MORALE POPULAIRE
Obscurité de la quatrième édition. — But de l'auteur. — Originalité de sa morale populaire. — Qu' entendait-il par le peuple ? — Il passe en revue les différentes classes de la société depuis la plus basse jusqu'à la plus haute . et tire de cette revxie une conclusion morale qui convieut à toutes : il ne faut mortifier personne. — Ensuite il applique ce précepte aux divers âges de l'homme indifféremment , à l'enfance, à la jeunesse, à- l'âge mûr et à la vieillesse. — Il traite des caractères de chaque âge et décrit les passions qui lui appartiennent, comme l'amour, l'amitié, l'ambition, l'avarice, la vanité, l'égoisme et l'esprit de routine. — Il prouve avec M"" Dacier que le cœur humain est toujours et partout le même, en Grèce, à Home et à Paris. — Mais s'il signale bien des vices et abus, il montre aussi des réformes dont il a été témoin. — Toujours préoccupé de l'intérêt du peuple , il déplore la guerre de la ligue d' Augsbourg. — Peu lui importe la gloire militaire des grands et du roi: il veut être tranquille et jouir des douceurs d'un bon gouvernement. Aussi prévoit-il dans l'avenir des révolutions en France comme celle d'Angleterre. — Du progrès dans les arts, dans les sciences et dans les institutions politiques.
Le 15 fL'vrier 1089, la quatrième édition de l'oavrage de la Bruyère fut achevée d'imprimer. Il n'y avait rien de changé ni dans le Discours sur Théophraste , ni dans la traduction française des Caractères de Théophraste ; mais les Caractères ou Moiurs de ce siècle avaient subi de tels changements que c'était un ouvrage nouveau, dit l'auteur luimême. D'abord, le volume était doublé : il contenait 764 remarques au lieu de 420 ; et parmi les 344 remarques inédites il y en avait bon nombre pins étendues que celles qui avaient été déjà publiées. Les seize chapitres, étrangement gonflés, n'avaient plus la même composi-
tiou : pour faire de la place aux nouvelles remarques, l'auteur avait transposé plus de 300 remarques anciennes, soit dans les mêmes chapitres, soit d'uu chapitre dans Tautre. S'il y avait peu de méthode dans la première édition, il y en eut encore moins dans ia quatrième. De là une évidente confusion dans l'ensemble des chapitres, et une certaine obscurité dans bien des remarques. L'auteur ne l'ignorait pas; car il disait (1 ) : « Les sots lisent un livre et ne l'entendent point; les esprits médiocres croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est point et ne pas entendre ce qui est fort intelligible. » L'auteur profita de cette confusion et de ces obscurcîtes, non seulement pour se protéger contre les attaques des lecteurs malintentionnés, mais encore pour faire accepter de son public quelque chose de plus rare et de plus hardi.
M'"" de Scudéry, dans ses Nouvelles conversations de inorale (2), décrit la maison de campagne de Zénobie, l'une de ses héroïnes. Rien n'y manquait pour le plaisir de ses hôtes. Outre les enchantements d'un site magnifique, de frais ombrages, de charmantes promenades, et le voisinage de jolies rivières, on trouvait dans cette maison un billard, un clavecin, des guitares, des théorbes, tout ce qui peut servir à l'amusement, et les livres nouveaux les plus agréables à lire : les Essais de morale àe Nicole, la morale universelle, la morale de Tacite, la morale d'Epicure, la morale de la cour, la morale à la mode, la morale galante, la morale des politiques, la morale des dames, jusqu'à la morale des hypocrites. Il ne fallait pas y chercher une morale du peuple, c'était inconnu. Ou s'occupait beaucoup de morale dans les conversations, dans les romans, dans les sermons et même au théâtre; mais dans la société polie on professait un tel dédain pour les mœurs du peuple, qu'on n'y faisait guère attention que pour s'eu moquer. Aussi 31"' de Scudéry u'enseiguait sa morale qu'à la bonne compagnie, et elle avait raison : qu'est-ce que le peuple aurait pu comprendre à. l'analyse minutieuse des sentiments divers de deux caméléons qui ressemblent beaucoup à des courtisans, et à l'histoire authentique de la coquetterie dans tous les temps, mais surtout pendant la jeunesse de la vénérable octogénaire ? Les dames et les demoiselles de Saint-
(l)Chap. I, n» 35.
(2) Achevé tV imprimer , .10 juin 1G88, t. I, p. 5.
Cyr faisaient leurs délices de cette morale. M™° de Sévigné (1) la portait aux nues, en rêvait pendant son sommeil, et déclarait, quoique bien éveillée, que l'agrément de cette morale ne finirait jamais. La Bruyère remarque, dans la préface de sa quatrième édition , « qu'il n'est pas permis de négliger le peuple )>.
« Les grands, dit Claude Fleury (2) , accoutumés dès l'enfance à se distinguer de tout le reste des hommes et à se regarder comme des divinités terrestres, considèrent leurs domestiques et leurs valets comme des animaux d'une autre espèce, nés pour servir à toutes leurs fantaisies et pour être les instruments de leur commodité. » C'est pour cela que Bossuet, dans sa Politique tirée de l' Ecriture sainte (3), commença par exposer au Dauphin que tous les hommes sont frères, que les rois ne sont point exempts de cette loi, que Dieu leur défend de s'élever au-dessus de leurs frères par un sentiment d'orgueil, et que c'est à cette condition qu'il leur promet un long règne. « Nous voyons, dit Bossuet, la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables : un même Dieu, un même objet, une même fin, une origine commune, un même sang, un même intérêt, un besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur de la vie. » Aussi la Bruyère « crut devoir glisser dans sa quatrième édition quelques pen- .sées et réflexions à l'usage du peuple ».
L'auteur avoue (4) « que ces pensées et ces réflexions n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres : le lecteur peut les condamner. Bien qu'elles semblent admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, l'auteur les eût certainement proscrites, s'il en eût eu la liberté. Mais s'il arrive qu'elles plaisent à quelques-uns et que cela leur fasse accepter d'utiles vérités , il ne faut pas s'en repentir. » Il ne s'en repentit point. En effet, k qui dit peuple dit plus d'une chose (5) : c'est une vaste expression, et l'on s'étonne de voir ce qu'elle embrasse, et jusques où elle s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands : c'est la populace et la multitude ; il y a le peuple qui est opposé aux sages , aux habiles et aux vertueux, ce sont les grands comme les petits. » Nous ne devons pas nous étonner du développement qu'ont pris dans
(1) T. Vlir, p. 371.
{2) Devoirs des grands et des domestiques , p. 7. Paris, 1688.
(3) Livre I", article l""-. Propositions 3, 4, 5, 6.
(4) Préface de la 4» édition.
(5) Chap. IX, n» Ô3.
138 LA BRUYEEE
la quatrième édition ces quelques pensées et réflexions à l'usage du peuple.
Nous u"avons pas ici la fade et insipide Doctrine r/cs mo't/rs par Gomberville (1), qu'on venait de réimprimer. Au lieu de promettre en un titre pompeux d'enseigner à tous la manière de parvenir à la sao'esse universelle, au lieu d'exposer avec emphase des lieux communs qui ne touchent personne, la morale populaire insinuait modestement d'utiles conseils parmi les remarques que le gentilhomme de la maison de Condé avait faites à la cour de France. « Sensible, familière, instructive et accommodée pour le simple peuple » , elle convenait à tous, même aux grands et aux gens du monde qui voulaient l;i, proscrire. Pour répondre à l'insolente ironie de ces esprits altiers qui croient que leur jugement fait le bon sens, la Bruyère entreprit de démontrer suivant sa méthode ordinaire, par l'expérience de tous les jours, que ses pensées et réflexions ii l'usage du peuple n'étaient j^as de vaines rêveries ni des hypothèses sans fondement, mais des observations qui s'appuyaient sur des faits constants et toujours faciles à vérifier. Alors , passant en revue les différentes classes de la société, il fit voir quelque chose de noble et d'honorable dans les plus basses, et quelque chose de bas et de vil dans les plus hantes. C'est un tableau de la comédie humaine dans la société du dix-septième siècle, comme l'a confusément entrevu de nos jours M. Edouard Fournier.
Pour bien comprendre la démonstration de la Bruyère, cherchons avec lui les hommes qui occupaient le dernier rang dans l'échelle sociale, les plus misérables et les plus grossiers, les plus abjects de toute la France. « Il y avait autrefois, dit Fleury (2), des serfs par toute la France ; il se voit encore grand nombre d'affranchissements , même de ceux des environs de Paris. A présent il n'y a plus de serfs qu'en Champagne, en Bourgogne et quelques pays voisins. » Mais quelque profond que fût leur abaissement, le moraliste saura bien les relever, et faire ressortir ce qu'il y a de grand et de généreux dans leur condition (3 ) : « L'on voit certains animaux farouches , des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brfilés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une
(1) A Paris. 1688, in-I2, chez Jacques Legras, à l'entrée de la galerie des prisonniers, à l'image Notre-Dame au Palais.
(2) Cl. Fleury, Institution au droit français; Droit priri; ch. III.
opiuiâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. )> Ou a voulu voir dans ce caractère le portrait du paysan français sous Louis XIV, c'est une erreur. Depuis longtemps le paysan français était de condition franche, depuis le treizième siècle en Normandie (1). Il était même devenu partout propriétaire foncier. C'est pour cela que la Bruyère préférait la vie du laboureur à celle du bourgeois, et trouvait le paysan normand plus doux et pins poli que les magistrats.
Après le serf venait le manœuvre : il n'était pas attaché à la glèbe, mais il n'était guère plus libre et faisait un triste métier. « Il y a, dit la Bruyère (2), des créatures de Dieu qu'on appelle des hommes, qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre : cela est bien simple, c'est bien peu de chose. Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent les jours h ne rien faire : c'est encore moins que de scier du marbre. »
Ce qui était bien pire, c'était la vie de certains nobles de province. Ils ne se contentaient pas de ne rien fixire : « Dom Fernand, dans sa province (3), est oisif, ignorant, médisant, querelleur, fourbe, intempérant, impertinent; mais il tire l'épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes :etil sera tué. » C'est le seul service qu'il puisse rendre à l'Etat. « Le noble de province (4), inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite , répète dix fois le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, qu'il ne changerait pas contre les masses d'un chancelier. » Et ces gens-là se moquent des gens d'esprit!
« Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots : ils sont dans le monde (5) ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans consé-
(1) Chap. VII, n" 21, chap. XII, n» 22.
(2) Chap. XII, a" 102.
(4) Chap. XI, n" 130.
(5) Chap. V, n" 5fi.
queuce. » Cependant il ne faut jamais hasarder la plaisanterie même la plus douce et la plus permise (1) qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit; mais jamais avec des provinciaux, ils sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux. Pourquoi (2)? « Il y a une chose que l'on n"a point vue sous le ciel, et que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en aucuns partis; où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance ; où un mariage n'engendre point une guerre civile; où la querelle des rangs ne se réveille point à tous moments par l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et parles obsèques ; d'où l'on a banni les ca/jiœts, le mensonge et la médisance; où l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs ; où le doyen vit bien avec ses chanoines ; où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains , et où ceux-ci souffrent les chantres. » Dans les grandes villes la scène est plus large, mais c'est toujours la même pièce que l'on joue. « L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots ^exploit, de saisie, à' interrogation, àe promesse, et de plaider contre sa promesse (3). Est-ce qu'il n'y aurait plus dans le monde la plus petite équité ? Serait-il au contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas dû , ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent? » — ce Otez les passions, l'intérêt, l'injustice (4), quel calme dans les plus grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de l'embarras. »
La fortune est l'idole de toutes les classes de la société. « Faire fortune est une si belle phrase (5), qui dit une si bonne chose, qu'elle est d'un usage universel : elle a passé de la cour à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l'un et l'autre sexe ; il n'y a point de lieux sacrés ou profanes où elle n'ait pénétré ; on la reconnaît dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers, aux barbares ; il suffit d'être homme pour s'en servir. » — « Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail {f>) ! si vous avez négligé
(1) Chap. V, n" 51.
(2) Chap. y, n° 50.
(.3) Chap. XI, -a." 27.
(4) Chap. XI, n" 27.
(5) Chap. VI, n» 3G.
(6) Chap. VI, n" 82.
la moindre chose, quel repentir! » — « Les passions tyrannisent l'homme (1) ; et l'ambition snspend eu lui les autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les vertus. Ce Tryphon quia tous les vices, je l'ai cru' sobre, chaste, libéral, hirmble et même dévot :je le croirais encore, s'il n'avait enfin fait sa fortune. » — « L'on ue se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir (2) : la bile gagne, et la mort approche, qu'avec un visage flétri, et des jambes déjà faibles, l'on dit : « Ma fortune, mon établissement. » La Bruyère, sans courir après de la fortune (3), avait trouvé son établissement dans la maison de C'ondé, sinon au moment où cela lui eût fait le plus de plaisir (4), du moins à un âge où il pouvait encore examiner les divers étages de la société française (o), et rire lui peu avant de mourir.
« L'on remarque dans les cours (6) des hommes avides qui se revêtent de toutes les conditions pour eu avoir les avantages : gouvernement, charge, bénéfice, tout leur convient; ils se sont si bien ajustés, que par leur état ils deviennent capables de toutes les grâces ; ils sont amphibies, ils vivent de l'église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez : « Que font ces gens-là à la cour? » ils reçoivent, et envient tous ceux à qui l'on donne. » Dans le peuple ou trouvait également des gens à qui une faim insatiable d'avoir et d'amasser ne laissait pas le moindre repos (7) : « Brontin, dit le peuple, fait des retraites, et s'enferme huit jours avec des saints : ils ont leurs méditations, et il a les siennes. » Ergaste sait (8) convertir en or les roseaux, les joncs et l'ortie : il trafiquerait de tout pour que le peuple, d'où il est sorti, puisse le voir riche avec une meute et une écurie. v( Il n'y a au monde que deux manières de s'élever (9), ou par sa propre industrie ou par rimbécillité des autres. » Comment expliquer le succès des médecins qui, manquant de remèdes spécifiques (10), ne permettent pas à ceux qui les ont de guérir leur malade? et la vogue
(1) Chap. VI, n" 50.
(.2) Chap. VI, n" ,">1.
(3) Chap. i.v, ni 5'.).
(i) Chap. IV, n" 62.
(ù) Chap. IV, u" 63.
(6) Chap. VIII, n» 4li.
(7) Chap. VI, n» 30.
(8) Chap. VI, n<= 28.
(9) Chap. VI, n" 52.
(10) Chap. XIV, n" GG.
de ces charlatans (1) qui, pour ue pas laisser monrir nu malade, le tuent? Pourquoi souffre-t-on dans la république ces chevaliers d'industrie qui vivent (2) d'expédients en trompant le i)ublic? a Ou y souffre bien les chiromanciens et les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qtii connaissent le passé par le mouvemeut du sas, ceux qui font voir dans uu miroir ou dans un vase d'eau la claire vérité; et ces gens en effet sont de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les parents ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à être trompés. »
€ Ce qui disculpe le fat ambitieux (3) de son ambition est le soiu que l'on prend, s'il a fait nue grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir. » Il est ridicule, dites- vous. « Un projet assez vain, reprend le moraliste (4), serait de tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule ; les rieurs sont de son côté. » X'en soyez pas surpris. « N*** (.j), avec uu portier rustre, farouche, tirant sur le suisse, avec un vestibule et uu antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un et se morfondre, qu'il paraisse enfin avec une mine grave et une démarche mesurée, qu'il écoute un peu et ue reconduise point : quelque subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque chose qui approche de la considération. » C'est pourquoi a Chrysaute (6) (en grec, fleur d'or), homme opident et impertinent, ne veut pas être vu avec Eugène (en grec, bieu né) qui est homme de mérite, mais pauvre : il croirait en être déshonoré. Eugène est pour Chrysaute exactement dans les mêmes dispositions : ils ne courent pas risque de se heurter. » Le jihilosophe n'avait-il pas le droit de rire en lui-même de tous ces hommes qui se croyaient bien au-dessus du laboureur ou de l'ouvrier, et qui se méprisaient les uns les autres ?
Peut-être le trouvez-vous sévère ; ils l'étaient bien plus encore entre eux. « Si l'on partage la vie des P. T. S. (les partisans) (7) en deux
(1) Chap. XIV, n'^ G7.
(2) Chap. XIV, n» 69.
(3) Chap. VI, n» 3.
(4) Chap. VI, n» 10.
(5) Chap. VI, n' 11.
(6) Chap. VI, n» 54.
(7) Chap. VI, n» 32.
portions égales, la première vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisiue de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres. » Au fond, le financier n'était pas plus avide que les autres hommes ; mais il était plus dur. « Cet liomme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre (1), n'a pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants : ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que vous soyez do la misère de leur condition j vous ne pensez pas à l'adoucir; vous ne le pouvez pas en efl'et, vous tenez table, vous bâtissez ; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre bienfaiteur, qui a j)assé à la vérité du cabinet à l'autichambre : quels égards ! il pourrait aller au garde-meuble. » La dureté du tinancier pouvait tenir à son caractère; mais u'eût-elle pas été naturelle à l'homme, il l'acquérait dans l'exercice de ses fonctions. « Il y aune dureté de complexion (2) ; il y eu a une autre de conditiou et d'état. L'on tire de celle-ci, comme de la première, de quoi s'endurcir sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille ? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants. » Mais les financiers les plus fastueux étaient sujets à de telles catastrophes qu'ils faisaient pitié à tout le monde , même à ceux qui admiraient leur bonheur. « Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse, et sur l'extrême bonheur du maître qui la possède (3). Il n'est plus; il n'eu a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous : il u'y a jamais eu uu jour sereiu ni une nuit tranquille ; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en ont chassé : il a tourné la tête , il l'a regardée de loin une dernière fois ; et il est mort de saisissement. » Ou ignore quel est le malheureux qui vécut et mourut si tristement; mais il n'était pas rare de voir des financiers , qui s'étaient enrichis trop facilement, ne pas savoir régler leur dépense sur leur recette : et il était bien permis à l'ancien trésorier de France à Caen de les plaindre, non sans ironie, d'être si mauvais comptables.
(.( La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des per-
(1) Chap. vt, n" 33.
(2) Chap. VI, n" 34.
(3) Chap. VI, n" 79.
sonnes des deux conditions, de la robe et de l'épée (1), est que l'état seul, et non le bien, règle la dépense. y> Cela peut à la rigueur se comprendre pour l'épée, qui était l'état militaire, c'est-à-dire le métier de la noblesse. Mais dans la robe, qu'est-ce qui poussait les hommes à se ruiner? « Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à l'aise bon praticien, veut être officier (2); le simple officier se fait magistrat, et le magistrat veut présider; et ainsi de toutes les conditions, où les hommes languissent serrés et indigents, après avoir tenté au delà de leur fortune, et forcé, pour ainsi dire, leur destinée : incapables tout à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches. » « Le mariage alors, qui devrait être à l'homme une source de tous les biens (3), lui devient par la disposition de sa fortune un lourd fardeau sous lequel il succombe : ou bien il ne se sert pas de son bien (4) pour marier ses filles, pa3er ses dettes et faii'e des contrats, c'est-àdire il uéglige sa femme et ses enfants : ou bien sa femme et ses enfants (5) sont une violente tentation à lafraude, au mensonge et aux gains illicites. La Bruyère avait vu dans sa famille cette étrange situation entre l'indigence et la friponnerie, et il s'expliquait ainsi le singulier métier que font certains avocats : « La principale partie de l'orateur (6), c'est la probité : sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle ; et il est de la classe des avocats dont le proverlje dit qu'ils sont payés pour dire des injures. »
En ce temps-là, il arriva une grande querelle entre les maîtres des requêtes et les avocats du parlement de Paris (7). 31. Lavocat, maître des requêtes, s'avisa de plaider la cause de son beau-frère dans uu procès au grand conseil. IL Ferrarj', avocat de la partie adverse, commença sa réplique par dire que dans le plaidoyer de M. Lavocat il u"y avait que deux choses, qui étaient : de l'ignorance dans le droit, et de la fausseté dans le fait; ensuite il plaida violemment et emporta ce qu'il prétendait. Peu de jours après, M. Lavocat, qui était le doyen de
(1) Chap. VI, n" 62.
(2)Chap. Ti, n° 81.
(3) Chan. VI, iv 01.
(4) Chap. VI, n" 77.
15) Chap. VI, n» 61.
(6) Chap. xir, n" 49.
(7) De Sourches, t. II, p. 32, 33.
son quartier, tenait l'audience aux requêtes de l'Hôtel. Ferrary se préseuta pour plaider une cause qui était la première au rôle ; mais M. Lavocat dit à l'huissier d'appeler une autre cause. Ferrary se leva et demanda pourquoi on lui faisait injustice. M. Lavocat dit à l'huissier d'appeler la cause qui suivait celle de Ferrary. Cet avocat .niors s'échauffa, lit grand bruit, entra même au delà du harreau. M. Lavocat, après avoir consulté les maîtres des requêtes ses confrères , tint ferme et ne donna point audience à Ferrary. Les avocats se retirèrent de la chambre des requêtes de l'Hôtel, disant hautement qu'ils n'y plaideraient pins puisqu'on les traitait ainsi. Les maîtres des requêtes décrétèrent des prises de corps contre les avocats. Les avocats en appelèrent à la grand'cliambre, qui ordonna que les maîtres des requêtes diraient leurs raisons d'agir ainsi. Cette affaire fit grand bruit et fut portée devant le chancelier, qui eu donna avis au roi. Le grand prévôt de l'Hôtel prétend que Ferrary avait bien mérité d'être envoyé à Qnimper-Corentin faire pénitence de sa rébellion. Le roi jugea autrement : les avocats durent aller à la chambre des requêtes de l'Hôtel; mais ayant commencé à dire qu'ils étaient venus pour demander..., les maîtres des requêtes durent, par ordre du roi, les interrompre, avant qu'ils n'eussent eu le temjîs de prononcer le mot d'excuse ou de pardon. Telle avait été la sentence royale. Elle fut exécutée : seulement Ferrary, étant tombé malade , ne put s'y trouver. Qu'en pensa M. de la Bruyère ? « Il y a dans la ville la grande et la petite robe ; et la première se venge sur l'autre des dédains de la cour et des petites humiliations qu'elle y essuie (1). De savoir quelles sont leurs limites, où la grande finit et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se trouve même un corps considérable (les avocats) qui refuse d'être du second ordre, et à qui l'on conteste le premier (2); il ne se rend pas néanmoins, il cherche au contraire, par la gravité et par la dépense, à s'égaler à la magistrature ou ne lui cède qu'avec peine : on l'entend dire que la noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la parole, et le mérite personnel, balancent au moins les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office. »
Il est certain que la vénalité des charges de judicature nuisait à
(1) Chap. VII. n" 5.
(2) Do Sourches, t. II, p. 33. Uistoire du barreau de Paris, par M. Gaudiy, 1. 1, p. IU3-410 , et p. 431-482.
hk BRUYÈRE. — T. II. 10
l'autorité des juges. « Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage (1), et, en montant des moindres conditionsjusqn'aux plus grandes, on remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui jjrépare aux emplois, où les fautes sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, a ses préceptes ; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne sans l'avoir appris, et l'ou s'y tue méthodiquement. Il y a l'école de la guerre : cil est l'école du magistrat ? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps , et le temps assez long que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeuue adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignatioa a fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes. » Cela produisait de singuliers effets. Qui ne connaît cette lettre de M^^de Sévigué à sa fille ? « Il faut que je vous conte (2) ce que c'est que notre premier président; vous croyez que c'est nue l.iarbe sale et un vieux fleuve comme votre lîagusse ; point du tout, c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Harouys; un petit de la Bruuelaye, fort joli, qui a été élevé avec le petit de la Silleraye, que j'ai vu mille fois sans jamais imaginer que ce pût être un magistrat; cependant il l'est devenu par son crédit, et moyennant quarante mille francs il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes; il a de [)lus épousé nue fille que je connais fort, que j'ai vue cinq semaines tous les jours aux états de Vitré ; de sorte que ce premier président et cette première présidente sont pour moi un petit jeune garçon que je ne puis respecter, et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. »
Lajudicature, disait Fléchier (3), est une espèce de sacerdoce, oii il n'est pas permis de s'engager sans l'ordre du ciel : Dieu, dont la providence destine les juges pour gouverner son peuple comme elle destine les prêtres pour le sanctifier, conduit les uns et les autres par les sentiers de sa justice et la voie de sa vérité. « Il s'en faut de peu, ajoute la Bruyère (4), que la religion et la justice n'aillent de pair
(1) Chap. xiv. u» 48.
(2) T. TI, p. •123-424, 27 mai 16S0.
(3) Oraison funébie de Lamoignon, 1G70.
(4) Chap. XIV, n» 47.
dans la république, et que la magistrature ne consacre les honimes comme la prêtrise. L'homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour régler son extérieur et le contraindre ainsi à être grave et plus respecté. » Non, ce n'était pas étrange (1), et le moraliste savait bien pourquoi : malgré l'arrêt de 1684, rendu à la requête de M. de Harlay, il y avait à la ville bien des magistrats qui ne craignaient point de prendre un costume mondain et un air cavalier. Bien jjIqs, la Bruyère avait remarqué un certain nombre déjeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs avaient associés à ceux qu'on nommait à la cour de petits maîtres. « Ils les imitent, dit-il (2) ; ils se tiennent fort au-dessus de la gravité delà robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire : ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très méchants originaux. » La Bruyère comparait cette fatuité d'un certain nombre de jeunes magistrats à la fatuité de quelques femmes de laville (3), (jui cause en elles une mauvaise imitation des femmes de la cour. « C'est, ajoutait-il, quelque chose de pire que la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des villageoises : elle a sur toutes deux l'aftectation de plus. »
La Bruyère comptait plusieurs espèces de mauvais magistrats. 11 y avait d'abord les faux justes. J'ai vu, dit Balzac (4), de ces faux justes deçà et delà les monts. J'en ai vu qui pour faire admirer leur intégrité, et pour obliger le monde de dire que la faveur ne peut rien sur eux, prenaient l'intérêt d'un étranger contre celui d'un parent ou d'un ami, encore que la raison fut du côté du parent ou de l'ami. Pascal (.5), qui vivait dans un monde janséniste, connaissait des magistrats aussi injustes à coutrebiais et par scrupule de conscience. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recom-
(1) Ip.imbert, Recueil de hh . t. XIX, p. 44(). Corre'ijwndance admïnistrdt'ice i^ons Louis A'/r, t. II, p. 301.
(2) Chnp. vu, n» 7.
(3) Chap. VII, n" 16,
(4) Aristlji2)e , ou De la cour, fi" discours. (i) Feiisi'es de Pascal, article III, n» 3.
mander par leurs proches parents. « Il se trouve, disait la Bruyère (1) , des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits de l'amitié et de l'alliance uuiseut à une bonne cause, et qu'une trop grande aftectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes. » Il semble qu'au temps de la Bruyère cette espèce de mauvais juges devenait assez rare : elle était remplacée par une autre espèce qui lui ressemble un peu et qui devenait trop commune. « Combien d'hommes qui sont forts contre les faibles (2), fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qui refusent les petits présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre! » A ce propos le moraliste fait une distinction subtile entre le magistrat coquet ou galant et le magistrat dissolu, et il prétend que le coquet est pire que le dissolu dans les conséquences, k Celui-ci, dit-il (3), cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait souvent par où aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par mille faibles qui sont connus , et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire. » Je n'ose comprendre, je l'avoue, ce que veut dire la Bruyère, à moins qu'il ne désire flatter M. de Novion. Mais il est clair qixe ces magistrats efféminés, coquets, galants ou dissolus, qui sont si forts contre les faibles, rigides et sévères dans les minuties, et qui refusent les petits présents, ne valentpas mieux que le peuple pour lequel ils n'ont nul égard. Et si ce peuple, dont ils écartent les sollicitations avec une inflexible fermeté, ne peut arriver jusqu'à eux parce qu'ils n'admettent que des femmes à qui ils veulent plaire, c'est une honte, non pour lui, mais pour eux. « Un homme de robe à la ville (4), et le même à la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses mœurs, sa taille et son visage, qu'il y avait laissés : il u"est plus ni si embarrassé ni si honnête. » Pourquoi l'homme de robe était-il si embarrassé et si honnête à la cour? « Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes épreuves, et un mérite très accompli, n'appréhendez pas, ô Aristide, de tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous (Ô). » —
(1) Chap. XIV, n'>45.
(2) Chap. XIV, n» 54.
(3) Chap. XIV, n° 4(î.
(4) Chap. VII, n» 8.
(5) Chap. VIII, n>^ 93.
« La noblesse, dites-vous (1), expose sa vie pour le salut de l'Etat et pour la gloire du souverain; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin déjuger les peuples : voilà de part et d'antre des fonctions bien sublimes et d'une merveilleuse utilité ; les hommes ne sont guère capables de plus grandes choses, et jene sais d"où la robe et l'épée ont puisé de quoi se mépriser réciproquement. » — « C'est ainsi. Ce qui est une fois bien étalîli doit durer (2), quoique les choses soient venues en xm cas où l'on en userait autrement si c'était à recommencer. » Les gens d'épée étaient (3) les princes, les ducs et pairs, les maréchaux de France et les grands officiers de la couronne, les gouverneurs et lieutenants généraux des provinces, les gouverneurs et états-majors des villes et places de guerre. C'est pourquoi les gens d'épée avaient le pas sur les gens de robe, et les gens de robe se croyaient obligés de les louer de leur bienveillance et de leur civilité. « Ou loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement par estime ou par gratitude (4). On ne connaît pas souvent ceax que l'on loue ; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le ressentiment : ou est mal content d'eux et on les loue. »
K II n'y a sorte de vertus qu'où ne rassemble en un homme (.5), quand on dit qu'il ne sait pas la cour. » C'est ainsi que dans sa première édition la Bruyère nous a prévenus que la cour renferme tous les vices. Voilà pour le fond : quant à l'aspect général de la cour (6), il change sans cesse, comme ces couleurs qui sont diverses selon les divers joui's dont on les regarde? Qui peut définir la cour? Se dérober à la cour un seul moment (7) , c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain , ou afin que lui-même y soit connu. Tout le monde est petit à la cour (8), même les grands.
On rencontre souvent à la cour des exemples de fatuité. « Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement (9) , qui mar-
(1) Chap. IX, n» -10.
(2) Cl. Fleury, Droit public, ch. IV, règle 27
(3) Vauban, Dime rotjale, p. G7.
(4) Ch.-ip. IX, n» 37.
(5) Chap. riii, n° 1.
(6) Chap. vm, n" 3.
(7) Chap. VIII, n» i.
(8) Chap. VIII, n" 5.
(9) Chap. VIII, no 17.
client des épaules, et se rengorgeut comme une femme : ils vous interrogent sans vous regarder; ils parlent d"un tou élevé, et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents ; ils s'arrêtent, et on les entoure; ils ont la parole, président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite jusqu'à ce qu'il survienne un grand qui , la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les réduise à leur naturel, qui est moins mauvais. y>
Et ce grand lui-même est-il ce qu'il paraît être? « Uu vieil auteur, et dont j'ose rapporter ici les propres termes, de peur d'en affaiblir le sens par ma traduction (1), dit que s'élouguer des i^etits, voire de ses pareils et icenx vilainer et dépriser; s'accointer des grands et puissants, en tous biens et ohevauces, et en cette leur cointise et privante, être de tous ébats, gabs, mommeries, et vilaines besoignes ; estre éhouté, saffrauier et sans point de vergogne ; endurer lirocards et gausseries de tous cliacuns, saus pour ce feindre de cheminer en avant, et à tout son entregent, engendre heur et fortune. » Était-ce Mathias la Bruyère, le ligueur, qui parlait ainsi? Le moraliste est plus modéré. « Il ne laisse pas d'y avoir. comme un charme attaché à chacune de ces différentes conditions, et qui y demeure jusques à ce que la misère l'eu ait ôté (2). Ainsi les grands se plaisent dans l'excès, et les petits aiment la modération ; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et ceux-ci sentent du })laisir et même de la vanité à les servir et à leur obéir; les grands sont entourés, salués, resjjectés; les petits entourent, saluent, se prosternent, et tous sont contents. Mais il en coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles (3), et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu'ils ont faites, que c'est modestie à eux de ne promettre pas encore plus largement. » — « Il est vieux et usé, dit uu grand (4) ; il s'est crevé à me suivre : qu'eu faire? » Uu autre, plus jeune, enlève ses espérances, et obtient le poste qu'on ne refuse à ce malheureux que parce qu'il l'a trop mérité. » — a Les grands sont si heureux (5), qu'ils n'essuient pas même dans toute leur vie l'inconvénient de regretter leurs meilleurs serviteurs, ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le
(1) Chap. VIII, no 54.
(2) Chap. IX, w 5.
(3) Chap. IX, n" 6.
(4) Chap. IX, n" 7.
(5) Chap. IX, n» 11.
plus de plaisir ou d'utilité. La première chose que la flatterie sait faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ue se répare point, est de leur supposer des endroits faibles , dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très exempts ; elle assure que l'un, avec toute la capacité et toutes les lumières de l'autre , dont il prend la place, n'en a point les défauts ; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de l'excellent par le médiocre. » — « Le mépris que les grands out pour le peuple (1) les rend indifférents sur les flatteries et sur les louanges qu'ils en reçoivent, et temjjère leur vanité. De même les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seraient plus vains s'ils estimaient davantage ceux qui les louent. »
« Ou demande si, en comparant ensemble les différentes conditions des iiorames, leurs peines, leurs avantages (2), on n'j- remarquerait pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établirait entre elles l'égalité, ou du moins qui ferait que l'une ne serait guère plus désirable que l'autre. » — « Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes (3), je ne comprends pas lequel, si ce n'est peut-être de se trouver dans le pouvoir et dans l'occasion de faire plaisir; et si elle naît, cette conjoncture, il semble qu'il doive s'en servir. Si c'est en faveur d'un homme de bien , il doit appréhender qu'elle ne lui échappe; mais comme c'est une chose juste, il doit prévenir la sollicitation, et n'être vu que pour être remercié ; et si elle est facile, il ne doit pas même la lui faire valoir. S'il la lui refuse, je les plains tous deux. »
Ainsi les réflexions delaBruyère, accommodées par lui pour le simple peuple, s'adressaient aux paysans, aux ouvriers des villes, aux bourgeois et aux nobles de la province, aux habitants des petites et grandes villes, aux magistrats de Paris, grande et jjctite robe, aux courtisans de toutes les cours, aux femmes et aux gentilshommes de la maison de Condé et de la suite du roi Louis XIV, aux grands surtout et aux princes qu'il connaissait ou ne connaissait pas. Au nom du bon sens et de la raison, il les mettait sur le même pied, honorant les plus pauvres comme les plus riches , et respectant toutes les conditions, depuis les plus misérables serfs et ouvriers jusqu'aux Altesses elles-mêmes. Voici sa conclusion :
(1) Chap. IX, n» 18.
(2) Chap. IX, n» 5.
(3) Chap. IX, nosi.
<( Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance , do la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes conditions (1). Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le faible les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le devoir faire, connaissent ceux qui leur sont égaux, sentent la supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques autres; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source vient que, dans les endroits publics et où le monde se rassemble, on se trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connaître , et dont l'on veut encore moins se laisser joindre ; que l'on se fait honneur de l'un et qu'on a honte de l'autre ; qu'il arrive même que celui dont vous vous faites honneur, et (jue vous voulez retenir, est celui aussi qui est embarrassé de vous et qui vous quitte ; et que le même est souvent celui qui rougit d'autrui, et dont on rougit , qui dédaigne ici, et qui là est dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise. Quelle misère! et puisqu'il est vrai que dans un si étrange commerce, ce que l'on pense gagner d'un côté, on le perd de l'autre, ne reviendrait-il pas au même de renoncer à toute hauteur et à toirte fierté, qui convient si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais mortifiés, nous procurerait un aussi grand bieu que celui de ne mortifier personne. »
Ici l'on voit paraître dans toute sa clarté la philosophie de la morale populaire. Quelles que soient les dift'érentes conditions des liommes, tous sont semblables, tous ont leurs faibles comme leurs avantages ; la justice et l'intérêt de tous leur font un devoir de se traiter les uns les autres avec une mutuelle bonté. La Brityère ne dit pas que tous les hommes sont égaux ; il dit seulement qu'ils sont semblables : mais ce principe d'où découlent tant d'heureuses conséquences, il le prouve en examinant l'homme à ses difi'érents âges et aux différentes époques de l'histoire.
(1) Chap. XI, n" 131.
(c II u'y a pour riioiume que trois événemeats : naître, vivre et mourir (1 ). Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre. » Qu'est-ce que la vie de l'homme ? « Il y a nu temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par instinct, à la manière des animaux , et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, oh elle est formée, et où elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres et conduisent jusqu'au troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait produire ; mais elle est refroidie et ralentie par les années ; par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machiue, qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la vie de l'homme (2). »
Pour connaître l'homme, il faut commencer par étudier l'enfant. Il serait téméraire de croire que le moraliste n'a étudié les caractères de l'enfance que dans les Essais de Montaigne ou les Confessions de saint Augustin, sur les trois enfants de son frère M. de Romeau et sur soimême. Le champ de son observation était bien plus vaste. Il déclare que tous les enfants commencent par se ressembler. « Le caractère de l'enfance paraît unique (3) ; les mœurs, dans cet âge, sont assez les mêmes , et ce u'est qu'avec une curieuse attention qu'on eu pénètre la différence : elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes. » J'ai observé les enfants que j'ai pu voir, dit saint Augustin (4), et ils m'out mieux révélé à moimême, sans le savoir, que mes premiers instituteurs malgré leur expérience. Ainsi la Bruyère se retrouva lui-même chez les enfants qu'il observa. <( Pitié, mon Dieu! s'écrie saint Augustin, ma mère m'a conçu dans l'iniquité : tout enfant est pécheur. » — « Les enfants, dit la Bruyère (5) , sont hautains, dédaigneux, colères , envieux , curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point
(1) Chap. XI, n» 48.
(2) Cliap. XI, n" 4!).
(3) Chap. XI, n" 2:').
(4) Confessions de saint Augustin, livre P"', C.
(5) Chap. XI, n» 50.
souffrir de mal, et aimeut à eu faire : ils sont déjà des hommes. » Quelle coufessiou nous ftiit là le moraliste!
Mais les enfants sont Lieu plus heureux que les hommes (1) : « Ils n"ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. Ils ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire (2), c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus ; et ils eu tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous les métiers, soit qu'ils s'occupent eu effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trouvent à un granl festin, et y font bonne chère ; qu'ils se transiwrtent dans des palais et dans des lieux enchantés ; que bien que seuls , ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille et jouissent du plaisir de la victoire ; qu'ils parlent au roi et aux plus grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres et de grains de sable ; et ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie . saveut à cet âge être les arbitres de leur fortune et les maîtres de leur propre félicité. » On dirait que le philosophe regrette un peu les illusions de son enfance : je ne puis le supposer.
Il trouvait dans les enfants nue finesse d'observation qu'il estimait beaucoup, et même une qualité littéraire assez rare, la naïveté. « Il n'y a, dit-il (3), nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants ; ils les saisissent d'une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables : on ne nomme l)oint plus heureusemeut. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués. » On voyait déjà peut-être dans l'enfance de la Bruyère paraître le talent qui plus tard le rendra célèbre. Mais il y a peu d'iiommes qui aient eu dans leur enfance le bonheur et la justesse d'expression que le moraliste attribue à tous les enfants. Ce qui est vrai, c'est ce que dit Fénelon (4) : ceux qui gouvernent les eufiints ne leur pardonnent rien et se pardonnent tout à eux-mêmes ; cela excite chez les enfants un esprit de
(1) Chap. XI, n" 51.
(2) Chap. XI, n" 5.9.
(3) Chap. XI, n» 54.
(4) Traité de l'éducation desjilles, ch. v ; paru eu 1087.
critique et de malignité, de façou que quand ils ont vu faire quelque faute à la i^ersoune qui les gouverne, ils eu sont ravis et ne clierclient qu'à la mépriser. « L'unique soiu des enfants, dit la Bruyère (1), est de trouver l'endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les, entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est tonjours ce qui nous empêche de la recouvrer. » Est-ce pour cela que la Bruyère ne resta point cliez les oratoriens? C'est du moins pour cela qu'il lutta avec tant d'énergie contre les railleries de M. le duc de Bourbon.
« La paresse, l'indolence, l'oisiveté, vices si naturels aux eufauts (2), disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont mauquée : présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oirblierout rien pour leurs plaisirs. » Les enfants sont assez avancés quand ils en sont là. Cependant « tout leur paraît grand, les cours, les jardins , les édifices, les meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits (3). »
Eh bien soit! Les enfants ont leurs illusions comme les hommes ; mais le maître de politique de M. le Duc u'a-t-il point aussi les siennes ?« Les enfants commencent entre eux par l'état populaire (4), chacun y est le maître ; et ce qui est bien naturel, ils ne s"en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, on par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux ditiërents et des petites lois qui les composent ; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir. » Ce gouvernement absolu, qui ne roule que sur le plaisir, dure si peu, passe si vite de l'un à l'autre, qu'il est difficile d'y voir une monarchie véritable. D'où vient cette erreur du moraliste ?
(1) Chap. xr, n» 51.
(2)Chai). XI, D" 55.
(3) Chap. XI, no 56.
(4) Chap. XI, n" 57.
Il avait nue trop grande confiance dans la raison des enfants. « Qni doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent conséquemraent (1) ? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres. C'est jjerdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir inutile, que de les punir de fautes qu'ils n"ûnt ])oint faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères (2). Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent. Ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les' châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'impunité. » N'y a-t-il point là quelque ressentiment d'une injustice comme celle qui arrachait à J.- J. Rousseau ce cri terrible : Cannfcx! bourreau (3)? Je ne sais, mais voici la ])ensée suivante : « Ou ne vit point assez pour profiter de ses fautes (4). Ou en commet pendant tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé. »
On a prêté à la Bruyère des aventures galantes qu'il ne soupçonna même pas (5). Je ne crois pas à ses amours avec M"' de Boislandry, ni avec M™" de Belleforière ; mais on peut conjecturer qu'il étudia l'amour ailleurs que dans les livres on dans le cœur d'autrni. Il sait trop bien comment l'amour naît dans le cœur de l'homme, comment il y dure et comment il s'y éteint, pour n'avoir pas fait de cette passion une étude sur lui-même. Il a pu suivre et comprendre les amours du duc et de la duchesse de Bourbon, du prince de Conti, de la princesse de Couti, les roueries de M. de Marsan, les coquetteries de M"'' de Valentinois, etc. , etc.; comment l'eùt-il pu, s'il ne savait rien de l'amour? Comment le savait-il , s'il ne l'avait éprouvé? a Le cas n'arrive guère (6) où l'on puisse dire : « J'étais ambitieux; » ou on ne l'est point, ou on l'est toujours ; mais le temps vient où l'on avoue que l'on a aimé. » La Bruyère avait plus de quarante-cinq ans quand il faisait cet aveu en 1689: il avait donc aimé assez longtemps avant cette
U) Ch.-ip. XI, noSS.
(2) Cliap. XI, n» 59.
(3) Confessions de J.-J. Rousseau , Ift' partie, livre P"".
(4) Chap. XI, n» 60.
(5) Cf. Servois, Notice biographique, p. 129-135.
(6) Chap. IV, n» 75. ^
époque. « Les liommes, dit-il encore (1), commencent par l'amonr, finissent par l'ambition, et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent. » Il faut donc faire remonter les amours de la Bruyère au temps de sa jeunesse ; vint ensuite (2) l'ambition, dont il fut guéri par la pbilosopbie , qui était selon lui nue autre forme de l'ambition. Voilà, autant qu'on le peut conjecturer d'après ses propres aveux, l'ordre chronologique des principales passions du moraliste.
La Bruyère fut amoureux dans sa jeunesse : quelle femme aimat-il? Je l'ignore ; mais il en aima successivement plusieurs. « L'on n'aime bien, dit-il (3), qu'uue seule fois : c'est la première ; les amours qxù suivent sont moins iuvolontaires. » Ce premier amour commença par l'amour ; <( et l'on ne saurait , dit-il (4), passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible. » Il dura le plus longtemps : « l'amour qui naît subitement est le plus long à guérir (5). » Les autres amours croissent peu à peu et par degrés (p) : ils ressemblent trop à l'amitié pour être une passioQ violente (7). « Le temps, qui fortifie les amitiés, aft'aiblit l'amour (8). L'on n'est pas plus maître de toujours aimer, qu'on ne l'a été de ne pas aimer. Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le cœur a ses limites (9). C'est faiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre faiblesse que de guérir. On guérit comme on se console : ou n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer. Les froideurs (10) et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes. Eu amour, il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés. Le commencement et le déclin de l'amour (11) se font sentir par l'embarras oui l'on est de se trouver seuls. Les amours meurent par le dégoût (12), et l'oubli les enterre. » A[)rès de telles expériences, on comprend que la Bruyère jugeât Ta-
(1) Chap. IV, u" 7G.
(2) Chap. Il, XI" 43.
(3) Chap. IV, n'> 11.
(4) Chap. IV, n° 9.
(5) Chap. IV, n" 12.
(6) Chap. IV, no 13.
(7) Chap. IV, n" 4.
(8) Chap. IV, n" 31.
(9) Chap. IV, n''3!.
(10) Chap. IV, n» 30.
(11) Chap. IV, u" 33.
(12) Chap. IV, n» 32.
mour si sévèrement; cepeudant il a nue excuse : « Il est triste, dit le philosophe (1), d'aiiuer sans une grande fortune, et qui uoas donne les moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits à faire. » Est-ce pour cela qu'il demeura célibataire, et remercia le ciel d'avoir mis le caprice dans les femmes tout proche de la beauté pour être sou contrepoison? Sans ce remède, dit-il (2), elles feraient trop de mal aux hommes qui n'en guériraient pas. Il en guérit, mais il lui resta toujours au fond du cœur un secret chagrin contre le sexe perfide, qui lui avait montré le plus beau des spectacles daas uu beau visage (3), et fait entendre la plus douce harmonie dans la voix de celle qu'on aime.
«L'amour et l'amitié s'exclueut l'un' l'autre (4). » Le choix du moraliste n'était plus douteux. « Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié (5). » Une parfaite amitié? Voilà le rêve de la Bruyère. Il avait ce goût dans l'amitié, où ne petivent atteindre ceux qui sout nés médiocres (6). L'on ne voit dans l'amitié, dit-il (7), qtte les défauts qui petivent nuire à uos amis. L'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime, que ceux dont on souffre soi-même. L'amitié est généreuse ; l'amom- est égoïste. « Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié pour la personne qui nous oblige (8). Taut que l'amour dure, il subsiste de sui-mêuie (9) ; l'amitié au contraire a besoin de secours : elle l^érit faute de soins, de confiance et de complaisance. Mais si l'on a donné à ceux que l'ou aimait (10) , quelque chose qu'il arrive, il n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits. Il est doux de voir ses amis par goût et par estime (11); il est pénible de les cultiver par intérêt : c'est solliciter. Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime (12), il faut quelquefois se contraindre pour
(1) Chap. IV, n» 20.
(2) Chap. ni, n" 15.
(3) Ch.ip. III, n" 10.
(4) Chap. IV, n" 7.
(5) Chap. IV, u" IJ.
(6) La Kochefoucaulcl, u" 47:.'.
(7) Chap. IV, n» 27.
(8) Chap. IV, n» 22.
(9) Chap. IV, no 5.
(10) Chap. IV, n» 43.
(11) Ch,ip. IV, n» 57.
(12) Chap. IV, u° 41.
enx, et avoir la générosité de recevoir. Celni-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicieux à recevoir que son ami en sent à lai donner. Etre avec des gens qu"on aime (1), cela suffit; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus iudift'éreutes, mais auprès d'eux, tout est égal. C'est assez pour soi d'un fidèle ami (2); c'est même beaucoup de l'avoir rencontré : on ne peut en avoir trop pour le service des autres. L'amitié ne peut subsister entre les femmes : les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point (3). L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes (4); cette liaison n'est ni passion ni amitié pure; elle fait une classe à part. Les femmes vont pins loin en amour que la plupart des hommes (5); mais les hommes l'emportent sur elles en amitié. »
Comme cette fleur de beauté que la santé produit naturellement, ainsi devrait être la politesse, une suite de l'amitié. L'abbé Fleury prétendait que la vertu tonte pure pouvait produire cet effet (6); mais il faut, dit-il, qu'elle soit arrivée à ime haute perfection, comme chez ces anciens moines d'Orient qui étaient doux et honnêtes dans les solitudes les plus affreuses. La Bruyère n'était point tout à fait de l'avis de son ami. « La politesse n'inspire pas toujours la bouté, l'é^ quité, la complaisance, la gratitude (7); elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme en dehors comme il devrait être intérieurement. » Mais « avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être insupportable (8). Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne fliut presque rien pour être cru fier, iucivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire. »
« Les hommes comptent pr-esque pour rien toutes les vertus du cœur, et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit (9). Celui qui
(1) Chap. IV, u° 23.
(3) Chap. i;i, n" 55.
(4) Chap. IV, n" 2.
(û) Chap. III, n» 55.
(0) Clioi.c et méthode fies ittides , ch. XX.
(7) Chap. V, n" 32.
(8) Chap. V, n" 31.
(9) Chap. XI, n» 84.
dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce : cela est trop fort. » Il est vrai cependant qu'il y a « deux vertus que les hommes admirent (1), la bravoure et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup et que ces vertus font négliger, la vie et l'argent; aussi personne n'avance de soi qu'il est brave ou libéral. De même personne ne dit de soi , et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il est généreux, qu'il est sublime : on a mis ces qualités à un trop haut prix ; ou se contente de le penser ». Si ou pouvait s'apercevoir qu'on manque d'esprit ( 2), tout serait sauvé ; mais c'est la dernière chose dont on s'avise. « La modestie n'est point (3), ou est confondue avec une chose toute différente de soi, si on la prend pour un sentiment qui avilit l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'où appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hantemeut et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même : la modestie ne tend qu'à faire que personne n'eu souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche, ses paroles, son tou de voix, et qui la fait agir extérieurement avec les autres comme s'il n'était pas vrai qu'il les compte pour rien. » Un homme vain trouve son compte (4) à dire du bien ou du mal de soi : un homme modeste ne parle point de soi. On ne voit point mieux le ridicule de la vanité et combien c'est un vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et se cache souvent sous les apparences de son contraire. La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité. La vraie modestie jointe à la bienveillance, voilà le fond de la vraie politesse, de la politesse des manières, qui s'allie si bien avec la jiolitesse de l'esprit, non seulement chez les Harlay, Bossuet et Séguier, mais eucore chez les Montausier, Tardes, Chevreuse, Xovion, Lamoignou, Scudéry, Pellisson et tant d'autres personnages également doctes et polis (5). Aux grands noms de Coudé et Couti, la Bruyère ajoute ceux de Bourbon, du Maine, de Vendôme, comme de princes qui avaient su joindre aux plus belles et aux plus hautes connais-
(1) Chap. XI, n» 84.
(3) Cb.ip. XI, n" 83.
(3) Chap. XI, n" CD.
(4) Chap. XI, n" 06.
(5; Chap. XII, n» 18.
sauces et l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Eomaius. C'est aiusi qu'il savait tirer parti pour l'instrnctiou du peuple des observations et des remarques qu'il avait faites en tous lieux. La formule de la morale populaire est ce vers de Térence : « Je suis homme , et rien de ce qui intéresse un homme ne m'est étranger (1) : Homo sum; humani nihil a vie alienum puto. »
M"° Dacier venait de publier sa fameuse traduction des comédies rie Térence. La Bruyère s'en servit pour montrer au lecteur français ce que l'antiquité avait de plus pur et de plus élégant, et lui faire voir en même temps qae le cœur humain est toujours le même en Grèce, à Eome et à Paris. « Il n'a manqué à Térence, dit la Bruyère (2), que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères! » On eût dit que les mœurs des hommes avaient beaucoup changé, depuis Ménaudre qu'imitait Térence, jusqu'à Molière qui peignait avec tant de feu et tant de naïveté les sujets du grand roi Louis XIV. La Bruyère voulut déterminer ces changements avec précision.
Eii Grèce, Thersite était ua soldat connu par sa laideur, sa lâcheté et son insolence. En passant de l'épopée homérique dans la satire comique (3), il était devenu im vil coquin de la pire espèce et méprisé de tous les Romains. Dans la Bruyère (4), « Thersite a de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom ( Sylvain) : il est seigneur de la paroisse oh ses aïeux i)ayaient la taille ; il n'aurait pu autrefois entrer jjage chez Cléobule , et il est sou gendre. » Nous n'avons pas besoin d'ajouter que Cléobule, d'après l'étymologie, est un grand personnage qui fait la gloire du sénat français. A Athènes, selon Térence, Doras était un pauvre esclave sans parents, sans famille, décrépit, flétri, un objet de luxe pour une courtisane, enfin un eunuque; et Sanga était un de ces cuisiniers tapageurs qui louaient leur service assez cher, mais faisaient plus de bruit que de besogne. Dans la Bruyère (5), Dorus est à Rome; «il passe en litière par la voie Appieune, précédé de ses affranchis et de ses esclaves, qui détournent le peuple et font faire place ; il ne lui manque que des licteurs ; il entre à Rome avec ce cortège, où il semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de sou
(1) Heautontlmorumenos (ou le bourreau de soi-même), acte I, scène I.
(2) Chap. I, n° 38.
(3) Iliade, livre II , v. 212. Juvénal, 8= satire. (■1) Chap. VI, n» 19.
(5) Chap. VI, n" 20.
père Sanga y>. Snpposez que Rome est devenue Paris, et Doriis pourra s'appeler Gour ville. Thrasou, le soldat glorieux et fanfaron qui, selou Téreuce (1), écrasait de sou faste les citoyens athéniens, a consigné à Paris pour une charge civile ; il va épouser la fille d'un de ces bourgeois peu aisés que la Bruyère (2) appelle, d'un nom latin, des Crispins , et qui étaient obligés de se cotiser pour allonger leur équipage et ti'iompher au cours ou à Vincennes. Pamphile, que Térence nous présente dans VIL'cjjre comme un Athénien riche et de bonne famille, mais qui n'est guère qu'un Romain contemporain de Lœlius et de Scipion l'Africain, est un jeune homme passionné, colère et brutal (3), que son père obligeait à se marier et qui s'y est résigné , comme un homme perdu sans ressource se précipite dans un abîme. Pamphile ressemble un peu à M. le Duc. Depuis qu'il a pris femme, il s'eunuie, il s'amourache d'une courtisane et s'enfuit avec elle ; il s'ennuie encore, et, touché de la patience de sa femme, il revient à elle par une série d'événements bien plus invraisemblables que ce qui arriva sous les yeux de la Bruyère à son élève. Naturellement la Bruyère n'adresse pas sa morale directement à M. le Duc, mais à ces jeunes gens de haute naissance qui n'ont qu'une pensée, leur plaisir; qui sont entourés de flatteurs, leurs esclaves ou leurs affranchis; et qui, pour étaler leur grandeur, prennent des airs d'autorité ridicule (4). « Pamphile ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les salles ou dans les cours : si l'on en croit sa gravité et l'élévation de sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie; il a des termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et qu'il emploie sans discernement; il a une fausse grandeur qui l'abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis et qui ne veulent pas le mépriser. »
Les ennemis de Térence lui reprochaient d'avoir été honoré de l'amitié et de la confidence de Scipion et de Lœlius (-o), et prétendaient que ces deux grands hommes avaient plus de part que lui à ses comédies. Il ne se mettait pas beaucoup eu peine de réfuter ce reproche. « Pour moi, dit M"^" Dacier (6), je ne doute nullement que Téreuce ne
(1) U Eunuque.
(2) Chap. VII, n» 9.
(3) Ilà-ijre, acte I, se. II.
(4) Chap. IX, IV 5ft.
(5) Aiiflphcs, V. 15 et IG tlu prologue.
(()) Préface de la traduction des comédies de Térence par M""' Dacier.
tirât de grands secours de la familiarité de ces grands hommes ; dans tontes ses pièces il règne un certain air de politesse, de noblesse et de simplicité qui peut bien faire croire que ce n'est pas là tout à fait l'ouvrage d'un Africain. C'est cette politesse, cette noblesse et cette simplicité qui m'ont rebutée cent fois, et qui m'auraient fait renoncer au dessein de le traduire, si la passion que j'ai pour notre langue ne m'avait rendu plus hardie que je ne le suis naturellement. J'ai cru que ce que Scipiou, Ltelius et Téreuce ont dit si poliment eu latin pouvait être dit en français avec la même politesse, et que, si je n"en venais pas à bout, ce ue serait pas la faute de notre langue ; elle nous a donné des ouvrages que les grâces, qui ue vieillissent jamais, feront toujours paraître nouveaux, et qui seront l'admiration de tous les siècles. » Le traducteur de Théophraste, qui partageait les opinions du traducteur de Térence, essaya de composer avec la pureté de Térence, dans la langue française de la société polie au dix-septième siècle, des caractères empruntés au peuple, à la bourgeoisie ou à la petite noblesse, et qui ne pussent déplaire aux princes de Condé et de Couti, aux ducs de Bourbou, du Maine et de Vendôme.
Personne n'a plus que Térence détesté l'égoïsme et ne l'a mieux peint ; chez les jeunes gens que la passion entraîne, chez les hommes qu'elle aveugle et qui deviennent les bourreaux de soi-même, enfin chez les vieillards endurcis qui ne pensent qu'à eux, il uous montre la folie ridicule de l'égoïsme. La Bruyère nous eu décrit plusieurs exemples aussi remarquables. Ainsi « Géronte meurt de caducité sans avoir fait eu faveur de sa femme le testament qu'il projetait depuis trente années (1) : dix têtes viennent ab intestat partager sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que parles soins d'Astérie, sa femme, qui jeune encore, s'était dévouée à sa personne, ne le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour vivre d'un autre vieillard. Fauste (2) est un dissolu, uu prodigue, un libertin, un ingrat, uu emporté, qu'Aurèle, sou oncle, n'a pu haïr ni déshériter. Frontin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir eu sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension que Fauste, unique légataire, lui doit payer, » Phidippe, dansTi/Jcj/rt;
(1) Chap. XI, n" 105.
(2) Chap. XI, n" 107.
de Térence, est un petit vieillard que domiaeut sa femme et sa fille ; il n'est point morose ni groudeur ; il en prend à sou aise avec les difficultés de la vie : il joue fort tranquillement son rôle dans l'intrigue du poète comii^ue. La Bruyère pénètre plus profondément dans le cœur de Phidippe et nous explique ainsi sa tolérance pour les folies delà jeunesse (1) : a La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec lui ; ni les heureux ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer; c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de la mauvaise. » Et voici ce que devient cet égoïste voluptueux dans le caractère de la Bruyère (2) : « Phidippe , déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse; il passe aux petites délicatesses ; il s'est fait un art du boire et du manger, du repos et de l'exercice ; les petites règles qu'il s'est prescrites et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une maîtresse, si le régime lui avait permis d'en retenir; il s'est accablé de sui^erfluités, que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en reste à eu rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendait-il pas assez de mourir? »
Gnathon, comme l'étymologie grecque l'indique, est une mâchoire : il rappelle les parasites de la comédie antique ; on trouve son homonyme dans V Eunuque de Térence , et ses semblables partout où il y a des hommes esclaves de leur ventre. Les ftiiseurs de clefs en ont cité quelques-uns au dix-septième siècle; si on voulait les nommer tous, la liste serait trop longue, ce Gnathon ne vit que pour soi (3), et tons les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient iJoint. Non content de remplir à une table la première place , il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le rejias est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat , et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes , les remanie, démembre, déchire , et en use de manière qu'il faut que les convives , s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ses malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés; le jus
(1) Chap. XI, n° 110.
(2) Chap. XI, n» 120.
(3) Chap. XI, n" 121.
et les sauces lui dégouttent du menton t't de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un antre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents et il continue à manger. Il se fait , quelque jjart où il se trouve, une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain. »
Parmi les monstres qui sont sortis de l'imagination de la Bruyère, il n'y en a peut-être pas de plus hideux que cet égoïsme qui a la voracité d'une bête féroce, et dont la misanthropie effroyable tendrait, si on la laissait faire, à la destruction totale de l'humanité. Ici une sorte de grandeur tragique se mêle aux faiblesses et aux ridiciUes d'un vice honteux. L'égoïsme aimable d'un homme qui toujours rit et badine est-il moins cniel? « RufEn commence à grisonner (I); mais il est sain, il a nn visage frais et un œil vif qui lui promettent encore vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet : il est content de soi, des siens, de sa petite fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait un jour être l'honneur de sa famille ; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit : « Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère; » et il est consolé. Il n'a point de passions, il u'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le monde lui con\ient, tout lui est propre ; il parle à celui qu'il voit pour la première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et de ses historiettes. On
(1) Chap. XI, n° 123.
166 LA BrxUYERE
l'aborde, on le quitte sans qn'il y fasse attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il l'achève à celui qui prend sa place. »
Les auteurs de clefs veulent que EufiSn soit 31. de Hautefort : ils n'ont point justifié cette attribution. Ce caractère et les deux précédents ne semblent pas appartenir chacun à une seule et même personne : il y a quelque chose de trop complet, de trop parfait, de trop réussi dans la manière dont ils sont peints. Phidippe, Gnathon et Rnffia ne sont pas des hommes en chair et en os, mais des types; ils sont chacun dans leur genre un idéal. Cependant, quand on voit des caractères si bien trempés dans le vice et si opiniâtres dans le mal, on comprend cette réflexion singulière par laquelle la Bruyère termine son chapitre De VJiomme, dans sa quatrième édition (1) : « Après avoir mûrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections, l'on est réduit à dire qu'il y a moins à perdre pour eux par l'inconstance que par l'opiniâtreté. »
Mais ces caractères entiers sont rares. En général , « les hommes n'ont point de caractères (2), on s'ils en ont, c'est celui.de n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils soient reconnaissables. Ils souffrent beaucoup à être toujours les mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre ; et s'ils se délassent quelquefois d'une vertu par une autre vertu, ils se dégoûtent plus souvent d'un vice par un autre vice. Ils ont des passions contraires et des faibles qui se contredisent; il leur coi\te moins de joindre les extrémités que d'avoir une conduite dont une partie naisse de l'autre. Ennemis de la modération, ils outrent toutes choses, les bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l'excès, ils l'adoucissent par le changement. Adraste était si corrompu et si libertin , qu'il lui a été moins difficile de suivre la mode et se faire dévot : il lui eût coûté davantage d'être homme de bien. »
Cet Adraste de la Bruyère a bien l'air d'être le même personnage que l'Adraste du Sicilien de Molière. L'Adraste de Molière avait cela de particulier que, contre la coutume de France qui ne voulait pas qu'un gentilhomme sût rien faire, il savait manier le pinceati et il aimait à peindre les belles dames d'Italie ; mais c'était une particula-
(1) Chap. XI, n'> 157.
(2) Chap. XI, n" 147.
rite exigée par l'intrigne de la pièce. Au demeurant, il était comme les autres courtisans de la Jeunesse de Louis XIV, beau cavalier, grand séducteur, c'est-à-dire liljertin et corrompu. Maintenant que Louis XIV est dévot, il faut Ijien qu'il se fasse dévot, puisque c'est la mode. Se fera-t-il homme de bien? Ce n'est pas possible : il changerait de caractère. Quoi ! pratiquer la vertu comme ces bonnes âmes du populaire, qui n'en cherchent ni la raison ni le profit! Jamais. Avant d'être vieux, il peut encore gouverner les femmes.
« Une femme est aisée à gouverner pourvu que ce soit un homme qui s'en donne la peine (1). Un seul même eu gouverne plusieurs ; il cultive leur esprit et leur mémoire , fixe et détermine leur religion ; il entreprend même de régler leur cœur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent, ne louent et ne condamnent, qu'après avoir consulté ses yeux et son visage. Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours ; il les fait rompre avec leurs galants ; il les brouille et les réconcilie avec leurs maris, et il profite des interrègnes. Il prend soin de leurs affaires , sollicite leurs jjrocès , et voit leurs juges ; il leur donne son médecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingère de les loger, de les meubler et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans leurs carrosses, dans les rues d'une ville et aux promenades, ainsi que dans leur banc à un sermon et dans leur loge à la comédie : il fait avec elles les mêmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les voj^ages ; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il vieillit sans déchoir de son autorité : un peu d'esprit et beaucoup de temps à jJerdre lui suffit pour la conserver; les enfants, les héritiers, la bru, la nièce, les domestiques, tout eu dépend. II a commencé par se faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si nécessaire, meurt sans qu'on le pleure ; et dix femmes dont il était le tyran héritent par sa mort de la liberté. y>
Avec leur foi simple et naïve les gens du peuple savaient bien mourir. Mais qu'Adraste était chagrin de mourir! Qu'il lui était difficile de voir auprès de sou lit la robe du prêtre, et d'entendre parler de la vie éternelle! « Qui pourrait s'imaginer (2), si l'expérience ne nous le mettait devant les yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d'eux-mêmes à leur propre félicité, et qu'on ait besoin de
(1) Chap. m, n" 45.
(2) Chap. XIV, n» 27.
geus d'un certain habit, qni, par un discours préparé, tendre et pathétique, par de certaines inflexions de voix, par des larmes, par des mouvements qni les mettent en sueur et qui les jettent dans l'épuisement, fassent enfin consentir un homme chrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se point perdre et à faire son salut? »
La seule chose que tout le monde respectait était l'usage. M'" de Scudéry avait, dans ses Conversations de morale, écrit un long chapitre contre la tyrannie de l'usage. La Bruyère cite quelques faits intéressants (1) : « Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n'est pas encore digne de la première qui est vacante : ni ses talents, ni sa doctrine, ni une vie exemplaire, ni les vœux de ses paroissiens ne sauraient l'y faire asseoir. Il naît de dessous terre un autre clerc pour la remjîlir. Tite est reculé ou congédié : il ne se plaint jjas; c'est l'usage. » Mais voici qui est plus étrange (2) : « Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir que certains abbés, à qui il ne manque rien de l'ajustement, de la mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès des femmes en concun-ence avec le marquis et le financier et qui l'emportent sur tous les deux , qu'eux-mêmes soient originairement, et dans l'étymologie de leur nom, les pères et les chefs de saints moines et d'humbles solitaires (o), et qu'ils en devraient être l'exemple? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l'usage ! Et sans parler de jilus grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé en velours gris et à ramages comme une éminence, ou avec des mouches et du rouge comme une femme ? »
On ne peut pas dire que la Bruyère ne prévoyait pas les petits abbés du dix-huitième siècle, qui, avec des mouches et du rouge sur le visage, voltigeront autour de M""' de Pompadour. Mais quel mauvais esprit inspirait aux abbés du dix-septième siècle, comme le grand prieur de Vendôme et Chaulien, qui étaient les pères et les chefs de saints moines et d'humbles solitaires, de crier contre les abus de l'Église, dont ils profitaient pour payer leurs débauches et entretenir leurs vices ! La Bruyère, qui n'avait aucun bénéfice, mais qui était un
(l)Cliap. XIV, n" 25.
(2) Chap. XIV, n» 10.
(3) Cf. saint Pan], épître aux Komains, ch. viii. v. 16 ; ép. aux Galates, ch. iv, v. 6.
véritable enfant de l'Eglise selon la parole de Bossuet (1), déplorait ces abus sans aigreur, en proposait avec respect la réformation et en tolérait humblement le délai, s'estimant assez heureux, si on lui refusait la réformation des mœurs, de ce que rien ne Tempêchât, ni lui, ni le peuple, de la faire eu lui-même. « Le bon esprit, dit-il (2), nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire, et s'il y a du péril, avec péril : il inspire le courage, ou il y supplée. »
L'usage exerçait un empire non moins tyrannique sur la judicature et le parlement ; mais du moins on y faisait quelques réformes judicieuses qui ne pouvaient déplaire dans la maison de Condé et qui étaient favorables aux intérêts du peuple. On le vit bien dans l'affaire du maréchal duc de Luxembourg contre M. le Prince (3). Ce maréchal, qui avait servi toute sa vie sous le grand Condé, n'avait pas voulu lui faire donner un exploit d'huissier ; mais il u"eut pas tant de considération pour M. le Prince son fils, et se dépêcha de lui intenter une action, sous prétexte qu'il ne manquait plus que fort peu de temps pour que la prescription fût acquise à M. le Prince. La pinpart des gens disaient que M. de Luxembourg redemandait Chantilly et tout le reste de la succession de feu M. le duc de Montmorency , qui avait eu la tête tranchée sous Louis XIII; mais ceux qui savaient mieux le fond de l'affaire assuraient que le maréchal redemandait seulement la dot d'une de ses grand'mères, qu'il prétendait n'avoir pas été payée par M. de Montmorency. Un mois après , en septembre , M. de Luxembourg perdit son procès avec dépens et tout d'une voix. On le blâmait d'avoir entrepris un procès de cette nature sans être assuré qu'il pût au moins le soutenir et le défendre. Il répondait que son procès était fort bon , et que , sans les friponneries d'un procureur de M. le Prince, il l'eût infailliblement gagné. Le procureur de M. le Prince, disait-il, était venu chez son procureur dans un temps où il était sûr de ne pas le trouver ; il avait demaudé à un jeune clerc de lui donner communication de quelques pièces du sac de M. de Luxembourg ; le clerc lui avait permis de chercher dans le sac ; il y avait pris la seule pièce sur laquelle M. de Luxembourg fondait son droit pour rompre une prescription alléguée par M. le Prince, et il s'était enfui avec cette pièce , qu'on ne put jamais retrouver. Les gens de M. le Prince
(1) Histoire (les variations, livre I"', n" v (éd. de 1688).
(2) Chap. II, n" 23.
(3) De Sourches, t. II, p. 77.
disaient que cette histoire était une fiction. Il était difficile d'y ajouter foi, cela faisait grand bruit à Paris. Hé quoi! ce procès était déjà fiui! et les avocats n'avaient pas même en le temps de plaider 1 « L'on applaudit, dit la Bruyère (1), à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux d'interromiire les avocats au milieu de leur action, de les empêcher d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs parties ; et cette pratique si sévère^ qui laisse aux orateurs le regret de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l'éloquence du seul endroit où elle est à sa place et va faire du parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide et sans réplique, qui est celle de l'expédition : il est seulement à désirer qu'elle fût moins oubliée en toute rencontre, qu'elle réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât une fin aux écritures, comme on a fait aux plaidoyers. »
La Bruyère applaudissait à la réforme que M. le premier président de Novion avait apjtortée dans les audiences j^our hâter l'exjîédition des affaires; mais en même temps il réclamait une autre réforme, qui était aussi demandée par son ami Cl. Fleury (2), c'était de retrancher les écritures qui prolongeaient les procès bien au delà du nécessaire. En cela le moraliste flattait encore les intérêts de la maison de Condé. Le 3 mars 1 688 , était morte à Paris , en son hôtel , M"° de Guise, la petite -fille de celui qui fut tué à Blois, et la dernière de la branche directe de Guise (3) : on ne parlait plus que de sa succession, source inéixiisable de procès immenses. Elle avait fait nue donation entre vifs, qui n'était qu'un fidéicommis dégaisé. un testament et plusieurs codicilles qui n'avaient pour but que de donner ses biens à la maison de Lorraine : enfin, extrêmement riche (4), elle avait fait des présents à tout le monde, même au père de la Chaise et au roi, pour mettre tout le monde et le roi dans ses intérêts. Elle frustrait ses héritiers naturels, qui étaient la grande Mademoiselle et M. le Prince. Le roi refusa les présents qu'elle lui avait faits ; Mademoiselle et M. le Prince s'unirent pour faire casser la donation, le testament et les codicilles, et commencèrent par se mettre en pos-
(I) Chap. XIV, n» a.
{2) Institution au droit Jrançais. Avertiasemeat pa.r L:xhonh\ye, p. xix et xxvi.
(3) Dangeau, t. II, p. 114-119, avec l'addition de Saint-Simon.
(4) Mercure galant, avril 1088, p. 188-254.
session de tout (1). Mais cette affaire était si embrouillée qu'on ne pouvait en prévoir la fin. On disait que M. le Prince, qui avait 500,000 écus d'argent comptant, les employait à payer toutes les dettes de la défunte , pour se mettre an lieu et place des créanciers dans leurs hypothèques. De cette façon il était bien sûr de rentrer un jour dans ses frais. Mais M"° de Montpensier, qui était vieille et malsaine, ne saura jamais, disait-on, dût-elle vivre encore dix ou quinze ans, l'issue de cet interminable procès : elle ne verra pas même régler devant quels juges il sera porté. « Orante (en français, la demanderesse) (2) plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges , pour une affaire juste, capitale, et où il y va de toute sa fortune ; elle saura peut-être dans cinq années quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie. » M"° de Montpensier n'avait pas besoin pour vivre de sa part de l'héritage de M"° de Guise ; mais elle en eût eu besoin , elle n'eût pas eu d'autre ressource pour subsister, que le procès n'en eiitpas marché pins vite. Les lenteurs de la justice étaient ruineuses encore plus pour le pauvre que pour le riche. La réclamation delà Bruyère est donc dans l'intérêt général, surtout en faveur du peuple.
Ce qui était le plus dur à ceux qui voulaient plaider, c'était de déposer une somme considérable au greffe , en provision et comme garantie des frais du procès; mais c'était la loi. La Bruyère le reconnaît, et, pour combattre cette loi, il redevient avocat (3) : «c On a toujours vu dans les républiques de certaines cliarges qui semblent n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux dépens de plusieurs ; les fonds ou l'argent des particuliers y coule sans fin et sans interruption. Dirai-je qu'il n'en revient jikis, ou qu'il n'en revient que tard? C'est un gouffre, c'est une mer qui reçoit les eaux des fleuves, et qui ne les rend pas; ou si elle les rend, c'est par des conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paraisse, ou qu'elle soit moins grosse et moins enflée ; ce n'est qu'après en avoir joui longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir. » La Bruyère parle ici pour le peuple seul : sur ce point la maison de Condé avait déjà cause gagnée. Eu effet M. le Prince et Mademoiselle avaient obtenu, par faveur particulière (4),
(1) De Sourches, t. II, p. 144-l-li;.
(2) Chap. XIV, n» 41.
(3) Chap. XIV, n" 38.
(4) Journal de Dangeau, t. II, p. 367.
de ue point déposer une provision au greffe, sous prétexte qu'ils avaient de notoriété publique assez de bien pour payer leurs juges, s'ils venaient à i^erdre leur procès.
Si la procédure civile était trop lente, la procédure criminelle était trop prompte. La première était embarrassée de formalités inutiles et onéreuses pour le peuple; la seconde était mal payée, et souvent les crimes restaient impunis. Heureux quand riuuoceut ue subissait pas la peine du coupable! Au mois de février 1688, une atfaire de ce genre mit en rumeur Paris et Versailles (1). 31. de Langlade, qui avait autrefois été page du défaut maréchal de Grammont, était venu s'établir à Paris avec sa femme depuis plusieurs années (2). Il était beau joueur et faisait assez bonne figure dans le monde; il était lié avec uu grand nombre de gens de qualité, et il avait prêté de l'argent à bien des gens de la cour. Il logeait dans la même maison que M. le comte de Montgommery, marié depuis peu avec une jeune fille de la magistrature, qui avait quelque bien. Ils avaient fait connaissance et pris facilement confiance les uns aux autres. On venait de remettre à M. et M"° de Montgommery, en remboursement, dix ou douze mille écus presque tout en or, lorsqu'ils furent obligés d'aller faire uu tour à la campagne : ils laissèrent chez M. de Langlade les clefs de leur appartement et le prièrent d'eu avoir bien soin. Eu revenant de la caml^agne, ils trouvèrent qu'où leur avait volé tout leur argent, et envoyèrent quérir le lieutenant criminel d'Effiat, qui fit mener prisonniei's au (Jhâtelet M. et M™" de Langlade avec quelques-uns de leurs domestiques et ceux de M. de Montgommery. L'instruction du procès ue révéla aucune preuve. Les amis de M. de Langlade réclamaient sa mise en liberté. Le Châtelet condamna M. de Langlade à subir la question ordinaire et extraordinaire, les indices tenant. Le parlement évo(jua l'affaire. Nouvelle instruction, nouveau rapport devant la Tournelle ; la cour, présidée par Mole, confirma la sentence du Châtelet contre Langlade, et l'accusé fut soumis à la question ordinaire et extraordinaire. Il n'avoua rien ; mais dès le lendemain il fut jugé définitivement et condamné aux galères pour neuf ans , sa femme au bannissement pour neuf ans, et tous les deux solidairement à restituer ce qu'ils avaient volé, à payer tous les dépens du procès, a Les courtisans, ignorants des formes de lajustice et affectionnés d'ailleurs pour
(1) De Sonrches, t. II, p. 137 et 183.
(2) Dangeau, t. II, p. 105 et 108.
Lauglade, frondèrent extrêmement cet arrêt, dit le grand prévôt de France ; mais tous les gens sages et éclairés Tapprouvèrent et le regardèrent comme nne grande marque de la bonne justice du parlement ; et ils eurent la satisfaction de voir que le roi fut de leur avis. » La Bruyère disait alors avec une singulière amertume (1) : « La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexiou faible , et sauver un coupable qui est ué robuste. » Cl. Fleury est plus net (2) : « Il faut réformer notre procédure criminelle, tirée de celle de l'Inquisition : elle tend plus à découvrir les coupables qu'à justifier les innocents. » Langlade était innocent (3) : il mourut aux galères, et le coupable avoua son crime après la mort de Langlade. C'était l'aumônier de M. de Montgommery;il fut pendu; mais vraiment le roi avait été bien trompé par les « gens sages et éclairés » .
« Dieu, qui a formé tous les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis également dans leurs âmes son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, disait Bossuet (4), pour faire d'un côté des tyrans et des orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait les grands que pour protéger les petits : il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public et pour être le support du peuple. » Bossuet semble oublier que les grands ne peuvent plus protéger les petits , et que le prince seul doit pourvoir aux besoins du peuple. Les grands, aujourd'hui, sont les courtisans du roi ; les plus qualifiés font un service domestique auprès de lui et briguent l'honneur de lui présenter sa chemise. Tous sont là, l'épée au côté, attendant un mot pour exécuter sur-le-champ tous les ordres que Sa Majesté daignera leur donner. L'aristocratie française est employée à remplir les appartements du roi ; la noblesse est deveniie l'ornement de la cour, tous ne songent qu'à imiter les manières du roi pour lui plaire et plaire aux autres : ils imitent sa politesse si mesurée et si délicate dans ses réponses et dans ses attitudes (5), ses révérences plus ou moins marquées , mais toujours légères , avec une grâce et une majesté incomparables, ses saints à la tête des lignes de l'ar-
(1) Chap. XIV, u'^ 51. ,
(2) Institution au droit français. Avertissement, p. XX.
(3) Dangcau, t. III, p. 26G.
(4) Politique tirce de V Ecriture sainte.
(5) Saint-Simon, t. XII, p. 461.
mée et devant la moindre coiffe qu'il rencontrait, fut-ce même une femme de chambre; le tour noble et fin de sa conversation ( 1 ), sa condescendance et sa dignité dans la plaisanterie, le sérieux de son esprit et le naturel parfait de son langage. Tel était leur modèle, et, de près on de loin, il était partout suivi. Mais depuis la Fronde il n'était plus accordé aux grands de s'occuper du peuple sans la permission du roi ; c'était le droit et le privilège de Sa Majesté. D'ailleurs ils regardaient comme des détails insignifiants les abus dont le peuple pouvait se plaindre et dont ils ne souffraient guère. En vérité pouvait-on prendre garde à si peu de chose , quand on voyait se déployer sous ses yeux l'ensemble de la politique de Louis XIV, dont on avait sa bonne part, quand on aidait le roi à placer les bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis , et à faire de leurs souverainetés des provinces de son royaume, quand ou avait assisté aux sièges et aux batailles où il les avait si bien battus, qu'ils n'avaient plus de sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts bastions? Les nations se liguaient en vain pour se défendre, il marchait toujours de conquête en conquête. La maladie même n'avait pu l'arrêter. Et voilà que Monseigneur, son fils, vient de prendre Philippsbourg et les bords du Rhin, en attendant que ses petits-fils poussent encore plus loin le progrès de ses armes et soumettent de nouveaux États. A la vue d'un règne si brillant, si bien suivi, si constamment heureux dans le passé, dans le présent et même (on le croyait du moins) dans l'avenir, qui pouvait n'être pas ébloui, et songer aux besoins du peuple ou aux détails d'une basse politique.
« La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins de la république, est, dit la Bruyère (2), une partie essentielle au bon gouvernement, troj^ négligée à la vérité dans les derniers temps par les rois et par les ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le souverain qui l'ignore, ni assez estimer dans celui qui la possède. Que sert en etfet au bien des peuples et à la douceur de leurs jours, que le prince j^lace les bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis, qu'il fasse de leurs souverainetés des provinces de son royaume ; qu'il leur soit également supérieur par les sièges et par les batailles, et qu'ils ne soient devant lui eu sûreté ni dans les plaines ni dans les plus forts bastions ; que les nations s'appellent les unes les
(1) Souvenirs de il/°>' de Caijlus,
(2) Chap. X, n° 24.
autres, se liguent ensemble pour se défendre et pour l'arrêter ; qu'elles se liguent eu vain, qu'il marche toujours et qu'il triomphe toujours; que leurs dernières espérances soient tombées par le raffermissement d'une santé qui donnera au monarque le plaisir de voir ses petits-fils soutenir ou accroître ses destinées, se mettre en campagne, s'emparer de redoutables forteresses et conquérir de nouveaux États; commander de vieux et expérimentés capitaines, moins par leur rang et leur naissance que par leur géiiie et leur sagesse ; suivre les traces augustes de leur victorieux père ; imiter sa bonté, sa docilité, son équité, sa vigilance, son intrépidité? Que me servirait, en un mot, comme à tout le peuple, que le prince fut heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens, que ma patrie fût puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y vivais dans l'oppression ou dans l'indigence; si, à couvert des courses de l'ennemi, je me trouvais exposé dans les places ou dans les rues d'une ville au fer d'uu assassin, et que je craignisse moins dans l'horreur de la nuit d'être pillé ou massacré dans d'épaisses forêts que dans ses carrefours; si la sûreté, l'ordre et la propi'eté ne rendaient pas le séjour des villeis si délicieux, et n'y avaient pas amené, avec l'abondance, la douceur de la société; si, faible et seul de mon parti, j'avais à souffrir dans ma métairie du voisinage d'un grand, et si l'on avait moins pourvu à me faire justice de ses entreprises ; si je n'avais pas sous ma maiu autant de maîtres, et d'excellents maîtres, pour élever mes enfants dans les sciences ou dans les arts qui feront un jour leur établissement; si, parla facilité du commerce, il m'était moins ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes, et de me nourrir de viandes saines, et de les acheter peu ; si enfin, par les soins du prince, je n'étais pas aussi content de ma fortune, qu'il doit lui-même par ses vertus l'être de la sienne? »
Le souverain qui ignorait cette science des détails, c'était Jacques II, roi d'Angleterre : la révolution qui s'accomplissait alors dans la Grande- Bretagne en était la preuve. Celui qui possédait cette science des détails était Louis XIV. Saint-Simon lui en fait un reproche. « Sou esprit, dit-il (1), naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de détails... Ses ministres en profitaient... ; avec un peu d'art et d'expérience à le tourner, ils faisaient venir comme de lui ce qu'ils voulaient, et ils conduisaient le grand selon leurs vues, trop souvent
(1) T. XII, p. JOO.
selon leur intérêt , tandis qu'ils s'applaudissaient de le voir se noyer dans ces détails. » La Bruyère fait, au contraire, un éloge de cette application continuelle à chercher jusque dans les détails le bonheur de ses peuples : c'est le plus grand mérite d'un roi et la meilleure garantie de la paix dans son royaume. Mais la Bruyère voit le roi distrait de ces soins nécessaires par la guerre qui recommence ; inquiet de l'avenir, il prévoit de lointaines agitations en France aussibien que dans les autres États. Il reste tant à faire pour soulager le peuple et pourvoir à ses besoins ! Le roi pourra-t-il achever cette œuvre urgente , indispensable, l'abolition du servage et des privilèges féodaux, et la réforme d'une grande quantité d'abus dans les lois, dans l'administration des finances et de la justice? La Bruyère calculait, non sans effroi, les conséquences delà révocation de l'édit de Nantes, les menaces de la ligue d'Augsbonrg, et les désastres qui pouvaient succéder aux heureux débuts de la guerre. L'épuisement du royaume, qui devait être si visible à la fin de ce règne, se faisait déjà sentir.
Louis XIV bravait toute l'Europe coalisée; mais tandis que les courtisans rêvaient gloire et conquêtes pour le Dauphin et ses fils, le moraliste, pensant à l'ignorance des politiques et à l'aveuglement des hommes d'État, déplorait la présomption de ses concitoyens, qui croyaient avoir atteint la perfection dans les arts, dans les sciences et dans le gouvernement des peuples. En supposant qu'ils aient su profiter des leçons de l'histoire, et former leur jugement sur les événements des siècles passés, lors même qu'ils auraient joint à leur propre expérience celle du genre humain pendant les six ou sept mille ans qu'on croyait devoir lui attribuer, ils étaient encore bien jeunes pour embrasser d'un coup d'oeil de si longues perspectives , pour pouvoir se rendre comiite de l'avenir, pour discerner les destinées du monde jusque dans les siècles les plus reculés. « Si le monde, dit la Brnyère (1), dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer; nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches , et qui pourra ue pas nous confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont incunnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire ! Quelles découvertes ne fera-t-on point ! quelles dif-
(1) Chap. xu, n" 107.
féreiites révolutious ue doivent jias arriver sur toute la terre, rlaus les États et clans les empires! Quelle ignorance est la nôtre! quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans ! » Voilà, eu peu de mots, l'un des meilleurs résumés de l'histoire de la civilisation que l'on eût fait alors. C'est la doctrine du progrès, sans exagération ni dans sa vitesse ni dans son étendue. Le fait incontestable est seul affirmé.