‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 8 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Bruyère fait son apprentissage du métier d'écrivain. — Il était dans une excellente position pour cela : libre et content; il entreprend de faire un livre : influence de Malebranche, de Molière, de Corneille, de Racine, de Bourdaloue et des sermonnaires. — L'idéal qu'il se propose est la simplicité et le naturel des anciens. — Il se forme le goût en lisant les poètes et les prosateurs. — ■ La Fontaine et Boileau, Montaigne, Pascal et la Rochefoucauld sont ses modèles ; mais il n'imite personnne. — Chercher le vrai sans prévention, prendre son temps pour le bien définir et le peindre à son gré : voilà sa vocation. — Il examine les avares et l'avarice, les financiers et les partisans, puis les autres vices et les autres faibles. — Sa curiosité insatiable parcourt toute la bourgeoisie française et même une partie de la noblesse, toutes les coteries parisiennes , les femmes esclaves de la coutume et de la mode , et les hommes d'une irréprochable correction. — Mais il ne peut achever son livre , il refuse également de le publier et de l'abandonner.

c( Il y a des gens (1) qui s'eugagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes ; qui vont pour voir, et qui ne voient pas ou qui oublient ce qu'ils ont vu ; qui désirent seulement connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, et qui veulent être un jour revenus de loin. » Tel n'était pas la Bruyère. Nous avons vu qu'il n'aimait pas à être absent de Paris; il n'était pas allé loin, puisqu'il n'avait visité qu'une partie de la Normandie ; mais il y avait recueilli d'utiles observations pour la science des mœurs, et il en avait rapporté quelque chose de plus utile encore pour un écrivain, une charge et un revenu qui assuraient son indépendance.

(1) Chap. XIII , no 2.

5G LA BRUYERE

Seul arl)itre do ce qu'il faisait ou ne faisait point, il pouvait mainteuant reuiplir le vide du temps comme bon lui semblait. Il quitta la maison de la rue Greuier-Saint-Lazare et alla demeurer rue Chapou (1). Il n'y demeura pas longtemps et vint fixer sou domicile rue des Grands- Augustins. Là il vécut à sou aise dans une chambre carrelée à neuf et ornée de la belle tapisserie de verdure de Flandre, qu'il avait achetée à la vente du mobilier de son oncle. Il habitait avec toute sa famille et ne s'occupait de rien dans le ménage. C'était sa mère qui faisait tout et payait tout, ainsi qu'on le voit dans les comptes qu'elle rendit à ses enfants, le 14 octobre 1676. M. Servois, qui nous fournit ces détails, a découvert, dans une autre pièce notariée (testament d'Elisabeth de la Bruyère), que notre auteur ne paya pas toujours les notes de son tailleur. C'était pousser un peu loin Findifférence philosophique. « Un homme fat et ridicule, disait-il (2), porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons , des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter. » Molière l'avait déjà dit dans V Ecole des maris (3) ; mais cela n'empêche pas les philosophes de payer leurs dettes. Hàtons-nous d'ajouter que la créance du tailleur était si peu considérable que cela ne valait guère la peine d'en parler, et qu'elle était au compte des trois frères de la Bruyère; ce qui réduisait la dette de l'aîné à bien peu de chose. En général il tenait ses comptes en règle et jouissait de sa fortune avec ordre et mesure. Aussi était-il content de son sort (4). « Un homme fort riche peut manger des entremets , faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur. Cela est juste et de son ressort, mais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents. »

Le roi de France alors était moins tranquille que la Bruyère : il était aux prises avec presque toute l'Europe. L'invasion de la Hollande était la cause de cette guerre ; l'occupation de Maestricht et la conquête de la Franche-Comté en étaient les plus sérieux avantages ; le sang cou-

(1) Servois, Notice bioffi-aphique.

(2)Chap. XIII, no 11.

(3) Acte I, scène r.

(4) Chap. VI, n" 1,

lait dans les Pays-Bas, sur les bords du Tlhiu et dans les montagnes des Vosges. Condé livrait la terrible bataille de Senef ; Créqni perdait celle de Consarbruck; Tureune, après avoir fait sa belle et dernière campagne d'Alsace, était tué à Salzl)ach dans le pays de Bade. Pour suppléer aux milices populaires, on avait cru devoir appeler le ban et l'arrière-ban de l'ancienne chevalerie; et ces gentilshommes, qui dans leurs provinces étaient des matamores comme don Fernand (1), et semblaient prêts à massacrer le genre humain, ne firent point merveille contre les ennemis de la France. On ne les avait pas convoqués depuis Louis XIII. Montés et armés inégalement, tous ou presque tous sans expérience et sans exercice, ils ne voulaient ni ne pouvaient faire un service régulier (2) : ils causèrent beaucoup d'embarras au commandement militaire, et l'on fat dégoûté d'eux pour jamais. « Si la noblesse est vertu, disait la Bruyère (3), elle se perd par tout ce qui n'est pas vertu ; si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. » Qu'étaitce donc que la noblesse de M. le trésorier de France en la généralité de Caen ? Il pourra se procurer comme son oncle la satisfaction honorable de se faire enterrer avec des éperons dorés. Voilà tout.

En attendant, tandis que M. de Homeau faisait ses études de droit pour devenir avocat au parlement, taudis que le jeune Robert de la Bruyère faisait ses études pour se préparer à la cléricature, l'aîné de la famille, avec sa modeste fortune et sa modeste noblesse, aurait pu faire un bon et honnête mariage; mais il ne voulut pas s'exposer, comme son père et sou grand-père (4), aux embarras d'une nombreuse famille ; et d'ailleurs, comme son oncle, il tenait trop à son indépendance, a Un homme libre et qui n'a point de femme (5), s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé : il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. »

On voit que la Bruyère ne manquait pas d'ambition. Quels étaient ses projets? que faisait-il alors à Paris? Sou apprentissage du métier d'écrivain.

(1) Chap. XI, u» 129.

(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV.

(3) Chap. XIV, n» 15.

(4) Chap. VI, no 61.

(5) Chap. 11, n^ 25.

En 1692, la Bruyère, devenu un célèbre écrivain, disait à ceux qui voulaient marcher sur ses traces (1) : « Tel tout d'un coup et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, une jilume, dit en soi-même : « Je vais faire un livre, » sans autre talent pour écrire que le besoin quïl a de cinquante pistoles. Je lui crie inutilement : ce Prenez une scie, Dioscore (en grec, fils de Jupiter), sciez, ou bien tournez , ou faites une jante de roue ; vous aurez votre salaire. » Il n'y a point d'apprentissage de tous ces métiers. « (bpiez donc, transcrivez, soyez au plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point. » Il veut écrire et faire imprimer; et parce qu'on n'envoie i:)as à l'imprimeur un cahier blanc, il le barbouille de ce qui lui plaît : il écrirait volontiers que la Seine coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est à la pluie ; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre l'Etat, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il passe à l'examen, il est imprimé et, à la honte du siècle comme pour riiumiliation des bons auteurs, réimprimé. » La iJoctrine desmœurs, par le romancier Gromberville, eut tous ces avantages et ces inconvénients. Armé de la méthode de Descartes, la Bruyère saura bien les éviter; mais comment va-t-il composer son ouvrage? Un homme qui s'est vanté d'avoir été l'ami de la Bruyère et qui ne fut que son plagiaire, un avocat peu véridique, Brillon (2), dit que l'auteur des Caractères mit dix-huit ou vingt ans à composer son ouvrage, et que pendant tout ce temps-là il fut occupé, soit à l'écrire, soit à se demander s'il le publierait. Il y a du vrai dans ces assertions peu vraisemblables.

Il parut en 1074 un ouvrage d'un beau style et fortement pensé (3), qui exerça sur la Bruyère une influence notable, c'est la Recherche de la vi'rité , par le P. Malebranche, de l'Oratoire. On a même voulu prouver, par de nombreux rapprochements (4), que la Bruyère avait fait beaucoup d'emprunts à Malebranche. La Bruyère le nie. Ne pouvait-il pas penser aj)rès Malebranche des choses vraies que d'autres penseront encore après lui?

Malebranche était Parisien comme la Bruyère et n'avait que sept ans

(1) Chap. XV, n» 23.

(2) Sentiments critiques sui' les Caractères de M. de la Brui/ère,

(3) Etude sur Malebranche, par l'abbé Blampignon, Paris, 1862.

(4) Elude sur la Bruyère et Malebranche, par A. Damien; Paris, chez Durand, 1866.

DANS LA MAISON DE CONDE. f/J

de plus que lui. Après avoir fait sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie eu Sorbouue, il était eutré dans l'Oratoire de Paris eu 1660, et s'y trouvait en môme temps que la Bruyère (1). Il avait longtemps étudié avec le P. le Cointe la chronologie et l'histoire ecclésiasti(pie, où il s'embrouilla constamment, et avec le P. Richard Simon l'exégèse biblique, à laquelle il ne comprenait rien. En 1664, le P. Malebrauche trouva, chez un libraire de la rue Saint-Jacques, le Traite de Vhomme^^x Descartes ; il l'acheta et le dévora avec la plus vive émotion. Bientôt il acheta les autres ouvrages du philosophe et passa quatre années à le méditer. Pour mieux le comprendre, il étudia aussi les mathématiques, l'anatomie, l'histoire naturelle, et, à l'âge de trente ans, il commença son livre. Le premier volume, qui contenait les traités des sens, de l'imagination et de l'esprit pm*, demanda cinq ans de travail : il fit beaucoup de bruit ; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais il semblait moins avoir suivi les idées de Descartes, que les avoir inventées (2); il les exprimait avec une rare éloquence. Malebrauche et la Bruyère étaient donc du même pays, de la même époque, formés à la même école (3). Ils avaient suivi la doctrine du même maître; quoi d'étonnant si, en gardant une parfaite indépendance, ils rencontrèrent parfois les mêmes idées et môme certaines expressions qui convenaient à leurs vues communes ?

Au demeurant, rien de plus différent que ces deux philosophes : ils n'avaient ni le même but, ni le même génie, ni surtout le même système. Malebrauche était tout entier dans l'abstraction, la Bruyère dans l'observation; Malebrauche vivait pour l'idéal, la Bruyère voulait travailler pour la pratique. Tandis que Malebranche, enivré de métaphysi<pie, pénétrait, au risque de s'égarer, dans les mystères insondables de la philosophie transcendante et de la plus sublime théologie, la Bruyère, après avoir examiné quelque temps ces questions hasardeuses et rebattues qu'on appelait les principes de la morale (4), se jeta vite dans l'application, où il trouvait moins de péril et plus d'intérêt. Malebranche méprisait l'histoire et toutes les sciences qui s'y rapportent, jusques et y compris la chronologie. La Bruyère ne

(1) Ij Oratoire, de France, par A. Perrault, c. iv.

(2) Fontenelle, Élocie de Malebranche.

(3) Etude sur la Bruyère et Malebranche, par A. Damien. Paris, 1866.

(4) Discours sur Théophraste, p. 12,

GO LA BRUYERE

dédaignait pas l'expérience des anciens, ni celle des modernes, pas même celle de Malebranche , pour former son jugement sur les hommes. Maiebranche, voulant se dépouiller de ses sens et de son imagination, concevait une morale tro]) élevée qui se perdait dans une région d'idées dont l'accès est bien difficile ; la Bruyère essayait de fonder la science des mœurs sur la philosophie expérimentale, en ajoutant ses découvertes à celles qui avaient été faites avant lui, et en présentant ses conclusions comme celles qu'avec le sens commun chacun de nous recueille tous les jours dans le cours ordinaire de la vie. Malebranche disait (1) : « Il n'y a point de science qui ait tant de rai)port à nous que la morale. C'est celle qui nous apprend tous nos devoirs, ce que nous devons à Dieu, à notre prince, à nos parents , à nos amis et généralement à tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne même le chemin qu'il faut suivre pour être éternellement heureux; et tous les hommes sont dans une obligation essentielle ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant il y a six mille ans qu'il y a des hommes, et cette science est encore imparfaite. » — La Bruyère répondait (2) : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes. » On peut juger jiar cet exemple de la manière dont nos deux auteurs traitaient le même sujet.

Parmi les modernes, l'incomparable Molière venait de mourir (3). Le curé de Saint-Eustache lui avait refusé la sépulture ecclésiastique. Il avait fallu que le roi intervînt pour accorder un peu de terre au grand comédien français. « Quelle idée plus bizarre, disait la Bruyère (4), que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans nue salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état de comédien. »

Ou était alors dans le fort de la lutte entre les deux e-rands tragfi-

(1) Recherche de la vérité, éd. 1G75, t. 11,1. IV, c. Il, p. 10.

(2) Chap. i,n°l.

(3) 13 février 1673.

(jiies fi'auçais. Bajazct fat le i)oiut culminant de la Lrillante carrière (le Racine : on préférait cette pièce à celles de Corneille (1); mais ensuite une cabale se monta contre Racine. IpJdgénie en triompha, non sans peine. Les amis de Corneille reprirent courage : en 1676, on jouait à la cour China, Pompce, Horace, Scrtorius, Œdipe et Rodo- (fimc; le vieux Corneille tressaillit de joie et demanda des acteurs (2). La Bruyère le vit alors, et fut tout étonné de le voir. Cet homme qui s'élevait si haut par la composition^ qui n'était pas au-dessous des plus grands héros de l'antiquité, qui était politique, philosophe et roi dans ses vers (3), était dans la conversation d'une simplicité bourgeoise : il disait : « Je suis saoul de gloire et affamé d'argent. » Il ne jugeait de la bonté de sa pièce qu'en comptant la monnaie qu'elle rapportait; cela n'empêcha pas la Bruyère d'admirer le génie de l'illustre poète.

Corneille s'affaiblissait tous les jours par l'âge , par la pauvreté, par les malheurs de famille. Ce n'était pas la faute de Racine, et cependant les partisans de Corneille s'acharnèrent contre lui. Le P'' janvier 1677, Racine fit représenter sa Phèdre par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Le 3 janvier 1677, Pradon fit représenter Pyrame et Tkisbé par les comédiens du roi. Quelque mauvaise que fût la pièce de Pradon, elle ne laissa pas de paraître d'abord avec éclat, et même de se soutenir quelque temps. Les efforts de la cabale de Corneille en furent la cause. Racine indigné renonça au théâtre. Boileau essaya de le consoler (4) et l'assura qu'on lui rendrait justice après sa mort. La Bruyère voulut lui rendre justice tout de suite, comme s'il était la postérité.

« Corneille (5) ne peut être égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable, mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négli-

(1) M™e de Sévigné, t. II, p. -ICô, 466, 467, 470.

(2) Corneille inconnu, par Levallois,

(3) Chap. xir, n» 56.

(4) Épitre vu.

(5) Chap. I, no 54.

gences dans les vers et clans l'expression qu'on ne peut comprendre dans un si grand homme. Ce qu'il y a en lui de plus émineut, c'est resi)rit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus beaux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements ; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poëmes qu'il a composés. 11 semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action ; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que colle qui est répandue dans tout le Cid^ dans Pohjeucte et dans les IToraces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragi- (jues aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans VAndromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme V Œdipe et les lloraces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : « (^rneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées. Racine se conforme aux nôtres ; celui-là ])eiut les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le pre-

inier;et par rantre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat daus la passion. Ce sont daus celui-là des maximes, des règles, des préceptes ; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle et que l'autre doit plus à Euripide. ))

Dans cette étude nous voyous paraître la théorie esthétique de la Bruyère : il n'était pas très rigoureux sur la règle des trois unités, qu'on attribuait à Aristote, puisqu'il loue Corneille de s'être affranchi quelquefois avec succès de la règle des anciens sur l'action tragique ; mais il loue Racine de s'y être assujetti. Dans les arts comme dans les sciences (1), il rêvait un idéal antique, qui brillaitpar la simplicité. Il ne comprenait rien à la beauté de l'art du moyen âge ; il semble ignorer le Dante. « Combien de siècles, s'écrie-t-il, se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et daus les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel! )> Il admirait Corneille, qui avait un génie plus élevé et plus original ; il aimait mieux Racine, qui se rapprochait plus des anciens et rendait mieux les sentiments des hommes. Je crois volontiers qu'il trouvait plus à glaner chez le poète qui représente les hommes tels qu'ils sont, que chez celui qui les montre tels qu'ils devraient être. Corneille définit mieux, mais il raisonne trop. Racine est moins grand, mais il peint mieux. D'où la Bruyère tire cette double conclusion : « 1" On ne peut atteindre le parfait ou surpasser les anciens (2), qu'en les imitant. 2° Tout l'esprit d'un auteur (3) consiste à bien définir et à bien peindre. Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement. »

C'était si bien le goût de cette époque, qu'on le remarque jusque dans l'éloquence sacrée. Un nouveau genre dominait la chaire chrétienne : Bossuet, absorbé par l'éducation du Dauphin, ne prêchait plus; Mascaron, devenu évoque de Tulle, observait la loi delà résidence. Bourdaloue était le seul prédicateur ; M"^" de Sévigné écrivait (4) :

(1) Chap. I, n» 15.

(2) Chap. I, no 15.

(3) Chap. I, n» 14.

(4) 25 décembre KîTl, t. II, p. 448; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX. p. 22U, etc.

G4 LA lîRUYERE

« Je vais eu Bonvdaloiie. Ou dit qu'il s'est mis à peiudre les gcus et que, l'autre jour, il fit eu trois points la retraite de Tréville : il u'y inauquait (jue le uoui, mais il u'eu était pas besoin. Avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles jmssées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. » L'engouement de M"° de Sévigné l'entraîne à de singulières exagérations. Voici la vérité : pour aller à la réformation des mœurs, leP.Bourdaloue commençait toujours, dit l'abbé d'Olivet (1), par établir sur des principes bien définis et biou liés une proposition morale; et après, de peur que l'auditeur ne se fit point l'application de ces principes, il la faisait lui-même par un détail merveilleux où la vie des hommes était peinte au naturel. Or, ce détail étant ce qu'il y avait de plus neuf et ce qui par conséquent frappa d'abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter : on ne vit plus que portraits, que caractères dans leurs sermons. <( Les citations profanes, dit la Bruyère (2), les froides allusions, le mauvais patliétique, les antithèses, les figures outrées ont fini ; les portraits finiront et feront place à une simple explication de l'Evangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion. » La Bruyère attendra encore longtemps que sa prédiction s'accomplisse ; mais il est incontestable qu'au moment où nous sommes, Bourdaloue avait déjà inauguré le règne des portraits en chaire, et (pi'il était alors dans toute sa vogue. Il n'était pas possible qu'un esprit aussi éveillé que la Bruyère ne s'en aperçût pas. Les chuchotements des femmes et des gens de cour sur les personnes que le prédicateur avait décrites, circulèrent jusque daus la bourgeoisie, qui n'eut pas grand'peine à imiter la noblesse sur ce point. « Ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, dit la Bruyère (3), indifférents pour les choses qui leur sont étrangères, sont avides de celles qui se passent sous leurs yeux et qu'ils ont comme sous la main. » Il comprit enfin que pour plaire aux femmes et aux gens de cour, comme aux femmes et aux hommes de la bourgeoisie, en un mot à tous ceux qui avaient plus de goût que de science, il fallait décrire les mœurs contemporaines, et peindre les caractères de leurs concitoyens avec la simplicité et le naturel des anciens.

C'est pour cela sans doute qu'il étudia les poètes de la Renais-

(1) Eistoire de V Académie française, éd. L. Livet, t. II p. 321.

(2) Chap. XV, no 4.

(3) Discours sur Théopliraste,

sance (1) comme Jodelle, Belleaii et du Bartas. Il aimait sm-tout Marot à cause de ses vers naturels et faciles, mais il ne lui pardonnait pas d'avoir semé des ordures dans ses ouvrages (2). Il admirait la verve et l'enthousiasme de Ronsard ; mais il lui reprochait d'avoir corrompu notre langue par ses néologismes bizarres. Il goûtait Racan, mais il savait le plus grand gré à Malherbe (3) d'avoir réparé notre langue, et montré ce qu'il y avait de plus beau dans la nature humaine, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus noble, de plus naïf et de plus simple. Dans ce genre, sou poète favori, c'était la Fontaine (4). Eu sortant de l'Oratoire, où il avait étudié })Our être prêtre, la Fontaine y avait laissé la réputation d'un esprit lent qu'il fallait exciter ; il avait peu de penchant pour la spiritualité ; il ne savait pas parler et pouvait à peine raconter ce qu'il venait de voir; il y avait j)aru absolument incapable de faire un bon prédicateur. En effet, vers 1671, il publia un recueil de ses Contes, qui sont fort grivois, et les six premiers livres de ses Fables, qui ne brillent pas par une morale austère. En 1678 et 1679, il pubha un second recueil qui ne renfermait que les cinq livres nouveaux (les Livres VII-XI). « Faites-vous envoyer promptemeut les Fables de la Fontaine , écrivait M""' de Sévigné à Bussy, 20 juillet 1679. Elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelquesunes et, à force de les relire, ou les trouve toutes bonnes. Cest une manière de narrer à laquelle on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières. » La Bruyère ne fut pas moins surpris ni satisfait en lisant la Fontaine. Trop bon cartésien pour s'inquiéter beaucoup de ce que le fabuliste préférait les animaux à l'homme et leur instinct à notre raison, il fut heureux d'avoir enfin rencontré (5) un modèle accompli pour raconter comme les anciens les vices et les ridicules des hommes, avec une simplicité naïve et un naturel parfait.

Boileau surtout imitait les anciens, et faisait la satire des vices et des ridicules de ses contemporains. La Bruyère devait donc se rencontrer souvent avec Boileau, comme Boileau se rencontrait avec Horace. En effet, on peut citer un grand nombre de pensées qui leur sont commu-

er) Chap. I, nos 42 et 43.

(2)Chap. r, nos 40, 41, 42.

(3) Chap. I, nos 39^ 42 et (JO.

(4) Ms. du P. Batterel.

(5) Chap. XII, n» 56.

GG LA BRUYERE

nés (1). « Horace et Boileaii l'ont dit avant vous. — Je le crois sur votre parole, mais je l'ai dit comme mieu. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie (pie d'autres encore penseront après nous ? » La Bruyère avait un avantage sur Boileau (2). « Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus : il les entame quelquefois, et se détourne ensuite (3) sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. » La Bruyère saura bien s'affranchir de cette contrainte. Boileau appelle les gens par leur nom ; la Bruyère ne nommera personne. Boileau fait des portraits d'hommes vicieux ou ridicules , et avec son vers fort et son style d'airain, il enfonce ses traits dans le cœur de ceux qu'il combat; la Bruyère, qui écrit eu prose, peut toucher le mal d'une main plus légère : comme les sermonnaires du jour, il fera des vices et des faibles des hommes des peintures aussi vives qu'inoffensives. D'ailleurs, il avait le droit et la volonté de se tenir toujours au-dessus des passions qui agitaient ses contemporains ; et il se figurait que, dans les régions supérieures de la science et de la philosophie, la malice des hommes ne saurait l'atteindre , ni l'accuser de médisance ou de calomnie.

Les prosateurs français ne furent pas moins utiles à la Bruyère que les poètes. Amyot avec sa traduction de Plutarque (4) lui fit comjDrendre qu'un style grave, sérieux et scrupuleux va loin et dure longtemps. Le traité des passions de Coefteteau lui rendit le même service. Balzac pour le nombre, pour les termes et l'expression; Voiture pour le tour, l'esprit et le naturel (5), lui fournirent quelques exemples à imiter dans l'occasion, mais peu de pensées et encore moins de sentiments. Il trouva dans la sale corrnption de Rabelais (6) une morale fine et ingénieuse dont il savourait l'exquise délicatesse. Mais parmi tous ces prosateurs, celui qu'il fréquenta le plus était Montaigne (7). Il ne croyait pas exempt de tout blâme cet auteur qui écrit ses idées comme elles lui passent par la tête, sans ordre, sans choix, sans vergogne, et qui montre, à nu et au grand jour, des sentiments que d'autres ont cou- Ci) Chap. I, no 09.

(2) Chap. I, n» 65.

(3) Œuvres de Boileau. épitre xi, v. 49.

(4) Chap. I, n° 45.

(5) Chap. I, n»^ 37, 40, 45.

(C) Chap. I, n" 43.

(7) Chap. I, n° 44.

tiirae de cacher ; mais en dépit des écrivains châtiés qui rejetaient les J'Jssa^'sde Montaigne avec mépris, il s'accommodait fort bien de ce livre, où il avait déconvert un trésor de pensées originales et d'observations prises sur le vif. On a compté jusqu'à trente pensées (1) qu'il lui a empruntées. Mais Montaigne les avait souvent empruntées à d'autres, ou du moins il est difficile d'en faire le triage. Montaigne considérait la vérité et la raison comme choses communes à ceux qui les entendent; et la Bruyère aussi. Ce qu'il a dit d'Horace et do Boileau s'applique à Montaigne.

Cela s'applique aussi à Pascal. Ou a compté une vingtaine d'imitations des Pensées de Pascal dans les CaracUVes de la Bruyère (2) ; sontce des imitations on des rencontres fortuites? Je ne sais. La Bruyère avait lu et profondément médité les Peiisées de Pascal; il ne le nie pas. Au contraire, il définit l'ouvrage de Pascal avec une grande précision. Cet auteur, dit-il (3), avait entrepris, en faisant servir la métaphysique à la religion, de traiter les grands et sérieux motifs de conduire l'homme à la vertu et de le rendre chrétien par la méthode géométrique. La Bruyère avait à peu près le même but; mais il ne suivra pas la même méthode que Pascal (4). Pascal est sublime : qu'est-ce que le sublime ? Il ne semble pas qu'on l'ait défini. Un esprit médiocre croit écrire divinement; la Bruyère (5) n'a d'autre ambition que d'être raisonnable et d'écrire raisonnablement.

Il ne marchera pas non plus sur les traces de la Rochefoucauld. S'il y avait trop de pensées dans Pascal pour qu'on pût les concilier toutes entre elles ; il n'y en avait pas assez dans la Rochefoucauld pour satisfaire la raison d'un vrai philosophe (6). Il n'y en avait qu'une j)our ainsi dire : l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles ; et cette unique pensée, comme multiplié e en raille manières différentes, a toujours dans ses Maximes, par la variété des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté. La Bruyère ne voulait point écrire des maximes. « Elles sont, dit-il (7), comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de

(1) Servois, t. III, p. 46.

(2) Servois, t. III, p. 51.

(3) Discours sur Théopliraste .

(4) Chap. I, n" 55.

(5) Chap, I, n» 18.

((>) Discours sur Théophraste.

(7) Préface des Caractères.

génie pour faire le législateur. » Il écrira des maximes quelquefois, quand Lon lui semblera; il donnera toujours à ses remarques la forme et retendue (^u'il jugera convenables. De même qu'il ne pouvait souffrir aucune routine, aucun système dans la recherche de la vérité, de même il ne voulait accepter aucune règle pour écrire son ouvrage. La liberté la plus complète dans ses jugements et dans la manière de les exprimer, voilà ce qu'il revendique. Il laissera la même liberté à ses lecteurs : il ne tend (1) qu'à rendre l'homme raisonnable par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, comme il se présente, par les âges, les sexes et les .conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attachés.

Le voilà donc au point de vue où il devait être pour bien voir le vrai, pour le bien définir et le bien peindre. La première règle de la méthode cartésienne exige qu'on n'apporte, dans la recherche de la vérité, ni précipitation ni prévention. Il était juste que la Bruyère (2) achevât le portrait du public avec toute l'attention dont il était capable et avec une sage lenteur (îi). « Un homme est laid, a peu d'esprit. L'on me dit à l'oreille : « Il a cinquante mille livres de rentes. » Cela le concerne tout seul, il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux ; si je commence à le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise ! » La Bruyère savait les affaires, il aurait pu s'enrichir comme un autre ; il aimait mieux se servir de ses connaissances pratiques pour juger les hommes, et voir du premier coup d'œil les choses que le monde ne regardait que longtemps après (4). — « A mesure que la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qui le couvre et qui y était sans que personne s'en aperçût. » Enfin la Bruyère ne manquait pas de loisir pour pénétrer les hommes : c'était là son penchant naturel, sou génie, sa vocation.

Il y avait près de lui, sous ses regards, des types qu'il s'amusait à définir et à peindre (5). « N *** est moins affaibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans ; mais il a la goutte et il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné, le teint

(1) Discotns SU7- Théophraste.

(2) Préface des Caractères.

(3) Chap. VI, n» 9.

(4) Chap. VI, n<'4.

(5) Chap. XI, n» 1-24.

vcrdùtre, et qui menace ruine. Il fait bâtir dans la rue *** une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoi<^nures par des mains de fer, et dont il assure qu'on ne verra jamais la fin. Il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le soulage. Ce n'est point pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. » — On a dit que N*** était M. de Hautefort, dont parle M""^ de Sévigné (1). Nous doutons que la Bruyère connût assez bien M. de Hautefort, premier écuyer de la reine et chevalier des ordres du roi, pour donner des détails si précis sur son âge, son visage, sa santé et sa manière de vivre. Nous voyons là plus volontiers un des bourgeois de sa connaissance intime et peut-être de sa parenté. L'auteur se moquait et de sa manie et de son héritage. Du reste, il avait une profonde pitié pour les avares quels qu'ils fussent, pour M. de Hautefort comme pour les autres ; et il admirait l'Harpagon de Molière. « Il y a des gens, dit-il (2), qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus mal nourris ; qui essuient les rigueurs des saisons ; qui se privent eux-mêmes de la société des hommes, et passent leurs jours dans la solitude ; qui souffrent du présent, du passé et de l'avenir; dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le moyen d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares. »

L'avarice est la passion de la vieillesse. Pourquoi? Le moraliste voulut en connaître la cause, et il nous l'a parfaitement développée (3). « Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n'est point naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse,

ri) T. VIII, p. 103, 104.

(2) Chap. XI, n» 114.

(3) Chap. XI, n» 113.

ou leur ambition dans Tâge viril ; il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser, on de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout ; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu'ils sont hommes. » En un mot, l'avarice est une infirmité des vieillards, et qui ne mérite que notre compassion.

Il est plus sévère pour les P. T. S., c'est-à-dire les partisans ou les financiers qui prenaient à ferme les revenus du roi. « Ils nous font sentir, dit-il (1), toutes les passions l'une après l'autre : l'on commence par le méi)ris, à cause de leur obscurité ; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte ; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion. » — « Si l'on partage la vie des P. T. S. eu deux portions égales (2), la première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres. » M. le trésorier de France et général des finances avait un droit de surveillance sur la collection des impôts : avec quel air de supériorité il parle de tous ces partisans, qu'il ne pouvait empêcher de faire fortune ! Il donne à l'un d'eux le nom d'un valet de comédie, fort connu par V Amjjhitryon de Molière (3). C'est un de ces gens qui sous la livrée portent souvent des messages galants. « Sosie de la livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur la ruine de plusieurs f;i milles, élevé à quelque grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien : une place de marguillier a fait ce l)rodige (4). » Il oublie les coups de bâton qu'il reçut sous la livrée d'Amphitryon.

Les femmes des P. T. S. ne valaient pas mieux que leurs maris, mais elles cachaient mieux leurs galants services : c'est ce que racontait ainsi un roman célèbre à cette époque (5) : « Henri IV était allé à trois ou quatre lieues de là pour chercher entreprise. Madame Gabrielle était demeurée au lit disant qu'elle se trouvait mal, et Bel-

(1) Chap. VI, no 14.

(2) Chap. VI, n» 32.

(3) Chap. VI, n" 15.

(4) Amphitryon, acte I, scène il, et acte III, scène vu.

(5) Les amours du grand Alcandre, par M"" de Guise, princesse de Conti, ou Histoire des amours de Henri IV, iii-12, Leyde, Sambix, 1664, p. 29, 30, 31.

legarde avait feiut tF aller à Mantes, qui n'était pas fort éloigné. Si tôt que le roi fut parti, Arpliure, la plus confidente des femmes de madame Gabrielle, et en qui elle se confiait de tout, fit entrer Bellegarde dans un petit cabinet dont elle seule avait la clef; et après que sa maîtresse se fut défaite de tout ce qui était dans sa chambre, son amant y fut reçu. Comme ils étaient ensemble, le roi , qui n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, pensa trouver ce qu'il ne cherchait l)as. Tout ce que l'on put faire fut que Bellegarde entra dans le cabinet d'Arphure, dont la porte se trouvait an chevet du lit de M™'' Gabrielle, et où il y avait une fenêtre qui avait vue sur un jardin. Aussitôt que le roi fut entré, il demanda Arphure pour avoir des confitures qu'elle gardait dans ce cabinet. Madame Gabrielle dit qu'elle n'y était pas, et qu'elle lui avait demandé congé d'aller visiter quelques parents qu'elle avait à la ville. « Si est-ce, dit le roi, que je veux manger des confitures. Si Arphure ne se trouve, que quelqu'un vienne ouvrir cette porte ou qu'on la rompe. » Lui-même commença à donner des coups de pied. Dieu sait en quelles alarmes étaient les deux personnes si proches d'être découvertes. Madame Gabrielle feignait un extrême mal de tête, se plaignait que ce bruit l'incommodait fort; mais pour cette fois, le roi fut sourd et continuait à rompre cette porte. Bellegarde, voyant qu'il n'y avait pas d'autre remède, se jeta par la fenêtre et fut si heureux qu'il se fit fort peu de mal, bien que la fenêtre fût assez haute. Et aussitôt Arphure, qui s'était seulement cachée pour n'ouvrir point cette porte, entra bien échauffée, s'excusant sur ce qu'elle ne pensait pas qu'on dût avoir afi'aire d'elle. Arphure alla donc quérir ce que le roi avait si impatiemment demandé, et madame Gabrielle, voyant qu'elle n'était point découverte, reprocha au roi mille fois cette façon d'agir. Le roi avait ses confitures, mais cela le mit en tel désordre qu'il demanda mille fois pardon, et promit bien de ne plus jamais recommencer. » — La Bruyère avait vu une Arfure mariée à un financier de sa connaissance (1). « Elle cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint***, entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le hnitlcme denier : quelle monstrueuse fortune en moins de six années! Elle n'ar-

(1) Chap. VI, n" 16.

rive h l'église que clans un char, ou lui i)orte une lourde queue ; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place ; elle le voit de front, n*en perd pas une parole ni le moindre geste. Il y a une brigue entre les prêtres pour la confesser, tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte. » Le huitième denier était un droit établi en 1672 sur tous les acquéreurs de biens ecclésiastiques pour être confirmés dans leur possession. On peut douter qu'en 1678 ce partisan eût obtenu l'absolution du curé aussi facilement que sa femme.

Bien mal acquis ne profite guère, disait le peuple. En effet, quelquefois les P. T. S. finissaient mal. On en citait des exemples fort tristes : « L'on porte Crésus (1) au cimetière : de toutes ses immenses richesses que le vol et la concussion lui avaient acquises et qu'il avait épuisées par le luxe et la bonne chère, il ne lui était pas demeuré de quoi se faire enterrer. Il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours ; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l'ait assuré de son salut. » Depuis le fameux Crésus, roi de Lydie, ou a vu trop de gens riches à millions qui ont fait une mauvaise fin , pour que nous essayons de les nommer. Cependant la Bruyère pouvait penser à quelques fameux partisans de son temps, qui, après avoir connu toutes les joies d'un luxe insolent, étaient morts dans la plus extrême misère. On parle (2) d'un nommé Aubert, plus connu sous le nom d'Aubert des Gabelles, qui avait fait bâtir l'hôtel Salé au Marais : il était plusieurs fois millionnaire. Il fut taxé en 1663 à 3,600,000 fr. et mourut malheureux dans un grenier. Eh ! qu'importe à Champagne comment il finira? Ce n'est pas son affaire. Ce joyeux compagnon est aussi un laquais enrichi, mais il mène une vie heureuse et sans souci (3). « Au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, Champagne signe un ordre qu'on lui présente, qui ôterait le pain à toute une province, si l'on n'y remédiait. Il est excusable : quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim? »

Non seulement la Bruyère apprenait à définir et à peindre les caractères qu'il avait sous les yeux, mais encore il augmentait chaque

(1) Chap. VI, noir.

(2) Cf. Clef Cochin et la note de Servois.

(3) Chap. VI, n» 18.

jour sou recueil d'observatious, et déjà il classait ses caractères. Une classe fort nombreuse dans le monde est celle des ennuyeux. Il y mettait (1) les étourdis, qui parlent un moment avant d'avoir pensé; les puristes, qui font une fade attention à tout ce qu'ils disent (2) ; les mauvais plaisants, sur lesquels on marche en tout pays, tant ils sont nombreux (il pleut partout de cette sorte d'insectes) ; les esprits obscènes ou médisants, qui ne connaissent pas le grand art de badiner avec grâce ; les gens d'uae honnêteté douteuse (3), qui appuient tout ce qu'ils disent dans la conversation, jusqu'aux choses les plus indifférentes, de longs et fastidieux serments ; ces galants de bas étage (4), qui, pour imiter la ville et la cour, parlaient encore comme à l'hôtel de Kambouillet, en y ajoutant des pointes et des équivoques. Mais le caractère le plus fade à son goût (5) est de n'en avoir aucun. « Combien d'âmes faibles (0), molles et indifférentes, sans de grandes vertus et aussi sans de grands défauts, qui ne pouvaient rien fournir ni à l'éloge ni à la satire! » Il ne s'attachait pas non plus à ces sortes de ridicules répandus parmi les hommes, qui par leur singularité ne tirent point à conséquence, ni à ces vices qui sont moins de l'humanité que de la personne et qui ne sont point contagieux. Ce qu'il recherchait, c'étaient ces caractères qui pouvaient être de quelque ressource pour l'instruction et la morale.

Il en trouvait partout; le hasard même lui en offrait jusque dans « cet inconnu qui venait se placer à côté de lui à une fête, à un spectacle ou dans une voiture publique (7). Pour le connaître, il n'avait guère qu'à l'écouter ; et bientôt il savait son nom, sa demeure, son pays, l'état de ses biens , sou emploi, celui de son père, la famille dont était sa mère, sa parenté, ses alliances et les armes de sa maison. » — Y avait-il plusieurs personnes près de la Bruyère, elles s'entretenaient ensemble ; il était rare qu'elles fussent parfaitement d'accord : elles discutaient, et même elles s'échauffaient. Le moraliste écoutait et se disait à lui-même (8) : « L'on parle impétueusement dans les

(1) Chap. V, n» 15,

(2) Chap. V, no 3.

(3) Chap. V, n» 20.

(4) Chap. V, n» 68.

(5) Chap. V, n» 1.

(6) Chap. XI, no 158.

(7) Chap. V, n° 14.

(8) Chap. V, n° 67.

entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui;rou est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, on n'est point encore convenu de celle que l'on cherche. (^)ui pourrait écouter ces sortes de conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite. »

Cet aveu est précieux : nous prenons l'observateur en flagrant déHt. et nous voyons le parti qu'il savait tirer de la société dans laquelle il vivait. Il agissait partout ainsi, et il étendait autant que possible le champ de ses observations. On le trouvait dans les endroits les plus fréquentés (1), dans les rendez-vous publics, soit au Cours et aux Tuileries, où l'on venait exactement tous les soirs pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres ; soit sur les bancs du Luxembourg, où il allait plus souvent qu'eu Sorbonne ; soit dans les promenades, comme la plaine des Sablons, où l'on passait en revue carrosses, livrées, armoiries, et où chacun disait son mot sur les personnes et les équipages ; soit au quai Saint-Bernard ('-2), où les hommes se baignaient pendant les chaleurs de la canicule, et où les femmes de la ville ne se promenaient jamais, ni avant ni après la saison des bains; soit au boulevard Saint-Antoine(3), qui était déjà très fréquenté ; soit au Jardin de Rambouillet (4), où la foule aimait à aller danser et se divertir. Où n'était-il point? S'il y avait une fameuse exécution ou un feu de joie, il paraissait sur la place de Grrève ou peut-être à une fenêtre de l'hôtel de ville; si l'on attendait une magnifique entrée, il avait sa place sur un échafaud; si le roi recevait des ambassadeurs, il voyait leur marche, et il était en haie quand ils revenaient de leur audience. Dès 1663, il avait jugé sa présence plus essentielle aux serments des ligues stùsses (5) que celle du chancelier Séguier, qui avait été remplacé par André d'Ormesson. — Y avait- il une chasse publique, une Saint-Hubert (6) ? le voilà à cheval ; parlait-on d'un camp ou d'une

(1) Chap. vu, nM.

(2) Chap, VII, n» 2.

(3) Chap. VII, n» 13.

(4) Chap. VII, n" 1.^.

(5) Journal d' Olivier d'Ormesson, t. II. p. 51, (!0.

(6) Mercure galant.

DANS LA jMAISON DE CONDE. 7',

revue (1)? il était à Ouilles, il était à Aehères; il assistait même aux exercices militaires des jeunes gentilshommes qui fuisaieut leur éducation à l'académie de M. Bernardi, et voyait de près le siège du fort qu'ils construisaient près du couvent des Chartreux; non qu'il aimât la guerre, mais parce que ce spectacle attirait une foule de curieux. Dans ces divers endroits les spectateurs étaient pour lui un spectacle, et il faisait une riche récolte d'observations. Il y trouvait tant de plaisir, que ce qui n'était d'abord j)Our lui qu'un goût et un amusement devint peu à peu un attachement, une passion. « On ne peut se passer, disait-il (2), de ce même monde qu'on n'aime point, et dont on se moque. »

Il s'est peint lui-même au milieu des sociétés parisiennes de ce temps-là. « La ville est partagée (3) en diverses sociétés, qui sont comme autant de ^petites républiques , qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots pour rire ; tant que cet assemblage est dans sa force, et que l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs : cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger : il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence ; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot, et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d'avoir parlé; Si quelquefois une femme survient qui n'est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu'elle ne sache point rire de choses qu'elle n'entend pas, et paraisse insensible à des fadaises qu'ils n'entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont faites : ils ne lui pardonneront ni son ton de vuix, ni son silence , ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni sou entrée, ni la manière dont

(1) Mercure galant, octobre 1678, p. 125 ; novembre 1G79, p. 259 ; août 1679, p. 330 ; novembre 1678, etc.

(2) Chap. VII, no 1.

(3) Chap. VII, no 4.

elle est sortie. Deux années cependant ne passent point sur une même coterie : il y a toujours, dès la première année, des semences de division pour rompre dans celle qui doit suivre ; l'intérêt de la beauté, les incidents du jeu, l'extravagance des repas, qui modestes au commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel : il n'est en fort peu de temps non plus ])arlé de cette nation que des mouches de l'année passée. »

Les républiques françaises du dix-septième siècle ne duraient pas longtemps. La légèreté était toujours le fond du caractère des Parisiens ; ce qui choquait le plus la Bruyère, c'est qu'ils ne sussent pas respecter la liberté d'autrui. Personne à Paris ne savait être libre, et tout le monde était esclave de pénibles coutumes ; mais c'étaient les femmes qui dominaient dans les coteries et qui étaient elles-mêmes asser- ^'ies aux plus pénibles incommodités (1). « Se chercher incessamment les unes les autres avec l'impatience de ne point se rencontrer; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruite, ou dont il importe si peu que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre précisément que pour en sortir ; ne sortir de chez soi l'après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on connaît à peine , et une autre que l'on n'aime guère. Qui connaîtrait bien le prix du temps, et combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes misères. »

Cependant la Bruyère vit alors à Paris des hommes qui connaissaient le prix du temps ; leurs actions étaient réglées chaque jour avec un ordre parfait; ils menaient une vie d'une correction irréprochable; on les admirait partout oîi ils allaient, et ils s'admiraient eux-mêmes. C'est pourquoi la Bruyère les appelle tous du même nom, Narcisse: et fait ainsi leur portrait (2) : « Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir ; il a ses heures de toilette comme une femme ; il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes ; il est homme d'un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou pour un

(1) Chap. TII, u» 20.

(2) Chap. vit, n» 12.

cinquième h Thombre ou au reversis. Là il tient le fauteuil quatre lieures de suite chez Aricie, ofi il risque chaque soir cinci pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure galant; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de Hab-h'in (1), et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine (2) ou au Cours (3), et il est d'une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu'il a fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier ; et il meurt ainsi après avoir vécu. » — Et vous, monsieur de la Bruyère, quel métier faites-vous donc? « C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule (4) ; il faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité ; il était homme délié et pratique dans les affaires (5) : il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le ridicule. »

Ce magistrat s'appelait Pierre Poncet de la Rivière, comte d'Ablys, conseiller d'Etat et membre du conseil royal des finances (G). Il était d'origine ligueuse et fort connu de la famille de la Bruyère. Patelin, souple et adroit, il avait fait fortune avec la protection du chancelier Séguier (7), dont il avait suivi aveuglément les volontés. Maintenant il marchait seul vers la place de premier président, que la mort de M. de Lamoignou venait de laisser vacante, le 10 décembre 1G77. Il était sur les rangs pour l'obtenir ; le roi ne savait à qui la donner. La grande richesse de M. Poncet n'était nullement un obstacle à ses desseins ; mais il venait d'y ajouter un nouveau titre, c'était un livre intitulé : Considérationè sur la vieillesse dans la vie chrétienne , politique j civile, économique et solitaire (8). On dit que le P. Bouhours, qui en fut l'éditeur, le retoucha et polit encore l'esprit qu'il y avait. L'auteur exposait tous les avantages de la vieillesse, bien mieux que ne le fit jamais Cicéron, à tous les points de vue : il démontrait longuement, entre autres choses, la vertu des nombres 7 et 9 joints ensemble, à l'égard du corps humain. Selon lui, le bel âge était 79 ans ;

(1) Barbin.

(2) La plaine des Sablons.

(3) Cours-la- Reine.

(4) Chap. I, no 3.

(6) Chap. I, n» 3. "

(6) Servois, t. I, p, 403, note.

(7) Tallemant des Réaus, t. V, p, 283.

(8) Paris, Sébastien Mabre Cramoisy, 1077.

il y touchait, quand, le 12 juiu 1G78, la succession de M. de Lamoiguon fut donnée à i\I. de Novion, qui n'avait guère alors que 61 ans, et voulait encore paraître i)lus jeune que son âge. La Bruyère avait donc le droit de se moquer de la malheureuse démangeaison d'imprimer qui avait fait tant de tort à M. Poncet ; et il continuait, sans rien publier, ses études philosophiques. En 1G79, parut un autre ouvrage de M. Poncet (1) : « Harangues faites en l'assemblée du clergé de 167.5, suivant l'ordre du Roi, prononcées par M. Poncet, conseiller d'Etat ordinaire et au Conseil Royal des finances, l'un des commissaires députés à cet effet par S. M., omises au procès verbal qui en a été dressé. » C'était une petite vengeance facile à comprendre : ce livre fut lu avec quelque curiosité. A son tour, la Bruyère fut raillé sur son goût pour la perfection. « Il n'est pas si aisé, répondait-il (2), de se faire un nom avec un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. y> c( Folie (3), simplicité, imbécillité, de mettre enseigne d'auteur ou de philosophe! On paye au tuilier sa tuile, à l'ouvrier son temps et son ouvrage ; paye-t-on à un auteur ce qu'il pense ou ce qu'il écrit? et s'il pense très bien , le paye-t-on plus largement? Se meublet-il à force de penser et d'écrire juste? » Et M, de Romeau, avocat au i)arlement comme son frère, admirait le bonheur de ces hommes qui avaient acquis de grandes richesses sans perdre leur temps à écrire ou philosopher. « N'envions point à cette sorte de gens leurs grandes richesses, répondait le philosophe (4) ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, il n'y a rien à gagner à un tel marché. » — Mais vous ne pouvez nier que ce sont des gens d'esprit. — « Oui, il faut (5) une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune : ce n'est ni le bon, ni le bel esprit, ni le grand, ni le sublime, ni le fort, ni le délicat; je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire. »

(1) Servois, 1. 1, p. 405.

(2) Chap. I, n" 4.

(3) Chap. XII, n" 21.

(4) Chap. VI, n» 13.

(5) Chap. VI. n" 38.

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