Voyez, par exemple, tome I, p. aSS, nos 56 et 5y
SUR LA BRUYERE. lxxxvii
éviter d'être dupe ou ridicule, deviennent douloureuses après cette re'vélation de Valincourt ! Il s'est venge' dans certaines pages des Caractères. Opprime' par les princes, il leur compare avec fierté tels serviteurs qu'ils ont le bonheur d'avoir auprès d'eux, serviteurs « qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois*, j) Raillé par leurs gentilshommes, il répond à leurs moqueries par les jugements les plus hautains et les plus dédaigneux. Mais il souffre, en somme, des traitements des uns et des autres, qu'il ne sait pas supporter sans s'émouvoir :
« .... L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais, par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel : l'on a des chagrins et ime bile que l'on ne se connoissoit point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux-. »
Il était né « avec tout le désir de plaire », Bonaventure d'Argonne et Valincourt le lui accordent, ainsi que Boileau, qui, avec plus d'autorité que Fougères, nous apprend qu'il n'y réussissait pas toujours. « C'est un fort bon homme, écrit Boileau en 1687, à qui il ne manqueroit rien si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie de l'être'. » On ne peut refuser croyance à ces divers témoignages : la gaieté de la Bruyère, l'empressement de son accueil, et sa conversation laissaient évidemment paraître quelque effort, comme au reste son style dans quelques caractères et tout particulièrement dans ses lettres à Phélypeaux. Qu'il lui prît la fantaisie de chanter ou de danser, qu'il parlât ou qu'il écrivît, on sentait en lui, du moins à certaines heures, quelque chose de contraint et de guindé. Mais n'avait-il pas l'air d'Alceste plutôt que d'un Vulteius? Ce qui est bien sûr, c'est que, si désireux qu'il fût de plaire, quelles que fussent la facilité de ses moeurs et sa complaisance, il était plus souvent Alceste que Philmte. Une lettre d'Eusèbe Renaudot, qui l'a connu et l'a fort regretté,
I. Tome I, p. 339, n° 3. — 2. Tome II, p. 17, n" i5. 3. Voyez ci-après, p. cxlvi.
Lxxxviu NOTICE BIOGRAPHIQUE
met en relief deux traits de son caractère : il aimait sincèrement ses amis, et ressentait, à l'occasion, des haines vigoureuses'. Tel ne le montrent pas ceux qui l'ont jugé, comme Saint-Simon et l'abbé d'Olivet, sans l'avoir beaucoup pratiqué ou d'après le dire d'autrui. Ni l'un ni l'autre ne lui donne cette âpreté d'aspect, cette gaucherie mêlée d'agitation, non plus que cette vivacité de sentiments, que notent ceux qui l'ont vu de près.
Voici ce que Saint-Simon écrivit en enregistrant sa mort :
« Le public perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son esprit, par son style et par la connoissance des hommes : je veux dire la Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant d'après lui, et avoir peint les hommes de notre temps, dans ses nouveaux Caractères^ d'une manière inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je l'avois assez connu pour le regrettei-, et les ouvrages que son âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui*. »
L'abbé d'Olivet résume en ces termes des témoignages contemporains :
c On me Ta dépeint comme im philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquillement avec des amis et des livres, faisant lui bon
I. « Pour notre Académie, écrit l'abbé Renaudot à Jérôme Phélypeaux de Pontchartrain le 14 juin 1696, elle me paroît dans le dessein de remplacer le pauvre la Bruyère, que je regrette fort, par M. l'abbé Fleury {^Claude Fleury, sous-précepteur du duc de Bourgogne^ qui fut en effet nommé). Le seul prétendant dont j'aie ouï parler, et qui a retiré ses troupes, est M. Besongne.... A l'égard du successeur [l'aùbé Fleury)^ il n'est pas tout à fait du caractère du défunt. S'il falloit du sel à remplacer, son synonyme, aumônier du Roi {l^abbé A. H. de Fleury^ qui devait être plus tard le cardinal Fleury)^ en a plus de minots que lui de litrons -, mais il n'est pas question de cela. Il y a cependant plus de conformité qu'on le pense, car [l'abbé] Fleury (le copiste de la lettre, dont l'original n'existe sans doute plus, a écrit par mégarde : le P. Fieury) n'aime guère plus son prochain que le défunt \ mais l'un aimoit les amis, et l'autre les dilige tranquillement; il hait moins, mais 11 n'aime pas tant. » [Annuaire-Bulletin de la Société de P Histoire de France, 1868, p. 164 et i65.)
a. Mémoires, tome lll de l'édition de 1879, p. 84-85.
SUR LA BRUYERE. lxxxix
choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître; poli dans ses manières et sage dans ses discours*, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit*. »
C'est d'après ces deux portraits, de Saint-Simon et de l'abbé d'Olivet, que la postérité s'est représenté la Bruyère. Celui de l'abbé d'Olivet est un peu de convention : la Bruyère avait moins de sérénité. J'ose dire que la passion anima souvent ce philosophe, dont quelques critiques se sont plu, un peu trop, croyons-nous, à adoucir la physionomie, et qui, pour être un sage, ne laissait pas de se montrer sensible aux blessures de l'amour-propre, et capable d'élans de généreuse indignation.