‹ La Bruyère dans la maison de CondéChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

liPILOGUE.

La Bruyère ne fit point de testament. — Inventaire après décès de ses biens, meubles et autres choses. — Son appartement dans l'hôtel de Coudé à Yersailles ; son appartement au Petit-Luxembourg à Paris. — Description du mobilier. — On ne trouve aucun manuscrit. — Bossuet regrette de plus en plus la Bruyère : du reste, toute la cour l'a regretté, surtout M. le Prince. — Les Théobaldes font courir de mauvais bruits sur sa mort. — Flenry leur répond dans son discours à l'Académie. — Bonaventure d'Argonne l'mjurie : Coste le défend avec l'approbation de Bayle. — Saint-Simon fait en deux mots un porti'ait de la Bruyère : ou exagère son désintéressement. — Dot de la fille de Michallet. — Des diverses éditi ons des Caractères pendant la vie de l'auteur. — Après sa mort parurent une foule de contrefaçons, de fausses clefs, d'ouvrages apocryphes, d'imitations et d'altérations du teste de la Bruyère , comme la Suite des caractères et les Dialogues sur le quiélisme. — L'auteur était mort à propos pour ne pas voir la folie de il. le Prince , l'étrange maladie de M. le Duc, les tristesses de M""» la Princesse, les désordres de M™"= la Duchesse, les prouesses de Lassay père et fils, les malheurs de la France , la fin du règne de Louis XIV et le triomphe des esprits forts sous la Régence. — La Bruyère fut heureux de vivre dans la maison de Coudé quand il publia les diverses éditions de son livre, et la maison de Coudé ne fut pas médiocrement honorée par cette publication.

La Bruyère n'avait jaroais aimé, les testameuts. L'abus qu'avait fait l'oncle Jean de ce genre Je contrat l'eu avait dégoûté pour toujours. Persuadé que les testameuts, si bien qu'ils fussent rédigés, étaient l'origine de la plujiart des procès ( 1 ), il ne voulut pas réduire ses héritiers à plaider sur sa tonibe : il ne fit pas de testament. Ses héritiers recueillirent son héritage sans difficulté, et se le partagèrent sans querelle ; mais le philosophe ne leur laissa pas une grande fortune.

(1) Chap. XIV, n° 58.

Ses héritiers étaient, chacun ponr un tiers : 1° JP Robert-Pierre do La Bruyère, clerc au diocèse de Paris, demeurant à Saiut-Deuys en France, dans Penclos des Anuouciades : son frère ; 2° M"" Elisabeth- Marguerite de la Bruyère, dont je n'ai pu découvrir le domicile à ce moment, mais qui se retirera peu après au couvent des Bénédictines du Val d'Osne, à Conflaus près Charenton : sa sœar; 3" dame Claude- Angélique ïargas , veuve de Louis de la Bruyère, sieur de Eomeau . bourgeois de Paris, au nom et comme tutrice de ses enfants mineurs, habiles à se dire et porter pour héritiers du défunt, leur oncle ; sa bellesœur.

Le jour où la Bruyère fat inhumé (12 mai), son frère Robert fat nommé procureur et fondé par procuration spéciale de M°"^ Targas, passée à Paris devant Raymond et Juuot, notaires au Châtelet. Le 13, il se fit et porta fort d'Elisabeth-Marguerite de la Bruyère , sa sœur : et dès le 14 mai on commença l'inventaire après décès de tout ce qui avait appartenu au défaut Jean de la Brayère eu biens , meubles , effets, livres, deniers comptants et autres choses, tant à Versailles qu'à Paris.

A Versailles, on était pressé de donner l'appartement vacant à un autre gentilhomme de M. le Duc. Les pièces que la Bruyère avait occupées n'étaient ni vastes ni nombreuses; mais elles lui suffisaient bien , surtout quand il les comparait à celles dont se contentaient les plus grands seigneurs dans l'entresol du jialais de Sa Majesté. C'étaient des mansardes. Il y en avait trois, savoir : une chambre, assez grande (1), avec une fenêtre au midi sur les plombs d'une gouttière, un cabinet à côté de la chambre, et une garde-robe. Ces trois pièces étaient liées entre elles, de sorte qu'on ne pouvait entrer dans le cabinet et la garde-robe sans passer par la chambre. Aussi, après la mort de la Brayère, il avait suffi que L. Haguet, concierge de l'hôtel, mît son cachet sur la serrure de la porte de la chambre, pour éviter la dissipation des biens du défunt. Le 14 mai 109(3, lorsque les sieurs Mabile et Lamy, notaires gardes-notes du roi à Versailles, se transportèrent à l'hôtel de Coudé, L. Huguet ôta et leva son cachet ; ils firent prêter serment à Jacques Paillot dit Duplessis, et à Françoise Savaris, serviteur et servante, domestiques du défunt, de représenter et mettre en évidence, sans rien omettre ni cacher, les meubles, bardes

(I) Cf. Lettre delà Bruyère à Jérùme Pliélypeaiix, 16 juillet 1C9Ô.

et autres effets ; et eu présence de M. Labore3's de Bospèclie, anulôuier de M™'' la Ducliesse, du sieur du Mouteil, écuyer de M""^ la Duchesse, de Robert de la Bruyère, et de Roland Fressou, procureur du roi à Versailles, chargé de défendre les droits d'Elisabeth-Marguerite de la Bruyère, on procéda aussitôt à l'inveutaire, et les divers objets furent prisés et estimés par Claude Mercier, huissier audiencier au bailhage de Versailles et qui avait serment en justice.

Ou trouva dans la chambre un lit complet, à hauts piliers, estimé 50 liv. ;uu petit mobilier de toilette, estimé 6 liv. ; une garniture de foyer, estimée 4 liv. ; un fauteuil en noyer garni de i)aille , trois fauteuils dits de commodité, dont deux couverts de serge verte et l'autre de tapisserie, ensemble estimés 16 liv. : voilà tout. On peut donc dire que la chambre était meublée modestement et convenablement pour servir à la fois de chambre à coucher et de salon. C'est là que la Bruyère dormait la nuit, et recevait le jour ceux qui lui faisaient l'honneur de le venir voir. Le seul ornement de cette pièce était uu portrait garni d'un cadre doré, représentant M"' Tévêque de Meaux, prisé et estimé 15 liv. Est-ce là du luxe? Quinze livres, le portrait de Bossuet, sou protecteur, qui l'avait fait entrer dans la maison de Coudé et l'y avait soutenu de ses conseils et de son autorité ; de Bossuet, son guide et son appui au milieu des épreuves et des difficultés de toutes sortes qu'il avait traversées ; de Bossuet, sou ami qui ue l'avait jamais abandonné, c[ui pleurait sa perte et défendait sa mémoire contre les attaques de ses ennemis! Je ne suis pas surpris qu'il ait voulu avoir cette image vénérée sous ses yeux jusqu'à sa mort.

Le cabinet, à côté de la chambre, était le bureau de l'écrivain : c'est là qu'il écrivit les Caractères ou Mœurs de ce siècle , la harangue à MM. de l'Académie et la préface de ce discours. On y trouva une table de bois de chêne et de sapin , garnie d'un tiroir fermant à clef, couverte d'un tapis vert ; un pupitre à lire monté sur son pied, trois chaises de bois de noyer, une petite cassette de cuir noir à plaques de cuivre ; 145 volumes, tant petits que gros, de divers auteurs et traitant plusieurs matières ; trois cartes de géographie ; onze jetons de l'Académie; la somme de 128 liv. 12 sols en trente-six écus de nouvelle espèce ayant cours. Nous ne parlerons pas des autres objets insignifiants que l'on trouva dans le cabinet, ni de la lingerie qui était dans la garde-robe, pas même du manteau rouge bordé d'or et des vête-

ments de graude toilette (1), indispensables au gentilhomme de M^^'le Duc. Un objet pourtant a piqué notre curiosité : ce n'est pas cette épée de deuil, ni cette canne à iietite poignée d'argent, il })onvait en avoir besoin dans l'hôtel de Coudé ; ce n'est pas non plus cette chaîne, ce crochet d'argent, cette plaque de mauchon, ni ce petit flacon de vermeil, cela pouvait lui servir, même à l'Académie : c'est cette guitare dans son étui. Qu'est-ce qu'elle voulait dire? Lui rappelait-elle des souvenirs de sa jeunesse? Pour nous (2), elle nous rappelle ce musicien « qui, après l'avoir comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans sou étui, ou n'ècre jilus sans cet instrument qu'une machine démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est plus permis de rien attendre. » Nous avons vu que ce musicien fut Théobald, professeur de viole, compositeur de l'opéra de Coronis, qui en dehors de son art manquait d'esprit et de jugement, qui ne pensait point et s'énouçait mal. Et voilà pourquoi la Bruyère appela ses ennemis des Théobaldes. Poètes harmonieux, critiques judicieux, habiles gens, pleins d'esprit chacun dans leur métier, ils n'avaient pas plus de discernement ni de lumières que sa guitare dans sou étui, quand ils voulaient apprécier ce qu'il écrivait, dans la maison de Coudé, sur les mœurs du dix-septième siècle.

L'appartement qu'avait occupé la Bruyère au Petit-Luxembourg, à Paris, était composé de quatre pièces, savoir : une petite chambre ayant vue sur la rue de Vaugirard, au second étage ; une garde-robe attenant à ladite petite chambre ; un cabinet où étaient les livres: une espèce de grenier à côté du cabinet. Les clefs de ces lieux avaient été mises dans les mains de Robert-Pierre de la Bruyère, après le décès de sou frère, par les officiers de M-'' le Duc : Robert de la Bruyère demeurait responsable. Claude-Angélique Targas assistait à l'inventaire, qui commença le 17 mai ; Elisabeth de la Bruyère y était représentée par Jacques Devin, procureur au Châtelet ; Jacques Duval, priseur- vendeur de meubles es ville, prévôté et vicomte de Paris, estima les effets et objets; Etienne Michallet, marchand libraire, imprimeur du roi, demeurant rue Saint- Jacques, paroisse Saint-Séverin, estima les livres; les notaires Bonot et Auvray estimèrent les deniers comptants à 2,000 liv. 15 sols, et inventorièrent tous les papiers, qui étaient uui-

(1) Chap. XI. n» 71.

(■') Chap. XII, n» ÔG.

quement des papiers d'affaires. Il y avait de tout dans cet appartement du Petit-Lnxembourg : bureau de bois cliêne, prie-Dieu de bois de sapiu, tapisseries de Bergame, même une vieille paire de bottes à l'écuyère garnie de ses éperons, et une iierruque à longs cheveux gris blonds; mais on n'y trouva aucun manuscrit, aucune copie qui pût servir à l'éditeur des œuvres de l'auteur défunt. Il eu fut de même à Saulx-les-Chartreux, où la Bruyère possédait un petit appartement. Nous ne voyons dans l'inventaire rien qui puisse uous intéresser, sauf un acte sous seing privé par lequel Louis de la Bruyère, conseiller du roi, receveur général et payeur des rentes assignées sur le clergé de France, avait promis d'indemniser son frère Jean de la Bruyère d'une obligation de 3,000 liv. par eux faite à la demoiselle Anne Paysant, veuve de Sébastien Brunet, datée ilu 3 juin 1694. Car il résulte de là que le moraliste, sans être riche, n'était pas gêné dans ses affaires, puisqu'il trouvait encore moyeu d'aider son frère. Il jouissait dans la maison de Coudé (1) de la modeste aisance du sage, qui ne veut être heureux ni malheureux et se réfugie daas la médiocrité. Cela lui suffisait pour demeurer parfaitemeut libre au milieu de gens qui ne savaient pas s'affranchir de leur servitude.

Pendant que l'on faisait ces inventaires, M. de Meaux écrivait à l'abbé Bossuet, qui était à Eome : « Nous vous demanderons les nouvelles : c'en a été pour vous une bien fâcheuse que celle de la mort de M. de la Bruyère. Toute la cour l'a regretté, et M. le Priuce plus que tous les autres (2). » Cette lettre est du 2tS mai et datée de Paris. Le 30 juin, Bossuet écrivait de Germiguy à sou ueveu : « Nous vous avons écrit la mort du pauvre M. de la Bruyère, et cependant nous voyous que vous l'avez apprise par d'autres endroits. » Enfin le 16 juillet, Bossuet écrit encore au même abbé : « Je revins hier de Versailles (à Paris), pour assister à la réception de l'abbé Flenry et à sa harangue à l'Académie. Il a la place de uotre pauvre ami , que je regrette tous les jours de plus eu plus. » Heureux, mille fois heureux la Bruyère d'avoir en de tels amis !

Ou avait annoncé la mort « de l'auteur si connu des Caractères » de manière qu'on pût l'attribuer à une indigestion, « cet auteur ayant soupe avec uu appétit extraordinaire » (3). Il faut savoir gré à Doneau

(1) Chap. VI, n" 47.

(2) Lettre à son neveu, "2S mai IGOfi. (.3) Mercure r/alant, n" de mai, p. 309.

de Visé de n'avoir pas comparé le moraliste défunt à son personnage de Guatlion. Les Théobaldes l'avaient accusé d'hypocrisie : sa mort subite semblait justifier leurs doutes sur la sincérité de sa foi chrétienne, parce qu'il n'avait pas eu le temjDS de recevoir tous les sacrements de l'Église. Enfin ou alla jusqu'à insinuer que ce satirique avait bu le poison que quelqu'une de ses victimes lui avait versé pour se venger de ses médisances et calomnies (1). Tous ces bruits n'étaient pas pins vrais que ceux qu'avait fait naître la mort subite de Pellisson. Lorsque Fénelon avait succédé à Pellisson dans l'Académie, il s'était appliqué à dissiper ces faux bruits par le témoignage certain qu'il rendit, avec l'approbation de M. de Meaux, à la religion sincère de son prédécesseur. Fleury fit de même en succédant à la Bruyère : il parla ainsi (2) : « Les Caractères de ce siècle sont un de ces ouvrages (jui ne vieillissent pas, et que la postérité lira toujours avec plaisir : ouvrage singulier eu son genre, et, d'après le jugement de quelques-uns, au-dessus du grand original que l'auteur s'était d'abord proposé. Eu faisant les caractères des autres, il a parfaitement exprimé le sien : ou y voit une forte méditation et de profondes réflexions sur les esprits et sur les mœurs ; on y entrevoit cette érudition qui se remarquait aux occasions dans les conversations particulières ; car il n'était étranger à aucun genre de doctrine ; il savait les langues mortes et vivantes. On trouve dans ses Caractères une sévère critique , des expressions vives, des tours ingénieux, des peintures quelquefois chargées pour ne pas les faire trop ressemblantes. La hardiesse et la force n'en excluent ni le jeu ni la délicatesse ; partout y régnent une haine implacable du vice et un amour déclaré de la vertu : enfin ce qui couronne l'ouvrage et dont nous, qui avons connu l'auteur de plus jjrès, pouvons donner un témoignage certain, on y voit une religion sincère. »

Noël, dit Bouaventure d'Argonne, parent de Fontenelle et ami des Théobaldes, qualifie ce témoignage certain de compliment académique qui ne mérite aucune confiance (3). Mais l'autorité de ce chartreux mondain est faible auprès de celle de Bossuet et Fleury. Il a été couvaincu d'erreur et de mensonge par P. Coste dans sa défense de M. de la Bruyère contre les accusations et les objections de M. de

(1) Gâcon, poète sans fard, éd. de 1710, p, 154.

{i) Recueil des harangues des Académiciens, éd. de 17U. t. IV, p. 09 et suivantes. (3) Mélanges d'histoire et de littérature, par M. de Vigneul-lIarviUe (in-l'i, Rouen, 1701), t. III, p. 332-3i;9.

Vigneul-Marville (1). Bayle, qui n'est j^as suspect, écrivait à P. Coste, (15 mai 1702) : u Soyez bieu sûr de la sincérité avec laquelle je vous dis que votre ouvrage m'a paru très bon, et que tous les bons connaisseurs en jugent de même (2). » Nous ne voulons pas nous arrêter à toutes les critiques ou h tous les éloges de l'auteur des Caractères j pas même aux inventions bizarres de l'avocat Brillon, qui, pour se faire connaître fut à la fois, et sous divers titres, l'imitateur, le critique et l'apologiste du célèbre M. de la Bruyère, et qui n"en est pas moins resté parfaitement inconnu (3).

La Bruyère fut plus loué que blâmé après sa mort (4) ; s'il avait été décrié pendant sa vie comme un Pison, il gagnait à mourir d'être loué comme nu Catou. « C'était, dit Saint-Simon, un fort honnête homme, de très bonne compagnie, sans rien de pédant, et fort désintéressé. » Voici ce qu'on rapporte : « Il venait presque journellement s'asseoir chez son libraire, où il feuilletait des nouveautés et s'amusait avec une enfant fort geutille, celle du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour, il tira un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : (( Voulez-vous imprimer ceci? Je ne sais si vous pourrez y trouver votre compte, mais eu cas de succès le produit sera jinur la dot de ma petite amie. » Le libraire, plus incertain que l'auteur sur la réussite, entreprit Tédition; mais à peine fut-elle exposée eu vente (pi'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé d'imprimer plusieurs fois de suite le livre qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux. » C'est ainsi que cette anecdote fut racontée pour la première fois dans un mémoire sur la littérature française par M. de Formey, pasteur calviniste français à Berlin , devant l'Académie des sciences et belles-lettres de cette ville, le 23 août 1787. On l'a trouvée si jolie que tout le monde a voulu y croire : depuis ce moment tout le monde la répète. Nous n'avons pu découvrir d'autre preuve de son authenticité.

M. de Formey était Prussien, mais il était né de parents français, qui avaient quitté la France après la révocation de l'édit de Nantes. Père de famille très respectable, il avait de fort nombreux enfants des deux sexes. Écrivain extrêmement fécond, il avait produit tant

(1) Amsterdam. T. Lombrail, 1702, iii-12.

(2) Œuvres de Bar/le, éd. de 1727, in-folio, t. IV, p. 81(j.

(3) Cf. M. Servois, Xotic,: hlhUorjraphUiue, p. 182, 183, 186, 187, 188, 195, 196, 197, 198.

(4) Chap. XII, n" 78.

d'articles de journaux, (ropuscules, de discours, de mémoires, d'ouvrages de tout genre, qu'il est très difficile aujourd'hui d'eu faire la liste. « Vivez gaiement, lui écrit Voltaire, qui le connaissait pour l'avoir vu à Berlin, vivez gaiement de l'Évangile et de la philosophie. » Il en vécut fort longtemps, car Voltaire Tappelle, dans une de ses lettres, le secrétaire éternel de l'Académie de Berlin ; on trouve dans ses écrits l'honnête médiocrité d'un christianisme raisonnable, mais peu de gaieté : il avait trop de fils à placer, trop de filles à marier. Cependant il dédiait ses ouvrages à des personnages capables d'en être touchés, et il avait obtenu ainsi pour ses fils d'utiles protections. Eu attendant qu'il pût trouver de bons partis pour les filles, il leur faisait jouer la comédie. Au printemps de 1764, il avait écrit au patriarche de Feruey, qui alors, tout eu critiquant avec une sévérité excessive les tragédies de Corneille, s'occupait avec beaucou]^ de fracas de marier une petite-fille du grand poète français. Voltaire répondit à M. de Formey. « Il est vrai, Monsieur, que nous ne sommes pas, vous et moi, de la première jeunesse. On dit dans le monde que la vie est courte, et qu'elle se passe eu malheurs ou eu niaiseries. J'ai pris ce dernier parti, et il paraît que vous en faites autant. Ce n'est pourtant pas une niaiserie que d'avoir de jolies filles qui jouent la comédie, et je vous félicite de tout mon cœur de tons les agréments que vous avez dans votre famille. Réjouissez-vous dans vos œuvres : car c'est là votre portion. Une de vos vocations, à ce que je vois, est de faire des journaux. Il y a longtemps que vous passez en revue les sottises des hommes, et quelquefois les miennes; si vous y trouvez plaisir et profit, continuez... J'ai fait bâtir en France à. une lieue de Genève un fort joli théâtre : envoyez-moi toutes vos filles , je leur donnerai des rôles. » M. de Formey comprit sans peine les railleries de Voltaire : il avait pris parti pour Maupertuis dans sa querelle avec Voltaire, et il avait blâmé la Diatribe du docteur Akakia. Il se souvint alors d'un fiiit que lui avait raconté Maupertuis et qui valait bien mieux que ces folles plaisanteries. Le moraliste la Bruyère, disait M. de Maupertuis, avait donné une riche dot à la fille du libraire Michallet, son éditeur, en lui livrant le manuscrit des Caractères ou Mœurs de ce siècle. Il est certain que M"" Michallet avait fait un beau mariage en épousant M. Kéuiy de Jully, qui devint iermier général. Maupertuis avait connu M""" de Jully dans son opulence ; elle n'eu pouvait nier l'origine, elle aimait mieux Tembellir. Les détails qu'on racontait sur les

rapports de la Bruyère avec son éditeur importaient peu, et chacun les arrangeait de la manière qui lui semblait la meilleure à son gré. Le fait d'avoir donné deux ou trois cent mille francs à son éditeur pour sa fille n'était pas démontré ; mais il frappait fortement lïma^-ination des gens, surtout des écrivains, qui n'étaient pas millionnaires. Le vénérable pasteur M. de Former ne laissa pas tomber dans l'oubli . une si belle action : il la raconta, dans les termes que nous venons de citer, pour en transmettre le souvenir à la postérité.

C'était vers la fin du dix-huitième siècle , à la veille de la révolution française : l'Europe était déjà émue de ce qui allait arriver. En Prusse, ou écoutait avec respect les anecdotes d'un vieux serviteur de Frédéric le Grand. En France, on admirait volontiers ce qui venait de Prusse. On démolissait avec enthousiasme les saints catholiques, mais on canonisait les hommes de lettres que l'on appelait des philosophes. Ils avaient tous la prétention de se moquer, comme la Bruyère, des folies humaines. Voilà une belle occasion de lui faire sa légende : les esprits forts ne la manquèrent pas. Dans cette légende, comme dans beaucoup d'autres, il y a un fond de vérité : la Bruyère ne s'enrichit pas ; il contribua à enrichir son éditeur.

Dès 1689, des gens sages avaient dit à la Bruyère : « La matière est solide, utile, agréable, inépuisable ; vivez longtemps et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez : que pourriez -vous faire de mieux ? Il n'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. » J'ai supposé que l'éditeur Etienne Michallet était un de ces gens sages : il y trouvait son profit. C'est pourquoi il fit renouveler son privilège en mars 1694; l'éditeur comptait que son auteur ferait chaque année un nouveau volume sur les folies des hommes. Mais la Bruyère ne voulut pas continuer ce travail. Il ne mit point d'additions à la huitième édition dans la neuvième. Aussi, quoique la neuvième édition ait paru en 169G, très peu après la mort de l'auteur, elle n'eut guère de succès. La dixième édition, qui était la reproduction exacte de la neuvième, en eut encore moins. Etienne Michallet mourut presque aussitôt, eu 1699. Sa veuve se hâta de vendre sa maison, et n'imprima aucune édition authentique de la Bruyère. Le successeur de la veuve Michallet fit cession de son privilège sans en user lui-même. Les contrefaçons, avec des clefs en marge ou par ordre alphabétique, répondaient bien mieux à la curiosité du public. Les imitations ou les apocryphes remplaçaient pour un instant les

additions de la Bruyère aux huit éditions qui parurent de son vivant. Il y eut tant de sniiercheries de cegenre dans les éditions postliumes des Caractères, qu'il est devenu bien difficile et peu intéressant de les énumérer. Nous ne voulons citer que la Suite des Caractères de Théophraste et des mœurs de ce siècle, parce qu'on y a joint le portrait de la Bruyère gravé par Drevet. Le portrait est-il authentique? L'ouvrage ne l'est pas.

Dans le même temps où l'on publia tant de contrefaçons, d'imitations et d'altérations de l'ouvrage de la Bruyère parurent les I>ialogues 'posthumes dit sieur de la B'" sur le quictisme (1 J. Le nom de la Bruyère figure en toutes lettres dans le privilège (daté du 30 juin 1698), dans l'approhation des docteurs de la faculté de théologie de Paris (2 décembre Ui'Jsi), dans l'avis au lecteur et dans la préface de ce livre, qui fut achevé d'imprimer le 5 décembre 1698, et mis en vente en 1699. Dès septembre 1698 Basuage, eu Hollande, l'avait annoncé comme un ouvrage posthume de M. de la Bruyère, et d'unmêDie dessein que les Caracti'res ou Ma-urs de ce siècle (2). A peine l'ouvrage est-il achevé d'imprimer qu'il eu signala l'apparition, mais avec une certaine froideur. « C'est, dit-il (3), pour tourner le quiétisme en ridicule, en poussant et peut-être aussi en outrant les conséquences. » En effet ce livre est un ouvrage de critique, mais de cette critique qu'avait définie la Bruyère dans sa septième édition (4); ou si l'on veut, c'est l'œuvre d'un pamphlétaire qui a voulu imiter les Prorinciales de Pascal. En un mot, ce ne sont pas des dialogues d'un même dessein que les Caractères ou Mœurs de ce siècle , tels que ceux que l'auteur lisait gaiement à M. Antoine Bossuet, deux jours avant de mourir : ou bien le sel de la Bruyère est tellement délayé dans la prose de l'abbé Dupiu, qu'il en devient fade, et n'a rien conservé de sa saveur primitive Ce livre cependant fut prôné par le Journal des sauvants (5) et par les Xoucelles de la république des lettres (6), mais peu goûté du public. Il en parut, la même année, une coutrefa.çon , sans doute pour faire croire que c'était une œuvre originale.

(1) Paris, C. Osmont'lG'19, m-12.

(2) Histoire de& ouvrants (hs savants. Septembre.

(3) nid. Décembre.

(4) Chap. I, n" G3.

(5) N" du ô janvier 1G9D, p. 10.

(G) N» de juillet 169U, p. 30.

Vraiment qui pouvait s'attacher à cette pâle copie, quand Bossuet et Fénelou traitaient le même sujet avec la supériorité de leur génie et le charme de leur éloquence? Dans la controverse si vive et si animée qui les mit aux prises, on devait trouver des dialogues plus intéressants que ceux de l'abbé Dapin, attribués à la Bruyère.

Après avoir passé en revue tant de légendes, de fausses clefs, de contrefaisons, d'erreurs et de tromperies, nous serait-il permis de hasarder une affirmation bien simple? La Bruyère mourut à propos. Il connaissait trop bien le monde qu'il quittait pour le regretter beaucoup; et sa mort eut un bel endroit, qm fut de prévenir la vieillesse (1), et bien des chagrins auxquels il eût été exposé, s'il eût vécu jusqu'à la caducité.

Il avait vu M. le Prince, eu proie à la fièvre et à la goutte, s'enfermer dans la solitude, n'y vouloir admettre persoune, ou tourmenter sa famille par de bizarres caprices. La maladie de Son Altesse ne fit que s'aggraver, et la Bruyère n'existait plus lorsque les accès de M. le Prince allèrent jusqu'à la folie la mieux avérée. « Finot, son médecin et le nôtre, dit Saint-Simon, ne savait plus C£ue devenir avec lui : car il ne voulait rien manger, disant pour toute raison que les morts ne mangent point. Jamais ou ne put lui persuader qu'il vivait, et qu'il fallait qu'il mangeât pour vivre. Enfin Finot, et un autre médecin qui le voyait ordinairement, s'avisèrent de convenir qu'il était mort, mais de lui soutenir qu'il y avait des morts qui mangeaient. Il voulut voir ces morts-là : on lui amena quelques gens sûrs et bien recordés, qu'il ne connaissait point; ils firent les morts tout comme lui, mais ils mangèrent. Cette adresse le détermina ; mais il ne voulait manger qu'avec eux et avec Finot. Moyennant cela, il mangea très bien. Cette fantaisie dura assez longtemps, et désespéra Finot, qui toutefois mourait de rire eu nous racontant ce qui se passait, et les propos de l'autre monde qui se tenaient à ces repas. M. le Prince vécut encore longtemps après (2). »

La Bruyère avait admiré la vertu, la jiiété, la douceur de M"'' la Princesse ; mais il ne fut pas témoin des dernières épreuves' auxquelles la patience d'une femme peut être soumise par l'extravagance de son mari, ui des divisions qui éclatèrent dans la maison de Coudé

(1) Chap. XI, u" 45.

(2) 1" avril 1709.

après la mort de M. le Prince, et qui déchirèrent le cœur d'une mère si digne de respect et si mal obéie. Avec des millions dont elle était maîtresse absolue et dont elle pouvait disposer comme elle voulait, elle ue laissa pas d'être comptée pour rien dans les querelles de sa famille. Sa timidité était extrême avec le roi, elle eu avait à l'égard de tout le monde et de tons ses enfants. M. le Prince l'avait matée jusqu'à l'avoir abrutie, dit 8aiut-»Simon en colère; mais Saint-Simon ne comprenait pas comme la Bruyère la grandeur de cette vertu surnaturelle qui s'appelle l'humilité chrétienne (1).

La Bruyère connaissait mieux que personne les qualités et les défauts de M. le Duc , sou élève ; mais ce fut pour lui un grand bonheur de n'être plus dans la maison de Condé quand M. le Duc en devint le maître : il ne vit point ce despotisme hautain qui souleva toute sa famille contre lui, ni ces colères féroces qui firent horreur à ses meilleurs amis , ni ces accidents équivoques d'épilepsie on d'apoplexie qui firent trembler pour sa vie, ni enfin cette mort si prompte qui épouvanta le monde. Saint-Simon la raconte ainsi : « M. le Duc avait depuis quelque temps un mal de tête continuel, souvent violent. M™° la Princesse, sa mère, le pressait de penser à Dieu et à sa sauté. A force d'entendre ses exhortations, il lui promit l'un et l'autre, mais après le carnaval : jusque-là il voulait se livrer aux plaisirs. Il fit venir M"° la Duchesse à Paris pour lui donner, à elle et à beaucoup de dames qu'il invita, deux magnifiques soupers, l'un le lundi et l'autre le mardi gras : après souper, il devait les mener courir le bal toute la nuit. Sur le soir du lundi, il revenait de l'hôtel Coislin, avec un seul laquais derrière son carrosse, lorsqu'on passant sur le Pont-Royal, il se trouva si mal. qu'il fit monter son laquais auprès de lui, et lui demanda s'il n'avait pas la bouche tournée. Puis il ordonna à son cocher de l'arrêter ,an petit degré de sa garderobe, pour entrer chez lui par derrière, sans être vu de la grande compagnie qui était venue souper à l'hôtel de Condé. En chemin, il perdit la parole, et même la connaissance. Son laquais, et un frotteur qui se trouva là, le tirèrent de son carrosse ; mais la porte de sa garderobe était fermée. Us y frappèrent tant et si fort, qu'ils furent entendus de tout ce qui était à l'hôtel de Condé. On accourut, on le jeta au lit. Médecins et prêtres, mandés en diligence, firent inutilement

(1) Cbap. XI, n»69.

]eurs fonctious. II ne douna nul signe de vie que d'horribles grimaces, et mourut sur les quatre heures du matin du mardi gras (1), au milieu des parures, des masques, des costumes de bal, sous les yeux de tout ce grand monde convié pour un spectacle bien ditterent, et devant M™° la Duchesse éperdue, mais qui conserva toute sa présence d"esprit. »

La Bruyère avait discerné mieux que personne les qualités et les défauts de M"^* la Duchesse dès sa première jeunesse, dès son mariage ; il avait approfondi son cœur, lorsque le voile de la modestie couvrait encore son mérite , ou que le masqire de l'hypocrisie cachait sa malignité (2). Il était du jDetit nombre de connaisseurs qui fussent en droit de se prononcer ; il avait indiqué dans le portrait d'Arténice les changements qu'il apercevait dans le caractère de M""^ la Duchesse, depuis qu'elle faisait briller ses vertus sur le grand théâtre de la CQur (3). Mais ce n'est que peu à peu, et forcés même par les temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer. La Bruyère ne vit pas ces temps et ces occasions. C'était après la mort du prince de Conti, de il. le Prince, (Je M. le Duc (4) : la mort fauchait alors les princes autour du vieux roi ; elle n'épargna pas même le Dauphin ni le duc de Bourgogne. Le malheur s'acharnait sur la France. M""" la Duchesse tomba de ses plus vastes espérances , et ne connut plus les douceurs de cette vie brillante, et toujours agréablement occupée, qui lui mettait la cour à ses pieds. En mauvaise iutelhgence avec M""' de Maintenon, en pique et eu jalousie avec la duchesse de Bourgogue, en haine ouverte avec le duc du Maine, en querelle déclarée avec M™'= la duchesse d'Orléans, en procès avec ses belles-sœurs, elle n'avait personne sur qui s'appuyer : sa belle-mère ne voulait rien entendre à l'intrigue de cour ; son fils u"avait que dixhuit ans; ses 'filles lui échappaient déjà; tout le reste était enfant; elle se trouva réduite à regretter M. le Prince et M. le DuCj dont la mort l'avait tant soulagée. Ce fut alors que l'image chérie de M. le prince de Conti se présenta sans cesse à son esprit : son cœur n'aurait plus trouvé d'obstacle à son penchant pour ce prince, orné de tant

(1) 4 mars 1710.

(2) Chap. XII, n" 27.

(.S) Chap. XII, n'^ 28.

(4) Le prince de Conti mourut le 22 février 1709 ; M. le Prince, le l^' avril 170',); M. le Duc, 4 mars 1710.

de charmes et de tant de talents que l'envie avait rendus inutiles. Tel était alors l'état de la cour qu'il en eût été bientôt le modérateur, et par suite de tout l'État (1). Il était le seul pour qui elle eût été fidèle, elle était l'unique pour qui il n'eût pas été volage; il lui aurait fait hommage de sa grandeur, et elle aurait brillé de son lustre. Quels souvenirs désespérants avec Lassay pour tout réconfort ! C'est le roman d'Émire (2) qui s'achève : mais quel triste dénouement !

Ce Lassay n'était pas l'éponx de W" de Chateaubriand : leur bonheur avait duré peu; ils s'étaient séparés; elle était morte folle. De ce mariage était née une fille qui mourra aussi folle. Le vieux Lassay se raccrocha à M"" de Bouzols, et lui écrivit des lettres qu'il a publiées avec bien d'antres (3). Ce pauvre flatteur se cramponna partout dû il put, jusqu'à l'âge de 87 ans. Mais ce fut son fils, le fils qu'il avait eu de son second mariage avec la fameuse Marianne Pajot, qui se chargea de consoler M""^ la Duchesse en 1711. Il avait un visage de singe, mais une belle tournure et beaucoup d'esprit. Elle n'était point faite pour les larmes ; elle se jeta dans les amusements pour y noyer ses chagrins, et elle y réussit. M. de Lassay devint le directeur de tontes ses affaires. Il y eut bien quelque voile de gaze làdessus, pendant le reste de la vie de Louis XIV (4), qui, sur ses fins, laissait aller bien des choses de peur de se fâcher et de se donner de la peine : mais après la mort du roi il n'y eut plus de mesure. « Lassay a élevé dans Paris, dit Saint-Simon (.j), un palais joignant et communiquant avec celui que M"° la Duchesse s'est bâti en même temps, qui sera un monument éternel de la longue, utile et persévérante aff'ection pour lui de cette princesse. » Le palais de M°"' la Duchesse est aujourd'hui la chambre des députés. La Bruyère, qui avait vu les honteux succès de l'hypocrisie, ne vit pas du moins les malheurs de la France et l'humiliation de la maison de Condé, ni le triomplie des esprits forts et le débordement de l'immoralité sous la Régence. Il en eût été trop malheureux.

Ce fut donc un grand bonlieur pour la Bruvère d'avoir vécu dans la maison de Coudé avant toutes ces infortunes, quand elle brillait

(1) Saint-Simon.

(2) Chap. III, n» 81.

(3) liectieil de diffCrenUs choses, t. III, p. lU-202.

(4) Saint-Simon.

(5) Addition aux mémoires de Dangeau, t. XIII, p. 372 et 373.

encore d'un certain éclat, et que sa décadence, déjà commencée, ne semblait pas pourtant définitive et irrémédiable. Il put contempler à loisir ces caractères d'un si haut relief, les pénétrer jusque dans les moindres détails, tout voir, tout connaître ou deviner tout. Eu vaiu la vanité humaine revêt des apparences trompeuses ; en vaiu la fausse grandeur s'enveloppe d'une mystérieuse obscurité; eu vain des spectacles éblouissants, des plaisirs de toute sorte, les repas, lâchasse, l'opéra, les ballets, les carrousels couvrent tant de passions cachées, tant d'ambitions si vives, tant d'inquiétudes et de chagrins, tant de bassesse et d'orgueil : le moraliste porte la lumière partout. Pour lui point de mystère, nul prestige, aucune illusion; le vice se montre dans tonte sa laideur, et les bizarreries monstrueuses qu'on regardait presque comme le privilège d'uue race supérieure deviennent de vulgaires réalités trop faciles à expliquer. Oui, les Altesses à qui le philosophe appartenait, ces personnages extraordinaires, tellement élevés au-dessus des autres hommes que, avant d'entrer à leur service, il ne pouvait les apercevoir qu'à force de lever la tête, ne sont plus pour lui, sauf le grand Condé, que des hommes de petite taille, qu'il regarde en face, et qu'il respecte pour être respecté à son tour; des hommes semblables aux autres, qui n'en différent que par leurs ridicules et par une maladie héréditaire , des hommes dignes de notre pitié. On a dit qu'il n'y avait pas de grand homme pour son valet de chambre ; qu'était-ce donc pour un domestique comme la Bruyère?

Aussi rien de plus honorable pour les princes et princesses de la maison de Condé que d'avoir supporté, gardé, protégé ce redoutable critique. Cela prouve qu'ils valaient mieux que leur réputation. C'étaient des hommes comme d'autres, qui le niera? Jlais, quoi qu'eu dise Saint-Simon, ils étaient humains, et ils aimaient ceux qui les servaient bien. Bossuet fit un grand éloge de Henri-Jules de Bourbon quand il écrivit que son pauvre ami, M. de la Bruyère, fut regretté de M. le Prince plus que de toute la cour de France. En eâ"et où l'auteur des Caractères pouvait-il être mieux apprécié qu'à Chantilly, recueil des mauvais ouvrages? Où pouvait-il être plus à l'aise, et pour ainsi dire dans son élément, que dans l'hôtel de Coudé à Versailles ou à Paris? Où avait-on plus que là le goût de l'esprit et le talent de la fine plaisanterie? On y prit plaisir à suivre le travail de l'écrivain et à saisir ses plus délicates allusions; on le critiqua, on le loua, on s'associa au progrès de chaque édition sur les précédentes. Il donnait

034 LA BRUYERE DANS LA MAISONDE CONDÉ.

si becaujenaux conuaisseurs eu littérature, en politesse, en philosophie, eu éloquence, en modes et eu politique, que tous y prirent quelque intérêt. Chacun disait son mot, chacun exprimait son avis comme il lui plaisait ; bientôt il ne resta plus personne, en cette petite corn-, qui n'eût fourni quelque trait à Tautenr, ou pris part en qiielque manière à la perfection de son livre, mieux que messieurs de l'Académie. Ceux-là même qui traitaient avec hauteur le bonhomme la Bruyère, et se moquaient de lui, furent, sans le savoir et sans le vouloir, ses meilleurs collaborateurs. Dans ce milieu plein de prétentions insolentes et de ris moqueurs, un caractère faible ou mal trempé aurait perdu son indépendance ; la Bruyère sut y conserver la sienne. Il s'y trouva si bien qu'il ne voulut plus quitter cette demeure; et, comme dit l'inscription de Versailles (1), là il livra sa pensée aux hommes, et rendit son âme à Dieu.

(1) Eue des Eéservoirs. (Histoire des nies de Versailles, par A. Le Koi, 1861.)

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