Journal de Dangeau, tome I, p
La BiiUYÈiiE. I E
Lxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE
« en qualité d'homme de lettres', avec mille écus de pension» : en qualité d'homme de lettres, « et non pas, ajoute dans une note l'abbé d'Olivet, en qualité de gentilhomme ordinaire, comme quelques auteurs le disent. » L'acte de décès de la Bruyère, rédigé sur le témoignage de son frère, de l'aumônier de la duchesse de Bourbon, et enfin du concierge de l'hôtel de Condé, donne tort à l'abbé d'Olivet, ainsi que les deux inventaires dressés par les notaires : dans ces trois documents, la Bruyère est qualifié gentilhomme de Monsieur le Duc*.
1. Histoire de P Académie française, édition Livct, tome II, p, 3 17 et note i. Jusqu'en 1686, et encore le 6 janvier 1686, dans l'acte notarié où il renonce aux successions de son père et de sa mère, il n'avait pris d'autre qualité que celle de trésorier de France.
2. Voyez ci-après les Pièces justificatives, n°^ V et VI, p. clxxxii, CLxxxiv et CXL. On pourrait se demander toutefois si la Bruyère a vraiment pris rang parmi les gentilshommes de Louis de Bourbon ; car des comptes du receveur de ce prince, dont M. Flammermont nous a très-obligeamment communiqué des extraits, il semble résulter qu'à la mort de la Bruyère il n'a été nommé aucun gentilhomme nouveau pour le remplacer. Pendant la vie du grand Condé, la Bruyère avait reçu de lui ses gages, comme tous ceux qui formaient la maison du duc de Bourbon. Après la mort de Condé, c'est-à-dire à partir du 11 décembre 1686, c'est dans les comptes de la maison de Louis de Bourbon qu'il faut chercher ce qui concerne la Bruyère : les registres des dépenses des premières années où Louis de Bourbon eut une comptabilité personnelle, c'est-à-dire des années 1686 à lOgS, n'ont pas été conservés dans les archives de la maison de Condé ; mais on retrouve dans le registre de 1697 les comptes de 1696, et dans ces comptes les noms des trois gentilshommes attachés au duc de Bourbon en 1696, lesquels touchent les gages de cette année tout entière : la mort de la Bruyère (mai 1696) n'aurait-elle apporté aucun changement? N'aurait-il pas eu le titre de gentilhomme? ou, s'il l'a reçu, n'aurait-il été qu'une sorte de gentilhomme surnuméraire, que l'on n'a pas cru devoir remplacer? Les trois gentilshommes de 1696 sont : le comte de Moreuil (que Dangeau fait gentilhomme d'Henri- Jules en i685, Journal, tome I, p. aaa et 223); M. de Monteil (que Dangeau qualifie en 1695 gentilhomme de Madame la Duchesse, tome V, p. 226); et M. de Tliurin, qui, comme les deux autres, reçoit, en 1697, le traitement entier de 1696. Si la Bruyère a eu un successeur comme gentilhomme, ce successeur ne pourrait être
SUR LA BRUYERE. lxxv
Nous ne saurions définir avec précision les fonctions nouvelles que conférait à la Bruyère le titre de gentilhomme du duc de Bourbon, titre sous lequel il se partageait sans doute entre le père et le iils. On peut supposer qu'il était, en quelque sorte, leur bibliothécaire', et parfois aussi leur secrétaire, les jours, par exemple, oîi l'un d'eux le chargeait d'apaiser par une lettre les colères de SanteuP. Quelles que fussent ses occu-
cependant que M. de Thurin : il faudrait supposer, si ce dernier l'a remplacé, qu'il a été nommé après le lo mai, avec jouissance de traitement depuis le i^"^ janvier. — Nulle mention n'est faite de la Bruyère ni de sa famille dans ce registre de 1697, contenant les dépenses de la maison pour 1696. ^
I. Du vivant du grand Condé, il s'occupait déjà de la bibliothèque, bien qu'il y eût un bibliothécaire dans la maison. Le 4 juillet i685, Bossuet écrivait à Condé : « M. de la Bruyère m'a envoyé, par votre ordre, le titre d'un livre latin que vous aviez eu le dessein de me faire voir, touchant les libertés de l'Eglise gallicane. Je l'ai vu; et je supplie seulement V. A. S. de vouloir bien le faire garder soigneusement, afin que je le puisse revoir, si j'en ai besoin, quelque jour. » (Floquet, Etudes sur Bossuet^ tome III, p. 647.) A la même époque, le 3 juillet, le duc de Bourl^on chargeait la Bruyère de lui acheter une grammaire espagnole et un dictionnaire (M. AUaire, le Correspondant^ n" du 25 janvier 1876, p. 35i).
a. Voyez la lettre x\i, tome II, p. 5 14. — Un paysan du Dauphiné, Aymar du Vernay, charlatan qui eut un inexplicable renom, prétendait, à l'aide d'une baguette qui, aux bons endroits, s'agitait d'elle-même dans ses mains, découvrir les crimes et les criminels, les vols et les voleurs, l'or caché, etc. Monsieur le Prince (le fils du héros cette fois) eut la ciu-iosité de connaître l'homme à la baguette et le fît venir à Paris et à Chantilly, où une série d'expériences dévoila sa fourberie. Si opiniâtre était l'engouement d'une partie du public que le prince voulut le dissiper, et le Mercure galant^ qui avait jusque-là publié l'éloge et la défense d'Aymar, reçut de l'hôtel de Condé une longue lettre sur les épreuves qu'y avait subies ce charlatan. Le correspondant anonyme du Mercure était l'un de ceux que Monsieur le Prince avait chargés de les suivre et de lui rendre compte du mystère. Si la lettre n'eût été insérée dans le Mercure, avec lequel on ne peut guère supposer que la Bruyère ait entretenu des relations", nous eussions été tenté de la lui attribuer. Voyez le Mercure galant^ avril ifigB, p. ^63 et sui-
<» Voyez tome II, p. 442, et tome III, 1"= partie, p. iga-iga, n" 2.
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pations, et quelle que fût la confiance qu'il a pu inspirer aux Altesses qu'il servait, plaignons-le d'avoir e'té aux ordres de tels maîtres.
La Bruyère avait dû regretter sincèrement Condé. Le caractère qu'il en a tracé sous le nom à' Emile^ montre que lui aussi s'est laissé séduire, ou plutôt éblouir par le vainqueur de Rocroy. C'est surtout l'homme de guerre qu'il nous a peint. Le héros vieilli et retiré à Chantilly paraît toutefois dans quelques lignes du portrait : « .... Dévoué à l'Etat, à sa famille, au chef de sa famille; sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus. »
« Les moindres vertus », telles sans doute que la patience et la tolérance dans la discussion. La Bruyère put souffrir des défauts de Monsieur le Prince; mais il n'entraitpas en lutte avec lui, comme la Fontaine ou Boileau, et ne s'exposait pas aux « promptes saillies » dont parle Bossuet, et qu'il fallait « réparer, » lorsqu'elles avaient blessé l'interlocuteur. S'il échappa jamais à Condé quelque marque d'impatience contre la Bruyère, ce fut son extrême réserve qui la provoqua. Nous l'avons vu lui reprocher un jour la rareté de ses lettres. Une autre fois, il se plaint de ne pas recevoir de lui une relation de la cérémonie du couvent des Carmélites où Bossuet a prononcé l'oraison funèbre de la princesse Palatine. Plus tard encore, il exprime son mécontentement de ne pas savoir ce que pense la Bruyère de la tenue de son petit-fds dans le monde, La Bruyère s'excuse de son mieux. S'il n'a point parlé de l'oraison funèbre de la princesse Palatine, c'est qu'il n'a pu l'entendre, et la raison qu'il en donne est de nature à nous surprendre : on ne s'explique pas bien comment il date du même jour l'enterrement de sa mère, qui eut lieu le 4 août i685, et
vantes. La lettre a été reproduite en partie dans le Mercure historique, mai 1693, p. 558 et suivantes. — Monsieur le Prince avait autour de lui une petite armée de secrétaires, qu'il dirigeait luimême; mais il est possible qu'il recourût parfois à l'académicien la Bruyère, bien que la Bruyère fût plus particulièrement attaché à son fils.