‹ La bruyèreChapitre 41 sur 81 · Mémoires, p · texte numérisé non relu

Mémoires, p

SUR LA BRUYERE. Cl

combien cette nomination avait irrite' Louis XIV ! Le feuillet qui contenait un bien imprudent éloge de le Camus était déjà imprimé lorsqu'il apprit ou comprit qu'il ne fallait pas aborder un sujet aussi délicat : il s'empressa de le remplacer par un carton avant la mise en vente de la première édition ; grâce à une ou deux variantes, la réflexion visa un évêque que l'on pût louer sans danger et devint un compliment pour Louis XIV ^

Ailleurs, en tête du chapitre des Grands, la première édition portait d'abord la réflexion suivante :

« La préventioa du peuple en faveur des princes est si aveugle, et rentêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières si général, que s'ils s'avisoient d'être bons, cela iroit à l'idolâtrie, le seul mal sous ce règne que Von pouvait craindre^, »

Que les princes ainsi accusés de n'être pas bons fussent plus ou moins près du trône, la réflexion pouvait paraître également téméraire, venant d'un serviteur de princes. Mais la plus grande hardiesse de la Bruyère était de dénoncer comme un mal l'idolâtrie envers la famille royale. Ce mal, dont il semblait, par une singulière atténuation de sa pensée, considérer la menace comme écartée, existait depuis tant d'années! Quelles adulations, quelles adorations, quels entasse-

I. Voici, en partie, le texte de la rédaction primitive, que nous ne connaissions pas encore lorsque nous imprimions (tome II, p. 90, n» 25) celui de la rédaction définitive : « Ce prélat ne se montre point à la cour,... on ne le voit point avec des femmes*... il n'est point homme de cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue; toujours dans son évêché,... il ne songe qu'à instruire son peuple par la parole et à l'édifier par son exemple;... il n'a que l'esprit de régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Comment lui est i-enue, dit le peuple, cette dernière dignité? » Il y a quelque obscurité dans Ik réflexion; mais qu'y voir, sinon une allusion à la récente promotion au cardinalat de l'évêque de Grenoble, élevé à cette dignité bien qu'il fût vertueux (il l'était devenu), et qu'il vécût loin de la cour? Sur ce prélat, voyez tome I, p. 44a et 443 ; et, sur ce premier texte, tome III, i" partie, p. i38 [feuillet 3i7-3i8), et p. 228 (addition à la page 32i).

a. Voyez tome I, p. 338, n" i, et tome III, !■■« partie, p. iSj et 2i3.

eu NOTICE BIOGRAPHIQUE

ments d'hyperboles dans toutes les harangues! Louis est un dieu, on l'écrit en toutes lettres :

Sagesse, esprit, grandeur, courage, majesté, Tout nous montre en Louis une divinité.

Ces deux médiocres vers sont de la Monnoye, et l'Académie avait couronné en 1671 la pièce qui les renferme. Au sein même de l'Académie, l'abbé Talleraant, célébrant « l'heureux retour de la santé de Louis, » après la grande opération, exprimait le vœu que le Ciel lui accorde « la durée des jours de nos premiers pères, » ajoutant « qu'il n'y a point de miracle que l'on ne puisse espérer pour le prince le plus sage et le plus parfait qui soit jamais monté sur le trône'. » Le discours de Tallemant avait été prononcé le 27 janvier 1687, peu de jours après le tirage de la dernière feuille des Caractères. Non-seulement ce discours, mais beaucoup d'autres pouvaient être rapprochés de la réflexion de la Bruyère. Aussi n'arriva-t-elle pas jusqu'au public dans sa première teneur. Un carton fut tiré, où les grands avaient pris la place des princes j et s'il y est encore question d'idolâtrie, ce n'est plus d'idolâtrie monarchique.

Ces minutieuses révisions de sa pensée sont pour la Bruyère la rançon de la liberté avec laquelle il parle de la cour, du clergé, et même des faux dévots, qu'il y avait assurément quelque courage à démasquer, deux années après le mariage de Louis XIV et de Mme de Maintenon. A ce prix, il peut exprimer son mépris pour les grands ou certains grands, et ses préférences pour « le peuple; » il peut peindre avec une éloquence déchirante la misère des campagnes, que Racine et Vauban, quelques années plus tard, ne pourront exposer sans mécontenter le Roi.

Le Mercure galant souhaitait que le libraire Michallet reçût l'ordre de supprimer une partie des Caractères ; mais

I. Voyez les OEuvres choisies de B. de la Monnaye, 1770, in-S", tome I, p. 2, et le Recueil des harangues prononcées par Messieurs de r Académie, tome II, p. 184 et i85. — Nous empruntons ces exemples aV Histoire de V Académie française, par M. P. Mesoard, i857, p. 33 et 34. Que d'autres on y pourrait joindre !

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cet ordre, que d'autres peut-être sollicitèrent, ne vint pas. Aucun signe ne trahit une dénonciation qui ait été écoutée en haut lieu. Sur les neuf éditions imprimées du vivant de la Bruyère, cinq présentaient presque l'attrait d'un ouvrage nouveau. Non content du travail incessant que révèlent les variantes et les transpositions d'une édition à l'autre et parfois même d'un exemplaire à l'autre, l'auteur accroissait, sans relâche, ses Caractères de nouvelles réflexions ou de nouveaux portraits*. Personne ne s'avisa de faire remarquer combien l'œuvre, peu à peu, devenait différente de celle qui était l'objet du privilège de 1687. Le libraire cependant ne le laissait pas ignorer ; car il obtint de la Bruyère, dans trois de ces éditions, qu'il avertît le public des augmentations qui devaient stimuler sa curiosité, renouveler le succès du livre et faire la fortune de celui qui le vendait.

On ne peut négliger, au sujet de Michallet, une historiette que le savant Maupertuis racontait à Berlin, et que Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin, a rapportée dans l'un de ses discours académiques :

« M. de la Bruyère, disoit-il (^Maupertuis) *, venoit presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet , où il feuilletoit les nouveautés, et s'amusoit avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avoit pris en amitié. Un jour il tira un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ceci « (c'étoient les Caractères) ? Je ne sais si vous y trouverez votre « compte; mais, en cas de succès, le produit sera la dot de ma « petite amie. » Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition ; mais à peine Teut-il exposée en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer, plusieurs fois de suite, ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs; et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit, dans la suite, le mariage le plus avantageux, et que M. de Maupertuis avoit connue. »

La fille de Michallet épousa Charles Remy de July, un

1. La quatrième (1689) recevait plus de 35o caractères inédits; la cinquième (1690), plus de i5o; la sixième (1691) et la septième (1792), près de 80 chacune ; la huitième (1693), plus de 40, auxquelles il faut ajouter le Discours à f Académie .

2. Mémoires de V Académie des sciences et belles-lettres de Berlin (août 1785 à 1787), Berlin, 1792, ln-4°, p. ^4 et ^5.

civ NOTICE BIOGRAPHIQUE

financier que la Chambre de justice fit arrêter en 17 16, et qui fut taxé à plus de 33o-ooo livres ^ La dot fut considérable, soit qu'elle ait atteint 2 à 3ooooo francs, comme le dit Formey, soit qu'elle ait été de 100 000 francs environ, suivant l'estimation d'un libelle de 1708-.

Que la Bruyère n'eût point demandé le prix de son manuscrit, il n'y avait là rien qui fut bien surprenant : la plupart des auteurs ne mettaient alors, pas plus que Boileau,

Leur Apollon aux gages d'uii libraire*.

Le profit d'ailleurs qu'il eût pu en retirer aurait été dérisoire, malgré l'incomparable succès du livre. La Bruyère s'est un jour indigné du sort que les libraires réservaient aux philosophes et aux auteurs, qui, plus mal traités que le « vil praticien, 3) le laquais devenu commis ou les montreurs de marionnettes*, étaient si mal payés de ce qu'ils pensaient ou écrivaient. Il faut lire en entier cette page, qui est tout à la fois le commentaire éloquent de la plainte douloureuse de Corneille : « Je suis saoul de gloire et affamé d'argent, n et une vive réponse aux railleries cruelles de Boileau, se souvenant du mot du grand poète tragique^. Ce n'était peut-être pas sans faire un retour sur sa propre destinée que la Bruyère mettait dans la bouche d'Jntisthène des doléances d'une amer-

1. Journal de Dangeau^ tome XVI, p. 4^1, et Journal de la Régence^ par J. Buvat, tome I, p. 197. — Mouffle d'Argenville parle néanmoins de July comme d'un homme d'une grande probité, (^ie ^r/cee de Louis XV^ Londres, 1788, tome I, p. 247') July devint fermier général en 1721. Il avait acheté une charge de secrétaire du Roi.

2. Pluton Maltôtier^ in-12, p. 168 : « Je vois, y fait-on dire au financier la Cour Deschiens, je vois Charles Remy, mon portenom. Que le voilà bouffi depuis que je l'ai introduit dans les affaires sous le nom de Juli et que je lui ai fait gagner de grandes sommes!... Je lui lis épouser la fille de Michallet, libraire, dont il a eu en mariage plus de cent mille livres, argent comptant. »

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