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CHAPITRE XXViri

Dans la société du xvii" siècle, la tragédie à'Estlier fut un événement considérable. — La Bniyére imite Racine auprès de M'^^' la Duchesse. — Sa théorie littéraire expliquée d'après les écrivains du xvi» et du xvii^ siècle : le goût des anciens pour le simple et le naturel brille dans Molière et la Fontaine, mais ni dans V Homme à bonnes Jortimcs , ni dans le Débauche de Baron. . — Aventures galantes de M. de Béthune, dit Cassepot. — Querelle de M. le duc d'Estrées et de M. le duc de Gesvres. M. le Prince paraît les ré. concilier. Il gagne son procès et fait rompre le testament de M"° de Guise. — Il cherche querelle à M™*' la Duchesse, et fait si bien que le roi casse la chambre de ses filles d'honneur. — Il en est désolé, tombe malade ; M""" la Duchesse va le consoler et le distraire à Chantilly. — M"° de Croissy remplace les filles d'honneur. — M"' la Duchesse prend un ascendant singulier dans la maison de Condé ; elle se moque de son mari, qui s'en prend à la Bruyère. — Le philosophe rit de il. le Duc trop bien marié , de II. de Marsan mal marié, de M. de Mailiy, l'heureux époux de M"" de Sainte-Hermine. — Satisfaction de Gourvilîe qui vient d'obtenir son brevet d'honnête homme en faisant de la fausse monnaie. — Xaintrailles ne veut pas saluer la Bruyère : le moraliste n'en est pas plus fier pour cela. — Il examine les effrontés qui fourmillent à la cour. . — Lanjamet et Lassay sont deux types curieux. — Leur histoire : pour ces gens-là le moraliste est un rustre, un Vulteius, un Vespasien. — Il aime mieux être du peuple que des grands, mais il reconnaît qu'il n'est pas bon de passer pour un philosophe.

Le 26 janvier 1689, à trois heures, le roi et Mouseignenr allèrent à Saint-Cyr (1), où Ton représenta iioar la première fois la tragédie d'Tr.sMc;'. Pleine de grandes lerons d'amour de Dieu et de détacliement da monde, cette i^ièce réussit à merveille. « Adiré vrai, je ne pensais pas, avoua l'auteur (2), que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de l'Écriture et la manière sublime

(1) Dangeau, t. II, p. 310.

(2) Préface à' Esthcr.

dout elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente même imparfaitement aux yeux des hommes, sont si propres k les frapper ; d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et de piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur maison. De sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour. » M"'" de Sévigné (1 ) parle ainsi de la sixième représentation à^ Estlicr, où elle avait été invitée : « Je me mis au second banc, derrière les duchesses; le maréchal de Bellefonds vint se mettre à mon côté droit. Nous écoutâmes cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne irais vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles qui font des rois et des personnages, sont faites exprès ; on est attentif et l'on n'a point d'autre peine que de voir finir une si aimable pièce; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l'histoire sainte y donne du respect ; tons les chants, convenables aux paroles tirées des Psaumes on de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce , c'est celle du goût et de l'attention. » Le roi vint vers M"" de Sévigné et lui dit : « Madame, je suis assuré que vous avez été contente. » Elle répondit : « Sire, je suis charmée : ce que je sens est au-dessus des paroles. » Le roi reprit : « Racine a bien de l'esprit. » Elle dit : « Oui, Sire, il en a beaucoup ; mais eu vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait antre chose. — Ah! pour cela, il est vrai, » reprit le roi en s'en allant. Cette représentation fut la dernière de l'hiver. La pièce fat imprimée et fort goûtée du public. Le roi avait applaudi, Bossuet avait approuvé ; M. le Prince avait pleuré ; comment la Bruyère aurait-il pu, à la seule lecture, ne pas sentir le mérite singulier de cette pièce ? Il goûtait moins peut-être les flatteries excessives du prologue ; il admirait surtout la beauté simple et naturelle du sujet et le talent de l'auteur pour décrier

(1) M">' de Sévigné, 18 et 21 février 1089.

le vice sans blesser les vicieux ; mais pouvait-il Timiter ? « Entre dire (le mauvaises choses, écrivait-il (1) , ou en dire de bonnes que tout le monde sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas le choix. »

M. le ministre ou plénipotentiaire (2) du Brandebourg nous a laissé nn portrait peu flatté de Racine à la cour de France. « Le mérite de ses pièces dramatiques, dit-il (3), n'égale pas celui qu'il a eu l'esprit de se former en ce pays-là, où il fait toutes sortes de personnages... Pour un homme venu de rien , il a pris aisément les manières de la cour. Les comédiens lui en avaient donné un faux air, il l'a rectifié ; et il est de mise jjartout, jnsques au chevet du lit du roi oii il a l'honneur de lire quelquefois, ce qu'il fait mieux qu'un autre. S'il était prédicateur ou comédien, il surpasserait tout en l'un et l'autre genre. C'est le savant de la cour ; ainsi que le Duc, la Duchesse est ravie de l'avoir à sa table ou après son repas, pour l'interroger sur plusieurs choses qu'elle ignore : c'est là qu'il triomphe. Il débite la science avec beaucoup de gravité, il donne ses décisions avec une modestie suffisante qui impose. Il est bon grec, bon latin; son français est le plus pur, quelquefois élevé, quelquefois médiocre et presque toujours rempli de nouveauté. y> Avec moins d'éclat, sur un théâtre plus étroit, voilà le rôle que la Bruyère, sans être comédien ni poète dramatique, jouait dans la maison de Condé. Nous avons vu ce qu'il disait auprès de M. le Duc; il s'est peint lui-même auprès de M""" la Duchesse (4) : a LTne belle femme est aimable dans sou naturel ; elle ne perd rien à être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses moindres actions : il y aurait moins de péril à la voir avec tout l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il voudrait s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus spécieuse. Un air reformé, une modestie outrée, la singularité de l'habit, une ample calotte, n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas le mérite; ils le fardent, et font peut-être qu'il est moins pur et moins ingénu. »

Perrault allait publier le deuxième volume de son Parallèle des

(l)Chap. V, n' 72.

(2) Chap. X, n» 12.

(3) Aj>i)endice à la Itelalivn,

(4) Chap. XII, n" 2D.

p. 102 et 403.

Anciens et des Modernes. Dans la chaleur de sa polémique, il était devenu (1) un Zoïle qui brisait les divinités du paganisme, foulait aux pieds les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et voulait anéantir la langue grecque et la langue latine, que ces auteurs immortels avaient si bien parlées. Il raillait « ces savants qui ouvrent une bouche énorme et fout un brait éjiouvantable en proaonrant les paroles de Démosthène et de Cicéron. Si l'on était lil)re de toute prévention, on trouverait, dit-il (2), qu'il y a souvent plus d'avantage à lire les auteurs dans une bonne traduction que dans leur propre langue. » Sans doute, quand on ne comprend pas cette langue. Or, comme le disait fort bien la Bruyère (3), « il ne s'agit pas si les langues sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou d'un mauvais goût. Supposons que notre langue put avoir un jour le sort de la grecque ou de la latine, serait-on pédant, quelques siècles après qu'on ne les parlerait plus, pour lire Molikee on la Fontaine? »

Molière et la Fontaine sont les deux poètes du dix-septième siècle qui ont le moins perdu de nos jours ; ce sont les plus français de nos poètes : la Bruyère a donc eu raison de les choisir comme des auteurs impérissables ; même après la destruction de la France, et quand la langue française ne sera jilus parlée en ce monde, les hommes de goût, qui apprendront le français comme nous apprenons le grec et le latin, trouveront un plaisir délicat à lire les comédies de Molière et les fables de la Fontaine. Mais la Bruyère avait encore d'autres raisons de les préférer à leurs contemporains : ils étaient revenus au goût des anciens (4) et ils avaient repris enfin le simple et le naturel. Corneille avait été gâté par l'emphase espagnole. « Certains poètes sont sujets, dans le dramatique (5), a de longues suites de vers pompeux qui semblent forts, élevés, et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins, l'admire davantage ; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse, que ces eu-

(1) PnraUile des Anciens et des Mvdernes, vol. II, prùfcice.

(2) Ibid., p. 7.

(3) Chap. XII, u" 10.

(4) Cliap. I, nû 15, 1™ éd.

(5) Chap. I, n° 8.

droits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs , pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à leur récit , j'avais tort de n'j' rien entendre : je suis détrompé. « La Bruyère s'était attaché de bonne heure au goût ancien pour le simple et le naturel; mais, comme beaucoup de ses contemporains, il s'était fait sur ce point un système étroit, excessif, erroné, surtout quand il voulait l'appliquer à l'architecture. <( Ou a dû faire du style, dit-il (1), ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; ou a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Home et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation. »

Le système littéraire de la Bruyère se trouva plus juste dans les lectures qu'il fit pour M'"' la Duchesse. « J'ai lu, dit-il (2), Malherbe et Tliéophile. » Malherbe avait chanté M""" la Princesse, mère du grand Condé, an nom du grand Alexandre ou de Henri IV épris de sa beauté. Théophile, qui s'était caché à Chautilly dans le château de Montmorency, y avait chanté SU vie et laissé son nom gravé de tous côtés. « J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple ; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume lil)re et inégale, tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails : il fait une anatomie; tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature : il en fait le roman. » Telle n'était pas l'opinion de tout le monde (3) ; mais la Bruyère maintint la sienne et la démontra ainsi : « Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre (4) , assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et eu prose. » Mais ils ne l'ont pas été. « Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard (-5). Il n'j' a guère entre ce premier et nous que la dif-

(l)Chap. I, n» 15.

(2) Chap. I, n" 39.

(3) Boileau, !)" épître. v. 173-175,

(4) Chap. I, Q" 40.

(5) Chap. I, iiMl.

férence de quelques mots. » La Bruyère lut quelques-unes des meilleures pièces de Marot à M"° la Duchesse, et lui définit ainsi le tableau de la poésie française au seizième siècle : « Ronsard et les auteurs contemporains (1) ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi : ils l'ont retardé dans le chemin de la jjerfection ; ils l'ont exposé à la manquer pour toujours et à n'y plus revenir. Il est étonnant (pie les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que Belleau, Jodelle, et du Bartas, aient été sitôt siiivis d'un Racan et d'un Malherbe, et que notre langue à peine corrompue se soit vue réparée. » C'est l'opinion et l'expression de Boileau (2).

La Bruyère n'avait pas moins de peine à tirer parti de Rabelais que de Marot pour l'instruction de M°"' la Duchesse. « Marot et Rabelais (3) sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible : son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus diflorme; c'est im monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille : où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Je me suis persuadé que la Bruyère lut à M"'- la Duchesse quelques-uns des meilleurs passages de « la vie très horrifique du grand Gargantua et de l'histoire de son fils Pantagruel , roy des Dipsodes , restitué à son naturel avec ses faits et prouesses épouvantables, composés par feu M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Car, comme le dit eu son dixain maistre Hugues Salel à l'auteur de ce livre, il en a si bien décrit l'utilité qu'il m'est avis que je vois un Démocrite (4) qui rit des faits de notre vie humaine ». Il lut aussi certainement à Son Altesse divers morceaux de Montaigne (5). Il y avait beaucoup à prendre dans un auteur

(1; Chap. I, n" 42.

(2) Art poiltiqne de BoUeoifj liv. Ij y. 12'J .

(3) Chap. I, n" 43.

(4) Chap. XII, u" 21.

(5) Chap. I, n" 44.

qui pense beaucoup et dout les pensées sont naturelles. Il ne le croyait pas exempt de tonte sorte de blâme, mais il était sévère pour ceux qui le blâmaient. Toucher à Montagne (1), c'était toucher à la Bruyère par son côté faible. Cependant il avouait bravement qu'un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin. « Ou lit, dit-il Amyot et Coeffeteau; lequel lit-on de leurs contemporains? » Il ne pouvait manquer de faire connaître à M™' la Duchesse Balzac et Voiture. Il reconnaît que , pour les termes et l'expression (2), Balzac est moins vieux que Voiture ; mais il fait sur ce dernier une piquante remarque. « Voiture pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel, n'est pas moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains (du Mercure galimt) , c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger qne de l'imiter, et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre. »

Ainsi la Bruyère aimait le grand choix du beau vrai, comme dit Molière (3), c'est-à-dire la belle nature et non la laide. Il reconnaissait au théâtre certaines limites qu'un auteur ne doit jamais franchir. « Ce n'est point assez, dit-il (4), que les moeurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu'elles soient décentes et instruc-. tives (5). Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poète d'y faii-e attention, ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond on l'action principale de la comédie? « Ces caractères, dit-on, sont naturels. » Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard (6), de passer une partie du jour à sa toilette , de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches , de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original; mais plus aussi il sera froid et insipide. »

(1) La Bruyère écrivait ainsi le nom de Montaigne.

(2) Chap. I, n" 45.

(3) hn gloire du Val-ik-Giàce, v. 107.

(4) Cliap. I, n» 52.

(5) Cf. Examen de Vllamme à bonnes fortunes, par Petitot. Répertoire du Thiàtre Frnnmis, t. X, p. 135-138.

(6) Ibid.. p. 21-39, V Homme à bonnes fortunes, acte I", se. iv, v, vi, vir, etc.

Le naturel de Y Homme à bonnes fortunes avait déplu au roi Cl). Lorsqu'il vit jouer cette comédie à Versailles , il s'en alla avant la fin de la représentation. Que dira-t-il donc quand Baron viendra joner devant lui le Dêbauclic / Cette nouvelle comédie (2) fut trouvée très mauvaise, dit Dangeau. La tragédie à' Est lier avait si bien rempli l'imagination et satisfait le goût de Louis XIV, qu'il ne pouvait plus souffrir le dévergondage des pièces de Baron. La Bruyère était parfaitement d'accord avec le roi sur ce point.

Il advint alors une aventure ridicule (3) qui fit grand bruit. M. le comte de Béthune, surnomiùé Cassepot, logeait à l'hôtel de Lyonne avec M. le duc d'Estrées, ]M'"= d'Estrées, M™^ de Vaubrun et M"^ de Vaubrun. Comment cette jeune fille de dix-sept ans put-elle aimer ce Don Quichotte de soixante ans, maigre, sec, pâle, avec un air de fou ? On ne sait. Il y avait deux mois qu'elle s'était retirée au couvent de Sainte- Marie du faubourg Saint-Germain, lorsque, le 24 mars, M. de Béthune vint avec des gardes de M. de Gesvres, gouverneur de Paris, et demanda aux religieuses de lui rendre sa femme. Les religieuses lui répondirent qu'elles ne la connaissaient pas. Il se fâche, enfonce la grille du couvent à coups de bûche, entre de force, trouve M'"' de Vaubrun qui l'attendait, la prend, la met dans un carrosse, la mène chez M. de Gesvres, et il écrit au roi pour lui rendre compte de son procédé. « Je crois, disait-il, n'avoir rien fait contre l'ordre, d'enlever une personne avec laquelle je suis marié dans les formes. » Le duc de Gesvres se rendit à Versailles pour se justifier d'avoir aidé M. de Béthune en cette affaire : il désavoua ses gardes qui avaient aidé à enfoncer la porte da couvent, et il apporta un billet écrit et signé de la main de la jeune fille, par lequel elle déclarait qu'elle avait épousé M. le comte de Béthune. Le roi gronda M. de Gesvres, et dit qu'il ne lui avait pas donné le gouvernement de Paris pour en faire un tel usage. Le duc d'Estrées criait que M. de Bétliune avait violé les droits de l'hospitalité ; M"" de Vaubrun voulait qu'on lui coupât la tête ; et de fait il courait grand risque , car le roi déclara qu'il laisserait faire justice. Heureusement pour lui, M. le duc de Charost, au nom de la famille de Béthune, et le lieutenant civil, au nom du roi, firent un ac-

(1) Dangeau, t. II, p. 101, 30 janvier 1688.

(2) Dangeau, t. III, p. 38, 13 décembre 1«81).

(3) Dangeau, t. II, p. 359, 364, 371. De Sourches, t. III, p. 50, 63, 71. M'"' de Sévigué, t. VIII, p. 650. 557, 564, 565 ; t. IX, p. 13.

commodément avec M"" de Vaiibrun : elle consentit à donner vingtquatre heures au coujiable ponr se sauver. îloyennant cela, ces deux messieurs ramenèrent après dîner la fille à sa mère, qui faillit en mourir de honte et de douleur : ils lui remirent un écrit par lequel M. de Béthune, le ravisseur, déclarait que M"° de Vauhruu n'était point sa femme, qu'il ne l'avait point touchée, et que c'était à sa prière qu'elle lui avait donné le hillet que M. le duc de Gesvres avait porté au roi. Elle avait pourtant passé deux nuits avec ce vilain Cassepot, et il se trouva qu'elle l'avait vraiment épousé comme elle l'avait écrit au roi, mais saus remplir les formalités requises pour rendre le mariage valahle. Elle était mineure ; l'archevêque de Paris dit qu'on l'avait surpris et trompé pour lui faire signer une dispense de bans ; enfin la cérémonie du mariage avait en lien dans la chapelle de l'hôtel de Lyonue, un jour que le duc d'Estrées et M"'° de Vaubrun étaient allés à Gronesse. C'était donc pour mieux cacher son jeu que M"'^ de Vaubrun s'était mise au conveut de la Visitation chez les filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Germain. Ce procédé n'était pas bien neuf ni bien rare. « Quelques femmes, dit la Bruyère (1), ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la modestie ; et tout ce que chacune a i)u gagner par une continuelle affectation, et qui ne s'est jamais démentie, a été de faire dire de soi : « On l'aurait prise pour une vestale. »

Pendant que M. de Béthune se sauvait en Suisse, la querelle de M. le duc d'Estrées et de M. le duc de Gesvres pouvait facilement s'arranger. Leurs amis et leurs parents, qui s'en mêlèrent, ne firent qu'aigrir les esprits de part et d'autre. Le duc d'Estrées et le duc de Béthune-Charost (2) se prirent de paroles à ce sujet; le duc d'Estrées poussait un peu loin les reproches et les menaces, et ne ménageait point les termes : il voulait à toute force que le coupable fugitif eût la tête coupée en effigie. M. le duc de Charost pétillait, et lui dit : « Monsieur, si je n'avais point communié aujourd'hui (c'était le jour de l'Annonciation), je vous dirais et ceci, et cela, et cela encore, r> et finit : ce Car cnfia sans la belle Gabrielle (3), notre ami, vous seriez assez obscur; vous avez eu sept tantes qu'on appelait les sept péchés mortels ; ce sont vos plus belles preuves. » Le duc d'Estrées montait

(1) Chap. m, n» -JG.

(2) 25 mars 1089.

(3) Ilistorkltts de Tallemant des JUaiu:, t. I, p. li et 7.

aux nues, et rien n'était plus plaisant que de dire tout cela, croyant ne rien dire; et nous disions hier soir, ajoute M'"° de Sévigué, songez que voilà son style le jour de communion : qu'aurait-il fait un autre jour? La colère de M. le duc d'Estrées contre M. le duc de Gesvres ne connut plus de mesure. M. le Prince voulut accommoder l'affaire, mais M. le duc d'Estrées le fit prier de ne pas trouver mauvais qu'il la poursuivît en justice; il se sentait trop offensé, dit-il, i)Our rendre même un homme de la naissance de M. le Prince maître de son ressentiment. M. de Lamoignon et M. le jirocureur général allèrent voir M. de Gesvres pour le désabuser : il croyait cette affaire fort indifférente ; ils lui démontrèrent qde tous les complices de M. de Béthune subiraient la peine portée jjar les lois. M. de Gesvres convenait qu'il avait eu tort de donner retraite à M. de Béthune, quoiqu'il ne demeurât pas d'accord que son maréchal des logis et ses gardes eussent prêté main-forte pour enlever M'"^ de Vaubrun : il était même résolu, pour en finir tout de suite, de faire des honnêtetés à M. d'Estrées. Mais comme il s'agissait du plus ou du moins, et que l'un voulait beaucoup de satisfactions humiliantes auxquelles l'autre ne pouvait consentir, il y eut un million de propositions inutiles qui furent faites des deux côtés. Enfin M. le président de Novion agit si fortement sur son cousin M. de Gesvres, et le duc de Beauvilliers sur. son parent M. d'Estrées, que les deux parties, après bien des difficultés, donnèrent leur consentement à un écrit rédigé d'avance en termes précis. Par cet écrit, le duc de Gesvres devait aller chez le duc d'Estrées et lui demander pardon. Le duc de Gesvres, ayant changé dans l'écrit quelque chose qu'il ne croyait pas considérable, alla chez M. le duc d'Estrées sans concerter l'affaire davantage. Il était accompagné de M. le premier président de Novion. On les fit attendre longtemps à la porte, puis dans l'antichambre, enfin ou leur fit du feu dans la chambre, et, après qu'ils eurent bien attendu, ou vint leur dire que M. d'Estrées était sorti. Ils se retirèrent furieux, jurant qu'on ne les y prendrait plus. Les deux parties étaient plus animées que jamais l'une coutre l'autre. Le duc d'Estrées se plaiguait que l'on voulût le surprendre, en effaçant ce dont on était convenu avec le duc de Beauvilliers; et le duc de Gesvres soi; tenait que l'affront qu'on venait de lui faire était bien plus grand et plus considérable que celui dont le duc d'Estrées prétendait avoir à se plaindre. La rupture des deux amis était irrémédiable.

Cette rupture faisait autant de bruit que l'affaire Cassepot : ceux qui ne peuvent supporter les peines légères et salutaires de l'amitié ne sont pas digues d'avoir des amis. « L'on sait des gens (1 ) qui avaient coulé leurs jours dans une union étroite : leurs biens étaient eu commun, ils n'avaient qu'une même demeure, ils ne se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils devaient se quitter l'uu l'autre et finir leur société; ils n'avaient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble ; ils se sont dépêchés de rompre avant de mourir ; ils n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple : un moment plus tôt ils mouraient sociables, et laissaient après eux un rare modèle de persévérance dans l'amitié. » On a voulu voir dans cette anecdote, inventée peut-être à plaisir par le moraliste, l'histoire véritable de l'amitié et de la rupture de MM. de Courtin et de Saint- Romain (2), que raconte Saint-Simon, et qui était célèbre au dix-septième siècle. Mais la rupture de ces deux amis n'arriva qu'après la publication de la cinquième édition (3), et nous ne voyons pas comment la Bruyère eût pu la prévoir ou la deviner.

Quoi qu'il en soit, le duc d'Estrées et le duc de Gcsvres semblaient séparés à tout jamais par une haine irréconciliable, lorsque Gourville, la veille de Pâques, se vanta de les réconcilier par l'intermédiaire de M. le Prince, ou simplement en agissant pour lui-même et en son nom. Nous n'avons pas besoin d'expliquer pourquoi la Bruyère appelait Gourville Aristarque ; le célèbre plénipotentiaire ou diplomate ne manquait guère une occasion de critiquer le philosophe et son savoir, qui n'était bon à rien. « Aristarque, dit la Bruyère (4), se transporte dans la place avec un héraut et un trompette ; celui-ci commence : toute la multitude accourt et se rassemble. « Ecoutez, jjeuplc, dit le kcraut ; a sotjez attentifs; silence, silence! Aristarque, que rous vo>/ez prrseiit, « doit faire demain une bonne action. » Je dirai plus simplement et sans figure : « Quelqu'un fait bien, veut-il faire mieux? ([ue je ne sache pas qu'il foit bien, ou que je ne le soupçonne pas du moins de me l'avoir appris. » On dit que les dévotions de la semaine sainte avaient calmé les ressentiments. M. d'Estrées consentit à ce que

(1) Chap. V, n" ;)9.

Ci) .humai (le Dangeau, t. V, p. 45.

(3) Correspondance de Bussy, t. VI, p. 502 et 504.

(4) Chap. IX, n" 45.

M. le Prince le réconciliât avec M. de Gesvres. Le jour de Pâques , 10 avril, Goiirville mena le duc de Gesvres chez le duc d'Estrées : l'offenseur voulait donner plus de satisfactions qu'on n'en exigeait ; l'offensé le tint quitte et ne voulut pas même les entendre. L'affaire fut terminée au contentement des parties. Le premier président n'avait point accompagné le duc de Gesvres chez M. le duc d'Estrées : c'était assez de l'avoir fait déjà deux fois inutilement; mais il n'oublia pas le service que M. le Prince venait de lui rendre. Le 12, ou sut que M. le Prince avait achevé cette bonne action si difficile par l'entremise de Gourville : ou loua l'excellent esprit de ce Gourville, qui persuadait ce qu'il voulait, et cela lors même que les meilleures têtes n'y avaient pas réussi. « Le nez de M. de Gesvres, dit M"° de Se vigne, s'est aussi rapatrié avec les nez des Béthunes. Cette M''" de Vaubrun a taut dit qu'elle n'était point mariée, et qu'elle voulait être religieuse, qu'on l'a mise aux Filles bleues de Saint-Denys. Le monde a gagné à tout cela que Cassepot n'est plus en France. )> Il mourut peu après eu exil. La maison de Coudé y gagna des avantages plus solides. L'affaire de la succession de M"" de Guise, qui avait d'abord marché avec une promptitude inespérée, s'était tout à coup arrêtée : M. de Lauzun était tombé comme une bombe à la cour de France et avait failli tout brouiller. Mademoiselle ne voulait point que le roi reçîit à sa cour le chevalier galant qui avait sauvé la reine d'Angleterre. Le roi le reçut néanmoins et le félicita de son courage. Mademoiselle, outrée de colère, exigea qu'il ne se trouvât jamais où elle serait. Tout le monde se moquait de cette colère, personne n'en tenait compte. M"° la Duchesse ne se fit pas faute de rire de Mademoiselle en voyant Lauzun orné de la Jarretière et menacé de l'ordre du Saint-Esprit (1). Mademoiselle, au désespoir, ne savait comment se venger de M""' la Duchesse. Elle se moquait de sa jeunesse et de sa beauté, et s'efforçait de contrefaire ses lorgneries avec M. de Marsan et M°"' de Valentinois. « Il y a du péril à contrefaire (2). Lise, déjà vieille, veut rendre une jeune femme ridicule, et elle-même devient difforme; elle me fait peur. Elle use pour l'imiter de grimaces et de contorsions : la voilà aussi laide qu'il faut pour embellir celle dont elle se moque. » Je ne serais pas surpris que ces plaisanteries de la Bruyère fussent goûtées de M. le Prince : car si M. le Prince et Mademoiselle avaient les mêmes intérêts dans la

(1) M"i« de Sévigné, t. YIII, p. 49i et 495.

(2) Chap. Iir, n" 56.

LA BBrTÊKE. — T. II. 15

succession de M"' de Guise, ils ne s'aimaient guère entre eux (1). Il fallut pourtant en passer par les volontés de Lise. M. le Prince, M. le Duc, M. le prince de Couti et M. le duc du Maine allèrent en grande cérémonie solliciter M. le premier président, M. le procureur général et les juges du parlement de casser le testament de M"" de Guise. M. le duc du Maine n'y avait aucun intérêt : mais Mademoiselle exigea que son ])riucipal héritier sollicitât pour elle. Les autres formalités se firent rapidement : M. le Prince et M"° de Montpensier gagnèrent leur procès : il s'agissait de l'hôtel de Guise, de la principauté de Joinville et de 140,000 fr. de rentes sur l'hôtel de ville. Voilà la matière d'un nouveau procès : on s'en garda bien ; M. le Duc et Mademoiselle confièrent à des arbitres le soin de partager entre eux deux ce joli héritage.

Le philosophe remarque que les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être écoutés (2) comme des oracles ; chacun les tire de son côté et les interprète à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts. Il est vrai qu'il y a des hommes (3) dont la mort fixe moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la \'ie l'irrésolution et l'inquiétude. Un dépit, pendant qu'ils vivent, les fait tester ; ils s'apaisent et déchirent leur minute ; la voilà eu cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs sur leur table ; ils les comptent par les années. Le dernier acte de leur volonté prouve une seule chose, qu'ils n'ont pas eu du moins le loisir de vouloir tout le contraire. S'il n'y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers (4), je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux jjour régler les différends des hommes. Les juges seraient presque réduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires, quel malheur pour les honnêtes gens! On ne verrait plus la comédie si amusante de Titius et Mœvius (5) ou le légataire universel, ni la scène du Malade imagmaire {(S), où le notaire, M. Bonnefûi, apprend à un mari qui va mourir la manière de donner sa fortune à sa femme , en passant doucement par-dessus la loi au moyen d'un

(1) Mémoires de J/"'= de Montpensier, éd. îlichaud, p. 522.

(2) Chap. XIV, n" 56.

(3) Chap. XIV, n" 57.

(G) Chap. XIV, n" GO.

fidéicommis habilement dissimulé. Le moraliste, avocat an parlement, montrait ainsi qu'il connaissait très bien la matière des testaments, et il célébrait à sa manière la victoire de M. le Prince devant la grand'chambre (I). On croyait que M. de Convonges, contre qui plaidait M. le Prince, n'était qu'un fidéicommissaire bien déguisé pour transmettre les biens de M'"' de Guise aux enfants de M. le duc de Lorraine. Dans la circonstance, M. le Prince ne pouvait faire autrement que de gagner son procès tout d'une voix, contre un ennemi de la France qui menaçait nos frontières à la tête d'une puissante armée.

Cela ne laissa pas que d'avoir de sérieux inconvénients dans la maison de Coudé. M. le Prince manquait d'équilibre en soi et il eu prenait chez les autres. Son succès dans les intrigues de la cour et dans les débats du parlement le disposèrent à croire qu'il avait toujours raison, jusque dans ses fantaisies les moins raisonnables. Honteux, d'avoir été joué parM"°la Duchesse, il attendait une occasion de prendre sa revanche. Elle s'offrit à lui plus tôt qu'il ne le désirait ; lorsque M. le Duc eut pris congé du roi (2) pour aller, dans l'armée d'Allemagne, servir à la tête de son régiment de cavalerie, il fut suivi par le prince de Conti, qui aimait la gloire en prince et la cherchait en aventurier. M. le Prince resta, content en apparence d'avoir à veiller sur M""'' la Duchesse pendant l'absence de son mari , mais au fond mécontent et de mauvaise humeur. Voilà donc où était réduit un homme d'État comme Son Altesse, le chef de la maison de Coudé! Depuis longtemps il voyait M"'° de Valentinois, à qui l'on avait défendu tout commerce avec M™" la Duchesse, renouer ses relations avec elle comme si on ne lui avait jamais rien dit. Cette fois ou ne le convaincra plus d'avoir pris un peintre en miniature pour un galant en bonne fortune dans la maison de Condé. Les filles d'honneur de M""" la Duchesse, M"" de Doré et de la Roche-Aynard, avaient servi d'intermédiaire, comme auparavant, malgré la défense qui leur en avait été faite. M. le Duc n'y avait trouvé rieu à redire. Puisqu'il aimait sa femme et ne voulait pas le laisser paraître, il s'était gardé de lui faire des scènes de jalousie. Cette société était donc demeurée en assez bonne intelligence, et même avait reçu de la part du roi des gages de bienveillance qui semblaient lui assurer une parfaite sécurité, lorsque M. le Prince profita de l'absence de sou fils pour rétablir sou auto- Ci) De Sourches, t. III, p. 80, et les notes -2 et 3. (-2) 20 mai 1089.

rite sur M°" la Duchesse : il lui adressa des remontrances qui furent' mal accueillies. M. le Prince se fâcha ; l'on ne fit qu'en rire. M""' de Yaleutinois avait l'air de venger la maison de Lorraine de la perte de son procès. M"" la Duchesse ne voyait là qu'une ridicule jalousie dont elle fit des chansons. M. le Prince furieux en parla au roi avec plus de chaleur que de prudence. On le laissa s'engager dans cette mauvaise voie, sans y faire beaucoup d'attention. Mais il revint à la charge, et plusieurs fois. Le l.j juin, le roi parut céder à ces instances (1 ): la chambre des filles d'honneur de M""" la Duchesse fut cassée comme l'avait été celle des filles d'honneur de la Dauphine. M'" de Doré et M"° de la Roche- Aynard furent envoyées chacune dans nn couvent, et M"" de Paulmy, dont on était moins mécontent, demeura encore quelque temps chez M°° la Princesse jusqu'à ce qu'on pût la marier. Le roi ordonna que M'"'= la Duchesse fût toujours avec M"° la Princesse, et que, quand elle irait à Chantilly, elle ne reçût pas de visites dans son appartement. Rien de tout cela ne fut sérieusement exécuté, hormis qu'elle n'eut pins la compagnie de ses filles d'honneur.

Le moraliste cherchait depuis quelque temps à comprendre ce qui se passait dans la maison de Condé. Qu'est-ce que M. le Prince avait donc à reprocher à M"'" la Duchesse pour lui infliger cette humiliation? Était-ce d'être galante ou coquette? « Une femme galante veut qu'on l'aime ; il suffit à une coquette d'être trouvée aimable, et de passer pour belle (2). Celle-là cherche à engager ; celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre ; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. Ce qui domine dans l'une , c'est la passion et le plaisir; et dans l'autre, la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion : la coquetterie est un dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre , et la coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces tleux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous. » Était-ce donc là le caractère de M""= la Duchesse? Qui alors eût osé réjiondre affirmativement à cette question? Qu'avait fait M"" la Duchesse pour être traitée ainsi par M. le Prince et par le roi? Étaitelle « une l'umme faible à qui l'on reproche une faute (^) , qui se la

(1) Dangcau, Journal, t. II, p. -113. De Sourclies, t. III, p. 107-108. Mémoires de la cour.

(2) Chap. III, n" 22. *

reproche elle-même, dont le cœur combat la raison ; qui veut guérir et qui ne guérira point, ou bien tard? » Nullement. Ou bien encore étaitelle « une femme inconstante, qui déjà n'aime plus (1)? Une femme légère, qui déjà en aime un antre? Une volage, qui ne sait si elle aime ni ce qu'elle aime? Une indifférente, qui n'aime rien? » Point du tout. Enfin était-elle une perfide (2), dont toute la personne est un mensonge, dont toutes les paroles et les actions donnent le change, à qui les promesses et les serments ne coûtent pas plus à faire qu'à violer? Non, assurément non. Eh bien! qu'était-elle donc? La personne la plus intéressée à le savoir, son mari, n'hésitait pas : il avait confiance en elle. Qu'est-ce donc qui excitait les soupçons de M. le Prince contre sa belle-fille?

On a dit que M. le Prince était jaloux. Quelle était cette jalousie? Ce n'était pas celle dont la perfidie des femmes nous guérit (3). Ce n'était pas non plus ce vice honteux (4) qui par son excès rentre toujours dans la vanité et la présomption, et qui fait croire à celui qui en est blessé qu'il a lui seul de l'esprit et du mérite. Ce n'était pas certainement cette jalousie qui se rencontre entre personnes de même art, de mêmes talents, de même condition. Ce n'était pas enfin cette jalousie (5) que l'on confond avec l'émulation , qui en est aussi éloignée que le vice de la vertu, et ql^i n'est qu'une stérile envie. Le beaupère et la bru n'avaient rien de commun qui pût exciter entre eux ni envie ni émulation. Us n'étaient ni peintres, ni musiciens, ni orateurs, ni poètes, ni de ces artisans qui sont les plus sujets à la jalousie. Cette passion ne pouvait s'attacher ni à l'état, ni à la condition, ni à la personne. « Un homme d'esprit peut-être (6) susceptible d'envie et même de jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étaient les seuls instruments qui servent à régir un Etat et à présider aux aâ"aires publiques, et qu'ils dussent suppléer aux règles , aux préceptes et à l'expérience. » Mais il n'y avait rien de semblable dans le mobile des actions de M. le Prince contre M"" la Duchesse. Qu'y avait-il donc?

(1) Chap. III, u'> 2-t.

(2) Chap. m, n" 25.

(5) Chap. XI, n» 85.

(6) Chap. XI , n" 85.

D'abord il y avait, pour uu conrtisau qui jouissait du privilège des grandes entrées, une énorme maladresse. « Qui sait parler aux rois, c'est peut-être où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan (1). Une parole échappe, et elle tombe de Toreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur : il est imjwssible de la ravoir; tous les soins que l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour l'affaiblir servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer davantage. Si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre que ce malheur n'est pas ordinaire , il y a encore un prompt remède , qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement ! quel repentir ! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux inconvénient que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs mœurs, ou de leur conduite, du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle de soi? » Ensuite il venait de se révéler dans la personne de M. le Prince un fait nouveau, étrange, bizarre, dont la Bruyère avait déjà vu de graves symptômes six à sept mois auparavant. « Le premier degré dans l'homme après la raison, ce serait de sentir qu'il l'a perdue (2) ; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De même ce qu'il y aurait de meilleur en nous après l'esprit, ce serait de connaître qu'il nous manque. Par là on ferait l'impossible : on saurait sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent. » M. le Prince n'était ni un sot, ni un fat, ni un impertinent ; il avait beaucoup d'esprit : qu'était-il donc? « Il était sujet à des égarements (3) qui attristèrent les vingt dernières années de sa vie. » C'est la maladie de sa mère qui venait de reparaître en lui.

Ou parla de la goutte, qu'il avait eue comme son père ; Dangeau constate que M. le Prince alla, le 9 juillet, à Chantilly pour s'en guérir; mais de plus il était fort agité, en proie à une fièvre violente. Il demanda M'"" la Duchesse. Elle alla, le 15 juillet, à Chantilly pour y passer quelques jours. Elle n'y reçut point de visites dans son ai)pavtement, demeura toujours avec M™" la Princesse sous la snrveillauce du malade, qui en fut bien touché. Elle charma ses ennuis par sa

(1) Chap. VIII, n- 79.

(2) Cha]!. XI, n» 88.

(.f) Saint-Simon, t. TU, p. 1-15.

bonne humeur : aussi heureuse qu'aimable, elle contribua par les ressources de son esprit à son amusement et à celui des autres. La fièvre de M. le Prince disparut peu à peu et, après un séjour de deux mois dans ce beau château de Chantilly qu'il aimait tant et qu'il ne cessait d'embellir, il revint à la cour parfaitement guéri. Depuis lors M"^ la Duchesse eut un ascendant singulier sur M. le Prince : « Elle le mettait au désespoir entre le père et le courtisan, mais le courtisan l'emportait toujours (1 j. »

Aussitôt que M. le Prince fut revenu à la cour, il tâcha d'effacer les dernières traces de cette malheureuse affaire. Il maria M"'' de Paulmy avec un gentilhomme breton de la petite gendarmerie. Le roi donna 4,000 fr. de pension à l'épouseur, et M. le Prince 10,000 fr. en argent et 2,000 fr. de rente à l'épousée. M"" de Doré sortit du couvent ; elle était mariée secrètement à M. de Oomminges, qui la fit plus tard sa légataire universelle. M"" de la Roche- Aynard disparut ; du moins je n'ai pu découvrir ce qu'elle devint. M'"' de Montmorency, qui était auprès de M""" lu Princesse depuis la cassation de la chambre des filles d'honneur de la Dauphine, y demeura sans se marier : sa santé était si mauvaise, qu'elle n'avait plus qu'un an à vivre. Mais M. le Prince nomma son frère, M. de Breuil, colonel de sou propre régiment d'infanterie. La bonne intelligence était rétablie dans la maison de Condé. Le 14 septembre, M™° la Duchesse demanda au roi que M"° de Croissy fût du voyage de Marly et obtînt un logement pour elle. Il n'y était point encore venu de fille, dit Dangeau, excepté quand on y dansait des ballets ; or M"" de Croissy, fille du ministre des affaires étrangères, était laide et vertueuse, mais elle avait infiniment d'esprit, de grâce et d'amusement dans l'esprit, ce Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement (2) : si l'on voulait être estimé, il faudrait vivre avec des personnes estimables. » M"° la Duchesse s'attachait vite : M"" de Croissy remijlaça la chambre des filles d'honneur à elle toute seule. Mais M"" la Duchesse savait qu'<£ il y a autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner (3). » Dès lors elle ne se livra plus à personne.

i( Il y a des ouvrages qui commencent par A (4) et finissent par

(1) Saint-Simon, t. VII, p. Ul.

(2) Chap. V, n" 53.

(3) Chap. IV, n» 71.

(4) Chap. XI, n" 103.

Z (1) : le bon, le mauvais, le iiire, tont y entre ; rien, eu un certain genre, n'est oublié : quelle recherche ! quelle affectation dans ces ouvrages! on les appelle des jeux d'esprit. De même il y a un jeu dans la conduite : on a commencé, il faut finir; on veut fournir toute la carrière. Il serait mieux on de changer ou de suspendre, mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s'anime par les contradictions ; la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et se désiste. On porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses , dans celles mêmes où il entre de la religion. » En effet Bourdaloue le reproche très clairement à M"" de Maintcnon (2) dans l'instruction écrite qu'il lui donna le 30 octobre 1688; mais on le retrouve plus clairement encore dans la conduite de M'"" la Duchesse. Lorsque son mari arriva d'Allemagne, elle alla au-devant de lui (3), et le mit au courant de tout ce qui s'était passé dans la maison de Condé pendant son absence. Quand M. le Prince voulut s'expliquer de vive voix avec son fils, il le trouva entièrement prévenu et ne put le ramener à ses sentiments. Alors M. le Prince tomba de nouveau malade. Il fut, dit M. de Sourches (4), attaqué d'une fièvre tierce, qui n'était pas un trop bon meuble dans l'arrière -saison, principalement pour un homme aussi maigre et aussi exténué qu'il l'était. Il en fut longtemps assez souffrant, et pendant cette maladie il eut des vapeurs qui le mirent hors d'état de paraître dans le monde : enfin le bon régime le tira d'affaires.

Pendant ce temps-là les plaisirs avaient recommencé à la cour, surtout les appartements oti M"" la Duchesse jouait si bien son rôle : il fallait bien amuser les princes, les officiers généraux et les gens de qualité, qui arrivaient de l'armée avec un esprit assez triste. Elle badinait sans cesse, et son enjouement plaisait à tous. Sa malice même déridait les fronts les plus sévères, et déconcertait la gravité de M"" la Dauphine. Mais on avait cassé la chambre de ses filles parce qu'elle avait renoué son commerce avec M"" de Valentinois : voilà ce qui faisait jaser le public et donnait mauvais renom. C'est pourquoi M. le Duc, qui aimait sa femme plus que jamais, affectait i)lus (pie jamais

(I ) Jeux abécédaires. Cf. liecherclies sur les jeux d' esprit , par A. Cauel, Évreux, 1867; t. I, p. 13 et suivantes. Cf. Servois, la Bruyère, t. II, p. 47, 48.

(2) Œuvres complètes de Botirdaloue (Paris, 1826), à la fin du H!" volume.

(3) Dangeau.

(4) De Sourches, t. III, i>. 175.

de ne point l'aimer, et se faisait voir au Cours et aux Tuileries avec une maîtresse dont il n'était point amoureux. M""" la Duchesse fit sur les plaisirs de monsieur son mari une chanson immortelle, dit Saint- Simon.

M. le Duc s'en prit à la Bruyère. Hé quoi ! ce philosophe voulait corriger les mœurs de son maître et le rendre meilleur? C'était le renversement des principes les mieux établis qu'une prétention aussi indiscrète! 11 faut bien avouer que la Bruyère manqua de prudence quand il dit : « Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne (1), voilà unq pudeur qui est bien placée ; qu'on sente quelque peine à se trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est attaquée ; cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société; avec celle qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le mérite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence-t-il par rougir de son mariage? » Ces considérations étaient blessantes pour M. le Duc : mais ce qui mit M. le Duc hors de lui, ce fut l'impertinence du philosophe qui osait se comparer à Son Altesse Sérénissime. « Je connais la force de la coutume, et jusqu'où elle maîtrise les esprits et contraint les mœurs, dans les choses même les plus dénuées de raison et de fondement ;je sens néanmoins que j'aurais l'impudence de me promener au Cours, et d'y passer en revue avec une personne qui serait ma femme (2). » On comprend la mauvaise humeur de Son Altesse dans cette circonstance. « Parler et offenser, pour de certaines gens, est, dit la Briiyère (3), précisément la même chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. Il leur serait xitile d'être nés muets et stupides : ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on à des béliers

(1) Chap. XIV, n" 35.

(2) Chap. XIV, n"3b.

(3) Chap. V, n" 27.

qu'ils n'aient pas de cornes? De même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre, est de les fuir de tonte sa force et sans regarder derrièi-e soi. » N'est-ce pas là cet homme terrible dont parle Saint-Simon (1), terrible avec ses amis par son liumear violente et ses fougues de tourbillon que rien ne pouvait arrêter; pas un d'eux n'était un moment en sûreté avec lui; la crainte de ses railleries perçantes on de ses pointes brutales tenait chacun continuellement en garde ou en malaise dans la maison de Condé.

Si la Bruyère avait eu le tort de faire de la morale qu'on ne lui demandait pas, et avec une hauteur philosophique qui était peut-être déplacée, cependant ce n'était pas la Bruyère qui était la cause des ennuis de M. le Duc. Eu dehors de M. le Duc lui-même, on ne pouvait guère accuser que M. de Marsan. Mais on avait de l'indulgence, même dans la maison de Coudé, pour ce joli petit prince de la maison de Lon-aine. Il avait épousé une vieille femme, cela excnsait tout. Dans un moment de désespoir il était parti pour aller se faire tuer à Mayence, mais il n'avait pu entrer dans la place assiégée ; et, lorsqu'elle fut prise, il était revenu fort penaud, en même temps que M. le Duc, de l'armée d'Allemagne. La jeunesse de la cour plaignait ce prince si mal marié. « Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme, observa le moraliste (2), que d'épouser une femme avancée en âge; c'est quelquefois prudence, c'est précaution. L'infamie est de se jouer de sa bienfaitrice par des traitements indignes, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d'un hypocrite et d'un ingrat. Si la fictiDU est excusable, c'est où il faut feindre de l'amitié; s'il est permis de tromper, c'est dans nne occasion où il y aurait de la dureté à être sincère. — Mais elle vit longtemps. — Aviez-vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus après ce grand ouvrage qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë? A-t-elle tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez déjà réglé les funérailles, à qui vons destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements , en estelle responsable? »

Bien d'antres que M. de Marsan admiraient l'esprit et la beauté

(1) Addiliott au Journal de Dangeau, t. XIII, p. 114.

(2) Chap. .\iv, n" 36.

de M"" la Dnchesse. Voici à peu près le sens de l'inscription latine que Santeul avait faite pour la Galatée de Chantilly : « Tu veux écraser ces jeunes gens sons ton rocher, ô cyclope ! combien ta menace est vaine! Le babil de ces eaux, qui ne se taisent jamais, célèbre éternellement leurs éternelles amours. » On était frappé de la même pensée quand, parmi les nouveaux chefs-d'œuvre dont se paraient les jardins de Versailles, on admirait alors, dit Perrault (1), le beau groupe d'Acis qui « naquit sous le ciseau du gracieux Baptiste. » L'histoire d'Acis et Galatée était fort connue; M. le Duc et la Bruyère l'avaient lue ensemble (2) dans les Métamorphoses d'Ovide. Acis, berger de Sicile, âgé de dix-huit ans et remarquable par sa beauté, faisait le bonheur de la nymphe Galatée et le malheur du cyclope Polyphème. Le cyclope ne comprenait pas pourquoi la belle Galatée, qu'il adorait, se dérobait à son entretien. Un jour qu'il errait dans les bois, dévorant son chagrin, il aperçut Acis et Galatée ensemble. Il comprit, saisit un rocher énorme et... Galatée s'enfuit. Acis adressa au cyclope un discours aussi brillant que pathétique ; il fit appel de la manière la plus ingénieuse à tous les sentiments de ce noble et puissant seigneur; il vanta sa naissance illustre, ses immenses richesses, sa force incomparable : il croyait avoir touché son cœur, lorsqu'il fut écrasé sous le poids du rocher. La Bruyère donna ce nom d'Acis aux jeunes courtisans qm, dans un langage plein de prétention et vide de sens commun, cherchaient à plaire à M""" la Duchesse. « Aucun ne lui a plu, dit M"° de Caylus (3), si on excepte le comte de Mailly, dont je ne répoudrais pas. Cependant je n'ai rien vu, eu passant ma vie avec elle, qui pût autoriser les bruits qui ont couru. Je l'ai bien vu amoureux : j'en ai parlé en riant à M""" la Duchesse, qui me répondit sur le même ton. M™" de Maintenon en a souvent parlé eu ma présence à M. de Mailly ; mais il se tirait des réprimandes qu'elle lui faisait par des plaisanteries, qui réussissaient presque toujours quand elles étaient faites avec esprit, » On comprend l'indulgence de M"" de Maintenon pour ses nièces et pour ceux qui avaient bien voulu les épouser. M. le Priuce ne pouvait avoir tant de complaisance pour l'heureux époux de M"" de Sainte-Hermine : très jaloux de veiller sur M"" la Duchesse, il ferait aussi mauvais

(1) Siècle de Louis le Grand.

(2) Livre XIII, vers 731-898.

(3) Souvenirs, p. 194-195.

accueil aux fines plaisanteries de M. de Mailly que Polyplième à l'éloquence du bel Acis. Il avait (1) beaucoup plus d'esprit que le cyclope, mais il en avait la brutalité.

Le 31 décembre 1689, le roi se promenait en traîneau à Versailles. La glace du grand canal était amincie par une sorte de faux dégel : il arriva beaucoup d'accidents (2). M. le Prince tomba dans l'eau jusqii'au cou ; les princesses furent renversées dans un mélange de neige et de glace fondantes. Peu après, le bel Acis vient à Thûtel de Condé demander des nouvelles de M. le Prince et de Leurs Altesses. En entrant, on le suppose du moins, il rencontre la Bruyère et veut plaisanter avec lui sur le singulier temps qu'il fait. « Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, AdSj me dire qu'il fait froid ; que me disiez-vous : « Il fait froid. » Vous vouliez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : « II pleut, il neige. » Vous me trouvezbon visage, et vous désirez de m'en féliciter; dites : « Je vous trouve bon visage. » — Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourrait en dire autant? — Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand ou parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phœhus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et vous dis à l'oreille : « Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez (3). »

Ce langage simple et naturel, où l'on ne remarque aucun esprit passait de mode , même à Saint-Cyr : la pieuse innocence des filles de Sion avait été un peu altérée par la vaine gloire de leur succès dans

(1) Chap. xn, n' 48.

(2) Dangeau, t. III, p. 41.

(3) Chap. V, n" 7.

le monde; M"" de Maintenon s'en jtlaig-nait en décembre 1689 (1). Mais il se retrouvait dans la maison de Condé, chez un homme qui ne faisait point ce qu'on demandait à ces jeunes filles, « le métier des anges ». « Etant venu à Paris, dit Gourville (2), j'envoyai chercher un nommé Masselin, chaudronnier de son métier, qui avait fait do la batterie de cuisine pour l'hôtel de Condé : je ne sais à quelle occasion je l'avais connu pour homme d'esprit et inventif. Il me parla comme un homme si savant dans l'art de remarquer l'or et l'argent, qu'il me fit soupçonner qu'il y avait quelquefois travaillé. Ayant aperçu des jetons d'argent sur ma table, il m'en demanda six pour faire l'essai; peu ajirès, et sans perdre de temps, il me rapporta les six jetons, dont il y eu avait trois marqués d'une autre marque, ce qui me fit un grand plaisir, et j'assurai mon homme d'une bonne récom- I)ense. J'allai trouver M. de Louvois pour lui faire voir ces jetons contremarques. Il en rendit com])te au roi dans l'instant et fit valoir les services que je rendais à Sa Majesté. J'en ressentis une joie inexprimable. M. le Pelletier me dit, quelques jours ai^rès, que le roi avait parlé obligeamment de cette affaire pour moi. Je lui demandai bonnement s'il ne jugeait point que ce fut une occasion d'obtenir du roi un nouvel arrêt et de nouvelles lettres patentes, jjour me mettre tout à fait eu repos et terminer toutes mes craintes sur les changements qui pourraient arriver; mais je ne trouvai pas que cela tombât dans son sens. » Eh bien! ce que Gourville n'avait pu obtenir par Louvois de M. le Pelletier, il l'obtiendra par la même entremise de M. de Pontchartraiu. « J'employai, pendant quelques jours, dit-il, assez de temjjs jiour faire des mémoires 2)ar estimation de ce qu'il pourrait y avoir d'argenterie dans Paris, en y comprenant messieurs les évêques, les grands du royaume, et chacune des conditions ])articulières; et je portai mon estimation en gros à environ cent millions. Et après y avoir fait réflexion, je crus que cela pourrait bien aller à une pareille somme pour tout le royaume. » Et le voilà comptant les cuillers, les fourchettes, les couteaux, les flambeaux, les plats, les assiettes, les chenets, les brasiers, etc. Il était d'avis de foudre tout ce qui ne servait qu'an luxe et de réserver la vaisselle. « Je rendis comiite à M. de Louvois de tout ce (pie j'avais imaginé sur cela, et j'en entretins M. de Pontchartrain, à qui j'avais dit l'ordre que

(1) Lettre de M'^" de Maintenon sur l'Éducation, 1. 1, p. 53.

(2) Mémoires de Gourville, p. 583.

M. de Louvois m'avait donné... J'eus alors l'espérance de voir la fin de tons mes travaux, ne doutant plus que M. de Poutcliartraiu ne se trouvât disposé à seconder les bonnes intentions du roi à mon égard. Cela parut si bien dans la suite, que j'en reçus mille honnêtetés. » En un mot, Gourville, pour avoir appris à Pontchartrain à faire de la fausse monnaie et à confisquer l'argenterie du royaume , reçut de Sa Majesté ce qu'il désirait depuis si longtemps, un brevet d'honnête homme. « Ce qui me soutient, dit la Bruyère (1), et me rassure contre les petits dédains que j'essuie quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même : « Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma fortune, et ils ont raison; elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute si j'étais ministre. »

« Le roi donna hier à M. de Gourville, dit Dangeau, le 1.5 février 1 690 (2), un second arrêt qui le décharge de tout ce qu'on pouvait lui redemander, et le roi lui a dit que son intention avait toujours été qu'il ne payât rien ; qu'il l'avait promis ainsi à feu M. le Prince, et qu'il n'avait point changé d'avis. Il y a déjà douze ans qu'il avait eu son premier arrêt de décharge, qu'il avait fait lui-même. » Gourville raconte ainsi comment M. de Pontchartrain le tira d'embarras : « Mon affaire fut confiée à un habile homme qui avait le dessein de m'obliger, et bientôt elle fut en état d'être rapportée devant le roi (3). Aussitôt je me présentai à Sa Majesté avec un mémoire à la main; comme Sa Majesté allait au conseil, je la suppliai très humblement de se souvenir qu'elle avait eu la bonté de me dire qu'elle voulait me sortir d'aifaires, et me procurer la fin de toutes celles qui m'avaient fait tant de peine, lorsque je lui remis une lettre que M. le Prince lui avait écrite quelques années avant sa mort pour ne lui être rendue qu'après ; par cette lettre il recommandait an roi en général sa famille, le suppliait de faire quelque chose après sa mort, qui regardait M™" la Princesse, et aussi de vouloir bien se souvenir des grâces qu'il avait eu la bonté de lui accorder pour moi, à la très humble supplication qu'il lui en avait faite. Sa Majesté m'interrompit d"abord, et me dit qu'elle se souven ait bien de ce qu'elle m'avait promis ; je lui dis d'un air assez gai qu'il était donc inutile de lui donner mon mémoire, et le mis dans ma poche : cela fit sourire le roi en me quittant. Ayant

(1) Chap. vni, n» 58.

(2) Journal de Danijeau, t. lU, p. 07.

(3) Mémoires de Gourville, p. 584.

SU pins tard avec combien de bonté il m'avait accordé tout ce que j'avais souhaité, je me trouvai à la même place, à l'entrée de son cabinet, pour le remercier; il me répondit d'un air gracieux et en riant : « Eh bien! Gourville, ne suis-je pas un homme de parole?» et passa. M. de Pontchartrain me témoigna une grande joie du succès de ses soins , et de la façon avec laquelle le roi m'avait accordé tout ce que je pouvais désirer. » Gourville était donc au comble du bonheur.

La scène suivante a dû se passer à peu près vers ce teraps-là. « L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon. — Il éclate de même chez les marcliaud^ (1). — Il est habillé des plus belles étoffes. — Le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce ? — Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence. — Je loue donc le travail de l'ouvrier. — Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d'œuvre ; la garde de son épée est une onyx ; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. — Vous m'inspirez enfin de la curiosité ; il faut voir du moins des choses si rares et si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon; je vous quitte de la personne. » Est-il téméraire de placer cette scène à l'hôtel de Condé, chez M"" la Duchesse? On était curieux de voir le gros Gourville aussi bien vêtu que le joli petit M. de Marsan. Gourville était connu (2) pour aimer les montres et les pendules, les pierreries et les diamants ; il avoue lui-même qu'il les estimait fort bien à leur juste valeur. Le moment où le roi lui dit d'un air gracieux et en riant : « Eh bien ! Gourville, ne suis-je pas un homme de parole ? » nous paraît bien choisi par Gourville pour couvrir son honnête personne des plus beaux habits qu'il pût endosser. Quoi qu'il eu soit, la Bruyère n'en fut point ébloui.

Doux, complaisant, flatteur envers les grands, Gourville ne les blessait nullement par la liberté obséquieuse de son langage ; mais envers ses inférieurs il était dur, sec , impérieux , et prétendait toujours

(1) Chap. II, n<>27.

(2) Mémoires de Gourville, p. 582.'

240 LA BIÎUYERE

leur parler avec fraucliise. « Cléon, observait la Bruyère (1), parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense. » De là une querelle entre Gourville et quelque gentilhomme de la maison de Condé. La Bruyère y assista et fit cette remarque : « Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle (2), dont l'une a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser déjuger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort. »

Si Gourville, parvenu au terme de son ambition, n"était pas exempt de fatuité , M. de Xaintrailles , pour la même raison , avait le même défaut. Le 31 janvier 1690, M. de Xaintraillles, dit Dangeau, se défait du régiment de cavalerie de Bourbon ; M. le Prince et M. le Duc y ont consenti. Le roi n'y mit aucun obstacle : mais M. de Xaintrailles fit de grandes démarches pour obtenir cette faveur. Voilà donc Gourville et Xaintrailles pourvus tous les deux de ce qu'ils désiraient le plus : l'un a l'honneur et l'argent, l'autre le repos avec la dignité. Que leur manquait-il ? Mais Xaintrailles se distinguait par un signe particulier : jamais il ne saluait la Bruyère; ou s'il lui rendait son salut, jamais il ne le prévenait. Alors la Bruyère, qui savait à quoi il devait attribuer ces petits dédains et qui ne s'en émouvait guère, fut tout surpris d'être un jour salué par M. de Xaintrailles, qui le prévint. Grand émoi du philosophe : il ne sait ce que cela signifie ; il se dit en lui-même : a Dois-je bientôt être en jilace? le sait-il? est-ce en lui un pressentiment? Il me prévient, il me salue (3). » Le moraliste ne pouvait revenir de son étonnement. A la fia pourtant, il comprit, et voici sa conclusion :« Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer avant qu'il me salue, sans m"avilir à ses yeux, et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même (4). Montagne dirait : « Je vcvx avoir mes coudées franches et cstrc coïir-

(1) Chap. V, n''22.

(2) Chap. V, n" 2!).

(3) Chap. VIII, n" 58.

(4) Chap. V, no 30.

fois et affahJe à mon j^oint , sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant j et aller au rebours de mon naturel j qui rrHemmelne vers celuy que je trouve à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est jioint ennemy ,j' anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et santé, je lui fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive. Celuy-là me déplaist, qui , par la connaissance que fui de ses coutumes et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me ressouvenir tout à propos, et d'aussi loin que je vois cet homme, dé emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir bien et au delà ? Pour cela de me ramentevoir de mes bonnes qualitéz et conditions , et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison? C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention; et, quand bien elle m'aurait succédé une première fois, je ne laisserais de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne piuis me forcer et contraindre pour quelconque à estre fer. »

La Bruyère vit alors à la cour et daus la maison de Condé des hommes qui n'avaieut jjas tant de délicatesse. « Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître (1); il prie des gens qu'il ne connaît point de le mener chez d'antres dont il u"est pas connu ; il écrit à des femmes qu'il connaît de vue. Il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est, et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une antre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni à soi-même; on l'ote d'une place destinée à un ministre, il s'assied à celle du duc et pair ; il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du roi, il grimpe à la chaire du prédicateur; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir. »

Mopse est le nom d"un vieux devin de la Grèce (2) qui disputait à Calchas l'art de prévoir l'avenir. La Bruyère donne ce nom à toute une classe d'hommes qui s'introduisent partout, et qui, avec de l'esprit et de la persévérance, percent à force d'audace. Le babil de ces impu-

(1) Chap. II, n" 38.

(2) Valérius, Argonautiques^ livre 1<"; v. 207.

dents de cour eu imposait aux sots, dit Saint-Simon (1). Cependant M. de Lanjamet se faufila parmi les amis de M. le Duc et du prince de Conti. La Fontaine affirme qu'il était aussi de la société du Temple (2). Il était de fort petite taille, et avait un nez crochu d'une élévation à surprendre ceux qui le voyaient pour la première fois. Il avait une lieuteuance aux gardes, n'était point fripon, ni sans valeur à la guerre, mais décidant et impertinent à merveille : son nez de perroquet, son ton de fausset et son air capable étaient célèbres (3). Il s'était introduit, je ne sais comment, chez M. de Seignelay, où pourtant la compagnie était fort triée; il passait presque toute sa vie dans les maisons ouvertes de Versailles, d'où il ne sortait point; et ce petit mérite lui fit attraper rm petit gouvernement en Bretagne. Mais là son effronterie ne lui réussit pas aussi bien qu'à la cour. Il alla aux états de Bretagne, une année où M. de la Trémouille les tenait, et il y entra comme les autres. Mais quand ce vint à délibérer, la noblesse se mit à crier qu'elle n'opinerait point, qu'on ne fît sortir ceux qui n'avaient pas droit d"y assister. M. de la Trémouille jeta les yeux de divers côtés, et dit qu'il ne voyait là personne aux états qui ne pût y être. Le cri redoubla : des voix prononcèrent le nom de Lanjamet. Lanjamet se leva, et sortit sans mot dire. Ainsi sa naissance fut mise au net : on sut ainsi qu'il n'était pas gentilhomme. Mais cette aventure ne fut guère connue à la cour, et il fut souffert comme auparavant dans la société de M. le Duc et de M. le prince de Conti. C'est là que la Bruyère le vit, et lui emprunta quelques traits pour composer son caractère de Mopse.

Plusieurs traits de ce caractère, qui ne conviennent pas à Lanjamet, conviennent à d'autres impudents qui fourmillaient à la cour et dans la maison de Condé. Eu voici uu remarquable échantillon :

Armand de Madaillau de l'Esparre, marquis de Lassay, était, dès l'âge de huit ans, le plus joli garçon du monde. Il rêvait un jour, appuyé sur une fenêtre : le chevalier de Montataire, son oncle, qui était, dit Bussy (-l), uu malhonnête homme, lui vint demander ce qu"il avait. (( Laiase-moi, mon oncle, lui dit Lassay. — Xou, je ne te laisserai point,

(1) Journal de Dangcau, Addition, t. IV, p. 70.

(2) Lettre à il. de Vendôme, septembre 1689.

(3) Cf. Noël, satirique du temps du Recueil manuscrit de chansons critiques et histonques, t. III, p. 339. Bibliotli. nationale.

(4) Correspondance de Bussy (lettre au marquis de Trichateau), t. V, p. 342.

que tu ne m'aies dit à quoi tu penses, répondit le chevalier. — C'est, répliqua Lassay, que je songe à ce que j"ai ouï : à mou âge tu étais aussi joli garçon que je suis, et j'ai peur qu'au tien je ne sois aussi sot que tu es. » — Dans sa vieillesse, Lassay écrivait et imprimait cette réflexion (1) : «J'ai vu familièrement et de fort près la plupart des personnes de l'un et l'autre sexe qui passaient pour avoir le plus d'esprit : j'en ai trouvé une grande quantité qui en différents genres avaient des talents au-dessus des miens ; j'en ai trouvé beaucoup qui avaient autant d'esprit que moi , mais je n'en ai trouvé aucun qui m'ait fait sentir qu'il en avait davantage. » Voilà l'homme.

Née Vipart de Sainte-Croix, sa mère était alliée aux Souvré et par là à Louvois, aux Loménie et par là au chancelier Boucherat et aux Soyecourt : c'est peut-être ainsi qu'il fut connu de la Bruyère (2). Il perdit sa mère de bonne heure, et il fut toujours en querelle avec son père, M. de Montataire, qui était, dit Saint-Simon, menteur de son métier. Lassay a écrit de longs mémoires pour démontrer que son père l'avait trompé : il est certain qu'il ressemblait beaucoup à son père. Ils furent tous deux bons et braves officiers : l'un se distingua à la bataille de Lens, l'autre à celle de Senef; on ne l'ignorait pas dans la maison de Coudé. Mais ils étaient tous les deux d'une légèreté incroyable, et, par la bizarrerie de ses aventures et de ses contracUctions, le fils a bien surpassé le père. Ils étaient veufs tous les deux en 1675. Lassay avait eu une fille de sa femme défunte, Marie Sibour : il n'y pensa plus, et commença aussitôt nn commerce de galanterie avec la fille de l'apotliicaire de M'"' de Montpensier, Marianne Pajot, célèbre par son refus d'épouser le vieux fou de Charles IV, duc de Lorraine (3). On vantait la beauté et la vertu de cette fille, qui n'avait fait qu'obéir aux ordres du roi. Lassay voulut l'épouser ; M. de Montataire s'y opposa : un fils naquit des amours de Marianne et de Lassay (4). Par contrat devant notaire, Lassay donna à sou père les biens qui lui revenaient du chef de sa mère, et ne garda pour lui que 6,000 fr. de rente et le revenu des biens de sa fille. Le roi accorda une audience à M. de Montataire, et l'invita à marier son fils avec M"° Ma-

(1) Recueil de dijeirntes choses, t. III, p. 428, i29. {■2) nui., t. III, p. 416.

(3) Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par il. d'Hauasou ville, t. III, p. 127-174.

(4) Recneil de di/firentes choses, t. I, p. Ô1-C5.

rianue. Ce qui fut fait. Mariauue avait trente-deux ans, et Lassay viugt-trois. Peu après , Marianne mourut ; Lassay devint fou de chagria, se jeta dans la dévotion, se fit une jolie retraite près des Incurables à Paris (1), et mena quelques années une vie fort édifiante. En lll^-i, M. de Moutataire, qui se flattait d'avoir deux cent mille écus à donner quand il lui plairait, épousa la fille de Bussy-Rabntin et favorisa les enfants qu'il pourrait avoir de ce second lit. Bussy écrivit à M'"' de Sévigné que sa fille avait fait un bon mariage. C'est un bon mariage, répoudit M""" de Sévigné à sou cousin. Lassay n'était pas de cet avis : il sortit de sa retraite des Incurables (2), fit un nouveau traité avec son père, et alla se distraire en province. Il eut un fils de M'"' de Benouville; elle prétendit l'épouser au même titre que Marianne. Lassay soutint qu"il n'avait pas d'engagement avec cette petite provinciale; elle fit du bruit : le dévot Lassay, l'inconsolable Lassay deviut tellement ridicule, même aux yeux du roi, qu'il partit avec les princes de Conti, eu 1685. Il allait, disait-il, en Pologne, eu Hongrie, à la mort, à la gloire. Les princes de Conti revinrent en France ; il tâcha de se fixer en Allemagne et n'y réussit point. Alors il alla en Italie et y courut mainte aventure galaute (3), soit avec jjiue ^^g Bracciano , qui devint plus tard la princesse des Ursins, soit avec Sopliie-Dorotbée, princesse de Hanovre, qui fut plus tard reine d'Angleterre et femme de George I"'. La vanité de Lassay ne connaissait plus de bornes : il allait dans son extravagance jusqu'à écrire des lettres amoureuses à des princesses ; sa prétention d'immoler tant et de si nobles victimes aux mânes de Marianne aurait fini par lui coûter cher. s'il n'eût jugé prudent de quitter l'Italie et de revenir en France. A Paris, il fut tout étonné d'apprendre que le roi n'était pas fort content de lui, et que, s'il voulait éditer le sort du jeune M. de Turenue, il devait aller se cacher dans sou château de Lassay et s'y faire oublier. La vraie et naïve impudence qu'il faut avoir dans les cours pour réussir n'était-elle plus de mise (4) ? C'est ce qu'il ne pouvait comprendre. « Sans embarras, sans imdeur, il n'avait, non plus que le sot, de i< quoi rougir. » — Ce qui me nuit, disait-il (-5), c'est que je parle trop

(1) Lefeuve, les Aiicivimes Afaisons de Pari», t. III, p. 210.

(2) Recueil de différentes choses, t. I, p. 68-73.

(3) Ibid., t. I, p. ibl-iOB.

(4) Chap. VIII, n»41.

(5) CUap. II, n" 38. Recueil de dijyérentea choses, t. I, ]>. 10.

vrai. On blesse les hommes et les femmes eu démêlant ce qni se passe «laus lem" cœur. »

Pendant qne Lassay s'ennnyait au fond de sa province, il recwi un paquet de lettres de M"" de Franqneville, abbesse du Chassemidi à Paris, où était sa fille aînée. M. de Sauleux, oncle maternel de cette jeune fille, avait obtenu de Louvois une lettre de cachet qui défendait à cette dame de laisser sortir de son monastère la demoiselle de Lassay sans ordre du roi. Par l'ordinaire 31. de Lassay reçut une lettre de M"'° de la Fayette, la plus belle qu'on pût imaginer; cette dame mandait qu'elle avait appris avec bien de la douleur une nouvelle surprenante; elle ne comprenait pas qui avait }iu faire donner cette lettre de cachet : il fallait bien de la faveur pour l'avoir obtenue, étant fort extraordinaire qu'on ôtât à un père la disposition de sa fille. M. de Lassay n'avait qu'à parler, M""" de la Fayette le servirait envers et contre tous. Peu a})rès, Lassay reçut une lettre de Segrais, l'ami intime de M""" de la Fayette ; il pro])Osait de faire le mariage de la fille de Lassay avec le fils de M"" de la Fayette, et il promettait, n'ayant point d'enfants, de faire les futurs époux ses héritiers. Lassay crut comprendre les finesses de M™° de la Fayette : battu de l'oiseau, mal avec le roi, mal avec le monde, exilé dans sa province, il acceptera sans doute le secours qu'on lui ofiVe, et donnera sa fille pour se tirer d'embarras. Point du tout : il accourt à Paris, va voir ses anciens amis, reconnaît qu'il n'est pas perdu, écrit à M""' de Mainteuon qu'il connaissait de sou enfance, et dénonce M"'" de la Fayette comme la plus vile des hypocrites. La lettre de cachet est révoquée ; et M"'° de la Fayette, qui avait veillé avec la plus touchante sollicitude sur M"' de Lassay pendant que sou père courait mille aventures eu Allemagne, en Hongrie et en Italie, fut crnellemeut oftensée de ce que M"^ de Maintenon eût paru accepter comme la vérité les mensonges de M. de Lassay. Cette impression est visible dans les Mt'nioircs de la cour. En ] 089, M. le marquis de la Fayette épousa M"" de Marillac avec une tlot de 200,000 fr. M"" de la Fayette , la jeune , parut à la cour dans les premiers jours de 1090, et tout le monde disait que M"'" de la Fayette, la mère, était la plus heureuse femme du monde. Alors que devint Lassay? « Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité (1) : tel est ouvertement injuste, violent,

}>erfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de la cacher. »

Lassay prétend qu'une dame lui éerivit le billet suivant, en 1686 (1) : « M. le marquis de Lassaj- par M"" de ***, qui se fera connaître, si elle apprend que M. le marquis de Lassay soit content de son portrait. — M. le marquis de Lassay est un liomme de grand courage, qui a bien de l'esprit, d'une société douce et sans humeur, qui étudie selon son goût, qiii se divertit selon ses forces; il adore Dieu de tout son cœur; il ne croit rien faire qui lui déplaise, que ce qui est contre le i^rochain ; paresseux, aimant à vivre avec les mêmes gens; ne pouvant souffrir qu'on prenne sur lui aucun empire; utile, si on le met eu œuvre ; se souciant peu qu'on l'y mette : soumis aux ordres de la Providence, il jouit du présent et il est tranquille sur l'avenir. » Cette dame se fit connaître, c'était M"^ de Croissy. Lassay en a fait un conte allégorique (2). Dans ce conte, où il donne à M'"' de Croissy le nom d'Élise, il raconte, non sans esprit, comment l'Amour, accompagné du Mystère, le conduisit auprès d'Élise, mais ensuite s'en alla, cédant la place à TAmitié, qui trouva leurs cœurs si propres pour elle, qu'elle ne voulut plus les quitter. La Bruyère raconte à sa manière comment l'Amitié prit la place de l'Amour (3) : a Xicandre (Lassay) s'entretient avec Élise ([M"" de Croissy) de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa femme (Marianne), depuis le jour qu'il en fit le choix jusques à sa mort : il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfants, et il le réj^ète; il ^jarle des maisons qu'il a à la ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campagne ; il calcule le revenu qu'elle lui rapporte; il fait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère les commodités des appartements, ainsi que la richesse et la projjreté des meubles ; il assure qu'il aime la bonne chère, les équipages : il se plaint que sa femme n'aimait point assez le jeu et la société. « Vous êtes si riche, lui disait l'un de ses amis, que u'achetez-vous cette charge? Pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendrait votre domaine 'i — On me croit, ajoute-t-il , plus de bien que je n'en possède. » Il n'oublie pas son extraction et ses alUances : M. le surintendant (des bâtiments, Louvois), qui est mon cousin: M""' la Chancclirre (Boucherat) , qui est ma jmrente : voilà son style. Il raconte

(1) Recueillit âiffirenles choses, t. III, p. 111-112. 1-2) Uid., t. III, p. 113-119.

(3) Chap. V, n" Si.

nu fait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux mêmes qui sont ses héritiers (de son père, et de sa fille M"° de Lassay) : « Ai-je tort? dit-il à Élise ; ai-je grand snjet de leur vouloir du bien? » et il l'eu fait juge. II insinue ensuite qu'il a une santé faible et languissante ; et il parle de la cave où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur, oiïicleux à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n'a pas le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de ville : il se lève déconcerté et,chagriu, et va dire ailleurs qu'il veut se remarier. y> Ce cavalier est le comte d'Estrées, fils du maréchal de ce nom ; il devait épouser M"" de Croissy, pendant que M"" d'Estrées sa sœur épouserait M. de Torcy. « Voilà un beau mélange, dit avec dédain M"" de Se vigne, février 109O (1) » : aussi ces deux mariages n'eurent pas lieu. L'amour de Nicandre, le grand vainqueur, n'avait pas moins reçu congé, et M. le marquis de Lassay se contenta de l'amitié de M"'' de Croissy, qui ne laissa pas que de lui être fort utile auprès de M"'° la Duchesse, à la conr et dans la maison de Condé.

Alors il donna une apparence meilleure et plus décente au dévergondage de sa vie. Il consentit au mariage de sa fille avec M. le comte de Coliguy (2); il s'y était opposé, comme à celui de M. de la Fayette, pour une raisou bien simple : le jour du mariage , il devait verser à sa fille la somme de 80,000 fr. pour avoir joui de son bien après s'être remarié avec M'"' Marianne; et une bonne partie de son revenu passait à son gendre. C'est pourquoi il ne pouvait le souftVir, quel qu'il fût. Mais pourquoi disait-il (3) que Marianne ne lui avait pas laissé d'eufiiuts? On ne le devine que trop. Cependant il avait reconnu son fils né avant le mariage et le faisait élever avec soin. Il cachait aussi l'existence du fils de M"'' de Béuouville (4); il ne le reconnaîtra que beaucoup plus tard, lorsqu'il n'y verra plus d'inconvénient. Malgré le grand soin qu'il prenait de ménager sa réputation et de s'envelopper de mystère, il était connu dans la maison de Condé, et l'on avait de bonnes raisons de féliciter M'"' de Croissy de n'avoir pas voulu être riche en l'épousant. La Bruyère l'appelle l'homme de

(1) T. IX, p. 459.

(2) De Sourches, t. III, p. 2ni.

(3) liecuei! de différentes choses, t. II, p. 402, 403.

(4) Ibid.. t. II. p. 150, 152.

ville: Saint-Simou, l'homme des faubourgs (1). Auprès de sa jolie maison dufaiibourï Saint- Germain, M. le Duc eu avait une aussi, où il allait festiner. Attaché à M. le Duc par l'inclination la plus tendre, dit-il (2), et la plus naturelle, il exerçait l'emploi de calant des Tuileries ou de courtisan d'été; et il entretenait les maîtresses de Son Altesse pendant que Son Altesse était à la guerre. Que pouvait-il faire de miens, puisque le roi lui avait refusé l'honneur d'aller en volontaire (3) servir avec M^ le Dauphin au siège de Philippsbourg? Mais aujourd'hui, avec la faveur de M""" de Maintenon, qui l'avait vu naître et qui ne l'oubliait pas (4), où ne pouvait-il pas aspirer? Il ne lui demandait en ce moment que de le faire nommer aide de camp du roi. En attendant, ce chevalier à la mode, qui avait longtemps cherché aventure par toute la terre (5), se signalait à la cour de Versailles par un zèle ridicule à faire Thomme d'importance.

Dans le même temps, Lanjamet, qui jouait le même rôle, avait la même prétention. Lassay parlait de son cousin, M. de Louvois, comme s'il eût été lui-même ministre de la guerre ; Lanjamet parlait de M. de Seignelay, son protecteur, comme s'il eût été aussi ministre de la marine. Tous deux étalaient leurs prétentions dans la maison de Coudé, devant la Bruyère, qui s'amusait à les voir ensuite jouer leur rôle comique à la cour, et qui eu riait (6) : « Ne croirait-ou pas de Cimon et de CHtandre qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répoudre? L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui pom-rait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. Ou ne les a jamais vus assis, jamais fixes et arrêtés : qui même les a vus marcher? On les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part; ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine ; ne leur faites pas de questions , ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec vous et longtemps, vous suivre même où il

(1) Saint-Simon, AddH. à ] langeait, t. T, p. 318.

(2) Recueil de diJVrentes choses, t. II, p. 145-1 û'i.

(3) Dangeau, t. I], p. 174.

(4) Lettres histoi-irjues de .1/"" de Maintenon, t. I, p. 442.

fô) Le Chevalier à la mode, comédie de Dancourt, liéjKrtoire du Thédlre français, t. VIII. (6) Chap. VIII, n" 19.

vons plaira de les emmener. Ils ne sont pas ks satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le précèdent j ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans ; tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux et si utile à la république. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à la cour tout ce qu'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants, légers et précipités. Le dirai-je? Ils portent au vent, attelés tous deux an cliar de la fortune, et tous deux fort éloignés de s'y voir assis. »

Moins éloignés que le croyait le philosophe : il sera bientôt obligé de le reconnaître. Mais vraiment n'avait-il pas le droit de se moquer de ces gens-là et de leur vaine importance ? Xon : « Il y a des gens (1) d'une certaine étoile ou d'un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison. »

Mopses, Cimons et Clitandres, fiers de leur fortune, comparaient le moniliste à un rustre qui n'avait jamais pu prendre l'air et les manières de la cour. A quoi ressemblait-il dans la maison de (Jondé ? A Vulteius après sa déconfiture (2), répondait M. de Valincourt, homme de lettres de M. le comte de Toulouse. Horace (3) nous raconte en termes choisis cette rude anecdote romaine du temps d'Auguste. (Test à jieu près le même sujet que la Fontaine a traité si bien dans la fable du savetier et du financier.

ReiKlez-moi, mes chansons et mon somme, Et repvenez vos cent écus,

dit riiomme du peuple, qui ne peut s'habituer à être riche, ni à vivre dans une condition supérieure à celle où il est né. La Bruyère s'était très bien habitué à vivre dans la maison de Gondé. Mais il ne pouvait s'empêcher de comparer souvent les grands et le peuple. Voici sa conclusion : « Si je compare ensemble, dit-il (4), les deux condi-

(1) Cliap. V, n» 28.

(2) Ed. Fournier, la Comcdie de la Brvi/ére, p. 257. (.S) Livre I"'', épître 7.

(■1) Chap. IX, n" 2,ï.

lions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands matix : l'un ne s'exerce et ne se forme que dans les choses qui sont utiles; l'autre }' joint les pernicieuses. Là se montre ingénument la grossièreté et la fninchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sons l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond, et n'a poiut de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Fautil opter? Je ne balance pas : je veux être peuple. »

La Bruyère n'avait pas seulement l'air de Vulteius dans la maison de Condé, il avait encore, dit Valinconrt, l'air de Vespasien (1), la figure d'un homme mal à son aise et qui fait effort pour se soulager. Aussi les mauvais plaisants (2) lui conseillaient un régime doux et relâchant. En effet il portait dans son cœur de sombres secrets et de tristes pensées qui l'opprimaient. i< Il y a dans la république des maux cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque (3), je veux dire ensevelis sons la honte, sous le secret, et dans l'obscurité; on ne peut les fouiller ni les remuer qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de connaître ces maux que de les ignorer. » Il les connaissait, mais n'en voulait rien dire, a Jamais siècle, dit Bourdaloue, n'eut plus que le nôtre l'extérieur et les apparences de la charité. Ou est honnête, civil, poli; on a des airs aÔables, gracieux, insinuants ; on affecte une complaisance infinie dans la société, on sait et Ton se pique de savoir se confurmer au goût, aux inclinations, à toutes les volontés de toutes les personnes avec lesquelles on est en relation. Voilà en quoi Gonsis,te la science du moude. Mais quiconque ferait fond snr cela et voudrait en tirer quelque conséquence en sa faveur, serait regardé comme un homme sans expérience et dépourvu de raisou. » Bien de pins pénible à un honnête homme qui a du cœur et qui sent en soi une affection sincère, désintéressée, que d'être traité par ceux qu'il aime comme s'il jiuuvait les trahir un jour (4) : « Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient

(1) Suétone, Vespasien, ch. SXX.

(2) Martial, livre III, épigramme SU.

(3) Chap. X, n° 7.

(4) Chap. IV, n" 55.

être nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié : ce n'est point une maxime morale, mais politique. » II appartenait au maître de politique de M. le Duc de faire cette distinction et d'en tirer cette couclnsion (1) : «; On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, pourraient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs et d'une si exacte probité, que, venant à cesser de l'être, ils ne veuillent pas abuser de notre confiance, ni se faire craindre comme nos ennemis. »

Mais la Bruyère avait commis une faute contre les règles de la politesse' lorsque sur sa quatrième édition il avait mis enseigne de philosophe. « Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel ( 2 ). Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe : ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu"il ait ^iln aux hommes d'en ordonner autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due. » La Bruyère voulait corriger les mœurs de son siècle ! il savait bien pourtant que c'est impossible. Il sera tant qu'il voudra raisonnable mais ridicule, estimé mais raillé, assez écouté mais peu aimé. Où ne fera jamais plus d'état de lui que d'un honnête homme qui peut rendre de petits services et donner de bons conseils : ce qui est bien jteu de chose. « Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire (3) ; ils viennent d'ailleurs que de notre esprit : c'est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par réflexion. »

(3; Chap. XII, no 70.

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