CHAPITRE XXVII
InijjOrtance des événements politiques en 1089. — État des affaii'es au commencement de cette année. — Prophéties protestantes ; inquiétudes des catholiques. — Effet en France de l'arrivée du roi et de la reine d'AngleteiTe. — Accueil fait aux exilés. ■ — Sentiments de la cour; opinions diverses. — Politique de Louis SIV. — Plan de campagne pour l'année 1689, en trois parties : contenir les nouveaux convertis en France ; écarter l'ennemi des frontières ; l'attaquer en Irlande. — Louis XIV prend le parti de Jacques II contre les protestants. — Biscussions politiques à la cour de France. — Ne pas confondre Hermagoras avec la Bruyère, qui devine la grandeur du prince d'Orange et suit les progrès de l'influence de il"" de ilaintenon. — Éducation du duc de Bourgogne. — Beauvilliers, Féuelon , Fleury. — Revers militaires en Irlande, en Flandre, en Allemagne imputés à Louvois. — Le roi prend en dégoût le système de la dévastation, — Triomphe de Seignelay, il devait peu durer. — Dieu n'a besoin de personne. — Mort d'Innocent XI ; élection d'Alexandre TIII. — Le roi ne réussit en rien ; pessimisme des politiques de la cour. — L'égo'isme, cause d'erreurs en politique. — Vues de la Bruyère sur les révolutions. — En 1789, qu'arrivera- t-il? — Le philosophe ne porte pas envie au bonheur des rois.
Depuis loDgtemps l'on a l'habitude en France de parler du bien public et des affaires de l'Etat. « Soit royaume, soit république, il faut qu'on se plaigne, écrivait M"° de Scudéry en 1G80 (1). On voit des jeunes gens qui sont à peine hors de la conduite de leurs maîtres, prétendre pourtant être les réformateurs du gouvernement. On voit des femmes qui n'ont pas assez d'adresse pour se coiffer, dire aussi hardiment leur opinion sur les affaires d'État les plus difficiles, que si elles avaient la sagesse et l'expérience de Solon. Il serait moins étrange de voir les sept sages de la Grèce choisir des rubans, que de
(1) Cointrsnlioiis sur dirers siijtts, t. I, p. 267-258,
voir tant de jeunes personnes de l'nu et l'antre sexe régler l'État. » Jamais pent-être on u"avait tant parlé politiqne à la cour de France et dans la maison de Coudé qu'au commencement de l'année 1689. On venait de faire à Versailles la grande promotion dans l'ordre du Saint- Esprit. « La cour est pleine de cordons bleus, dit M™° de Sévigné (1). On ne fait pas de visite qu'on n'en trouve quatre ou cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour faire honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à Saint-Germain. Ce n'est point à Vincenues, comme ou disait. Ce sera justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour celui qui protège et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a besoin d'un asile. Voilà de grands objets et de grands sujets de méditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup à dire. On ne doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser échapper le roi, pour se trouver sans crime maître de l'AngleteiTe ; et le roi, de son côté, a eu raison de quitter la partie plutôt que de hasarder sa vie avec un parlement qui a fait mourir le feu roi son père, quoiqu'il fût de leur religion. Voilà de si grands événements , qu'il n'est pas aisé de comprendre le dénouement, surtout quand on a jeté les yeux sur l'état et sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence qui règle tout, démêlera tout ; nous sommes ici des spectateurs très aveugles et très ignorants. » Bussy répondit, non sans ironie, du fond de sa province de Bourgogne (2) : « Dieu, en me donnant la force de soutenir mes malheurs, me mit dans l'esprit un fonds inépuisable de pensées pour en parler ; et, dii peur que mes tours et mes consolations ne s'usent à la fin, il détrône un roi à point nommé pour me fournir de la matière et pour me faire prendre patience. Il me persuade même que le prince qui le protège, qui est si heureux et si digue de l'être, n'a pas forcé la fortune en dormant, et que dans ses prospérités il a moins de repos que ma misère ne m'en laisse. Voici de grandes affaires, et l'Europe n'a jamais été plus brouillée : qui voudrait assurer par où cela finira serait bien présomptueux. »
M""" de la Fayette, dans ses Mémoires de la cour de France, se place au poiut de vue de Louis XIV pour jeter un coup d'œil sur l'état de l'Europe à ce moment. « Le roi paraissait assez chagrin. Premièrement il était fort occupé, et il l'était de choses désagréables ; car
(1) 6 janvier 1689, jour des Rois.
(2) Correspondance de Bussy, t. VI, p. 208.
le temps qu'un pL-u auparavant il passait à régler ses bâtimeuts et ses fontaines, il le fallait employer à trouver les moj'eus de soutenir tout ce qui allait tomber sur lui. L'Allemagne fondait toute entière sur la France ; il n'avait aucun prince dans ses intérêts ; il n'eu avait ménagé aucun : les Hollandais, ou leur avait déclaré la guerre; les aôaires d'Angleterre allaient si mal, que l'on craignait tout au moins qu'il n'y eût un accommodement entre le roi et le prince d'Orange qui retomberait entièrement sur nous ; et ou trouvait même que c'était le mieux qu'il nous pût arriver. Les Suédois, qui avaient été nos amis de tous temps, étaient devenus nos ennemis. Le roi d'Espagne disait qu'il voulait conserver la neutralité; mais celui-là par-dessus les autres ne faisait rien, et l'on s'attendait qu'il ne conserverait cette neutralité que jusqu'au temps où nous serions bien embarrassés : ainsi le roi voulait ou que les Espagnols se déclarassent, ou qu'ils lui donnassent deux villes. Mous et Namur, comme otages de leur foi. La proposition était dure, mais aussi nous ne pouvions avoir d'avantage considérable qu'en Flandre; et Xamur nous était absolument nécessaire, parce que c'était le seul passage qu'eussent les Hollandais et les Allemands pour venir à notre pays. Nos côtes étaient fort mal eu ordre : M. de Louvois (1), qui a la plus grande part au gouvernement, n'avait pas trouvé cela de son district; il savait l'union qui était entre les deux rois, et cela lui suffisait. Les vues fort éloignées ne sont pas de son goût. Il fallait nécessairement que l'Angleterre et la Hollande se joignissent pour nous faire du mal. Cette jonction ue se pouvait imaginer chez lui, et Dieu seul avait pu prévoir que l'Angleterre serait en trois semaines soumise au prince d'Orange. Tout cela faisait qu'on avait négligé nos côtes. Le dedans du royaume n'inquiétait pas moins le roi. Il y avait beaucoup de nouveaux convertis qui gémissaient sous le poids de la force, mais qui n'avaient ni le courage de quitter le royaume, ni la volonté d'être catholiques : leurs ministres , qui étaient dans les pays éloignés, les avaient toujours flattés de se voir délivrer de la persécution dans l'année 1689 (2). Ils voj-aient l'événement d'Angleterre qui commençait dans ce temps ; ils recevaient tous les jours des lettres de leurs frères qui les fortifiaient encore davantage ; et quand ils songeaient que tout le monde était contre le roi, ils ne
(1) Mémoires de la cour, écrits vers 1600.
(2) CoiTespondance de Louvois et autres, C. Rousset, t. III, p. 505.
doutaient point du tout qu'il ne succombât et qu'il ne fût obligé de leur accorder le rétablissement de leur religiou. Outre les nouveaux convertis, il y avait beaucoup d'autres gens malcontents dans le royaume, qui se joindraient à eux si la fortune penchait plus du côté des ennemis que du nôtre. Le roi voyait tout cela aussi bien qu'un autre, et l'on eût été inquiet à moins. Il ne ftillait pas une moindre grandeur d'âme et une moindre puissance que la sienne pour ne pas se laisser accabler. »
Alors les catholiques eux-mêmes furent bien obligés de faire attention aux prophéties qui agitaient les protestants ; la situation devenait trop menaçante (1). Si l'année 16S9 devait être fatale à l'Eglise catholique, elle sera plus fatale encore à la France. On ne verrait que grandes crises d'affaires, que révolutions miraculeuses, en un mot, tout ce qui est le plus digne d'une année climatérique du monde. « L'insolence des nouveaux convertis et leurs faux bruits ont tellement intimidé les prêtres et les moines de mon pays, qu'ils sont toujours dans l'appréhension d'être égorgés, )> écrivait Montgaillard à Louvois ('^). c< Que des hommes tranchent de l'avenir, disait Bossuet, soit qu'ils veulent tromper les autres, ou qu'ils soient eux-mêmes trompés par leur imagination échai^ffée, il n'y a rien de merveilleux : qu'un peuple entêté les croie, c'est une folie assez commune; mais qu'après que leurs prédictions sont démenties par les effets , on puisse encore vanter leurs prophéties, c'est un prodige d'égarement qu'on ne peut comprendre. » Bossuet publia son Avertissement nux protestants sur l'Apoccdi/pse. Il explique ainsi la prophétie de 1689 :
L'instinct prophétique s'était développé chez les protestants dès la naissance de la réforme par la lecture assidue de la Bible. Luther avait prédit c^ue la papauté et l'empire turc devaient être renversés en même temps pendant qu'il boirait sa bière tranquillement au coin de son feu avec Armsdorf et Mélanchthou. Il y avait déjà longtemps que Luther, Armsdorf et Mélanchthon étaient morts; la papauté et l'empire turc vivaient encore. On laissa de côté l'empire turc, qui ne s'occupait guère des querelles des chrétiens ; mais ou s'acharna sur la papauté, i\iù ne voulait pas mourir, malgré ce que Daniel et saint Paul avaient révélé aux ministres protestants : alors Calvin déclara que, si le corps de la papauté subsistait encore, l'esprit et
(1) At^ïs important aux réfugiéSf 1G90 (attribué à Bayle).
(2) Hist. de Louvois, t. III, p. 505.
la vie en étaient sortis ; de manière que ce n'était plus qu'un corps mort. Ainsi s'était accomplie la prophétie de Luther. C'est pourquoi les protestants, dès qu'il leur était arrivé quelque chose de favorable, s'imaginaient que c'était déjà écrit dans la Bible. « On se souvient encore parmi nous, écrivait Bossuet, des espérances que leur inspirèrent les victoires de Gustave- Adolphe, roi de Suède. Les calvinistes, pour y prendre part, tirent leur décret d'union avec les luthériens, et à ce coup Babylone allait tomber. Il fallut trouver le roi de Suède dans l'Apocalypse : ce n'était pas facile. Ou parvint cependant à le découvrir, sous la forme d'un nuage sorti d'une fiole , et qui viendrait du nord éteindre le soleil de Rome. Gustave-Adolphe fut tué à Leipsig au milieu de sa course. Mais le ministre français Dumoulin avait calculé d'après TApocalypse que les fidèles devaient être persécutés pendant 630 ans par le siège romain, à partir de l'an 10.56 ap. J.-C. Son petit-fils Jarieu, réfugié en Hollande, ministre et professeur de théologie à la Haye, s'empara de cette conjecture après la révocation de l'édit de Nantes, et annonoa, dans trois ans et demi, l'extinction de la papauté, la ruine de la France et le rétablissement des protestants dans tous leurs droits et libertés. Le mois d'avril 1089 était la date fixée par les décrets de Dieu (1) : « Ceux des tribus, langues et nations ne permettront pas que leurs corps morts soient mis au sépulcre. Il y a apparence que toute l'Europe contribuera à empêcher que la France ue vienne à bout de son dessein d'extirper la vérité. » Vous voyez comme le ministre triomphe de ce qu'aujourd'hui toute l'Europe semble conjurée contre la France, sa patrie. M. Jurieu a prévu tout cela précisément : c'est un nouveau Jérémie qui a vu , mais avec des yeux secs, les maux qui menacent son pays. » Bossuet est indigné de la profanation des oracles du Saint-Esprit et de l'audace du ministre à se jouer de la simplicité des peuples ; mais il est inquiet du danger que court la Frani'e. Il ne peut envisager les maux qui menacent sa patrie, sans que ses yeux se mouillent de larmes. Un cœur de Français battait dans la poitrine de ce grand évêque, mais comme catholique il s'était trompé aussi dans ses prédictions.
Ce n'est plus le temps où catholiques et protestants, également soumis au roi, rivalisaient de zèle pour défendre leur pays. Que sont devenus ces cent mille huguenots qui brûlaient, disait Dumoulin . de
(I) Apocalypse de Jean, ch. xi.
rendre à Sa Majesté en toute occasion uu franc et fidèle service? « La faveur, dit la Bruyère Cl), met l'homme au-dessus de ses égaux; et sa chute , au-dessous. » Persécutés, bannis, opprimés, les protestants français n'aiment plus leur patrie et conspirent contre elle. Voilà le beau résultat de la contrainte dans la conversion des hérétiques. Est- ■ce là ce que devait produire la doctrine de saint Augustin sur la propagation de la foi ? Cette Angleterre que Bossuet avait crue prête à revenir dans le giron de l'Église était en pleine révolte contre le gouvernement de son roi légitime; les protestants triomphaient de notre folie; et les nations catholiques bâtissaient, sur la haine des protestants contre la France, des desseins qui n'allaient pas moins qu'à la destruction du royaume. N'y avait-il pas là, pour les Français qui aimaient leur patrie , des motifs sérieux de craindre et de s'afHiger. La Bruyère était aussi ému que Bossuet. C'était alors un sentiment général à la cour, dans la maison de Coudé, jusque dans le peuple.
« Souvenons-uons de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation et dans le trouble (2), curieux, incertains quelle fortune auraient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avaient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas! avaientils péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions pas : on s'interrogeait, ou se promettait réciproquement les premières nouvelles qui viendraient sur un événement si lamentable. Ce n'était plus une affaire publique, mais domestique ; ou n'en dormait plus, on s'éveillait les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on avait appris. Quand ces personnes royales, à qui l'on prenait tant d'intérêt (quand le roi et la reine d'Angleterre, quand le prince de Galles si jeune encore, et dont la naissance avait exaspéré les ennemis de sou père), eurent pu comme par miracle échapper à la mer et à leur patrie, était-ce assez? ne fallait-il pas une terre étrangère oh ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai vue cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais. Ou y versait des larmes d'admiration et de joie. » Ainsi commençait l'année 1689 à la cour de France. Comment le moraliste u'eût-il pas fait quelques réflexions à la vue de pareils événements.
(1) Chap. vui, n» 97.
(2) Discom-s de la Bruyère h l'Académie française.
La reine d'Angleterre et le prince de Galles (1) arrivèrent le 6 janvier. Louis XIV alla au-devant d'eux avec toute sa maison et une fort grosse cour : il les attendit à Cliatou. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit du sien et ne voulut pas que ce petit enfant descendit : il l'embrassa tendrement. Pais il courut au-devant de la reine d'Angleterre, qui était descendue de son carrosse, et la salua. Elle lui répondit avec toute la politesse qu'on peut conserver dans une si grande infortune. Le roi la conduisit à Saint-Germain, oîi elle se trouva toute servie, comme la reine, de tout ce qui pouvait convenir à son rang, jusques et y compris les liardes et l'argent de poche. Le lendemain, 7 janvier, le roi de France était revenu à Saint- Germain pour y attendre le roi d'Angleterre , qui arriva tard. Les deux mis s'embrassèrent avec eti'usion :mais Jacques II se baissa jusqu'aux genoux de Louis XIV, qui le releva et dit eu lui montrant le château de Saint-Germain : « Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. » Il lui donna encore à plusieurs reprises les marques de la plus généreuse amitié, et toujours avec ce naturel parfait qui rappelait à M"" de Sévigué l'image de Dieu lui-même. Sans tant d'idolâtrie, la Bruyère expliqua nettement en deux mots la conduite du roi de France(~) : « Donner, c'est agir; ce n'est pas souftVir de ses bienfaits, ni céder à l'importunité ou à la nécessité de ceux qui demandent. »
Bien des gens, mais surtout les femmes, ne voyaient dans la politique de Louis XIV qu'une affaire de sentiment. On trouvait le prince de Galles beau comme un ange. La reine sa mère, amaigrie par les souffrances, encore pâle des cruelles angoisses qu'elle venait de traverser, excitait un véritable enthousiasme. Ou vantait ses beaux yeux noirs, qui avaient tant pleuré. On louait sa vivacité italienne et son esprit d'à-propos. Elle dit au roi , en le voyant caresser le prince de Galles : « J'avais envié le bonheur de mou fils, qui ne sent point ses malheurs ; mais présentement je le plains de ne pas sentir les bontés de Votre Majesté. » Le roi de France loua la grandeur de cette reine vraiment digne de l'être, et admira la passion de Marie de Modène pour le roi d'Angleterre, sou mari. Vieilli, fatigué, Jacques II s'ex-
(1) Mimvir(s de la cour, par 1I""= de la Fayette. Journal de JJanr/vau. (iazetle de France, Lettres de M"" de Sévigné ; etc.
(2) Chap. IV, n"'12.
primait mal eu français, et il expliquait mal ce qui lui était arrivé : peut-être u'était-il pas encore parvenu à le comprendre. « Il a bien du courage, dit M"'" de Sévigué, mais un esprit commun; il coûte tout ce qui s'est passé en Angleterre avec une insensibilité qi;i eu donne pour lui. » Il avait, dit M"° de la Fayette, des mots malheureux qui choquaient l'opinion publique. Ainsi, étant venu à Paris, il descendit aux grands jésuites, causa très longtemps avec eux, se les fit tous présenter, et finit par dire qu'il était de leur société : cela parut de mauvais goût. Il alla dîper chez M. de Lauznn , et l'appela sou gouverneur : singulier gouverneur, qui eût eu grand besoin d'être gouverné lui-même! Enfin l'archevêque de Reims laissa échapper le mot qui rendait le mieu.x l'impression générale : « Voilà un fort bon homme qui a perdu trois royaumes pour une messe! » Mais les avait-il perdus sans ressources? Personne alors ne le croyait. Quand la reine d'Angleterre s'était réfugiée en France avec son fils sous la conduite de Lanzun, Louis XIV avait donné ordre de les amener à Vincennes (1) et de les y garder, même si le roi d'Angleterre venait à les rappeler. Quand ce roi, vaincu et fugitif à son tour, eut débarqué en France et vint se jeter dans les bras du roi, il ne fut plus besoin de prendre des sûretés contre lui. Mais devait-il demeurer à Saint-Germain comme monarque oisif et inutile? Ne pouvait-il pas an moins servir à combattre le prince d'Orange, qui venait de chasser de Londres, comme un laquais, l'ambassadeur de France, M. de Barillon? « Le libérateur choisi de Dieu pour délivrer la nation anglaise de la superstition et de la tjTannie (2) s> avait envoyé aussi dans toutes les provinces maritimes du i-oyaume de France, particulièrement en Bretagne et en Gascogne (3), des manifestes bien insolents, pour exhorter les peuples à se soulever, leur promettant de venir sous peu à leur secours avec une armée de 30,000 hommes. Est-ce que Louis XIV ne pouvait pas employer les flottes et les armées françaises pour arracher sa conquête à l'ennemi le plus acharné de la France, et pour rétablir un roi légitime sur son trône (4) ? « On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer (5), ou si l'on veut, que l'amitié est plus h charge
(1) Hist. de Lnm-ois, t. IV, p. 151.
(2) Déclaration des Droits, ïl février 1689.
(3) De Sourches, t. III, p. 10.
(4) Chap. ly, n» 44.
(5) Cicéron, de Amicitia, § 13.
18t; LA BRUYERE
que la haine. Il est vrai qu'on est dispensé de donner à des ennemis; mais ne conte-t-il rien de s'en venger? Ou s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait, l'est-il moins de faire du bien à ce que l'on aime? Ne serait-il pas dur et pénible de ne lui en point faire? » Ou s'arrêta dans le conseil du roi à ce plan en trois parties : P écraser les nouveaus catholiques qui voudraient remuer en France; 2° faire une grande expédition pour ramener le roi d'Angleterre dans ses États; 8° continuer du côté de l'Allemagne à prendre une défensive énergique, et si formidable que personne n'osât attaquer la France. Ce plan demeura secret aussi longtemps que possible.
La première partie ne fut pas difficile à exécuter. 'Vauban, à Dnnkerqne, surveillait le littoral des environs. Le maréclial d'Estrées eut iine longue audience, le 24 janvier, dans le cabinet du roi : il reçut les ordres pour Brest, oti il allait faire un gros armement et commander peut-être sur toute la Bretagne. Le même jour, M. de Feuquières fut aussi reçu par le roi, qui l'envoya commander à Bordeaux comme dans un poste d'une extrême conséquence. Partout les ordres du roi furent sévèrement exécutés. Le 24 février (1), on apprit que les huguenots mal convertis s'étaient soulevés en Vivarais, et que, n'étant armés que de pierres et de bâtons, ils avaient défait deux compagnies d'infanterie qui s'étaient opposées à leur passage : ils étaient six mille ; mais des troupes plus nombreuses survinrent et les dispersèrent. Le 27, on eut nouvelle que l'on avait encore tué en Vivarais trois cents hnguenots révoltés et quelques ministres à leur tête : le roi témoigna en être fâché ; il eût mieux valu les prendre et les envoyer aux galères. « Ce sentiment était conforme à sa bonté naturelle, dit le grand prévôt de France (2); mais dans la conjoncture présente il était plus de son intérêt d'augmenter sa chiourme que de tuer ces insensés, car il voulait armer cette année trente galères, et ce nombre était à peine suffisant pour résister aux galères d'Espagne et de Gênes, si elles venaient à se joindre contre la France, comme on le craignait avec raison. •» Quelle bonté ! quelle humanité ! Voilà comment étaient traités les mauvais convertis dès qu'ils osaient remuer, non senloment dans le Vivarais, mais encore dans le Languedoc, la Provence, le Dauphiné, et autres provinces! Aussi préféraient-ils le plus souvent attendre en silence le libérateur qui était encore trop loin pour les
(1) De Som-ches, t. III, p. 42.
(2) De Sourches, t. III, p. 45.
secourir. Mais à chaque instant ils relevaient la tête pour voir s'il n'arrivait pas, ou ils se mettaient en marche pour courir au-devant de lui (1). Ils tombaient toujours dans quelque embuscade et y périssaient. Quant à ceux qui se laissaient prendre, ils allaient augmenter la chiourme sur les galères du roi. Les mouvements de ces démons, comme les appelle M"" de Sévigné (2), obligea les états à lever des milices qui, mêlées aux dragons de Sa Majesté, leur firent une pom-suite acharnée. M. de Grignan, lieutenant général de Provence, était sur les dents à force de poursuivre, séparer et punir ces misérables huguenots, qui sortaient de leurs trous pour prier Dieu, et qui disparaissaient comme des esprits dès qu'on les avait découverts (3). Ces sortes d'ennemis volants ou invisibles donnaient des peines infinies à ceux qui voulaient les prendre ; mais ils ne parvinrent jms à être un danger sérieux pour le gouvernement dn roi de France : « S'il est vrai, disait la Bruyère (4), que la pitié ou la compassion soit un retour sur nousmêmes qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils de nous si peu de soulagement dans leurs misères ? L'expérience confirme (-5) que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice. »
Cromwell avait dépouillé de leurs biens et de leurs droits civils et politiques les quatre cinquièmes de la population irlandaise. Jacques II avait commencé à réparer cette immense injustice en appelant des Irlandais dans l'armée et dans les fonctions publiques. Aussi devait-il paraître en Irlande, comme Guillaume d'Orange en Angleterre, un libérateur envoyé par Dieu pour délivrer le peuple de la tyrannie des hérétiques. Louis XIV lui fournit une escorte, des vaisseaux, des frégates, des officiers de tout grade, des fusils, des canons , des vivres , des munitions de toutes sortes, deux millions d'argent comptant, et le superbe mobilier d'un train royal ; il lui donna même ses propres armes et M. d' Avaux pour conseil. « Que ne fera pas ce l'oi brave et malheureux, s'écrie M'"'' de Sévigné (6), avec ces armes toujours victorieuses ! Enfin le voilà où il doit être. Il a une bonne cause, il protège la bonne religion ; il faut vaincre ou mourir, puisqu'il a du courage. >i Le comte de Mailly,
(1) Daugeau, 28 féviier.
(2) T. VIII, p. 4!)3#
(3) Ibld., p. 532, 53:i.
('!) Chap. IV, n" 48.
(G) 2 mars.
18S LA BRUYERE
qui avait au nom du roi de Frauce accompagné le roi d'Augleterre jusqu'à Brest, trouvait déjà facile le succès de l'entreprise irlandaise, n Le 2 avril , M. de GaLarct, capitaine de vaisseau, fils du chef d'escadre, viut à Versailles (1) api)orterla nouvelle que le roi d'Angleterre était arrivé eu Irlande le 22 mars. Aussitôt que la flotte française avait mouillé l'ancre, les peuples du pays, de leur propre mouvement, lui avaient envoyé toutes sortes de rafraîchissements ; ils avaient reru le roi avec de grands témoignages de joie. Milord Tyrcounel ne s'était pas trouvé là, ayant été obligé de marcher contre quelques protestants qui avaient pris les armes; le roi avait fait assurer ceux qui étaient demeurés dans le devoir qu'il leur laisserait le libre exercice de leur religion ; et sur cette assurance ils lui avaient juré fidélité avec beaucoup de marques d'affection : enfin il y avait eu Irlande, disait M. de Gabaret, .50,000 hommes qui étaient presque tous armés et en état de combattre. » Il courait alors d'autres bruits non moins favorables au parti du roi d'Angleterre en Ecosse : on assurait que le duc de ■Gordou avait occupé les Hautes-Terres avec 5,000 montagnards , et que le parlement écossais avait fait brûler par la main du bourreau une ordonnance envoyée par le prince d'Orange. Avant trois mois, le roi d'Angleterre se flattait de revenir à Londres. Enfin on trouvait que les affaires de Jacques II allaient presque trop bien. « Quelque désagrément que l'on ait à se trouver chargé d'un indigent, l'on goiUe à peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre sujétion : de même la joie que l'on reyoit de l'élévation de son ami est un peu balancée parla petite peine que l'on a de le voir au-dessus de nous (2). » Ainsi l'on s'accorde mal avec soi-même : car l'on veut des dépendants et qu'il n'en coûte rien ; l'on veut aussi le bien de ses amis , et s'il arrive , ce n'est pas par s'en réjouir que l'on commence. » Voilà l'eâet que produisaient à la cour de France les fanfaronnades irlandaises et les illusions de Jacques IL II résulta de là que les secours de la France furent insufiisants pour assurer le succès de l'entreprise.
Le grand danger pour la France était du côté de l'Allemagne. Le roi avait violé la trêve de Ratisbnnue par la campagne de Philippsbourg et le bombardement de Cobleutz ; il avait attaqué l'Empire et l'Empereur : toute l'Allemagne irritée se préparait à la guerre. Louvois voulut profiter de l'occasion pour rendre la frontière du Rhin
(1) De Sourches, t. III, p. (15.
(2) Chcip. IV, n" 51.
iDaljoi'dable aux envahisseurs : il raiua le pays ennemi par de grosses contributions, et fit raser toutes les villes qui ne pouvaient servir à la défense. Dans le voisinage des places de guerre menacées d'une attaque ou d'un siège, ou agissait toujours ainsi ; c'était le droit de la guerre, on appelait cela gagner de l'espace pour se défendre. Ainsi fut exécuté l'abominable incendie du Palatinat. «. A quelques-uns, disait la Bruyère (1 ), l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de fermeté, et la fourberie d'esprit. » Ou n'avait nul souci de la morale ni de ses scrupules, et l'on riait des bizarres accidents qui survinrent (2). Comme on avait résolu de démanteler toutes les petites villes du Wurtemberg , de peur que les ennemis n'y missent des quartiers qui empêchassent la sûreté des troupes françaises et la levée des contributions, M. de Peysonuel, brigadier de dragons, avait été commandé avec son régiment, le régiment de cavalerie du Koi et le régiment d'infanterie de Bourbon, pour aller raser les murailles de Stuttgard, et il avait envoyé devant lui les majors et les quartiers - maîtres y faire le logement. Les habitants de la ville les mirent en prison, fermèrent leurs portes et se préparèrent à se défendre de leur mieux. M. de Peysounel fut bien étonné de ne point voir ses majors en arrivant, de trouver les portes closes, et d'apercevoir sur les murailles un grand nombre de gens armés qui lui crièrent de se retirer, sinon qu'ils allaient faire feu sur lui. Il se retira effectivement, sans comprendre que les habitants voulussent se défendre ; mais un paysan, qui sortit de la ville, lui dit qu'on avait mis ses majors en prison. Aussitôt le régiment de Bourbon attaqua la porte à coups de hache; les habitants tirèrent et blessèrent le capitaine la Motte. La porte fut enfoncée, et les Français, entrant dans la ville, tuèrent tous les bourgeois qu'ils rencontrèrent dans les rues. M. de Peysonnel empêcha le iiillage, fit loger ses troupes et démantela la ville. Le marquis de Sourches raconte ce fait comme une chose assez plaisante, qui était arrivée au pays de Wurtemberg. Mais bientôt l'on ne plaisanta jjIus. « Ou apprit que, quinze déserteurs de la garnison de Philippsbourg passant par Stuttgard avec de bons passeports des généraux de l'Empire (3), les habitants de cette ville, outrés de la ruine de leur pays, s'étaient jetés sur ces malheureux, les avaient massacrés et coupés en morceaux
(1) Chap. XI, n" 25.
(2) De Sourches , t. III, p. IG, 17.
(3) De Sourches, t. III, p. 56.
quils avaient envoyés à la boucherie et fjui y avaient été vendus pnbliqviemeut, comme on y vend d'ordinaire la cliair de bêtes : cruauté jusqu'alors inouïe entre les peuples clirétieus. » A propos d'un acte de barbarie moins dégoûtant (1), Dangeau avait déjà écrit dans son Journal : « Cette guerre commence cruellement, et apparemment nous leur rendrons la pareille pour les corriger. » On comprend où devait aboutir un pareil système de représailles. On avait déjà brûlé Heidelberg et Ladenbourg, on rasa Manlieim. Les Allemands se soulevaient de tous côtés contre cette effroyable tyrannie. La dévastation n'en devenait que plus terrible, mais aussi plus inefficace. Les troupes françaises se trouvèrent répandues sur un trop grand espace. Un petit détachement fut surpris à Neuss par des escadrons de Hollande et de Brandebourg^ et peu s'en fallut quïl ne fût entièrement massacré. De là pour les Allemands un grand sujet de joie et d'espoir. Louvois eut beau disposer les corps d'armée de manière à fermer les passages à l'ennemi, il ne put jamais les fermer tous hermétiquement ; il ruinera même Spire et Worms sans y réussir (2) : tant cette guerre était non seulement injuste et cruelle, mais encore mal entreprise et mal concertée. Le prétexte frivole invoqué par le roi pour la déclarer la rendait particulièrement odieuse. « Dût-on m'ôter la vie, disait Madame duchesse d" Orléans (3), il m'est cependant impossible de ne pas regretter, de ne pas déplorer d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie. Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu prince électeur, mon père. Oui, quand je songe à tout ce qu'on y a fait sauter, cela me remplit d'une telle horreur que, chaque nuit, aussitôt que je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille en sursaut, etje suis plus de deux heures avant de pouvoir me rendormir. Je me représente comme tout était de mon temps, et dans quel état ou l'a mis aujourd'hui; je considère aussi dans quel état je suis moi-même, etje ne puis m'empêcher de pleurer à chaudes larmes. Ce qui me désole surtout, c'est que le roi a précisément attendu, pour tout dévoiler, que je l'eusse imploré eu faveurde
(1) Dangeau, 3 février 1G89.
(2) Spanlieim, ReUaion, p. .353.
(3) Lettres nouvelles et inédites tle la Piiïiccsse palatine , publiées par il. A. Kolhuul. 20 mars 1089.
Heidelberg et de Manheim. Et l'on trouve encore mauvais que je m'afflige! » Quand ou apprit à Versailles que le roi avait donné ses ordres (1) pour brûler Spire, Worms et Kreusnacli, les habitants de ces villes firent grande pitié à tout le monde, dit de Sourches (2). Et il ajoute : a Tous les bous catholiques devaient regarder ces incendies avec larmes ; car on ne ménagera pas les églises. » La Bruyère partageait ces sentiments : les courtisans raillaient le maître de politique de M. le Duc de se montrer si peu au courant des intérêts des princes, et de manquer des plus simples notions du bon sens, a Je me rachèterai toujours fort volontiers, disait-il (3), d'être fourbe par être stupide, et passer pour tel. Ou ne trompe point en bien ; la fourberie ajoute la malice au mensonge. »
Je viens de chez M""' de la Fayette, écrivait un jour M™" de Sévigné : il y avait M. de Pomponne, M. Courtin, M. de la Trousse et le duc d'Estrées ; on y a fort politique. » On ne politiqnait pas moins dans la maison de Coudé ; mais il y avait des gens qui ne jiermettaient pas à la Bruyère de politiquer comme eux. Pourquoi? Parce que, dans sa quatrième édition (4), il s'était moqué du ministre ou plénipotentiaire, et qu'il ne comprenait rien à l'habileté du diplomate nia la science de l'homme d'État. Pourquoi eucore? C'était uu savant, il savait le grec. Pourquoi enfin? C'était un grimaud;en uu mot, un philos02>he : voilà qui est clair (0). « Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires ; je ue lui confierais pas l'état de ma garderobe. » Et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient savants : étaient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? « Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Et en effet une fruitière à Athènes (6), selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était philosophe. Les Bignon, les Lamoignon étaient de purs grimauds : qui eu peut douter? Ils savaient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, au sage, au judicieux Antouin de dire <\Vi'aIors les peuples seraient heureux si l'empereur philusophait , ou si le philosophe ou le ijriiiwud tenait à V empire! » « Ou ne prime point avec les grands ; ils se défendent par leur grau-
(1) De Souiches, t. III, p. 'JS.
(2) M., ib'ul, note 2.
(3) Chap. XI, u" 25.
(4) Chap. x, nf 12.
(5) Chap. xn, n» 19.
(C) La fruitière de Thcophraste.
l<)-2 LA BRUYERE
deur; ni avec les jjetits, ils vous repoussent par le qui-vire (1). » La Bruyère était "toujours sur le qui-vive dans la maison de Coudé. Il n'avait le désir de primer ni avec les nus ni avec les antres ; mais il tenait aussi à ne pas tomber an rang de ces esprits inférieurs et subalternes qui savent plutôt beaucoup de choses que d'excellentes choses. «Ils ne semblent faits, dit-il (2), que iiour être le recueil, le registre ou le magasin des productions des autres ; ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs; ils n'ont rien d'original et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'appreunent que ce que tout le raoude veut liien iguorer, une science vaine, aride, dénuée d'agrément et d'utilité : ou est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont eux qrce les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme. » Pour bien marquer la différence, la Bruyère se crut obligé de faire le portrait du pédant, tel que M. le Duc ne pût pas s'y méprendre.
« Hermagoras (3) ue sait pas qui est roi de Hongrie ; il s'étonne de u'eutendre faire aucune mention du roi de Bohème ; ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande, dispensez-îe du moins de vous répondre : il confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont fini; combats, sièges, tout lui est nouveau; mais il est instruit de la guerre des géants, il eu raconte le progrès et les moindres détails, rien ne lui est échappé ; il débrouille de même l'horrible chaos des deux empires, le babylonien et l'assjTien; il connaît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, ue le verra point : il a presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. Dirai -je qu'il croit Henri IV fils de Heuri III? Il uéglige de rien connaître aux maisons de France, d'Autriche et de Bavière : « Quelles minuties! » dit-il, pendant qu'il récite de mémoire tonte une liste des rois des Mèdes ou de Babylone. et que les noms d'Apronal, d'Hérigebal, de Nœsnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais été marié ; mais personne ne lui ap- Ijrendraque Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une
(1) Chap. V, n» 52.
(2) Chap. I, n" 62.
(3) Chap. V, \\o 74.
santé parfaite; et il se souvient que Thetmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette complexiou de son aïenl Alipliarmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que Sémiramis, ou, selou quelques-uns Sérimaris, parlait comme son fils Ninyas, qu'on ne les distinguait pas à la parole : si c'était parce que la mère avait la voix mâle comme son fils, ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le ilécider. Il vous révélera que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y avait des auteurs graves qui affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche. » Voilà le type du pédant avec sa vaine et stérile érudition. Quelle différence avec la Bruyère, qui n'avait jamais enseigné que des sciences réelles et des connaissances pratiques dont M. le Duc pouvait tous les jours reconnaître l'évidente utilité!
M. le Duc ignorait ou avait oublié tout ce que savait le fameux professeur Hermagoras : c'est fort heureux, car il n'en eût pas tiré plus d'avantages sérieux que des leçons du rhéteur du même nom (1), tant admiré à Rome au siècle d'Auguste. On a cru reconnaître dans l'Hermagoras français du dix-septième siècle le père Paul Pezrou (2), bénédictin, auteur de VAjitiquité des temps, l'établie et défendue contre les juifs et les nouveaux cJironologistes. Est-ce qu'un seul homme a pu suffire pour avoir à la fois tant de science et d'ignorance ? Mais grâce à ce philosophe, qu'on avait affublé jadis du sobriquet de « Maximilien », parce qu'il connaissait aussi bien que M. de Bavière les affaires d'Allemagne et de Hongrie, grâce à ce savant à qui les hommes d'État refusaient le droit d'avoir une opinion politique, M. le Duc aujourd'hui sait tout ce que Hermagoras ue devrait pas ignorer, et il peut comprendre mieux que personne la grandeur et l'audace des plaus de Guillaume pour délivrer le monde entier de la prépondérance française : tous les peuples du continent admiraient les grandes qualités de cet homme d'État qui, sans carnage, sans dévastation ^ avait eu quelques mois changé la face de l'Angleterre, rétabli l'équilibre européen, et réduit à la défensive le roi de France, qui n'avait
(1) Cicéron, BriUus,% 263 et 271: de Inventione, I, 12, 79.
(2) Clef citée par M. Servois.
LA BRUVÈRE. — T. II. 13
IW LA BRUYERE
cessé, peudaat tant d'années, de faire trembler toutes les pnissauces par ses continuelles agressions. Il savait, comme dit la Bruyère (1), que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point où ou les souhaite ; et, prenant conseil du temps, des lieux, des occasious, du génie des nations, il avait soulevé l'Europe contre Louis XIV.
Pendant ce temps-là, tout le royaume de France s'occupait de préparatifs militaires. On équipait des flottes, ou armait les forteresses, on formait des armées, ou exerçait les milices, on levait jusqu'à l'arrière-ban de la noblesse, afin de faire la meilleure contenance. Il n'y avait pas à reculer, car les ennemis s'avançaient de toutes parts. Le roi demeurait à Versailles, au milieu de ses États, et de là envoyait ses ordres sur tous les points. Le Dauphin resta auprès du roi son père, afin d'y apprendre non plus à faire un siège ou à commander une armée, mais à diriger en même temps toutes les armées et les flottes du roj^aume. Les princes du sang ne songeaient qu'au départ pour l'armée. M. le Prince dut y renoncer ; non seulement le roi ne lui donna aucun commandement, mais encore on fit mille difficultés au prince de Conti et à M. le Duc. Le prince de Conti avait demandé un régiment; le régiment lui fut refusé. C'était peut-être parce qu'un régiment tire à conséquence : on peut s'y faire des créatures. Le prince de Conti demanda d'être nommé brigadier ; on le refusa encore. Il sera donc volontaire, mais dans l'armée où il croira qu'il y a le plus de choses à voir. La princesse de Conti, sa femme, mit au monde une fille : le roi alla lui faire visite : cela devait suffire au bonheur du père de l'enfaut. Il voulut aller à l'armée avec M. le Duc, comme au siège de Philippsbourg ; mais le régiment de M. le Duc se trouvait enfermé à Bonn, il allait y être bloqué par l'ennemi. On eut de la peine à le tirer de là. Quelle différence dans la manière de traiter les princes du sang et les bâtards légitimés ! M. le duc de Vendôme , qui venait d'être nommé lieutenant général, eut un commandement eu Allemagne. M. le duc du Maine fut envoyé avec son régiment en Flandre; on lui donna tout de suite une brigade à commander avec un capitaine des gardes pour sa sûreté personnelle. Il était traité comme les princes du sang auraient dû l'être, et mieux encore. On ue ijouvait comprendre dans la maison de Coudé cette différence choquante. Feu M. le Prince, en mourant, avait écrit au roi i)our obtenir la grâce du
(I) Chap. X, n' 12.
prince de Conti; le roi l'avait promise. M"" de Maintenon, qui avait été oifensée, n'avait rien dit : la grâce était donc accordée. Tont jusquelà le faisait croire. Qu'est-ce que veulent dire ces obscures difficultés que l'on suscite au prince de Conti? « Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes (1). L'un vous dit : « J'y donne les mains, pourvu qu'un tel y condescende; » et ce tel y condescend, et ne désire plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rieu n'avance; les mois, les années s'écoulent inutilement : <( Je m'y perds, dites-vous, et je n'y comiirends rien ; il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent, et qu'ils se parlent. » Je vous dis, moi, que j'y vois clair et que j'y comprends tout : ils se sont parlé. » Il était bien clair en effet que M""' de Maintenon n'avait pas plus oublié son ressentiment contre M. le prince de Conti que sa prédilection pour M. le duc du Maine.
Il y avait déjà longtemps que M. le Duc et le prince de Conti étaient à l'armée du Rhin, sans espoir de s'y distinguer par de glorieux exploits, lorsque, le 29 juin, l'on publia à Paris la déclaration de guerre contre l'usurpateur des trônes d'Angleterre et d'Ecosse. Si les protestants en tous pays avaient accueilli avec des transports de joie la chute de Jacques II, ce fut avec des transports de rage qu'ils virent le roi de France prendre parti contre le roi Guillaume. Alors il n'y eut plus d'autre crime que d'être ami de Louis XIV (2), ni d'autre gloire que de lui faire la guerre; alors le prince d'Orange devint une sorte de Messie comme celui des juifs, conqnérant de tout l'univers, et ceux qui avaient la clef de l'Apocalypse ne l'annonçaient pas mieux que les gazettes , les almanachs et toutes les centuries de Nostradamus. Alors il ne s'agissait de rieu moins (3) que de voir la France vaincue, renversée, bouleversée, et le prince d'Orange couronné à Paris avant la fin de la campagne. Déjà dans les conversations en Hollande on donnait des ordres pour brûler Versailles. Les débarquements sur toutes les côtes de France se faisaient en un clin d'oeil, sans que les vaisseaux français pussent sortir de leurs ports ; chacun espérait revenir en France faire sa récolte, ou tout au moins sa vendange. Telle armée devait prendre la route entre Sambre et Meuse , et aller tout droit à Paris ; une autre parla Lorraine, une autre par la Franché-Comté, avaient le même
(1) Chap. VIII, iv' se.
(2) Béponse d'un nouveau converti à la lettre d'un rifmju-, Paris, 20 décembre 1C88.
(3) Av'is important aux njfugiés (attribué à Bayle). Amsterdam, lUOO.
196 LA ISRUYÈRE
rendez-vous. Eq uu mot, dans uu pa\'s où l'ou trouvait autaut d'assureurs qu'on voulait à 2 p. 0/0 pour les navires les plus exposés aux périls de la mer, on ne trouvait personne qui voulût gager simple contre double que Paris ne serait pas au pouvoir des alliés avant la fin de l'année 1689. Trompés par ces belles espérances et par les promesses de leurs ministres , les protestants qui étaient en France sortaient de leurs tanières (1), et disparaissaient presque aussitôt, dès qu'ils s'apercevaient qu'on les cherchait pour les exterminer ou pour les envoyer aux galères. Et M""^ de Sévigné s'écriait : « Quel diantre d'homme que ce prince d'Orange, quand on songe qu'il met toute l'Europe en mouvement! Et cependant il ne semble plus avoir un souffle de vie : il est tellement incommodé de son asthme, que les troupes qu'il recrute désertent, croyant qu'il va mourir. » Il est vrai, le prince d'Orange était affligé d"une santé délicate ; il poursuivait lentement son but, mais avec une constance inébranlable. Proclamé roi d'Angleterre et d'Ecosse avec la reine Marie, sa femme, il a maintint» (2) l'autorité du parlement et la déclaration des droits , rendit aux anglicans leurs privilèges, aux dissidents leur indépendance, même uu peu de sécurité aux catlioliques accablés par le fanatisme populaire; enfin, armé de courage et de patience, endurci contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les défiances, contre les difficultés et les obstacles, il continua, il acheva un vrai chef-d'œuvre politique, la révolution aristocratique qui a conservé la liberté du peuple anglais. « Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite, répétait la Bruyère (3), ne prend pas le chemin de désespérer, s'il ne lui arrive pas ; et celui au contraire qui désire une chose avec une grande impatience y met trop du sien pour être récompensé par le succès. »
« La plupart des hommes, occupés d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur sufiit d'être inutiles ou dans l'indigence, afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir; et ils profitent rarement de cette leçon si importante (4), que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail, que la république elle-même
(1) M""' de Sévigni;.
(2) « Je maintiendrai » était la devise de Guillaume.
(3) Chap. IV, n" 60.
(4) Chai). H, n in.
eût besoin de leur industrie ou de leurs lumières, qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir. » M. d'Aubigné, neveu de M™'' de Maintenon, n'était pas de l'avis de la Bruyère; cela ne pouvait pas ébranler la solide vérité.
La piété de M. de Beauvilliers commença de fort bonne beure aie séparer des gens de son âge. Un jour à l'armée, où il servait, dans une promenade du roi, il marchait seul un peu en avant; quelqu'un, le regardant, se prit h dire qu'il faisait là sa méditation (1). Le roi entendit : a Oui, dit-il, voilà M. de Beauvilliers, qui est un des plus sages hommes de la cour et de mon royaume. » Cette subite et courte apologie fit taire et donna fort à penser, en sorte que les glosenrs demeurèrent en respect devant son mérite. Ce mérite brilla par une grande prudence dans la diplomatie, lorsque M. de Beauvilliers fut envoyé en Angleterre pour présenter les compliments de condoléance de Sa Majesté au roi Charles II sur la mort de sa sœur, M"" la duchesse d'Orléans; ce mérite brilla par une sage réserve à la cour de France pendant la faveur de M'"'^ de Montespan, devant laquelle M. de Beauvilliers ne consentit jamais à fléchir le genou; enfin ce mérite brilla par une noble modestie en 1685 (2), lorsque, à la mort du maréchal de Villeroy, on lui offrit la présidence du conseil des finances, qui était recherchée par le duc de Montausier, le duc de Créqui et tout ce qu'il y avait de plus considérable à la cour. M. de Beauvilliers n'avait que trente-cinq ans ; il répondit : « Je n'ai nulle connaissance de ces affaires-là, et peut-être le roi se repentirait de son choix. » Il pria donc Sa Majesté de vouloir bien y réfléchir. « J'y ai pensé, répliqua le roi, et songez vous-même à me rendre demain réponse positive. » Le lendemain, M. de Beauvilliers accepta cet honneur, qui valait 48,000 fr. de rente et bien d'autres choses. Attendre une nuit pour se décider à recevoir une telle charge, parut un scrupule si extraordinaire qu'on en fit une légende merveilleuse, rapportée par Saint-Simon comme un fait authentique. Le 16 août 1689 (3), le roi demanda au duc de Beauvilliers s'il ferait autant de difficultés pour être gouverneur du duc de Bourgogne qu'il en avait fait pour être président du conseil des finances. Comment refuser d'être gouverneur
(1) Saint-Simon, éd. Cliérael, t. II, p. 191.
(2) Journal de DangeaUj 5 et 0 décembre 1G85.
(3) T. XI, p. 193.
de l'enfant, après avoir été modérateur du père huit mois auparavant? Il était très digne du poste ani[uel il était appelé ( 1 ), mais il ne l'avait pas demandé. Il avait travaillé pour le mériter, mais le reste ue le regardait pas. D'autres s'occupèrent de le lui obteuir, et il l'accepta.
Cela ue suffit point aux courtisans ; il fallut, pour leur plaire, que M. de Beauvilliers u'eût jamais pensé à cette place et que le roi la lui eût imposée malgré lui. Tout le monde alors voulut avoir l'air de se faire forcer la main pour accepter des fonctions publiques. C'est ce que fit M. de Harlay pour être premier président à la place de M. de Noviou : c'est ce que fit M. de Poutchartrain pour être contrôleur général des finances à la place de M. le Pelletier. Était-ce une manière délicate de faire sa cour à M°" de Maintenon? Du moins c'était alors une sorte de mode que la Bruyère a scrupuleusement décrite (2) : « On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste , on prépare toutes ses machines , toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi selon ses souhaits; les uns doivent entamer, les autres appuyer; l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer : alors on s'éloigne de la cour. Qui oserait soup<;;onner d'Artemou qu'il ait pensé à se mettre dans une si belle place, lorsqu'on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour l'y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées, et dont le courtisan s'est servi tant de fois que, si je voulais donner le change à tout le public et lui dérober mou ambition.je me trouverais sous l'œil et sons la main du prince pour recevoir de lui la grâce que j'aurais recherchée avec le plus d'empressement. » « Les hommes ne veulent pas que l'on découvre les vues qu'ils eut sur leur fortune (3). ni que l'on pénètre qu'ils pensent à uue telle dignité, parce que s'ils ne robtiennent pas, il y a de la honte, se persuadent-ils, à être refusés; et s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d'en être crus dignes par celui qui le leur accorde, que de s'en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie. »
L'on a accusé Féuelou de s'être insinué par l'intrigue dans le sanctuaire de M""' de Maintenon (4), avec MM. de Chevreuse et de Beau- Ci) Chap. n, n" 10.
(2) Chap. vin, n» 43.
(3) Chap. VIII, n" 44.
(4) Saint-Simon, itémoires, éd. Boislisle, t. II, p. 388 et p. 339-342.
villiers, pour se faire nommer précepteur du duc de Bourgogne. Il est vrai que l'abbé de Fénelon dans sa mission du Poitou avait travaillé avec Tabbé de Langeron à convertir M. de Saint-Hermine , parent de M"" de Maintenon; il est vrai que Fénelon écrivait à M. de Seiguelay son admirable lettre sur la difficulté de changer les sentiments de tout un peuple ; il est vrai que Fénelon écrivit à M. de Ghevreuse une lettre non moins belle sur la perfection chrétienne, et même lui exprima l'espoir de voir une sainte dans la personne de M™' de Ghevreuse; il est vrai enfin que Fénelon, non content de diriger les nouvelles catholiques j allait encore prêcher et confesser à Saiut- Gyr, et que M™" de Maintenon, recommandant aux dames de Saint- Louis la lecture de ses lettres et son Education des filles, l'appela un jour un grand auteur. Voilà les intrigues de Fénelon. Nous n'en connaissons pas d'autres ; car vraiment nous ne pouvons prendre au sérieux le reproche qu'on lui fait de vouloir être goûté de l'ouvrier et du laquais aussi bien que des personnes les plus puissantes, et d'avoir des talents qui en ce genre secondaient parfaitement ses désirs. ( "est juste ce que la Bruyère appelait l'éloquence apostolique qui mérite le mieux un évêché. « Fénelon en était-il indigue? et pouvaitil échapper au choix du prince que par un autre choix (1)? »
M. de Beauvilliers (2) avait choisi poiir sous-gouverneur un M. de Denonville, ancien gentilhomme de bon lieu, décoré du gouvernement du Canada, où il avait bien fait et d'où il n'était pas encore revenu : c'était la probité, l'honneur, la piété même, mais la simplicité aussi, et peu éloignée de la sottise. Ge qui fit dire de lui : pourquoi a-t-il obtenu ce poste? Le roi s'était réservé le choix du sous-précepteur. Il y avait là sous sa main un homme fort modeste et d'un rare mérite, légiste distingué, savant de premier ordre, excellent écrivain, esprit supérieur formé comme Fénelon à l'école de Bossuet, et qui avait déjà une graude expérience de l'éducation des princes : c'était l'abbé Fleury. Pourquoi le roi ne l'avait-il pas encore choisi? C'est qu'il avait été précepteur du prince de Conti. Mais il l'avait été aussi de feu M. le duc de Vcrmandois ; le roi se souvint de lui, et le nomma sous-précepteur du duc de Bourgogne. Assurément Fleury n'avait pas demandé ce poste; mais son ami la Bruyère trouvait qu'il l'aurait pu demander sans honte, tant il le méritait. « Quelle plus grande
(1) Chap. XV, n" 39.
(2) Journal de Dcwgeau, note de Saint-Simon.
honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on mérite, on d'y être placé sans le mériter (1)? Quelque grande difHculté qu'il y ait à se placer à la cour, il est encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé. L'on se présente pour les charges de ville ; Ton postule une place dans l'Académie, l'on demandait le consulat : quelle moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre caj)al>le d'nn grand emploi, et de demander ensuite, sans nul mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d'y servir sa patrie, le i^rince, la république. »
M. de Novion, vieux, cassé, presque sourd, quitta la place de premier président à Paris, après cinquante-deux ans de service dans la magistrature, et comblé des bienfaits du roi pour lui et les siens (2). M. de Harlay, en lui succédant, apportait la réputation des grands magistrats de sa famille, une véritable science du droit public , la gravité, le désintéressemeat, la modestie et l'austérité. Saint-Simon prétend (3) que le premier vendait la justice, et que le roi l'avait pris la main dans le sac ; que l'autre était un parfait hypocrite. Mais peut-on accepter le témoignage de Saint-Simon (4) comme celni d'un historien véridique? Le Pelletier, qui avait succédé à Colbert et rempli dignement les fonctions de contrôleur général des finances jusqu'à ce moment, se reconnut incapable de subvenir, sans fouler le peuple, aux nouvelles dépenses de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Il présenta au roi, pour lui succéder, M. de Pontchartrain, comme un homme qui n'était pas encore bien connu, mais qui avait travaillé toute sa vie à se rendre capable d'un si grand emploi. Ses deux dernières places étaient celles de président à Rennes et d'intendant des finances à Paris. Esprit prompt et décisif, Pontchartrain n'avait point les scrupules qui hantaient la conscience de M. le Pelletier (5). Sans doute il voulait aussi faire sou salut; mais une fois les atfaires faites, il n'en conservait nul souci ; sa gaieté inspirait confiance à tout le monde. «. Jamais homme, dit Gourville, n'eut plus de talents et de meilleures dispositions que lui pour le maniement des affaires de finances. J'eus le bonheur d'être connn de lui aussitôt qu'il commença de s'en mêler. Il me sembla
(1) Chap. VIII, n" 44.
(2) De Sourches, t. III, p. 155.
(3) Saint-Simoa, éd. Boislisle, t. II, p. 54, 55.
(4) Saint-Simon eonsiilcré comme historien, par Chiiruel, p. 500, 503.
(5) Mémoires de GouniHe, p. .OOl.
qu'il avait bientôt pris des notions financières qui ne seraient venues qu'avec peine à un autre. Il savait distinguer ceux qu'il croyait plus habiles que Ini, et je m'apercevais bientôt qu'il en savait autant et plus qu'eux. Mais cela n'a pas empêché qu'il n'en ait toujours eu un jietit nombre avec qui il était bien aise de s'entretenir. » Gonrville était fier de faire partie de ce petit nombre. « Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontent jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel; l'on veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient; on l'imprimerait volontiers : « C'est mon ami et je suis fort aise de son élévation; j y dois prendre part, il rrCest assez proche. » Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliez-vous ainsi il y a huit jours ? Est-il devenu, depuis ce temps , plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître (1)? 5) La Bruyère semble avoir connu Pontchartrain depuis longtemps.
Dans les diverses nominations que nous venons d'énumérer, on reconnut l'influence croissante de M""' de Maintenon. Cette influence se faisait sentir d'une singulière façon. Trop souvent le ministre était obligé de venir travailler avec le roi dans la chambre de cette confidente, qui se taisait, mais écoutait tout. « Vous pouvez parler en toute liberté, » disait le roi; mais le ministre n'était plus libre. Comment discuter devant ce témoin à qui rien n'échappait des plus redoutables secrets de l'État? « Des gens vous promettent le secret (2), et ils le révèlent eux-mêmes, et à leur insu; ils ne remuent pas les lèvres, et on les entend; on lit sur leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-même. Enfla quelques-uns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu'il puisse être : « C'est un mystère, un tel m'en a fait part, et m'a défendu de le dire ; » et ils le disent. » M°"' de Maintenon ne trahissait pas les secrets de l'État ; mais quelquefois ceux qui la voyaient souvent les devinaient sans le lui dire, les contaient ensuite, comme des mystères qu'il ne
(1) Chap. VIII, n" 57.
(2)Cliap. V, n"8I.
fallait pas^ révéler, à des amis qui les répétaient. Ce n'est pas là ce qui empêchait les aftaires de liien marcher; mais quelle servitude pour Louvois 1
Alors les dépêches que le roi recevait du théâtre de la guerre devenaient de plus en plus tristes. D'A vaux écrivait que Sa Majesté Britannique avait trouvé l'Irlande ruinée et manquant de tout : à peine y avaiton du mauvais pain à manger et de mauvaise eau à boire. Château- Renaud y porta les armes promises par le roi de France. Pendant qu'il les débarquait dans la baie de Bantry, survint l'amiral Herbert avec la flotte anglaise. Aussitôt Château-Renaud avec l'escadre française lui livre combat, le repousse, et achève son débarquement. Il avait simplement exécuté les ordres reçus. A peine le combat naval fut-il connu à Versailles, que l'on combla Château-Renaud de louanges comme s'il avait remporté une grande victoire; eusnite on l'accabla de critiques pour ne l'avoir pas remportée. Les Irlandais prétendaient n'avoir besoin que de ces armes pour écraser les protestants anglais; on fit de vains efforts pour leur apprendre à s'en servir et pour les soumettre à la discipline française : ils ne purent même pas s'emparer, après un long siège, de la mauvaise place de Londonderry, et se retirèrent en désordre ; beaucouiJ d'ofiîciers français avaient péri dans cette entreprise. Louvois éclatait en reproches contre la légèreté de Jacques II, qui allait perdre ses trois roj'aumes et ne pouvait dissimuler une certaine faiblesse pour ses anciens sujets. « Je ne sais, disait la Bruyère (1), si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un indigue, ne change pas de nom. et s'il méritait plus de reconnaissance. »
On fit comprendre à Louvois que les rois n'étaient pas les seules gens capables d'ignorer leur métier ou d'oublier leur devoir. M. de Courtanvaux, son fils aîné, donnait par sa conduite à l'armée du Rhin de détestables exemples : le puissant ministre fut obligé de faire mettre lui-même son fils en prison, et de le dire tout haut pour qu'on le crût à la cour de France. Il n'en est pas moins vrai qu'on avait eu tort, dans le cabinet du roi, en faisant le i)lau de la campagne de 1689, de trop compter sur la jouissance des flottes françaises et sur les prouesses guerrières des Irlandais. Les escadres d'Angleterre et de Hollande s'étaient réunies en une grande flotte qui croisait entre l'Irlande et la France pour intercepter les communications. L'escadre française
(1) Chap. iv,n"4(;.
DANS LA îiIAISON DE CONDE. 203
de la Méditerranée vint se joindre à l'escadre du Ponant. Seignelay était allé lui-même à Brest pour diriger avec activité les préparatifs militaires. « Mon armée navale, écrivait Louis XIV à d'Avaux, doit au premier bon vent sortir de Brest pour aller chercher celle des ennemis ; et si celle-ci a autant envie de combattre, elle éprouvera bientôt que mes forces sont aussi formidables sur mer que sur terre. » Mais les armées navales ne se rencontrèrent pas, le vent s'y opposa- Elles se retirèrent chacune de leur côté. Pendant ce temps Schomberg avait passé en Irlande avec des troupes anglaises. Les Irlandais qui avaient voulu empêcher son 'débarquement s'étaient débandés ; quelques-uns lui avaient même vendu les armes qu'on leur avait données pour le combattre. Les maladies se mirent dans la petite armée de Schomberg, et l'arrêtèrent court. Voilà le grand succès obtenu en Irlande par le roi de France. Quel rei>roche pouvait-on faire à Louvois ? Sur le continent les Français ne furent pas plus heureux. En Catalogne, le maréchal de Noailles borna ses exploits à faire sauter les murailles de Campredou, sous les yeux du duc de Villa Hermosa qui l'assiégeait. Dans les Flandres, la réputation du maréchal d'Humières fut ruinée par l'échauffourée de Valcourt, où il perdit beaucoup de monde sans autre avantage que de voir le prince de Waldeck se replier eu criant victoire. En Allemagne, les dévastations systématiques que l'on commettait sur nos frontières n'avaient servi qu'à irriter les malheureuses populations des bords du Rhin et à démoraliser les troupes françaises. Elles n'avaient empêché ni le prince Louis de Bade, qui commandait les troupes impériales en Hongrie, de refouler les Turcs vaincus jusque dans les places des Balkans au delà de Weddin, ni l'électeur de Brandebourg de bloquer Bonn avec les troupes de l'Allemagne du Nord, ni le duc de Lorraine de venir avec les troupes de l'Autriche, de la Bavière et de la Souabe, s'établir devant Mayence, et d'en former le siège. Ou se moquait à la cour de France de la lenteur méthodique des Allemands et de leurs téméraires entreprises. On applaudissait à la brillante résistance de M. d'Haszfeld à Bonn et de M. d'Uxelles à Mayence, pendant que M. de Duras s'amusait à faire le dégât sur les derrières de l'armée allemande. Tout à coup le bruit se répandit que l'héroïque garnison de Mayence avait capitulé. On n"y pouvait rien comprendre, on ne voulait pas y croire, ce n'était pas jiossible, puisqu'elle venait de faire une sortie désastreuse pour l'ennemi. C'était vrai pourtant, et, après la capitulation de Mayence, le
duc de Lorraine envoya des renforts considérables à l'électeur de Brandebourg, et Bonn fut réduite aussi à capituler. Ainsi la France n'était point entamée, mais la campagne finissait à son détriment et au profit de ses ennemis. M"" de Maintenon n'avait rien à dire, les faits parlaient assez liant. La garnison de Mayence avait manqué de poudre, c'était la faute de Louvois; il y avait du désordre dans l'armée française, c'était la faute de Louvois; on s'était jeté inconsidérément dans une guerre difficile , c'était la faute de Louvois ; on avait fait un mauvais plan de campagne et on l'avait mal exécuté, c'était la faute de Louvois ; enfin on avait flétri la gloire du roi par des cruautés inutiles ou funestes, c'était toujours la faute de Louvois. Pour s'expliquer ces faits incroj'ables, on inventa des histoires assez fantastiques (1), comme la querelle du roi et de Louvois sur une fenêtre de Trianon, et la scène de la chambre de M"" de Maintenon, où le roi faillit, dit-on, assommer son premier ministre à coups de pincettes. La vérité est que l'on crut alors Louvois perdu, et que Trêves fut sauvée; enfin l'on renonça au détestable système de la dévastation.
Le voilà donc jugé, cet homme (2) à qui l'arrogance tenait lieu de grandeur, l'inliumanité de fermeté, et la fourberie d'esprit. Le voilà jugé : il ajoutait la malice au mensonge. Les courtisans accouraient pour le voir entrer dans la chambre de M"" de Maintenon , épuisé de fatigue, brisé par la fièvre et triste comme l'infortuné qui va au supplice en place de Grève. « L'on court les malheureux, disait le philosophe (3), pour les envisager ; l'on se range eu haie, ou Ton se place aux fenêtres pour observer les traits et la contenance d'un homme qui est condamné et qui sait qu'il va mourir : vaine, maligne, inhumain r curiosité; si les hommes étaient sages, la place publique serait abandonnée, et il serait établi qu'il y a de l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux, contem^ilez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et qu'il en reçoit les compliments ; Hsez dans ses yeux, et au travers d'un calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré de soimême ; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur sou visage, comme il ne songe plus qu'à vivre et
(I) Saint-Simon.
(■2) Chap. XI, n" 25.
(3) Chap. vill, n" 50.
à avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ue peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son propre bonheur, quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux : il ne répond pas, il ue les voit pas ; les embrassemeuts et les caresses des grands, qu'il ue voit plus de si loin, achèvent de lui nuire; il se déconcerte, il s'étourdit : c'est une courte aliénation. Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces ; que de choses pour vous à éviter! »
M. de Seignelay était rentré à Versailles le 14 septembre, après avoir exercé le commandement en chef des flottes du roi ; il semblait triomphant, aiiprès de Louvois, lorsqu'il fut nommé ministre secrétaire d'État de la marine royale le 4 octobre 1689. M. de Seignelay (1), écrivait M"" de Sévigué, me paraît comme Bacchus jeune et heureux qui va conquérir les Indes. Ministre d'Etat à 30 ans, il voulait jouir de son bonheur, il le goûtait à longs traits : tout chez lui respirait l'amusement et la joie. Il ue songeait qu'à vivre, qu'à avoir de la santé ; et déjà la fièvre le minait! il n'avait guère plus d'un an à vivre , il était condamné à mort. « Dieu est jaloux de sa gloire, lui écrivait Fénelon; celle des hommes l'irrite. Il résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. » Bientôt aussi Seignelay sera jugé.
« Vient-ou de placer quelqu'un dans uu nouveau poste (:3), c'est un débordement de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement : on en a au-dessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation ; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'uu homme ce qu'ils en pensent et ce qu'ils n'eu pensent pas, comme de louer souvent celui qu'ils ne connaissent point. L'homme d'esprit, de mérite ou de valeur devient en un instant un génie de premier ordre, uu héros, uu demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures qu'on fait de lui, qu'il paraît difforme près de ses portraits ; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse et la complaisance viennent de le porter ; il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l'avait mis, tout le monde passe facilement à un autre avis ; eu €st-ii entièrement déchu, les machines qui l'avaient guiudé si haut
(1) K"'" de Sévigné, t. IX, p. lis et 2iG.
(2) Chap. vm, u'J 3-2.
par l'applaudissement et les éloges sont encore toates dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris : je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s'étaient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien. » Heureux alors s'il ne trouve pas encore dans ses fidèles amis des flatteurs qui le repaissent de consolations frivoles, ou qui le désolent par leurs reproches et par leurs insultes, en voulant qu'il soit coupable parce qu'il est malheureux.
Les rois ne sont pas à l'abri de ces retours de la fortune et de l'opinion. Jacques II les avait éprouvés, et Louis XIV lui-même commençait à les sentir. Il se flattait d'être le seul soutien de la religion catholique (1) ; il avait accusé le pape de la trahir. « (Jeux qui se sont ligués pour la perdre n'appréhendent rien , avait-il écrit au saint-jière (2), que de la puissance que Dieu a mise en ma main. » Il avait cru que Dieu continuerait à lui donner ses bénédictions. Mais, malgré son orgueil, il put reconnaître qu'il était aussi déjà jugé. Un homme qui n'avait plus que bien peu de jours à vivre, un homme si malade qu'il était déjà condamné à une mort prochaine, le 11. P. Cheminais, prêchant devant la reine d'Angleterre (3), osa faire entendre la vérité, qui s'appliquait à Louis XIV aussi bien qu'à Jacques II. Voici ses paroles sur un sujet si délicat : « Je soufl're, disait l'Apôtre (4), mais je n'en ai point de confusion; car je sais qui est celni sur la parole duquel je me repose. C'est une erreur du monde de se persuader que ceux-là sont à plaindre qui dans leurs afflictions n'ont plus de ressources que dans les pensées de la foi. Il nous semble quelquefois que Dieu serait plus glorifié s'il donnait du succès aux personnes dont l'exaltation est nécessaire pour le bien de l'Église, que c'est abandonner ses intérêts que de négliger les leurs. Non, chrétiens, ce n'est point là l'esprit de l'Évangile ; laissons à Dieu le soin de sa gloire, et prenons garde que nous ne so3'ons plus jaloux de la nôtre que de la sienne. Il connaît mieux que nous par quelle route il y doit aller : ce n'est ni à la puissance des grands, ni à la valeur des guerriers, ni à l'éloquence des orateurs, ni à la sagesse des philosophes, ni à l'opulence des riches que l'Église de Jésus-Christ
(1) Prologue (VEsther.
(2) De Sourclies, t. III, p. 4G et p. 4!)5-19(!.
(3) Cheminais mourut le 15 septembre 1G80.
(4) Saint Paul, 2« épître i Timothée, ch. I.
est redevable de son établissement et de son progrès : c'est au sang des martyrs, c'est à la patience des chrétiens ; la foi s'est établie par là, et j'ose dire qu'elle se conservera par là plus que par tonte autre voie. Tandis que l'Église aura des chrétiens fidèles, patients, humbles, soumis, résignés, courageux et constants dans les afflictions, des hommes faits de la sorte feront plus d'honneur à la religion que des conquérants. Dieu n'a besoin de personne. »
Innocent XI mourut le 12 août; on le sut à Versailles le 23 ;des courtisans en témoignèrent une joie indécente (1). « Ou ne pourrait se défendre, dit la Bruyère (2), de quelque joie à voir périr un méchant homme : l'on jouirait alors du fruit de sa haine, et l'on tirerait de lui tout ce qu'on en peut espérer, qui est le i:)laisir de sa perte. Sa mort enfin arrive, mais dans une conjoncture où nos intérêts ne nous permettent pas de nous en réjouir : il meurt trop tôt ou trop tard. » Lorsque le pape Alexandre VIII fat nommé (3), Dangeau écrivit : ((. Ce pape-là a beaucoup d'esprit; on espère qu'il songera à donner la paix à l'Europe et à soutenir la religion catholique. » Louis XIV rendit le comtat Venaissiu et se relâcha sur les franchises de son ambassade à Rome. Alexandre VIII, suivant les volontés du roi de France, essaya de se porter comme médiateur entre les belligérants; mais les catholiques ne voulurent point écouter ses conseils pacifiques, et il n'eut aucun crédit sur les puissances protestantes. Il ratifia la nomination des évêques français nommés par le roi, qu'Innocent XI n'avait pas voulu reconnaître ; mais sur la déclaration du clergé gallican, et sur les quatre articles que Louis XIV avait fait voter au concile national de 1682, il ne fit aucune concession qui put altérer les dogmes de l'Eglise. Tout ce que la profonde diplomatie française gagna fut un compliment à JVI. de Chaulnes, qui revint chargé de dire au roi de France combien le saint-père se sentait obligé envers lui de la part qu'il avait prise à sou élection. « Les grands esimts, dit Bossuet, s'imaginent remuer toutes choses en ce monde et gouverner les affaires humaines à leur gré ; ils oublient qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux, comme ils se servent et se moquent des autres hommes. »
Quand M. le Duc revint de l'armée (7 novembre), il était de mau-
(1) De Sourches.
(2) Chap. IV, n" GG.
(3) Journal de Dangeau, t. III, p. 10 (18 octobre 1GIS9).
vaise humeur : il avait fait uue triste campagne , sans gloire et sans profit. Partout les événements réi)oudaient mal au but proposé. La fortune semblait prendre le parti de rimprévoj'auce ; la Providence, celui du crime. Les plus justes desseins échouaient; les efforts persévérants n'aboutissaient à rien ; les plus sages mesures avaient daus l'application des conséquences étranges, et la politique des hommes d'État les plus habiles était contrariée, renversée par des rencontres tellement irrégulières qu'on n'y pouvait plus rien comprendre. Les philosophes eux-mêmes étaient réduits au désespoir, et les courtisans parlaient de renoncer an monde pour se retirer dans la jilns affreuse solitude. « 0 temps! ô mœurs! s"éerie Heraclite (1), ô malheureux siècle ! siècle rempli de mauvais exemples , où la vertu souffre , oh le crime domine, où il triomphe! Je veux être uu Lycaon, un Égiste; l'occasion ne jieut être meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de prospérer. Un homme (2) a dit : « Je passerai la mer; je dépouillerai mon père (3) de son patrimoine; je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses Etats; » et comme il l'a dit, il l'a fait. Ce qu'il devait aj^préhender, c'était le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi ; mais ils tiennent pour lui, ils lui ont presque dit : « Passez la mer, dépouillez votre père , montrez à tout l'univers qu'on peut chasser uu roi de sou royaume ainsi qu'un petit seigneur de son château ou un fermier de sa métairie; qu'il n'y ait plus de différence entre un simple particulier et nous ; nous sommes las de ces distinctions : apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-mêmes à uu étranger, qu'ils ont moins à craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance. » Qui pourrait voir des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille ? Il n'y a point de charges qui n'aient leurs privilèges ; il n'y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre : la dignité royale seule n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime (4), ouvre ses bras à uue famille malheureuse. Tous les autres se liguent pour se venger de lui. et de l'appui qu'il donne à uue cause
(1) Chap. XII, n° 118.
(2) Le prince d'Orange.
(3) Jacques II.
(4) Louis XIV.
qui leur est commune. L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à riûtérèt de l'honueur, de la religion et de leur état (1) ; est-ce assez? à leur intérêt personnel et domestique :il y va, je ne dis pas de leur élection, mais de leur succession, de leurs droits comme héréditaires ; eufiu dans tous l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince (2) délivrait l'Europe, se délivrait lui-même d'un fatal ennemi (3), allait jouir do la gloire d'avoir détruit un grand empire (4) : il la néglige pour une guerre douteuse (5). Ceux qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent '(6) ; et lorsqu'ils pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la promettent. 0 pâtres! continue Heraclite, ô rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à vous, si vous n'avez point le cœur percé par la malice des hommes, si ou ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et de loups cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à boire l'eau de vos citernes. »
Démocrite, ou la Bruyère, riait de ce qui faisait pleurer Heraclite. En effet, les ennemis de la France n'étaient guère plus heureux que les courtisans de Louis XIV. Schomberg n'avait pas grand succès en Irlande ; l'échaulfourée de Valconrt n'était pas une victoire pour Waldeck; la prise de Mayence et celle de Bonn, obtenues par des sacrifices énormes, n'étaient qu'une consolation pour les armées qui devaient entrer victorieuses dans Paris. Enfin le prince d'Orange, qui avait juré de brûler Versailles comme les Français avaient brûlé son château de Meurs (7), en était encore bien éloigné. Pour les ministres protestants, qui avaient prédit que la France allait être envahie par les armées étrangères, quel efiVoyable démenti que les ravages exercés par les armées françaises dans la vallée du Rhin, que ces déserts qui couvraient les frontières du royaume! Que devenaient les calculs de Jurieu sur l'Apocalypse? C'était, dit Bossuet (S), un grand avantage remporté en faveur de la raison et du bon sens contre la superstition
(1) Cf. Prologue cl'A'.-«/(f/-.
(■-') L'empereur Lcopold.
(3) Les Turcs.
(1) L'empire ottoman.
(5) Contre la France.
(6) Les papes : Alexandre YIII surtout.
(7) De Sourches.
(S) Bossuet, 2'- Arei-tissement, a" 12, vol. XV, p. 257.