CHAPITRE XXIII
M. le Prince approuve le livre de la Bmyère ; l'auteur se hâte de faire deux corrections nécessaires dans la deuxième édition. — M. le Prince reconnaît que la Biiiyère peut lui être utile. — Vues politiques de M. le Prince. — Amitié de M™« la Duchesse avec M"° de Bourbon; sa liaison avec M™" de Caylus. — Situation nouvelle du prince de Conti. — Préparatifs de son mariage avec M'i" de Bourbon. — Cérémonies et noces à Versailles. — Fête de l'hôtel de Contl à Paris. — • Fête Dauphine à Chantilly. ■ — Génie mécanique de M. le Prince. — Comment agit Gourville dans la maison de Coudé. — Vanité des artistes et leurs prétentions. — Maladresse des connaisseurs. — Contes et faux bruits sur M. le Prince. ■ — Sa Véritable faute. — La Bruyère défend Son Altesse contre les critiques des mécontents, et remplit consciencieusement ses fonctions d'homme de lettres dans la maison de Condé.
Homme de goût, fort éclairé, rempli de mille belles connaissances (1), M. le Prince aimait à les faire valoir dans les occasions. Il avait trop d'esprit pour admirer le livre d'un homme de lettres de la maison de Gondé, mais il avait aussi trop de discernement pour ne pas lui rendre j ustice. « Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage, dit la Bruyère (2). Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont en eux (^sif) les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent. » M. le Prince pensait comme la Bruyère sur beaucoup de points, on plutôt la Bruyère pensait comme Son Altesse, et peut-être même avait cité
(1) E. Spanheim, Relation de la cour de France, p. 8G.
(2) Chap. I, u" 36.
quelques-nns de ses mots ; mais il est au point où Sou Altesse put faire euteudre an moraliste qu'il avait peut-être dé[iassé le but. La Bruyère avait dit (1) qu'il y avait excès de précaution à parler toujours aux jeunes princes du soin de leur rang. Il est vrai que toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à les respecter ; mais est-il vrai, comme l'avance le moraliste, qu'ils sont moins sujets à ignorer aucun des égards qui sont dus à leur naissance qu'à confondre les personnes et à les traiter indifféremment, et sans distinction des conditions et des titres? M. de la Bruyère n'avait-il pas lu avec M. le Duc tout VÉtat de France pour lui apprendre cette distinction ? N'avait-il pas dirigé tout son enseignement historique et philosophique « pour régler la fierté naturelle du jeune prince, pour lui inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement? » La Bruyère comprit sa faute et se hâta de la réparer.
Dans la première édition, il avait terminé son chapitre Des jugements par cette réflexion ironique (2) : « Ces enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature, et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tût des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance. » Ce qui rendait l'ironie plus blessante , c'est la petite note qu'il avait ajoutée : « enfants des dieux, fils, petits-fils , issus de rois ». Tous les princes du sang se trouvaient ainsi compris dans son injurieux dédain. A l'égard du Dauphin, il avait pris de sages précautions, lorsqu'il avait dit : « Un jeune prince (3) d'une race auguste, l'amour et l'espérance des peuples, plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers, par ses diverses qualités et par une vertu anticipée , que les enfants des héros sont plus proches de l'être que les autres hommes. » A l'égard des autres princes, la Bruyère demeurait à découvert comme un iusulteur public, et les princes qui se trouvaient les plus maltraités par lui étaient précisément les Altesses auxquelles il appartenait. Il fallait à tout prix faire disparaître cette ironie.
Combien de fois n'avait-on pas répété que la vertu se montre de bonne heure dans l'âme des héros! Condé dans les temps modernes,
(1) Cliap. IX, u» 43.
(2) Chap. H, n" 33.
(3) Chap. XII, n" 106.
Alexandre dans l'aotiquité, n'eu sont-ils pas des j^reuves éclatantes ? N'avait-on pas remarqué jadis chez M. le Prince, dans sa jeunesse (I ), cette vertu auticipée que Von remarque aujourd'hui chez le Dauphiu ? La Brnj'ère transporta vite (2) sa réflexion sur les enfants des dieux du chapitre Des jugements, où il se moque des erreurs des hommes , au chapitre Du mérite personnel (3), où tout est sérieux et grave; il la plaça de manière que le doute devînt une affirmation en sens contraire, la malice un compliment, riujure une flatterie. M. le Prince ne pouvait plus se plaindre : il était aussi bien traité que son père le grand Condé, qu'Alexandre ou le Dauphiu. La remarque qui, dans la deuxième édition, suivait « les enfants des dieux », se trouva celle-ci (4) : « Uu homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans quelque piège ; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et le choisir pour être sa dupe : cette confiance le rend moins 23récautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. Il n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge : il n"est trompé qu'une fois. » Les mauvais plaisants revinrent à la charge; alors voici ce qui se passa (.5) : « Quelques-uns de ceux qui ont lu an ouvrage en rapportent certains traits dont ils n'ont pas compris le sens, et qu'ils altèrent encore par tout ce qu'ils y mettent du leur ; et ces traits ainsi corrompus et défigurés , qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils sont mauvais, et tout le monde convient qu'ils sont mauvais ; mais l'endroit de l'ouvrage que ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, u'en est pas jure, s
Quoique M. le Prince n'admirât point le livre des Caractères et se contentât de l'approuver, il n'eu était pas moins satisfait du snccès qu'obtinrent la première et la deuxième édition. Cela ne pouvait que donner un peu de lustre à la maison dont l'auteur était gentilhomme , et même être de quelque utilité dans la conduite des projets politiques que nourrissait Son Altesse. La Bruyère était uu homme de lettres assez fier, mais il n'était ni égoïste ni ambitieux : M. le Prince pourra commodément mettre en usage ses talents et sa bonne volonté. Il
(1) Spanheim, Relation, p. 80.
(2) Deuxième édition.
(3) Chap. II, n" 33.
(4) Chap. II, n^ S(!.
(5) Chap. I, n» 22, ■!« édition.
avait de l'esprit; il compreuait bieu les vues et les intérêts des princes; si ou le dirige bieu, il pourra daus certaines occasious rendre de vrais services.
Depuis que la maison de Coudé avait perdu le titre de premier prince du saug, elle était dominée par la maison d'Orléans : ainsi le voulaient les lois de la monarchie et les traditions nationales. M. le Prince pouvait le regretter, il devait s'y résigner. Mais la maison de Coudé était menacée par la faveur croissante des princes légitimés ; poussés par une puissance occulte, ils s'avançaient iusensiblement vers tontes les dignités ; et M. le Prince n'avait pas même le droit de s'en plaindre. Eu effet, il ne pouvait plus rien revendiquer pour lui. N'avaitil pas longtemps demandé et enfin obtenu le mariage de sou fils unique avec la fille de M"' de Montespan, comme le plus grand honneur que le roi pût accorder à la maison de Coudé? 31"" la Duchesse n'était-elle pas la bru qu'il avait choisie lui-même, et désirée comme le plus cher objet de ses rêves? Enfin, à cette occasion, n'avait-il pas reçu les graudes entrées après lesquelles il ne cessait de soupirer ? Que voulait-il de plus ? Le mariage de sa fille aînée, M"" de Bourbon, avec le duc du Maiue? Mais puisque M"'' de Montpensier, qui avait donné une partie de sa fortune à M. le duc du Maine, s'opposait à ce mariage, il fallait bien y renoncer. « Tout l'esprit qui est au monde est inutile à qui n'en a jjoint (1) : il n'a nulles vues, il est inca[)able de profiter de celles d'autrui. » Voilà ce qui blessait M. le Prince à la prunelle de l'œil, et troublait son regard quand il examinait l'état de sa maison.
M"" la Duchesse avait toujours à la cour de France sou air vif et ouvert, ses manières libres et aisées , son humeur enjouée ; mais dans l'intimité de sa nouvelle famille eUe devenait quelquefois rêveuse. Le roi dit un jour à M"" de Maintenou (2), eu parlant des bâtards légitimés : « Ces gens-là ne devraient jamais se marier. » Comment M. le Prince ne s"apercevait-il pas de la situation délicate de M"'" la Duchesse dans la maison de Coudé? Elle avait quelquefois des distractions. Quoi d'étonnant? A son âge, c'était un charme de plus; et ne conservait-elle pas toujours le plus joli, le plus brillant et le jilus aimable petit miuois de la cour? Il est vrai qu'elle se fardait et que le
(1) Chap. XI, n° 87.
(2) Souvenirs de .V™" de Caylus.
moraliste touaait contre le fard (1) : « Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint , qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font par le rouge et par les peintures dont elles se fardent, elles seraient inconsolables. » Mais il fallait bien (2) que M""' la Duchesse effaçât les marques assez visibles de la petite vérole, comme sa sœur la princesse de Conti. Pourquoi donc était-elle quelquefois triste dans l'intimité? <( Tant que l'amour dure, il subsiste par soi-même et quelquefois par les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie (3). » Mais combien de temps l'amour de M™'' la Duchesse pour sou mari pouvait-il durer avec le régime que lui imposait M. le Duc ? M. le Prince avait d'autres soucis et ne pensait point à cela.
M™" la Duchesse n'avait pas été du tout insensible à la jiei'te du grand Coudé, qui avait montré tant de zèle pour son mariage et tant de joie de la voir mariée à son petit-fils ; elle n'oubliait pas qu'il s'était tué pour la venir voir, quand elle avait pensé mourir à Fontainebleau. Elle avait été touchée de l'admirable dévouement avec lequel M'"" la Princesse l'avait soignée pendant sa maladie, lorsque M"° de Montespan sa mère l'avait abandonnée. Du reste, le roi son père lui avait alors témoigné d'autres sentiments que ceux de l'indifférence. Mais depuis ce moment, au milieu des chagrins que lui avait donnés M. le Duc , M"'^ la Princesse n'avait pu offrir à sa chère bru que les consolations d'une sagesse assez commune, et l'exemple plus rare de la patience et de la soumission à ce qu'on ne saurait empêcher. Les trois plus jeunes filles de M™" la Princesse, quoique assez rapprochées par leur âge de M""" la Duchesse, avaient peu de sympathie pour elle, et n'entretenaient avec elle que des relations mesurées par la prudence de leur mère. Elles regardaient à peine leur belle-sœur comme étant de leur famille ; piquée de cette réserve , elle les traitait comme des petites filles et, comparant la brièveté de leur taille à la grandeur de leur naissance , elle les appelait les poupées du sang. Elle ne jouait plus avec elles (4), mais elle avait trouvé dans M"'' de Bourbon, leur sœur
(1) Chap. ni, n" 6.
(2) Relation de Sj>anheii)i, p. 92.
(3) Chap. IV, n» 5.
(4) M'"» de Cayhis.
aînée, une amie qui pouvait la comprendre. Si M'"' de Bourbon n'était pas mariée, elle avait cinq ans de plus que sa belle-sœur : lenr courte expérience était à peu près égale. A la cour, elles partageaient leurs plaisirs mondains ; W"" la Duchesse partageait aussi avec M'" de Bourbon ses secrètes tristesses, ce qui était bien plus ddux au cœur de la jeuue femme. A les entendre dans leurs entretiens, elles ne connaissaient que l'amitié, et elles étaient si heureuses ensemble, qu'elles ne voulaient pas connaître autre chose (1). M"*" la Duchesse charmait M'"' de Bourbon par sou aimable badinage, M'" de Bourbon plaisait à M"'" la Duchesse par la vivacité de son esprit et par la douceur de son caractère. Toutes deux étaient venues à la cour en même temps ; que de choses n'avaient-elles pas vues depuis ce temps-là ! que de curieuses remarques n'avaient-elles pas faites ! que d'impressions diverses ne pouvaient-elles pas se communiquer ! Elles ne croyaient pas à la plus grande partie des folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps (2) ; et celles qu'elles avaient vues elles-mêmes, elles ne pouvaient les comprendre. Elles jugeaient les hommes de la même manière ; elles appréciaient leur mérite et leur bonne mine par l'impression qu'ils faisaient sur elles (3), et n'accordaient j^resque ni l'un ni l'autre à ceux pour qui elles ne sentaient rien.
Toutes les deux avaient beaucoup d'estime et d'affection pour 31. le Duc, mais elles rendaient justice à M. le prince de Conti, qui avait tout à fait changé depuis qu'il était revenu à la cour. Le souvenir de Coudé le protégeait. Mais il y avait aussi un contraste frappant entre l'élève de la Bruyère et celui de Fleury. On ne pouvait pas en apparence, dit M""' de Caylus (4), être moins fait pour l'amour que M. le Duc, et cependant il se donnait sans cesse pour un homme à bonnes fortunes. Au contraire, un air aimable était répandu sur toute la personne du prince de Conti, ou trouvait de la grâce jusque dans ses maladresses ; et cependant il niait toutes les bonnes fortunes qu'on lui prêtait, et n'avouait que des coquetteries. M"^ de Bourbon parlait volontiers de son cousin le prince de Conti (5), mais n'arrêtait jamais les yeux sur lui. M""' la Duchesse ne parlait jamais des fredaines de
(1) Chap. m, n» SI.
(2) Chap. m, n» 81.
(3) Chap. III, n" 63.
(4) Éd. Asselineau. ]>. 191.
(5) Chap. m. n" G5.
SOU mari; mais si elle n'était point jalouse (1), c'eiit été se tromper que de la croire étrangère à ce sentiment juste, naturel, fondé eu raison et sur l'expérience, qu'où appelle la délicatesse. « L'on n'est pas pins maître de toujours aimer (2), qu'on ne l'a été de ne pas aimer. »
En ce temps-là M""" la Dauphine, toujours souffrante et de plus en plus dégoûtée du monde , succombait à la fatigue de ses devoirs de princesse ; sa santé ruinée l'obligeait à garder souvent le lit et la chambre. M"" de Maintenon n'amusait guère les courtisans : ce n'était pas son office. M'"" la princesse de Conti, malgré sa beauté, ne suffisait plus à charmer leur ennui. Il fallut que M"° la Duchesse vînt à leur aide et suppléât à l'insuffisance de sa sœur. Elle y mit tant de bonne grâce, que le roi en fut touché. Il chercha et trouva mille manières de lui faire comprendre combien il lui en savait gré.
Il l'appela dans son intimité, comme il l'avait fait à Fontainebleau avant qu'elle ne tombât malade, et la mit sur le même pied que M""" la princesse de ( 'onti. Elle n'était pas veuve, mais M. le Duc fera bien de ne pas trop la délaisser : elle ne manquera jamais d'adorateurs, et elle trouvera toujours un asile assuré auprès du roi sou père. Non seulement elle brillait à Trianon, mais le roi invitait aussi à Marly ses trois filles d'honneur M'"'-' de Doré, de la Eoche-Ayuard et de Paulmy; il leur distribua de magnifiques cadeaux, soit à la rafle, soit en loterie, comme aux dames de la cour qu'il tenait le plus à contenter. En revanche, M'"" la Duchesse devait faire bon accueil aux parentes et amies de M" - de Maintenon : elle subit sans aucun scrupule l'influence de la nouvelle société qui entourait son ancienne gouvernante. A Versailles, l'appartement des filles de M'™ la Dauphiue (o) avait été donné aux deux nièces de M""" de Maintenon, M"'" de Mailly et de Oaylus. Il s'établit alors, sous la surveillance de M"" de Montchevreuil plus redoutable que jamais, une liaison particulière entre M"" de Caylus et M"" la Duchesse. « Je m'attachai à elle, dit M""" de Caylus (4) dans ses Souvenirs, malgré les remontrances de M'"° de Maintenon. Elle eut beau me dire qu'il ne fallait rendre à ces gens-là que des respects et ne s'y jamais attacher, que les fautes qu'elle commettrait retomberaient sur moi, et que les choses raisonnables qu'on trouverait dans
(1) Chap. IV, n" 29.
(2) Chap. IV, n" 31.
(3) Dangeau, 21 janvier 1688.
(4) Souvenirs, p. 176.
sa couduite ne seraient attribuées qu'à elle ; je ne crus pas M™*^ de Mainteuon ; mon goût l'emporta ; je me livrai tout entière à M"'' la Duchesse et je m'en trouvai mal. » Cet attachement fut d'abord interrompu par une ptînible grossesse de M'"'' de Caylus. Le 15 juillet 1688, dit le marquis de Sourches (1), elle accoucha d'un fils à Versailles, après avoir en la fièvre plus de quatre mois de suite, et avoir été cinquante-quatre heures en travail ; mais sa couche la délivra de toutes ses incommodités.
M"'^ de Mainteuon s'occupait de marier ses nièces et bien d'autres personnes sans conséquence; mais elle ne faisait rien pour le charmant prince de Couti. A la cour, ou murmurait contre la justice distributive de M"" de Maintenon. « Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux : « Pourquoi les oublier ? » qui, si l'on s'en était souvenu, auraient fait dire :« Pourquoi s'en souvenir? » D'où vient cette contrariété? Est-ce du caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou même de tous les deux (2)? » Alors triomphait la philosophie de M. de Vendôme et autres libertins. Pourquoi le iDrince de Couti ne prenait-il pas une comédienne? « La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorable chez les Grecs. Qn'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains (3), et ou vit avec eux comme les Grecs. Il suffisait à Bathylle d'être pantomime pour être couru des dames romaines; à Rhoë de danser au théâtre ; à Roscie et à Nérine de représenter dans les chœurs, pour s'attirer une foule d'amants (4). La vanité et l'audace, suites d'une troj) grande puissance, avaient ôté aux Romains le goût du secret et du mystère ; ils se plaisaient à faire du théâtre public celui de leurs amours ; ils n'étaient point jaloux de l'amphithéâtre , et partageaient avec la multitude les charmes de leurs maîtresses. Leur goût n'allait qu'à laisser voir qu'ils aimaient, non pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une comédienne. » — Ou s'est demandé si Bathylle était Le Basque ou Pécourt ; si Rhoë, Roscie et Nérine étaient la Rochois,la Massé, la Barbereau, etc. Eh! qu'importe? Le seul fait que la Bruyère nous indique clairement, c'est que les jeunes gens à la mode, surtout ceux à qui la vanité et l'audace, suite d'une trop
(l)T.II, p. 184.
(2) Chap. xil, n" 91.
(3) Chap. XII, n" 15.
(4) Chap. XII, n» IC.
grande puissance, avaient ôté le goût du secret et du mystère, affichaient alors d'avoir une comédienne pour maîtresse. Assurément cela n'eût pas été bien difficile au prince de Conti ; mais c'eût été une triste fin pour uu prince si jeune encore , si beau, si aimable et si aimé de toute la cour. On l'avait destiné jadis à épouser l'infante de Portugal, pour qu'il pût un jour porter la couronne de ce royaume (1). Ce fut même le principal motif de l'envoi en Portugal de l'abbé de Saint- Eomain, en qualité d'ambassadeur extraordinaire de France. Des événements imprévus s'y opposèrent, et particulièrement la mort de la reine de Portugal ; car le roi veuf songeait à se remarier et on lui destina M"° de Bourbon comme seconde épouse (2). On en fit même ouverture à l'envoyé de Portugal qui vint de la part de son roi à la cour de France notifier la mort de la reine. Des ordres conformes furent donnés au ministre de France en Portugal. Mais cette affaire n'eut point de suite. Depuis lors le prince de Conti mena, comme nous l'avons vu, une vie fort agitée en divers pays; et M"" de Bourbon, une vie fort tranquille sous la protection de sa mère. Ils se virent souvent à Chantilly pendant l'exil du jeune et brillant prince, et l'on dit que Condé songeait à les unir; mais alors c'était impossible. Après quoi, le bruit de la cour la destina au prince de Pologne, sous la condition d'être un jour la reine de ce pays; mais la cour polonaise n'ofirit ni les sûretés ni les dispositions requises. Voilà encore un projet de mariage à vau-l'eau. Celui que M"" de Montespau avait rêvé pour le duc du Maine eût été à peine une consolation : il ne put tenir. Celui qu'avait désiré feu M. le Prince était devenu possible. M"° de Bourbon n'avait pas le bonheur de joindre une grande beauté à une grande naissance : le teint basané, les traits en mauresque, l'air un peu hagard, le nez camard et la taille assez petite n'étaient rachetés que par de fort beaux yeux et une expression de physionomie très agréable. « Elle se trouve ornée , dit Spanheim , d'un esprit vif et éclairé, de sentiments et d'inclinations fort nobles et bienfaisantes, et d'une humeur douce et engageante qui charme les personnes qu'elle aime et avec qui elle s'entretient. » Elle ne pouvait convenir au ])rince de Conti, sou cousin, pour être sa maîtresse; maispour être son épouse trouvera-t-il mieux? « Si une laide se fait aimer, dit la Bruyère (3),
(1) Relation de Spaiilieini, p. 93.
(•2) Ibid., p. ;i5.
(3) Chap. IV, n" SG.
ce ue peut être qu'éperdiiment : car il faut que ce soit jiar une étrange faiblesse de son amant, ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté. »
M. le Prince avait fait cette découverte au moins aussitôt que la Bruyère (1). Le 24 février 1688, il parla au roi du dessein qu'il avait de marier M""^ de Bourbon, sa fille, à M. le prince de Conti. «. Le roi approuve fort ce mariage, dit Daugeau, mais il ne paraît i)as qu'il veuille présentement rien faire de considérable pour M. le prince de Conti. Il lui a pardonné, mais il n'a pas tout à fait oublié ; ce mariage est encore fort secret, et l'on n'a parlé jusqu'ici d'aucune condition. » A peine M. le Prince eut-il fait jsart de son dessein aux deux futurs époux, qu'ils l'acceptèrent. Cette nouvelle, assure M™ de la Fayette (2), fit une très forte impression dans l'esprit d'une jeune princesse vive, et qui n'avait encore rien pu aimer. Le prince de Conti n'en fut guère moins frappé ; mais il trouva ce projet tout simple et naturel, puisque feu M. le Prince l'avait désiré : il aima sa cousine aussitôt que le roi le trouva bon, et il ne s'en repentit point. Les fêtes du carnaval furent d'une gaieté extraordinaire (3). Tout le monde admirait le bonheur de deux personnes du sang (4) qui avaient la joie si rare de se marier à ce qu'ils aimaient. Jamais il n'j- eut de mariage plus approuvé du public, ui plus facilement convenu entre prince et i^rincesse. La maison de Coudé nageait dans la joie. Le lundi gras, 1" mars, M. le Duc donna bal en masque chez lui. Monseigneur y vint et demeura jusqu'à la fin malgré les fatigues de la journée ; les officiers de ses gardes prétendaient qu'il avait fait pins de quarante lieues à courre le loup. Le mardi gras, 2 mars, il y eut grand appartement, od tout le monde était masqué, hormis ceux qui jouèrent au billard avec le roi. Il y avait beaucoup de beaux masques ; le bal fut très brillant. Que faisait alors la Bruyère (5)? « A quoi vous divertissez-vous? A quoi passez-vous le temps? » vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à ouvrir les yeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, à avoir la santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire. Les jjIus grands biens, les seuls biens ne sont
(1) Journal de Dangctw. t. II. p. 112.
(2) Mémoires <h hi cottr, par M""' de la Fayette.
(3) Dangeau.
(4) Chap. III, n» 81.
(5) Chap. XII, n» 104.
pas comptés, ne se fout pas sentir. Jouez-vous? Masquez-vous? Il faut répondre. » Dès le 9 mars, les conditions du mariage étaient réglées (1), et l'on n'attendait plus que la dispense du pape pour le conclure.
Pendant que l'on dansait et que l'on se divertissait, on parlait aussi de M"" de Guise, qui veuait de recevoir les derniers sacrements; ou ne croyait pas qu'elle en revînt. Ses héritiers naturels étaient M"° de Montpensier pour les biens de Joyeuse, M"° la Princesse et M"" de Hanovre pour les Liens de Guise ; mais on supposait qu'elle eu disposerait autrement. En effet, après sa mort (3 mars), quand on ouvrit sou testament, qu'elle avait corrigé bien des fois, on reconnut qu'elle avait par donations ou par legs fait passer toute sa fortune, qui était énorme, entre les raaius de la maison de Lorraine. Mademoiselle et M. le Prince se joignirent pour disputer les donations, le testament et les codicilles, et l'on ne doutait pas qu'ils gagnassent leur procès, tant la maison de Condé était alors heureuse. On nomma deux filles d'honneur pour être auprès de M'"' de Bourbon quand elle serait princesse de Conti; l'une fut M'"* de Saint-Osmanne, l'autre la nièce de Xaintrailles. La dame d'honneur devait être nommée plus tard. Le roi, M. le Prince et M. le prince de Conti avaient écrit au pape pour obtenir la dispense nécessaire au mariage de M"° de Bourbon , et toutes les précautions avaient été si bien prises qu'il n'y eut aucune difficulté à Rome ; mais ] e courrier fut arrêté à son retour dans les montagnes par les neiges et le débordement des rivières. Pour calmer l'impatience des époux, le poète la Fontaine annonça ainsi le contrat de mariage :
Hyménée et l'Amour vont conclure un traité Qui les doit rendre amis pendant longues années.
Bourbon, jeune divinité, Conti, jeune héros, joignent leurs destinées. Condé l'avait, dit-on, en mourant souhaité. Ce guerrier, qui transmet à son fils en partage Son esprit, son giand cœur, avec im héritage Dont la grandeur non plus n'est pas à mépriser, Contemple avec plaisir de la voûte éthérée Que ce nœud s'accomplit, que le prince l'agrée. Que Louis aux Condé ne peut rien refuser. Hyménée est vêtu de ses plus beaux atours ; Tout rit autour de lui, tout éclate de joie : Il descend de l'Olympe environné d'Amours
(1) Dangeau, t. II, p. 118.
44 LA BRUYEKE
Dont Conti doit être la proie :
Vénus à Bourbon les envoie.
Ils avaient l'air moins attrayant , Le jour qu'elle sortit de l'onde, Et rendit siirpris notre monde De voir un peuple si brillant.
Le chœur des muses se prépare.
On attend de leurs nourrissons Ce qu'un talent exquis et rare Fait estimer dans nos chansons. Apollon y joindra ses sons ; Lui-même il apportera sa lyre.
Déjà l'amante de Zéphyre, Et la déesse du matin , Des dons que le printemps étale Commencent à parer la salle Où se doit faire le festin...
La dispense de Rome étant arrivée, ou célébra les fiançailles le 28 juin, et le mariage le 29, avec toute la magnificence possible et les cérémonies ordinaires, mais avec des restrictions blessantes. Il n'j' eut point de festin royal. Le roi donna à dîner et à souper aux princesses et non aux princes : ils eu eurent grand regret, parce que le duc de Chartres mangea avec le roi pendant qu'ils furent réduits à manger chez M. le Prince. Les mariés ne couchèrent point dans les grands appartements, comme avaient fait feu M. le prince de Conti et M. le duc de Bourbon. Le roi dit que c'étaient des honneurs qu'il ne voulait accorder qu'à ses enfants. La nouvelle princesse de Conti alla coucher avec son mari dans l'appartement de M. le Prince son père, qu'on avait richement meublé pour cette occasion. Il n'y eut personne d'invité à la noce; les princes lorrains n'y vinrent point; les autres princes, à leur exemple, n'y voulurent pas venir aussi; et on dit, ajoute Dangean, que M. le Prince n'a pas été content de ce procédé-là. Le lendemain, le roi et toute la cour allèrent voir la mariée snr son lit : grand honneur vraiment! et le surlendemain, M"° la princesse de Conti avec toute sa maison, y compris ses demoiselles d'honneur, alla prendre ijossession de l'hôtel de Conti, à Paris (1). Le l'"' juillet, M. le prince de Conti donna une grande fête à Monseigneur le Dauphin. Il y eut un opéra fait par M. de la Chapelle, secrétaire des commandements du prince nouveau marié. Monseigneur venait de courre le loup lorsqu'il alla souper à
(1) Dangeau, t. II, p. 150. De Sourclies, t. II, p. Iso, 181.
riiôtel de (Jouti. Il n'entra avec lui que les gens priés par le prince de Couti; ce qui chagrina beaucoup ceux qui avaient suivi Monseigneur à la ehasse, et surtout ses meuius. La soirée n'en fut pas moins gaie et hrillante. On ne vanta pas la froide étiquette de Versailles; mais ou répéta souvent ce vers :
Tous les lieux sont charmants, quand Famoiir sert de guide.
L'opéra était une sorte d'épithalame plein d'allusions à Tinutile tendresse des vieux époux. Enfin on célébra sur tous les tons le bonheur de deux amants qui venaient de se marier (1).
Mais M. le Prince était toujours blessé au fond du cœur de l'injure faite à sa fille. Parce qu'on lui avait refusé les honneurs accordés à la fille de M""" de la Vallière et à celle de M"^" de Montespan, il lui semblait qu'on l'avait rabaissée à l'état d'une bom-geoise de Paris. C'était une erreur que Saint-Simon constate sans pouvoir la comprendre. C'était une exagération que la Bruyère essaya de corriger. « Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que la grossièreté des femmes dn peuple, et que la rusticité des villageoises : elle a sur toutes deux l'affectation de plus (2). La subtile invention de faire des présents de noces qui ne coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèces (3)! L'utile et la louable pratique de perdre eu frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! de commencer par s'appauvrir de concert par l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur sonfonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette (4)! Le l)el et judicieux usage que celui qui, préférant une sorte d'eflVonterie aux bienséances de la pudeur, expose une femme d'une seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la curiosité des gens de l'un et l'antre sexe, qui, connus ou inconnus, accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure! Que manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de la Mingrélie (o) ? » Ou ne vit rien de semblable aux noces du prince de Conti et
(1) Mercure galant, juillet 1G»8, p. 2ô4.
(2) Chap. vir, u" 16.
(3) Chap. VII, n» 17.
(4) Chap. VII, n° 18.
(5) Chap. VII, n» 19.
4(î LA BRUYERE
de M"° de Bourbon. Les magnifiques présents qu'on leur fit turent célèbres iwur leur bon goût et leur richesse. La dot ne fut point i^erdue eu dépenses folles et ridicules. Le marié ne s'appauvrit pas à payer Gaultier (1), le fameux marchand d'étoffes de la rue des Bourdonnais à Paris. La mariée n'eut point trop à souffrir de l'indiscrète curiosité de la cour le lendemain de son mariage. Tout se passa convenablement et modestement, sans que personne eût le droit d'en rire ni de se moquer. Et même la fête de l'hôtel de Conti eut tout l'éclat, tout le succès qu'on pouvait désirer. Elle fut admirée non seulement par ceu.K qui eurent le rare honneur d'y être admis, mais encore par tous les lecteurs du Mercure (jalant, qui purent en voir une fort belle description avec l'épithalame en forme d'opéra de M. de la Chapelle. Ce dernier était au comble de ses vœux : le l'2 juillet, il fut reçu à l'Académie française i^our quelques petits ouvrages qu'il n'osait pas même avouer, et par égard pour le prince dont il était le serviteur. Mais le dessinateur des menus plaisirs de Sa 3Iajesté, Jean Berain, qui avait été chargé de la décoration de l'hôtel de Conti. était mécontent de n'y avoir pu déployer son talent comme aux fêtes de son invention. Le temps, l'espace et les autres commodités nécessaires à son art, lui avaient manqué. Nous aurons tout cela à Chantilly, dit M. le Prince, et il j)ria M^"' le Dauphin de lui faire l'honneur de venir assister à une fête qu'il y donnerait le mois prochain. Monseigneur ne put refuser : le roi se crnt obligé d'approuver. Sa Majesté pouvait-elle s'opposer à ce que M. le Prince donnât à Chantilly la fête qu'on n'avait pas donnée à Versailles ?
On n'eut pas plus tôt appris que M^' le Dauphin devait aller à Chantilly, qu'on s'attendit à y voir des divertissements nouveaux, superbes et remplis d'invention (2). Le génie surprenant de M. le Prince pour toutes sortes de fêtes était bien connu : il pouvait régler sa dépense sur sou bien comme sur son état (;^) ; il se trouva fort à l'aise (4) pour remplir l'attente générale. Cela lui coûtera plus cher que la fête de Sceaux à M. de Seiguelay, que la fête de Meudon à M. de Louvois, que la fête d'Anet à M. de Vendôme, que la fête de Versailles au roi pour le mariage de la duchesse de Bourbon , plus de
(1) Abraham du Pradel, les Adresses de la tille de Paris, 1692, p. 92.
(2) Mercure calant, n" de septembre 1688, p. 9 du supplément.
(3) Chap. VI, n° 82.
(4)Chap. VI, n"81.
300.000 francs, somme énorme pour ce temps-là. Mais il y allait de la gloii'e de Condé : il ne fallait reculer devant aucun sacrifice. M. le Prince fit un chef-d'œuvre que la Bruyère pourra citer dans son chapitre Des ouvrages de F esprit après V Iliade d'Homère , après V Enéide de Virgile et le Cid de Corneille (1). C'est là surtout que la Bruyère pourra montrer la complaisance d'un gentilhomme de la maison de Condé.
La Bruyère a résumé les principes de l'art en ces matières (2) : <( Dans les repas ouïes fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents qu'on leur fait et dans les plaisirs qu'on leur procure , il y a faire bien et faire selon leur goût; le dernier est préférable. » M. le Prince fit l'un et l'autre. La passion du Dauphin pour la chasse était trop connue pour qu'on ne donnât pas à ce noble exercice la première place dans la fête Dauphine. Du reste, Chantilly, avec les grands bois qui l'environnent, offrait les lieux les plus propices à ce genre de divertissement. M. le Prince avait un équipage bien monté, mais qui ne pouvait rivaliser avec celui du roi ou de Monseigneur ; il emprunta la meute du duc du Maine et celle du graud prieur de Vendôme. La meute du duc du Maine était la première de France après celle du roi (3), et le Dauphin aimait beaucoup à s'en servir : il y était accoutumé. « On ne peut dire trop de bien de la meute et de l'équipage de M. le grand prieur ; » mais on disait beaucoup de mal de son fournisseur : « Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux (4) ; que ne lui fournit-il point ? Sa protection le rend audacieux ; il est impunément dans sa province tout ce qui lui plaît d'être, assassin, parjure ; il brûle ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile. Il faut enfin que le prince lui-même se mêle de sa punition. » Ces histoires, plus ou moins vraies, étaient fréquentes et donnaient de la poésie, dans l'esprit des chasseurs, aux chiens et aux chevaux qui en étaient l'objet.
Mais Monseigneur aimait aussi l'opéra : par là M. le Prince entreprit de faire mieux c|ue le roi lui-même. Lorsque le violon Lully, qui eu 1672 avait obtenu le privilège de l'Académie de musique, et son gendre Francine, qui était capable de faire de l'argent
(1) Chap. I, n" 48.
(2) Chap. V, n» 3-4.
(3) Mtirure f/aîant.
(4) Chap. XIV, n» 02.
avec rharmouie d'Orphée (1), supprimèrent presque toutes les machines clans les opéras du roi , ils s'étaient enrichis où leurs prédécesseurs s'étaient ruinés ; mais ils avaient fait perdre à TOpéra (2) l'illusion et beaucoup des choses qui intéressent. C'est pourquoi la Bruyère disait en 1688 : « L'opéra jusqu'à ce jour n'est pas un poème (3), ce sont des vers; ni nu spectacle, depuis que les machines ont disparu par le hou ménage d'Amphion et de sa race : c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments (4). C'est prendre le change , et cultiver un mauvais goût , que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux marionnettes; elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements , aux Bérénices et à Pénélope : il en faut aux opéras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement. »
La vertu de Bérénice, qui renonce à sou amour, et la vertu de Pénélope, qui reste fidèle au sieu, étaient des sujets qui n'avaient pas besoin de l'illusion théâtrale pour intéresser le public; ils n'avaient même pas besoin des vers de Corneille ou de Racine ; ceux de l'abbé Genest suffisaient. Bossuet trouvait la Pénélope de l'abbé Genest si remplie de vertu (.5), qu'il aurait fort approuvé la comédie, si ou n'y eût jamais représenté que de tels ouvrages. Les opéras que l'on doit voir à Chantilly n'auront rien de semblable : ils ne manqueront ni de spectacles, ni de machines. Il y eu aura partout, même à la chasse, à la pêche et à la promenade. A ce point de vue, la fête Dauphiue sera une immense féerie, un ouvrage dramatique en huit jouruées, où tout était concerté d'avance pour enchanter les yeux, les oreilles et l'esprit, sans compter les menus plaisirs qui n'étaient pas dans le programme. Enfin M. le Prince prépara si bien toutes choses (G), qu'il était sûr que, si le mauvais temps faisait manquer quelque divertissement, il
(1) Chap. VI, n» 28.
(2) Chap. I, n» 4".
(3) Chap. I, n» 47.
(4) Chap. I, n» 47.
(5) Lettre de l'abbé d'Olivet, dans l'I/isloire des membres de l'Académie française par d'Alembert, t. III, p. 402.
(G) Mercure f/alant f p. 31<>.
pourrait en peu d'heures lui en substituer un autre qui serait du goût de M^'' le Dauphin.
M. le Prince faisait seul le projet et la dépense. Ou le voyait se promener, dans tout Chantilly, suivi de plusieurs secrétaires avec de l'encre et du papier. A mesure qu'il parlait, ils écrivaient tout ce qui lui passait par l'esprit, pour bâtir ou réparer, changer ou embellir. D'après les dessins de J. Berain, on élevait le palais de verdure dans la forêt ; on construisait la salle de spectacle ou le nouveau théâtre dans l'orangerie ; on dressait les surprises du labyrinthe dans le vallon de Sylvie. Avant de disposer les machines de son opéra, M. le Prince aurait bien voulu avoir Tlacine pour faire les vers ; mais M""" de Maintenon le retint pour faire l'opéra d'JEst/ter (1) : M. le Prince chercha la monnaie de Eacine. On ne pouvait songer à prendre Quinault, alors très malade, et qui mourut peu après. M. le Prince choisit donc : 1° l'académicien Leclerc, dont Eacine s'est tant moqué (2), et qui promit de faire une tragédie lyrique comme on n'en avait pas encore vu ; 2" du Boulai , secrétaire du grand prieur, et auteur d'un opéra de Flore qui venait d'avoir du succès; 3° un prince italien, M. le duc de Nevers, grand improvisateur, et qui devait apporter un imjoromptu fait à loisir et approuvé du roi. N'était-ce pas assez pour remplacer Eacine, quand avec cela l'on avait Lorenzani pour faire les airs de musique, Lnlly fils pour diriger l'orchestre et les chœurs, Pécourt pour composer et conduire les danses, Lecamus et Bréaar pour commander le service des tables ? Mais tout ce monde était difficile à mettre en mouvement et d'accord : la moindre faute pouvait jeter le désordre dans un projet si vaste et si compliqué; souvent M. le Prince perdit son stoïcisme : on eût dit qu'il allait dévorer les gens qu'il employait. « D'où vient, pensait la Bruyère (3), que les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour recevoir indifféremment les plus grands désastres, s'échappent, et ont une bile intarissable sur les plus petits inconvénients':' Ce n'est pas sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est égale et ne se dément point ; c'est donc un vice, et quel autre que la vanité, qui ne se réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi faire parler le monde, et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se néglige sur tout le reste? »
(1) Journal de Dangeau^ t. II, p. KiU.
(2) Epigramme sur Iphigénie.
La fête commencée, M. ie Prince revint à sou naturel, et demeura tranquille, comme son père au milieu de la bataille : il savait que tout marcherait à son gré.
Le Dauphin partit de Versailles le dimanche 22 août, et arriva dans la forêt de Chantilly par le chemin de Luzarches. M. le Duc et M. le prince de Conti allèrent un peu au-devant de lui, et il fut reçu par M. le Prince, pendant que des timbales et des trompettes cachées dans les bois faisaient entendre nne musique guerrière. Les échos d'alentour retentissaient de ces joyeuses fanfares, lorsque Monseigneur arriva au carrefour de la table. Là, an milieu d'un rond-point où abontissaient donze larges routes bordées de charmille, s'élevaient, sur nne estrade en terre qui dominait tons les environs , les douze arcades et le dôme du palais de verdure : feuillage, fleurs et fruits, herbes, plantes, arbres et arbustes formaient l'édifice, qui était percé à jour de tous côtés, de manière qu'on en pût bien voir l'architecture profilée. Au milieu se trouvait la table ronde de donze pieds de diamètre ; et sur la table, une énorme corbeille d'argent, soutenue par douze consoles de vermeil, avec de petites corbeilles de fruits, et autour, cent vingt plats chauds, rôts et entremets. La collation fut très gaie. Au dessert, il se fit un moment de silence : l'on entendit une harmonie lointaine de hautbois, flûtes, musettes et autres instruments champêtres. Ou l'écoutait, lorsqu'on vit paraître dans l'allée en face de Monseigneur, h un demi-quart de lieue, le dieu Pan suivi de quatre-vingt dix faunes, sylvains et satyres. Cette troupe se mit en marche vers Monseigneur; il fut tout surpris de reconnaître dans le dieu Pan, qui marchait en tête, LuUy qui battait la mesure avec son thyrse. La troupe des musiciens s'ouvrit, et des danseurs avec les costumes des habitants des bois vinrent, sous la direction de Péconrt, exécuter autour de Monseigneur des figures aussi extraordinaires que gracieuses, pour lui exprimer leur joie de le voir en ces beaux lieux. La forêt servait à la fois de coulisses et de décors à ce théâtre. Musiciens et danseurs disparurent, et soudain éclata, joué par toutes les musiques, le grand air de feu Lully :
Debout Lysiscas! Holà debout!
Pour la chasse oi'donnce , Il faut préparer tout.
Aussitôt les cors de chasse annoncent le lancé : un cerf traverse la
route. Monseigneur le voit et crie Taiaut! comme pour appeler les chiens; on découplé une meute sous ses j'eux. Les chiens chassaient si bien, que Monseigneur regretta de n'avoir que des chevaux pour tirer au vol. Vinrent à l'instant des chevaux de chasse à courre pour lui et tous les siens. On fut bientôt en selle, et au bout d'une heure le cerf était pris. Le soleil baissait sur l'horizon; toute la compagnie vint souper au château. Voilà le prologue de la fête; le reste fut à l'avenant. Le lundi 23, premier jour, on commença par le divertissement favori de Monseigneur : le matiu, chasse au loup ; la bête prise, ou remplit sa peau de fromage, et l'on regarda les chiens s'en soûler; l'après-dînée, chasse au sanglier, bien couru, bien servi, bien forcé. Monseigneur était de bonne humeur : il vit avec plaisir l'opéra àiOrontée, musique de Lorenzani, paroles de Leclerc. Il est vrai, cet opéra ne ressemblait pas à ceux qu'il connaissait : il y avait plus d'action, plus de mouvement, plus de spectacle, plus de théâtre (1) que dans les autres; c'était bieu une tragédie lyrique, mais pleine de péripéties violentes, d'apparitions mystérieuses, de changements extraordinaires. La pièce montrait et déroulait une intrigue galante dans les ruines de la Pliénicie et au milieu des grands tombeaux de l'Egypte; elle était bien faite pour surprendre les spectateurs du dix-septième siècle ; mais ce qu'il y avait de plus étrange pour ce temps-là, c'est le mélange , qui fut très applaudi, du comique au tragique; et même, au milieu des chansons à boire, des maximes philosophiques produisirent le meilleur effet. Ou comprend que, pour décorer cette sombre et piquante féerie, M. le Prince dut donner carrière à son génie mécanique. Sans souci de la faiblesse des vers ni de l'invraisemblance du drame, il croyait pouvoir créer l'illusion avec ses machines. Monseigneur le félicita de son succès. Le mardi 24, chasse à tir dans le parc, eu liberté, pendant la matinée; l'après-dînée, chasse au cerf avec l'équipage du duc du Maine; puis l'opéra d'Orontée;\Q soir, Monseigneur tint appartement. Le 25 au matin, chasse à tir par quadrille : grand massacre de perdreaux, levreaux et faisandeaux; l'après-dînée, promenade daus le parc et dans le village avec accompagnement de musique. Appartement avant et après souper. M""" la Princesse et la princesse de Conti étaient arrivées dans la journée; dans la nuit, arrivèrent M"° la Duchesse et la princesse de
(1) Chap. I, n" 47.
Conti, la veuve. Alors la fête Danpliiue prit nue face nouvelle et un peu moins sauvage.
Le 26, Monseigneur alla encore le matin chasser le loup, mais eusuite, dans les grands fossés du château, la marine de Chantilly donna le spectacle d'une joute sur l'eau et de diversjeux nautiques. Les dames du château regardaient par les fenêtres, et y prirent grand plaisir. Dans les jardins circulaient une foule de gentilshommes et d'antres personnes, que leur devoir ou la curiosité avait attirés à Cliantillj'. Tous les villages des environs étaient pleins d'officiers de la maison de Condé , lesquels avaient soin d'y faire servir avec abondance tons ceux qui y étaient logés. Un pauvre poète affamé (1), qui fit une relation au duc d'Orléans, disait avec enthousiasme :
A tout venant c'était beau jeu,
Bon vin , grande chère et bon feu ;
Chaque jour neuf maîtresses tables ,
Quantité d'autres agréables,
Contentaient la soif et la faim
Du gros, du grand, du rez (petit, bas), du nain.
Mon Pégase cherche l'étable,
Et moi je vais me mettre à table.
Le vendredi 27, Monseigneur chassa le matin au cerf, et dans l'après-dinée ou se rendit à l'étang de Comelle par de grandes allées dont ou admirait la beauté. Cet étang, qui peut avoir un quart de lieue de long sur un demi-quart de large, est situé dans un fond dont le terrain s'élève de tous côtés eu amphithéâtre, à la réserve de la chaussée. Il est garni de bois tout autour, et il était enfermé par des toiles de chasse dont l'enceinte , par un côté, s'étendait assez loin dans la forêt. On avait dressé une feuillée sur la chaussée , avec des tentes an milieu; là fut servie uue magnifiqne collation. Tous les spectateurs, qui étaient accourus en foule, se tenaient derrière les toiles (2). II y avait .sur l'étang des bateaux dorés : deux grands couverts de letu's tendelets, et plusieurs plus petits couverts de feuillage. Monseigneur, M"'' la Duchesse, M"" la princesse de Conti, M. le Prince et les dames d'honneur des princesses , avec quelques-uns des seigneurs de leur suite , entrèrent dans le plus grand des bateaux. M. le Duc, le
(1) Lettre en vers à LL. AA. RR, Monsieur et Madame^ sur tout ce qui s^est passe à Chantilly du 22 au 30 août 1C88 ; Paris, chez Raffle, 1G88, ln-8'>.
(2) De Sourches, t. II, p. 216.
prince de Coati et M. de Vendôme se mirent dans le second ; tout le veste de leur suite se partagea dans les autres. A peine avait-on fini de s'embarquer, qu'on entendit retentir de toutes parts le son de jDlusieurs troupes de hautbois et de trompettes placées en divers endroits ; et un peu après , un bruit de cors et de chiens , qui firent lancer dans l'étang, à plusieurs reprises, grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches avec leurs faons. Tous ceux qui étaient dans les bateaux prirent leur parti de les attaquer avec des pieux, des dards et des épées. D'autres se servirent de grandes gaules, avec un nœud coulant au bout, afin de les prendre vivants. Ils firent le tour de l'étang en cet équipage, et, formant un croissant, ils poussèrent les bêtes, qui se débattaient dans l'eau, vers la feuillée oir se tenait M""" la Princesse avec les dames. Alors on lâcha les chiens, qui donnèrent avec tant de vigueur, qu'un seul chien coifta un sanglier à plusieurs reprises et le noya. Les dames eurent la satisfaction de prendre des cerfs elles-mêmes, avec des nœuds coulants qu'elles leur jetaient; on attachait ensuite la corde au bateau et ou levait les rames; les cerfs, en voulant gagner le bord, tiraient le bateau ; quand ils arrivaient à terre, on coupait la corde : ils profitaient de leur liberté avec un empressement qui excitait les rires. Les dames eurent aussi le plaisir de prendre dans leur bateau quantité de faons vivants, et de les renvoyer libres dans la forêt. Le prince de Conti voulut prendre un cerf par son bois ; le bateau chancela trois fois; le prince ne lâcha point prise (1); il fut entraîné dans l'eau et disparut; il alla deux fois au fond, et revint deux fois sur l'eau. Enfin on l'aida, et il se débattit tant et si bien qu'il revit le beau monde, non pas sans qu'il eût commencé à boire plus que de raison, mais il alla se cacher sous la feuillée, un peu surpris de sa maladresse. Après s'être bien séché, il revint auprès de M. le Duc, qui s'amusa fort à ses dépens. M"" la Duchesse fut presipie aussi émue de cet accident que la princesse de Couti, qui s'en aperçut. On revint au château : il y eut opéra et appartement ; les dames mêmes jouèrent aux cartes.
Le samedi 28, lorsque Monseigneur fut revenu de lâchasse au loup, les dames espéraient avoir un opéra-ballet dans la forêt : c'était l'opéra (lu duc de Nevers avec les airs de Lorenzaui et les danses de Pécourt. On l'avait joué, il y avait quelques années, à Fontainebleau, où il avait été trouvé fort agréable et très beau par le roi et par la cour. On l'a-
(1) De Soiirches, t. II, p. 21G-217.
vait changé et arrangé pour le jouer en plein air à Chantilly, comme les pièces antiques. Mais un orage survint, la pluie détériora la salle de spectacle qu'on avait préparée, et Monseigneur se contenta d'assister à un concert dans l'appartement de la princesse de Conti. Xons disons un concert, pour parler comme M. le Prince et la Bruyère, mais c'était bien un opéra de la dernière mode, paroles de du Boulay et musique de Lully fils : point de machines, peu de théâtre, de jolis vers aisés et coulants avec une musique facile et légère, c'était tout ce que l'on voulait ; un compliment Lien tourné à Monseigneur, sur un air gracieux, cela suffit pour être applaudi. Il y eut encore ce jourlà appartement, opéra et médianoche. Le succès du jour fut pour du Boulay et Lully fils.
Le dimanche 29 fut la dernière journée de la fête Dauphiue, et la mieux remplie. Le génie de M. le Prince était inépuisable. Après la messe, Monseigneur alla courre le cerf avec les chiens du grand prieur ; à son retour, il alla dîner avec les dames dans la maison de Sylvie, rendue célèbre par le poète Théophile : ou pouvait lire encore les vers à sa maîtresse gravés sur les murs. Après les entremets, comme on croyait qu'on allait servir le fruit, M. le Prince dit à Monseigneur que, s'il en voulait, il fallait qu'il se donnât la peine d'aller en chercher au milieu du labyrinthe où le dessert était servi. Monseigneur accepta la proposition. On partit donc : imjiossible de dire tous les jeux qui vous retenaient au passage et vous amusaient sur la route; ni tous les détours du chemin qu'il fellait parcourir; ni les belles statues de marbre qui venaient de Home et représentaient l'histoire d'Ariane, de Thésée et du Miuotaure ; ni les énigmes gravées sur des cartouches eu marbre que portaient des piédestaux; ni les cent figures d'Amours moqueurs, d'enfants aussi beaux que malins, qui insultaient le voyageur égaré en lui indiquant une fausse direction. Au milieu du labyrinthe une musique douce et séduisante vous attirait ; vous alliez tout droit à ce lieu délicieux, et lorsque vous croyiez y entrer, le chemin vous en éloignait insensiblement : l'on n'en était jamais plus loin que quand on pensait eu être le plus proche. Les gens trompés étaient les premiers à rire de leur impatience. Enfin Monseigneur se rendit et pria M. le Prince de le mettre dans le bon chemin; tout le monde le suivit. L'édifice du labyrinthe était un chef-d'œuvre d'architecture exquise ; Jean Berain en a fait graver par Dolivard un dessin charmant. Quand Monseigneur y entra, il n'y avait plus personne, mais
des fleurs et des fruits disposés avec tant d'art qu'il en fut émerveillé : jamais il n'avait vu si belle collation. Ensuite il alla tirer, et trouva un nouveau divertissement à son retour : c'était celui que M. de Nevers avait voulu lui donner la veille. Le dieu Pan , incommodé par le mauvais temps, avait quitté les bois où il aime à vivre, pour venir au théâtre de Chantilly, dont la décoration, grâce à M. le Prince, représentait si bien la forêt qu'il se sentait là comme chez lui. C'est pourquoi il avait convié toutes les divinités des bois , nymphes et satyres , dryades et hamadryades, bergers et bergères, pour offrir à Monseigneur le divertissement champêtre d'un opéra-ballet, mêlé de couplets, où l'on reconnut sans peine le tour d'esprit si vif et si naturel de M. le duc de Nevers. Cette représentation, avec les airs italiens et français et les symphonies de Lorenzani, avec les danses de Pécourt et quelques nouvelles entrées faites pour la circonstance, fut si bien exécutée, détails et ensemble, qu'on aurait pu aisément la faire passer pour un des divertissements qui avaient été préparés avant l'arrivée de Monseigneur. Mais M. de Nevers, en sa qualité de grand seigneni-, maintint que c'était une improvisation au moins pour lui. Ce qui fut nié et donna lieu aux plus singulières histoires. La fête se termina par une ilhimination du château et des jardins, et par un feu d'artifice sur la pelouse du Vertugadin.
Le lendemain, Monseigneur partit pour Versailles avec toute sa suite, non toutefois sans avoir encore chassé, à courre le matin, et l'après-dînée dans les toiles. Eu partant, il fit mille honnêtetés à M. le Prince pour le remercier des plaisirs qu'il lui avait procurés. Peu à peu tous les seigneurs, jeunes et vieux, qui étaient venus l'escorter, s'en allèrent chacun de leur côté; les princesses et les dames ou filles d'honneur qui les accompagnaient retournèrent à Versailles. La foule de ceux que la curiosité avait appelés à Chantilly s'écoula dans toutes les directions. Le souvenir de la fête Dauphiue demeura profondément gravé dans l'esprit des habitants du pays, comme une chose merveilleuse qu'on n'y avait jamais vue et qu'on n'y reverra jamais. Bien des invités emportèrent im souvenir qui n'était pas moins flatteur ni moins exact. S'il faut en croire M. le marquis de la Fare (1), compagnon de M. de Vendôme et du grand prieur, M. le Prince était l'homme du monde qui avait le plus de talent pour imaginer tout ce qui pouvait rendre cette fête galante et magnifique.
(1) Mémoires de la Fare.
Gourville n'a pas dans ses Mémoires parlé de la fête Daupliine, et cependant il y était : sans lui M. le Prince n'aurait pu rien faire. Mais les hommes et les affaires, comme disait M. de la Rochefoucauld, ont leur point de perspective. On ne devait pas voir Gourville (1). C'était comme en Guyenne pendant la Fronde^ à la cour de M. le prince de Conti, père du nouveau marié : toute une cabale d"hommes d'esprit, dirigée par l'abbé de Cosnac, Sarrasia et Guilleragues , prétendait diriger à son gré l'opinion publique; ils ne voulaient même pas permettre à Gourville d'approcher du prince, et ils avaient conseillé de le jeter dans la Garonne. Ils faisaient si bonne garde autour de Son Altesse, qu'il fallut que Gourville se glissât dans une église pendant la messe, et sautât par-dessus la balustrade après l'élévation, pour dire un mot à l'oreille du prince et le réduire ensuite à signer la paix avec le cardinal de Mazariu. Ces beaux esprits n'osaient l'attaquer eu face, mais ils ne lui pardonnaient pas les services qu'il rendait à la maison de Condé. M"" de la Rochefoucauld en conservait dans les archives de son père une preuve irrécusable; c'est une lettre où le prince de Conti disait : « J'ai présentement la tète si pleine de Gourville, que je ne puis vous parler d'antre chose. Comment ce diable-là a été à l'attaque des lignes d'Arras! La destinée veut qu'il ne se passe rien de considérable dans le monde qu'il ne sj trouve ; et tonte la fortune du royaume n'est pas assez grande pour nous faire battre les ennemis, s'il n'y joint la sienne. Cela nous épouvante si fort, M. de Caudale et moi, que nous sommes muets sur cette matière-là ; sérieusement je vous supplie de me l'envoyer bien vite eu Catalogne : car, comme j'ai fort peu d'infanterie et que, sans infanterie ou sans Gourville, on ne saurait faire de progrès en ce pays-ci, je vous aurai uue extrême obligation de me donner lieu, en le faisant partir promptement, de faire quelque chose d'utile au service du roi. Si je manque de cavalerie à la campagne prochaine, je vous prierai de me l'envoyer encore; car, sur ma parole, la présence de Gourville remplace tout ce dont ou manque. Il est en toutes choses ce que les quiaola sont à la prime ; et quaud j'aurai besoin de canon, je vous demanderai encore Gourville... P. S. Nous marchons après-demain pour attaquer Puycerda : j'attends Gourville pour en faire la capitulation. » Cette lettre, signée Armand de Bourbon, est évidemment uue bouffonnerie de Sarrasin, mais ce qui paraissait plaisant en 16.54 était devenu une vérité incontestable en 1088 :
(1) Mcmoires de Gourville.
la présence de Gourville remplaçait tout ce dont on pouvait manquer. A la fête Dauphine, il ne fut pas besoin d'infanterie, de cavalerie ni d'artillerie, mais d'une armée de manœuvres, d'artisans, d'ouvriers en tout genre, de peintres, de musiciens, de danseurs, de poètes et d'hommes de lettres. Gourville fournit le tout à point nommé, en parfait état. C'est pourquoi les ordres de M. le Prince furent exécutés si ponctuellement, que Son Altesse put enfin demeurer tranquille et sans inquiétude. Mais il importait h la politique de la maison de Condé que Gourville ne partit point trop aux yeux du public, et laissât à chacun la gloire qui lui appartenait, surtout à M. le Prince.
Les machinistes, les peintres, les poètes, les danseurs, les musiciens, les artisans, qui avaient travaillé avec le plus beau zèle à cette magnifique fête, revendiquaient tous une part considérable du succès. Ils le savaient bien, sans eux rien n'eût pu réussir. C'est pourquoi ils avaient été si empressés à faire leur devoir. Enfin, à les entendre, leur mérite était si grand, qu'il n'en restait plus pour les oâiciers de la maison de Condé, pas même pour M. le Prince qui avait tout inventé, tout conduit et tout dirigé. « Ils ont fait le théâtre, ces empressés (1), les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le spectacle, j'entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements. Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la merveille du Labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge par le mouvement qu'ils se donnent, et par. l'air content dont ils s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient contribué en rien à cette fête si superbe, si galante, si longtemps soutenue, et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense, j'admire deux choses : la tranquillité et le flegme de celui qui a tout remué, comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait. »
Du reste, parmi les invités y avait-il beaucoup d'hommes de goût qui sussent donner le prix à chaque chose et en connussent toute la valeur? a Les connaisseurs, ou ceux qui, se croyant tels (2), se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l'équité, admire un certain poème on une certaine musique, et sifiie toute autre. Ils nuisent éga-
(1) Chap. I, n" 48.
(2) Chap. I, n" 49.
LA BEUYERE
lement, par cette chalenr à défendre leurs préventions, et à la faction opposée et à leur propre cabale ; ils découragent par mille contradictions les poètes et les musiciens, retardent le progrès des sciences et des arts, eu leur ûtaut le fruit qu'ils pourraient tirer de l'émnlation et de la liberté qu'auraient plusieurs excellents maîtres de faire , chacun dans leur genre et selon leur génie, de très beaux ouvrages. »
Mais s'il faut en croire le Mercure galant (1), tons les connaisseurs, et ceux qui se croyaient tels, tombèrent d'accord pour applaudir un caractère fort original , celui de Gélon, dans l'opéra d' Orontée. C'est une espèce d'honnête homme qui trouvait son bonheur à jouir de la vie libre et sans contrainte; il méprisait toutes les belles chimères dont les autres se font des occupations, et qui les empêchent d'avoir un moment de joie et de repos. Il venait de sauver la vie an jeune premier, Alidor, et il chantait :
S'il était mort, qu'il serait regretté!
Moi, pour rendre à jamais sa mémoii'e célèbre, Au bruit des pots j'aurais chanté D'un ton plaintif son oraison funèbre.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contents.
Il n'est rien tel que de bien boire.
Que le ciel me délivre De ces philosophes du temps.
Qui jour et nuit pâlissent sur un li\Te!
De ces auteurs languissants.
De ces affamés courtisans.
Que repaît la fumée et que l'espoir enivre !
Pour moi, je ne veux point être Esclave en amour.
Ni devenir savant , ni vieillir à la cour. Ni mourir sottement pour vivre dans l'histoire.
Pour vi\Te longtemps.
Pour vivre contents, Il n'est rien tel que de bien boire.
« Tous ceux qui ont entendu cet ojiéra, dit le Mercure galant (2), ont donné tant de loiianges à cet endroit, en ont trouvé le tour des pensées si nouveau et si brillant, les vers si justes, d'un caractère si aisé et si poli, que j'ai cru devoir vous les envoyer tels qu'ils ont été chantés. »
(1) N» de septembre 1688, p. 111.
(2) Octobre 1689 (supplément), p. 114.
Voilà bien des éloges pour une médiocre poésie : Leclerc, qui en était l'auteur, écrivait souvent dans le Mercure galant (1). N'est-ce pas lui qui a envoyé ses vers, après avoir goûté le rare bonheur de les voir apiilaudir, sans faire la part de l'acteur et du musicien ? Quant à la Bruyère, il était certainement un des jjhilosojjkes dit teiiij)s, dont on aimait à rire dans la maison de Condé. Mais ce n'est pas pour cela, j'imagine, qu'il dédaignait les vers d'opéra (2).
Laurent, le poète burlesque, inventa une histoire bien plus étrange. Dans la lettre eu vers qu'il écrivit sur la fête Dauphine à Monsieur et à Madame, il racontait avec complaisance la chute du prince de Conti dans l'étang de Comelle, et l'amour de Tétliys, qui avait voulu le faire enlever par un triton. Certaines gens pensèrent que Téthys n'était autre que M"" la Duchesse (3). Hé quoi ! serait-elle amoureuse du prince de Conti ? On payait Laurent pour se taire : il ne dit rien de plus (4).
Saint-Simon raconte sur la fête Dauphine une autre histoire qui n'est guère plus vraie. S'il faut l'en croire, M. le Priuce n'avait donné cette fête que pour retarder le voyage d'une grande dame avec laquelle il était bien, et dont il engagea le mari à faire les vers. M'°° de Caylus nous a expliqué ce mystère. M. le Prince avait jadis signalé sa galanterie pour M""' de Nevers par des traits fort hardis; et M. de Nevers, distrait et rêveur, partait pour Rome de la même manière dont ou va souper à ce qu'où appelle aujourd'hui une guinguette. M"'° de Nevers découvrit que sou mari était encore sur le point de lui faire faire ce voyage ; elle en avertit M. le Prince. Aussi prodigue pour satisfaire ses passions qir'avare pour payer ses dettes, mais toujours fertile en inventions, M. le Prince imagina de donner une fête à Chantilly pour employer le talent poétique de M. de Nevers. Quand la fête Dauphine fut résolue et préparée, « il alla trouver le duc de Nevers, et, supposant avec lui son extrême embarras pour le choix d'un poète, il lui demanda en grâce de lui en conduire uu à Chantilly. M. de Nevers s'offrit et fut accepté. Enfin la fête se donna, elle coûta plus de cent mille écus, et M"" de Nevers n'alla ^loint à Home ». Nous savons que M™' de Nevers était nièce de M"° de Moutespau ; voilà pourquoi la
(1) Histoire nttlque des Journaux, p.nr Camusat, p. 198 et p. 206; Amsterdam, 1734.
(2) Chap. I, n» 47.
(3) Mémoires de M^^ de Caylus.
(4) Chap. XIV, n" 13.
GO LA BRUYEltE
nièce de M"" de Maiutenou, M"'^ de (Jaylus, qui, à cause de sa grossesse, de sa couche et de ses suites, n'avait jon assister aux fêtes du mariage du prince de Conti, racontait ce joli roman. Si M. de Nevers n'alla point ù Rome, où il avait un palais et de riches propriétés, c'est qu'on était alors en France dans la plus grande irritation contre la cour de Eome. Le roi, ne pouvant faire fléchir Innocent XI, eu avait appelé au futur concile. M. de Chamlai, qui avait été envoyé à Rome avec une lettre autographe de Louis XIV, n'avait pas été reçu en audieuce. Le procureur général Talon avait fait, avec l'autorisation du roi, devant le parlement de Paris, un réquisitoire de la dernière violence, et le parlement décrétait la confiscation du comtat Venaissiu : on le réunissait à la France sans autre forme de procès. M. de Nevers, neveu de Mazarin, savait bien que le pape ne lui confisquerait pas ses terres et domaines des États pontificaux. Il demeura en France pour présenter au roi quelques chevaliers du Saint-Esprit, à la grande promotion qui devait avoir lieu le P'' janvier 1689. C'est pourquoi ]aBru)''ère disait (1) que « le contraire des liruits qui courent des affaires et des personnes est souvent la vérité ».
« Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parlent , et qu'il faut que les autres écoutent (2) ? Ou les entend de l'antichambre; on entre impunément et sans crainte de les interrompre : ils continuent leur récit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le rang ou le mérite des personnes qui comj}osent le cercle; ils font taire celni qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon, qui est la meilleure : ils la tiennent de Zamet, de Ruccelay, ou de Gonchini, qu'ils ne connaissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, jjour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les autres soient instruits ; ils suppriment quelques noms pour déguiser l'histoire qu'ils racoutent, et pour détourner les applications ; vous les priez, vous les pressez inutilement : il y a des choses qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur parole y est engagée, c'est le dernier secret, c'est uu mystère, outre
(1) Chap. XII, n" 38.
(•:) Chap. V, n» 8.
DANS LA MAISON DE CONDE. Cl
que vons leur demandez l'imiiossible, car sur ce que vous voulez apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes. 5>
Ils étaient passés, ces beaux jours où l'on pouvait pardonner à M. le Prince les folies galantes r[u'il s'étaitpermises pendant trop longtemps ; il arrivait à cet âge si bien décrit par la Bruyèi'e : « Un homme qui serait en peine de connaître s'il change, s'il commence à vieillir (1), peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le ton dont elle lui parle : il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude école ! y> Elle était passée aussi, et depuis bien plus longtemps encore, cette belle époque de l'intrigue italienne, oti Zamet, le financier florentin, faisait sa fortune en soutenant tour à tour les amours de Henri IV et la politique de Marie de Médicis. Il n'y avait plus de place à la cour de France pour un diplomate comme l'abbé Ruccelaï, gentilhomme de Florence, qui servit souvent d'intermédiaire entre la cabale des princes et la veuve de Henri IV, devenue régente pendant la minorité de Louis XIII : le roi Louis XIV, en 1688, n'eût pas toléré les intrigues d'un Concini. Quelle énorme distance entre le jDouvoir absolu du grand roi et celui de Louis XIII encore enfant ! En vérité, c'était mal connaître les hommes que de supposer à M. le Prince les audaces coupables de son grand-père (2), à Philippe Mancini l'ambition de l'ancien duc de Nevers, à GourviUe les bassesses de Zamet, à l'abbé de Chaulieu les finesses de Ruccelaï, et à M. de Vendôme la sotte vanité du maréchal d'Ancre.
La Bruyère, en étudiant le règne de Louis XIII avec M. le Duc, n'avait pas de peine à démontrer l'absurdité des récits qu'il entendait quelquefois débiter contre M. le Prince. Pour éviter cet inconvénient « il y a, disait-il (3), un parti à prendre dans les entretiens entre une certaine paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un es])rit abstrait qui, nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au moindre mot qui écliappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas , y chercher de la finesse ou de la subtilité seulement jjour avoir occasion d'y placer la sienne ».
Le seul reproche que Ton pût faire à M. le Prince, c'est que la fête
(1) Chap. ni, n" «4.
(2) Mcmotres de la Farc.
(3) CUap. V, u» 10.
Dauphiue avait été trop belle. Versailles avait été jaloux de Chantilly : la réunion de tant de princes autour de Monseigneur dans la maisou de Condé avait porté ombrage à des esprits soupçonneux, et ils avaient fort mal à propos rappelé un passé qui ne pouvait plus revenir. M. le Prince ny avait pas même songé : voilà sa faute ; mais il aurait eu vraiment grand tort de s'en inquiéter. Ne faut-il pas toujours qu'il y ait des mécontents? ne faut-il pas qu'on trouve partout ces esprits délicats que rien ne satisfait? Ils veulent paraître plus intelligents et plus éclairés que les autres, et ils ne font que se trahir eux-mêmes : ils montrent leur fausse délicatesse? « La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les mœurs ou dans la conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte , mais parce qu'en etlet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en méritent point ( 1 ) . La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est telle, au contraire, que parce qu'elle est feinte ou affectée : c'est Emilie qui crie de toute sa force sur un péril qui ne lui fait pas de peur ; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris, ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux tubéreuses. » Il y avait beaucoup de tubéreuses dans le labyrinthe de Chantilly, dit le Mercure galoMt.
Enfin si quelques-uns s'ennuyèrent à la fête Dauphine , quoi d'étonnant? N'y eut-il pas des hommes qui s'ennuyèrent à Chantilly de la fête qu'y donna jadis feu M. le Prince, et même, à Versailles, des fêtes qu'y donnait le roi Louis XIV? « Qui oserait se promettre de contenter les hommes (2)? Un prince, quelque bon et quelque puissant qu'il fut, voudrait-il l'entreprendre ? qu'il l'essaie. Qu'il se fasse luimême une affaire de leurs plaisirs; qu'il ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque daus sou domestique; que dans les lieux dont la vue seule est un spectacle, il leur fasse voir d'autres spectacles ; qu'il leur donne le choix des jeux, des coucerts et de tons les rafraîchissements ; qu'il y ajoute une chère splendide et uue entière liberté ; qu'il entre avec eux en société des mêmes amusements ; que le grand homme devienne aimable, et que le héros soit humain et familier : il n'aura pas assez fait. Les mêmes hommes s'ennuient enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements : ils déserteraient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur devient insipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites ;
(l)Chap. XI, 11» 144.
(2) Cbap. XI, n» 145.
il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse : leur goût, si ou les en croit, est encore au-delà de toute l'affectation qu'on aurait à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on ferait pour y réussir ; il s'y mêle de la malignité , qui va jusques à vouloir affaiblir dans les autres la joie qu'ils auraient de les rendre contents. Ces mêmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si complaisants , peuvent se démentir : quelquefois on ne les reconnaît plus, et l'on voit l'homme jusque dans le courtisan. »
Vraiment M. le Prince ne pouvait se plaindre de la Bruyère : l'homme de lettres de la maison de Condé déployait autant de zèle que ahabileté pour le défendre contre les critiques des mécontents. Mais n'était-ce pas sou devoir? Et quel meilleur usage pouvait-il faire de son érudition ?
L'impression qui resta dans l'opinion publique fut que M. le Prince s'était montré grand et généreux. Quatre ans plus tard, la Fontaine exprimait ainsi cette imj^ressiou :
Que ne lui vit-on pas donner,
Dans le temps qu'il tint cour plénière
Pour une fête singulière ?
Chantilly fut la scène , endroit délicieux , Sans que tout fût parfait, chacun fit de son mieux.
Tous rapportèrent de ces lieux
De grosses et notables sommes :
Il a payé comme les dieux
Ce qu'ils ont fait comme des hommes.