La Bruyère dans la maison de Condé
État de la maison de Coudé en 1687. — Quels changements apporte la mort de Condé dans les caractères de M. le Prince son fils, de M"" la Princesse, de M. le Duc et de M"" la Duchesse. — Situation particiûière de la Bruyère auprès des Altesses auxquelles il est attaché. — Leçons de littérature i M""-' la Duchesse , de blason à il. le Duc. — Quelles sont le.s graves occupations de M. le Duc. — • Le carrosse d'un grand, ou la faveur de M. de Xaintrailles. — Les bonnes fortunes de M. le Duc. — Le roi casse la chambre des filles d'honneur de M'"" la Dauphine. — De l'opinion morale et religieuse au commencement de l'an 1688. — Le livre des Caractères est achevé d'imprimer; cartons de la première édition. — Publication de l'ouvrage ; effet qu'il produit à la cour, à la ville, jusqu'en Hollande, auprès des protestants et des catholiques, — h' Histoire des variations par Bossuet n'a pas d'abord un succès aussi prompt ni aussi étendu.
Eo 1687, on vendait à Paris, chez Bouuard, imprimear- libraire, rue Saint- Jacques, à l' Au/le, nne nouveauté datée de la fia de 1686 : c'était une grande et belle gravure qui représentait Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, sur un cheval au galop; M. le Prince avait le costume d'un général vainqueur, et brandissait le bâton du commandement, avec cette devise :
A de nouveaux exploits parla gloire guidé, Ce prince encore vainqueur grossira notre histoire ; Qu'il combatte, il suffit : au seul nom de Condé, L'on verra voler la victoire.
Basse flatterie! « Mon fils, vous u'avez plas de père! » lui avait dit le grand Condé mourant. La terrible signification de ces deux mots si simples sera expliquée ainsi par la Brnj'ère (1) : « Il apparaît de temps en temps sur la surface delà terre, des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les causes et dont on sait encore moins ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls ni descendants. »
Henri- Jules de Bourbon , qu'on appelait maintenant M. le Prince , vit, à la mort de son père, un vide immense s'ouvrir sous ses pieds. Il contempla cet abîme avec effroi, et il éprouva une sorte de vertige. Les flatteurs avaient beau répéter (2) que son père lui avait transmis fidèlement les éminentes qualités dont il avait hérité de ses aïeux, et les avait développées par ses leçons domestiques pour qu'elles arrivassent plus Ijrillantes encore à ses héritiers, il aimait à entendre ces mensonges, mais il n'y croyait pas. Dans la vie ordinaire, devant le roi, il ne laissait rien paraître ; devant les courtisans , il gardait (3) l'air impassible d"nn prince dont on admirait depuis longtemps l'esprit et le bon goût. Dans la maison de Coudé, ce n'était plus le même homme (4). Souvent il demeurait enfermé sous je ne sais combien de verrous, et personne ne pouvait le voir : sa femme et ses enfants n'osaient pas même entrer dans sa chambre sans qu'il les mandât. Avec raison, la Bruyère trouvait ce sérieux affecté (5) : « Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d'une pièce; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle; aussi incapable de s'élever aux grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des petites, il sait à peine jouer avec ses enfants, b Souvent aussi M. le Prince changeait d'humeur.
(1) Chap. II, n» 22, 5« édition.
(2) Pompe J'unibre de feu M. le prince de Condé à Notre-Dame, Devises dit mausolée, par le P. Jleuestiier, p. 21, 26, 27, chez Michallet, 1C87.
(3) Mercure galant, àéambK 1687.
(4) Recueil de Lassai/, t. I, p. 353.
(5) Chap. XI, n» 8;i.
Alors quittant tout d'un coup le rôle du sage des stoïciens (1), il s'agitait, il courait, il allait partout, à Paris, à Versailles, à Éconen, à Chantilly ; il examinait tout, il critiquait tout, et, jamais content, il se mettait en colère pour des bagatelles sans aucun motif. Oui, « cet homme qui se trouvait (2) naturellement et par lui-même au-dessus de tous les événements et de tous les maux, à qui rien ne saurait arracher une plainte, cet homme qui serait demeuré ferme et inébranlable sur les ruines de l'univers , se désespérait, étincelait des yeux et perdait la respiration pour un chien perdu ou une porcelaine mise en pièces. » Il pouvait être insensible aux injures, à l'ingratitude, et regarder froidement la douleur et la mort comme choses indifterentes, mais il s'était fait de l'héroïsme ou de la grandeur uue idée fausse que la Bruyère corrige ainsi (3) : « La fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle se sent faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité : ou l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. »
M""" la Princesse, malgré sa modestie et sa soumission de novice à son mari, avait une véritable grandeur dans le caractère : elle soutint sans peine l'épreuve où la raison de M. le Prince faillit succomber. Elle n'avait jamais rais sa confiance en elle-même ; elle savait que le bras de Dieu qui la soutenait n'était pas raccourci. Tranquille et douce, elle s'occupa comme par le passé, non de ses plaisirs, mais de ses devoirs, et continua au milieu des tracasseries de M. le Prince, sans aigreur, sans impatience , à tout croire et tout souffrir ; mais elle tint son rang à la cour, et termina l'éducation de ses filles.
(1) Recueil de Lassni/, t. I, p. 341, 342.
(2) Chap.xi, n'a.
(3) Chap. II, n° 42.
M. le Duc et M"' la Duchesse étaient émancipés depuis longtemps, mais plutôt de nom que de fait. Condé laissait flotter les rênes qu'il tenait de sa main mourante. Après sa mort, M. le Duc et M'"" la Duchesse devinrent entièrement libres. Néanmoins, pendant les premiers temps de ce grand deuil, ils ne s'aperçurent pas de leur liberté. La bienséance les empêchait de trop se dissiper, et ils employèrent souvent le temps dont ils pouvaient disposer à faire avec M. de la Bruyère des lectures qu'il s'efforça de rendre intéressantes. Il y était bien obligé : quel honneur pour ce pauvre gentilhomme d'instruire les Altesses auxquelles il était attaché!
Son ami Fleury lui donnait alors de bons conseils, que l'on retrouve dans les Devoirs fks maîtres et des domestiques (1). La Bruyère semble répoudre ainsi aux conseils de son ami Fleury (2) : « Vous dites qu'il faut être modeste ; les gens bien nés ne demandent pas mieux : faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient. De même l'on dit : « Il faut avoir des habits modestes. » Les personnes de mérite ne désirent rien davantage; mais le monde veut de la parure, on lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre. Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge et par une riche étoffe; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix (3). Il y a des endroits où il faut se fiiire voir : un galon d'or plus large on plus étroit vous fait entrer ou refuser. » Eu faisant toutes ces concessions à l'étiquette, à la coutume, à sa charge, il se gardait bien d'en tirer vanité ; mais il n'en était pas non plus intimidé. Il bravait tranquillement le qu'en-dira-t-on : « Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité, avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge (4), aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous , on que l'on ne rit que pour s'en moquer. » Mais il avait peine à supporter les dédains des gens du service. « Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livrée, s'ils n'ont plus d'esprit que ne porte
(1) Paris, 1G88, m-12.
(2)Chap. XI,!!" 71.
(3j luventaire du mobilier de la Bruyère, publié par M. Servois dans s.» Nvtkc biotivaiihïqne, p. CLXXXIU.
(4) CUap. XI, n» 73.
leur condition (1), ne jugent plus d'eux-mêmes par leur première bassesse, mais par l'élévation et la fortune des gens qu'ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et montent par leur escalier, indifféremment au-dessous d'eux et de leurs maîtres : tant il est vrai qu'on est destiné à souffrir des grands et de ce qui leur appartient. »
La Bruyère se consolait de ces petites humiliations par la conscience qu'il avait de son dévouement désintéressé. « Celui qui , logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons (2), vient coucher au Louvre (ou à Versailles) dans un entresol , n'en use pas ainsi par modestie ; et cet autre, qui, pour conserver une taille fine, s'abstient de vin et ne fait qu'un seul repas, n'est ni sobre ni tempérant; et d'un troisième, qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours. Ton dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection. » Il n'avait pas quitté sa maison et son petit chez-soi pour venir à la cour chercher les honneurs, les trésors, les postes , la fortune et la faveur (3) ; il ne voyait rien dans de tels avantages qui fût assez bon et assez solide pour remplir sou cœur et pour mériter ses soins et ses désirs. Content de son' sort, il disait : « Il ne faut rien exagérer (4), ni dire des cours le mal qui n'y est point : l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser quelquefois sans récompense ; on ne l'y méprise pas toujours, quand on a pu une fois le discerner ; ou l'oublie, et c'est là où l'on sait pnrfaitement ne faire rien, ou faire très peu de chose, pour ceux que l'on estime beaucoup. »
Achever l'histoire contemporaine avec M. le Duc, la littérature contemporaine avec M""" la Duchesse, ou continuer avec l'un et l'autre des lectures comme celles qui entraient dans sa charge : voilà quelle était l'ambition de la Bruyère. On fit quelque chose pour le satisfaire.
Il se servait depuis quelque temps du Traité du sublime pour exposer à M"" la Duchesse les principes de la belle littérature. La traduction du livre de Longin par Boileau était célèbre (5) ; le nom de
(1) Chap. IX, n» 33.
(2) Chap. II, n» 41.
(3) Chap. II, n» 43.
(4)Chap. viii,!!" 27.
(5) Paris, 1674 et 1G83.
l'autenr et celui da traducteur la recommandaient également. La Bruyère, après avoir lu cet ouvrage à Son Altesse, eu fit un résumé critique pour lui indiquer ce qu'elle devait retenir. Il avait déjà dit ce que c'est que l'éloquence; il ajouta (1) : a L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie. » Telle est bien la pensée de Longin. Mais alors plusieurs questions se présentent à l'esprit. « Qu'est-ce que le sublime? Il ne parait ^ms qu'on l'ait défini (2). Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables ? Peut-il briller autre chose dans l'églogne (3) qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans les conversations qu'une grande délicatesse ? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection ? Qu'estce que le sublime? oii entre le sublime? » Il faut cependant parler des figures, dit Longin, car elles ne sont pas une des moindres parties du sublime lorsqu'on leur donne le tour qu'elles doivent avoir. Alors la Bruyère définit quelques figures. « Les synonymes (4) sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases différentes qui signifient une même chose. L'antithèse (5) est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'nue à l'autre. La métaphore (6) ou la comparaison emprunte d'une chose étrangère une image sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble ; il la peint tout entière, dans sa cause et dans son efiet; il est l'expression ou l'image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l'éclat de l'antithèse et s'en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables. »
(1) Chap. I, n" 56. Longin, cli. i.
(■2) Chap. I, n" 55. Longin, ch. v, vi, xiv.
(3) Discours sur r Êglogue, par Fontenelle, 16S3.
(4) Chap. I, n» 55. Longin, ch. xxiv, xxv.
(5) Longin, ch. xxvi, xxxi.
(G) Longin, ch. xxxil.
« Oh! sans doute, cela est Lou pour Balzac et Voiture, on pour Messieurs du sublime, comme Racine et Boileau, dit M""" la Duchesse; mais cela n'est bon à rien pour les femmes ?» — « Je ne sais, répond la Bruyère (1), si l'on pourra jamais mettre dans les lettres plus d'esprit, pins de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on n'en voit dans celles de Balzac et de Voiture ; elles sont vides de sentiments qui n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'etfet que d'un loug travail ou d'une pénible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que , tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles le mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate ; elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. » On a cherché qu'elles étaient les femmes dont parlait la Bruyère; il nous semble qu'il parle des femmes de son siècle en général, et que, s'il eût voulu en désigner d'autres que M""" la Duchesse, il n'eût pas manqué de les faire connaître.
Avec M. le Duc, la Bruyère s'occupa des principes et de la pratique du blason (2). Il y avait déjà deux ans qu'il avait remarqué que Son Altesse les avait oubliés : il voulait les lui faire revoir, mais il n'en avait pas eu le temps. Pour donner à cette étude un peu aride quelque attrait et quelque nouveauté, il raconta une foule d'anecdotes sur la manière de devenir noble. Il était né dans une famille où l'on était fort au courant des meilleurs procédés en usage , et il avait été placé dans d'excellentes situations pour les bien étudier.
Un prince du sang trouve si naturel d'être noble, qu'il a peine à comprendre comment on ne l'est pas, ou, si on ne l'est pas, comment on veut l'être. La Bruyère pouvait lui citer ce passage des Essa>s de Montaigne (3) : « Un cadet de bonne maison, ayant pour son appanage une terre, sons le nom de laquelle il a esté cognen et honnoré, ne peult
(l)Chap. 1, nos?.
(2) Lettre XI.
(3) Essais de Montaigne^ chap. Des noms.
hoûDestemeut rabaiidoniier : dix ans ajirez sa luorL, la terre s'en va à un estranger qui eu faict de mesme ; de\nDez où nous sommes de la coguoissauce de ces hommes. Il ue faut pas aller quérir d'autres exemples, que de notre maison royale , où autant de partages, autant de surnoms : cependant l'originel de la tige nous est eschappé. » Le public s'embrouillait facilement (1 ) au milieu de tous les changements de noms qui s'opéraient dans la noblesse; et la confusion qui s'était introduite dans la dénomination des familles ouvrait la porte à l'usurpation. Par cette porte (2) se précipitèrent chevaliers, comtes et barons, qui sortaient du tiers état et se mêlèrent à la noblesse authentique. Le trouble des révolutions politiques leur était favorable ; mais ils pullulèrent aussi à l'ombre du gouvernement royal. Pour faire comprendre ce fait historique à M. le Duc, la Bruyère en appela souvent à sa propre expérience de la cour (3) : « N*** arrive avec grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place :il gratte, il heurte presque (4). Il se nomme : on respire, et il n'entre qu'avec la foule. » — x C'est une véritable simplicité (.5) que d'apporter à la cour la moindre roture et de n'y être pas gentilhomme. » Mais siM. Jourdain y était ridicule (6), Dorante faisait partout des dupes. « Tel abandonne son père, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la boutique (7), pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise ; il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque que des titres. » On en riait, et il passait dans la foule.
Pendant la Fronde (S), la haute noblesse, jusques et y compris Condé , s'efforça d'arrêter ce désordre. Vaine résistance au torrent ! <( Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade faussement qu'il a vu un prodige (9). Celui qui continue de cacher son âge i3ense enfin être aussi jeune qu'il vent le faire croire aux autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son
( 1 ) ie Baron de la Crasse, comédie de R. Poisson, se. 1 1.
(2) Cf. Revue des Deux ^fondes, n" du 15 décembre 1882, article d'A. Jlaun.-.
(3) Chap. vm, n 15.
(4) Molière, Impromptu de Versailles. Jîemerciement au Jioi.
(5) Chap. VIII, n» 21.
(6) Le Bourgeois gentilhomme, de Molière.
(7) Chap. XIV, n" 2.
(8) Saint-Simon, éd. Chéruel, t. V, p. 438-441.
(9) Chap. XIV, n» 4.
origine de quelque ancieri baron on de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend. » D'ailleurs, « quelle est la roture un peu heureuse et établie (1) à qui il manque des armes, et dans ces armes une pièce honorable, des suppôts, un cimier, une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne s'agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et ceux-ci de tant et tant de grilles : on n'aime pas les minuties, on passe droit aux couronnes, cela est plus simple; on s'en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d'une couronne de marquis, trop satisfaits de lacomtale ; quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne (2) à leur carrosse. » — Vous riez sans doute? — Point du tout. « Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur (3), et il y parvient. Un grand seigneur affecte la principauté, et il use de tant de précautions, qu'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les préséances, de nouvelles armes et d'une généalogie que A'Hosier ne lui a pas faite, il devient enfin nu petit prince. »
Pour le coup, cela n'est pas possible. — • Non seulement c'est possible, mais encore c'est facile. D'abord, « certaines gens portent trois noms de peur d'en manquer (4) : ils en ont pour la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur emploi. D'antres ont un seul nom dissyllabe, qu'ils anoblissent par des particules dès que leur fortune devient meilleure. Celui-ci par la suppression d'une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre ; celui-là par le changement d'une lettre eu une autre se travestit, et de Syrus (nom d'esclave dans la comédie antique) (5), devient Cyrus » (nom d'un ancien conquérant). (M. de Xaintrailles s'appelait Rotou de Saintrailles ((3) ; il devient Potou de Xaintrailles, l'illustre compagnon de Jeanne d'Arc.) « Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourraient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n'ont qu'à perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent, avec les
(1) Chap. XIV, n» 5.
■ (2) Menayiana, t. III, p. 360.
(3) Chap. XIV, n° 7.
(4) Chap. XIV, n« 9.
(5) Cf. rEiuiuque de Térence.
(6) Saint-Simon, t. VIII, p. 122, t. II, p. il, et le Chansonnier.
grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être flamands on italiens, comme si la roture n'était pas de tout pays, allongent leurs noms français d'une terminaison étrangère , et croient qne venir de bon lieu c'est venir de loin, s
Folie étrange! A quoi sert pareille noblesse? Qui peut y croire? M. le Prince faisait là-dessus de bons contes et se moquait de l'évêque de Noyon. a Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur (1); mais s'il l'a tel qu'il ose le porter (2), il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de toutes les maisons lapins ancienne : il doit tenir aux pkinces lorrains, aux Eohams, aux Chatillons, aux Mont- MORE^x•Is, et s'il se pent , aux princes du sang : ne parler qne de ducs, de cardinaux et de ministres ; faire entrer dans tontes les conversations ses aïeuls paternels et maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades ; avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'écussons chargés de seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres ; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et à mâchecoulis ; dire en toute rencontre : ma race, ma hrancke, mon nom et mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité, de celle-là qu'elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit (\yC Hyacinthe (3) a eu le gros lot , demander s'il est gentilhomme. Quelqnes-nns riront de ces contre-temps, mais il les laissera rire; d'autres en feront des contes, et il leur permettra de conter; il dira toujours qu'il marche après la maison régnante ; et à force de le dire, il sera cru. »
M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon , était célèbre par sa vanité. Il prétendait marcher de pair avec les Condé, et se faisait reconduire par M. le Prince. On citait de lui mille faits et dits parfaitement ridicules ; mais nulle part on n'en riait pins que dans la maison de Condé. Le portrait que trace la Bruyère du personnage , de ses prétentions et du succès qu'il obtint, n'est pas trop chargé. Tout son appartement à Noyon était rempli de ses armes jusqu'aux plafonds et aux planchers. Dans sa galerie, une carte représentait les saints et
(1) Chap. VIII, n'J 20.
(2) Jtémoires de Saint-Simon, t. I, p. 280-281. Journal de Zlangeau, Note de Salât-Simon sur le 28 février 1G99, t. VII, p. 33-39.
(3) Journal de Dangeau, t. II, p. 33.
les saintes de sa maison. Et il fit publier leur histoire sons le nom de Cousin en 1098, avec son éloge. Aux deux côtés de cette galerie, on voyait deux grands tableaux généalogiques avec ces deux titres : 1" descente de la très auguste maison de Clermont-Tonnerre des empereurs d'Orient ; 2° descente de la très auguste maison de Clermont- Tonnerre des empereurs d'Occident. Naturellement pour remonter si haut , il fallait avoir recours aux aïeux maternels. « A combien d'enfants, disait le moraliste (1), serait utile la loi qui déciderait que c'est le ventre qui anoblit (2) ! mais à combien d'autres serait-elle contraire! »
La Bruyère se souvenait de ce que dit Platon des admirateurs de la noblesse, qui déclarent qu'un homme est bien né parce qu'il peut compter un certain nombre d'aïeux riches (3) : « Ces gens-là ont la vue basse et courte, et ne savent embrasser de leur regard la suite des siècles : ils sont incapables de calculer les milliers innombrables d'aïeux et d'ancêtres dont descend chacun de nous , ni la multitude infinie qui s'y trouve de riches et de pauvres, de rois et d'esclaves, de Grecs et de barbares. » Sénèque a résumé cette pensée en ces termes (4) : « Il n'y a pas de roi qui ne soit issu d'esclaves, pas d'esclave qui ne soit issu de rois. » La Bruyère a déjà dit la même chose (5) en termes moins absolus et plus jiroches de la vérité (6) : « Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple. »
Cette philosophie était fort curieuse; mais M. le Duc avait son temps tout occupé par des affaires plus importantes. Lever et coucher du roi, grandes entrées, appartement, bals, spectacles, chasses et promenades, divertissements et voyages, il était de tout et partout. Il ne trouvait plus un seul instant qui lui appartînt : les jours, les semaines, les mois, passaient si vite! « Ceux qui emploient mal leur temps (7) sont les premiers à se plaindre de sa brièveté : comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de sots discours, à
(l)Chap. XIV, n" 11.
(2) Mss. Bibl. nationale L°>s,213. Réponse à M. de Notjon.
(3) Théétète de Pl.iton, éd. de Deux-Ponts, t. II, p. 118, IISI.
(4) Quatrième lettre à, Lucilius.
(5) Cf. chap. 1 de ce livre.
(6) Chap. XIV, n" 12.
(7) Chap. XII, u» 101. Cf. h Chevalier à la mode, par Dancourt, et le Mercure galant, octobre 1687, p. 380.
résoudre ce qu'ils vout faire demain et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires et pour leurs plaisirs. Ceux au contraire qui en font meilleur usage en ont toujours de reste. »
Rempli de ces pensées, « il en coûtait à la Bruyère de faire assidûment sa cour, mais par une raison bien opposée à celle que Ton eût pu croire (1) : avec son mérite il avait trop de modestie pour penser qu'il fît le moindre plaisir aux princes s'il se trouvait sur leur passage, se postait devant leurs yeux et leur montrait son visage : il était plus proche de se persuader qu'il les importunait, et il avait besoin de tontes les raisons tirées de l'usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût pour se faire voir, et il fait sa cour avec d'autant plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait lui-même. »
« Les cours ne sauraient se passer (2) d'une certaine espèce de courtisans, hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faibles et flattent toutes les passions ; ils font les modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages; ils ont euxmêmes des habits où brillent l'invention et la richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis; ils mangent délicatement et avec réflexion ; il n'y a sorte de volupté qu'ils n'essaient, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec la même adresse qu'ils l'ont élevée. Dédaigneux et fiers, ils n'abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus ; ils parlent où les autres se taisent, entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où les grands n'osent se faire voir : ceuxci, avec de longs services, bien des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs fêtes , ne sortent pas du Louvre on du Château , où ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier eu mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux venus à une
(1) Chap. Il, n» 14.
(•2) Chap. VIII, u" 18.
cour ; ils embrassent, ils sont embrassés ; ils rient, ils éclatent , ils sont plaisants, ils font des contes ; personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont sans conséquence. » Ces courtisans n'étaient pas rares à la cour de Louis XIV ; on cite Lenglée comme celui qui réunissait le mieux les qualités de l'espèce. On n'en manquait pas non plus dans la maison de Coudé (1) : Xaiutrailles est celui qui se rapprochait le plus de l'idéal tracé par la Bruyère.
Nous avons vu comment M. de Xaiutrailles, très petit et très mince gentilhomme, était venu du fond de la province dans la maison de Condé, où il avait été nommé premier écuyer de M. le duc de Bourbon. Nous avons vu aussi comment il avait été envoyé par M. le prince de Lorraine au-devant des princes de Conti ; il avait déplu au roi pour cette action, et il avait été tenu à l'écart pendant tout le temps que dura l'exil du prince de Conti. Alors M. de Briord était gouverneur politique auprès du duc de Bourbon. Depuis que le prince de Conti avait obtenu sa grâce auprès du roi par les prières de Condé mourant, Xaiutrailles était revenu à sa place auprès de M. le Duc. Mais il n'oubliait pas la le^on qu'il avait reçue de Sa Majesté. On lui trouvait à la cour une attitude singulière et embarrassée. Il y avait du louche dans sa conduite, du mystère dans ses mœurs (2). Molière a peint ce caractère dans le Misanthrope , sous le nom de Timante :
C'est, de la tête aux pieds, un homme tout mystère , Qui vous jette en passant un coup d'œil égaré, Et sans aucune affaire est toujours affairé ; De la moindre vétille il fait une merveille. Et jusques au bonjour il dit tout à l'oreille (3).
Mais Xaiutrailles fut désigné à la fin de 1687 par M. le Prince pour être élu de la noblesse de Bourgogne. La Bruyère observa l'effet que produisit à la cour ce petit événement (4) : « Timante, toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans : ils étaient las de l'estimer ; ils le saluaient
(1) Cf. Mémoires de Saint-Simon et Xote^ sur Vangeau,
(2) Acte II, se. V. Cf. Note de Brossette. Œuvres ileBuileau, éd. Fabri et B.ariUot, t. IV, p. 186.
(3) I-iissertation sur la Jocomle, de M. r.ibbé Levayer. Timante est un M. Saint-Gilles de la vieille cour.
(4) Chap. vin, n" 5G.
froidement, ils ne lui souriaient plus, ils commençaient à ne plus le joindre, ils ne l'embrassaient plus, ils ne le tiraient plus à l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose indifférente, ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire revivre ses vertus à demi eft'acées de leur mémoire, et en rafraîchir l'idée : ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux. »
M. de Xaintrailles n'avait auprès de M. le Duc ni le même titre que M. de Montausier auprès du Dauphin , ni la même vertu ; mais il avait, comme M. de Montausier (1), le propos moral et sentencieux ; et quoiqu'il ne commandât que l'écnrie, il jouissait auprès de M. le Duc d'une grande autorité. La jeunesse du prince était pour lui la source d'une belle fortune (2). Il apprenait à M. le Duc à faire grande dépense (3), et en même temps il s'enrichissait: il ne percevra 2)as moins de douze mille francs par an de sa magnifique sinécure dans les finances du gouvernement de Bourgogne ; mais , pour marquer son désintéressement, il assurait qu'il était moins touché du don que de la manière dont il lui avait été fait. « Ce qu'il y avait en cela de stir et d'indubitable, observait la Bruyère (4), c'est qu'il le disait ainsi. Vraiment, c'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner. Que coûte-t-il d'y ajouter un sourire ?» — Tous les courtisans à qui le prince venait d'accorder un bon gouvernement, une place éminente ou une forte pension, tenaient le même langage (.5). La Bruyère appelait Xaintrailles Alcippe : c'était le nom d'un fameux joueur de piquet dans Molière (6) ; c'était aussi le nom d'tme bonne ménagère dans Virgile (7), chargée de garder à la maison les agneaux nouvellement sevrés. Xaintrailles n'était déjà plus avec ceux avec qui il paraissait être : il était si plein de sa grandeur et si distrait (8), qu'il aurait appelé la Bruyère la Verdure. Il feignait de ne pas se souvenir de certains noms qu'il croyait obscurs (9), et il affectait de les corrompre en les pronon-
(1) Saint-Simon, Mémoires.
(2) Chap. viir, n» 55.
(3) Saint-Simon. Addition à Dangeau.
(1) Chap. VIII, n" 45.
(5) LtUrcs de il/"" de Sévigné, t. II, p. S.m. (i;) Cf. les Fâcheux, acte II, scùne ii.
(7) Églo!/ues,Y, vers 14-15,
(8) Chap. XI, n» 7.
(y) Chap. V, n" 70.
çant, par la bonne opinion qu'il avait du sien. Bref, Xaintrailles, familier avec les grands, effronté avec les petits, toujours professeur de manières impertinentes, avait, malgré les plaisanteries de tous, si bien cheminé (1) dans la maison de Condé, qu'il ne connaissait plus ceux qui étaient entrés avec lui.
Vers l'automne de 1GS7, il gouvernait absolument M. le Duc et se promenait avec S. A. S. dans son carrosse. — « D'où vient, pensait la Bruyère (2), qu'Alcippe me salue aujourd'hui, me sourit, se jette hors d'une portière de peur de me manquer ? Je ne suis pas riche, et je suis à pied : il doit, dans les règles, ne pas me voir. N'est-ce pas pour être vu lui-même dans un même fond avec un grand ?» — Être vu dans un même fond avec un grand, c'était une grosse affaire en ce temps-là (3). Un jour, le Dauphin revenait de la chasse, où il avait été fort loin : son carrosse rompit ; il n'avait avec lui que le prince de Conti et M. de Sainte-Maure. Le carrosse de M. le Duc, qui l'attendait, se trouva fort heureusement à portée; MM. de Xaintrailles et Sillery, premier écuyer du prince de Conti, mirent tous deux pied à terre, quoique le carrosse pût aisément contenir six personnes. Monseigneur y monta avec le prince de Conti et Sainte-Maure, et laissa Xaintrailles et Sillery sur le chemin; mais fâché de l'aventure, il la conta au roi, qui, d'un ton sec et décidé : « Je le crois bien, dit-il : faire monter avec vous des domestiques de prince du sang, ce serait une belle chose, ou que, même sans vous, ils montassent dans votre carrosse! »
Xaintrailles avait toujours la passion du jeu (4). Un jour qu'à Fontainebleau il était engagé dans une partie sérieuse, M. le Duc profita de sa distraction pour se dérober finement, et partit avec trois ou quatre jeunes gens dans un fiacre qui les mena vite à Paris : ils y firent, dit-ou, grande débauche. Peu après, le 22 octobre, le roi, qui attendait avec impatience que M. le Prince arrivât à Fontainebleau, lui dit qu'il n'était pas content de la conduite de M. le Duc (5). Sa Majesté ne voulait plus qu'il vit certains jeunes gens qui l'avaient accompagné dans un mauvais lieu à Paris. M. le Duc ne songea qu'à justifier ses amis ; il dit que c'était lui qu'on devait punir, et non pas ces
(1) Chap. VIII, n" 54.
(2) Chap. XI, n" 74.
(3) Note de Saint-Simon sur Dangeau, t. II, p. 27.
(4; Lettre de Bussy à M"» de Sévigné, t. YIII, p. 135-136. (6) Dangeau, t. II, p. 54-55.
messieurs, qui avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour le retenir. Ces messieurs étaient le marquis de Bellefonds, fils unique du maréchal de ce nom et colonel de régiment de Iloyal-Comtois, le comte de Cliémerault, colonel de l'un des quatorze nouveaux régiments, le marquis de (Jhâteau-Eenault, colonel du régiment de Cambrésis , tous hommes de valeur, mais courtisans assidus de M""''' le Dauphin. Dangeau cite encore le petit Broglie, l'ancien camarade de M. le Duc au collège Louis le Grand, qui amusait M. de Lamoignon par sou caquet, dit M""' de Sévigué (1). Bussy-Rabutin ne daigne pas le nommer. Nous admettons comme la vérité le témoignage de M. le Dac devant le roi en faveur de ces messieurs. Ou se rappela comment, l'an passé dans l'intrigue de M"" de Polignac, le Dauphin avait abandonné ses amis et complices, et comment M. de Créqui avait payé doublement pour lui et pour les autres (2). Les amis de M. le Duc ne furent ni chassés ni punis : il fut fort loué de ce procédé-là.
Le roi se plaignait de Xaiutrailles, et dit à M. le Prince qu'il s'étonnait qu'il fît entrer un homme comme celui-là dans son carrosse. « M. le Prince répondit, s'il faut en croire Bussy (3), que Mousieur son père y avait toujours fait entreries chevaliers de Rivière, les Lussaus et les Briords. Le roi lui répliqua qu'il y avait une grande difiërence entre ces gens-là et celui-ci. Je vois bien, ajoute Bussy, que S. M. ne croit pas que ce Xaintrailles-ci soit le Xaintrailles de Poton , et je le tiens pour bien averti. Cependant il est désigné successeur de la Tournelle dans l'élection de Bourgogne, si le discours du roi ne change pas ce choix. » Le discours du roi ne changera rien. Puisqu'on avait pardonné aux compagnons de M. le Duc, il fîiudra bien pardonner aussi à M. de Xaiutrailles, qui n'était pas plus coupable qu'eux.
Ce qu'il y avait de plus immoral dans cette honteuse affaire, ce furent les louanges que reçut M. le Duc. « Si l'on savait rougir de soi, dit la Bruyère (4), que de crimes, non seulement cachés, mais publics et connus, ue s'épargnerait-on pas ! Mais les hommes sur la conduite des grands et des petits indifféremment (5) sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite : il s'en faut peu qu'une sale entre-
(1) T. TIU, p. 388.
(2) Chap. IX, n» 38.
(3) Mmo de Sévigné, t. VIII, p. 136.
(4) Chap. XI, n" 151.
(5) Chap. XIT, n° 113.
prise ne soit louée comme la vertu même, et que le bonheur ne tienne lieu de toutes les vertus. » M. le Duc opposait à ces critiques un silence dédaigneux.
Les jeunes gens se moquaient bien de ce que pouvait dire la Bruyère. — « Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse (1) ? Elle peut et elle sait; ou du moins quand elle saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas plus décisive. » — A quoi JI. le Duc répondait que la Bruyère était un sot. M, le Prince Tavait entendu sans y faire attention. Il était venu à la cour, non pour s'occuper de ces bagatelles, mais sur le bruit que le roi allait faire une grande promotion de chevaliers du Saint-Esprit, et pour obtenir le cordon de l'ordre en faveur de M. le comte de Lussan. C'était ce M. de Lussan qui, à Seuef , quand Coudé tomba blessé dans les bras de son fils, le tira de dessous sou cheval, l'emporta sur ses épaules, le remonta et lui sauva la vie. Condé lui avait promis la décoration du Saint-Esprit, et M. de Lussan ne l'avait jamais rei^ue. Alors (2), quoique gentilhomme de la chambre de Condé, il s'était retiré eu Languedoc et n'était pas revenu à la cour ; il n'avait même pas assisté aux obsèques de Condé : il manquait de cœur, disait M. le Duc. « Faibles hommes (3) ! Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe. Je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. De même il prononce d'Iphicrate qu'il manque de cœur ; vous lui avez vu faire une belle action : rassurez-vous, je vous dispense de la raconter, pourvu qu'après ce qu"a dit un prince, vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire. » — Timagène est le nom d'un vieil historien grec, et Iphicrate celui d'un général athénien, tous gens hors de mode.
M. le Duc, excité par ses succès, ne borna pas là ses plaisanteries. Le 26 octobre à Fontainebleau (4), on trouva dans la chambre des filles d'honneur de M™'' la Dauphine un mauvais livre, intitulé F École des filles (5) , parce qu'il leur enseignait ce qu'elles ne devaient pas savoir. L'auteur avait été condamné à mort pour l'avoir publié. Ce livre était derrière le lit de M"*" de Montmorency d'Artois, la protégée
(1) Chap. viii, n° 77.
(2) Dangeau, t. II, p. 259. Addition do Saint-Simon.
(3) Chap. VIII, a" 78.
(4) Dangeau.
(5) L'Ecole des filles, par Hélot ; Paris, 1C72, ou Fribourg. I(i68, mais imprimé en Hollande.
de M. le Prince. — Grand scandale ! — On voulut savoir qui avait donné ce livre. M"" de Montmorency répondit que c'était M. le Duc I)Our une de ses compagnes. Celle-ci nia fortement. Ou ne put éclaircir ce dernier point, tant il y eut de dits, redits et contredits sur le mêmf sujet. La jeunesse est si heureuse, que tout lui sourit; le mauvais livre avait le titre d'un livre de piété ou d'éducation, et il avait été accepté pour cela de la main de M. le Duc. La Brnyère explique ainsi ce qui se passa (1) : « On ouvre un livre de dévotion, et il touche; on en ouvre un autre qui est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles? » Toutefois la plus grande faute de M"" de Montmorency était de n'avoir pas sa se taire. Mais M"° de Montchevreuil alla faire ses plaintes au roi, qui déclara ne vouloir j^lus s'occuper de ces demoiselles. La chambre des filles allait donc être cassée : qu'allaient-elles devenir? La plus grande désolation régnait parmi elles. La Dauphine, pour les consoler, leur promit sa protection, si elles se conduisaient mieux.
On loua beaucoup la généreuse tolérance de M"° la Dauphine. Les princesses ne sont pas faites pour la solitude (2) : elles se doivent au public. Encore qu'elles ne veuillent être qu'à Dieu, leur condition les oblige à se prêter quelquefois au monde, pour être comme des liens entre les souverains et les sujets qui les approchent, pour remplir les jours vides des courtisans et leur ôter l'ennui d'une triste et pénible oisiveté, pour calmer et suspendre par d'honnêtes et nécessaires divertissements les passions secrètes qui les dévorent, pour entretenir entre eux la paix et la société en les rassemblant tous les jours auprès du trône qu'ils révèrent. Les dames et les filles d'honneur qui entouraient les princesses devaient les aider à remplir ces fonctions politiques de la plus haute importance. Aussi la beauté heureuse, dit Saint- Simon (3), était sous Louis XIV la dot des dots. Uue fille d'honneur, belle et considérée, qui savait cheminer dans une cour, fût-elle la fille d'un marmiton, comme M""-' de Soubise, était sûre de faire une grande fortune par son mariage; ou si elle entrait dans une maison obérée sans y apporterun écu, comme M"'de Laval en épousant M. de Roquelaure(4),
(l)Chap. IV, n" 7.3.
(2) Fléchier, Ofaùon fmihhre de hi Dauphine,
(4) Souvenirs de ;'/'"'•■ de Vaijlus.
son art et son crédit pouvaient rendre cette maison l'une des plus solidement riches du royaume. Tout dépendait de la bienveillance du roi, ou plutôt, depuis que le roi était dévot, de la bienveillance de M'"" de Maintenon. Or M""' de Mainteuou était indignée de ce qu'elle voyait à la cour : le prestige de sa puissance y avait attiré plus de dames qu'à l'ordinaire, et jamais il n'y eut plus de brouillerie avec les dames qu'à cette époque. M"° de Roquelaure fut insultée par un grand (1), qui se vantait d'avoir obtenu d'elle ce qu'elle ne lui avait point accordé. Elle se justifia fort bien; l'on prétendit qu'il était amoureux d'elle et qu'il avait voulu se venger de sa cruauté. M"'° d'Arpajon, dame d'honneur de la Dauphine, et qui avait moins d'esprit que M"" de Roquelaure, eut querelle avec le marquis de Bellefonds, fils du maréchal. Le roi se mit en colère. Le maréchal de Bellefonds mena son fils auprès de jjmo (j'A^i-paJQjj \(i[ J,. mander pardon, et il emmena chez lai nue de ses filles qui avait été jusque-là auprès de la Dauphine. La fin du séjour à Fontainebleau fut attristée par divers incidents de ce genre ; à Versailles, ce fut encore pire. La cour pouvait changer de lieu, elle portait partout avec elle cette morale païenne qui accepte la raillerie comme une marque d'esprit. « 0 mon Dieu! que vous êtes heureuses ! écrivait M'"" de Maintenon aux dames de Saint-Cyr (2), que ne pouvezvous voir de plus près les peines qu'on prend ici pour avoir de la joie et du plaisir, sans pouvoir y parvenir! On est livré à toutes ses passions; rien ne retient, et l'on ne peut se divertir. » — « II y a, dit la Bruyère (3), une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. » C'est précisément cette espèce de honte qu'il éprouvait alors. Mais les jeunes gens de la cour étaient en belle humeur : ils s'amusaient (4) à conter les nouvelles les plus compromettantes pour les demoiselles d'honneur de la Dauphine, et n'épargnaient personne. Les événements les plus simples devenaient des aventures romanesques pour ces jeunes fats qui voulaient montrer leur esprit (5). Ils faisaient parler les femmes les plus respectables, et mettaient daus leur bouche de petites façons de parler ridicules. La Bruyère était indi-
(1) Dangeau.
(2) Lettres historiques , t. I, p. 55.
(3) Chap. xr, n» 82.
(4)Chap. V, n'il.
(5) Mercure galant , p. H, n" de Dovembre 1687. Réponse en vers d'une demoiselle à qni Von conseille d'aimer
gné (1 ) : « Diseurs de bons mots, mauvais caractère : » je le dirais, s'il n'avait été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre un bon mot, concluait la Bruyère, méritent une peine infamante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire.
Taudis que M. le Duc avait sur les bras des affaires d'une telle importance , il ne pouvait ni entendre la Bruj'ère, ni achever de lire la Vie d'Henri IV, roi ck France , par M. de Péréfixe , précepteur de Louis XIV. (( L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui, bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs , vous expédient, pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer : ils sont peut-être moins incommodes (2). » Incommoder la Bruyère n'était pas un crime ; mais offenser M""" de Maintenon, c'était une faute, et si grave qu'on ne la pardonnait point à M. le Duc. Heureusement M. le Prince avait de l'esprit ponr son fils , et répara sa faute.
Le marquis de Nesle, fils aîné du marquis de Mailly et colonel du régiment de Coudé, aimait la fille de M. de Coligny-Saligny, le héros de la bataille de Saint-Gothard et l'auteur des mémoires sur sa campagne de Hongrie. M"' de Coligny était encore belleet bien faite; lorsque M. de Xesle l'avait connue, elle passait pour un grand parti, parce que son frère unique était d'Eglise. ]\Iais le père mourut, et l'abbé se sacrifia, dit de Visé (3), à la gloire de son nom ; il renonça, pour la soutenir, à l'état ecclésiastique. Alors la fortune des Coligny lui revint presque entière. Néanmoins M. de Nesle épousa sa sœur secrètement, le 22 mars 1687, sans avoir consulté ni son père ni sa mère, qui tenaient beaucoup à la grande fortune. Le comte de Mailly fit mieux : pins jeune, plus hardi et plus ambitieux que M. de Nesle son frère, il épousa, le 8 juillet 1687 (4), M"«de Saint- Hermine. Elle arrivaitdu Poitou, nupieds, sans bas, pauvre et gauche comme une provinciale :mais sa cousine M""' de Maintenon l'appelait sa nièce. Les vieux Mailly, dit Saint- Simon, trouvèrent ce mariage bien mauvais, pourtant il le fallut avaler La toute-puissante faveur de M°"^ de Maintenon égalait l'énorme for-
(1) Chap. vin. n» 80. Pensées de Pascul , p. 80, édit. Havet.
(2) Cliap. V, n" 26.
(3) Mercure galant, décembre 1687.
(4) Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, t. I. p. 88, 89.
tune des Mailly. Alors M. de Nesle, pensant qne son mariage valait bien celui de son cadet, finit jmr le déclarer, et demanda à ses parents de vouloir bien le reconnaître. La résistance des vieux Mailly était indomptable; ils voulaient d'autant moins pardonner à leur fils aîné, qu'avec leur pardon il fallait donner une dot. Ou accusait M'""-' de Maiutenon de les soutenir, pour réserver leur héritage à sa nièce. M. le Prince aimait M. de Nesle, qui avait été blessé auprès de lui à la bataille de Senef, et il devinait les désirs de M"'' de Mainteuon. Il alla trouver le marquis et la marquise de Mailly, et leur démontra que leur fils aîné s'était cru obligé en honueur et conscience d'épouser M"° de Coligny, avec laquelle il avait de grands engagements ; et maintenant qu'elle était grosse de six mois, ils ne pouvaient plus lui refuser leur protection. M. le Prince, dit Saint-Simon (1) à ce propos, était un homme dont on avait peine à se défendre, quand il avait entrepris d'obtenir quelque chose jiar les grâces, par les délicates flatteries et par l'éloquence naturelle qu'il savait employer. Mais tout ce qu'il put obtenir fut que M. de Mailly verrait son fils. Il le vit; l'habileté de M""" de Maintenon fit le reste. Il consentit à donner une dot à sou fils , mais non pas à loger le ménage. C'était tout ce que l'on voulait obtenir. Et M""" de Maintenon montra quelque indulgence pour M. le Duc et les jeunes gens de la cour. Sévère pour soi-même, elle n'était indulgente pour les autres (2) que par un excès de raison. M. le Prince l'avait bien deviné : il poussait jusqu'au plus haut degré l'art de lire dans le cœur d'autrui; mais personne ne fut plus aveugle pour lire dans le sien et juger ce qu'il faisait lui-même.
On célébra dans l'église Saint-Sulpice, à Paris, le service du bout de l'an de feu M. le Prince (3). La famille de Condé, une bonne partie de la cour et un grand nombre des personnes distinguées de la ville y assistèrent. M. le Prince donna ensuite à dîner à tous ceux qui voulurent venir manger avec lui. Il y eut huit tables, qui furent servies à l'hôtel de Condé avec beaucoup d'ordre, de délicatesse et de magnificence. Ce prince, écrit l'un des convives, n'avait jamais rien fait où toutes ces choses ne se soient trouvées (4). On peut dire à sa gloire qne jamais fils n'a travaillé avec plus de soiu ni avec plus d'éclat à
(1) Addition au journal de Dangeau, 20 novembre 16S7.
(2) Chap. IV, n» 5il.
(3) Mercure galant , n" de décembre, p. 2i;C.
(4) Ib\d., p. 227.
tont ce qne soii devoir l'engageait de faire ponr éterniser la mémoire d"iin aussi grand homme que feu 51. le Prince son jière. « Le flatteur, pensait la Bru3'ère (1), n"a pas assez bonne opinion de soi ni des autres. » M. le Prince n'était pas dupe des flatteries bien payées que de Visé imprimait dans son Mercure galant ; mais il considérait ces fadaises comme nécessaires à son jeu. « La vie de la cour (2j est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique : il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de sou adversaire, liasarder quelquefois, et jouer de caprice; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est échec, quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va à dame, et l'on gagne la partie : le plus fou l'emporte, ou le plus heureux. »
La cour de M"" la Daupliine était alors bien orageuse. Monseigneur, amoureux depuis quelque temps de M"° de la Force, ne s'en cachait pas assez jDour empêcher les moins clairvoyants de s'en apercevoir. Les courtisaus dirent que si M""' de Montchevreuil, qui devait répondre au public de la conduite de M"" de la Force, avait donné sa démission, c'était moins à cause des plaisanteries de M. le Duc que par la crainte de se voir exposée à déplaire ou à Monseigneur ou à M™" la Dauphine, et peut-être à tous les deux. On assurait que si le roi cassait la chambre des filles, il créerait des dames dn palais de M""" la Dauphine; qu'auparavant, pour plaire à Monseigneur, il marierait M"° de la Force et son amie M"" de Biron, et qu'alors on rendrait les quatre autres filles d'honneur à leurs parents. « Mais en vérité,dit le marquis de Sourches (3), il semble qu'on déshonorât bien facilement tant de filles de qiralité, parmi lesquelles il s'en trouvait de fort vertueuses, et entre autres M"" de Bellefonds, à laquelle certainement tout le public rendit justice en cette occasion. » M"* la Dauphiue était toujours triste : on attribua ses idées noires au malheur qu'elle avait eu de voir un vieux jésuite allemand, le père Freyg, son confesseur, tomber dans ses bras, mourant d'apoplexie. On parla (4) du mariage de M"" de la Force avec le marquis de la Chastre, et de M'" de Biron avec le marquis de Bouligneux. Le jeune la Chastre avait assez envie d'épouser M"° de la Force; mais sa grand'mère u'y voulut jamais consentir. M. de Bouligneux déclara
(1) Chap. xir, u" 00.
Ci) Chap. viir, n" 64.
(3) T. II, p. 98.
(4) T. II, p. 103 et 109.
<inn aimerait mieux mourir que d'épouser une fille d'honneur de M"° la Daupliiue. Il fallut pourtant en fiuir. M'"-' de Bellefonds aj'aut épousé le marquis du Chàtelet , le roi rompit (17 janvier) la chambre des filles (1), non sans avoir parlé au Dauphin avec la majesté d'un grand roi, mais aussi avec la faiblesse d'un père. Monseigneur eut bien de la peine à obtenir que le roi gardât M"" de la Force à la cour auprès de jjmo d'Arpajon, jusqu'à ce qu'on lui eût procuré un mariage ; il l'obtint pourtant. M"° de Biron se retira avec M""' d'Urfé sa sœur, et ainsi ne quitta point la cour entièrement. Les autres filles d'honneur furent renvoyées. M"° de Montmorency fut recueillie par M"'^ la Princesse, pour obéir au roi.
La comédie de V Homme à l/oimesforf unes, écrite et jouée par Baron, plut à Paris et à Versailles (2), si bien qu'elle fut choisie pour être entremêlée dans le grg,nd ballet du carnaval, qui fut dansé à Marly le 28 janvier (3), avec des entrées de M""" la Duchesse et de la princesse de Conti. Le roi n'en fut pas trop content : il s'en alla au milieu du spectacle parce qu'il ne trouvait jias la comédie à son gré. La Bruyère a fait (4) la critique de la pièce, qu'il trouvait froide et insipide ; mais il ne la publiera que plus tard , parce que c'est en même temps la critique de M. le Duc. On suppose facilement qu'il ne disait pas à Son Altesse tout ce qu'il pensait de sa conduite : « Tu es grand, tu es puissant (5) : ce n'est pas assez, fais que je t'estime, afin que je sois triste d'être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir l^u les acquérir. »
Dans la maison de Condé, on croyait excuser M. le Duc en disant : c'est son humeur. C'était avouer, sans y penser, que de si grands défauts étaient irrémédiables. « Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes, obsrrvait le moraliste (6) : ils devraient comprendre qu'il ne leur sufiît pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paraître tels, du moins s'ils tendent à être sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes. L'on n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur et de la
(1) De Sourches, t. II, p. 126 et 128.
(2) 27 décembre 1687.
(3) 28 janvier 1688.
(1) Chap. I, W 52.
(5) Chap. VIII, n" 36.
(6) Chap. ;xi, n" 9.
souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle lear sert de piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices : l'on désirerait de ceux qui ont un bon cœur, qu'ils fassent toujours pliants, faciles, complaisants ; et qu'il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir. »
M. le Dac se sentit atteint j^ar les réflexions de la Bruyère (1) : a Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philantlie a du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maître et il est médiocrement considéré; il ne plaît jjas, il n'est pas goûté. » — « Expliquezvous : est-ce Philanthe, ou le grand qu'il sert, que vous condamnez ? » dit la Brnyère d'un air piqué. Question inutile : Philanthe déplaît, donc il a tort. La Bruyère ne fut pas longtemps à comprendre cette vérité. « Quand je vois d'une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité (2), de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d'autre part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts jiar intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée, que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l'amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. » M. le Duc marchait sur les traces de Monseigneur. La Bruyère n'était pas humilié d'être traité comme Bossuet.
Vers ce temps-là, M. de Meaux vint à Paris et à Versailles pour faire imprimer son Histoire des rarir/t/ons des églises protestantes. Mais il avait d'autres soucis. Le pape Innocent XI était, dit Voltaire (3), un homme vertueux, un pontife sage, un prince courageux et magnifique. Louis XIV lui donnait toutes les mortifications qu'un roi de France peut donner à un pape sans rompre avec lui. Il y avait depnis longtemps dans Rome un abus diflicile à déraciner, parce qu'il était fondé sur un point d'honneur dont se piquaient tous les rois catholiques. Leurs ambassadeurs étendaient le droit de franchise et d'asile, affecté à leur maison, jusqu'à une très grande distance, c'est-à-dire à tout leur quartier. Ces prétentions, soutenues contre toute justice, ren-
(1) Cbap. IX, n" 8.
(2) Chap. IX, W 13.
(.S) Siècle de Louis AVI', ch. Xiv.
daient la moitié de Rome uu asile sûr pour toua les crimes (1). Par uu autre abus, ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait point d'entrée; le commerce en souffrait, le fisc en était appauvri. Le pape Innocent XI obtint enfia de l'Empereur, du roi d'Espagne, du roi de Pologne et du nouveau roi d'Angleterre Jacques II, qu'ils renonçassent à ces droits injustes et abusifs. Le nonce du pape en France, Ranucci, proposa à Louis XIV de concourir comme les autres rois à la tranquillité et au bon ordre de la ville de Rome. Louis XIV, très mécontent du pape, répondit qu'il ne s'était jamais réglé sur l'exemple d'autrui, et que c'était à lui de servir d'exemple. M. de Lavardin, ambassadeur de France, se présenta en armes aux portes de Rome ; le pape lui défendit d'entrer sous peine d'excommunication. Il entra néanmoins, escorté de 400 gardes de la marine, de 400 officiers volontaires et de 200 hommes de livrée, tous armés ; il prit possession de sou palais, de ses quartiers et de l'église Saint-Louis des Français, autour desquels il posa des sentinelles et fit faire la ronde comme dans une place de guerre. Le cardinal d'Estrées, chargé des affaires de France à Rome, ne put plus être admis à l'audience du ])ape sans recevoir l'absolution ;et M. de Lavardin ne put pas approcher du saint-père, qui ne voulait pas l'écouter. Le roi, très blessé de cette résistance, fit déclarer au nonce Ranucci, par M. de Croissy, ministre des affaires étrangères, que jadis Avignon avait été donné aux papes contre les lois du royaume ; que ses prédécesseurs et lui n'avaient pas voulu rentrer dans leurs droits, parce qu'ils favorisaient les papes, dont ils avaient lieu d'être contents ; que présentement le pape en usait avec le roi d'une manière qui obligeait Sa Majesté de n'avoir plus la même condescendance; que les parlements du royaume jugeraient cette affaire, et qu'après leur jugement rendu, le roi ferait exécuter l'arrêt. Le pape demeura inébranlable (2). A la cour de France, on parlait ouvertement de la nécessité de mettre le pape à la raison, comme on y avait mis les huguenots ; et l'on ne doutait pas que Sa Majesté, qui avait si bien su détruire cette secte indomptable, viendrait facilement à bout de la résistance de la cour de Rome. Bossuet était eft'rayé de voir tant d'arrogance et d'emportement dans des hommes qui auraient dû donner l'exemple de la modération et de la sa-
(1) Sièck de Louis XIV, ch. Xiv.
(-) Acte d'appel comme d'abus de la bulle du Pape portant excommunication de M. de Lavardin; Paris, chez François Muguet, 1688, in-4° de 4 pages.
gesse. « Jiisques où les hommes, dit la Bruyère (1), ue s'emportent-ils point par l'intérêt de la religion dont ils sont si peu persuadés et qu'ils pratiquent si mal. »
Au moment où VHistoire des caritions des églises protestantes parut à Paris chez la veuve Cramoisy, Etienne Michallet achevait d'imprimer les Caractères de Théophraste traduits du i/rec.avec les Mœurs ou Caractères de ce siècle. Mais la Bruyère, avant délivrer son ouvrage au public, y fit quelques corrections (2). Il rédigeait de nouveau avec plus d'étendue la fin du Discours sur Théophraste, et il insérait dans le texte de nombreux cartons, dont quelques-nus trahissent ses préoccupations du moment (3). Exemples :
1° « La prévention du peuple eu faveur de sespritices est si aveugle, que sïls s'avisaient d'être bons, cela irait jusqu'à l'idolâtrie (4), le seul mal sous cerègne quel' on poucait craindre. » On n'eût pas manqué de voir là une attaque à la personne du roi. L'auteur substitua des grands à de ses princes; il supprima le seul mal sous ce règne que Ton pouvait craindre. Ainsi le sens se trouva complètement changé. Les princes du sang eux-mêmes ne pouvaient plus se plaindre.
2° « L'on est né quelquefois avec des moeurs faciles, de la complaisance et tout le désir do plaire ; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté liors de ses mesures et même de son naturel : l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux (5). Il y a des gens qui apportent en luiissant chacun de leur part de quoi se hair pendant toute leur rie et ne pouvoir se supporter. » La Bruyère supprima cette dernière phrase : il n'avait pas de ces haines dont il parlait et il ne fallait pas les supposer chez d'autres, surtout en ces temps de querelles et de soupçons.
3 " Après avoir fait le portrait de M. le Camus, évêque de Grenoble, nouvellement nommé cardinal par le pape eu dépit du roi , la Bruyère avait ajouté (6) : « Comment lui est venue, dit lepeuple, cette nouvelle dignité? » On ne le savait que trop bien à la cour de France ; le peuple
(1) Chap. XVI, n" 34.
(2) Seivois, Notice biographique, t. III, p. 135-138.
(3) SerTois, Xote sur Texemplairc de .V. <le Villeneuve.
(4) Chap. IX, n° 1.
(5) Chap. XI, n" 15.
(6) Chap. XI, n" 25.
n'avait pas le droit alors de poser de telles questions ; Sa Majesté n'avait pas à lui rendre compte de sa conduite. A l'impertinente question du^ieuple, la Bruyère substitua cette réflexion : « Les temps sont changés, il est menacé soxis ce règne cTun titre plus éminent. » La menace ainsi datée est antérieure à la nomination du nouveau cardinal, et n'est plus si blessante pour le prince qu'on appelait (1) <c la plus vive image de la Divinité ».
On a publié dans les éditions du dix-huitième siècle une lettre de Bussy-Rabutin datée de Paris, 10 mars lG88,et adressée à M. de Termes (2) : « J'ai lu avec plaisir, Monsieur, la traduction de Théophraste : elle m'a donné une grande idée de ce Grec ; quoique je n'entende pas sa langue, je crois que M. de la Bruyère a trop de sincérité pour ne l'avoir pas rendu fidèlement. Mais je pense aussi que le Grec ne se plaindrait pas de son traducteur, de la manière dont il l'a fait parler français. Si nous l'avons remercié comme nous l'avons dû faire, de nous avoir donné cette version, vous jugez bieu quelles actions de grâces nous avons à lui rendre d'avoir joint à la peinture des mœurs des anciens celle des mœurs de ce siècle. Mais il faut avouer qu'après nous avoir montré le mérite de Théophraste par sa traduction, il nous l'a un peu obscurci par la suite. Il est entré plus avant que lui dans le cœur de l'homme ; il y est même entré plus délicatement et par des expressions plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés : il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. Pour moi, qui ai le malheur d'une longue expérience du monde, j'ai trouvé à tous les })ortraits qu'il m'a faits des ressemblances peut-être aussi justes que ses propres originaux, et je crois que pour peu qu'on ait vécu, ceux qui liront son livre en pourront faire une galerie.
«Au reste, Monsieur, je suis de votre avis sur la destinée de cet ouvrage, que, dès qu'il paraîtra, il plaira fort aux gens qui ont de l'esprit, mais qu'à la longue il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux, c'està-dire à l'esprit, à la révision. Tout ce que je viens vous dire vous fait voir combien je vous suis obligé du présent que vous m'avez fait, et m'engage à vous demander ensuite la connaissance de M. de la Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bieu ne soient pas toujours
(1) Chap. XVI, n" 28.
(2) Correspondance de Bussy, édition de M. Lud. Lalanne, t. VI, p. 122.
de fort honnêtes gens, celni-ci rue paraît avoir dans l'esprit uu tour qui m'en donne bonne opinion et qni me fait souhaiter de le connaître. »
II est regrettable que l'on n"ait jjas retrouvé l'original de cette lettre , car elle exprime bien les sentiments du public lorsque parut le livre de la Bruyère. Voici la réponse à cette lettre (1) : « L'on n'écrit que pour être entendu : mais il faut du moins eu écrivant ftiire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai ; mais il faut que ces termes si pro- I^res expriment des pensées nobles , vives, solides, et qui renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, saus utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins incertains de la pensée d'un auteur qu'eunuj-és de son ouvrage? Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs. »
Tous les lecteurs de la Bruyère n'avaient pas bonne opinion de lui. De Visé, directeur du Mercure galant, raconte ainsi (2) le succès du livre des Caractères : « Je me trouvai à la cour le premier jour que les Caractères parurent, et je remarquai de tous côtés des pelotons où l'on éclatait de rire. Les uns disaient ; « Ce portrait est outré ; » les autres : « En voilà un qui l'est encore davantage. » — « On dit telle chose de madame une telle, disait un autre ; et monsieur un tel, quoique le plus honnête homme du monde, est très maltraité dans uu autre endroit. » Enfin la conclusion était qu'il fallait acheter ce livre pour voir les portraits dont il est rempli, de peur que le libraire n'eût ordre d'en retrancher la meilleure partie. Voilà les effets que la satire iiroduit. Les auteurs en sont souvent éblouis, et attribuent à la beauté de leurs ouvrages ce qui n'est dû qu'au mal qu'ils disent de quantité de personnes. I) Ce témoignage d'un ennemi, que la Bruyère avait mis immédiatement au-dessous de rien, a bien sa valeur. L'exagération de certains détails est évidente ; mais le fond du tableau doit être assez vrai. La Bruyère répondit aussitôt à ces critiques avec un suprême
(1) Chap. I, n^ST.
(2) Mercure galant , juin 1G93, p. 259-284.
(lédaiu. « Un auteur sérieux, dit-il (1), u'est pas obligé de remplir sou esprit de toutes les extravagances, de toutes les saletés de tous les mauvais mots que l'on peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de sou ouvrage, et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que quelque scrupuleuse exactitude que l'ou ait dans sa manière d'écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu'à leur faire rencontrer uue sottise. » II aurait pu ajouter que cette raillerie froide des mauvais plaisants ne s'attaque guère qu'aux livres qui sont lus et connus du public, c'est-à-dire dont le succès les importune.
Eu 1686, M"° de Scudéry (2) signalait l'existence d'une assemblée de nouvellistes qui se tenait daus les jardins du Luxembourg à Paris. Cette assemblée durait encore eu 1697, car Gourville dictait alors à ses secrétaires ces curieuses révélations. « Le plus ancien de mes domestiques se nomme Belleville : il est avec moi depuis trente-deux ans. Il est devenu fameux nouvelliste, fort accrédité dans l'assemblée du Luxembourg ; au retour de là il ne sort guère de ma chambre, et m'entretient, quand je n'ai pas autre chose à faire. » Je suppose que Belleville parla mal des Camctrres daus l'assemblée du Luxembourg. La Bruj'ère n'avait aucune sympathie pour M. de Gourville. et il u'est pas difficile de s'eu apercevoir eu lisant son livre. Il est possible que Gourville ait vu dans cette publication un acte d'hostilité ouverte. Dans ce cas Belleville était obligé de soutenir la cause de son maître. « Une médisance anonyme est plus odieuse qu'une franche calomnie. Attaquer M. de Gourville daus la maison de Coudé, c'était décrier Leurs Altesses elles-mêmes. Une pareille trahison ne pouvait demeurer impunie. » Tel esta peu près, si je ne me trompe, ce que l'on dut dire dans l'assemblée du Luxembourg. C'est pourquoi la Bruyère rappela au sentiment de leur devoir les nouvellistes qui semblaient l'oublier (3) : « Le devoir du nouvelliste est de dire : « Il y a tel livre qui court, et qui est imprimé chez Cramoisy (ou chez Michallet), en tel caractère, il est bien relié et en beau papier, il se vend tant. » Il doit savoir jusques à l'enseigne du libraire qui le débite : sa folie est d'en vouloir faire la critique. » Notez que Belleville était entré chez M. de Gour-
(l)Chap. I, n^ 28.
(2) Conrei'sations morales.
(3) Ch.ip. I, n° 33.
ville ( 1 ) pour avoir soiu de sa petite écarie, quand il avait des chevaux , et qu'il devait connaître les livres moins bien que feu l'abbé Bourdelot ou le bibliothécaire Martin; mais il avait suivi Gourville dans ses voj'ages et ses ambassades; il avait pris goût à l'intrigue du cabinet, il savait de la politique assez pour s'en entretenir avec son maître, et c'est par là qu'il brillait le plus dans l'assemblée du Luxembourg. « Le sublime du nouvelliste, dit la Bruyère (2), est le raisonnement creux sur la politique. » Il est possible que Belleville ne s'en soit pas tenu à de vagues considérations politiques sur le livre de la Bruyère : Iieut-être les plus avisés du jardin du Luxembourg trouvèrent-ils, dans la peinture des moeurs contemporaines, de quoi susciter à l'auteur une grosse affaire : qui dira tout ce que peuvent imaginer des nouvellistes ; lorsqu'ils sont sortis des bornes de leur devoir? « Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit, et qu'il est obligé d'abandonner le matin à sou réveil (3). » Ils étaient capables, après bien des raisonnements creux, de conclure que l'auteur de ce libelle satirique avait été chassé de la maison de Condé, où M. de Gourville était tout-puissant; Belleville s'endormait avec ce doux espoir, et le lendemain il apprenait , par M. de Gourville luimême, que l'auteur des Caractères était fort tranquille auprès de ses Altesses, comme auparavant.
Henri Basnage, protestant français qui avait tout sacrifié pour être libre, rédigeait en Hollande V Histoire des ouvrages des savants. Dans le numéro de mai 1088, il rendait compte du nouvel ouvrage qui venait de paraître à Paris chez E. Michallet ; il louait le Discours sur ThéopJiraste et particulièrement la comparaison des mœurs d'Athènes avec celles de nos jours ; il y trouvait même les sentiments généreux d'un républicain. Mais les Caractères du siècle avaient par-dessus tout frappé son esprit indépendant. « Il y a ici, dit-il, des maximes d'une grande force , et qui sont tirées du bon sens et de la droite raison. Elles ne sont pas à la vérité toujours également bien développées ; mais la vivacité de rimagination ne souffre pas tant d'exactitude partout. Ce qu'il y a de singulier est qu'en parlant des vices, il caractérise certaines personnes par des traits qui marquent extrêmement. Par exemple, à propos des richesses, il montre comme au doigt
(1) Mànoires de Gourville, p. 587.
(2; Chap. I, n» 33.
(3) Chap. I. n" 33.
les gens dout les aïeux seraient bien surpris de voir leur postérité enrichie de titres superbes et revêtue de dio-nités dont ils n'auraient jias seulement osé envisager l'éclat. Il ne s'embarrasse point de désigner certains prélats qui accumulent sur leurs têtes d'immenses revenus de l'Église, et qui les engloutissent par une profusion sans bornes et des équipages mondains... Une liberté si vigoureuse est bien rare aujourd'hui ; et cette noble intrépidité fait juger que l'auteur est capable de mettre en usage les préceptes les plus sévères de sa morale. »
La Bruyère reçut des catholiques pieux et éclairés qui habitaient en France des témoignages aussi éloquents d'estime et d'approbation. Ils furent les premiers à reconnaître le plan et l'économie du livre, qui ne tend qu'à découvrir le faux et le ridicule des attachements humains , pour défendre la providence de Dieu contre l'insulte des libertins (1). Chartreux, solitaires, abbés, jésuites et jansénistes, tous les ennemis des vices que l'auteur décriait, lurent son ouvrage et en particulier et en public, à leurs récréations ; ils en inspirèrent la lecture à leurs pensionnaires , à leurs élèves ; ils en dépeuplèrent les boutiques, et ils le conservèrent dans leurs bibliotlièques.
Jj Histoire des variations, qui devait avoir un plus grand retentissement, obtint d'abord un succès moins facile. Parmi les catholiques français, ceux qui étaient les plus engagés dans la querelle du roi avec le saint-père surent peu de gré à M. de Meaux de signaler au public recueil contre lequel les églises protestantes s'étaient brisées en morceaux. Cet avertissement, dont ils avaient graud besoin , blessait leur orgueil. Les protestants français ou étrangers (2) opposèrent aux raisons démonstratives de l'éloquent théologien des tins de nonrecevoir, tirées des traitements cruels qu'on employait dans le royaume et même daus son diocèse pour opérer des conversions. Ils refusaient son livre (3) quand « il voulait les en régaler ». Au contraire, le livre de la Bruyère était bien accueilli et même recherché par les esprits forts qu'il combattait. Il leur parlait comme à des hommes d'esprit capables de le comprendre ; il s'adressait à leur raison pour les convaincre; il leur laissait toute leur liberté pour décider suivant
(1) Préface du discours i l'Académie.
(2) Bossiietf cvcqite de Mt-'ait.v. (U'voîîi' par un prêtre de S07i diocèse , en IfiQO, par il. Charles Eead ; Paris, chez Dentu, 1864.
(3) Spanheim, Relation, p. 275.
leurs lumières. Que ponvaieut-ils demander de plus à un adversaire? Ils n'étaient pas habitués à ce qu'on leur fit la guerre d'une manière si polie et si agréable. Jamais livre n'avait encore mérité nn succès plus prompt ni plus complet que les Caractères de Thcophraste, traduits du grec, ai'ec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle.