CHAPITRE IV
Loin d'avoir fait une revue générale de la société française, la Bruyère en avait à peine vu la moitié ; il ne connaissait ni les grands, ni la cour. — Comment y parvenir? — Le héros de l'époque était Condé; s'il pouvait se trouver auprès de lui, que de choses curieuses il pourrait étudier! — Etat de la maison de Condé vers 1679-1082. — Éducation de M. le duc de Bourbon. — État de la famille de la Bruyère de 1G79 à 1684. — Mariage de son frère Louis, qu'on appelait M. de Romeau. — Le trésorier de France et général des finances en la généralité de Caen est volé à Paris par son domestique. — Il demeure seul et triste avec sa mère. — Comment sortir de l'obscurité où il étouffe. — Ah! s'il avait l'esprit de M. de Gourville, il y a longtemps qu'il serait à l'hôtel de Condé. — Mais résolu à ne se point faire valoir par des choses qui dépendent des autres, il aime mieux changer ses désirs qixe l'ordre du monde.
ce Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait; conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu par degrés jusques à la connaissance des plus composés; et faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales , que je fusse assuré de ne rien omettre. » Telle était la méthode de Descartes (l),que suivait la Bruyère dans ses études sur les mœurs de son siècle. Jusque-là il avait étudié beaucoup d'individus dans le peuple et la bourgeoisie, parmi les légistes et les lettrés, et même parmi les nobles ; il ne connaissait ni la cour, ni les grands, ni le roi. Or, qu'était-ce que la société française au dix-septième siècle sans la cour, les grands et le roi ?
La Bruyère avait remarqué l'effet prodigieux que produisait alors la cour au fond des provinces : c'est le véritable endroit, disait-il (2),
(1) Discours sur la méthode, par Descartes.
(2) Chap. VII r, n» 6.
pour voir la cour, avec tous ses avantages qui diminuent à mesure qu'on s'en rapproche. La distance morale était si grande, qu'à Paris on n'était encore qu'à moitié chemin. « Un homme de la ville (1) était juste pour une femme de province, ce qu'était pour une femme de la ville un homme de la cour. » Une femme de la ville entendait-elle un carrosse s'arrêter à sa porte ? Elle pétillait de goût et de complaisance pour quiconque était dedans. Pourvu que ce fût un homme de la cour, elle était capable de s'amuser avec la philosophie et la vertu; mais s'il ne s'y trouvait qu'un homme de la ville, fût-il trésorier de France en la généralité de Caen, on ne lui accordait pas grande attention. Nous avons vu le peu de cas que l'on faisait dans une coterie d'un bourgeois de meilleure société : dans une ruelle, il perdait tout à fait contenance. « Le rebut de la cour, dit la Bruyère (2), est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le magistrat en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier. (C'était pourtant alors ce qu'il y avait de mieux en fait de toilette.) 11 les écarte, et devient maître de la place; il est écouté, il est aimé, on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et une plume blanche, contre un homme qui parle au roi et voit des ministres. Il fait des jaloux et des jalouses ; on l'admire, il fait envie. A quatre lieues de là il fait pitié. » Paris était le singe de Versailles : il manquait au moraliste d'étudier l'original dont il connaissait déjà la contrefaçon.
Mais c'étaient les grands qui exerçaient le pins de prestige. 11 n'y avait pas de marchand (3) tout occupé d'aunage, de tarif, de sol pour livre, pas de vil praticien dans son étude sombre et enfumée, qui ne fût entêté des grands (4), de leur mine, de leurs gestes, de leur ton de voix, de leurs manières en général, et ne cherchât à les imiter. La Bruyère n'avait aucune prévention de ce genre. « Si les grands, disait-il (5), ont des occasions de nous faire du bien, ils eu ont rarement la volonté; et s'ils désirent nous faire du mal, ils n'en trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans l'espèce de culte qu'on leur rend, s'il n'est fondé que sur l'espérance ou sur la crainte ; et une longue vie se termine quelquefois, sans qu'il arrive de
(1) Chap. m, n° 30.
(2) Chap. III, n» 29.
(3) Chap. VII, n" 21.
(4) Chap. IX, n° 1.
(5) Chap. IX, no 52.
dépendre d'eux pour le moindre intérêt, ou qu'on leur doive sa bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer, parce qu'ils sont grands et que nous sommes petits, et qu'il y en a de plus petits que nous qui nous honorent. » Cependant comment connaître les mœurs de ce siècle, si l'on ne connaissait celles des grands qui donnaient le ton, non seulement à la noblesse, mais même à la plus basse bourgeoisie ? Eufin au-dessus des grands, à une hauteur incommensurable, il y avait le roi , le roi Louis XIV. Sa volonté était l'âme toute-puissante de l'Etat; son caractère se reflétait dans les mœurs de la cour et de la plus grande partie de la France. Comment approcher de Sa Majesté? La Bruyère sera-t-il toujours condamné à ne connaître le roi que par les sèches indications de la Gazette de France ^ par les méchancetés et les mensonges de la Gazette de Hollande, ou par les fadaises du Mercure galant ? Ne pourra-t-il jamais apercevoir le caractère du roi qu'à travers les actes officiels, les louanges des courtisans, ou les réticences des gens de bien et les compliments des prédicateurs? Autant croire les flatteries des poètes. Ne pourrat-il pénétrer ce caractère mystérieux où l'on croyait voir de loin tant de mal et tant de bien, qu'il ne pouvait le mettre dans aucune classe à lui connue? Vraiment, Cordemoi avait fait un beau rêve, quand il fut appelé par Bossuet à la cour pour l'éducation du Dauphin ! Maintenant le Dauphin était marié avec la princesse Christine de Bavière ; son éducation finie, il n'ouvrait plus un livre. Le lecteur du Dauphin avait tout le loisir nécessaire pour achever son histoire de France, avant et après Charlemagne. Mais la Bruyère, que ferat-il?Ne pourra-t-il pas, comme l'abbé Fleury, arriver dans la maison de Condé? Là il serait à bonne portée de Sa Majesté pour n'être pas ébloui des rayons du soleil et regarder à son aise tout ce qui serait éclairé de sa lumière. Quelle chance heureuse pour lui, s'il lui était donné d'entrer dans une société où l'on sait et l'on dit tout ce qui se passe ; où l'on lit couramment la Gazette de France et où l'on se moque de la Gazette de Hollande; où l'on suit les événements les plus graves en tout pays et où l'on discute les mœurs les plus légères de France et de Navarre, sans consulter le Mercure galant ; où l'on goûte d'autre sel attique que celui des Etats de la lune par Cyrano de Bergerac ; où l'on aime d'autres satires que celles de Desmarets de Saint-Sorlin ; où l'on entend d'autre philosophie que celle de Lesclache et d'autres historiettes que celles de Barbin ; où Boileau était sa-
tisfait qu'on le souffrît quelquefois ; où Racine était content d'être bien reçu et de plaire; où MaleLranche était fier d'avoir été compris, et Bossuet d'être un ami! L'événement décisif de la vie de la Bruyère, dit Sainte-Beuve (1), fut son entrée dans la maison de Condé. « Qu'anrait-il été sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le i)lus grand monde, sans cette place de coin qu'il occupe dans une première loge au o-rand spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps ? Il aurait été comme un chasseur à qui le gibier manque, le o-ros gibier, et qui est obligé de se contenter d'un pauvre lièvre qu'il rencontre en plaine. La Bruyère, réduit à observer la bourgeoisie et les lettrés, s'en serait tiré encore; mais qu'il y aurait perdu! Et que nous y aurions perdu avec lui! »
Divers critiques, et entre autres Sainte-Beuve lui-même, ont placé cet événement décisif de la vie de la Bruyère en 1680. Assurément la Bruyère eût été heureux d'entrer alors dans la maison de Condé, ne fût-ce que pour voir rantichambre où le fameux Pacolet lut le Charlemagne de M. le Laboureur (2), et où Gourville, en 1670, remporta une si belle victoire sur les créanciers de M. le Prince (3), quand il paya 9,000,000 de francs de dettes avec 1,500,000 francs d'argent comptant. Mais la Bruyère ne s'arrêtera pas là. Bien d'autres choses sollicitaient son attention.
En 1680, Louis de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé, premier prince du sang, nommé M. le Prince, et surnommé le grand Condé, n'avait pas encore soixante ans ; il avait déjà, depuis quelques années, sous prétexte de fatigue et d'infirmités, quitté le commandement des armées de Sa Majesté ; et le roi, son cousin, avait renoncé sans trop de peine aux services d'un si grand capitaine. « 11 m'importait, dit Louis XIV (4), que les princes de mon sang ne conçussent pas de plus hautes espérances que celles qu'il me plaisait de leur donner. » Mais l'opinion publique, reconnaissante, surtout depuis la mort de Turenne, des belles actions de Condé, et oubliant les fautes qu'il avait réparées par un noble repentir, lui avait décerné un titre que le roi lui-même n'aurait pu lui donner : on appelait communément M. le Prince a le Héros », comme on rai:)pelle aujourd'hui le
(1) Nouveaux Lundis, p. 128, t. II, août 18 50.
(2) Boileau, épitre ix.
(3) Mémoires de Gourville, p. 560.
(4) Mémoires de Louis XIV.
grand Coudé. Il s'était retiré à Chantilly, « comme les guerriers d'Homère dans les champs Elysées » ; M'"^ de Grignan prétendait que les feuilles mêmes de ses grands bois murmuraient ses louanges. Il venait rarement à la cour, et quand il y venait, il ne semblait plus s'occuper des affaires ni des personnes du jour.
Tout eu lui, jusqu'à son extérieur assez négligé, laissait paraître quelque chose d'étrange et de bizarre, surtout à Chantilly. Mais à Chantilly comme ailleurs, soit qu'il fût occupé (1) « à embellir cette magnifique et délicieuse demeure, du môme air que jadis il fortifiait un camp; soit qu'il se promenât dans ces superbes allées avec ses compagnons d'armes ou de savants amis, comme lorsqu'il marchait avec son armée au milieu des périls et du fracas des armes, c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout ». Cette gloire le suivra-t-elle toujours , ou mourra-t-elle avec lui ? Son plus grand désir eût été que sa famille pût en hériter comme de ses biens et de son nom. Mais il avait sur ce sujet les plus justes inquiétudes. C'est le chagrin secret qui le consumait. Quel caractère à développer pour la Bruyère !
Le mariage de Condé avec Claire-Clémence de Maillé-Brézé, fille du maréchal de Maillé-Brézé et nièce du cardinal de Richelieu, n'avait pas été des plus heureux. Il l'avait épousée malgré lui, malgré elle, par obéissance pour le terrible ministre de Louis XIII (2). M'"'' la Princesse, après la mort de son oncle et après la naissance de Henri- Jules, son fils unique, avait toujours été assez méprisée. Son mari, comme le grand Cyrus de M"" de Scudéry, courait d'un autre côté, mais il ne la laissait manquer de rien et lui permettait de voir le monde. Elle était comme une autre, dit la grande Mademoiselle (3). Pendant les troubles de la Fronde, elle avait montré une adresse et une énergie singulière pour se dérober, elle et son fils, aux « recors du cardinal de Mazarin ». Trompant la vigilance de M. de Vouldy, qui était venu l'arrêter à Chantilly, elle avait traversé Paris, s'était enfermée à Montrond en Berry, et y avait défendu sa liberté. Puis, eu dépit des troupes royales qui venaient l'y assiéger, elle s'était échappée avec son fils pour aller rejoindre son mari en Guyenne. Mais rien n'avait pu vaincre la froideur de M. le Prince; et, après son retour d'exil, elle
(1) Bossuet, oraisou funèbre de Condé.
(2) Mémoires de Lenet.
(3) Mémoires de il/"'' de Montpensier,
était fort délaissée. Depuis le mariage de Henri-Jules, le mépris pour cette pauvre femme avait redoublé : elle ne voyait plus personne, et elle était tombée dans une sombre h3'pocondrie. Le 13 janvier 1671, un de ses valets de pied, nommé Daval, et un ancien page de M. le Duc, nommé Rabutin (1), s'étant pris de querelle à l'entrée de la chambre de M"" la Princesse, elle s'était jetée entre eux pour les séparer, et elle avait reçu un coup d'épée. Ils s'étaient échappés tous les deux. Rabutin avait réussi à gagner l'Allemagne, où il s'était engagé au service de l'Empereur, et il venait de faire fortune en épousant une princesse de Hohenzollern. Mais Duval avait été pris dans le faubourg Saint-Germain, ramené à l'hôtel de Coudé, conduit en prison, jugé et condamné aux galères. On l'avait vu quitter Paris, attaché à la chaîne des forçats : il avait l'air désespéré. On dit qu'en route, près de Marseille, il voulut s'évader et fut tué par les gardes. Dans toute cette affaire, l'instruction pour la preuve ne fut jamais complète. Duval ne fut point mis à la torture, parce qu'il avoua que c'était lui qui avait blessé M""' la Princesse. Les commissaires du parlement, s'étant portés chez M"'° la Princesse, encore malade de sa blessure, l'avaient sollicitée en vain de leur dire ce qui s'était passé ; elle n'avait voulu rien dire qui pût compromettre Duval, Durant le procès. M, le Prince, qui était à Chantilly souffrant de la goutte, était venu à Paris ; mais il s'en retourna aussitôt dans une eifroyable colère. Il avait fait dire au roi qu'il ne mettrait jamais le pied à Paris tant que M^"^*^ la Princesse y serait; il avait demandé que Duval mourût, que la princesse donnât ses biens à son fils et subît une prison perpétuelle. Le roi ordonna : la princesse fit tout ce qu'on voulut, protesta de son innocence, et s'évauouit dans les bras de son fils en lui disant adieu. A Châteauroux, dans ce donjon qui appartenait à son mari, et que la reine Anne d'Autriche lui avait déjà assigné comme prison vingt ans auparavant, lorsqu'elle s'échappa avec tant de hardiesse de Chantilly, elle espérait bientôt mourir; mais elle ne pouvait plus s'échapper. Après être restée six ans étroitement enfermée , elle pouvait se promener un peu dans la cour du château, mais toujours gardée, et avec un petit nombre de gens. Elle pouvait respirer l'air que respirent les moindres paysans, elle pouvait regarder du haut de sa terrasse les collines qui entouraient le château des Condé, elle vivait encore ; mais
(1) Mss. de l'hôtel de Condé qui sont maintenant à Chantilly.
pour sa famille elle n'existait plus. Son oucle, son père, sa mère, ses frères étaient morts. Son neveu, M. de Richelieu, aussi léger qu'aimable, ne pensait plus à elle ; son mari l'avait mise hors du monde ; son fils l'avait oubliée; son petit-fils ne paraissait pas savoir si elle était vivante ou morte. Quels mystères à éclaircir pour un observateur!
Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, nommé M. le Duc, n'avait que trente-sept ans eu 1680, et il avait déjà montré tout ce qu'il pouvait faire. Instruit, éclairé, dit Spanheim (1), au delà de la portée d'un prince de sa naissance et de sa nation, il avait reçu dans sa jeunesse une éducation qui donnait à son père les plus belles espérances. Après avoir fait, pendant leur exil dans les Pays-Bas espagnols, ces études tant prônées , dit la grande Mademoiselle , il était rentré en France avec la réputation d'un prodige. Mais il ne donna point ce qu'il avait promis ; il trompa l'attente de son père et de tout le monde. Personne, dit Saint-Simon, n'a jamais eu plus d'esprit et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir dans presque tous les genres, jusqu'aux arts mécaniques, avec un goût exquis et universel ; jamais encore personne n'a eu une valeur plus franche et plus naturelle, ni plus grande envie de bien faire; et quand il voulait plaire, jamais personne n'a montré plus de grâce, de gentillesse, de politesse , de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source ; jamais enfin personne n'a déployé tant d'industrie, d'invention, de pénétration, d'imagination, pour n'être que son propre bourreau et le fléau de tous ceux avec lesquels il vécut. Quel problème à étudier pour un moraliste !
Il avait à peine vingt ans lorsqu'il épousa, en 1663, Anne de Bavière, seconde fille d'Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, et d'Aune de Gonzague de Clèves, si célèbre dans les intrigues de la Fronde sous le nom de la princesse palatine. M"" la Duchesse avait en se mariant quinze ans accomplis. M. le Duc eut de sa femme dix enfants ; cinq moururent en bas âge. En 1680, il en demeurait cinq vivants :
1° L'aînée, M"" de Bourbon, âgée de quatorze ans ;
2° Louis de Bourbon, troisième du nom, appelé le duc de Bourbon, âgé de douze ans, élève des jésuites au collège de Clermont, à Paris ;
30 j^pie jg Condé , âgée de cinq ans ;
4° M"^ d'Enghien, âgée de quatre ans ;
5° Et M"'' de Montmorency, âgée de deux ans.
(1) Eelatio/i de la cour de France, par E. Spanheim, p. 86.
8fi LA BRUYÈRE
Ces quatre filles de M. le Duc étaient élevées sons les yeux de leur mère : elle veillait sur elles avec la plus grande sollicitude ; mais elle n'oubliait pas son fils unique, l'espoir de la famille et l'objet de toutes ses complaisances.
M"" la Duchesse avait reçu une très brillante éducation et montré de bonne heure les plus rares et les plus estimables qualités : elle n'avait ni la vivacité spirituelle, ni la hardiesse philosophique de sa mère, ni la profondeur cartésienne de feu sa tante Elisabeth ; mais elle était fort instruite, et elle avait appris dans la maison de Condé, qui était remplie d'hommes savants, ce qu'il y avait de meilleur dans les sciences. On voyait reluire dans toutes ses actions une généreuse modestie, qui faisait le plus violent contraste avec l'humeur de son mari. Sans autre prétention que d'être agréable à Dieu, et aussi parfaitement sage que sa nature le permettait, elle eut toujours la ferme résolution de faire tout le bien qu'elle savait, et n'omit rien pour connaître celui qu'elle ignorait. Joignez à cela la grandeur simple et franche d'un beau naturel et la douceur inaltérable d'un caractère qui détestait les compliments, et vous comprendrez l'éloge que Bossuet a fait de son mérite, et la caricature que Saint-Simon nous fait de sa personne. « M'"*" la Dnchesse, dit Saint-Simon, était également laide, contrefaite et vertueuse. Sa piété, son attention infatigable à tous ses devoirs, sa soumission de novice ne purent la garantir des injures fréquentes de son mari, ni des coups de pied et de poing qui n'étaient pas rares. Elle n'était pas maîtresse des plus petites choses : elle n'osait en demander ni proposer aucune. Il la faisait partir à l'instant que la fantaisie le prenait, et la rappelait de même. Il la fViisait descendre de carrosse ou revenir du bout de la rue sans autre motif; il l'envoyait quérir à l'église et lui faisait quitter la grand'messe ; il la manda môme plus d'une fois au moment oîi elle allait communier. Ce n'était pas quïl eût besoin d'elle : non, mais par pure jalousie. » Pour supporter avec courage ces tribulations. M™'' la Duchesse trouvait une source inépuisable de bons conseils dans la sagesse de sa mère. La princesse palatine avait bien changé depuis la Fronde ; la régence et le ministère du Mazarin, où personne n'avait au-dessus de sa tête quelque chose d'assez grand pour sentir sa petitesse , étaient passés depuis longtemps ; la grandeur de la royauté sous Louis XIV, et la grandeur personnelle du roi, en abaissant tout le monde, avait remis chacun dans la vérité. Enfin la princesse palatine avait été éclairée par la
grâce de Dieu, et vivait an Petit-Luxembourg, près de l'hôte] de Condé, dans les exercices de la plus haute dévotion. M"^*^ la Duchesse profitait du voisinage pour aller voir souvent sa mère, et lui confier le bien qui lui arrivait, surtout ses peines, plus vives encore et plus pénétrantes que ses joies (1). « Dans ces heureux moments, elle jouissait des tendresses d'une mère qui n'eut jamais d'égale, et elle goûtait des consolations qui, par un charme secret, faisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte. »
M. le Duc n'avait pas le droit d'être jaloux. Il avait eu de Françoise de Montalais, veuve de Jean de Beuil, comte de Marans et grand échauson de France , dans la même année que naquit le duc de Bourbon (1668) , une fille naturelle, Julie de Bourbon, demoiselle de Châteaubriant, élevée sous le nom de M'"^ de Guénani à l'abbaye de ]\Iaul)uisson par les soins d'une sœur de M'"'' la Duchesse, qui dirigeait cette maison. Ce nom de Guénani était un bizarre anagramme d'Enghien, ou plutôt d'Auguien, selon l'orthographe vulgaire, inventé par la mère, qui enseignait les choses fines et distillées, pour rappeler délicatement le nom du père. Il n'est pas de folies que la chronique scandaleuse du temps ne raconte de cette M'"" de Marans, qui prétendait faire Féducatiou de tous les jeunes gens de la maison de Condé. Quand ses charmes eurent perdu de leur crédit, elle était allée, dit M""" de Sévigné, consulter le bonhomme Arnault d'Andilly, le croyant le druide Adamas, à qui tous les bergers de VAstrce allaient conter leurs histoires et leurs infortunes, et en recevaient grande consolation. Elle avait adopté la dévotion la plus austère, la plus pleureuse, celle du jansénisme, et elle s'était retirée auprès des carmélites du faubourg Saint- Jacques à Paris, dans une petite maison que lui avait donnée M. le Duc, où elle priait pour le salut de son âme, et ne lui pardonnait pas les infidélités qu'il ne cessait de lui faire.
Mais celui qui souffrit le plus des mécomptes que M. le Duc faisait éprouver à tous ceux qui l'aimaient, ce fut assurément M. le Prince sou père. Pendant la ^paix qui suivit le traité des Pyrénées, M. le Prince, heureux d'être rentré dans son pays et dans les bonnes grâces de Sa Majesté, avait mis son application à faire de son fils un homme capable de lui succéder : il lui enseignait, du moins en théorie, le
(1) Bossuet, oraison funèbre de Li princesse palatine.
graud art dans lequel il excellait. Quand il conquit la Franche- Comté et fit la guerre de Hollande, il le mena aux leçons vivantes et à la praticjue; il lui expliqua tout, à la tête des armées, si bien qu'au fameux passage du Rhin, on accusa M. le Prince d'avoir été meilleur père que bon général. « Vous verrez, disait-on, que M. le Duc sera cause de la mort de M. le Prince : l'amour du père passe toutes autres passions. »
Cette triste prédiction faillit s'accomplir à Senef. Condé fut renversé tout en sang dans un fossé, sous les yeux de son fils, qui, blessé lui-même, tomba dans les bras d'un père si tendre. Ces épreuves n'avaient nullement lassé la patience paternelle : dans les campagnes suivantes, Condé avait encore sou fils avec lui, et même il essaya de le mettre en chef, pour qu'il prît l'habitndc du commandement, et, pendant ce temps, il restait auprès de lui et lui servait de. conseil; ou enfin, il se tenait dans quelque place voisine et à portée, avec la permission da roi, sous prétexte de maladie, et pour venir en aide à son fils en cas de besoin. Mais, quelque soin qu'il prît, jamais il ne put trouver en son fils la moindre capacité pour faire la guerre. A la fin il cessa de s'en occuper : il le connaissait. Alors il tourna tristement les yeux autour de lui pour chercher qui pourrait hériter de sa gloire. Il pensa à son petit-fils, le duc de Bourbon, et ne put s'empêcher de faire rej^oser sur cette jeune tête les espérances et les illusions auxquelles il ne savait pas renoncer. Quel spectacle pour la Bruyère que cette éducation du duc de Bourbon, si jamais il lui était donné de la voir ou d'y prendre part!
L'éducation du duc de Bourbon était tout entière entre les mains des jésuites (1). C'était un privilège qu'ils possédaient depuis trois générations d'élever les fils aînés de la maison de Condé. M. le Prince ne faisait guère que sortir de leur collège de Bourges, quand il gagna la bataille de Rocroy ; M. le Duc avait fait ses études au collège de Namur en Belgique, et le duc de Bourbon était élève interne du collège de Clermont à Paris, depuis 1676. Il avait pour professeur le P. la Baune, l'un des plus habiles latinistes de cette époque, et pour })récepteurs les PP. Alleaume et du Rosel, deux hommes de grand mérite et de caractère différent, mais qui s'entendaient parfaitement pour conduire le jeune prince avec finesse et fermeté. Le P. la
(1) Mss. de l'hôtel de Condé,
Baiine, d'après la coutume des jésuites, devait suivre sou élève jusqu'à la classe de philosophie; les PP. Alleaume et du Uosel, engagés pour huit aus dans la maison de Coudé, accompagnaient Son Altesse au jeu comme au travail, pendant les classes comme pendant les vacances , à Paris et à Chantilly. A Paris, ils étaient sous la surveillance du P. Talon, principal du collège de Clermont, qui portait à leur élève le ]»lus vif intérêt ; à Chantilly, ils relevaient du vénérable P. Bergier, l'ami et le confident de M. le Prince. Dans sa classe au collège de Clermont, le duc de Bourbon, comme jadis son grand-père à Bourges, était assis sur un petit trône d'où il dominait ses camarades. La classe était partagée en deux camps, les internes et les externes : chaque camp avait un général en chef ou empereur, deux tribuns et quatre centurions. Les deux camps se livraient des combats quotidiens à coup de thèmes et de versions. Rien de plus curieux que les rapports militaires des deux précepteurs à Coudé sur ces engagements de collège. On s'appliquait à développer dans l'âme du jeune prince la passion qui fait les héros, l'amour de la gloire. Le duc de Bourbon, qui était naturellement par droit de naissance, sinon par droit de conquête, empereur des internes, livra maint combat terrible. Il avait des adversaires vraiment redoutables : c'était de Billy, le tribun de Billy, qui provoquait sa colère ; c'était le prince de Nassau, souvent empereur des ennemis , et qui lui résistait avec \me grande valeur. Cependant le parti des internes était ordinairement le plus fort, et les victoires de M. le duc de Bourbon étaient célébrées avec éclat. Tantôt le P. Alleaume composait eu son honneur des épigrammes latines que les fameux poètes latins aimés de Coudé, les Vavasseur et les Rapiu, trouvaient excellentes et très belles ; tantôt le R. P. Commire, à qui nous devons quelques hymnes chantées jadis dans nos églises, et qui faisait des vers même en dormant, composait sur la gloire du jeune prince une ode dont Santeul lui-même fut jaloux.
Mais M. le Prince, malgré son indulgence de grand-père, trouvait ces luttes scolastiques un peu puériles : il ne pouvait fonder là-dessus des espérances sérieuses pour l'avenir militaire de son petit-fils. M. le duc de Bourbon sera sans doute l'héritier de son nom ; le serat-il de sa gloire? On pouvait en douter. Et Coudé continuait à promener ses regards inquiets sur le reste de sa famille. Quelles mœurs à examiner pour la Bruyère î
La famille de Condé avait été décimée par la mort et penchait vers son déclin. Ces caractères si vigourensement trempés, qni avaient étouné le monde par leurs vices et par leurs vertus, et qui n'avaient ignoré qu'une chose, la sagesse de la médiocrité, ou n'existaient plus, ou s'éteignaient dans la retraite et la solitude. La sœur du grand Condé, la fameuse M™° de Longueville, avait eu une carrière éclatante que M. ( *ousiu a racontée ; d'abord romanesque et sans tache à l'hôtel de Rambouillet et à la cour, ensuite galante et aventureuse pendant la Fronde, où elle traversa les épreuves les plus diverses, enfin pénitente et austère aux Carmélites de la rue Saint-Jacques et à Port-Royal, elle mourut en 1679. Elle avait deux fils ; l'aîné avait donné sa fortune au cadet, le duc de Longueville, et s'était voué au célibat ecclésiastique sons le nom de l'abbé d'Orléans. Le duc de Longneville avait été tué au passage du Rhin sous les yeux même de son oncle Condé ; mais l'abbé d'Orléans demeura fidèle aux vœux qu'il avait prononcés. Tout ce que Condé put obtenir de lui, fut de léguer une grande partie de la fortune qui lui était revenue, au prince de Conti et au prince de la Roche-sur- Yon. De ce côté il ne restait plus à Condé qu'un fils naturel du jeune duc de Longueville. Cet enfant fut légitimé ; mais Condé n'était pas encore réduit à compter sur une branche bâtarde, pour trouver des neveux qui pussent hériter de ses talents militaires.
La fin de l'année 1679 et le commencement de 1680 est peut-être le moment le plus brillant du règne de Louis XIV. Tous les princes de l'Europe (1), qui s'étaient déclarés l'un après l'autre contre lui, vaincus par ses armes et sa politique, avaient reçu sa loi, recherché son amitié, et signé à Nimègue un traité qui laissait en doute s'il avait fait plus glorieusement la guerre ou s'il l'avait terminée avec plus d'éclat. Sa fortune, heureuse en tout, tirait même de ses fautes, qu'il aurait dû pleurer, des sujets de joie et de triomphe (2). Il mariait mademoiselle de Blois sa fille, née de son adultère avec mademoiselle de la Vallière (3), et faisait le bonheur du neveu de Condé, de M. le prince de Conti. (-'est ce prince de Conti qui, avec le prince de la Roche-sur- Yon son frère , avait été élevé auprès du grand Dauphin, sous les yeux sévères du duc de Montausier et sous la surveil-
(1) Racine.
(2) M"'" de Sévigné, t. VI, p. 155-157, ITC, 195, 200-202, 243.
(3) Mercure galant, 1680, janvier, 2"^ paitie, p. 1-88.
lance de Bossuet, par l'abbé Cl. Fleary. Les deux princes de Couti, ainsi qu'on les appelait souvent (1), désireux de plaire au cordonnierj au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'État, au grand seigneur et au général d'armée, étaient aimés de tout le monde, même du parlement et de la Sorbonne ; mais alors ils faisaient surtout les délices de la cour, et l'aîné était porté aux nues par la sublime faveur de Sa Majesté. Il n'était personne qui ne prît plaisir à voir les transports du jeune prince amoureux; on lui pardonnait tout, on admirait tout. Le roi s'amusait à l'exciter, à lui donner des transes : il faisait dire que les articles du contrat n'étaient pas sans difficultés, et qu'il fallait remettre l'affaire à l'année prochaine. Le prince tombait comme évanoui. La princesse l'assurait qu'elle n'épouserait jamais que luil Maintes fois il ne savait plus ce qu'il faisait, ce qu'il disait. Le matin de la noce, il passa par-dessus les gens qu'il trouvait sur son chemin, bouscula M'^" de Colbert, la femme du ministre, força les portes pour aller se jeter aux pieds de sa fiancée et lui baiser la main. Ce jour-là, pour servir de père à son neveu dans la cérémonie, Condé fit une chose que M""® de Sévigné raconte à sa fille (2) comme la nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire : il fit sa barbe, ou plutôt il la laissa faire! M™" de Langeron , grande maîtresse de la parure dans la maison de Condé, profita habilement de la bonne volonté que M. le Prince mettait à sa toilette : « Au moment où , sortant des mains du barbier, il avait encore les jambes croisées comme le lion, elle lui fit passer un justaucorps avec des boutonnières de diamants. Un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme- de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques. Enfin M. le Prince prit son épée garnie de pierreries, la fameuse épée pour qui la victoire était certaine. » Le mariage (3) se fit avec une grande solennité. « La mariée était une bonne petite princesse, si tendre, si jolie, qu'on eût voulu la manger. Sa mère, la carmélite, était toujours aussi douce et aussi modeste que lorsqu'elle mit au monde la nouvelle princesse de Oonti. Le prince de Conti aimait, adorait sa bellemère, voulait en faire son directeur de conscience : on ne doutait
(1) Saint-Simon.
(2) M'"e de Sévigné , t. VI, p. '200-202.
(3) Gazette de France, 20 janvier 1680, p. 33-35.
pas qu'il fût dévot comme feu sou père. » Le roi se réjouissait de tout cela avec une charmante bonhomie : il mariait sa fille comme un autre , et faisait des compliments à tous les j)arents de son gendre. M. le Prince en eut la première part, et dut croire que l'avenir de son neveu était assuré. Aussi toute la cour fit des compliments à M. le prince de Conti. Le maréchal de Grammont, l'un des anciens compagnons d'armes de Condé, dit au marié : « Monsieur, je me réjouis de votre mariage; mais croyez-moi, ménagez votre beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu de chose avec lui, vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que vous vous trouverez bien de cette alliance. » La reine elle-même donna la chemise à la mariée. Mais les jours suivants on ne cessa de dire des merveilles de M. le prince de Conti : ».< Il jetait l'argent héroïquement ; il avait des bontés de Henri IV, des procédés du chevalier Bayard, et des justices de Sylla. On contait de lui cinq ou six choses admirables. » Tout le monde était satisfait. Le plus content de tous était M. le Prince ; le moins content était son fils , M. le Duc, quoique ce fût lui qui montrât le plus de joie.
M. le Duc n'était point jaloux de la beauté éclatante de sa nouvelle cousine, ni de ses triomphes dans les bals de la cour et les soirées du Dauj)hin. Il lui donna une (c fête extrêmement enchantée à l'hôtel de Condé (1). M'"" la princesse de Conti nommait une des filles de M. le Duc avec le prince de la Roche-sur- Yon. C'était d'abord le baptême et puis la collation du baptême, mais quelle collation! et puis une comédie, mais quelle comédie! toute chamarrée des beaux endroits de la musique et des bons danseurs de l'Opéra! Un théâtre bâti par les fées, des enfoncements, des orangers tout chargés de fleurs et de fruits, des festons, des perspectives , des pilastres : enfin , cette petite soirée coûtait plus de deux mille louis, et le tout pour cette jolie princesse. » Après cela, il était impossible de dire que M. le Duc portait envie à M. le prince de Conti. D'ailleurs, s'il avait eu ce malheur, il s'en fût vite consolé, en voyant les désagréments que valut à son cousin l'avantage d'avoir une si jolie femme. C'est une chose étrange que les mauvais bruits qui coururent sur le prince de Conti : il en fut vite embarrassé. Le jeune prince de la Roche-sur- Yon le désolait. Un
(1) M°>e de Sévigné, t. VI, p. 254, 255.
(2) M™'' de Sévigné, t. VI, p. 323.
jour que la princesse de Conti dansait, il dit tout haut : « Vraiment, voilà une fille qui danse bien ! » Cette folie, toute simple et toute brusque, fît rougir le pauvre aîné et le défit à plate couture. Alors, pour faire l'homme dégagé et montrer qu'il n'avait pas la faiblesse d'être jaloux, le prince de Conti amenait chez sa femme, avec son frère, les jeunes gens de la cour les plus éveillés et les mieux faits. Cette conduite, comme on peut le croire, fournit ample matière à des récits piquants, dont M. le Duc s'amusait fort avec ses amis (1). Il avait bien ri de la fantaisie qu'avait eue son cousin de vouloir se battre en duel avec le chevalier de Lorraine , pour défendre son honneur, celui de sa femme et de son frère, accusé d'être son rival ; il avtiit trouvé très divertissante la gravité avec laquelle le roi avait déclaré qu'il ne voulait pas qu'on se battît, et exigé de grands repentirs d'y avoir seulement pensé. Ce n'était même pas sans une secrète gaieté qu'il avait remarqué que le prince de Couti, farieux de ne pouvoir ni se battre ni faire taire les mauvaises langues, avait tenté vainement de s'échapper de la cour de France. La Bruyère peut-il ignorer tout cela? Si l'abbé Fleury ne lui en dit rien , la Gazette et le Mercure galant lui en dirent assez.
M. le Duc n'était point jaloux de son cousin le prince de Conti. Si M™" la Duchesse n'était point aussi belle que la princesse de Conti , M. le Duc cherchait ailleurs des consolations qui indignaient M"^^ de Marans. En 1680, on disait à la cour de France que M'"" de Nevers, fille de M™'' deThianges et nièce de M"'" de Montespan, avait fait une trace dans la première tête du monde, et qu'une autre tête plus petite en était renversée. M'"® de Sévigné (2) ne trouva point que cela ait eu de suite pour le roi. A quelque temj)s de là, le roi alla à Versailles avec M"'" de Montespan (3), M'"° de Thianges, et M'"'^ de Nevers, toute parée de fleurs. M""" de Coulanges dit que « Flore était sa bête de ressemblance. Mon Dieu! que cette promenade me paraît dangereuse pour un homme qui prendrait goût à sa liberté ! » La beauté de Diane de Nevers ne fit pas sur Louis XIV l'effet qu'elle produisait sur tous ceux qui la regardaient (4). Mais M. le Duc, avec sa petite tête un peu légère, fit des folies pour elle. On dit que M'"" de Nevers, étant un
(1) M">° de Sévigné , t. VII, p. 187.
(2) 12 juin,
(3) 12 juillet.
(4) M""" de Caylus.
jour montée avec son mari dans son carrosse, persuadée qu'elle allait seulement se promener, lui entendit dire à son cocher : à Rome. Le bruit des galanteries de M. le Duc arriva tout au moins jusqu'au faubourg Saint-Jacques, où M'"^ de Marans, tontàfait scandalisée, fulminait ses anathèmes contre pareil désordre. Heureusement elle finit par se calmer, nous assure le R. P. Talon, dans une lettre du trentième d'avril 1G82 (1). « Je suis allé, dit-il à M. le Prince, au bout du faubouro- Saint- Jacques, où j'ai passé deux heures avec une créature que bien vous connaissez. Elle me parla d'une toute autre manière qu'elle ne faisait il y a dix-huit mois ou un an. Elle me dit en termes exprès qu'il (M. le Duc) avait l'âme droite et régulière, qu'il donnait toujours dans le bon sens, dans la raison et dans la justice. A quoi je lui répondis que j'étais bien aise qu'elle le connût si bien, qu'en mon particulier j'étais obligé de le considérer comme un saint, particulièrement pour le miracle qu'il fit eu me rendant la vie dans un certain moment où l'on songeait à m'enterrer. Eu un mot, voilà M. le Duc canonisé dans une maison où feu M''''' la duchesse de Lougueville m'a dit plusieurs fois qu'il n'y avait que des saintes. Pour M"^ la Duchesse, elle est dans le paradis terrestre, au-dessus de toutes les béatitudes; et pour M"*^ de Bourbon, j'espère qu'elle y sera aussi bientôt béatifiée. » M'"° de Marans, devenue raisonnable, n'était déjà plus de ce monde. Elle mourra sans qu'on s'en aperçoive ; plus jamais on n'entendit parler d'elle. Est-ce que la Bruyère ne pourrait pas un jour la découvrir dans sa retraite ?
M"'' de Bourbon n'était pas près d'être béatifiée, quoi qu'en dise le R. P. Talon. Elle voyait son futur mari presque tous les jours, mais sans soupçonner ce que l'avenir leur réservait à tous deux. Elle grandissait cependant, et se distinguait par l'étude de la géographie (2) : ingénue, point du tout niaise, elle était trop attachée à sa mère, et avait trop peur de M. le Duc son père, pour ne voir que des béatitudes dans le mariage et pour y rêver comme au paradis terrestre. Cependant Saint-Simon a tort, quand il nie l'ascendant paisible, mais durable, qu'une femme de bon sens, comme M'"*^ la Duchesse, peut acquérir par sa douceur et sa patience sur un mari violent et déréglé. Si M. le Duc se rangeait en ce moment ou revenait à la raison,
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Santeuî et le Journal des savants.
disait M'"^ de Marans , l'influeuce de M'^^ la Duchesse n'était pas plus étraugère à ce cliangcimoiit que l'obligatiou de respecter ses enfants, qui prenaient une place importante dans l'Etat et lui faisaient une nécessité de penser à leur avenir. Que de choses curieuses à observer pour la Bruyère ?
M. le Duc enviait au prince de (Jonti un avantage solide que ce jeune prince avait obtenu en épousant la fille du roi, et que lui, son aîné, n'avait pu obtenir jusque-là d'aucune manière.
En quoi consistait cet avantage? A pouvoir, dans le temps assez court qui séparait le souper du coucher du roi, entrer dans son cabinet et goûter avec lui ce que nous appellerions aujourd'hui la vie de famille, pendant que le reste de la cour attendait à la porte que Sa Majesté vînt se déshabiller. C'est ce que l'on appelait /^?6' grandes entrées. Aujourd'hui, cela nous paraît peu de chose ; cependant c'était beaucoup pour M. le Duc. En être privé, c'était végéter dans la foule des courtisans, desservi sans le savoir, éloigné de la source des faveurs, au moment où le roi offrait le plus facile accès. Quelles ressources M. le Duc eût tirées d'un tel privilège, dont M. le prince de Conti ne savait rien faire! C'est pour l'obtenir que M. le Duc arrangea ses pièces, prépara ses batteries, et donna à l'éducation de son fils une nouvelle direction; c'est pour cela qu'il le fit venir au Petit-Luxembourg où demeurait la fameuse princesse palatine du Rhin, mère de M"^" la Duchesse.
Lorsque le duc de Bourbon devint externe au collège de Clermont, il y eut presque une émeute parmi les internes. Le R. P. Talon, principal de ce collège, écrivait à M. le Prince, le 22 mai 1681 (1) : « Je viens de conduire M. le duc de Bourbon de sa classe à notre chapelle ; en allant, j'ai rencontré une sorte d'embarras : nos pensionnaires sont venus me persécuter en chemin sur ce que M. le duc de Bourbon les avait abandonnés pour se mettre à la tête des externes. Ceux-ci sont assurément pour gagner la bataille, ayant à leur tête un si bon chef qui a bien la mine de faire parler de lui un jour, et de faire bien des journées de Thionville, Rocroy, Fribourg, Nordlingue, Limbourg.Le cœur me dit que je ne pourrai plus passer dans notre cour sans être enveloppé par un peloton de nos pensionnaires, qui m'obligeront à sauter par-dessus les murailles. Ce qui me console , c'est que le P. la Baune me promet de faire cesser cette guerre, à condition que lui
(1) Mss. de l'hûtel de Condé.
et moi cherchions quelque autre stratagème pour entretenir l'ardeur de nos champions. » Pour consoler les internes et soutenir leur courage , voici le stratagème qui fut inventé. On célébra de grandes réjouissances, où le général victorieux passa en revue ses fidèles soldats après cette pénible et heureuse campagne. Il est vrai que les soldats ne se refusèrent aucun divertissement. Comme M. le duc de Bourbon revenait de Chantilly, où il était allé prendre quelque repos auprès de son grand-père, « les internes du collège de Clermont (14 juin 1681) se réunirent, dit le P. Talon, dans son empire avec des rébus, des énigmes, des emblèmes, des griphes, des logogriphes et avec toutes sortes de cascarinettes et de turlupinades. Notre jeune prince est en passe de n'ignorer quoi que ce soit. » La fête dura trois jours. Le dimanche, des affiches lui furent présentées avec des énigmes et des vers latins de toutes sortes par ses divers condisciples. Le lundi, la fête continua par des apostrophes et semblables exercices, non pourtant sans laisser quelques moments de repos pour respirer. Le mardi fut le plus grand jour. M. le duc de Bourbon vint, assisté de M. de Gourville, qui représentait M. le Duc; de ses gentilshommes, y compris M. Deschamps, qui était particulièrement chargé des études militaires ; enfin de ses précepteurs et du P. P. Bergier, qu'on appelait le/>as^6>/'^f/(9 de M. le Prince. Les fils de M. le ministre Louvois, après avoir reçu le jeune prince en cérémonie , lui expliquèrent l'énigme de seconde. Les fils de M. de Bertillac expliquèrent le lo'gogriphe de troisième. Enfin les fils du président Lambert lui expliquèrent les jeux d'esprit de rhétorique. Chacune de ces explications était, bien entendu, un compliment à Son Altesse. Après avoir écouté tant de discours éloquents, le héros de la fête alla un peu se rafraîchir et se promener avec les orateurs dans le jardin des révérends pères, et termina cette longue série de triomphes en distribuant des prix à ceux qui sous ses ordres s'étaient le plus distingués.
N'était-ce pas le moment pour M. le Duc d'appeler la Bruyère auprès de son fils, pour lui enseigner l'histoire et certaines connaissances pratiques, qu'on n'apprenait point au collège et dont le jeune prince allait avoir besoin? Sans doute ; mais « personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre (1). Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les
(1) Chap. II, n" 5.
antres ; de là vient qu'avec nn grand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré. Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies (1), sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais ! Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait. »
La famille de la Bruyère n'offrait pas au moraliste, qui cherchait des caractères, des sujets d'étude aussi intéressants que la famille de Condé ; et cependant il s'y passa quelques petits événements qui permirent à notre auteur de faire plusieurs observations. Son frère Louis (né le 2 août 1649) était arrivé à l'âge où l'on songe à sa fortune, lorsque, dans sa trentième année, il épousa le 22 janvier 1679, dans la Sainte-Chapelle basse au Palais de justice, Angélique Targas, fille de Pierre Targas, secrétaire du roi et cousin de Boileau Despréaux, le poète satirique. L'un des témoins qui signèrent l'acte du mariage fut Jean de la Bruyère, frère du marié. Ce M. Targas, le beau-père, est signalé par Boileau (2) comme un homme un peu bizarre, grand amateur d'horloges. Une chronique scandaleuse (3) prétend que le véritable père de la nouvelle mariée n'était pas l'amateur d'horloges, mais un plus haut personnage, M. le premier président de Novion, qui donna en récompense à l'époux de sa fille naturelle la charge de premier huissier au parlement.
Cette chronique ne mérite probablement que le mépris; mais il faut avouer (4) que M™'' de Targas ne jouissait pas d'une excellente réputation (5). Puis M. de Novion était un peu coutumier du fait qu'on lui reproche. Nanteuil nous a laissé un beau portrait de la noble figure de ce magistrat. D'un esprit aisé, d'une éloquence vive et concise, et d'une vaste capacité, plein de feu et de finesse, il se laissait parfois entraîner trop loin dans la politique comme dans la galanterie ; mais il savait s'arrêter, et tâchait d'effacer ses fautes en suivant une conduite opposée. Au commencement de la Fronde, il proposa au parlement de voter contre Mazarin l'arrêt de mort du maréchal d'Ancre (6).
(1) Chap. II, nos 3 et 6.
(2) Lettre de Boileau à Brossette, 5 mai 1705,
(3) Recueils mss. de Brouin, t. XXXIX, à l'Arsenal, Ed. Fournier, p. 15.
(4) Œuvres de Boileau, éd. Berriat Saint-Prix, t. III, p. 457.
(5) Notice sur M. de Novion, par Pierre Clément. Portraits historiques, Paris, 1854, (()) Mémoires du cardinal de Retz, t. III, p, 12, coll. Petitot,
A la fin de la Fronde, sa teudresse pour la cour saisit toutes les imaginations du parlement; et eu 1G65 il présida les grands jours d'Auvergne de manière à faire une grande fortune (1). Il y déploya une éuergi(pie sévérité, mais il manfpmit de tenue morale. Il fnt souvent brouillé dans sou domestique, et sa femme se plaignait souvent (2) de ses infidélités. Saint-Simon prétend même que l'argent et des maîtresses obscures (3) lui faisaient tout faire. Eu un mot, M. de Novion était un magistrat dissolu ; mais la Bruyère ne craint pas de le placer (4) « parmi les hommes illustres également doctes et polis, non loin des princes, qui joignirent aux plus hautes et aux plus belles connaissances, l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains ». Cela prouve, au moins, que la Bruyère fut reçu dans la société de M. de Xovion.
« Le devoir des juges, dit le moraliste (5), est de rendre la justice, leur métier est de la différer : quelques-uns savent leur devoir et font leur métier. » Eu 1678, le marquis de Moutespan était venu à Paris pour soutenir un procès. Sa présence inquiétait M"'" de Moutespan, qui dominait alors Louis XIY. Colbert (6) écrivit au roi : « Il y a trois ou quatre ans que Votre Majesté m'ordonne de tenir la main à ce qu'un procès qu'il (Moutespan) avait à Paris fût jugé, pour lui ôter cette raison ou ce prétexte de rester à Paris. Si Votre Majesté estimait aujourd'hui de faire cette diligence auprès du sieur de Novion, peut-être qu'il se retirerait ensuite. y> M. de Moutespan devina-t-il qu'il avait là un moyeu de se faire rendre bonne et prompte justice? « Il me revient, écrivait le roi à Colbert (7), que Moutespan a menacé de voir sa femme : comme il en est capable et que les suites seraient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il n'y paraisse pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire ; surtout qu'il sorte de Paris. » Il est fort probable que M. de Novion, qui savait sou métier, fit alors son devoir. C'est ce que le moraliste semble vouloir nous faire entendre quand il dit (8) : « 11 n'est pas tout à fait impossible qu'une
(1) Mémoires de FU'chicr sur les rj ranch Jours d' Ativergne,
(2) Chap. XIV, n° 51.
(3) Chap. XIV, no 40.
(4) Chap. XII, n» 18.
(5) Chap. XIV, n» 43.
(G) Œuvres de Louis XIY, t. Y, lettres de Colbert du 24 mai 1678.
(7) Ibid., 15 juin 1678.
(8) Chap. XIV, n» 55.
personne qui se trouve dans nue grande faveur perde un procès. » Mais (1) « celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur : car ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou il clicrche à le ])réveDir et lui demande une injustice ». Toutefois, avec le crédit dont jouissait M. le premier président de Novion, et avec la passion qu'il avait de bien ])Ourvoir ses enfants (2), on comprend sans trop de peine qu'il pût obtenir, en 1G79, la place de premier huissier au parlement pour Louis de la Bruyère, dit M. de Romeau. Mais nous n'en avons aucune preuve écrite.
On peut admettre que le premier huissier au parlement n'avait point fait une folie et ne s'était point marié par amourette. Son frère a pris soin de nous définir la chose en ce temps-là (3). « Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélite, qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien qu'^gine qu'on vous propose, et qui avec une riche dot apporte de riches dispositions à la consumer et votre fonds avec sa dot. y> Il est vrai, cela ne prouverait pas que le moraliste trouvât la nouvelle mariée trop belle ; du moins, il est fort possible qu'il la trouvât agréable. c< L'agrément, dit-il (4), est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus indépendant du goût et de l'opinion. » Mais certainement le philosophe aurait mieux aimé que son frère fît une folie. Peu de gens étaient de son avis. Quant au premier intéressé, M. de Romeau, il s'applaudissait, dans son bonheur, du mariage qu'il avait fait sans consulter la philosophie.
Le philosophe célibataire vivait avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir (5). Poli dans ses manières et sage dans ses discours, il était fort goûté dans la société qu'il fréquentait. Mais il fut tout à coup troublé par un accident vulgaire qui mit sa philosophie à l'épreuve^ Son laquais étant malade et hors de service, il se servait depuis quelques jours du laquais de son frère l'abbé de la Bruyère. Ce laquais , nommé François Blondel, suivait par la ville (6) messire
(1) Chap. XIV, n" 44.
(2) Cf. Mémoires du marquis de Soiirches, publiés par M. de Cosnac, t. II, p. C-7.
(3) Chap. XIV, n° 33.
(4) Chap, III, no 11.
(6) Histoire de V Académie , par l'abbé d'Olivet.
(6)Servois, Notice biogrnphicpie sur la Bruyère, p. LV et l.vi , ai pièces justijîcatires de
CLXXIV à CLXXVI.
Jean de la Brnyère, trésorier de France, qui le mena, le 7 août 1679, chez le sieur Huerne, auditeur des comptes, rue du Battoir-Saint-André, où il devait passer la soirée. Vers les sept heures du soir, Blondel dit aux gens du sieur Huerne que M. de la Bruyère avait laissé sa clef sur la porte de sa chambre, et il sortit pour aller la chercher; mais il ne revint puint. Vers les onze heures du soir, en sortant de chez M. Huerne, la Bruyère demanda son laquais : ce II y a longtemps qu'il est parti pour quérir la clef de votre chambre, que vous avez oubliée. y> Le philosophe fut étonné. Cependant comme il avait véritablement négligé de prendre la clef de sa chambre , il retourne chez lui et demande o(i est Blondel. Ou lui dit qu'après plusieurs allées et venues Blondel est parti et n'a point reparu. Le fripon avait emporté la clef de la chambre ; le philosophe ne savait plus que devenir. H était trop tard pour appeler un serrurier : il fallut attendre jusqu'au lendemain matin. Entre cinq et six heures, le 8 août, quand le serrurier eut ouvert la porte, la Bruyère trouva son bureau en forme d'armoire forcé et déboîté. Il y avait encore, tout auprès, un ciseau de menuisier qui avait servi à j^erpétrer le vol. Dans les tiroirs du bureau on avait pris sept sacs remplis, savoir : l'un d'or, et les autres de pièces de 4 sols et de quelques pièces de 30 sols ; le tout montant à 2,490 livres. Deux voyages an moins avaient été nécessaires pour descendre de la chambre de la Bruyère ses sept sacs d'écus. Aussi Blondel, qui avait l'habitude de toujours courir, allait fort doucement sur l'escalier et paraissait chargé d'un lourd fardeau, dit le laquais de M. de Romeau. La Bruyère alla faire sa plainte devant Jean David, conseiller du roi , commissaire enquêteur et examinateur au Châtelet de Paris. Le lendemain, le lieutenant civil signa le permis d'informer. Mais la police ne sut pas retrouver le coupable, et le moraliste lui en garda rancune. On se moqua de lui dans sa famille. C'était sa faute, s'il avait été volé. Comment un trésorier de France pouvait-il oublier la clef de sa chambre ? Jamais M. de Romeau n'aurait commis pareille imprudence (1). « Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer. Tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison,
(1) Chap. XII, n» 58.
s'applaudit d'nu mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez lui toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part. »
La discorde ne tarda poiut à se mettre dans la famille de la Bruyère. Le moraliste en fut d'abord surpris (1). « L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois , convenir entre eux de mêmes usages et d'un même culte ; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte et composer une seule famille. » Ce problème ne fut pas difficile à résoudre, au moins pour ce qui concernait la famille de la Bruyère. Les petites scènes d'intérieur dont fut témoin le philosophe lui rappelèrent les thèses qu'il avait présentées à Orléans (2) pour être licencié. « L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions , mais faiblement sur les nourritures : elles dépendent d'une union fragile de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du mariage. » On appelait nourritures (3) une convention par laquelle il était stipulé que les époux vivraient pendant un certain nombre d'années chez les parents de l'un d'eux. Les nourritures, comme la dot dont il s'agit ici, avaient été promises par la famille du mari. Il est probable que M'"*" de la Bruyère la mère, qui avait plutôt les goûts de Mélite, ne s'entendit point avec sa bru, qui avait plutôt ceux d'iEgiue. Louis de la Bruyère s'en alla demeurer avec sa femme rue des Charités- Saint-Denys, paroisse Saint- André des Arts.
Jean de la Bruyère resta avec sa mère, pour laquelle il eut toujours une profonde affection ; mais il ne se brouilla pas avec son frère, ou du moins, si quelques nuages s'élevèrent entre eux, ils furent vite dissipés (4). « Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des parents et des amis les torts qu'ils ont à son égard, que la réflexion qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Comme il connaît
(1) Chap. XI, n» 10.
(2) Chap. V, n" 44.
(3) Note de M. Servois, 1. 1, p. 232,
(4) Chap. XI, n» 28.