vie chrétienne, de toutes les conversions qui y paraissent, de toutes les réformes qu'on y aperçoit; on veut qu'une basse et servile politique en soit le principe et la fin. »

M"^" de Montespan était naturellement de cet avis. Elle alla avec la grande Mademoiselle à vêpres à Saint-Cyr, et se fit montrer tout

(1) Chap. VIII, n" 71.

(2) Dangeaii, 1. 1, p. 36.

(3) 2® sermon pour la Toussaint, 1<^'' point.

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rétablissement des demoiselles. M™'' de Maintenou^la grande maîtresse de céans, se trouva privée d'y aller pour ne pas les rencontrer; elle pria M'"° de Brinon de conduire ces dames partout. Elles allèrent partout, et se déclarèrent fort édifiées de ce qu'elles avaient vu. Ainsi l'adultère se glissait sous le couvert de la dévotion jusque dans Fasile de la vertu. « (''est trop contre un mari, disait la Bruyère (1), d'être coquette et dévote ; une femme devrait opter. » L'on voyait des femmes qui, n'ayant pas assez d'un confesseur pour leur conduite, n'usaient d'aucun discernement dans le choix de leurs directeurs. La Bruyère ne pouvait les comprendre : une foule de questions bizarres se présentaient à son esprit (2) : « Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arbitre? » — « Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec les autres faiblesses, celle qu'elle a pour son directeur et le temps qu'elle perd dans son entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d'}- renoncer (3). » Sa conclusion e st fort juste (4) : « Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu'elle puisse s'en passer. »

Quelques prédicateurs , des mieux disants, trahissaient en chaire le même défaut, ce L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui pèche (5), que si je n'ai pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait une peinture si agréable. » Dans ce genre oratoire se distingua, dit-on (6), l'abbé des AUenrs, qui fît des scènes françaises de la Comédie italienne de petits avents et de petits carêmes, et qui devint aumônier de quartier de M'"" la Dauphine. Quels apôtres pouvaient donc d'un style plus chrétien corriger les fâcheux effets de cette éloquence fine et délicate? Etaient-ce ceux qui avaient évangélisé les huguenots convertis par M. de Louvois? « L'on voit des clercs, disait la Bruyère (7), revenir de quelques pro-

(1) Chap. m, no41.

(2) Chap. III, n" 37.

(3) Chap. III, II» S'J.

(4) Chap. III, n'^ 38.

(5) Chap. XV, no 9.

((!) Cf. Mémoires de l'abbé Leyendrt, p. 11. (7) Chap. XV, no 22.

viuces où ils n'ont pas fait un long séjour, vains des conversions qu'ils ont trouvées toutes faites, comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer déjà aux Vinccnts et aux Xaviers , et se croire des hommes apostoliques : de si grands travaux et de si heureuses missions ne seraient pas à leur gré payées d'une abbaye. » Si ce n'étaient pas ces apôtres-là qui pouvaient dégoûter des vices de la cour, ce n'étaient pas non plus ceux qui, à l'exemple de l'archevêque do Reims, menaient les affaires de la religion comme celles de la politique. Il faisait bonne chère, et ne pouvait s'empêcher de se ^daindre quand il manquait de convives (1). Un jour, ne voyant que deux personnes du dehors à son dîner : « C'est trop, dit-il, cent écus par tête ! » En 1686, il fut retenu pendant trois mois par la maladie à Paris (2); soudain il partit avec précipitation : les médisants assuraient qu'il avait reçu ordre de se retirer à son arclievêché, soit pour avoir cliassé de chez lui sa nièce la marquise de Créquy et son époux, auxquels il donnait un logement, soit pour quelque autre cause secrète. « On espère, disait la Bruyère (3), que la dévotion de la cour inspirera enfin la résidence. » Bossuet alors vivait fort retiré dans son diocèse, s'éloignant avec dégoût des intrigues de la cour. L'expérience qu'il en avait lui avait, selon son expression , enfoncé l'âme plus profondément dans les vues de la foi. Il trouvait un goût nouveau dans la retraite, et il revenait, avec Fénelon et Fleury, de la Trappe, où il avait passé quelque temps auprès de son ami de Rancé ; ayant appris la promotion par le pape de vingt-sept cardinaux , il écrivit de Paris à l'abbé de la Trappe la lettre suivante (4) : « Toute la compagnie. Monsieur, arriva mercredi à Versailles en bonne santé : la première chose que j'y ai)pris, fut la promotion, et vous pouvez juger de la joie que j'ai de celle de notre ami M. de Grenoble. Je trouvai ses frères qui venaient de faire de sa part au roi un compliment de soumission, qui fut bien reçu, et ils lui ont dépêché un courrier pour lui dire que Sa Majesté agréait qu'il acceptât le bonnet. J'ai appris que certaines gens n'ont pu dissimuler leur mécontentement. Quelques-uns croient que le nouveau cardinal viendra ici : pour moi, je le souhaite par rapport à ma satisfaction; du reste, hors qu'on ne le mande, à quoi je vois peu de disposition, ou

(1) Journal de l'abbé Le Dieu, t, II, p. 74-75.

(2) Mémoires du marquis de Sotcrches, t. I, p. 426.

(3) Chap. XIII, n» 29.

(4) 14 septembre 1686.

qu'il n'y ait quelque raison que je ne sais pas, je crois qu'il doit demeurer, et qu'il le fera ainsi en attendant que les occasions de servir rÉglise lui viennent naturellement. » Bossuet se moquait doucement de l'archevêque de Paris, ]M. de Harlay, qui se croyait le seul digne du bonnet ou chapeau de cardinal (1). Les amis de M. de Harlay accoururent à Versailles pour faire donner ordre au nouveau cardinal de sortir du royaume, ou de renvoyer le bonnet au pape. Ils ne pouvaient supporter qu'on eût regardé un homme de rien, M. Lecamus, qui n'avait d'autres mérites que de manger des légumes et de mener une vie pénitente, à de grands seigneurs , à un M. de Harlay, à qui le roi avait promis le bonnet eu échange de la feuille des bénéfices. Tout ce qu'ils purent obtenir fut qu'on lui fit entendre de ne point venir à la cour. (,( 0 mes chers légumes î s'écria-t-il, que je vous ai d'obligation ! » Cette impertinence ne pouvait surprendre personne de la part d'un évêque du commun, qui n'avait pas voulu apprendre, l'an passé, de M. de Louvois, comment il devait instruire ses ouailles et les édifier. Il donnait même aux mondains, comme M"" de Sévigné et la Fontaine, la plus grande idée de la vertu. La Bruyère fit du même coup le portrait de M. de Grenoble et la critique de tous les prélats de cour, à cause de cette promotion au cardinalat (2) : « Ce prélat ne se montre point à la cour, il est de nul commerce, on ne le voit point avec des femmes; il ne joue ni à grande ni à petite prime, il n'assiste ni aux fêtes, ni aux spectacles, il n'est point homme de cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue ; toujours dans son évêché, où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son peuple par la parole et à l'édifier par sou exemple; il consume son bien en des aumônes, et son corps par la pénitence; il n'a que l'esprit de régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Les temps sont changés, il est menacé sous ce règne d'un titre plus éminent; comment lui est venue, dit le peuple, cette nouvelle dignité? »

Faire servir Dieu et la religion à la politique, c'était, selon la Bruyère (3), l'œuvre des mondains terrestres ou grossiers^ dont l'esprit et le cœur sont attachés à une petite portion de ce monde où ils habitent, et qui ont les meilleures dispositions pour tomber dans l'incrédulité ou l'indiftereuce. (C Et cependant jusques où les hommes, pen-

(1) Mémoires de Tabbc Legendre.

(2) Chap. XII, n" 26.

(3) Chap. XVI, n'^ 23.

sait-il (1), ne se portaient-ils poiut par l'intérêt de la reli<;ion, dont ils sont si peu persuadés et qu'ils pratiquent si mal? » L'abbé de Choisy était allé avec M. de Chaumont dans le royaume de Siam , pour essayer de convertir le souverain de cet Etat lointain à la loi catholique, et l'attacher ainsi à l'autorité du roi de France. La grande ambassade siamoise, qui était venue en France pour présenter ses hommages à Sa Majesté Très Chrétienne, fut le P"" septembre reçue en audience par le roi, dans la grande galerie de Versailles, liien ne manquait à la pompe de cette réception, pas même des discours composés par l'abbé de Lyonne avec la dernière élégance. Les Siamois marquèrent au roi des respects et même, selon leur coutume, de l'adoration ; ils allèrent aussi à l'audience chez Monseigneur, et firent des compliments bien tournés au duc de Bourgogne, au duc d'Anjou et môme au duc de Berri. Ils offrirent au roi et à Monseigneur, de la l)art du roi leur maître, des présents composés, dit le marquis de Sourches (2), d'assez vilaines porcelaines, de quelques cabinets et paravents de la Chine assez beaux, et de quelques vases d'or et de tombac assez médiocres : mais tout se passa avec cet air de grandeur qui plaisait tant au roi dans les cérémonies publiques, surtout quand il y voyait un intérêt sérieux pour l'État et la religion. Les courtisans devisaient à l'envi sur cette ambassade qui avait mis toute la cour en mouvement. Tous n'approuvaient pas l'appareil somptueux et le langage de l'adulation (3); ou murmurait surtout contre la zombaye, ou prosternation orientale ; on demandait, dans l'entourage de Monseigneur et parmi les ftimiliers de M. de Vendôme, à quoi pouvait servir cette ambassade si longuement préparée par M. de Chaumont et l'abbé de Choisy? A établir un comptoir à Bancock! En vérité, cela ne valait pas la peine de faire tant de bruit. Mais on disait que le roi de Siam n'était pas éloigné de se faire chrétien, qu'il avait promis d'établir un séminaire et des églises, et de mettre la mission de Siam sur un bon pied. Les libertins riaient beaucoup de ces prétentions étourdies de l'abbé de Choisy, qui croyait que les Orientaux changeaient aussi facilement de religion qu'il changeait de costume (4). Le roi était la dupe du barkalon ou ministre de Siam, nommé Constance,

(1) Chap. XVI, n« 24.

(2) De Sourches, 1. 1, p. 438.

(3) Chap. A'I, n" 71. Voijagedc Siam, par le P. Tachard, éd. de IGSG.

(4) Mémoires de l'abbé Choisi/. Gazette de France, septembre 1686.

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ancien cabaretier de Céphalonie, et de sa femme, née dans une caisine grecque : ces deux aventuriers, curieux d'employer le plus grand roi du monde à soutenir leur crédit personnel auprès du petit monarque oriental, avaient promis tout ce que l'on avait voulu, mais se moquaient avec raison de toutes les querelles religieuses. Le fait était malheureusement vrai : on le vit bien plus tard à la disgrâce du barkalon. Mais, pour compenser ces dépenses, on espérait au moins que le christianisme, une fois prêché à Siam, ne pourrait plus y être détruit. La Bruyère partageait cette espérance, sans doute pour se consoler de la honte qu'il éprouvait de voir prêcher la religion de Jésus-Christ par des apôtres aussi ridicules que l'abbé de Choisy. « Si l'on nous assurait, dit-il (1), que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le Roi Très Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux Talapoius, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nousmêmes, par leurs livres ou par leurs entretiens, qui enssent élevé des pagodes au milieu de nos villes où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes î Nous faisons cependant six mille lieues pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous les peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ? » Cette question intéressait fort peu M. de Vendôme. Il tournait alors ses vues d'un autre côté. C'est ce que le marquis de la Fare a très bien raconté dans ses mémoires. « D'abord les princes du sang, dit-il (2), furent assez unis avec M. de Vendôme et avec le grand prieur son frère; mais cette union ne dura pas longtemps. J'étais depuis quelques années des amis de M. de Vendôme, bien que je fusse de dix années plus vieux que lui; j'étais aussi parfaitement uni d'amitié avec l'abbé de Chaulieu, pour lors leur favori et entièrement le maître de leurs affaires. Les choses étant en cet état , le roi vint à être gravement malade d'une fistule, et se résolut enfin à l'opération pour ces maux-là, qui pour lors étaient moins communs qu'ils ne li'

(1) Chap. XVI, n ■ L".i.

(2) Mémoires de la Favc.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. 4(;l

sont à présent. Cela fit avec raison craindre pour sa vie, et réveilla par conséquent les cabales auprès de Monseigneur, qui devinrent d'autant plus vives que les chances de mort augmentèrent pour Sa Majesté. » La Fare énumère les probabilités sur lesquelles on pouvait compter pour obtenir l'héritage de Louis XIV; il calcule même les souffrances du roi, et il ajoute avec une froide et profonde raison : c( Quoique le roi fût effectivement en danger, il ne voulait pas qu'on le crût. » En effet le roi, qui était allé à Marly le 3 septembre, accompagné d'une très petite cour bien choisie, y donna, avec beaucoup d'eutrain et de bonne humeur, cette fête préparée depuis longtemps pour l'amusement de Monseigneur et toujours retardée par la maladie que venait de guérir le quinquina. — « Le roi y a été fort gai, dit un témoin oculaire (Ricousà Condé, o septembre) (l),et tout s'est passé en promenades, enjeux et en musique. Le roi fit danser deux fois la duchesse de Bourbon, et cela servait comme d'entr'acte à la musique. Elle dansa parfaitement bien à son ordinaire. Le duc de Bourbon tut presque toujours avec les dames. M™" de Chevreuse et les filles de la Dauphine, à jouer fort civilement; il perdit quarante j^istoles au lansquenet, eu beau joueur, sans incident, sans la moindre inquiétude. A (juatre heures du matin. Monseigneur partit pour Anet ; à la promenade, le roi avait dit : « Monseigneur, quand vous serez à Anet, ne «. regretterez-vous point ces dames-là? car, quoique l'on soit à Anet, « on ne laisse pas de s'y ennuyer. » Monseigneur ne répondit rien et baissa la vue. »

Le château d' Anet, bâti sur les bords de l'Eure par Henri II pour Diane de Poitiers, était alors occupé par les petits-fils de Gabrielle d'Estrées. M. de Vendôme l'accommodait soigneusement, avec une dépense considérable, et avait invité Monseigneur à venir y passer huit jours entiers au milieu de tous les plaisirs que l'on peut prendre à la chasse. Les paroles que rapporte M. de Ricous prouvent que Louis XIV connaissait les secrètes intentions de M. de Vendôme. La Fare l'avoue ingénument : « M. de Vendôme, l'abbé de Chaulieu et moi, nous avions imaginé, pour divertir Monseigneur à Anet, de lui donner une fête avec un opéra. Campistron , poète toulousain aux gages de M. de Vendôme, fit les paroles d'Jm et Galathêe, et Lully, notre ami à tous, fît la musique. Cette fête coûta 1 00,000 fr. à M. de Vendôme, qui n'en

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

avait pas pins qu'il ne lui en fallait ; et comme M. le grand prieur, l'abbé de Chanlieu et moi avions chacun notre maîtresse à FOpéra, le public malin dit que nous avions fait dépenser 100,000 livres à M. de Vendôme pour nous divertir, nous et nos demoiselles. Mais certainement nous avions de plus grandes vues que cela. Elles se sont évanouies dans la suite, toutes choses ayant bien changé de face, et rien n'étant arrivé de ce que nous nous imaginions alors avec quelque apparence. » Il faut avouer que le sort fut bien injuste pour les amis de M. de Vendôme, et Louis XIV eut grand tort de ne pas vouloir sitôt mourir : cela eût arrangé tout fort convenablement. Mais il avait encore près de trente ans à rester sur le trône. Vraiment la vie ne sera plus supportable pour ces libertins, qui avaient mis toutes leurs espérances sur l'avènement du Dauphin. La Bruyère les consolait ainsi : « Si Dieu avait donné le choix ou de mourir ou de toujours vivre, après avoir médité profondément ce que c'est que de ne voir nulle fin à la pauvreté, à la déi)endance, à l'ennui, à la maladie, ou de n'essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs et de la santé, que pour les voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs contraires, et être ainsi le jouet des biens et des maux, l'on ne saurait guère à quoi se résoudre. La nature nous fixe et nous ôte l'embarras de choisir ; et la mort qu'elle nous rend nécessaire est encore adoucie par la religion (1). » En effet beaucoup de ces gens, qui comptaient les jours de Louis XIV, mourront avant lui. Tous ne recevront pas en mourant les secours de la religion; mais tous, dès qu'ils verront leurs grandes vues évanouies, oublieront le Dauphin et se jetteront aux pieds du roi.

Pendant que Monseigneur se divertissait à An et, le duc et la duchesse de Bourbon ne s'ennuyaient pas à Versailles. La duchesse fit ses dévotions, le jour de la Xotre-Dame de septembre, avec une piété qui ravit le E. P. du Rosel; et le duc chassa avec plus de succès que dans la compagnie de Monseigneur. Le 11 septembre, le R. P. du Rosel écrivait à Condé : « Il chasse beaucoup et fait merveille : il vient de tuer un loup qui avait dévoré deux femmes. » Mais il ne négligeait pas ses études : « En ce moment, dit leR. P. Alleaume (10 septembre), il étudie avec M. la Bruyère, et M. Sauveur sort d'avec lui. On attend ce soir M. le Duc et M'"- la Duchesse. » On venait en effet d'apprendre une grosse nouvelle qui pouvait troubler l'Europe entière. Depuis plusieurs mois.

(]) Chap. XVI. iv 33.

les regards étaient tournés vers la ville de Bude en Hongrie assié^-ée par les troupes de l'Empereur ; on ne parlait d'autre chose partout dit M. de Sourches (1) : ce siège avait une telle importance, que Condé avait désiré voir M. Sauveur expliquer les fortifications bizarres delà place à M. le duc de Bourbon. Ou n'avait jamais pu en trouver le plan ; c'est pourquoi il avait dû y renoncer et commencer l'étude des fortifications irrégnlières. Néanmoins le duc de Bourbon avait suivi toutes les péripéties de ce siège mémorable, et la Bruyère lui avait exposé toutes les conséquences politiques que l'issue, bonne ou mauvaise, devait entraîner après elle. Tant que l'armée impériale était occupée de ce côté-là, elle n'était pas à redouter pour le roi : elle avait échoué en 1684 dans une semblable entreprise; elle avait déjà en 1686 essuyé bien des ditficultés et même quelques revers. La garnison turque se défendait avec une grande vigueur derrière ses murailles ; elle avait fait quelques sorties qui avaient troublé les travaux des assiégeants. Un assaut avait été rejDOUssé : on répétait volontiers à Versailles que les Impériaux avaient l'imagination blessée jmr l'explosion de quelques mines et n'avançaient plus qu'avec lenteur. C'est pour cela qu'ils faisaient une coutrevallation j)our se protéger contre une armée turque que le grand vizir amenait au secours de la place (2). Mais, le 1 0 septembre, on apprit tout à coup que Bude était prise d'assaut, la population passée au fil de Tépée sans distinction d'âge, de sexe ni de religion, et que le grand vizir, qui avait tenté d'attaquer pendant l'assaut, avait lâché pied et laissé au duc de Lorraine une victoire complète. Ce n'est pas tout : dans le même moment, diverses dépêches reçues par le gouvernement du roi firent découvrir que la ligue formée le 9 juillet entre l'Espagne, la Hollande, la Suède, l'Empereur et presque tous les princes d'Allemagne, voulait obliger la France à remettre les choses au même état où elles étaient après le traité de Nimègue, c'est-à-dire à rendre Strasbourg, Casai et Luxembourg. La ligue d'Augsbourg, avec l'appui des troupes victorieuses de l'Empereur, devenait si menaçante, que dès ce jour Louis XIY jugea la guerre inévitable et s'y prépara.

Quelle étrange situation que celle de Louis XIV en ce moment! « Il a, comme dit la Bruyère (3), une puissance très absolue, qui ôte

(1) T. I, p. 433, 434, 43y, 348. Gazette de France, septembre et octobre 1686.

(2) Dangean, 1. 1, p. 383. De Sourches, t. I, p. 439.

(3) Chap, X, ne 35, l''" édition.

cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche , et sons laquelle tous plient également ; cjui ne laisse point d'occasion aux brigues , à l'intrigue et à la cabale ; qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par lui-même, que ses généraux ne sont, quoic^ue éloignés de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres : il a aussi une profonde sagesse ciui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire ; qui sait faire la paix, qui sait la rompre ; qui sait quelquefois, et selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait jusqu'où l'on peut conquérir ; qui sait, au milieu d'ennemis couverts ou déclarés, se procurer des loisirs, desjeux, des fêtes, des spectacles; cultiver les arts et les sciences ; former et exécuter des projets d'édifices surprenants ; sou géûie supérieur et puissant le faisait aimer et révérer des siens, craindre et redouter des étrangers. » Telle était l'opinion de la Bruyère, de la maison de Condé, de la cour de France et de l'Europe entière. Mais Louis XIV avait à l'anus, disent les médecins, une fistule bien déclarée; et aussitôt les brigues s'éveillent, les intrigues s'ourdissent, les cabales s'agitent, l'esprit de désordre semble se glisser partout; les intendants et les généraux dans les provinces obéissent aux ministres plus qu'au roi, et contre sa volonté persécutent les huguenots convertis ; les ministres se divisent entre eux, et M. de Seignelay semble devenir l'adversaire de M. de Louvois; la cour se partage entre les le Tellier et les Colbert ; les dames mêmes semblent suivre ou M""" de Maintenon ou M"^® de Montespau ; la discorde éclate jusque dans le ménage du Dauphin, et la Dauphiue paraît abandonnée; les troupes soumises à une si sévère discipline murmurent contre les travaux dont on les accable ; les plus beaux régiments sont décimés par la maladie ; les ennemis longtemps humiliés relèvent la tête; il se fait des ligues à l'étranger, encore plus dangereuses que celles de la cour; le pape même s'entend avec l'Empereur. Le royaume et l'Europe entière semblent s'ébranler : où le repos ne fait-il pas place à l'inquiétude? Le roi a beau cacher et dissimuler ses soufî'rances, tout l'univers en est informé, chacun s'en occupe, en parle, y pense et dirige sa conduite d'après ce qu'il en sait. On délibère en Suisse, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Italie et en Espagne, sur la nature et le siège de sou infirmité, sur le peu d'espoir qu'il a de se guérir sans une opération très difiicile et fort hasardeuse. Enfin l'on prévoit sa

mort, non seulement dans les cours étrangères, chez les souverains et les peuples qui le craignent ou le détestent, mais encore eu France parmi ses fidèles snjets qui l'aiment et le révèrent, dans sa propre maison, jusque dans sa famille, et même auprès de son fils, qui le voit qui le sait et qui ne s'oppose à rien.

Est-ce que la sentence est aussi partie d'eu haut ? Est-ce que Dieu a dit : c( La fin est venue! la fin est venue sur le roi. Tranchez, concluez. Périsse d'un seul coup tout ce qu'il avait avec lui-même (1)1 » Il n'y avait qu'un moyen de savoir si Dieu avait prononcé cette terrible sentence. Après y avoir hien réfléchi, le roi prit sa résolution : il fixa le jour où il serait opéré, et se donna deux mois pour disposer toutes choses comme s'il devait mourir pendant l'opération. Puis il alla (14 septembre) à Maintenon, visiter les travaux du canal de l'Eure passer ses troupes en revue et recevoir le Dauphin, qui devait revenir d'Anet. La Bruyère ne connut pas d'avance la date de cette grave résolution, mais il en comprit les motifs (2) : « La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie : il est plus dur de l'appréhender que de la souifrir. » Le roi avertit Monseigneur, M'"" de Maintenon, Louvois, et le li. P. de la Chaise qu'il se ferait opérer après le retour de Fontainebleau, où il allait tous les ans passer une partie de l'automne. Le chirurgien Félix eut ordre de se tenir prêt à ce moment-là ; pour se faire la main, il s'exerça pendant ces deux mois, soit dans les hôpitaux, soit dans la ville, sur des personnes afflio-ées de la même maladie ; et, pour mieux réussir sur la personne du roi, il perfectionna ses instruments de chirurgie, et en fit fabriquer de nouveaux qui ne devaient servir qu'à Sa Majesté. La Bruyère io-norait tout cela, mais il savait bien que (3) ce le roi vigilant, appliqué, laborieux et froid dans le péril, ne ménageait sa vie que pour le bien de son Etat, et qu'il aimait son Etat et sa gloire plus que sa vie. » Aussi la Bruyère fit-il grande attention aux changements qui parurent dans la conduite et la politique du roi : il devina ce qui se passait, aussi bien que ceux qui bâtissaient des projets sur la prochaine mort de Louis XIV.

D'abord, pour répondre aux menaces de la ligue d'Augsbourg qui devenaient trop vives et trop pressantes, le roi fit savoir au pape, par

(1) Oraison funèbre de la reine de France, Marie-Thérèse (péroraison).

(2) Chap. XI, n" 36.

(3) Chap. X, no 35.

4(>G LA BRUYERE

uue lettre très digne et très fière, que ce n'était pas lui qui voulait détruire la tranquillité de l'Europe ; et il manda à tous ses ambassadeurs, envoyés ou résidents, de déclarer aux princes près desquels ils étaient que, s'ils ne se départaient de cette ligue, il allait entrer au milieu de l'Allemagne avec uue armée de soixante mille hommes. Ensuite il augmenta de dix hommes chaque compagnie de ses bataillons, et l'on ne doutait pas à la cour que, quand cette levée de quatre mille hommes serait achevée, il n'augmentât également sa cavalerie et ses dragons. Enfin, pour avoir uue porte ouverte au milieu de l'Allemagne, il fit construire les fortifications d'Huningue sur la rive droite du Rhin. Mais les princes d'Allemagne n'eurent pas l'air de comprendre : « Le monde est plein de gens, dit la Bruyère (1), qui, faisant intérieurement et par habitude la comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en leur faveur et agissent conséquemmeut. » La guerre était résolue dans les conseils de l'Europe contre le roi ; mais on croyait avoir toujours le temps de la déclarer, et personne n'était prêt à la faire. L'Empereur lui-même, sur lequel on comptait le plus, n'avait pas encore soumis la Hongrie, et son armée, épuisée par la prise de Bude, se traînait plutôt qu'elle n'avançait dans ses conquêtes sur les Turcs. Il fat bientôt aisé de voir que Louis XIV aurait tout le temps de se faire opérer, et même de se guérir, avant que ses ennemis osassent l'attaquer.

« Faire de la cour et du royaume comme une seule famille unie parfaitement sous un même chef, et dont l'union et la bonne intelligence fût redoutable au reste du monde (2), » telle était, selon la Bruyère , la politique de Louis XIV ; mais , surtout à cette époque et dans le casqu'il fallait prévoir, jamais cette union n'avait été plus nécessaire ni plus difficile à maintenir.

Les protestants ne pouvaient secouer le joug effroyable qui pesait sur eux ; cependant la réunion sincère des hérétiques à l'Église, ce grand miracle du règne, inspirait de légitimes inquiétudes. Le roi avait compté sur une conversion facile et prompte ; il était surpris, blessé de sa déconvenue. « L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet. L'entêtement et le dégoût se suivent de près (3). » M"" de Maintenou perd contenance en voyant le roi triste et embarrassé : elle

(1) Chap. XI, n» 70.

(2) Chap. S, n'^ 35.

(5) Chap. XII, n» ]-2.

commence à s'effrayer <\e ce qu'on a fait, et de ce qu'elle a contribué à faire; elle teud à revenir à des sentiments naturels de modération. Sa piété s'alarme des sacrilèges qu'on impose aux mal convertis. Elle est soutenue dans ces nouveaux sentiments par les duchesses de Clievreuse et de Beauvilliers, par le ministre de Seignelay, par toute la famille de Colbert, qui rejette sur Louvois l'odieux de la ])ersécution. Et pourtant le roi ne pouvait à ce moment relâcher les rênes de son autorité. Tout serait perdu, si les nouveaux convertis venaient à douter de sa puissance souveraine ou de la fermeté de ses résolutions. Le 8 octobre, des instructions furent envoyées aux gouvernements et aux intendants pour défendre qu'on forçât les nouveaux convertis à fré- (pieuter les églises et à recevoir les sacrements. « Les affaires des protestants, écrivait Courtilz de Sandras (1), occupent plus le cabinet que la ligue d'Augsbourg. On commence à s'apercevoir, mais un peu tard, que l'entreprise qu'on a faite de forcer les consciences est encore au-dessus du pouvoir du roi, quelque grand qu'il puisse être. Non seulement il déserte tous les jours de nouveaux convertis, mais encore beaucoup s'assemblent pour faire l'exercice de leur religion, quoiqu'ils sachent bien qu'il n'y va pas moins que de leur vie. »

Il n'était pas besoin d'être professeur d'histoire pour se croire autorisé à repasser dans son esprit et à comparer les différentes époques de la vie de fSa Majesté. Sans parler de son enfance, dont les tempêtes et les orages avaient préparé le calme profond des jours suivants , on aimait à se rappeler sa jeunesse florissante lorsqu'il prit en main le gouvernement de son Etat. Quelle autorité ! quelle ardeur au travail! quel éclat à la cour! quelle élégance partout! et quelle dignité jusque dans la galanterie ! Puis, vers l'âge de trente ans, le roi a pensé à la gloire et s'est épris de l'amour des conquêtes. C'était l'époque héroïque où tant de grands hommes ont illustré son nom, où il a tenu tête à l'Europe entière et l'a vaincue. Mais de si vaillants efforts et si longtemps soutenus semblaient avoir épuisé la riche noblesse de son cœur et l'heureuse fécondité de la France. Depuis qu'il approche de cinquante ans, son esprit s'est rétréci ; et, devenu égoïste, il ne s'occupe plus que d'élever des bâtiments à son usage et des ministres à sa dévotion. « Pendant que les princes du sang plantent des choux dans leurs maisons de campagne, un M. de Louvois, un Seignelay,

(1) Mercure historique et politique à Parme. Nouvelles de France, novembre 1(J8G, p. 77.

traitent tous ceux sur qui leur autorité s'étend avec une Ijrutalité sans pareille et une hauteur qu'on aurait peine à supporter dans le souverain lui-même; mais n'importe, cela fuit et cela prouve la grandeur du prince. Ce sont des colosses qui montrent la vaste imagination et la capacité de l'ouvrier. « Il va mourir. » Mais on admirera quelque jour ces superbes maisons de nouvelle érection, et on dira : « Voilà les ouvrages de Louis XIV. Jugez combien était grand celui qui les a faites! » La Bruyère entendait ces soupirs de la France esclave (1), et se moquait de ces beaux raisonnements. « Il faut, disait-il ('2), avoir trente ans pour songer à sa fortune : elle n'est point faite à cinquante, l'on bâtit dans sa vieillesse, et l'on meurt quand on est aux peintres et aux vitriers. »

Cependant la Bruj'ère avait depuis longtemps reconnu la brutalité de Louvois, son air rampant envers le roi, son âpreté au travail et son avarice, qui faisait murmurer toute la cour. Ce n'était pas seulement les huguenots que Louvois poursuivait avec une atroce rigueur ; il traitait le reste du monde comme un sergent traite ses recrues. Dans les travaux qu'il dirigeait pour embellir Versailles et Marly, il menait les ouvriers comme des captifs (3) : en prison, les menuisiers dont la besogne n'avançait pas! en prison, les charretiers qui refusaient d'apporter de la pierre! en prison, le sculpteur dont la statue se faisait attendre! à l'hôpital et à la mort, les soldats et les officiers qui travaillaient au canal de l'Eure! Le roi lui-même en avait été témoin la dernière fois qu'il était allé au camp de Maintenon. Les maladies décimaient les troupes et, malgré les énormes pertes qu'on faisait tous les jours, il fallait encore plus de quatre ans d'efforts ruineux avant que la rivière d'Eure pût couler dans les réservoirs de Versailles. Dès lors le camp de Maintenon devint à la cour une expression proverbiale pour désigner une méchante affaire, et Louvois le nom d'un homme dont on ne pouvait comprendre l'inébranlable crédit.

Le moraliste était aussi embarrassé que les autres pour se rendre compte du caractère de Louvois. Ceux qui l'avaient connu dans son enfance, comme les révérends pères, ceux qui l'avaient pratiqué dans sa jeunesse, comme les vieux courtisans, étaient d'accord pour dire

(1) Soiq)irs de la France esclave. Pamphlets politiques de lï-poque.

(2) Chap. Ti, n° 40.

(3) Histoire de Louvois, par C. Eousset.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. 4(i<.»

qu'il avait bien chaugé.Il n'était plus du tout le même liomme que jadis. iC Tout est étranger dans l'humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes. Tel a vécu i)endant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné do toute bassesse : les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent de grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir : trop de choses qui sont hors de lui l'altèrent, le changent, le bouleversent; il n'est pas précisément ce qu'il est ou ce qu'il paraît être (1). »

En effet, dans ce ministre odieux contre lequel on se déchaînait, il y avait un grand organisateur à qui la France doit ses plus belles institutions militaires ; il y avait un patriote, ou plutôt un véritable serviteur du roi, qui comprenait mieux que personne les devoirs de la royauté. Seul il s'était opposé au mariage du roi et de M""" de Maintenon, seul il avait arraché au roi l'engagement de ne jamais le publier, seul il avait décidé le roi à prendre le quinquina qui l'avait guéri de la fièvre, seul il avait pressé le roi de fixer un jour pour subir l'opération qui devait le guérir ou le tuer. Témoin de cette affection courageuse, M™'' de Maintenon elle-même ne put s'empêcher de l'approuver. Le roi profita de l'occasion pour obliger M""® de Maintenon à se raccom moder avec M. de Louvois. Eu retour, il commanda à Louvois de vivre bien avec Seignelay, et à Seignelay d'être bien avec Louvois : on promit de faire, et on le fit. « Un honnête homme qui dit oui ou non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance (2). Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il cousent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien (3). » Le roi ne pouvait plus admettre que des hommes de bien dans sa confiance.

Mais il fallut que les Colbert, qui donnaient l'exemple de la piété, fissent de leur côté des sacrifices d'amour-propre, et donnassent aussi l'exemple de la concorde. M. de Croissy était brouillé avec M. de Seignelay : il ne pouvait pardonner à son neveu d'avoir remis au roi une

(1) Chap. XI, 11'' 18.

(2) Chap. V, n'> 20.

(3) Chap. V, no 21.

dé})êche qui devait passer auparavant par ses mains. On leur rappela que les personnes d'une même famille qui sont dans un grand poste ne doivent jamais se diviser. M. de Seignclay avait aussi un démêlé avec M. le Grand (duc d'Armagnac) ; M. le Grand poussa l'aftaire devant le roi avec toute la hauteur imaginable; il l'emporta néanmoins : M. de Seignelay, comme ministre du roi (1), devait céder, et il céda. Point de querelles ni de plaintes. Tel était le bon plaisir du roi et l'intérêt de l'État.

M""' de Montespan profita de cette heureuse influence qui s'étendait sur toute la cour, et fit la fortune de son fils. M. d'Antin aimait la fille (lu duc d'Uzès, qui le lui rendait bien. Le noble duc, après avoir longtemps traversé ce mariage qu'il regardait comme une mésalliance, avait fini par accorder son consentement ; mais il refusait obstinément de doter M"^ sa fille. A la fiu, le sévère M. de Montausier, pour plaire à Monseigneur, grand ami de d'Antin, s'engagea à fournir la dot demandée, et la fournit : la bonne intelligence revint dans une famille divisée, et tout le monde applaudit au bonheur des jeunes époux. M'"" de Montespan, fière d'avoir conduit ce petit roman à bonne fin, se faisait encore des illusions sur les sentiments du roi. Aussi fut-elle surprise, quand le roi alla à Marly (22 septembre), de n'avoir pas de place dans son carrosse auprès de sa fille M'""^ de Bourbon et de M""" de Maintenon, d'autant plus qu'on y avait fait entrer la princesse d'Harcourt, la comtesse de Grammont, la duchesse de Chevreuse et M"" de Moreuil. M""" de Montesiian dit au roi (23 septembre) qu'elle avait une grâce à lui demander durant le séjour à Marly (2) ; c'était de lui laisser le soin d'entretenir les gens du second carrosse et de divertir Tautichambre. Elle tâchait de réveiller dans le roi un reste de faiblesse par ces sortes de proi)OS qu'elle avait fort à la main. Mais le roi n'était point d'humeur à y faire attention. M""' de Maintenon pouvait seule gouverner le roi malade, et faire régner autour de lui la paix dont il avait besoin. Monseigneur se laissa persuader d'aller au-devant du roi, avec la princesse de Conti et trente dames à cheval, en robe de chambre et pourtant parées (3). Les filles d'honneur et la jeunesse de la cour prirent grand plaisir à cette cavalcade : on en fit une épigramme, qui fut fort applaudie de M""" de Blontespau, mais peu goûtée du roi. Il

(1) Chap. X, n» 2G.

(2) Saint-Simon.

(3) Mss. de l'hôtel de Coudé.

défendit aux filles d'honneur de monter à cheval. M"'' de Blois tomba mfilade de la petite vérole : sa mère, M'"''de Moutespan, alla s'enfermer avec elle à Clagny, et prouva qu'elle soignait les malades aussi bien que M™^ de Maintenon. a. C'est le rôle d'un sot, écrivait la Bruyère (1 ), d'être importun : un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie ; il sait disparaître le moment 'qui précède où il serait de trop quelque part. »

En ce temps-là, le roi adressa une forte réprimande à son fils et de sévères observations à la princesse de Conti (2). Monseigneur oubliait ses devoirs envers la Dauphine. Mais la Daupliine, sans cacher îi Mouseigneur qu'elle était avertie de tout ce qui se passait, ne fit point la grondeuse ; avec sa douceur naturelle elle dit franchement que, pourvu qu'il lui conservât son cœur, il lui ferait plaisir de ne point se contraindre et de se divertir comme il le jugeait à j)ropos. Cela fut extrêmement agréable à Monseigneur et lia entre lui et M"^" la Dauphine une plus étroite amitié que jamais. C'est le grand prévôt qui parle ainsi, et il ajoute : « Comme Monseigneur faisait éclater aussi plus que jamais son goût pour la princesse de Conti , on connaissait bien que c'était un pur effet de l'inclination qu'il avait toujours eue pour cette princesse, la seule des enfants naturels du roi dont il aimait la conversation. » Plus Monseigneur sentait approcher le moment où il sera roi, plus il cachait avec soin son intrigue avec M'"® de Polignac.

Le 8 octobre, en arrivant à Fontainebleau, il y eut comédie française, dit Dangeau : « Monseigneur et Madame y allèrent, le roi n'y alla pas : on croit même qu'il n'ira point pendant tout le voyage de Fontainebleau. » Il s'était senti tellement souffrant, que, n'y pouvant plus tenir, il fixa le jour de l'opération sans remise. M""" de Maintenon, Louvois, le P. de la Chaise et le chirurgien connurent seuls la date fixée, 19 novembre. Monseigneur ne fut point informé du jour où il serait peutêtre appelé au trône de France. Il ne parut guère s'en inquiéter. « Il ne travaillait qu'à la chasse, n'avait de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs (3). » C'est justement le portrait que son ancien précepteur, qui vint alors à Fontainebleau, traçait jadis « de ces princes sous lesquels une licence excessive menace ter- Ci) Chap. V, no 2.

(2) Marquis de Soiirches, 1. 1, p. 4-lS.

(3) Oraison funèbre de la reine (V Angleterre, par Bossnet. Lettre de Mabillou h Bossiietj 20 octobre IGSC

riblement les maisons régnantes ». Il est probable qne la Bruyère vit Bossuet à Fontainebleau, et qu'il devina ses inquiétudes.

La Bruyère était devenu tellement habile à pénétrer les gens, qu'il n'était pas facile de lui faire illusion, a II n'}- a rien, dit-il (1), de si délié , de si simple et de si imperceptible, où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur les jambes comme un homme d'esprit. » Le Dauphin vint plusieurs fois chez M. le Duc ; il alla même passer deux jours à Valéry avec M. de Vendôme et le grand prieur ; il s'y amusa beaucoup, mais on ne s'en aperçut guère, tant il avait peu d'entrain dans tout ce qu'il faisait. On était étonné quand on le voyait entrer quelque part, s'asseoir, se lever, marcher et sortir : il •wait toujours l'air d'hésiter; debout, il ne savait pas s'appuyer franchement sur ses jambes ; en marchant, il semblait chanceler; quand il parlait, il semblait vouloir se taire ; quand il se taisait, il avait toujours quelque chose à dire. Quelle difi'érence avec le port noble et grave da roi, avec cette démarche ferme et assurée malgré sa maladie, avec cet air net et posé, ce langage naturel et digne! Est-ce que la Bruyère considérait le Dauphin comme un sot? Non assurément ; mais il ne le jugeait pas comme ses flatteurs qui déjà voyaient eu lui un grand homme.

Le Dauphin avait 2.j ans, et l'on aimait à lui supposer toutes les ardeurs d'une jeunesse généreuse. Ceux qui gémissaient sous l'étroite discipline de Louis XIV aimaient à rêver le plus brillant avenir pour son successeur, et pour eux une grande fortune sous un jeune prince (2). Avec les ressources de la France et la force de son esprit, il ne manquerait pas de faire les grandes conquêtes auxquelles le roi avait renoncé à cause de son âge. Cette opinion avait pour elle une autorité bien grave. « César, dit Pascal (3), était trop vieil, ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. (Il avait à peu près l'âge de Louis XIV.) Cet amusement était bon à Alexandre. (Il avait à peu près l'âge du Dauphin.) C'était un jeune homme qu'il était difficile d'arrêter. Mais César devait être plus mûr. » — La Bruyère soutenait le contraire : « César, disait-il (4), n'était point trop vieux pour penser

(1) Chap. II, n'^ 37.

(2) Chap. VIII, no 55.

(3) Pensées, ch. xxxi.

(4) Chap. XII, n'^ 105.

:i, la conquête de l'univers ; il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle vie, et un grand nom après sa mort; né fier, ambitieux, et se portant bien comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si sérieux : il est étonnant que dans ce premier àg'e les femmes ou le vin n'aient plus tôt rompu sou entreprise. » Il semble que 2)our la Bruyère le Dauphin ne devait pas être un autre Alexandre que celui du carrousel de Thalestris.

Le 31 octobre, le roi entendit vêpres dans la chapelle, et au sortir de là il s'enferma dans son cabinet avec son confesseur le P. de la Chaise. Le lendemain jour, de la Toussaint, il fit ses dévotions ; Monseigneur les fit aussi : dans l'après-dînée ils furent au sermon du P. Bourdaloue. Le grand prévôt déclare que ce sermon était excellent (1) : c'est le sermon sur la sainteté, où le prédicateur félicita le roi non seulement d'avoir achevé le dessein que ses ancêtres n'avaient pas même osé former de ramener au culte du vrai Dieu, mais encore d'avoir protégé la sainteté chrétienne contre les insultes des libertins ou contre la malignité de la cour par l'autorité de sou exemple et l'admirable spectacle de ses vertus. « A la cour, dans ce grand monde où vous vivez, mes chers auditeurs, on ne convient jamais du bien ; on est convaincu que ceux qui le font ont d'autres vues que de le faire ; on dit d'une âme touchée de Dieu, et qui commence de bonne foi à régler ses mœurs, qu'elle prétend quelque chose , qu'il y a des mystères dans sa conduite, que ce changement est une scène qu'elle donne, mais que Dieu y a peu de part. D"où il arrive que, bien loin de tirer aucun fruit de ses exemples que les esprits prétendus forts ont devant les yeux, ils s'endurcissent le cœur, se confirment dans leurs désordres et deviennent encore plus incorrigibles. » « Les fourbes, dit la Bruyère (2), croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent guère être trompés ni tromper. » Entre l'hypocrite et le libertin il y a pourtant un parti à suivre , et même un parti honorable : c'est d'être chrétien, et vrai chrétien. Le roi, qui pensait mourir, s'y attacha sérieusement. Il apporta, dit l'abbé de Choisy, plus d'attention que jamais à la nomination des évêques, et ne laissa pas que d'être trompé comme auparavant.

Le courtisan riait de ces choses-là. Il en vit d'autres qui ne le firent

(1) De Sourches.

(-2) Chap. XI, n" 25.

pas rire. On jouait encore la comédie à Fontainebleau; mais comme le roi n'y assistait plus, elle perdait tout son agrément. Il n'j' eut plus d'appartement, ni de distraction pour la cour. Le roi avait renoncé au jeu : les courtisans pouvaient jouer entre eux, mais cela ne les amusait pas autant que déjouer avec le roi. « M. de Richelieu, dit Dangeau, vint un jour et joua fort gros jeu contre les courtisans, leur gagna beaucoup d'argent et s'en retourna à Paris. » Ce n'était pas ainsi que les choses se passaient quand le roi était là. En le voyant renoncer à la comédie, ou avait cru d'abord que c'était affaires ; en le voyant renoncer aussi au jeu, on reconnut que c'était volonté délibérée. Les profonds politiques se demandaient si le roi agissait ainsi par bienséance, par lassitude ou par régime ; mais peu importait à la jeunesse de la cour : renoncer aux plaisirs, c'était pis que la mort, c'était la plus triste vieillesse qu'on pût imaginer. On ne savait pas que le jour de la grande opération était proche, mais tant de sagesse faisait peur. Cela ne pouvait convenir qu'à la vieille dame qui s'était emparée du roi et qui ne voulait plus le laisser voir à personne. Un sentiment de malaise se répandit sur la cour, comme celui qui se répand sur la terre quand le soleil s'éclipse. Presque tous les courtisans éprouvaient cette vague inquiétude qui précède un grave événement politique; chacun faisait ses calculs suivant sou opinion et ses intérêts. La Bruyère disait en souriant (1) : « L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr d'atteindre. )>

M""" de Maiuteuon avait l'appartement qui, l'année précédente, était occupé par M""^ la duchesse de Bourbon, et M"^" de Bourbon avait l'appartement de M'"^ de Maintenon (2). Le nouvel appartement de M""*" de Maintenon était de plain-pied avec celui du roi ; on l'avait rendu très propre et très commode par divers ajustements qu'on y avait faits. Le roi y allait tous les soirs, comme il allait auparavant chez M""^ de Moutespan. Bien peu de gens étaient admis à ces soirées intimes. « Le roi faisait souvent venir M""^ de Bourbon, dont la gaieté extraordinaire le divertissait :3). Elle était très jolie, avec beaucoup d'esprit, plaisante, railleuse, n'épargnant personne, se réjouissant d'une bagatelle, coiffant son genou comme une poupée quand elle n'avait rien de mieux à faire, voulant plaire à tout le monde, et trouvant

(1) Chap. XI, n^lO.

(2) Dangeau, 9 oct. 1686.

(3) Mémoires de Vahhé de Chohy.

moyeu d'y réussir : caractère siugulier qui plaît d'abord , mais qui u'est pas trop bou à l'user. » C'est ainsi que l'abbé de Choisy nous représente cette princesse de quinze ans dans l'appartement de M™" de Maintenon à Fontainebleau. Cela valait bien la comédie pour Louis XIV : il aimait avoir, au milieu des vieillards galants et polis qui l'entouraient, ce joli petit minois dans toute la fleur d'une beauté qui vient d'éclore; il trouvait dans la jeune épouse du duc de Bourbon cette nuance de raison et d'agrément qui occupait les yeux et le cœur de ceux qui lui parlaient (1 ) ; il l'écoutait plaisanter sur les choses les plus légères avec une vivacité qui le surprenait et une bonne grâce qui le ravissait. Comment une sincérité si vraie et si aimable, quand tout était contraint et inquiet autour de lui ; comment un enjouement si pur et si gai, quand tout était sombre et triste, n'auraientils pas touché le cœur d'un père qui se repentait de l'être ? Attendri sans vouloir le paraître , il pardonnait à sa fille ces piquantes vérités qu'elle disait aux uns comme aux autres , et ces railleries qui n'épargnaient personne (2), parce qu'il savait bien qu'elle ne tenait compte aux hommes que de leur mérite et ne croyait avoir que des amis.

La Bruyère était heureux et fier des succès de M'"" la duchesse de Bourbon. « Il y a, dit-il (3), des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme paistris (s/'c) de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leurs gestes et dans tout leur maintien ; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proj)rement et ennuyeusemeut. )> Tel n'était pas le genre de M™" la duchesse de Bourbon. Autour du Dauphin, c'était tout le contraire : ce II y a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce, et rencontrer heureusement sur les petits sujets (4), il faut trop de manières, trop de politesse, et même trop de fécondité : c'est créer que de railler ainsi, et faire quelque chose de rien. ï> Tel

(1) Chap. XII, n'J 28.

(2) Chap. xir, iv^ -28.

(3) Chap. V, n" 15.

"4) Chap. V, n" 4.

476 LA 15RUVERE

était le genre de la jeune duchesse de lîourbon. Artéuice valait bien Voiture ou Sarrasin.

Pendant que M.""~ de Maintenon tenait ces charmantes soirées de Fontainebleau, M"*" de Moutespan demeurait enfermée à Claguy avec M'"^ de Blois, qui avait la i)etite vérole. C'était vraiment pour elle un grand sacrifice. Le roi lui en savait doublement gré , et pour les soins qu'elle donnait à leur fille cadette, et pour l'agrément qu'elle lui procurait d'être loin de lui. Surtout dans la circonstance, elle en était parfaitement convaincue. Aussi, dès que la petite vérole de M'"' de Blois lui permit de s'échapper de Clagny, elle vint à Fontainebleau; mais elle n'j arriva que bien longtemps après les autres, et quand déjà tout le monde pensait au départ. Le roi, qui la craignait, retourna les soirs chez elle, et lui donna extérieurement des marques de considération qui pouvaient adoucir son ressentiment. Les soirées de M™'' de Maintenon furent un instant interrompues, non les succès de M*"^ la duchesse de Bourbon ; car elle venait chez sa mère consoler son père de l'ennui qu'il s'imposait. Sous les yeux de ses parents étonnés et ravis, elle s'épanouissait avec tous les charmes de leur esprit et toutes les grâces de leur jeunesse passée. Condé, dans sa retraite de Chantilly, tressaillait de joie en écoutant tout ce qu'on lui rapportait de l'affection du roi pour l'épouse de sou petit-fiis.

Le 8 novembre, ^l^" de Caylus, qui était revenue à la cour avec son mari, fut étonnée àv l'éclat qui environnait la duchesse de Bourbon : jamais elle ne lui avait paru ni si aimable ni si belle. Le 9, à la Comédie, elle était vraiment éblouissante : on ne se lassait pas de la regarder, de l'admirer. On se la montrait avec enthousiasme, on se demandait si elle pourrait se soutenir à ce degré de splendeur. Elle était d'un gaieté si franche, si vive, si étincelante, qu'elle rendait tout le monde heureux. A la fin du spectacle, elle devint sérieuse ; une ombre passa sur son front : elle pâlit, se trouva mal et s'évanouit. Il fallut l'emporter tonte ])âmée.

Elle avait la petite vérole! Est-ce possible? Est-ce que M"*" de Moutespan sa mère, qui avait soigné M"*" de Blois à Clagny, la lui aurait apportée? On ne pouvait le croire. Xon, ce n'était pas cette horrible maladie qui, l'an passé, dans le même temps, dans le même lieu, avait frappé la princesse de Couti et tué son mari. Xe serait-il plus permis à aucune beauté de lui échapper? Mais, le 11 novembre, le doute n'était déjà plus de saison : la petite vérole paraissait à M™- la du-

chesse de Bourbon, avec un caractère malin et dangereux. Lcroiordonna aussitôt que le Dauphin et la Daupliine partissent dès le lendemain pour Versailles, et que le duc de Bourbon et sa sœur, M"° de Bourbon, se rendissent à Paris, Qui ne fut frappé de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées ou de ces fleurs qui s'épanouissent trop vite et sont aussitôt flétries. Mais quels furent les sentiments du prince de Condé lorsqu'il fut menacé de voir briser ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi! Il partit de Chantilly, pénétré de toutes les inquiétudes que donnait la petite vérole, et tourmenté de la goutte. Il rencontra en chemin le duc de Bourbon et M'"" de Bourbon, que le roi renvoyait à Paris, Ils furent eff'ra3^és de voir M, le Prince si pâle et si défait : ils voulurent le dissuader de continuer sa route et le garder avec eux ; ils répétaient que M""" la Duchesse leur mère, qui avait toujours jusque-là veillé sur la duchesse de Bourbon, ne l'abandonnerait pas. Rien ne put arrêter M. le Prince ; il arriva le soir à Fontainebleau après minuit; il alla aussitôt voir la duchesse de Bourbon, et s'enferma avec elle, pour lui rendre les devoirs non seulement d'un père tendre, mais d'une garde zélée. En effet, la jeune princesse courait risque de perdre plus que sa beauté. On la fit confesser et communier, on la prépara à bien mourir. M""* de Montespan, qui ne l'avait pas quittée, monta en carrosse et s'en alla à Paris, la croyant déjà morte, ou pour ne pas la voir expirer.

Le roi, au bruit de l'extrémité de sa fille, voulut l'aller voir : il allait entrer dans la chambre ofi elle était couchée (1), mais M, le Prince, qui était dans l'antichambre, oublia la faiblesse de ses jambes devenues incapables de le soutenir, puisque ordinairement il ne pouvait faire un pas sans être appuyé sur deux hommes; il se leva brusquement et alla barrer la porte au roi en lui disant : « Je n'ai pas la force de vous empêcher de passer ; mais si vous voulez entrer, il faudra au moins me passer sur le ventre. » Il se fit là un combat admirable entre l'amour paternel et le zèle d'un courtisan. Enfin M. le Prince parla si fortement et si tendrement, que le roi se rendit à ses raisons, et M. le Prince alla tomber évanoui à quatre pas. Le même jour, 13 novembre, la duchesse de Bourbon eut une crise que l'on crut mortelle, mais qui détermina la guérison. Le roi était descendu chez M™' de Maintenon, où il attendait des nouvelles de moment en moment; il apprit

(1) De morte Condœi, par le P. Bergier.

iiinsi (^iie sa fille était hors de danger. Le 14, toute inquiétude avait disparu, et, le 15, le roi partit pour Versailles.

« A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné, dit Bossuet, que le grand roi allait s'exposer à ces cruelles douleurs où tout l'univers a connu sa piété, sa constance et tout l'amour de ses peuples? » Non certainement. Le secret avait été biei^ gardé, et, le 18 au matin,les courtisans qui étaient à Versailles apprirent, avec une extrême surprise , que le roi s'était fait faire la grande oi)ération. Le 17, il s'était promené dans plusieurs endroits de Versailles, et quoiqu'il souffrît beaucouj), il n'en avait laissé rien paraître. Mais il avait donné ses ordres à son chirurgien et à son médecin, et il avait averti W" de Maintenon et M. de Louvois que ce serait pour le lendemain à 8 heures, et qu'ils eussent à se trouver dans sa chambre à l'heure dite (1). Le 18 à huit heures, il dormait profondément; quand ou l'eut éveillé, il demanda si tout était prêt, et si M. de Louvois était là? Oui; lui fut-il répondu. Il se jeta à bas de son lit, et se mit à prier Dieu. Puis s'étantlevé, il dit tout haut : « Mon Dieu! je me remets entre vos mains. » Aussitôt après, le chirurgien Féhx commença l'opération. M'"'' de Maintenon se tenait auprès de la cheminée, Louvois auprès du roi, et pendant l'opération le roi lui serrait la main avec angoisse, sans crier. Sur les dix heures, quand tout fut terminé, le roi fit entrer les courtisans qui attendaieut sans rien savoir, et de son lit il leur raconta ce qui venait de se passer. C'est ainsi qu'ils apprirent, avec plus d'émotion que le roi n'en montra, comment on lui avait coupé le bo3'au depuis l'endroit où il était percé jusqu'en dehors, comment on lui avait donné ensuite sept coups de ciseaux dans les chairs vives pour rendre la plaie plus belle , et comment enfin il avait commandé à Félix de bien examiner s'il n'en fallait pas donner quelque autre, et n'avait renoncé à ce supplice que sur l'assurance qu'on n'avait vien négligé pour le guérir, comme s'il eût été le dernier des hommes. Aussitôt le roi envoya porter cette nouvelle à Monseigneur qui était à la chasse et ne revint que le soir, à la Dauphine qui en fut très émue, à Monsieur et à Madame qui étaient à Paris, à M. le Prince et à M. le Duc qui étaient à Fontainebleau et qu'il invita par le même courrier à ne point quitter M"'" la duchesse de Bourbon. Louvois écrivit une lettre circulaire aux généraux, aux gouverneurs, aux évêques et aux

(1) Bécil de la ffiaiide ojHration faite au roi Louis XIV, par M. Leroi, conservateur de la bibliothèque de Versailles.

DANS LA MAISON DE CONDÉ. 47'j

intendants pour leur faire connaître, avec plus de détails que nous n'avons osé en donner, la grande opération à laquelle il av:iit assisté. Le roi était sauvé.

On comprend facilement qu'au milieu de ces événements personne ne nous parle de la Bruyère, et que nous ne sachions pas ce qu'il était devenu. Cependant il est très probable qu'il fut renvoyé à l'aris auprès dn duc de Bourbon; là il apprit la grande opération avec non moins d'émotion que la France entière, et il fut témoin de ce que raconte l'abbé de Choisy : « On ne peut exprimer l'effet que produisit dans l'esprit des Parisiens une nouvelle si surprenante (1). Chacun sentit, dans ce moment, combien la vie d'un bon roi est précieuse; chacun crut être dans le même danger où il était; la crainte, l'horreur, la pitié étaient peintes sur tous les visages ; les moindres du peuple quittaient leur travail pour dire ou pour redire : ce On vient de faire au roi la «: grande opération! » Ce mot, auquel on n'était pas accoutumé, effrayait encore davantage. J'ai ouï de mes oreilles un porteur de chaise dire eu pleurant : « On lui a donné vingt coups de bistouri, et ce pauvre homme n'a pas sonné mot. » — « Qu'on lui a ftiit de mal! » disait un autre. Ou ne parlait d'autre chose dans toutes les rues, et tout Paris le sut dans un quart d'heure. Les églises se remplirent en un moment, sans qu'il fût besoin que les curés s'en mêlassent : on demandait à Dieu la guérison d'un prince qui, après avoir mis le nom français au-dessus de tous les autres noms, était sur le point de combler de bonheur une nation qu'il avait déjà comblée de gloire; ou demandait à Dieu de prolonger une vie dont les commencements étaient si grands et dont la fin, suivant toutes les apparences, devait être si avantageuse à son peuple. Cet empressement, si naturel et si volontaire, dura tant que l'on crut le roi eu quelque danger. »

La Bruyère n'oublia jamais ce beau spectacle. « Si les hommes, pensait-il (2), ne sont point capables sur la terre d'une joie plus naturelle, plus flatteuse et plus sensible que de connaître qu'ils sont aimés, et si les rois sont hommes, peuvent-ils jamais trop acheter le cœur de leurs peuples?» Les pamphlétaires réfugiés à l'étranger ne furent pas moins frappés que la Bruyère de ce spectacle : « L'on dirait, à voir l'affection que les peuples témoignent pour la personne du roi (3), qu'a-

(1) Mémoires de l'abbé de Choisi/.

(2) Chap. X, no 31, 7^ éd.

(3) Courtilz de Sandras. Mercure historique et pordique, février 1687, p. 372-373.

vec toutes les qualités qu'ils remarquent eu ce prince, il a encore celles de Louis XII, à qui Ton avait donné le nom de père du peuple. Mais les clioses sont bien éloignées de ce que je viens de dire... » — « Nom-' mer un roi père du peuple, répétait la Bruyère (1), est moins faire son éloge que l'appeler par son nom , ou faire sa définition. » Mais il ne publiera que plus tard cette froide et profonde observation. Au milieu de l'enthousiasme général, la froideur du moraliste eût paru de mauvais goût. Après laguérison du roi, la joie fut extrême, comme l'inquiétude l'avait été auparavant, et des chants d'allégresse retentirent de tous côtés (2). Les laquais même convièrent, par des affiches, tous leurs camarades de Paris à se cotiser pour faire les frais d'un Te Deuw. Mais vers le même temps la maison de Coudé fut plongée dans le deuil.

(1) Chap. X, n" 27.

(2) De Sonrches, t. II, p. 2, note.

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