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CHAPITRE XXIX

Querelle d'Etienne Michallet avec les Célestins : il veut amener son auteur à faire une à' édition. — L'auteur regimbe. — Raisons que chacun d'eux fait valoir en faveur de son opinion. — La Bruyère aspire à l'Académie. — Perrault même l'en juge digne, mais Charpentier s'y oppose. — Pourquoi? Il se moque des gens. — Triste métier que celui d'écrivain. — L'auteur hésite à publier sa 5" édition. — Il n'est plus curieux de raconter les folies des autres au public; il est un homme de bien, c'est-à-dire un chanteur enrhumé qui ne peut plus chanter. — D'ailleur.» il est triste et pense à la mort. — Qu'est-ce que la vie? Un sommeil : l'homme qui pense, quel qu'il soit, se pose le problème de la destinée humaine. — La Bruyère ne cherche pas d'autre solution que celle du christianisme : il rappelle quelques-uns des grands motifs qui l'ont déterminé à croire, ■et fait l'histoire de ses propres pensées depuis sa jeunesse jusqu'à l'année 1690. — Il raconte même ses illusions sur l'éloquence de la chaire et du ban-eau, sur les joies de la vie, stu: l'amour, sur la philosophie; revenu de ses erreurs, il raiUe celles des autres : à quoi pensent l'arbitre des bons morceaux, le joueur, celui qui veut faire fortune, le riche, l'homme très riche, le premier noble de sa race, le puissant bourgeois, le grand seigneiu-, le courtisan, le voyageur, le misanthrope, le sceptique, le favori des modes et du bel air ? — La vertu seule va au delà des temps; où la trouver si ce n'est dans la religion ? mais dans la religion sincère, non pas dans celle des mondains. — Etre l'apôtre d'un seul homme suffirait à l'ambition de notre auteur : c'est pourquoi il achève et publie sa 5" édition.

Le 7 juillet IfiSl (1), TaLbé Bourdelot écrivait à M. le prince de Condé : « On snpiirime à Paris le dictionnaire de ;\Iicliallet ; il a viùgt procès avec des gens dont il a mal parlé dans ses lettres. Il en a en un entre antres avec les Célestins, qui se sont plaints de ce qu'il a mis dans son livre cet adage : Sot comme un Ci'lestin. M. le Chancelier lui eu a fait des réprimandes. Il a répondu que c'était une parole d'u-

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

sage ordinaire; qu'elle ue se devait prendre qu'à contre-sens. Un nommé Celestina avait suivi en France Catherine de Médicis ; il était homme d'esprit subtil et délié : c'est par antiphrase qa'on a dit sot comme un d'iestin. » Eichelet, dans son Dictionnaire français (1), donne une autre origine à cette expression : elle provient, selon lui, d'nne redevance dont à Rouen les Célestins étaient exempts, à condition qu'un frère célestin marcherait en tête des charrettes chargées de vin, et sauterait d'un air gai en passant auprès de la maison du gouverneur de la ville. Nous ne voyons là, comme dans l'omelette de Célestin ou les épinards à la Qélestine, qu'un mauvais jeu de mots sur le nom de ces moines. Mais ils n'aimaient pas ces plaisanteries : Michallet fut condamné, et ne le leur pardonna jamais. La Bruyère le consola et répara ses pertes. Trois éditions des Caractères avaient été «lévorées en im an ; la quatrième, qui était le double de la première, avait déjà disparu de la boutique du libraire. C'était une mine d'or que ce M. de la Bruyère (2), qui méprisait tant les âmes éprises de gain et d'intérêt. Il faisait la joie et le bonheur de son éditeur. Pourquoi ne publierait-il pas encore une édition? Les admirateurs du talent de la Bruyère se joignirent à l'éditeur pour lui demander une cinquième édition. L'auteur, qui trouvait sa quatrième édition déjà trop volumineuse, perdit patience et s'écria (3) : « Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, d'imprimeur, d'imprimerie; qu'on ne se hasarde plus de me dire : « "Vous écrivez si bien, Démocrite ! continuez d'écrire : ne verrons-nous point de vous un infolio.' traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin ; » ils devraient ajouter « et nul cours. » Je renonce à tout ce qui a été, qui est et qui sera livre. » Alors Michallet parlait des Célestins, qui l'avaient ruiné avec leur procès. Et pourquoi lui avaient-ils fait ce procès ? Parce qu'ils étaient nobles, Étrange chose qu'un couvent noble! Et pourquoi ce couvent était-il noble? Parce qu'il était secrétaire du roi! Ceux qui sont pourvus de cette charge, dit André de la RiHjue (4), reçoivent par la puissance souveraine de nos rois le caractère d'une noblesse de race, et,

( I) Dictionnaire franchis, par Riohelet, in-1", Geuève, IfiSO. Cf. sur cet oixvrage les rériexions de l'abbé Goujet et l'article de Weiss (Biographie universelle).

(2) Chap. VI, n» 58.

(3) Chap. XII, u° 21.

(4) Traité de la NoWesse, par Audré de la Roque (à Paris, chez Michallet, 1C73), p. '283.

par nn privilège qui leur est particulier, ils jouissent des mêmes honneurs et des mêmes prérogatives que les nobles qui out passé le quatrième degré. Us font voir l'aucieuneté de leur privilège dès le règne de saint Louis. Le roi Louis XI le confirma par lettres patentes, et Henri III par la déclaration de Blois. Dans la famille de la Bruyère on était très fier de ce titre de noblesse : c'est pourquoi notre auteur lui-même avait fait graver sur la tombe de l'oncle Jean un écusson armorié (1), surmonté d'un casque à lambrequins posé de face. A la fin du dix-septième siècle, on réduisit à trois cents le nombre des secrétaires du roi; ils formaient un collège ou compagnie, qui se réunissait dans deux grandes salles richement décorées du couvent des Célestins à Paris (2) : de sorte que ces moines, qui ne semblaient occupés que des intérêts du ciel, étaient autorisés, sans qu'aucun d"eux remplît les fonctions de secrétaire du roi, à défendre eu justice contre toute attaque les franchises, immunités et privilèges d'un titre de noblesse qu'ils devaient à la munificence royale et qui remontait jusqu'au quatorzième siècle. La Bruyère comprit le chagrin de son éditeur. « Il n'y a rien à perdre, lui dit-il (3), à être noble : franchises, immunités, exemptions, privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre ? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles ? Ils ne sont pas si vains : c'est pour le profit qu'ils eu reçoivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la communauté. »

C'était précisément là que l'éditeur voulait amener son auteur. L'auteur s'en aperçut, et poussant un éclat de rire : « Je le déclare nettement (4), afin que l'on s"y prépare, et que personne uu jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais que quelque graud me trouve digue de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godcfroy de Bouillon à la conquête de la Terre .Sainte : voilà alors de qui je descends eu ligne directe. » Mais la Bruyère se savait fort éloigné du péril d'acquérir nue belle

(1) Chap. siv, n" 5.

(2) Histoire chronologi(iue de la grande chaucdkrie de France, jiar A. Tessereau, p. 20 et suivantes.

(4) Chap. XIV, n" 14, déjà cité, ch. I, de ce livi'e.

fortune par la protection de quelque grand, et il n'éprouvait pas encore le besoin de se chercher des ancêtres parmi les grands seigneurs de la première croisade.

Michallet trouvait que M. de la Bruyère avait bien raison de se moquer des bourgeois : il était gentilhomme dans la maison de Condé, gentilhomme de M. le Duc ; il en avait les honneurs et le revenu ; il avait appartement à Versailles dans l'hôtel de Condé, appartement à Paris au petit Luxembourg (1). Cela lui suiSsait. De sa place, aussi élevée dans la société française au-dessus d'un libraire de la rue Saint- Jacques que s'il demeurait au haut des tours Notre-Dame, il plongeait à son aise ses regards perçants dans les maisons nobles ou bourgeoises qui étaient à ses pieds , passait en revue chaque année les sottises humaines, et pouvait en composer un livre excellent qui le ferait entrer bientôt à l'Académie française. A ce mot de livre qui revenait sans cesse dans la bouche de Michallet, la Bruyère s'échappait au plus vite hors la portée du tentateur. « Fuyez, dit-il (2), retirez-vous : vous n'êtes pas assez loin. — Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique. — Passez sons le pôle et dans l'autre hémisphère, montez aux étoiles , si vous le pouvez. — M'y voilà. — Fort bien, vous êtes eu sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il puisse en coûter aux autres , pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien. » Mais la Bruyère avait beau s'enfuir, il était touché du désir d'entrer à l'Académie française (3), et c'est par là que son éditeur le tenait.

La plus noble récompense que pût alors recevoir un homme de lettres était d'être admis dans cette association libre, que le roi avait élevée au rang des grands corps de l'État, sous sa protection personnelle. Cette protection lui avait valu de nombreuses faveurs; elle avait aussi porté atteinte à sa liberté, et en même temps à sa dignité. Eien de plus fatigant (4), quand on lit les harangues de l'Académie française, que d'entendre sans cesse tous les orateurs se répandre en éloges hyperboliques de Sa Majesté. La flatterie dégradante, comme

(1) Cf. la description de ces deux appartements dans l'inventaire après décès publié par G. Servoîs, Notice blutjraphique, p. CLXXXI-cxc.

(2) Cbap. VI, a" 35.

(3) Chap. VIII, n» 44.

(4) Uarmigues de VAciidémie, à, Paris, chez Coiguard, liiOS ; 4 vol. in-lî.

on l'a bien dit (1), exigée imr l'orgueil, offerte par la bassesse, accordée par les calculs de l'intérêt, peut devenir à la longue chez tonte une nation une habitude, une passion, un mal épidémiqne auquel n'échappent pas toujours les esprits les i)lus élevés et des âmes qui n'ont rien de sordide. Mais Louis XIV, quoiqu'il eût fait de l'Académie un temple où l'encens fumait toujours eu son honneur (2), était pour la compagnie ce qu'il fut toujours pour les gens de lettres, un maître facile et gracieux, jaloux d'attirer à lui tous les hommages, et non d'opprimer, sachant même reconnaître et ménager aussi bien la noblesse de l'intelligence que celle de la naissance. Il disait un jour au duc Vendôme, devant une douzaine d'académiciens qui étaient venus le haranguer comme les cours souveraines (3) : « Vous qui avez de l'esprit, Monsieur, vous devriez être de l'Académie. — Je n'en ai guère. Sire : mais peut-être me ferait-on grâce, et je crois qu'il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir tant d'esprit. — Comment? il n'est pas nécessaire!' voyez monsieur l'archevêque, voyez 31. de Bussy et tant d'autres. » Beaucoup de grands seigneurs ne furent pas aussi dédaigneux que M. de Vendôme. « Il n'y a pas lieu de s'en étonner, dit Thomas Corneille (4) : on aspire naturellement à s'acquérir l'immortalité, et où peut-on plus sûrement l'acquérir que dans notre compagnie ? » — « L'Académie s'admirait elle-même (5). revêtue de la pciurpre des cardinaux et des chanceliers, logée au Louvre dans le palais du plus grand roi de la terre, remplie de princes de l'Église et du séuat, de ministres, de ducs et pairs, de conseillers d'État, de plénipotentiaires. de gouverneurs de provinces, de chevaliers de l'ordre, qui. se dépouillant de leur grandeur et quittant leurs qualités à la porte de la salle, se trouvaient heureusement confondus pêle-mêle dans la foule d'une infinité d'excellents auteurs, historiens, poètes, philosophes, orateurs, sans distinction et sans préséance quelconque. » Les pompeuses grimaces des académiciens qui s'admiraient eux-mêmes , faisaient rire tout le monde, la Bruyère aussi làen ipie Boilean; et cependant il eût été très flatté, comme Boileau, d'être académicien.

Ses ennemis mêmes l'en jugeaient digne. C'est du moins ce qu'où

(1) Histoire ih V Académie francfiise, par Paul Mesn,ird, p. 36.

(2) Ibid., p. 37.

(3) Avril 1G90. Con-espondance de Biissy. t. YI.

(4) Harangue de Th. Corneille, 2 janvier 1685.

(5) Harangue de l'abbé de la Chambre en réponse à Boileau, 3 juillet 1()84.

peut couclnre de ce jiassage du Parallèle des anciens et des modernes, par Charles Perrault (1) : ce II peut y avoir dans le discours deux sortes de simplicités : uue simplicité qui vieut de faiblesse et d"icdigeuce, telle que celle qui se reucontre dans le discours des enfants, du menu peuple, des villageois et des ignorants, discours qui n'est qu'une suite de pensées communes sous des expressions encore plus communes ; et une autre simplicité qui vient de force et d'abondance, telle que celle qui se trouve dans le discours des hommes graves qui pensent beaucoup et parlent peu : joignant à un génie heureux un long usage du monde, ils ont le don de se former des idées nobles de toutes choses et de lés renfermer dans des expressions communes à la vérité, mais très justes et très précises. Cette belle simplicité est, à l'égard de l'autre, ce que l'or est à l'égard du fer et du cuivre : car comme l'or contient en un petit volume la valeur d'une grande masse de fer ou de cuivre, de même le discours où se rencontre cette simplicité précieuse renferme en peu de mots ce qu'un antre discours d'une simplicité commune ne pourrait égaler que par un grand nombre de i>aroles. » — « Pour les distinguer, concluait Perrault, il f;iut une pierre de touche. Une pierre de touche bien sûre est tombée entre les mains du public : c'est la traduction de Théophraste qu'on vieut de nous donner avec des pensées sur les mœurs de notre siècle. Combien la simplicité de Théophraste a été trouvée pauvre par tout ce qu'il y a de gens de bon goût dans Paris, au grand étonnement et au grand scandale des adorateurs des anciens !... Combien le public a préféré aux caractères du divin Théophraste les réflexions du moderne qui nous en adonné la traduction? Les savants sont fort embarrassés : car de prétendre que le goût du siècle est malade et qu'il a des travers, ils voient bien que de pareilles prétentions ne réussissent pas. » Le nom de la Bruyère n'est pas prononcé une seule fois dans ce curieux passage de Perrault; mais pent-on douter qu'il s'agit de lui? C'est pourquoi M. de Novion était d'avis que M. de la Bruyère se présentât à l'Académie française : mais M. Charpentier, doyen de l'Académie, ne le voulait pas.

« J'entends Théodecte de l'antichambre (2); il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable

(1) Parallilc, p. 174-178 du tome II, qui fut achevé d'imprimer le 15 février 1G90.

(2) Chap. V, n- 12.

LA BRlIÎÈiîE. — T. II. 17

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par les choses qu'il dit que par le ton dout il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que i)Our bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux j^ersonues, aux Lienséauces, que chacun a sou fait sans qu'il ait eu l'intention de le lui donner; il n'est pas encore assis, qtt'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table, et dans la première place ; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il Ijnit, il conte, il j^laisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ui du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Etithydème qui donne le repas? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table ; et il y a uu moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et les ^^andes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au jeu ; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux qui le souffrent. »

On a dit que Théodecte était d'Aubigné, frère de M'"" de Maintenon. Sa sœur lui écrivait : « Prenez garde, on vous fait tenir des discours insensés. » — « C'était un plaisir, dit Saint-Simon, de l'entendre sur les aventures et les galanteries de sa sœur du temps de Scarron et de l'hôtel d'Albert, et eu faire le parallèle avec sa dévotion et sa situation auprès de Louis XIV. On ne l'arrêtait pas où on voulait, et il ne tenait pas ces projxis entre deux ou trois; mais à talde, devant le monde, sur un banc des Tuileries, et fort librement encore dans la galerie de Versailles : il ne s'y contraignait pas plus qu'ailleurs pour prendre un ton goguenard et dire ordinairement le it'«w-/)r/Y>^ lorsqu'il voulait parler du roi. » Théodecte n'était guère d'Aubigné : la Bruyère eût pris autant de plaisir que Saint-Simon à l'écouter. Selon nous, Théodecte, sauf quelques exagérations de détail, était plutôt Fr. Charpentier, surnommé le gros Charpentier ou le Tonnant, à cause de sa voix retentissante et du bruit qu'il faisait dans les sociétés où il était admis (1).

La Bruyère avait connu Charpentier avocat : alors Charpentier luttait avec Fonrcroy, non par la connaissance du droit, mais par la force des poumons et par la facilité véhémente de son élocution. Sa confiance en lui-même et son air intrépide avaient fait croire qu'il

(I) C«'ï)eH«en'nna, par Boscheron ; Paris. 17'^J.

pourrait jouer un grand rôle au palais ; mais bientôt, ne pouvant souffrir la contradiction, il quitta le barreau. Il croyait avoir le goût de la bonne antiquité ; et il composa nombre d'ouvrages en prose et en vers, plus remarquables par leur ditFusiou et une certaine emphase que par la simplicité et le naturel des anciens. « L'emphase, assuraitil (1), fait penser plus qu'on ne dit, ou fait mieux entendre ce qu'on ne dit pas. » Tel était son système ; et il le justifiait par les exemples d'Homère et de Virgile, et par une apologie continuelle de son mérite et de son jugement. C'est de lui que Boileau, dans son discours au roi, avait dit :

L'un en style pompeux habillant nue églogue, De ses rares vertus te fait un long prologue. Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos, Les louanges d'un fat à celles d'un héros.

Il n'était pas sans mérite : Colbert, qui l'employait souvent, fonda par ses conseils l'Académie des inscriptions, et le mit à la tête de cette compagnie. Vers le même temps. Charpentier devint doyen de l'Académie française. Alors le chef de la petite et de la grande Académie, versé dans tout genre d'éloquence et d'érudition, voulut être écouté comme uu maître, et fit valoir ses idées sur ce ton décisif qui n'admet pas le doute et prévient toutes les difficultés. A la paix de Niraègue, le panégyrique du roi retentissait partout : Charpentier enfla sa voix pour crier plus fort que tout le monde, et, en pleine Académie, il adressa sa harangue au portrait du roi, qu'on avait suspendu sur un mur de la salle des séances. On attribue à Racine la jolie épigramme sur le doyen de pesante figure qui avait trouvé le secret nouveau de parler aux rois en peinture. Après la mort de Colbert, Louvois, devenu smintendant des bâtiments, fit enlever les inscriptions emphatiques que M. Charpentier avait mises aux tableaux des victoires du roi, peints par le Brun, dans la grande galerie de Versailles : à la place on mit des inscriptions plus simples, composées par Ilacine et Boileau, historiographes de Sa Majesté. Charpentier ne leur pardonna jamais; il jirit parti contre eux dans la querelle des anciens et des modernes et dans toutes les questions académiques. Boileau, malade de la gorge, hasardait sa vie (2) pour interrompre Charpentier au sein de l'Académie. Mais Charpentier demeurait toujours satisfait de lui-même ,

(1) Cdi'peiitcrtaua, p. 373.

(■2) Lettre de Boileau à Racine, 2S août 18S7.

:>i;0 LA BRUYERE

persuadé de rexeellence de son esprit et de la perfectioa de son goût. Il semble bien s'être reconnu lui-même dans les Caractères de la Bruyère : car quaud il recevra notre moraliste à l'Académie française, il lui dira avec sa voix de tonnerre : k Vos portraits, Monsieur, ressemblent à de certaines personnes, et souvent ou les devine. »

Mais alors qu'est-ce que Euthydème, qui donne le repas et qui a pour Théodccte une folle déférence? Remarquons d'abord que Théodectc, disciple d'Aristote, et auteur de divers ouvrages en prose et en vers, était un rhéteur (1), un artiste en paroles qui avait une prodigieuse mémoire (2) et pouvait répéter des vers qu'il n'avait entendus qu'une seule fois. De même Charpentier, plus occupé de succès oratoires ou d'effets de style que d'études sérieuses et précises, essayait de rendre la contradiction impossible par un étalage de termes, de noms, de raisonnements et de faits, qui embrouillaient et accablaient l'adversaire. Il consultait sa mémoire plus que son jugement. Au contraire, Euthydème, qui avait la haute naissance, la richesse, la réputation et l'autorité de M. de Xovion dans sa patrie, avait aussi comme lui plus de jugement que de mémoire, plus de bon sens que de facilité (3). Autant Charpentier était un orateur mol et abondant, autant M. de Novion était nerveux et concis : Charpentier ne arissait pas, M. de Novion demeura court plus d'une fois. Après la fameuse opération chirurgicale qui avait rendu la santé au roi, tous les grands corps de l'État allèrent à Notre-Dame chanter un Te Di'um; quand après la cérémonie le parlement fut revenu 5, la grand'chambre , le premier président voulut le haranguer. La mémoire lui manqua tout à coup (4); il ne put jamais se remettre : il lui fallut renoncer à dire juqu'au bout sa harangue. Ce fut une scène désagréable de voir dans cette attitude un orateur qui avait préparé un dîner de plus de mille écus pour régaler le chancelier et tout ce qu'il y avait de plus distiogué dans la robe. On dissimula la chose le mieux qu'on put. « Mais quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération (5), congratule Théodème sur un discours qu'il n'a point

(1) Cicéron, l'Orateur, ch. 1,1.

(2) Tiisculanes, liv. I'"', cli. xiv.

(3) Strabon , livre XXIV.

(4) Jfimoircs <k l'abbi Lejemlre , ]). 30 et 31. Mimoircs du ynarqnis lie Sowdies, t. II, p. 21.

(5) Chap. V, ii« 2."j.

entendu, et dont personne n'a pu encore lui rendre compte : il ne laisse pas de lui parler de son génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est vrai que Tliéodème est demeuré court. )>

M. de Novion reçut plus d'une fois à sa talile sou célèbre confrère, le doyen de l'Académie. Lors de la querelle de Furetière avec ceux qu'il appelait les douze jotonniers de l'Académie (1), M. de Novion les assembla chez lui pour dîner : il croyait les accommoder, mais il n'y réussit point. Il eut le chagrin de voir qu'ils s'emportèrent en sa présence jusqu'à en perdre le respect. Le doyen de l'Académie fut encore invité plus d'une fois chez M. de Novion. Il est possible qu'un jour M. de Novion, qui désirait voir entrer la Bruyère à l'Académie, en ait fait la proposition au doyen ; qu'alors Charpentier l'ait pris de si haut avec le maître et les conviés qui étaient favorables au moraliste, et se soit permis tant de fatuités, que la Bruyère céda enfin et disparut, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte et ceux qui le souflraient; mais ce qui est certain, c'est que Charpentier disait en parlant de Furetière :« N'admirez-vous pas. Monsieur (2), qu'il allègue comme une maxime incontestable : que de tout temps l'empire des lettres a joui de cette agréable franchise (3) de réjouir quelquefois le lecteur aux dépens du prochain, quand il est tombé dans le ridicule? Qu'on lui accorde cette proposition, il ajoutera que les académiciens, qu'il appelle ses ennemis, sont tombés dans le ridicule, et après cela ne le voilà-t-il pas en liberté de les déchirer sans que l'on y puisse trouver à redire ? N'avait-il pas raison de se tout permettre sous l'autorité d'un syllogisme si pressant? Et ne pouvait-il pas en étendre plus loin les conséquences ? Un homme qui ne se refuse pas le plaisir de se réjouir aux dépens de son prochain se refusera-t-il le plaisir de s'enrichir, de se venger, ou de satisfaire une autre passion aux dépens d'autrui? Quelle image me puis-je faire d'un esprit nourri dans des sentiments si opposés au christianisme? Mais que dis-je? N'est-ce que parmi les chrétiens, que cette manière criminelle de se réjouir a été condamnée ? » Et voilà Charpentier qui cite les lois d'Athènes et les lois romaines contre les écrits injurieux, et qui se réjouit de voir pour ce crime des poètes assommés ou noyés

(1) Mémoires de Vahbc Lefjendre^ p. 37.

(2) /laraitf/ues de l'Acadcinie, t. II, p. 260-205.

(3) Chap. I, n" (18. Préface des Caractères. l'Iscours sur Tiiévphraste.

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dans la mer. Il ne requérait pas ce supplice pour la Bruyère, mais en voyaut dans le public cette maligne joie qui s'était répandue de tous côtés à la lecture de ses Caractères , cela lui produisait le même effet que les factums de Furetière. La Bruyère, qui peignait sur le vif et d'après nature les mceurs de son siècle, pouvait-il supporter cette doctrine ?

« L'Académie, poursuit Charpentier, n'eu conçoit ni chagrin ni inquiétude. Elle se fait justice là-dessus et ne prétend pas que le cœur humain change à son égard. Le moyeu qu'une compagnie établie sur le mérite de l'esjjrit soit sans ennemis, ou du moins sans jaloux? L'éclat que le nom du roi y a ajouté fait mal aux yeux dé tous ceux qui n'y peuvent aspirer. L'infériorité la plus difficile à avouer est celle de l'esprit, parce que rien ne peut réparer ce défaut. » — « Un homme d'esprit, répondait la Bruyère (1 ), n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il sait i^uïl y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine point, qu"il y a des outils à manier dont il ne connaît ni l'usage, ni le nom, ni la figure; et il lui suffit de penser qn'il n'a point fait l'apprentissage d'uu certain métier, pour se consoler de n'y être point maître. » Mais, « i[uelque rapport qu'il paraisse de la jalousie à Témulation, il y a entre elles le même éloiguement qu'entre le vice et la vertu. La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres : avec cette diflerence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'âme féconde , qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent audessus de ce qu'elle admire ; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle ; qu'elle va même jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée de la reconnaître, lui refuse les éloges on lui envie les récompenses ; une passion stérile qui laisse l'iiomme dans l'état où elle le trouve, qui le remplit de lui-même, de l'idée de sa réputation, qui le rend froid et sec sur les actions on sur les ouvrages d'autrui, qui fait qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou d'autres hommes avec les mêmes talents que ceux dont il se pique : vice honteux, et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a plus d'es-

(l)Chap. XI, n» 85.

prit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a lui seul de l'esjjrit et du mérite. L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les personnes de même art, de même talent et de même condition. Les plus vils artisans sont les plus sujets à la jalousie. Ceux qui font profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les [leintres, les musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire, ne devraient être capables que d'émulation. »

Etait-ce basse jalousie de la part de la Bruyère que de désirer •s'asseoir auprès d'un froid rimeur, auprès du ridicule Testu de Mauroy, comme l'appelle Boileau? Cet, abbé, ayant achevé l'éducation des deux filles de Monsieur, demanda, sans autre titre, à S. A. R. de le faire entrer à l'Académie (1). Monsieur ne crut pouvoir refuser à un homme de sa maison de faire une démarche qui lui parut sans couséquence. Il envoya donc un de ses gentilshommes à Messieurs de l'Académie. <( Est-ce qu'ils le recevront? » demanda naïvement le prince à son envoyé. — lis le reçurent ; et voici pourquoi : ^c Ce ne sont pas toujours, dit à ce propos l'abbé Paul Tallemant (2), les lumières de l'esprit que nous estimons dans les personnes dont nous faisons choix, mais les qualités jîropres à la société ; nous ne sommes pas moins touchés de la bouté du cœur que des i}lus rares talents dans l'éloquence et la poésie. » M. de la Chapelle, quand il fut reçu à la place de Furetière , reconnut cette règle de fort bonne grâce ; il ne voulait pas être confondu avec l'auteur du charmant voyage de Bachanmont. Cette année 1689, furent reçus deux nouveaux académiciens qui avaient les qualités propres à la société : P ^L de Callières, sans autres titres sérieux que sou panégyrique historique du roi, et sa faible traduction du panégyrique de Trajan ; 2" l'ixbbé Renaudot, rédacteur de la Gazette de France, homme de mérite qui ne se croyait pas digne d'un si grand honneur (3) : tous les deux se trouvèrent parés en même temps de leur dignité et de leur modestie. La Bruyère n'était pas si modeste : il ne croyait pas se rendre indigne de l'Académie, s'il osait y prétendre sans mystère, sans intrigue, ouvertement et avec confiance.

Mais il ne l'osa pas. « Toutes les passions sont menteuses (4) : elles

(1) Mè?nolres de FonteneUe, par l'abbé Trultlet.

(2) 8 mars 1688. Rcpo)isc de Vahbé Talleiiiant à Vabhc de Loni:ols, successeur de l'abbé de Jlauroy, 170G.

(3) Chap. VIII, n» 44.

(4) Cliap. IV, n" 72.

2(U LA BRUYERE

se déguisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres ; elles ?e l'acheut à elles-mêmes. Il n'j' a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et qui ne s'en aide. » u Le roi, dit Racine (1), ayant été touché de la représentation à'Estlier à Saint- Cyr, ne put refuser à tout ce qu'il y avait de plus grands seigneurs de les y mener; et il eut la satisfaction de voir, par le plaisir qu'ils y prirent, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu'aux spectacles profanes. » Sans doute ; mais le plaisir de faire sa cour au roi y était bien aussi pour quelque chose. En effet, ceux qui lurent la pièce dans l'imprimé, sans avoir été invités à Saint-Cyr, goûtèrent moins ces choses de piété. « Je ne sais s'il y a rien au monde qui coûte plus à approuver et à louer que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont un effet plus naturel et plus sûr que l'envie, la jalousie et l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint qu'un dévot sait dire du bien, mais d'un autre dévot. Si une belle femme approuve la beauté d'une autre femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont mauvais ou sans couséqneuce (2). >> La chaleur que l'on mit d'abord à louer Esther excita l'aigreur de ÎI'"" de la Fayette (3) pour M""" de Maintenon. « Il n'y avait, dit-elle, ni petit ni grand qui ne voulût aller à Saint-Cyr, et ce qui ne devait être qu'une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Et les actrices, même celles qui étaient transformées eu acteurs, jetaient de la poudre aux yeux de la Champmeslé, de la Raisin, de Baron et de Montfleury. » Enfin aux allégories transparentes et incontestables qui représentaient les demoiselles de Saint-Cyr sous les traits des jeuues Israélites et M""" de Maintenon dans le personnage d'Esther, le public en ajouta d'autres : l'altière Yastlii fut M'"" de Montespau ; et quoiqu'il y eût bien quelque difficulté, il fallut môme voir Louvois sous le masque d'Aman. On fit encore l)ien d'autres interprétations et des plus malignes (4) j mais pour cela, est-ce que la pièce de Racine était plus mauvaise? En était-elle moins un chef-d'œuvre? De même si les Caractrres de la Bruyère étaient souvent mal interprétés, mal compris, ils n'en étaient

{\) Vriiàce à' Esther.

(2) Chap. XII, n" 8.

(3) Mémoires de la cour,

(4) Préface d'KslIier.

pns pour cela plus mauvais ; et cette justice qui uous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre (1). Que innn(]uait-il à la quatrième édition? Un peu plus de rondeur, une meilleure forme. L'auteur aspire à la perfection. L'éditeur propose une cinquième édition. Pourquoi Fauteur n'achèverait-il jias sou ouvrage? S"il ne fait rien pour le public, il ne réussira pas, et Ton attribuera à sa pusillanimité ce dénouement ridicule. Mic.hallet jouait au naturel le rôle de Criton dans le dialogue de Platon sur le devoir du citoj'en. « C'est une réputation honteuse, disait Criton, que de passer pour plus attaché à son argent qu'à ses amiq. » Et il voulait tirer Socrate de la prison, proposant de payer tous les frais de l'évasion. Comme Socrate, la Bruyère refusa les offres de Criton. a Ne traitez pas, dit-il (2), avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages. Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il possède feront envie : il vous imposera des conditions extravagantes. Il n'y a nul ménagemeut et nulle composition à attendre d'un homme si plein de ses intérêts et si ennemi des vôtres : il lui faut une dupe. »

Ce fut le tour de Michaliet de s'indigner. Reçu imprimeur en 1076 par arrêt du conseil d'État, il n'avait jamais trompé personne (3). Le parlement dans son injustice avait accusé Michaliet, mais ne l'avait pas convaincu de mauvaise foi. Cui, la cinquième édition des Caractères réussira aussi bien que les autres, pourvu que l'auteur veuille bien y mettre un peu la main. Alors le philosophe Démocrite, ne pouvant plus donner de bonnes raisons, en donna de mauvaises. n Je renonce, dit-il (4), à tout ce qui a été, qui est, et qui sera livre. Bérylle (c'est le nom d'une pierre précieuse dans Pline et Quinte-Curce (5) et d'une femme précieuse dans les Conversations de M"° de Scudéry) tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suisjo mieux nourri , mieux vêtu, mieux couché depuis vingt ans qu'on me débite dans la place. — Vous avez un grand nom et beaucoup de gloire. — Dites que j'ai beaucoup de vent et qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses ? » Une fois lancé sur cette pente, le philosophe ne peut plus se retenir : il énumère beaucoup de métiers

(1) Chap. I, n^GT.

(2) Chap. VI, n" 29.

(3) îiisiûii-e de V împrbnei'ie et Jlhrmr'm, chez Jean de la Caille; Paris, 1089.

(4) Chap. XII, n» 21.

(5) Pline l'Ancien, 1. XXXVII, chap. v. — Quinte Cnrce, 9, 1, ,30.

26G LA BRUYERE

qui enrichissent leur liomme. » Le vil pratirieu grossit son mémoire (1), fait l'embom'ser des frais qu'il u'avani'e pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un laquais, un liomme rouge ou feuille-morte devient commis, et bientôt plus riche que son maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient noble. B** (peut-être Brioché) s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes; B*B** (Barbereau, marchand d'eaux minérales, disent les clefs ; Brimbœnf, marchand d'eau de Jouvence, dit M. Ed. Fournier) s'enrichit à vendre en bouteilles l'eau de la rivière. Un autre charlatan (Caretti, Italien à secrets, emjjirique nltramontain) arrive de delà les monts avec une malle; il n'est pas déchargé que les pensions courent, et il est prêt à retourner d'oii il arrive avec des mulets et des fourgons. » (Mais le métier le plus vil est encore celui de Mercure dans YAmpIntri/071.) cf Mercure est Mercure, et rien davantage ; l'or ne peut payer ses médiations et ses intrigues : on y ajoute la faveur et les distinetious. »

Il est vrai, la Brnyère a toujours professé un grand mépris pour ces gains illicites ; mais il ne s'agit pas de cela. Michallet ne pro2)Ose rien qui ne soit juste et honorable. « Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage : paye-t-ou à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très bien, le paye-t-on très largement? Se meuble-t-il, s'anoblitil à force dépenser et d'écrire juste? » La Bruyère se rappelle alors le temps où, dans sa chambre solitaire, ses parents et ses amis venaient lui dire : « Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient rasés; il faut que, retirés dans lenrs maisons, ils aient une porte qui ferme bien : est-il nécessaire qu'ils soient instruits? » — « Folie, simplicité, imbécillité, continue Démocrite, de mettre l'enseigne d'auteur ou de philosophe ! Avoir, s'il se peut, un office lucratif qui rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui ne peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre siffle ou joue de la flûte; cela, ou rien. >> Eh bien ! la Brnyère avait tout cela maintenant : il pouvait même être assez grand seigneur i)onr aider son éditeur à faire fortune; il était bien svlr qu'il ne lui rendrait jamais rien.

Enfin Démocrite est vaincu. « J'écris, dit-il (2), à ces conditions,

(1) Chap. XII, n» 21.

(2) Chap. XII, n» 21.

et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge et me disent : « Vous écrirez. » Ils liront pour titre de mon nouveau livre : <( (lu Beau, (ht Bon, du Vrai, des Idres, du premier Principe, \)ixx Démocrite, vendeur de marée. » M. le duc de Gesvres, qui descendait d'un port;'balIe (1), iirétendait que le duc de Villeroi descendait d'un vendeur de marée aux halles. Mais il n'importe : la plaisanterie de Démocrite est trop amère , trop exagérée pour qu'il faille la prendre au sérieux. Le nouveau livre, ou la cinquième édition des Caractères, pourrait s'intituler du Beau, du Bon, du Vrai, des Idées, du premier Principe ; mais la Bruyère, inditierent au bénéfice qu'en veut tirer Miclaallet, saura traiter ce sujet avec la dignité et le désintéressement d'un véritable philosophe.

« J'avoue, dit-il dans sa préface, que j'ai balancé quelque temps (dans le mois de janvier et février 1690), entre l'impatience de donner à mon livre toute sa rondeur et toute sa forme par ces nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à quelques-uns ; « Ne finiront-ils pas ces caractères ?» Des gens sagesmedisaieut d'une autre part : « La matière est solide, utile, agréable, inépuisable; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez : que pourriezvous faire de mieux ? il n'y a point d'année où les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. » D'autres, avec beaucoup de raison, m'ont fait redouter les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être content, et n'ont pas manqué de me suggérer que, personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire, il fallait aux hommes , pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre ; que cette indolence avait rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle ressource, sans règle et sans la moindre justesse, contraires aux mœm-s et aux bienséances, écrits avec précipitation et lus de même, seulement pour leur nouveauté; et que, si je ne savais qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvais faire était de me reposer. »

Si la Bruyère eût voulu écrire un nouveau volume sur les folies des hommes, comme ces livres froids et ennuyeux qui depuis trente ans remplissaient les boutiques des libraires, mettant de côté toute intention morale et n'ayant d'autre but que l'amusement, voici à peu

(1) Màno'ms (h Saint-Simon, éd. Chéruel, t. II, p. 354.

près ce qu'il eût écrit (1) : « Tont le moude connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne qu'elle vient de recevoir (le quai Saiut-Beruard) : les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l'eau ; ou les en voit sortir : c'est un amusement. Quand cette saison n'est jjas venue, les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore ; et quand elle est passée, elles ne s'y promènent plus. » C'était encore comme dans la jeunesse de la Bruyère. Il n'y avait non plus rien de changé « dans ces lieux d'un concours général (2), où les femmes se rassemblent pour montrer iiue belle étoffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette; on ne s'y promène 23as avec une compagne pour la nécessité de la conversation ; on se joint ensemble pour se rassurer sur le théâtre, s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique : c'est là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle pour les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse la voix, l'on gesticule et l'on badine, l'on penche négligemment la tête, l'on passe et l'on repasse. » C'était toujours la même chose, et il y avait toujours des badauds pour admirer ce spectacle, comme si c'était quelque chose de nouveau. « Voilà un homme (3), dites-vous, que j'ai vu quelque part : de savoir où, il est difficile; mais son visage m'est familier. » Je le crois bien, ce badaud qu'on voyait toujours et qu'on rencontrait partout, c'était jadis la Bruyère lui-même, lorsqu'il faisait ses premières études de moraliste dans la grande allée des Tuileries, au balcon de la Comédie, au sermon dans les églises, au bal du Jardin de Rambouillet, à nue fenêtre de l'hôtel de ville, en place de Grève, sur l'amphithéâtre d'un carrousel, au rendez-vous d'une Saint-Hubert, au camp d'Ouilles , à la revue d'Achères, au fort Bernard! ; partout où il }' avait quelque chose à voir. 11 aurait pu (4) donner son portrait aux almauachs , pour représenter le peuple ou l'assistance dans les belles estampes allégoriques dont ils étaient orués.

Mais depuis que la Bruyère exerçait dans la maison de Condé l'honorable profession d'homme de bien, il était perdu pour la ville et la société des badauds. Il se moquait du badaud comme d'un

(1) Chap. vir, n" 2.

(2) Chap. VII, n» .'!.

(3) Chap. VII, u" 13.

(4) Walkenaer, Jtemarques sur la Drinjire, p. C96, etc.

homme qui existait encore, mais qni n'avait plus longtemps à vivre. Après l'avoir défini avec soin , il fait d'avance sou oraison funèbre (1) : (( Chanley sait les marches , Yauban les sièges : celui-ci voit ; il a vieilli sous le harnais eu voyant, il est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homnie doit faire, il ne sait rieu de ce qu'il doit savoir ; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aurait point regret de mourir : quelle perte alors pour tonte la ville! Qui dira maintenant : « Le Cours est fermé, on ne s'y promène point ; le bourbier de Viucennes est desséché et relevé, on n'y versera plus? y> Qui annoncera un concert, un beau salut, un prestige de la foire? Qui nous avertira que rSeauniavielle (2) mourut hier? que Kochois est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connaîtra comme lui uu bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira : « Scapin porte des fleurs de lis? » Et qui en sera plus édifié? (Jui prononcera avec plus de vanité et d'empliase le nom d'une simple bourgeoise? Qui sera mieux pourvu de vaudevilles ? Qui prêtera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chauter à table tout un dialogue de l' Oprra, et les fureurs de Roland dans une ruelle? Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi complètement leur t'onveuir? » Assurément ce ne sera pas M. de la Bruyère, geutilliomme de la maison de Coudé.

La Bruyère avait uu grand tort aux j-eux des amis de M. le Duc, c'était de laisser croire que la philosophie rend les hommes peu sociables. On lui répétait sans cesse ce que dit Pellissou dans son éloge de Sarrasin (3) : « Ces philosophes d'une vertu austère oublient que Socrate leur foudateur et leur père, si toutefois ils sont sa légitime postérité, riait et dansait comme uu autre homme, et n'estimait rien indigne de lui que le vice. » Cela est vrai, répondait la Bruyère (4) : « Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur petite sphère; ne peuvent comprendre cette universalité de talents que l'on remarque quelquefois dans un même sujet : oîi ils voient l'agréable, ils eu excluent le solide ; où ils croient découvrir les grâces du corps, l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre les

(1) Chap. VII, iv> 13.

(2) Beaumavielle mourut en ll!S8. Hist. de l'Opéra, par Noinville, t. II, p. 54-00.

(3) Œuvres de Sarrasin; Paris, chez Bilaine, ltï63.

(4) Chap. II. n" 34.

(Tous de l'âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse : ils ôteut de riiistoire de Socrate qu'il ait dansé. » Dans la maison de Condé on savait fort bien que feu M. le Prince avait été un des beaux danseurs de son temps, et qu'il joignait aux grâces du corps, à Tagilité, à la souplesse, à la dextérité, les doas de Tàme, la profondeur, la réflexion, la sagesse de Socrate. Mais feu ÎI. le Prince dansait-il quand il avait la goutte? « Le sot est automate (1), il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner toujours dans le même sens et avec la même égalité : il est uniforme, il ne se démeut jjoint : qui Ta vu une fois, l'a vu dans tous les instants et toutes les périodes de sa vie. L'homme du meilleur esprit est inégal, il soufl're des accroissements et des diminutions ; il entre eu verve, mais il eu sort : alors s"il est sage, il parle peu; il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire; chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix revienne ? »

Alors la Bruyère n'était pas d'humeur à chanter ni à danser ; il avait des pensées plus sérieuses. Quoi qu'il pût arriver, il voulait mettre un intervalle entre la vie et la mort, et se recueillir dans la retraite avant de se présenter au jugement de Dieu. Il faisait en ce moment de graves réflexions (2) sur la nécessité de mourir (3), sur l'utilité d'une longue maladie pour adoucir le chagrin et de ceux qui meurent et de ceux qui restent, enfin (4) sur l'opportunité de la mort qui prévient la caducité. Mais l'on aime la vie et l'on fuit la mort (5); ne pouvant l'éviter, on s'endort dans l'aveuglement. « La vie est un sommeil (6) : les vieillards sont ceux dont le sommeil a été le plus long ; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des autres: ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Ils ont eu un songe confus, informe, et sans aucune suite; ils sentent néanmoins, comme ceux qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps. »

Comment peut-on s'endormir sur cette question capitale? Voyez

(1) Chap. XI, II" 14-2.

(2) Chap. XI, n» 43.

(3) Chap. XI, n» 44.

(4) Chap. XI, n» 45.

(5) Chap. XI, n" 41.

(.G) Chap. XI, H" 47.

les elianoiues de la Saiute-Chaiielle daus le Lutrin de Boileau (1). — « Moi, dit le chefecier, je snis maître du chœur ; qui me forcera d'aller à matiues ? mon prédécesseur n'y allait point : suis-je de pire condition? Dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle que je l'ai reçue (2) ? — Ce n'est point, dit l'écolâtre, mon intérêt qui me mène, mais celui de la prébende : il serait bien duiqu'un grand chanoine fût sujet an chœur, pendant que le trésorier, l'archidiacre, le pénitencier et le grand vicaire s'en croient exempts. — Je suis bien fondé, dit le prévôt, à demander la rétribution sans me trouver à l'office : il y a vingt années entières que je suis en possession de dormir les nuits; je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra point déroger à mou titre : que me servirait d'être à la tête d'un chapitre ? mon exemple ne tire point à conséquence. » Enfin c'est entre eux tous à qui ne louera point Dieu , à qui fera voir par un long usage qu'il n'est point obligé de le faire : l'émulation de ne se }ioint rendre aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranquille ; et leur mélodie, qui réveille les chantres et les enfants de chieur, endort les chanoines, les ploDge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux songes : ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir dormi. »

L'homme qui pense, selon la Bruyère (3), est celui qui n'oublie pas qu'il a une âme et qui se pose le problème de la destinée humaine. Je pense, donc je suis ; mais pourquoi suis-je ? D'après Th. Jouffroy (4) , toute la philosophie se résume en cette seule question. Une fois que l'homme qui peuse s'est demandé : poiirquoi suis-je ici-bas ? sou intelligence ne s'arrête pas plus là que celle d'Aristote ou de Pascal ; elle sent, comme la leur, la pente logique qui mène de ce problème à tous les autres : elle y obéit comme la leur, et elle va fort loin. Interrogez un homme du peuple, et vous vous convaincrez qu'ici, comme en tout, il y a bien moins de distance qu'on n'a la ridicule habitude de le croire, entre un homme et un homme, entre une intelligence et une autre. Toute intelligence, éveillée par le problème de la destinée, y voit de

(1) Lutrin, chant t'"', v. 17-2-!.

(2) Chiili. XIV, u» 2G.

(3) Cf. Sermon de Bossuet. CogUavi vias meus.

{i) Cviirs tVliistoire de la philosophie moderne. Philosophie morale, V' leçon, ou discours d'ouverture, 1831. Paris, chez Pichon et Didier, p. 45.

•272 LA CKUYERE

graves conséquences : ce problème a la vertu d'ouvrir les cœurs, d'élever les âmes, de conduire à mille idées et à mille rêves les esprits les plus grossiers ; le pâtre chez qui s'est opéré la révélation de ce problème est une créature plus développée que le bel esprit le plus civilisé chez qui elle ne s'est pas faite. Pourquoi Dieum'a-t-il créé? demandait Bourdaloue (1), comme le demandait uu paysan. « Je ne suis point dans le monde, répondait le philosophe chrétien, pour y établir une fortune temj)orelle ; je u'}' suis point ponr y acquérir de la réputation et de l'estime; je n'y suis point pour y vivre agréablement et à mon aise; tout cela u'est point ma fin, ni ne le peut être : j'y suis pour chercher la vérité, pour connaître Dieu et moi-même, pour accomplir les volontés de Dieu. Eu cela, dit le sage, consiste l'homme et tout l'homme. » La Bruyère n'avait point embrassé la jH-ofession de philosophe chrétien (2) comme d'autres entrent dans les finances ou dans les troupes; il n'avait point été poussé par l'indigence, on guidé par l'intérêt, ou excité parle besoin de se faire uu nom, sans avoir plus de goiit ni de talent pour une chose que pour une autre : c'est librement et de son plein gré qu'il s'était mis à penser et à écrire, sans autre ambition que de chercher la vérité et de la faire connaître.

Alors un homme du monde, français et chrétien, à qui l'on demandait compte de sa foi, disait : « Je ne raisonne point, mais je veux croire. » Ce langage pouvait être sincère ; mais, dans un sens assez ordinaire, il marquait peu de foi, et même une secrète disposition à l'incrédulité ; en effet cela veut dire : « Je ne raisonne point, parce que si je raisonnais, je ne croirais rien. » Or penser de la sorte, c'était manquer de foi : car la foi, je dis la foi chrétienne, u'est point ur. pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnables. Si cet acquiescement et cette scumissiou n'étaient pas raisonnables, ce ne serait plus une vertu. Tel était le langage non de Pascal, mais de Bourdaloue ; telle était aussi la pensée de la Bruyère, lorsqu'il voulait ramener les libertins à la docilité. Il n'avait pas mission de parler de la foi comme un tliéologien ; il ne voulait point porter trop loin ses recherches dans les matières de la foi : usant sur cela d'une grande retenue, il n'y touchait que très sobrement (o), comme le recommande saint

(1) Retraite spirituelle, V jour, 1" méditation, Œueres de Bourdaloue, t. XVI p. 8. (i) Chap. II, n" JO.

(3) Rom., 13.

Paul ; mais en méditant quelques-uns des grands motifs qui l'avaient toujours déterminé à croire et qui lui paraissaient jusqu'à présent les plus propres à l'affermir dans la foi où il avait été élevé, il se rappela les différents tenaps de sa vie, les belles années de la jeunesse, les profondes impressions de l'âge mûr, et les épreuves diverses qu'il avait traversées. Il n'exposa pas ses fautes, ses in(iiniétudes et ses agitations, comme saint Augustin , eu plein théâtre, devant tous les peuples, jusqu'à la fin des siècles (1); il cacha dans tous les coins de son livre des aveux discrets, mais assez intelligibles pour ceiix qui veulent bien y faire attention.

Une preuve qu'il n'oubliait pas l'époque où il se préparait chez les Oratoriens à la i)rédication évangélique, c'est qu'il a pris soin de nous raconter la révolution littéraire dont il fat alors témoin dans l'art d'écrire et de prêcher. Quelle différence entre les livres de la première moitié et de la deuxième moitié du dix-septième siècle ! entre les anciens prédicateurs et ceux du jour 1 entre l'éloquence du temjîs passé et la nouvelle (2) ! Il nous dit naïvement comment il renonça à l'éloquence de la chaire et à l'Oratoire par désespoir d'être assez saint pour bien prêcher (3) : et il ne nous dissimule pas ses illusions lorsqu'il embrassa la carrière d'avocat. Il confesse même qu'il avait été amoureux comme les autres , mais aussi qu'il en était revenu (4). Il s'étend avec complaisance sur les joyeusetés de la basoche de son temps, mais il les oppose aux tristes réalités de la pratique (5). Il compare les plaisantes histoires que l'on racontait sur les héritiers et les héritages avec le sombre grimoire de la chicane (6), et il s'en amuse volontiers, quoique ce ne soit pas toujours fort gai. Il relève le contraste frappant qui existait déjà entre le charlatanisme des avocats sans causes et la vie sérieuse, occupée et honorable des Duhamel et des Gomon (7). Enfin il rabaisse la science orgueilleuse des mauvais légistes au niveau de la fourberie de ces médecins qui abusaient de la crédulité et de la folie des hommes (8); et il réserve son estime et

(1) Panégyrique de saint Auymtin, par le P. Lejeime.

(2) Cliap. XV, n» 6.

(3) Chap. XV, u» 2G.

(4) Chap. IV, n" 35.

(5) Chap. XIV, nos 57^ 53, 59, go.

(6) Chap. VI, n»* 63, G4, 65, 6G, 67, 68, 69.

(7) Chap. VII, n" C.

(8) Chap. XI, D" 11.

LA lîKUYÊRE. — T. II. 18

SOU admiration pour la science modeste , mais indépendante et désintéressée d"im Socrate et d'nn Descartes.

« De tous les philosophes, celui qui me parait avoir pensé avec le plus de sagesse est celui qui a dit : la seule chose que je sçai, c'est que je ne sçai rien (sic). Hoc unum scio quod nihil scio. » Avec quel suprême dédain M. de Lassay (1) lance cette épigramme à Socrate, le père des philosophes et le modèle de la Bruyère! Il n"a certes pas compris qu'à cette pensée de Socrate se rattache le doute philosophique, sur lequel repose la science moderne; mais la Bruyère l'a compris, et finement il se moque de ceux qui ont une vénération superstitieuse pour l'autorité des anciens. « Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, vent citer (2) : il fait dire au Prince des pJiilosophet< que le vin enivre, et à V Orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le dicin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins et aux Grecs ; ce n'est ni pour donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer. » Hérille est le nom d'un ancien philosophe, fort connu de Cicéron (3), qui mettait le souverain bien dans le savoir. Il s'appuyait beaucoup sur Platon, mais plus encore sur Socrate , qu'il citait souvent. Suivant les hérilliens, le pédantisme eût été la vertu. C'est pourquoi la Bruyère ramène la philosophie dans le vrai cbemin, ouvert par Socrate, et qui conduit au perfectionnement moral par la connaissance de soimême. Le goût des citations dans les livres, dans les plaidoyers et dans les sermons, était passé depuis longtemps (4) ; ce n'était plus qu'une manie de quelques esprits comme le vieux savant Ménage et le jeune érudit M. de "V^alincourt. La Bruyère réduit les citations à un usage fort restreint, a C'est souvent hasarder un bon mot que de le donner pour sien (ô) : il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit on qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui devaient le dire. C'est au contraire le faire valoir, que de le rapporter comme d'un

(1) Recueil de différentes choses, t. III, p. .37.

(3) Acculémiques, \iyre II, 42. De Flnibm ionoi-um, 1. II, 14. De Oratore, I. III, 17.

(4) Chap. XVI, n» 5.

(5) Chap. SU, n» 65.

autre. Ce n'est qu'an fait, et qu'où ne se croit pas obligé de savoir ; il est dit avec plus d'insinuation, et reçu avec moins de jalousie; personne n'en soutïre : on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer, on admire. »

La Bruyère conservait le bel enthousiasme de sa jeunesse pour Descartes, ne en France et mort en Suède {V) : mais il avait aussi le même mépris pour les riches financiers qui méprisaient les philosophes.' C'est alors qu'il osa leur donner le nom de Fauconnet (2), le premier fermier général de 1681 èù 1687. Il s'était fait un grand changement dans l'opinion. On lisait avec attention la Vie de Descartes, par Baillet, et le grand ouvrage cartésien de Régis (3) allait enfin paraître. M"° de Griguan (-1) appelait Descartes son père ; M'"' de Scudéry disait que le système de Descartes était une création de son esprit, et que l'esprit n'est pas de la juridiction des princes (o), mais de celle de Dieu, qui est lui-même esprit. Déjà bien des gens levaient boutique de philosophie, et voulaient être des penseurs. « La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, disait la Bruyère (6), et se répandent en tant d'actions et d'exercices où il semble qu'elle soit inutile, que l'on croit parler avantageusement de quelqu'un eu disant qu'il pense ; cet éloge môme est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet homme qu'au-dessus du chien et du cheval. »

Est-il i)ossible de prendre pour un homme qui pense, Cliton qui « n'a jamais eu toute sa vie que deux affaires, dîner le matin et souper le soir (7) ? Il ne semble né que pour la digestion... Il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il n'oublie pas les hors-d'œuvre, le fruit et les assiettes ; il nomme tous les vius et toutes les liqueurs dont il a bu ; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point. » La Bruyère avait donc eu l'ennui de se trouver à une table oii dominait

(1) Chap. VI, n» 5«.

(2) Cf. La Bruyère , de Servois, t. I, p. 497, 498, 4t)9 , ou liecucil des édlls et ordonnances du rai sur les droits et domaines , par Carondas le Caron , t. II, p. 572, etc.

(3) Sf/stème de philosophie j 1(Î1)0, 3 vol. in-4'^,

(4) M»'e de Sévigné, 21 septembre 1089.

(5) Scudéry, Nourelles Conversations morales, t. I, p. 71 et p. 396, 397. Q]) Chap. XII, n" 103.

(7) Chap. XI, n" 122.

ce personnage illustre dans son genre, l'arbitre des bons morceaux, et qui ne permettait pas d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouvait. Heureusement « il n'est plus , dit le moraliste ; il s'est fait porter à table jusqu'au dernier soupir ; il donnait à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange ; et s'il revient au monde , c'est pour manger. » Il y eut, il y a, et il y aura toujours des Clitons en ce bas monde.

Est-ce un homme qui pense, celui qui a la passion du jeu et fait une affaire capitale de ce qui ne devrait être qu'un relâchement de l'esprit. «Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de pièges tendus k l'avarice des hommes (1), comme des gouffres où l'argent des particuliers tombe et se précipite sans retour, comme d"afïrenx écueils où les joueurs viennent se briser et se perdre; (pi'il parte de ces lieux des émissaires pour savoir à heure marquée cj[ui a descendu à terre avec nu argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagué un procès d'où on lui a compté une grosse somme , qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain considérable, quel fils de famille vient de recueillir une succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les deniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que de tromper; mais c'est nu métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelaudiers. L'enseigne est à leur porte, on y lirait presque : Ici r 0)1 trompe de bonne foi ; cax se voudraient-ils donner pour irréprochables ? Qui ne sait pas qu'entrer et perdre dans ces maisons est ime même chose? Qu'ils trouvent donc sous leur main autant de dupes qu'il eu faut pour leur subsistance, c'est ce qui me passe. » — a Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne sauraient se passer de jouer : quelle excuse (2) ! Y a-t-il une passion, quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même langage? serait-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler, d'assassiner, de se précipiter ? » — « Je ne permets à personne d'être fripon ; mais je permets à un fripon de jouer un grand jeu : je le défends à un honnête homme. C'est une trop grande puérilité que de s'exposer à une grande 2)erte. »

La Bruyère avouait qu"il fallait une sorte d'esprit (3) pour faire

(1) Chap. VI, n" 74.

(2) Chap, VI, n" 75.

(3) Chap. VI, n" 38.

fortune, et surtout uue graude fortune. Mais quelle sorte d'esprit? C'est ce qu'il ue pouvait découvrir. A ses yeux c'était moins de l'esprit que de l'habitude, de l'expérience, ou du moins un fort petit g-énie : il connaissait même des sots qui avaient de la richesse et du crédit. Comment l'ont-ils acquise , cette fortune? «: Si vous entrez dans les cuisines (1), où "l'eu voit réduit en art et en méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà du nécessaire ; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes qui doivent composer le festin que l'on vous prépare ; si vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes qu'elles prennent avant de devenir nu mets exquis, et d'arriver à cette propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrez les jioids, les roues, les cordages, qui font les vols et les machines ; si vous considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements, quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz : « Sontce là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même? » vous vous récrierez : « Quels efforts ! quelle violence ! » De même n'approfondissez pas la fortune des partisans. » Sont-ce là des hommes qui pensent? Les Fauconnets savent-ils qu'ils ont une âme?

« L'on ne saurait s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on a2)i)elle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune (2). Il y a cent ans qu'on ne parlait point de ces familles, qu'elles n'étaient point : le ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les l)iens, les honneurs, les dignités fondent sur elles à plusieurs rejirises ; elles nagent dans la prospérité. Eumolpe, l'un de ces hommes qui n'ont point de grandspères, a eu un père du moins qui s'était élevé si haut, que tout ce qu'il a pu souhaiter pendant le cours d'une longue vie, c'a été de l'atteindre ; ■et ill'a atteint. Était-ce dans ces deux personnages éminence d'esprit, profonde capacité? était-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur rit plus ; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs ancêtres. » Sont-ce des hommes qui pensent, ces misérables jouets de la fortune ?

(1) Chap. vr, Wii.

(2) Chap. VI, n" SO.

Certaines gens riches usent si bien de lenr prospérité que volontiers on oublie d'où elle vient : elle leur donne , comme à Périaudre (1), du rang, du crédit, de l'autorité. « Un homme de cette qualité est le seigneur dominant de tout sou quartier. Alors il oublie son origine, et toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, s'en souvient et se rit de sa folie. » — « Chrysippe, homme nouveau, et le premier noble de sa race, a tout obtenu de la fortune (2) depuis trente années qu'il travaille à s'enrichir ; il a dépassé le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition : quoique assez avancé en âge, il use le reste de ses jours à travailler pour s'eurichir. » — « Théramène était riche (3) et avait du mérite ; il a hérité : il est donc très riche et d'un très grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur... Combien de galants va-t-il mettre eu déroute! quels bons partis ne fait-il point manquer!... Ce n'est pas seulement la terreur des maris , c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont envie de l'être, et qui attendent d'uu mariage à remplir le vide de leur consignation. On devrait |)roscrire de tels personnages si heureux, si pécunieux, d'une ville bien policée ; on condamner le sexe, sons peine de folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que du mérite. » — « Quel est l'égarement de certains particuliers (4) qui, riches du négoce de leur père, dont ils viennent de recueillir la succession, se mouleut sur les princes pour lenr garderobe et pour leur équipage , excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi! »

« (^)uelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier de la ville où ils habitent (5) : c'est le seul théâtre de leur vanité. L'on ne sait point dans l'Ile qu'André brille au Marais, et qu'il y dissipe son patrimoine... 11 se ruine obscurément : ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui eu carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied. » Quant aux Saunions , c'est tout le contraire (6) : « J 'entends dire des

(1) Chap. VI, n» 21.

(2) Chiip. VI, n" 27.

(3) Chap. VII, n» 14.

(4) Chap. vu, n"!!.

(5) Chap. VII, n° 11, (6)Caiap. VII, n» 10.

Sannions : « Même nom, mêmes armes ; la branche aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche ; ceux-là portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'an lambel, et les autres d'une bordure dentelée. Ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, un même métal ; ils portent comme eux deux et une : ce ne sont pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent ; peut-être dans leur cœur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents : on les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute justice, oii ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le bannissement ; elles s'offrent aux yeux de toutes parts... Je dirais volontiers aux Sannions : « Votre folie est prématurée ; attendez du moins que le siècle s'achève sur votre race ; ceux qui ont vu votre grand-père, qui lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui pourra dire comme eux : a Là il étalait, et vendait très cher? » Les Sannions, dans Térence, sont des marchands d'esclaves, des propriétaires de belles courtisanes; dans la Bruyère, ce sont uniquement de petits bourgeois enrichis par le commerce et qui, comme M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme, n'ont plus même le sens commun. D'où venait cette folie qui s'emparait de la bourgeoisie française 'i La Bruyère répond en moraliste : de la vanité. « Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, quele bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville (1) : quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres ! Ils ne savaient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le faste aux choses utiles. » Ici la Bruyère dépasse la mesure : il n'y avait pas grand péché à s'éclairer avec des bougies au lieu de chandelles, ni même à dîner mal pour monter dans son carrosse. Atteler deux hommes à une litière était déjà un luxe moins raisonnable pour de petites gens ; ils pouvaient se )>asser de vaisselle d'or et d'argent, puisque le i-oi y avait renoncé lui-même. Mais la Bruyère, quoiqu'on ait dit (2), ne loue nos pères que de leur sage économie. « Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne , tout était mesuré sur leurs ren-

(1) Cliap. VII, n» 22.

(2) Voltaire, Politique et Législation,

tes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la femme du praticien pour celle dn magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point : « Le siècle est dur, la misire est grande, l'argent est rare; » ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier. » C'est pourquoi la Bruvère ne voulait point être riche. « Il y a, dit-il (1), des misères sur la terre qui saisissent le cœur ; il manque à quelquesuns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités : je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité. »

La Bruyère reconnaît les défauts du peuple ; il blâme sa jalousie, qui est regardée comme inévitable par les grands. « On sait, dit-il (2), que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque et que personne ne les soulage ; mais s'il est vrai que les riches soient colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que quelqu'un veuille leur résister. Parmi les grands, « il y en a de tels, que s'ils pouvaient connaître leurs subalternes ou se connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer (3). » Mais pour eux « c'est déjà tro^î d'avoir avec le jieuple une même religion et un même Dieu (4) : quel moyen encore de s'appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marehaud et le laboureur? Evitons d'avoir rien de commun avec la multitude ; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent. Qu'elle s'aj)proprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers mart3TS (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir revenir, toutes les an- Ci) Chap. VI, n" 47.

(2) Chap. VI, n- 48.

(3) Chap. IX, n"il.

(4) Chap. IX, n» 23.

nées, ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fête. Pour nous autres grands , ayons recours aux noms jorofanes ; faisons-nous baptiser sous ceux à'Annibal, de César et de Pompcc : c'étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce: c'était une illustre Romaine ; sous ceux de Remmd, de Roger, à^Oliiier, et de Tancrcde: c'étaient des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux; sous ceux à'' Hector, A' Achille , A^ Hercule, tous demi-dieux; sous ceux même de Phéhus et de Diane ; et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter, ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis^ »

Si telle est la folie des grands, faut-il demander quelle est celle du courtisan? On ne la discerne pas aussi vite : « Les roues, les ressorts, les mouvements, sont cachés (1) ; rien ne paraît d'une montre que son aiguille , qui insensiblement s'avance et achève son tour : image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait assez de chemin; il revient souvent au même point d'où il est parti. » Alors il copiait M™" de Maintenon, et voulait paraître un philosophe chrétien ; mais il ne trompait pas la Bruyère : <:< Quand le courtisan, disait le moraliste (2), ne sera point d'un abord farouche et dithcile ; qu'il n'aura point le visage austère et la raine triste ; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif ; qu'il saura rendre par nue scrupuleuse attention divers emplois très compatibles ; qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires , à celles surtout d'une suite plus étendue pour les peuples et pour tout l'État ; quand son caractère me fera craiudre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnaître : alors je dirai de ce personnage : « Il est dévot; » ou plutôt : (( C'est un homme donné à sou siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de l'hypocrite. » Non, le courtisan n'est pas un homme qui pense : car il oublie qu'il a une âme.

Des vues si courtes pourraient s'étendre par les voyages ; ces jeunes seigneurs qui étaient allés en Hongrie, en Pologne, en Italie, en HoUaude , eu Espagne, en Angleterre, avaient joui d'un horizon plus large que l'échoppe enfumée d'un vil praticien ou le magasin d'un marchand d'étoffe dans la rue des Bourdonnais. Les voyageurs qui étaient allés à Siam, dans les deux Indes, au Canada, en Perse et en Turquie, avaient pu voir et comparer plusieurs solutions du problème

(1) Chap. VIII, n»C5.

(2) Chap. XIII, n» ri.

de la destinée humaine. « Quelques-uns, dit la Bruyère (1), achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent le peu de religion 4ui leur restait. Ils voient de jour à autre un nouveau culte, diverses mœurs, diverses cérémonies : ils ressemblent à ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des étoffes qu'ils veulent acheter : le grand nombre de celles qu'on leur montre les rend plus iuditierents ; elles ont chacune leur agrément et leur bienséance : ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette. »

D'autres avaient une raison de ne faire pas d'emplette. Est-ce que la marchandise ne leur plaisait point? Non; c'est pai'ce qu'elle plaît au peuple. « II y a des hommes qui attendent à être dévots et religieux que tout le monde se déclare imjiie et libertin : ce sera alors le parti du vulgaire, ils sauront s'en dégager (2). La singularité leur plaît dans une matière si sérieuse et si profonde ; ils ne suivent la mode et le train commun que dans les choses de rien et de nulle suite. Qui sait même s'ils n"ont pas déjà mis une sorte de bravoure et d'intrépidité à courir tous les risques de l'avenir ? Il ne faut pas d'ailleurs ([ue, dans une certaine condition, avec une certaine étendue d'esprit, et de certaines vues, l'on songe à croire comme les savants et le peuple. »

La Bruyère admettait parfaitement l'accord de la raison et de la foi, des savants et du peuple. Mais il se moquait depuis longtemps de ces esprits superbes qui abandonnent aux âmes communes le mérite d'une vie honnête et suivie, et qui se regardent comme les justes, comme les parfaits, comme les irrépréhensibles. Souvent le pied leur glisse, et de dévots ils deviennent philosophes comme M. de Troisvilles et M. de Lassay ; mais toujours ils se flattent d'une extravagante singularité, jusques à rendre des actions de grâces à Dieu de ce qu'ils ne ressemblent pas au reste des humains. Comme Télèphe on la Rochefoucauld, « ils ont de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait (3), qu'ils ne présument d'en avoir : ils se jettent hors de leur sphère ; ils parlent de ce qu'ils ne savent point ou de ce (qu'ils savent mal : ils entreprennent au delà de leur pouvoir, ils désirent au delà de leur portée ; Is s'égalent à ce qu'il y a de meilleur eu tout genre. Il y a du bon et du louable en eux, mais ils l'offusquent par Taffectation du grand et du merveilleux. Ils ne se mesurent point, ils ne se connaissent point; leur

(1) Chap. XVI, 11" 4.

(2) Chap. XVI, 11» 6.

(3) Chap. xr, n° 141.

caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui leur est propre, » et souvent ils tombent dans celui du misanthrope. « Timon (1) peut avoir l'âme austère et farouche ; mais extérieurement il est civil et cérémonieux : il ne s'échappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes ; au contraire , il les traite honnêtement et sérieusement ; il emploie à leur égard tout ce qui peut éloigner leur familiarité ; il ne veut pas les mieux connaître ni s'en faire des amis , semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez une autre femme. » Ce misanthrope ne ressemble guère à celui de Molière : fâché contre lui-même et furieux d'aimer Célimène, Alceste trouve aisément son endroit faible, et se montre par cet endroit. Timon ressemblerait plutôt à la prude Arsinoé, qui est jalouse d'une coquette, lui fait la leçon, et ne vaut pas mieux qu'elle. Ce qui corrompt l'esprit des Télèphes et des Timons, c'est l'orgueil et le scepticisme. Etrange maladie !

Cette maladie faisait déraisonner bien des gens à la cour et dans le monde. La Bruyère s'est amusé à reproduire le langage de ceux qui en étaient atteints (2) : « 1" La disgrâce éteint les haines et les jalousies. Celui-là peut bien faire, qui ne nous aigrit plus par une grande feveur : il n'y a aucun mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne ; il serait un héros impunément. — 2° Rien n'est bien d'un homme disgracié : vertus, mérite, tout est dédaigné, mal expliqué, ou imputé à vice; qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi que Bayard ou Montrevel, c'est un bravache; on en plaisante; il n'a plus de quoi être un héros. — 3° Je me contredis, il est vrai : accusez-en les hommes dont je ne fais que rapporter les jugements ; je ne dis pas de différents hommes, je dis les mêmes, qui jugent si différemment. » Après cela, fiez-vous donc au jugement de ces hommes (3). On jugeait alors d'une manière contradictoire M. le marquis de Montrevel, maréchal de camp des armées. H ne payait point ses dettes, tuait les huissiers, se moquait de la justice et du parlement , et obtenait du roi sa grâce sur-lechamp. Qui comparait au chevalier sans peur et sans reproche cet homme que Saint-Simon (4) appelle le favori des sottes, des modes et du bel air? J'ai grand'puur rpie ce ne fût M. le Duc lui-même : il

(1) Chap. XI, n» 155.

(2) Chap. XII, n» 93.

(3) De Soiirclies, t. III, p. 38, 3D.

(4) 3Ii moires de Saint-Simon, éd. Chéruel, t. IV, p. 97, 98 ; t. XIV, p. 53, 5i.

jn-isait fort « la valeur brillante de Montrevel ». Ou estime trop dans les autres le mérite que Ton possède. L'orgueil du sceptique n'approuve que soi. Sa folie est de s'adorer lui-même.

Quand on a ainsi passé en revue les principales folies des hommes, quand on a regardé de i^rès l'instabilité des choses humaines et senti la mort à tous les moments de la vie, il n'est plus possible à un homme qui pense d'éviter cette hante et mélancolique question qui revient sans cesse l'assaillir : Que suis-je? que fais-je en ce monde? A quoi dois-je m'attacher? A quoi dois-je employer les heures de ma vie? d Chaque heure en soi comme à notre égard est unique (1) : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du tenii)s qui ne sont point stables , qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, Tindépeudance, le ^ilaisir, les joies, la superfluité. I^Hie deviendront ces modes quand le temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps. » C'est donc à la vertu que l'homme doit s'attacher, s'il veut prolonger sa vie an delà des temps, et en employer toutes les heures à son avantage.

« En supposant dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu (2). )> Mais la religion n'est point fausse. « Si ma religion était fausse, dit la Bruyère (3), je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer : il était inévitable de ne pas donner tout au travers, et de n'y être pas pris. Quelle majesté, quel éclat de mystères! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! qnelle raison émiuente! quelle candeur! quelle innocence de mœui's! quelle force invincible et accablante de témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus sages, les plus modérées qui fassent sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et du dernier sup-

(1) Chap. xiii, n" 31.

(2) Chap. XVI, n" 35.

(3) Chap. XVI, n" 34.

plice! Prenez l'histoire, ouvrez, remontez jusques au commencement du monde, jusques à la veille de sa naissance : y a-t-il rien de semblable dans tous les temps? Dieu même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire? par où échapper? où aller, où me jeter, je ne dis pas pour trouver rien de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il faut périr, c'est par là que je veux périr : il m'est plus doux de nier Dieu que de l'accorder avec une tromperie si spécieuse et si entière. Mais je l'ai approfondi-, je ne puis être athée, je suis donc ramené et entraîné dans ma religion ; c'en est fait. )>

« J'appelle mondains, terrestres, ou grossiers (1), ceux dont l'esprit et le cœur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui est la terre ; qui u'estiment rien, qui n'aiment rien au delà : gens aussi limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine que l'on mesure, dont ou compte les arpents, et dont on montre les bornes. Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome, chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité: si avec des vues si courtes ils ne percent point, à travers le ciel et les astres, jusques à Dieu même; si, ne s'apercevaut point de l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignité de l'âme, ils ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir, combien la terre entière est au-dessous d'elle, de quelle nécessité lui devient un être souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin elle a d'une religion qui le lui indique et qui lui en est une caution sirre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou l'indifterence, et de faire servir Dieu et la religion à la décoration de ce monde, la seule chose, selon eux, qui mérite qu'on y pense. »

Fénelon écrivait à Seignelay (2) : « Le fantôme du monde va s'évanouir ; cette vaine décoration disparaîtra bientôt ; l'heure vient, elle approche ; la voilà qui s'avance , nous y touchons déjà ; le charme se rompt, nos yeux vont s'ouvrir; nous ne verrons plus que l'éternelle vérité. Dieu jugera sa créature ingrate. Tous ces insensés qui passent pour sages, seront convaincus de folie : mais nous, qui aurons connu et goûté le don de Dieu, nous laisserons-nous envelopper dans cette condamnation? » La Bruyère ne pouvait parler ainsi. « Il ne convient pas à toutes sortes de personnes de lever l'étendard d'aumômier, et

(1) Chap. XVI, n» 3.

(2) Con'espoadauce de Féaelon, t. I, p. 28. Edition Ferra jeune, Paris, 18i!7, in-S^'.

(l'avoir tous les pauvres d'uue ville assemblés à sa porte, qui y reçoivent leurs portions (1). Qui ne sait pas, au contraire, des misères plus secrètes, qu'il peut entreprendre de soulager, on immédiatement et par ses secours , ou du moins par sa médiation? De même il n'est pas donné à tous de monter en chaire, et d'y distribuer, en missionnaire ou eu catéchiste, la parole sainte ; mais qui n'a pas quelquefois sous sa main un libertin à réduire , et à remener par de douces et insinuantes conversations à la docilité ? Quand on ne serait pendant sa vie que l'apôtre d'un seul homme, ce ne serait pas être en vain sur la terre, ni lui être nu fardeau inutile. » Le souvenir d" Homère, imité par Kacine dans son Iphigénie (2), ne paraît pas douteux. Mais le moraliste n'a pas la passion de la gloire qui transporte Achille, ni même les grands desseins d'un héros chrétien : si pendant toute sa vie il convertit un seul homme, il mourra content, et ne croira pas mourir tout entier (3). Voilà dans quelles limites se renfermait son prosélytisme et son ambition.

Alors la Bruyère sentit tous ses scrupules se dissiper: pour faire du bien aux âmes, il ue craignit plus de céder aux instances de sou éditeur. Arrondir sou livre, lui donner une meilleure forme devint pour l'auteur, à ce j^oiut de vue, un travail utile. Sans rien changer à la division ni aux titres des chapitres, il y introduisit ses remarques sur les événements politiques de l'année 1689, ses réflexions sur les faits divers dont il avait été témoin dans la maison de ('onde et à la cour de France, enfin des observations de tout genre sur les ditiérents caractères des hommes, qu'il avait recueilhes depuis sa jeunesse jusqu'à la pleine maturité de sou talent. Après avoir repassé dans sou esprit ce qu'il a vu sur cette terre depuis qu'il est au monde, après avoir bieu cherché, beaucoup lu et longtemps médité, il a reconuu que la vraie philosophie, qui est selou lui celle de Socrate et de Descartes, conduit au perfectionnement moral par la connaissance de soimême, et à la religion chrétienne par la connaissance de Dieu. Pour lui, l'homme qui pense n'est pas un philosophe de profession, un bel esprit, un habile joueur, un voluptueux raffiné, un rusé partisan, un habile financier, un riche bourgeois, un brillant courtisan, un grand seigneur, un brave général, ni enfin un heureux de ce bas monde;

(1) Chap. XVI, n» 30.

(2) Iliade, livre XTIII, v. 104. Jphhjime, acte I, scène II, v. 251.

(3) Ibid., V. 2ôG. Horace, 1. III, ode 30, v. G.

c'est tout homme de bon sens qui n'oublie pas qu'il a une âme, et qui, comme les meilleurs des savants et du peuple, possède la véritable solution du problème de la destinée humaine. Évêque ou paysan, cet homme ne craint pas la mort. «; La crainte de la mort, dit la Bruyère (1), ue l'éloigné pas ; au contraire; je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes qui sont mortels. » Mais « ce qu'il y a de certain dans la mort, est un peu adouci par ce qui est incertain (2) ; c'est un indéfini daus'Ie temps, qui tient quelque chose de l'infini et de ce qu'on appelle éternité. » Le caractère particulier de la cinquième édition, c'est d'être une préparation à la fin dernière de l'homme.

La Bruyère, ayant cessé d'hésiter entre ses amis qui lui conseillaient de faire chaque année un livre nouveau sur les folies du siècle, et ceux qui l'en détournaient , sous prétexte qu'il ferait mieux de se reposer que d'augmenter un livre raisonnable, «je prends, dit-il (3), quelque chose de ces deux avis si opposés et je garde un temjiérament qui les rapproche :je ue feins point d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui ont déjà grossi du double la nouvelle édition de mon ouvrage ; mais afin que le public ne soit pas obligé de parcourir ce qui est ancien pour passer à ce qu'il y a de nouveau, et qu'il trouve sous ses yeux ce qu'il a seulemeut envie de lire, j'ai pris soin de lui désigner cette seconde augmentation (la quatrième édition était la jiremière augmentation) par une marque particulière et telle qu'elle se voit par apostille (-l:);j'ai vu aussi qu'il ne serait pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre marque plus simple (5), qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire ; et comme il pourrait craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoute à toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder eu ce genre. »

Heureux Michallet! il se hâta d'imprimer la cinquième édition, comme le voulait M. de la Bruyère. L'achevé d'imprimer est du 24 mars 1690. Cette année-là, l'éditeur fit encore bonne récolte, et il espérait bien que ce ue serait pas la dernière.

(1) Ch.ap. XT, n"37.

(-2) Chap. x:, n» 38.

(3) Préface de la 5" édition.

(4) Cette marque était un pied de mouche entre de doubles parenthèses.

(5) Cette autre marque était un pied de mouche entre de simples parenthèses.

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