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CHAPITRE XXXIX

La Bruyère est si attaché à la cour, qu'il ne veut plus la quitter niême pour Paris. — Il dûcrit sa situation à A'ersailles. — Il ne met au-dessus des grands politiques que ceux qu^ se consacrent à Dieu. — Dévotion à la mode, pure courtisanerie. — Saints, concerts des Théatins. — Le père Caffaro. — Exagération de Bossuet contre les poètes dramatiqiies.

— Insuccès du père Séraphin. — Force de l'habitude. — Famine et misère du peuple ; procession de la châsse de sainte Geneviève ; il pleut ! — Mort de M'"" la Princesse douairière. — Vie des grands agitée et malsaine , vie tranquille du philosophe dans la maison de Condé. — Il a l'air d'un fou. — Il se moque de M. Phélypeaux, fils de Pontchartrain. — Bouffonneries de Santeul, souffleté par M"" la Duchesse et consolé par la Bruyère. — Phélypeaux finit par irriter la Bi-uyère, qui lui répond avec une certaine impertinence. — On ne rit pas toujours. — Histoire du mariage de M. de Lassay avec M"'' de Chateaubriand, fille légitimée do M. le Prince. — La Bruyère entreprend une 9" édition.

— Point d'augmentations, mais seulement quelques coiTections. — Ces corrections indiquent dans quels sentiments était l'auteur, lorsqu'il fut arrêté par la mort. — Il avait essayé de faire quelques dialogues sur le quiétisme. — Dégoûté de tout, sauf des vérités éternelles, il mourut subitement le II mai 1006 à Versailles, à l'hôtel de Condé. — Il fut inhumé le 12 mai dans l'église de Saint- Julien.

« Il y a dans les cours denx manières de ce que l'on ajipelle congédier son monde ou se défaire des gens (1) : se fâcher contre eux, ou faire si bien qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent. » Les deux manières furent employées, aucune ne réussit contre la Bruyère. Après avoir bien médit de la cour, il s'apen-ut qu'il était encore mieux là que iiartout ailleurs. Paris, qu'il avait jadis tautaimé, tantéludié, n'avait plus pour lui le môme charme ("2) : « Paris, pour l'ordiuaire

(1) Chap. vin, n" 35.

(2) Chap. VII, n" 16.

le singe de la cour, ne sait pas toujours la coutrefaire ; il ne l'imite en cancnne manière dans ces dehors agréables et aressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont naturellement jjonr uu homme de mérite, et qui n'a même que du mérite : elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres ; elles le trouvent à la cour, cela leur suffit ; elles le souffrent, elles l'estiment ; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou h pied, s'il a une charge, une terre ou un équipage : comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître ; mais si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat! Quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! Otera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle : on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux. »

A la ville, on n'estime que ceux qui font des contrats et des acquisitions, ou qui tiennent de grands biens de leurs ancêtres : un homme qui n'a que du mérite, fût-il académicien, n'est rien par lui-même. Les Fauconnets, que la Bruyère avait insultés dans son discours à l'Académie (1), avaient toujours le même dédain pour Homère et pour Descartes, et encore moins d'estime qu'auparavant pour le moraliste. Pendant qu'il perdait son temps à des bagatelles , ils s'enrichissaient. Il n'était avec sa philosophie pas plus avancé qne son Antisthène (2), vendeur de marée qui s'amusait à écrire : il n'était ni mieux logé, ni mieux meublé, ni mieux nourri. <.< Quand je vois, dit-il (3), de certaines gens, qui me prévenaient autrefois par leurs civilités, attendre au contraire que je les salue, et en être avec moi sur le plus ou sur le moins, je dis en moi-même : « Fort bien, j'en suis ravi, tant mieux pour eux : vous verrez que cet homme-ci est mieux logé, mieux meublé etmieux nourri qu'à l'ordinaire ; qu'il sera entré depuis quelques mois dans quelque aff'aire, où il aura fait déjà un gain rai-

(1) Chap. y, n" 66.

(2) Chap. xn, n" 21.

(3) Chap. VI, n" 55.

sonnable. Dieu veuille qn'il en vieuue daus peu de temps jusqu'à me mépriser! »

Mais à la ville ou ne rencontrait pas. dit-ou, ces politiques et ces diplomates (1) dont toutes les vues, toutes les maximes , tous les raffinements tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé et de tromper les autres. La Bruyère était bien revenu de cette erreur (2) : « Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire ; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et qu'elle paraisse bonne ; il la surfait pour la vendre plus clier qu'elle ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en donner que sou prix, un mauvais aunage pour eu livrer le moins qu'il se peut ; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il l'a livrée la lui paye en or qui soit de poids. » Ces procédés sont plus grossiers que ceux du diplomate ou du ministre plénipotentiaire, mais ils ne sont pas plus honnêtes.

Quant à lui la Bruyère, il n'hésite pas à le déclarer : a Dans un méchant homme (3) il n'y a pas de quoi faire uu grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses fins : si ses fins sont mauvaises , la prudence n'y a aucune part ; et où manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez. » Trop longtemps le maître de politique de M. le Duc a été obligé de louer le talent extraordinaire de ces liommes sages qui peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur conduite (4), et de dire que le hasard peut être récompensé en eux comme la vertu. Il ne peut s'en dédire :c'est une vérité, mais une vérité plus rare qu'on ne le croit, et surtout qu'on ue le dit. Aujourd'hui qu'il envisage les vérités absolues et les perspectives éternelles, il néglige ses anciennes préférences ; et sans nier les succès des politiques, il ajoute (5) : « Je ne mets audessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. » Voilà le point de vue où il se jjjace, et à ce point de vue que voit-il ?

(1) Chap. X, no 12.

(2) Chap. VI, n» 43.

(3) Chap. XII, n» 116

(4) Chap. XII, n» 74.

(5) Chap. XII, n" 75.

« Deux sortes de gens fleurissent dans les cours, et y dominent dans divers temps, les libertins et les hypocrites (1) : ceux-là gaiement, ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des artifices , par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès ; ils veulent la gouverner, la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre ; dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur convient et ne convient qu'à eux ; le reste des hommes en est indigne ; ils ne comprennent point (jue sans leur attache on ait l'imprudence de les espérer. Une troupe de masques entre dans un bal : ont-ils la main, ils dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils dansent toujours; ils ne rendent la maiu à personne de l'assemblée, quelque digne qu'elle soit de leur attention : on languit, on sèche de les voir danser et de ne danser point : quelques-uns murmurent ; les plus sages prennent leur parti et s'en vont. » Il se mit un peu à l'écart pour réfléchir sur ce qu'il avait vu (2) : » Il y a deux espèces de libertins : les libertins, ceux du moins qui croient l'être, et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas être crus libertins : les derniers dans ce genre-là sont les meilleurs. » Du reste, cela revient au même : en eâ"et, « le faux dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu ; parlons de lui obligeamment : il ne croit pas en Dieu (3). »

S'il croyait en Dieu, on le verrait à sa conduite. Or quel est le plus bel eftbrt de la dévotion du temps? « Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode (4), garder sa place soi-même pour le salut (où le roi venait souvent), savoir les êtres (ou dispositions particulières) de la chapelle (de Versailles), connaître le flanc (les tribunes qui étaient à droite et à gauche sous les yeux de Sa Majesté), savoir où l'on est vu et oh l'on n'est pas vu ; rêver dans l'Église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses ; avoir un directeur mieux écouté que l'Évangile ; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer de la parole de Dieu

(1) Chap. XVI, u" 26.

(2) Chap. XVI, n» 27.

(3) Chap. XVI, n" 27.

(4) Chap. XIII, n° 21.

LA BBrYÈUE. — T. II. 38

que ce qui s'en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux antres messes, et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance ; ne se rcpaitre que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avait ni évangiles, ni épîtres des apôtres, ni morale des Pères ; lire on parler un jargon inconnu aux ]iremiers siècles; circonstancier à confesse les défauts d'antrui, y pallier les siens ; s'accuser de ses souffrances, de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme ; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres ; n'estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même ; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi, ne point aider au mérite, faire servir la piété à sou ambition, aller à son salât par le chemin de la fortune et des dignités : c'est du moins jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps. » Après avoir fait ainsi la confession du dix-septième siècle sur la fin de ses années, il nous laisse entendre que ces dévots-là sous un roi athée seraient athées : c'est en effet ce qui arriva sous le règne de Louis XV.

Mais Louis XIV lui-même riait des comédies que lui donnait la dévotion des courtisans. Saint-Simon en cite un exemple fameux (1) : « M. de Brissac, major des gardes du cori)S,A'oyait avec impatience toutes les tribunes de la chapelle de Versailles bordées de dames , l'hiver, au salut, les jeudis et les dimanches, où le roi ne manquait guère d'assister. Sous prétexte de lire dans leurs heures, elles avaient toutes de petites bougies devant elles pour se faire connaître et remarquer. Un soir que le roi devait aller au salut, les gardes étant postés et les dames placées, vers la fin de la prière qui était suivie du salut, arrive le major, qui parait à la trilmne royale, lève son bâton, et tout haut : « Gardes du roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le roi ne viendra pas. » Aussitôt les gardes obéissent; les dames murmurent tout bas entre elles ; les petites bougies s'éteignent ; et voilà toutes les dames parties, sauf cinq ou six qui demeurèrent pour le salut. Brissac avait placé aux débouchés de la chapelle, pour arrêter les gardes, des brigadiers qui leur firent reprendre leur poste sitôt que les dames furent assez loin pour ne pas s'en douter. Là-dessus arriva le roi ; bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, il demanda par quelle aventure il n'y avait personne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce

(1) Éd. Cbùruel, t. VI, p. 205-2OG.

qu'il avait fait, uoa sans s'espacer sur la piété des clames de la cour. Le roi en rit beaucoup; l'histoire s'en répandit incontinent après : toutes ces femmes auraient voulu étrangler Brissac. » Plus d'une dévote ne sut guère meilleur gré à la Bruyère de ce qu'il osa dire des saluts des Théatins.

<;< Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau salut (1), la décoration souvent profane, les places retenues et payées, des livres distribués comme au théâtre (2) , les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps se fassent entendre? Est-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui couvre les mystères, témoins (ruu telle indécence? Quoi! parce (ju'oo ne danse pas encore aux T. T. *", me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'église? » Non assurément, mais il faut bien s'entendre. Les Théatins avaient commencé la construction d'une église si grande , qu'elle ne convenait ni à leurs facultés ni à l'emplacement qu'ils occupaient sur le qxiai Malaquais (3). Yers 168.5, ils eurent l'idée de donner des saluts en musique, où les places étaient louées 10 sols par chaise. La description qu'en fait la Bruyère est conforme à celles qu'on trouve dans le Mercure galant et dans une lettre de Seignelay à l'archevêque de Paris (4). Le 26 juin 1686, les Théatins s'étaient surpassés par la magnificence de la fête qu'ils célébrèrent pour rendre grâce à Dieu de la guérison du roi (5). Après le salut il y eut une grande illumination au milieu de laquelle parut un soleil très brillant et enfin un feu d'artifice. Quelle maladresse! Le roi, quatre mois après, dut subir la grande opératiou. Le père Alexis de Bue, supérieur de ce couvent, continua sans doute, sinon les fêtes, au moins les saluts concerts, pour parvenir à payer les frais de la construction de sou église, dont les travaux furent souvent interrompus faute d'ar-

(1) Chap. XIV, n" 19.

(2) Note de la Bruyère : « Le motet traduit en vers français par L. L., u c'est-à-dire par l'abbé Louis Lavau de l'Académie française, l'nn des Théobaldes qui faisait des vers très colères , dit M'"" Deshoulières , une autre Théobalde.

(3) Dictionnaire histvriqiie de Dangeau, par Hurtaut et Magny, t. IV, p. 69C,

(4) Correspondance administrotire de Loitis XIV, t. II, p, 602.

(5) Mercure, G juin 1086, p. 297.

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gent, et qui ne fut achevée qu'en 1T14 au moyeu d'une loterie. Déjà tout Paris, comme dit une clef manuscrite (1), était scandalisé de la musique des Tliéatius, et le scandale parvint à son comble quand, au commencement de 161)4, parut en tète des comédies de Boursault une dissertation pour justifier les représentations théâtrales : c'est la fameuse lettre sur les spectacles, du père Caffaro, religieux italien qui professait la philosophie et la théologie au couvent des Théatins de Paris. L'esprit de parti du clergé gallican exagéra heaucoup ce scandale. On se vengeait sur le pauvre moine italien de l'humiliation qu'on avait subie eu désavouant les décrets de l'assemblée de 1682. L'accommodement de la France avec la cour de Rome n'avait été fait qu'à cette condition (2). Les évêques et les abbés qni n'avaient point de bulles étaient allés (15 septembre 1693) chez le nonce du pape signer la formule par laquelle ils reconnaissaient l'infaillibilité du saint-père. Mais ceux qui avaient leurs bulles, comme Bossuet, crurent défendre l'autorité du clergé gallican eu combattant les doctrines ultramontaiues et le relâchement des mœurs qu'ils attribuaient aux Italiens. C'est pourquoi, dans le traité sur la concupiscence, Bossuet avait condamné si sévèrement la satire de Boileau sur les femmes, et était tombé dans quelques exagérations qu'on pouvait attribuer à l'entraînement de sa propre éloquence. Mais dans sa première lettre au père Caffaro (9 mai 1694) il dépassa toute mesure; sous prétexte de se montrer gardien vigilant de la saine morale, il s'emporta, non seulement contre les ouvrages dramatiques, mais encore contre la personne même des auteurs. En enteudant Bossuet tonner contre les impiétés et les infamies dont sont pleines, dit-il, les comédies de Molière, contre l'immoralité des tragédies d'un Corneille et d'uu Ilaciue pernicieuses à la pudenr, contre la corruption des mœurs da théâtre, la Bruyère à sou tour fut scandalisé. Ce n'était pas à lui de s'écrier que le aèle de la maison du iSeigneur le consumait ; personne d'ailleurs ne le forçait d'appeler office d'église les représentations théâtrales des Théatins ; mais personne ne le forcera non plus, pas même Bossuet, son ami et son protecteur, à jeter l'anathème sur les poètes dramati- Cjues qu'il aime le mieux et qu'il respecte le plus. Il a, dans ses C^rtraciè tes, a.ussi librement critiqué leurs défauts que loué leurs qualités.

(I) Citée par G. Servois, t. Il, p. 382. (2; De Sourches. t. IV, p. 257-260.

Quand l'évêqne de Meaux condamne avec une injuste rigueur ces hommes de génie qui honorent la France, le moraliste se tait : c'est le mieux qu'il puisse faire pour eux et pour lui. Seulement il écrit à l'adresse de M. de Meaux cette réflexion bien sérieuse (1) : « La santé et les richesses, ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables ; et les gens déjà chargés de leurs propres misères sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celles d'autnai. » Bossuet dut comprendre qu'il avait manqué de charité, et surtout d'humilité.

La Bruyère avait espéré qu'un homme plus humble, qui entrerait plus profondément dans la connaissance et la compassion de nos misères, aurait sur les hommes une meilleure et plus grande influence : c'était encore une erreur. Il en a fait l'aveu (2) : « Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ue daignais pas espérer de notre siècle, est enfin venu (3). Les courtisans, à force de goiit et de connaître les bienséances, lui ont applaudi ; ils ont, chose incroyable! abandonné la chapelle du roi pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique. La ville n'a pas été de l'avis de la cour : où il a prêché, les paroissiens ont déserté, jusqu'aux marguilliers ont disparu; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir, et ne pas dire qu'un tel homme n'avait qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour être écouté (4) : ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes choses, la force indomptable de l'habitude? » Une note de la Bruyère nous apprend que cet homme ij^u'il attendait impatiemment et qu'il ne daignait pas espérer de sou siècle, était le père Séraphin. Depuis longtemps ce capucin prêchait daus les paroisses de Paris ; il vint, en 1692, prêcher le carême dans l'église paroissiale de Versailles, et, comme le dit la Bruyère, son éloquence y attira les courtisans, mais déplut aux habitants de la ville ^de Versailles. La Bruyère fut surpris et indigné; puis, en y réfléchissant, il comprit son erreur. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est la force de l'habitude. Après en avoir fait l'aveu, il continue :

« Depuis trente années on prête l'oreille aux rliéteurs, aux déclama-

(1) Chap. XI, n» 79.

(2) Chap. XV, n" 5.

(.'S) Chap. XV, n" 3. (4) Chap. XV, n» 2-t.

Ô98 LA BRUYERE

tenrs, aux cnumérafeurs: on court ceax qni peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps iju'ils avaient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu'elles pouvaient passer pour épigrammes : ils les ont adoucies» je l'avoui', et ce ne sont plus que des madrigaux. Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point ; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tons, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin , pour reprendre et abréger cette division et former un plan... « Encore ! dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste à faire ! Plus ils cherchent à le digérer et à l'éclaircir, plus ils m'embrouillent. » Je vous crois sans peine, et c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qni reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur demanderais volontiers qu'au milieu de leur course impétneuse ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu, et laisser souffler lears auditeurs. Yaius discours, paroles perdues! Le temps des homélies n'est plus ; les Basiles, les Chrysostomes ne le ramèneraient pas; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les ])ériodes. admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de décider entre iin premier et nu second point, ou entre le dernier sermon et le jiénultième. » *

Il y avait trente ans, dit la Bruyère, qu'on avait perdu l'Iiabitude d'entendre prêcher l'Évangile avec la liberté des apôtres : cela suffisait bien pour expliquer le succès du père Séraphin. Il n'était cependant ni

un saint Basile, ni i^o saint Chrysostome. L'abbé Legendre ne lai accorde d'autre talent que de crier bien fort et de dire crûmeut des injures. Comprend-on une pareille hardiesse? Il avait accusé les chanoines de Paris de mener une vie molle et oisive! S'il traita les margnilliers de Versailles avec tant d'inconvenauce, qui pouvait s'étonner de leur fuite précipitée? Mais les hommes et les femmes de la cour durent bien se divertir à écouter les sermons de cette mauvaise langue (1). Louis XIV lui-même exprima le désir d'entendre ce prédicateur, et il déclara que ses serinons étaient plus de son goût qu'aucun de ceux qu'il eût jamais entendus. Mais M. de Vendôme et les courtisans mondains ou incrédules , qu'il n'avait point ménagés, lui surent mauvais gré de sa franchi!<e; et ils méprisèrent fort ces sermons à la capucine, où il répétait plusieurs fois des phrases comme celle-ci : Sans Dieu, point de cervelle. On ne changea pas encore les habitudes prises : le goût dn commun des hommes maintint dans l'éloquence de la chaire les défauts critiqués par la Bruyère ; Fénelon ne les critiquera pas avec moins de vivacité dans ses Dialogues sur l'éloquence, mais sans plus de succès. Massillon, par sou exemple, l^roduira plus d'effet.

La Bruyère ne méprisait i)as toujours la force de l'habitude. Il savait même en louer les avantages (2) : « C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant : ils ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les délassent de leur grandeur; on sait que Fabvier est beau danseur, et que Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l'homme dévot a de la vertu? Il n'y a rien pour lui sur la cassette, ni à l'épargne, et avec raison : c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était récompensé, exposerait le prince à mettre eu honneur la dissimulation et la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite. )>

Que le roi m'accorde sa faveur, disait-on, je me charge du reste. Mais la puissance du roi était bornée ; l'on commençait à en apercevoir les limites trop longtemps méconnues. Le temps des faciles succès et des brillantes conquêtes était passé : à force d'être battu,

(1) Dangeau, t. V, p. 376.

(2) Chap. xui, n» 28.

Guillaume d'Orange avait fatigué Louis XIV, et allait réduire son vainqueur à lui accorder tous les bénéfices de la victoire. La France épuisée ne pouvait plus soutenir la lutte contre TEurope entière. Tous les éléments semblaient conjurés contre nous. Le printemps de 1694 fat désolé par une sécheresse dévorante. Il fallut implorer la miséricorde de Dieu (1), lui demander la paix et la fertilité de la terre ; car c'était une chose pitoyable de voir les villes, et surtout Paris, remplies d'une multitude de pauvres qui accouraient de tous côtés de la campagne : leurs visages, exténués de faim, faisaient peur à regarder ; la plupart étaient étendus sur les fumiers on sur le pavé des rues, criant et mourant de misère. La famine avait excité plusieurs séditions en diverses villes du royaume, et l'on n'osait y apporter remède de peur d'augmenter le mal. Le ]iain augmentait encore tous les jours de prix, et ce qui avait valu deux sous la livre en valait alors sept dans les marchés. D'aju'ès un mandement célèbre de Tarchevêque de Paris, ou descendit la châsse de sainte Geneviève (2), et on la porta avec toutes les cérémonies accoutumées à l'église cathédrale de Notre-Dame de Paris (3). Toutes les chambres souveraines la suivirent, et une afflueuce de peuple extraordinaire. Il y avait dans le mandement de l'archevêque que c'était pour avoir de la pluie et tout ce qui était nécessaire aux besoins de l'État. Dès le soir il plut, et il pleut encore, ajoutait Dangeau le lendemaiu. « TJois, monarques, potentats, sacrées majestés! Vous ai-je nommés par tous vos superbes noms, disait la Bruyère (4)? Grands de la terre, très hauts et très puissants, peut-être bientôt fout-puismnts seigneurs! Nous autres hommes, nous avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de moins, d'un pea de rosée : faites de la rosée, envoyez sur la terre une goutte d'eau. »

Mais qui pensait à cela? « L'ordre, la décoration, les eôets de la nature sont populaires ; les causes, les principes ne le sont point (5). » L'esprit scientifique n'est point donné à tout le monde ; les philosophes sont bien rares (6) : a Demandez à une femme comment un

(1) De Sourches, t. IV, p. 333.

(2) 27 mai 1694.

(3) Dangeau, t. IV, p. 17, 18.

(4) Chap. XVI, n" 46, g 2.

(5) Chap. XVI, n» 4e, g 3.

(6) Chap. XVI, n° 46, % 3.

DANS LA MAISON DE COXDE. GOl

bel œil u"a qu'à s'onvrir pour voir, demaudez-le à uu homme docte. » En effet, l'homme docte se perd lui- même dans la recherche des causes et dans l'étude des principes. Comment une femme, comment le peuple pourraient-ils s'y reconnaître ?

Ce monde oii vit le philosophe n'est qu'un tissu de contradictions (1) : « Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur déplus grands, qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie : tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconvénient! »

Il y avait un inconvénient bien {)lus horrible : les grands meurent comme le peuple. Le 18 avril 1694 (2), M. le Prince reçut la nouvelle de la mort de M™" la Princesse sa mère, qui était depuis longtemps à Châteauroux. Le roi en prendra le deuil. Sa Majesté alla voir, le 19 au matin, M. le Prince, M™" la Duchesse et M'"" la princesse de Couti, la mariée, pour leur faire ses compliments de condoléance. Saint-Simon observe qu'il ne fut mention de mantes ni de manteaux pour personne aux visites à cette occasion, qui furent pleinement reçues : il y avait longtemps qu'ayant perdu la raison, cette malheureuse princesse ne comptait plus en ce monde. Un voile de tristesse se répandit sur la maison de Condé. On vit apparaître comme un fantôme à Chantilly : c'était le sombre mystère qui planait sur la destinée des descendants de la jiauvre folle de Châteauroux. Déjà l'on croyait apercevoir quelques symptômes sinistres dans les égarements de M. le Prince. Jusque dans les violences extravagantes de M. le Duc, on trembla de rencontrer des signes précurseurs de la fatale maladie. Il est certain que de mauvais plaisants reprochèrent alors à la Bruyère de devenir fou, parce qu'il vivait dans la maison de Condé.

« Les plaisirs, disait Bossuet (3), ont amené dans le monde des maux inconnus au genre hunuxiu ; et les médecins nous enseignent d'un commun accord que les funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leur

(1) Chap. XIV, n" 8.

(2) Dangeau.

(3) Sermon sur l'amour des plaisirs.

expérience, déconcertent si souvent leurs anciens aphorismes, ont lenr source dans les plaisirs. )> II est vrai, si dans la maison de Coudé tous ces petits-maîtres et petites-maîtresses avaient suivi, comme le voulait M""" de Maintenon, les règles de la tempérance monastique et mené une vie active sous une bonne et sage discipline, ils auraient repris bientôt cet air de jeunesse et de fraîcheur qni les quittait si vite ; mais entraînés par le tourbillon du monde où ils brillaient, ils irritaient le mal qu'ils portaient dans leur sang, par les dévorantes passions de l'ambition, par de secrets et amers soucis, par les peines les plus cuisantes, par les douleurs sans remèdes et les dépravations de la sensibilité. On a dépeint la Bruyère au milieu de ce monde (1) comme un philosophe qui ne cherchait qu'à vivre trancjuillement avec des amis et des livres ; faisant un bon choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses manières et sage dans ses discours ; craignant toute sorte d'ambitiou, même celle démontrer de l'esprit. C'était là une folie comme une autre. Qui peut approuver dans autrui la sagesse qu'il n'a pas (2) ? M. de Fougères, officier de la maison de Condé, disait (3), s'il faut en croire Galand, le traducteur des JBlle et une Nuits, que M. de la Bruyère n'était pas un homme de conversation, et qu'il lui jjrenait des saillies de danser et de chanter, mais fort désagréablement. Il est possible que cela lui soit arrivé une ou deux fois, comme de jouer au lansquenet à Chantilly; mais cela ne pouvait être chez lui ni une habitude ni un trait de caractère , pas plus que de voter pour W^" Dacier à l'Académie française.

iSur un feuillet de garde dans un exemplaire des Caractères (4), M. J. d"Ortigue a lu cette anecdote. L'abbé Lavau venait de mourir (février 1694). L'Académie française s'était assemblée pour lui nommer un successeur : ou discutait les titres des abbés Caumartin et Boileau, qui se partageaient également les suffrages. La voix de la Bruyère allait décider entre les concurrents, chacun tâchait de l'attirer de son côté. Il parla ainsi : « Je n'ai pas oublié. Messieurs, qu'un des principaux statuts de cet illustre corps est de u"y admettre que ceux

(1) L'abbé d'Olivet.

(2) Sati/ricon de Pétrone, chap. LXX.XIV.

(3) .Tournai de Galand, publié par la Nouvelle Rei-ue enci/clopéditjuc, mai 1874. p. 480,

(4) Journal <les Débats, 30 mars 18C2.

qu'on en estime les plus clignes. Vous ne trouverez donc pas étrauge, Messieurs, si je donne mou suffrage à M. Dacier, à qui même je préférerais M™° sa femme, si vous admettiez parmi vous des personnes de son sexe. » L'Académie, fort étonnée, se sépara sans conclure. Eu effet, ou lit dans le procès-verbal de la séance (1) : « Les voix s'étant trouvées également partagées, savoir douze jiour M. l'abbé Canmartin, et douze pour M. l'abbé Boileau, et une caduque, l'affaire a été remise à nue autre assemblée conformément aux statuts. » La voix caduque était celle de la Bruyère. Il ne pouvait ignorer quels liens de pareuté et d'étroite amitié unissaient la famille de l'abbé de Caumartin à celle de M. de Pontchartrain : celle-ci «lui sut-elle bon gré ? J'en doute.

A ce moment le fils de Pontchartrain . le comte J^ Phélypeaux, venait d'être reçu en survivance secrétaire d'État (27 décembre 1093). Ce ministre de vingt ans fut envoyé dans les ports de Bretagne et de Normandie pour y prendre connaissance des détails du service et pour voir les officiers de marine, comme Seignelay y avait été envoyé par Colbert pour apprendre la marine. Il était à Brest le 21 juin, juste au moment où il venait de se passer en ces parages des événements considérables. Guillaume III n'avait point renoncé à son projet d'incendier Brest ; une énorme flotte anglaise et hollandaise était maîtresse de la mer; elle parut devant Brest vers le 7 juin, avec 6,000 hommes de débarquement. Une partie de cette flotte alla mettre un terme aux succès des Français en Catalogne ; l'autre partie, qui comptait près de cent voiles, s'arrêta à l'entrée du goulet de la rade de Brest, et y débarqua ],200 hommes pour s'emparer de Camaret, et delà bombarder Brest. Mais Vaubau était venu mettre la ville et le port en état de défense. Tous les Anglais qui avaient débarqué furent tués ou pris. De plus 400 matelots périrent, et un vaisseau fut capturé. Pour se venger de cet échec, la flotte anglaise alla brûler Dieppe et le Havre. Avant de quitter Brest, J. Phélypeaux écrivit à la Bruyère en réponse à une lettre qu'il avait reçue de lui.

Il y avait longtemps que le moraliste avnit promis cette lettre : il craignait que M. de Piiélypeaux et M. de la Loubère ne voulussent lui reprocher son silence. Il les priait de lui pardonner sa faute et s'engageait à ne plus la commettre à l'avenir. H n'ignorait pas tout

(1) Cité par M. Servois, Xotice bioyrapli'ujue. CVXVIII.

le plaisir que M. le secrétaire d'État pour la marine trouvait à recevoir des nouvelles de Chantilly. C'est pourquoi il se croyait obligé de lui faire piart de la terrible aventure qui venait d'arriver à une demoiselle dont M. le ministre eu survivance connaîtrait facilement le nom. M"° de Chateaubriand, ci-devant M"°de Guenani, légitimée en 1693, était arrivée en âge d'être pourvue, et avait été demandée en mariage par M. de Lassay. Mais M. le Prince ne voulait pas encore donner son consentement. M"° de Chateaubriand était à Chantilly lorsque l'on y connut l'apparition de la flotte anglaise sur les côtes de la France (1). Elle se fit montrer sur la carte le bois du Montcanisy, où Lassay aimait à se retirer, et, en voyant qu'il était près des côtes de Normandie, elle eut peur que les Anglais ne le vinssent brûler en appi'ochant du Havre. Je suppose que la Bruyère, eu écrivant au comte J. Phélj'peaux, s'amusa volontiers à lui peindre l'inquiétude de la demoiselle, qui était assez glorieuse et folle (2) pour vouloir que le secrétaire d'État de la marine s'occupât de protéger le vieux donjon de son heiduque (3). Le moraliste après cela devait sembler un peu folâtre quand il parlait de ses succès au jeu de lansquenet. Voici la réponse de M. J. Phéiypeaux, du 5 juillet 1694 (4) : « Il me semble. Monsieur, si je ne me trompe, avoir lu dans votre excellent livre des Mœurs de ce sièele, que l'amour-propre nous expose souvent à de grands inconvénients. Il faut assurément que vous ne vous souveniez pas de ce passage, ou que vous ne le preniez pas pour vous, et que vous soyez aussi amoureux de vous-même que le Narcisse de Chantilly pour croire que , lorsque nous sommes seuls , M. de la Loubère et moi, nous ne passons pas un seul moment sans songer à vous : il faudrait que nous n'eussions guère de choses à faire. Je vous dirai , moi, pour rabattre un peu de votre vanité, que sans votre lettre nous n'eussions peut-être pas fait réflexion que vous fussiez au monde, et que notre voj'age se serait passé sans qu'il eût été fait mention de vous. Sérieusement parlant, vous êtes un grand paresseux : depuis près de deux mois que je suis parti (•")), vous ue m'avez donné aucun

(1) JiecueiJ de différentes choses, t. II, p. H.

(2) U"" de Sévignc, t. IV, p. 501.

(3) Les heiduques, milice hongroise chargée de défendre la frontière contre les Turcs.

(4) Publiée par Depping, Bulletin du comité Itistorlijiie, t. II , p. 55 et 06. Nous préférons le texte donné par M. Servois.

(0) Il était parti le 22 mai de Versailles. Cf. Jal, JJiciiommire critique.

sigue (le vie, et vous méritez bien les reproches que je vous fais. Cepeudant je me sens trop de penchant à vous pardonner, pour ne pas excuser vos fautes passées, à la charge que vous vous corrigerez à l'avenir. J'ai lu avec un extrême plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly. Il en est de telles qui m'ont fait trembler, et surtout l'aventure de la demoiselle avec son (1) (hei-

duque?) et de ce que vous êtes un des rudes joueurs de lansquenet qui soit au monde. Il ne vous faut plus que cela pour devenir tout à fait fou; et si vous faites encore plusieurs voj'ages ù Chantilly, je ne doute pas qu'avant qu'il soit i;n au, on ne vous mène haranguer aux Petites- Maisons. Ce serait une fin assez bizarre pour le Théophraste de ce

siècle ; et je trouve que cela conviendrait mieux au (2) (Théodas?)

moderne dont il est tant fait mention. Si pourtant par cas fortuit cela arrivait, ne doutez que je vous aille rendre visite, et qu'en quelque état que vous soyez , je ne vous (mette) toujours au rang de mes amis, quoique l'homme le moius sage qui soit sur la terre, v

Il semble que J. Phélypeaux, qui n'avait encore que vingt et un ans, lorsqu'il écrivait ainsi à la Bruyère, traite assez cavalièrement l'auteur des Caractères ou Mœurs de ce si(x-le : au lieu de prendre pour soi les bons avis de la Bruyère et de s'en servir, selon le vœu de l'auteur, pour la correction de ses propres mœurs, Phélypeaux n'y voit que des aveux du philosophe, et il s'en sert contre lui pour rabattre sa vanité et lui donner une leçon de modestie sur le ton pédantesque d'un régent de collège. Du reste, le jeune Phélypeaux avait cette morgue envers tous ses amis (3). Dans cette tournée qu'il faisait avec M. de la Loubère par les ports du royaume pour apprendre la marine (4), il était reçu partout comme un fils de France, et tout se passait moins en étude et en exameu qu'en réceptions, en festins, et en honneurs tels qu'on aurait pu les rendre au Dauphin; chacun se surpassa à faire sa cour au maître futur de sou sort et de sa fortune ; il revint peu instruit, mais beaucoup jjIus gâté qu'auparavant, et avec l'opinion d'être parfaitement au fait de tout : l'importance lui tourna la tête. Du reste, on sent que M. de la Loubère est derrière lui et le fait parler, surtout quand il s'adresse ù la Bruyère. En effet il lui

(1) Le mot effacé peut être heiduque.

(2) Le mot effacé peut être Tlu'vilas.

(3) Jal, Dictionnaire critique, article Pontchartraiu. Lettre à Fontenelle, 13 avril lG9i.

(4) Saint-Simou.

raj^pelle sa liaraugae à l'Académie , et lui auuonce que s'il fait encore quelcjues voyages à Chautilly, ou le mùuera avant un an haranguer aux Petites-Maisons, c'est-à-dire dans l'étaLlissement des fous du faubourg Saint-Germain à Paris.

Santeul faisait alors les beaux jours de Chantilly par ses boutfouueries et ses extravagances : il n'était bruit que de ses étranges aventures. La Bruyère devait en faire mention dans ses lettres à J. Phélypeanx ; et l'on comprend que le grave secrétaire d'État de la marine, qui visitait sou département, trouvât le Tiiéodas moderne encore plus digne que le Théophraste de ce siècle d'aller finir sa vie aux Petites- Maisoûs. Il est probable que le moraliste ne goûta guère cette coucession cj^ue lui faisait le futur ministre. Il ne se souciait point de recevoir sa visite eu uu si triste lieu; il ne manquait pas d'amis eu meilleure société ; ni à l'Académie , ni dans la maison de Condé, on ne le considérait comme l'homme le moins sage qui fût sur la terre ; certainement à la cour même, oii il tenait si peu de place, on ne le regardait pas comme un fou. Autant de vérités qu'il dut faire entendre délicatement eu plaisantant dans sa réponse à J. Phélypeaux. Celuici trouva mauvais qu'un pauvre écrivain, le protégé de sa famille, osât se moquer de lui eu face comme il s'était moqué de M. de la Loubère en pleine Académie. Il revenait alors de son voyage dans l'ouest et le nord du royaume, et il allait rejoindre à Versailles son père qui l'attendait , lorsque, entre Abbeville et Paris, il écrivit à la Bruyère la lettre suivante (28 août 1694).

« Si par hasard vous avez, Monsieur (1), quelqu'un de vos amis qui vous connaisse assez peu pour vous croire sage, je vous prie de me le marquer par nom et par surnom, afiu que je le détrompe à ue pouvoir douter uu moment du contraire. Je n'aurai pour cela qu'à lui montrer vos lettres : si après cela il ne demeure pas d'accord que vous êtes uu des moins sensés de l'Académie française, il faut qu'il le soit aussi peu que vous. Je n'ai pas encore pu bien discerner si c'est la qualité d'académicien ou les honneurs que vous recevez à Chantilly qui vous out fait tourner la cervelle. Quoi qu'il en soit, je vous assure que c'est dommage : car vous étiez un fort joli garçon qui donniez beaucoup d'espérances. Si j'arrive devant vous à Paris, je ne manquerai pas de vous faire jiréparer une petite chambre bien commode à l'Académie

(1) Bulletin du comité hislorirjiie , t. II, p. 55, 56.

du faubourg Saint-Germain (c'est-à-dire aux Petites-Maisons). J'aurai bien soin qu'elle soit séparée des autres, afin que vous n'ayez communication qu'avec vos amis particuliers, et que les Parisiens, naturellement curieux, ne soient pas témoins du malheur qui vous est arrivé. En attendant, vous pouvez penser, faire et écrire autant d'extravagances que vous voudrez ; elles ne feront que me réjouir : car les folies, quand elles sont aussi agréables que les vôtres, divertissent toujours et délassent du grand travail dont je suis accablé. Je suis, Monsieur, entièrement à vous. »

Vers ce temps-là il arrivait au Théodas moderne une aventure singulière qui égaya les lettrés de cette époque. Pour la bien comprendre, il faut tenir compte d'un trait du caractère de Sauteul (1), qni a déjà été signalé dans le caractère de Meualque (2). « Tentre aifamé n'a point d'oreilles, » est un proverbe qui semblait fait pour Sauteul , et qui à Ohantilly, où M. le Prince l'admettait à sa table, devait lui attirer une solennelle correction. Un jour qu'il avait graud'faim, il se réjouissait à la vue d'un bon dîner; ou venait à peine de se mettre à table qu'il se jeta sur un plat délicieux. Avant qu'il pût rieu porter à sa bouche, un soufflet, prompt comme l'éclair, frappa son visage. M""' la Duchesse était venue à Chantilly passer trois ou quatre jours (3), et elle avait amené avec elle la princesse de Furstemberg, M"" de Yalentiuois et M'"-' de Melun. C'est elle qui infligeait ce châtiment au moine glouton, parce qu'il avait oublié devant elle les règles de la bienséance et de la propreté. Étourdi par ce coup imprévu, Sauteul demeure stupide, et se plaint que la foudre lui soit tombée sur la tête. Malgré les mets exquis et leur douce fumée, il ne peut manger, tant il est saisi d'horreur. « Ce n'est pas ainsi, dit-il en soupirant, qu'une reine autrefois favorisa son poète (Alain Chartier). « Eu effet, elle lui marqua son estime par un baiser sur la bouche. Toute la table éclate de rire. Les dames de la cour et les princesses sont choquées de l'impertinence de ce moine malpropre. Pour lui laver la tête comme il convenait. M"" la Duchesse lui jette un verre d'eau au visage avec ces mots : « Après le tonnerre vient la pluie. » Les rires redoublèrent : il fallut bien que le poète rît aussi. Avec M""" la Duchesse il était

(1) SmituUana , la Haye, 170S. La Vk et les bons mots de M. Santeul, Cologne, 1722. Snntormnii, par Dinouart, 1704.

(2) Cf. notre chap. XXXI.

(3) Daugeaii, t. V, p. 65.

G08 LA BRUYERE

bien sûr de ue pas avoir le dernier mot. Il composa snv ce sujet ime pièce de vers latins fort élégants (1); Melpomèue lui remontra que si la tille du roi, si la sœur du Dauphin, si l'illustre épouse d'un Coudé l'avait frappé, c'était eu riant et pour lui rappeler qu'il avait jusquelà négligé de chanter ses louanges. Cette pièce latine fut trouvée si jolie, qu'elle fut traduite au moins trois fois en vers français, par le Noble, par Diéreville, et par la Mouuoie.

Alors le poète souffleté fut en butte à mille plaisanteries : des lettrés Vn^yeliTent p(i/m(t)'is poefa : ce jeu de mots blessa cruellement son amour-propre (2). Il devint inquiet, soupçonneux, irritable. Une bagatelle suffit pour mettre le comble à son chagrin : dans la saison des chasses, il ne rei;ut point de Chantilly un pâté de venaison qu'on lui envoyait à cette époque de l'année, comme aux autres clients de la maison de Condé. Pourquoi ue lui avait-on pas envoyé son l>âté accoutumé? N'était-ce pas la preuve que M. le Prince et M""^ le Princesse étaient fâchés contre lui? Sans doute on leur avait fait des rapports malveillants, calomnieux. De quoi n'est pas capable la malice des courtisans? Voilà l'imagination du poète eu campagne. Les Altesses auxquelles il avait voulu plaire ue peuvent plus le soufirir; il est perdu dans leur esprit, ruiné dans toute la maison de Condé. Il fit entendre les plaintes de son désespoir, auxquelles la Bruyère dut répoudre ainsi (3) : « Voulez-vous que je vous dise la vérité, mon cher Monsieur, je vous ai fort bien défini la première fois : vous avez le plus beau génie du monde et la plus fertile imagination qu'il soit possible de concevoir ; mais pour les mœurs et les manières vous êtes un enfant de douze ans et demi. A quoi peosez-vous de fonder sur nue méprise ou sur un oubli, ou peut-être encore sur un malentendu, des soupçons injustes, et qui ne convenaient point aux personnes de qui vous les avez ? Comptez que M. le Prince et M"" la Princesse sont très contents de vous, qu'ils sont très incapables d'écouter les moindres rapports; qu'on ue leur en a point fait, qu'on n'a point dû leur en faire sur votre sujet, puisque vous n'en avez point fourni de prétexte; que la première chose qu'ils auraient faite, aurait été de condamner les rapporteurs : voilà leur conduite; que tout le monde est

(1) SanloUl opéra, t. II, p. 65-C7.

(2) Cela voulait dire : « II a la palme de la victoire ». mais aussi « la paume de la maia » de M""^ la Duchesse sur sa figure. Cf. JAnr/uarium Saulolii, par Couimire.

(3) Le texte de cette lettre est emprunté il SI. Servois, t. II. p. 514-517.

coûtent de vous, vous loue, vous estime, vous admire : et vous reconnaîtrez que la circonstance du pâté est faible contre les assurances que vous donne avec plaisir et avec une estime infinie, Monsieur, votre très humble et bien obéissant serviteur. » La Bruyère dans cette lettre semble parler au nom de M. le Prince et de M™° la Princesse : cela nous donne la mesure de la considération dont il jouissait.

Pour prouver à Santeul qu'il n'était point en disgrâce, M. le Prince l'emmena avec lui aux états de Bourgogne, présidés par le duc de Bourbon, 14 octobre 1604. Le poète était au comble de la joie : sa verve était intarissable. Il trouvait de jolis hexamètres latins siu' tous les sujets qu'abordaient les états, même sur les questions de finance. Un jour, M. le Duc voulut contrôler quelques-uns de ses vers, le poète les défendit, le prince s'échauft'a, le poète perdit patience : a Voyez-vous, dit-il, vous êtes prince du sang, et moi prince de bon sens. » M. le Duc fut ravi d'avoir mis Santeul en tel état qu'il ne pût retenir cette folie. Un autre jour que M. le Prince et M. le .Duc avaient beaucoup folâtré avec lui dans leurs appartements à huis clos, ils se jetèrent enfin sur lui comme pour l'étriller. « Mais, ajoutait-il en racontant à Dijon cette anecdote au président Bouhier, ils apprirent bientôt à ne plus s'y frotter; car ayant pris chacun d'eux par le bras, je les enlevai de terre, et je vous secouai ces deux pygmées comme un Hercule. » M. le Prince faisait ù Santeul cent niches qu'il prenait fort bien, et dont le moraliste ne se fût point accommodé. La Bruyère avait d'ailleurs une dignité naturelle qui n'était pas toujours agréable aux princes et aux grands : il repoussait leurs familiarités humiliantes par le respect qu'il leur témoignait, et en se tenant fermement à sa place, il les remettait à la leur. Nous en avons un exemple bien frappant dans sa conduite envers M. J. Phélypeaux.

Les exigences de ce jeune ministre étaient devenues insupportables. Il voyageait alors dans le midi de la France, traîné dans les carrosses de l'État (1), et visitait les ports et arsenaux maritimes. La Bruyère lui avait déjà écrit deux fois , et cela ne pouvait le contenter. Les lettres du philosophe n'étaient pas assez sérieuses. Le maître de politique de M. le Duc ne devait pas être embarrassé pour écrire à un ministre des choses tout à fait importantes, qui eussent plus de liaison avec les affaires publiques, et que par conséquent il était plus capital.

(I) Jal, Dictionnaire critique et /tistoriqtte.

LA BKUYÈKE. — T. II. 39

(JIO LA BRUYERE

dans le poste où il était, de ue pas ignorer. En un mot, il voulait que M. de la Bruyère lui écrivit des dépêelies politiques d'uu style grave et couvenaLle au sujet. <( Il se croyait tout dû et tout permis, affirme Saint-Simon. Il voulait connaître le dedans et le dessous de toutes les familles; il disait aux gens les choses les plus désagTéal)les avec volupté, et réprimandait durement sous prétexte d'amitié et en forme d'avis. Il s'établissait le gouverneur de la conduite de chacun, et il en exigeait com^ite : malheur à qui l'y avait accoutumé, c'était une chaîne qui ne se pouvait rompre qn'en rompant avec lui. » Je ne sais si la Bruyère voulait rompre cette chaîne, quand il écrivit de Versailles à M. Phélypeaux la lettre qui suit (IG juillet 1695) :

c( Après vous avoir entretenu. Monseigneur (1), de choses tout à fait importantes dans les dernières dépêches que j'ai eu l'honneur de vous envoyer et que j'ai écrites du style le plus sérieux et le plus convenable an sujet qu'il m'a été possible, j'ai cru que je devais dans cette lettre vous rendre compte des nouvelles qui ont le plus de liaison avec les affaires publiques, et que par cette raison il est plus capital, dans le poste où vous êtes, que vous n'ignoriez pas.

ce Avant-hier, Monseigneur, sur les sept heures du soir, les plombs de la gouttière qui est sous la fenêtre de ma chambre se trouvèrent encore si échaulfés du soleil qui avait brillé tout le jour, que j'y fis cuire un gâteau, galette, fouée ou fouace, que je trouvai excellente: vous voyez sans peine, avec votre sagacité ordinaire, de quelle utilité cela peut être aux intérêts de la ligue (d'Augsbourg), et je ne vous annonce cette particularité qu'avec le déplaisir que vous pouvez imaginer. Le temps hier se couvrit et meuar'a de la pluie toute l'aprèsdinée; il ue plut pas néanmoins; aujourd'hui il a plu; s'il jjleuvra demain ou s'il ue pleuvra pas, c'est. Monseigneur, ce que je ne puis décider quand le salut de toute l'Europe en devrait dépendre : je crois avec cela, moralement parlant, qu'il tombera un peu de pluie , et que, dès que la pluie aura cessé, il ne pleuvra plus, à moins que la pluie ne recommence. Mais, à propos de la pluie, les beaux plans et les belles eaux que celles d'une maison que j'ai vue dans un vallon en deeà de la tour de Montfort ( la terre de Pontchartrain) ! La belle et noble simplicité qui règne jusipi'à présent dans ses bâtiments! "\^ou-

(1) Cette lettre, publiée dans la Bibliothèque de l'École des chartes j année 1874, p. 383- 38<J, par M. Ulysse Robert, est à la Bibliothèque nationale, collection Clairambault. Mss. 873.

drait-on bien ne point s'en ennuyer? Il faut l'avouer nettement et sans détour, je suis fou de Poutcliartraiu , de ses tenants et aboutissants, circonstances et dépendances; si vous ne me faites entrer à Pontchartrain,je romps avec vous, Monseigneur, avec notre M. de la Loubère, avec les jeux Floraux, et, qui pis est, avec M. et M"° de Pontchartrain, avec celle que vous épouserez, avec' tout ce qui naîtra de vous, avec leurs parrains et leurs marraines, avec leurs mères nourrices : c'est une maladie, c'est une fureur.

« Comment vous conter, dans l'état où je suis, le fait de Saint-OIon et du major Brissac, leurs aventures? Muse, inspire-moi, et ne me laisse jias dans une matière si grave avancer rien de ridicule. Le comte de Grammout a dit au roi très chrétien : « Vous devez pardonner, Sire, comme vous voulez qu'on vous pardonne. » Il l'a fait sur cela ressouvenir du Pater noster; le Pater noster, Monseigneur, est cette oraison dont M. le Nôtre ftiit tant de cas qu'il eu vent savoir l'auteur. Revenons au comte de Grammont. Il a dit au roi que peutêtre se brouillerait-il avec le roi de Maroc, s'il ne vengeait pas l'injure faite à Saiut-Olon, dont Sa Majesté maroquine était si contente ; mais qu'aussi ferait-il un plaisir singulier à la république de Gênes : le reste vous aura été écrit de plusieurs endroits ; ainsi je suis, avec mou respect ordinaire, Monseigneur, votre... »

Si J. Phélypeaux ne comprit pas cette lettre, M. de la Loubère, homme fin et entendu, sut bien la lui expliquer. Il était inutile que M. le secrétaire d'État harcelât la Bruyère de questions indiscrètes sur la maison de Coudé et la cour de Versailles ; la Bruyère, devemi fou par ses fréquents voyages à Chantilly, ne pouvait rien répoudre de sérieux qui pût intéresser un secrétaire d'État. Sans doute il pouvait lui parler de sa propre personne et de son oisiveté; mais cela ne servira pas à vaincre la ligue d'Augsbourg, ni k éloigner la flotte anglaise qui ravageait nos côtes. Il pouvait parler de la pluie et du beau temps : cela devait porter moins d'ombrage au roi que les nouvelles qu'il recevait du siège de Namur et des troupes de Guillaume. « Le 15 juillet, à Marly, M. de Barbézieux, dit Dangeau (1), vint éveiller le roi à cinq heures du matin , et lui apporta une lettre du maréchal de Villeroy, qui commandait l'armée française ; il mandait qu'il avait surpris M. de Vaudemont et l'armée ennemie, et n'attendait que la

(1)T. V, p. iliO-^iO.

612 LA BKUYERE

pointe du jour pour l'attaquer. Cette lettre est venue par uu courrier de M. de Bagnols, qui écrit de Courtray h six heures du, matin du 14; il dit qu'on eutend les salves de canon, de mousqueterie et les tambours qui battent la charge. Le roi a passé toute la journée dans l'attente d'un grand événement. Les princesses et les dames qui sont ici ont presque toutes leurs maris, leurs enfants ou leurs frères dans cette armée. Elles sont dans une inquiétude mortelle. Il n'y eut ni jeu ni divertissement de toute la journée; sur les dix lieures du soir arriva l'écuyer du maréchal de Villeroy, qui mande au roi que les ennemis se sont retirés avant qu'il pût les attaquer. Il les suivit quelque temps, attaqua leur arrière-garde, leur prit trois ou quatre drapeaux, et ce fut tout. En même temps le roi eut des nouvelles de Xamur : les ennemis avaient ouvert la trancliée et placé leurs batteries aux mêmes endroits où nous les avions au premier siège. Le roi nous dit, le soir à son coucher, qu'il avait attendu un plus grand évéuement : de la façon dont M. de Bagnols écrivait, il y avait apparence d'un combat général. » — « Cette faute, ajoute Saint-Simon, sauva M. de Vaudemont et son armée, et elle nous coûta I\ amur., etc. Le roi en fut outré plus que d'aucune autre chose de sa vie, et au point qu'étant l'homme de son royaume le plus maître de soi, il s'emporta au sortir du dîner à Marly, contre un garçon du serdeau (1), qui, en desservant le fruit, prit un bisi'uit : il lui cassa sa eauue sur le corps avec un emportement étrange qui confondit les spectateurs, s Eu un tel moment, on comiirend qu'il fût dangereux d'envoyer des dépêches politiques sur les événements du jour.

La Bruj'ère ne pouvait prendre trop de précautions pour ne pas se compromettre en écrivant à M. Pliélypeaivx. Il tâche de lui insinuer que M. de Pontchartrain , son père , semble être du même avis, et se tient sur ses gardes. Par le temps qui court, la modestie est la meilleure politique. Aussi la Bruyère loue la belle et noble simplicité de la maison de Pontchartrain (située près de Moutfort-rAmaury, à quatre lieues de Versailles). Il ne dit pas le « château » , comme ou le disait de Chantilly, a Le comte de Pontchartrain en faisait ses délices et y allait souvent, dit Saint-Simou (2); elle était

(1) Serdeau, lieu où l'on portait la desserte de la table royale, et où mangeaient les gentilshommes servants.

(2) Addition au journal de Dangcau, t. XV. p. ITli.

devenue par ses soins nue grande et riclio terre, et une aimaMe demeure; mais sa modestie, aidée de la politique, l'empêcha de tomber dans aucun excès pour les promenades, et le fit rester, pour la maison, fort au-dessous du médiocre, tant les dépenses et le sort de Meudon et de Sceaux avaient fait d'impression sur lui. » Quant à la Bruyère, il engage M. Phélypeanx à ne pas s'ennuyer de cette Lelle et noble simplicité, on, s'il veut l'entraîner dans une position plus ambitieuse, il lui avoue nettement et sans détonr, qu'il rompt avec lui, avec M. la Loubère, auteur d'un livre sur les jeux Floraux, et, qui pis est, avec M. et M™'' de Pontchartrain qui ont trop de faiblesse pour leur fils nnique, et même avec M"" de Royan, qu'il voulait épouser, eufiu avec toute sa famille présente et fnture. La modestie et la simplicité comme à Pontchartrain, voilà sa passion, sa maladie, sa fureur.

Quant à la querelle de M. de Saint-Olou (1), envoyé extraordinaire du roi à Gênes et au Maroc, et du major M. de Brissac, qui le provoqua eu duel et fut puni jîour ce fait, il est clair que si la Bruyère en parle, c'est pour ne rien dire que M. Phélypeaux ne sût déjà. Tout ce qu'il annonce, c'est que le comte de Grammont, le héros des Mémoires d'Hamilton, qui ne passait pas pour un dévot, a dit au roi très chrétien qu'il devait se souvenir dn Pater nostevj et que M. le Nôtre fait tant de cas de cette oraison qu'il en vent savoir l'auteur. Cela rappelle l'étourderie de M. de Breteuil (Celse), qui avait répondu à M""" de Pontchartrain que cet auteur était Moïse. Qu'y at-il de vrai dans toutes ces extravagances, de sérieux dans ces bizarres plaisanteries ? Une seule chose : la Bruyère se moque des prétentions ridicides du jeune M. J. Phélypeaux, et ne veut point se laisser gouverner par lui. Était-ce une rupture? On peut le supposer; mais il est possible que « le comte borgne » , comme on appela plus tard le jeune Phélypeaux, n'ait point été oifensé de cette lettre : il était de belle humeur en ce moment. Le 28 juillet, on apprit à Versailles qu'à une réception qu'on fit à M. Phélypeaux dans une ville de Languedoc, l'éclat d'une boîte l'avait frappé au visage (2). Tous ceux qui étaient là s'empressèrent pour savoir ce qu'il avait : « Ce n'est rien, dit-il, mon œil de verre est cassé, j'en ai d'autres dans ma valise. »

(1) Daageau, 8 juillet 1695, t. V, p. 233-236.

(2) Id., t. III, p. 248.

Si la Bruyère boude avec lui, il a daus sa clientèle d'autres amis, comme M. de Fontenelle, qui seront heureux de le remplacer. Je suppose qu'il laissa le moraliste raisonner à sou aise sur la pluie et le beau temps, et faire cuire des galettes, fouées ou fouaces, dans la gouttière de sa mansarde à l'hôtel de Condé.

Il est sûr qu'on ne rit pas toujours, comme disait une chanson bien connue de -\I. de la Loubère. M. le marquis de Lassay avait cessé de l'ire (1). Il écrivait à il"'-' de Chateaubriand : « Je suis ici dans un château (2), au milieu des bois, qui est si vieux qu'on dit dans le pays que ce sont les fées qui l'ont bâti. Le jour, je me promène sous des hêtres, pareils à ceux que Saint- Arnaud dépeint dans sa solitude ; et depuis six heures du soir, que la nuit vient, jusqu'à minuit, qui est l'heure où je me couche, je suis tout seul daus une grosse tonr, à plus de deux cents pas d'aucune créature vivante : je crois que vous aurez peur des esprits en lisant seulement cette peinture de la vie que je mène, et vous eu mourriez si vous habitiez ce château (3). Vous voulez que je vous rende compte de ce que je fais, de ce que je dis et de ce que je pense. Le compte ne sera pas long : je ne fais rien, je ne dis rien, et je pense à vous; mais j'y pense beaucoup et toujours. » En effet il pensait qu'il y avait bien longtemps qu'il était commode aux amours de M. le Duc sans eu retirer le profit désiré. Le 28 mai 1695 (4), Dangeau écrivait dans son journal : « On parle fort du mariage de M"" de Chateaubriand, fille légitimée de M. le Prince, avec M. de Lassay. M™' la Princesse, M. le Duc, M. le prince de Conti et M. du Maine, et la demoiselle, paraissent fort souhaiter cette affaire ; mais M. le Prince n'est pas encore bien déterminé sur cela. » En lisant les lettres de Lassay (5), on reconnaît que Dangeau était parfaitement informé. M"° la Princesse avait été décidée à ce mariage par M"'= de Maintenon, qui protégeait Lassay; M. le Duc, dont il était le Mercure, comme dans la i^ièce à' Amphitryon, ne pouvait lui refuser sou appui; M. le prince de Conti ne pouvait oublier les services qu'il Ini avait rendus en Autriche, en Hongrie et peut-être eu France ; M. le duc du îlaine n'osait résister

(1) Recueil de diffcreutes choses, t. II, p. 3. ("2) Le château de Lassay.

(3) Recueil, t. II, p. C.

(4) Dangeau, Mémoires, t. V, p. 211.

(5) Recueil Je différente.) choses , t. II.

à la volonté de la tonte-puissante M™° de Maintenon. La demoiselle avait vingt-sept ans, et, se voyant légitimée comme M™° la princesse de Conti douairière , comme M"" la Duchesse, comme M'"'' la duchesse de Chartres et comme M'"" la duchesse du Maine, elle aimait mieux épouser un gentilhomme qui accompagnait le Danpliin à Choisy et à Meadon, que d'être toujours enfermée dans le couveut du Cherche- Midi.

« Hé bien ! puisque tout le monde les soutient, qu'ils s'épousent, s'ils s'aiment ; mais je ne veux rien leur donner (1). « Voilà ce que pensait M. le Prince ; il ne le disait pas , parce qu'il avait d'autres vues. Lassay courait deçà et delà, frappait à toutes les portes, essayait tous les moyens, s'agitait vainement pour deviner la pensée de M. le Prince. Il tremblait que JI. de Briord ou de Xaintrailles (2) ne révélassent à M. le Prince les tristes aventures de sa jeunesse; il maudissait le protestant M. de Veruillon (3), qui lui faisait encore plus de tort que les autres dans l'esprit de M. le Prince. La malveillance de la duchesse du Maine le mettait au désespoir; elle avait déclaré à son mari qu'elle ne consentirait jamais à voir ni à rencontrer un pareil beau-frère : il proposait de s'éloigner avec sa femme et de se cacher si bien qu'on ne le verrait plus , ni à Versailles, ni à Chantilly. Il allait auprès de l'évèque d'Autun pour tâcher d'avoir des nouvelles, et lui faire counaître qu'il ne pouvait plus vivre sans M'"' de Chateaubriand. Il écrivait à sa demoiselle des lettres étincelantes d'amour ; et en sortant d'une soirée chez M"° de Caylus, qui noyait, dit-il, ses chagrins dans le vin et l'eau-de-vie brûlée, il répétait : « Quand j'ai vu d'autres femmes , il me semble que je vous aime plus vivement. » Pour sortir de ses incertitudes, il alla supplier M"" de Maintenon de demander à M. le Prince son consentement. M™* de Maintenon eut une entrevue avec M. le Prince (4) : parfaitement instruit des fredaines de son futur gendre, il le déclara trop pauvre pour être un parti sortable, et dit qu'où n'avait jamais vu demoiselle de la maison de Bom-bou épouser un gentilhomme de si petite naissance. Là-dessus M. de Lassay écrit à M""-' la Princesse qir'il n'a jjIus qu'à mourir ; à M'"^ de Chateaubriand, qu'il est déjà malade et va bientôt en finir ;

(1) Recueil, t. II, p. .'iS, 34.

(2) Tbid., p. 48.

(3) IHd., p. 5G.

(4) Ibid., t. II, p. 52, p. G2-68.

G16 LA BRUYERE

à M. le Prince, qu'on l'a calomnié et que M""' de la Fayette, si elle vivait encore, l'avouerait elle-même; que, quoi qu'en dise laliécasse de Mailly, il a plus de bien qu'il n'en a accusé à M. de Gourville; enfin qu'il a montré à M. le Duc, dans YHistoire gcnêalogique du P. Anselme, que ses pères avaient été honorés par des alliances de la maison de Bourbon. M'"" de Maintenou comprit. Eq efiet, le 18 février 1696, Daçgeau enregistre le dénouement de cette intrigue : ce M. le marquis de Lassay épouse M"° de Chateaubriand, fille naturelle de M. le Prince ; elle aura en mariage la lieutenance du roi en Bresse, qui vaut 10,000 livres de rente ; il y a quelque temps que le roi donna cette lieutenance à M. le Prince pour marier sa fille. M. le Prince donne outre cela 100,000 francs dont il payera la rente. Le roi a témoigné à M. le Prince qu'il approuvait fort ce mariage , que M""" la Princesse souhaitait depuis longtemps. » Alors la demoiselle n'eut plus que de l'indifférence pour Lassay : elle ue voulait plus se marier. Mais M. le Prince lui donna 20,000 francs pour ses habits ; M"" la Princesse et toutes les princesses ses filles lui firent des présents de pierreries (1). Enfin ce mariage tant désiré, tant promis, tant remis, fut concln le 5 mars 1606, à la satisfaction générale. Nicandre ne dira plus qu'il veut se remarier (2). Élise, ou M"° de Colbert de Croissy, déjà fort montée en graine, dit Saint-Simon, se décida pour lors à épouser le marquis de Bouzols.

La Bruyère avait d'autres pensées : nous avons vu qu'eu dépit de la bienséance et de la coutume, il se préparait à la mort (3). Il était d'un tempérament apoplectique ; il est probable qu'il fut prévenu de sa fin prochaine par divers accidents dans sa santé. D'ailleurs la mort presque subite de Louis de la Bruyère, M. de Romeau, (4) fut uu avertissement suffisant. L'auteur des Caractères rendit à son frère les honneurs funèbres, et même accepta la tutelle de ses enfants : il savait que ce n'était pas pour longtemps. La loi morale avait établi dans son esprit une certitude infaillible qui tenait sou cœur en repos ; mais il ne s'endormit pas dans la mollesse et l'oisiveté du quiétisnie. Il y avait déjà longtemps (5) qu'il s'était prononcé assez vivement

(1) Lettre de M™ de llainteuon lY M"'" de Brinon, 17 mars 1C76.

(2) Chap. V, u" 82.

(3) Chap. XVI, n" 17.

(4) 12 mai 1005.

(5) Chap. sv, n" 12.

contre la morale relâchée de Molinos ; ce n'était pas pour embrasser le mysticisme de M""^ Guyon , surtout après que les mandements de l'archevêque de Paris et des évêques de Meaux, de Chàlons et de Chartres eurent condamné les maximes de la nouvelle piété. M'"' Guyoïi venait d'être emprisonnée pour la seconds fois (1); la discussion commençait à s'aigrir entre Bossuet et Fénelon. La Bruyère comprenait la gravité de cette question, mais il riait des agitations stériles que cela produisait dans le monde dévot, à la cour et à la ville. Il n'y vit qu'un sujet de plaisanterie, et il s'amusa à imaginer do singuliers dialogues entre une pénitente exigeante et un directeur trop facile. Il y trouva matière à diverses scènes comiques, capables d'égayer les compagnies qu'il fréquentait ; mais je ne crois pas qu'il ait entrepris un ouvrage de longue haleine aussi considérable que celui qu'on lui a pins tard attribué. Il lui suffisait bien alors de repasser sa vie et de mettre ses affaires spirituelles et temporelles eu bon ordre : il ne voulait pas commencer à s'en occuper quand il faudra mourir (2). Il revit pour la dernière fois avec grand soin les huit premières éditions de son livre des Caractères. Il n'y ajouta pas une seule remarque; il y fit très peu de changements. La neuvième édition, dit M. Servois (3), compte un peu plus de fautes d'impression ou de fautes évidentes que les éditions antérieures , quelques variantes que la Bruyère introduisit de sa propre main, et une ou deux suppressions de mots qui peuvent être imputées à la distraction des imprimeurs. La mort arrêta l'auteur au milieu de ces corrections, et l'éditeur fut obligé d'achever tout seul la neuvième édition. On ne peut rien conclure de ces corrections, si ce n'est que l'auteur persévérait dans ses premières idées. Ainsi il n'avait pas la même religion que ces grands de la nation française qui s'assemblaient tous les jours, à une certaine heure , dans la chapelle de Versailles ou de Fontainebleau (4) ; qui faisaient un cercle autour de l'autel où le prêtre célébrait des mystères saints , sacrés et redoutables, et qui paraissaient debout le dos tourné directement au prêtre, et les faces élevées vers leur roi que l'on voyait à genoux sur une tribune. Ils adoraient le roi, le roi adorait Dieu. La Bruyère fit une variante qui confirme sa répulsion

(1) Décembre 1G95.

(2) Chap. XI, n" 47,

(3) Notice bibliographique, p. 148.

(4) Chap. Vlir, n° 74. Variante de la 9"^ éd., au prître au lieu de aux iiixtres.

618 LA BltUVERE

pour ce genre d'idolâtrie. Il u"était pas non pins de l'opinion des esinits forts : car il revit dans sa neuvième édition, corrigea et adopta avec un changement insignifiant sa profession de foi chrétienne (1 ). Les doutes sont levés, les erreurs sont corrigées : une autorité souveraine, plus ferme et plus inébranlable que celle de la raison humaine, règle sa volonté ; il sait combien la justice de Dieu est droite, et réjouit l'âme.

Le lundi 7 mai 1 GOG , il était à Paris dans une compagnie de gens qui me l'ont conté, dit d'Olivet (2) ; tout h coup il s'aperçut qu'il devenait sourd, mais absolument sourd. Point de douleur cependant ; il s'en retourna à Versailles. « Je soupai avec lui le mardi 8, rapporte Antoine Bossuet (3) ; il était gai et ne s'était jamais mieux porté. Il me fit boire à votre sauté, et me lut des dialogues qu"il avait faits sur le quiétisme, non pas à l'imitation des Lettres provinciales (car il était toujours original), mais des dialogues de sa façon ; il disait que vous seriez bien étonné quaud vous le verriez à Eome. Le mercredi et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites et en promenades, sans aucun pressentiment; il soupa avec appétit, et tout d'un coup, il perdit la parole, et sa bouche se tourna. M. Félix, M. Fagon , et toute la médecine de la cour vint à sou secours. Il moutrait sa tête comme le siège de son mal. Il eut quelque connaissance. Il fut assisté jusqu'à la fin d'un aumônier de M. le Prince. Il expira le 11 mai à deux heures du matin, et fut inhumé dans l'église iSaint- Julien par P. H. Cauaple, missionnaire, faisant les fonctions curiales, en présence de Eobert-Pierre de la Bruyère, son frère, de Messire Charles Laboreys de Bospèche, aumônier de Son Altesse M'"" la Duchesse, et de M. Hnguet, concierge de l'hôtel de Condé, qui signèrent le procès-verbal, 12 mai 1696. )>

L'église Saint- Julien servit, en 1791, de lieu de réunion à la société des amis de la Constitution, et fut démolie en 1797. Nous ne savons ce qu"on a fait des restes de la Bruyère.

(1) Chap. XVI, no 34. Variante de la ^^ éd., innocence des inœnrs au lien clo innocence (h vertus,

(2) Bistoire de V Académie, t. II, p. 321, 322.

(3) Lettre d'Antoine Bossuet à son fils l'abbé Bossuet, qui était allé à Rome avec sou ancien précepteur, l'abbé Phélyijeaux (Pari.?, le 21 mai 1G9G) , publiée par M. Montmerqué en 1836, dans la Heinie i-étrosjiective, t. XIII, p. 139.

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